Études d'histoire religieuse, préface, p. xvn, xvm
Il ne faudrait pas se figurer que Renan pensât à vouer le peuple à l'ignorance. Il préconisait, au contraire, la diffusion des lumières à tous les étages de la société. « Une nation qui mépriserait cette partie de sa lâche, disait-il dans une conférence le 19 avril 1869, non seulement manquerait absolument à ses devoirs envers ses membres, elle se condamnerait à une inévitable décadence, à une complète infériorité devant les autres nations '. » Mais, tout en tenant très fort à l'établissement de l'instruction primaire, Renan fait alors une distinction qui, en 1 8 4 S , lui échappait. Il y a la culture intensive, qui augmente sans cesse le capital des connaissances de l'esprit humain ; et il y a la culture extensive qui répand de plus en plus ces connaissances pour le bien des innombrables individus humains qui existent. Ces deux cultures sont foncièrement différentes, et la seconde ne saurait tenir lieu de la première. On pourrait concevoir un état très perfectionné d'instruction primaire sans que la vraie science fît de sérieuses acquisitions. Or si « le but de l'espèce humaine est de réaliser la plus haute contemplation de l'univers 2 », si l'univers ne prend une vraie conscience de lui-même que dans l'intelligence du savant, c'est le travail du savant qui importe. Pour l'épanouissement de l'esprit, un savant de génie, dans sa solitude, a plus de valeur que des milliers d'hommes initiés aux éléments du savoir. L'instruction primaire n'est que le balbutiement de la vérité ; répété par des multitudes, un balbutiement n'est toujours qu'un balbutiement. Celte
1. La Réforme intellectuelle et morale, p. 3io. ■2. Nouvelles études d'histoire religieuse, p. 46û.
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instruction sera-t-elle capable de « faire que chacun aime à restera son rang, par résignation, par fierté, par goûl de 1 honnête ? >> Sera-t-elle capable de dire au pauvre, non pas: « Enrichis-toi », mais : « Console-toi, tu travailles pour L'humanitéel pour la patrie » ? Sera-t-elle capable de prêcher à l'homme du peuple que « ce qui le rend intéressant, c'esl d'être respectueux pour Les grandes choses morales auxquelles il coopère sans pouvoir toujours les comprendre1 » ?
Il \ aurai! donc une grave erreur à parler d'une solution de continuité dans les sentiments politiques de Renan. L'aristocratisme, qu'il a soutenu dans ses Dialogues et ses Drames philosophiques, existait déjà de toutes pièces avant les événements de 1870-71. Le spectacle de la Commune lui a seulement donné un peu plus d'amertume et de violence. Mais les motifs en sont toujours les mêmes : ils sont tirés du souci de la liante culture : « Le danger e>l que la planète ne tombe dans un état où, tous les individus acquérant une conscience distincte de leurs droits, il soit impossible d'en faire émerger une pensée désintéressée8. » Renan tremble que la terre ne soit un jour peuplée de gens a bornant tout à la jouissance individuelle au sein d'une médiocrité générale, et substituant la jalousie et le désir du bien-être aux nobles poursuites de l'idéal ». Pourquoi compter, pour celle œu> re de la civilisation et delà raison, sur la multitude des individus ? « 11 faut le drainage de trente ou quarante millions d'hommes pour produire un grand poète, un génie de premier
i . Questions contemporaines, préface, p. xxiv ■>. Dialogues philosophiques, p, 65.
ordre... Le génie résulte d'une portion d'humanité brassée, mise au pressoir, épurée, distillée, concentrée '. » Elever tous les hommes est le devoir de la société ; mais les élever tous au même niveau est impossible. « On ne peut même pas dire que, le monde étant fait comme il est, cela soit fort utile. Car l'homme qui a passé par l école n'est pas plus heureux pour cela ; il n'en est pas non plus meilleur... Il faut avouer que nous ne concevons guère la haute culture régnant sur une portion de l'humanité, sans qu'une autre portion y serve et y participe en sous-ordre. L'essentiel est que la grande culture s'établisse et se rende maîtresse du monde, en faisant sentir sa bienfaisante influence aux parties moins cultivées2. »
On sait que Renan ne se refuse pas alors à rêver le despotisme exercé, pour le bon motif, par les savants sur la foule des ignorants. Ces oligarques auront à leur disposition des engins inconnus grâce auxquels ils pourront rétablir, au service de la civilisation, « l'enfer, non pas un enfer chimérique, de l'existence duquel on n'a pas de preuves, mais un enfer réels ». C'est là un jeu d'imagination sans doute, mais ce n'est pus seulement cela. C'est l'obsession d'un aristocrate de l'idéalisme qui a sérieusement peur du peuple et qui le méprise. Elle se manifeste dans les ouvrages les plus graves de Renan. Après avoir raconté la victoire de Titus sur Jérusalem, l'historien ajoute que Jérusalem se vengera de sa défaite ; elle vaincra Rome par le christianisme. « Durant tout le moyen âge, l'individu,