A. OeW.Noct. att. XYll
332 LES ANCIENS POETES LATINS
Et placuit sibi, natura sublimis et acer : Nani spirat tragicum satis, et féliciter audet, Sed turpem putat inscite metuitque lituram '.
Quel charmant chapitre d'histoire littéraire! Avec combien de justesse, de vivacité, d'esprit, de poésie sont rendus, dans ces vers, Pinditrérence première des Romains pour ces papiers rapportés dans leur butin; leur regard, d'abord disirait et dédaigneux, puis qui cherche s'il n'y aurait pas là quelque chose d'utile à recueillir, préoccupation naturelle d'un peuple tout pratique; l'éveil de leur émulation, qui ne va d abord, dans celte aventure, qu'à la simple traduction, leur succès relatif et leur contentement facile I
Ovide, à son tour, a répété Horace, non sans se souvenir quelque peu de Virgile*?
Alors n'avait pas encore transmis à ses vainqueurs ses arts vaincus la Grèce, cette patrie de l'éloquence, mais aussi d'une race peu virile. Qoi avait bien combattu était habile dans Part des Romains; qui pouvait lancer le javelot était assez éloquent.
Nondum tradiderat victas victoribus artes Grœcia, facundum, sed maie forte genus.
Qui bene puiinarat romanam noverat artem, Mittere qui polerat tela disertus erat'.
Ces divers passages embrassent d'une manière générale l'époque où s'accomplit la révolution qui fit passer Rome victorieuse sous la domination intellectuelle de la Grèce vaincue; vaincue d'abord dans l'Italie méridionale, puis dans la Sicile, enfin en Grèce même. La prise de Tarente est de Tannée 478 de Rome; celle de Syracuse, de 542; celle de Gorinthe, de 608. C'est en 514, la première guerre punique achevée, que commence par Livius Andronicus rimitation des lettres grecques ; elle se continue avec ardeur, vers le temps de la seconde, par Névius, que suivront de près Plante et Ennius.
1. Epist.,Uji, 156. - 2. jEneid. YI, 847. — 3. Fast., III, 101.
LIVIUS ANDRONICUS ET NÉVIUS
De telles révolutions ne commencent pas à un jour déterminé; elles sont préparées, amenées de loin par des causes qui les rendent inévilables. Pour qu'un peuple passe sous la domination poétique d'un autre peuple, il faut qu'il y ait dans sa poésie, dans la langue, dans le mètre qu'elle emploie, dans le fond sur lequel elle travaille, quelque chose qui soit à la fois et inférieur et analogue à la poésie dont il va subir le joug. Or, c'est précisément la situation où se trouvait à l'égard de la poésie grecque la poésie latine. Elle était (cela serait facile à établir, mais exigerait des développements que ne comporte point cette exposition rapide), elle était, quant à la langue, quant au mètre, et quant au fond poétique, c'est-à-dire à la fable, comme fatalement destinée à s'assimiler à la poésie grecque, à s'y absorber. La langue, le mètre, la fable envahis et conquis comme des places avancées, la conquête de la poésie suivait d'elle-même. Livius Andronicus et Névius n'eurent véritablement qu'à l'achever.
Du reste, la civilisation grecque investissait de toutes parts la barbarie romaine.
Les lois, les carmina des douze tables, passaient pour s'être inspirées des lois grecques, et une statue dans le comice avait été élevée à l'Ëphésien ^Hermodore, conseil des décemvirs*.
La philosophie de Pythagore, née et établie dans l'Italie méridionale, avait gagné, de proche en proche, jusqu'aux Romains. Nous en avons un témoignage dans l'anachronisme accepté par Ovide, à la fin des Métamorphoses^, qui fait de Numa, chronologiquement antérieur à Pythagore, le disciple du philosophe. Un autre témoignage, c'est ce poëme d'Appius Claudius Cœcus, que Gicéron quahfîe de j^ythagorique^ et qui était probablement une traduction, une imitation des vers dorés de Pythagore.
1. Plin., JUst. nat^ XXXIV, ii, 2. Cf. Digest. I, tit. il. De On- Qîn. jnris § 4, De Legg, XII Tabh,