‹ Etudes sur la poésie latine [microform]Chapitre 16 sur 513 · Virg., ^n., VI · texte numérisé non relu

Virg., ^n., VI

armes, de même que la barbarie romaine était prête aussi et à vaincre et à être vaincue dans ce conflit, aussitôt que les accidents de la politique et de la guerre l'auraient amené.

Ils ne se font pas attendre : les armes romaines sont appelées par Pyrrhus dans l'Italie méridionale, la Grande- Grèce ; par les Carthaginois , dans la Sicile , autre province de l'imagination grecque ; bientôt elles se porteront dans la Grèce elle-même. Alors arrive ce qui est toujours arrivé entre des peuples de civilisations inégales. Rome, victorieuse et barbare, est éblouie de la politesse, nouvelle pour elle, des vaincus; elle entreprend, maigrelet résistance des vieilles mœurs, des vieilles maximes d'État, de se Tapproprier; deux siècles de son histoire, le sixième et le septième , sont employés à la fusion du génie romain avec le génie grec, fusion difficile et lente, qui n'est complète qu'au temps d'Auguste, dans les vers de Virgile et d'Horace.

Les premiers qui y travaillèrent, c'étaient des Grecs, pour la plupart, chargés d'élever les enfants de leurs vainqueurs, et qui faisaient en même temps l'éducation de la nation elle-même, reformant, recréant sur les modèles de leur patrie, sa langue, sa versification, sa littérature, faisant œuvre de grammairiens en môme temps qu'œuvre de poètes. Tels furent Livius Andronicus, Névius, Ennius : Ennius surtout, qu'on a pu appeler l'Homère de Rome, non qu'il soit resté de lui, comme de l'autre, des monuments impérissables, mais parce qu'il a établi les fondements sur lesquels devait bâlir, après lui, l'imagination; parce qu'il a laissé les matériaux de ses constructions, une langue poétique, des formes métriques; parce que surtout, comme Névius, et plus que lui, il a fait éclater dans ses vers imités une inspiration originale, toute patriotique, toute romaine, qui devait être féconde, qui devait produire la poésie latine.

Les destinées de la poésie grecque étaient accomplies lorsque la poésie latine se mit à l'imiter : de là une imitation qui porta sur tous les modèles à la fois, sans distinc-

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tion de caractères, de formes ni de dates ; qui s'exerça, sans vocation spéciale, dans tous les genres indifiéremment. Cela devait être ainsi d'abord, mais ne pouvait durer longtemps. II y a toujours dans chaque époque littéraire un genre qui domine à l'exclusion des autres; là, non plus qu'ailleurs, le trône ne se peut partager. Chez les Grecs, il avait premièrement été occupé par la poésie épique, et la poésie didactique, qu'alors on n'en séparait pas; puis était venue la poésie lyrique; puis l'héritière de toutes deux, la poésie dramatique, et d*abord la tragédie, un peu plus tard la comédie. Chez les Romains, le théâtre, fondé par un docte caprice de l'aristocratie, et bientôt adopté par le peuple dans l'intérêt de son plaisir, s'empara tout de suite de la faveur publique, et la garda pendant près de deux siècles. Tout le sixième, une bonne partie du septième, sont exclusivement dramatiques; dès le temps d'Ennius, tous les autres genres s'étaient tus pour laisser parler la tragédie et la comédie. C'est que lorsqu'elles ont la parole, les autres genres ne la peuvent prendre, tant leur voix est puissante; il faut que cette voix faiblisse et meure, pour qu'ils se hasardent à se faire entendre de nouveau.

Une objection que l'on fait quelquefois contre l'authenticité des vieilles annales du peuple romain, c'est que la royauté, qui n'a pas duré à Rome moins de deux cent quarante ans, est représentée dans leurs récits par la succession de sept rois seulement, ce qui est bien peu selon le calcul des probabihtés de la vie humaine. L'histoire de la tragédie latine présente une singularité de ce genre : elle se résume dans trois noms, que le temps a rendus vénérables, ceux d'Ennius, de Pacuvius, d'Attius, dont les longues vies et les nombreux ouvrages remplissent une période de plus de cent années, depuis le temps du premier Africain jusqu'au temps de Sylla, et peut-être plus loin encore. Là est la tragédie latine tout entière ; plus tard elle n'est plus, ou est autre chose; elle a quitté la scène; elle a changé de caractère; elle est devenue une sorte de passe-temps littéraire destiné aux plaisirs de la récitation publique ou de la lecture solitaire, une déclamation poétique, philosophique,

politique, et cela peut-être déjà chez les \'arius et les Ovide, à plus forte raison chez les Seuèque, où c'est une bien vaine prétention d'aller chercher la tragédie latine, qui depuis longtemps n'existait plus que de nom. Cette tragédie, au temps de sa véritable existence, ne se pressa pas de choisir ses sujets dans l'histoire du pays, et même elle ne le fit jamais que par exception et fort rarement. C'est que de tels sujets, interdits pour la plupart par la raison d'État, n'avaient pas encore assez de ce lointain qui plaît h l'imagination. Elle préféra les fables grecques, qui étaient d'ailleurs pour elle, par suite de la communauté des croyances religieuses, comme des souvenirs nationaux. Ces fables, elle ne les traita pas d original; elle se contenta d'imit£r les pièces que les Grecs en avaient tirées, commençant par celles qui étaient le plus à sa portée, ctlles d'Euripide, plus voisines parla date, plus séduisantes par leurs beautés, plus accessibles yar leurs défauts, plus en rapport avec Tesprit philosophique introduit de bonne heure à Rome. D'Euripide elle passa à Sophocle; de Sophocle elle remonta jusqu'à Eschyle; puis elle redescendit à des tragiques d'ordre inférieur, et enfin en vint à mêler les modèles par une sorte d'éclectisme littéraire qui fut le dernier terme de son originalité. Son imitation n'était point servile : à tout instant elle laissait paraître la préoccupation des mœurs locales et contemporaines; elle abusait même de la liberté au point de remplacer l'élégance du modèle par de la rudesse, sa simplicité, sa naïveté par de l'emphase et des grands mots. Mais elle avait en même temps des mérites qui lui étaient propres : de la franchise et de la noblesse chez Enuius, de l'énergie chez Pacuvius, de l'élévation et de l'éclat chez Atlius. Telle qu'elle était, avec ses défauts, ses beautés, elle plaiscit, et beaucoup, quoi qu'on en ait dit, au public pour qui elle était faite. Cicéron témoigne, à chaque pag;e, de ce goût qu'il partageait; et tous les autres souvenirs de l'histoire et de la critique nous atteîitent que cette tragédie laissa derrière elle une longue trace, alors même qu'elle eut disparu de la scène, que les plaisirs des yeux eurent prévalu sur ceux des

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oreilles, que les magnificences du spectacle eurent étouffé l'art dramatique, et d'abord la tragédie :

Jam migravit ab aure voluptas Omnis ad incertos oculos et gaudia vana '.

Cette tragédie n'en a pas moins péri tout entière; à peine s'il en est resté quelques débris insignifiants, d'incomplets et d'obscurs souvenirs. Elle était attachée à la desiioée d'une langue de transition, qui devait s'effacer, s'abolir, lorsque, du rapprochement d'abord si artificiel, si forcé et si dur du grec et du latin, serait résultée, après bien des années et des effort?, l'unité de la langue latine. La haute poésie ne devait dater à Rome que des vers de Lucrèce ; tout ce qui avait précédé, et particulièrement la tragédie, n'était qu'un travail préparatoire, fait pour disparaître comme la charpente d'un échafaudage quand le bâtiment est achevé. Il n'en fut pas de même pour la comédie, dont les essais hâtifs furent des mcnumenls durables. Moins étrangère, moins importée à R.>me que la tragédie, elle y avait d'antiques, de profondes racines, d'une part dans les essais latins, étrusques, campaniens, des poésies Fescennines, des Satires, des Atellanes; de l'autre, dans le langage ordinaire, sur lequel vint se greffer, s'enter si heureusement le style dérobé aux comiques grecs.

Exiit ad cœlum ramis felicibus arbos, Miraturque novas frondes et non sua poma*.

Du reste l'histoire de la comédie des Romains est à peu près celle de leur tragédie : pareille imitation des modèles grecs, et de même des plus voisins, des plus récents, de ceux de la nouvelle et de la moyenne comédie. La satire personnelle et politique de l'ancienne comédie n'eût pas été soufferte. Il en coûta cher à Névius pour l'avoir essayée, et ses successeurs durent se réduire prudemment à une censure générale. Les modèles épuisés, même mélange

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