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ANCIENNE TRAGEDIE LATINE : ENNIUS, PACUVIUS, ATTIUS

Tragicorum latinobum RELiQuiiE. lîeccnsidl Oito Ribheck. Lipsiae sumplibus et formis B. G. Teubneri, 1852, in-8 de 442 pages.

JOUK.NAL DES Savants, cahiers de septembre, octobre, novembre 1863, pages S'il, 655, 704; février, mai, juillet ib64, pages 112,307, 425; décembre 1843, page 710.

Pourquoi Rome n'a-t-elle pas eu de trage'die? Pourquoi Le pouvait-elle pas en avoir ? La critique s'est quelquefois posé ces questions et y a même trouvé des réponses. Elle cherchait la tragédie des Romains où elle n'était point, dans ces déclamations de Sénèque, souvent si brillantes, si éloquentes, mais généralement étrangères au véritable esprit de la scène et soupçonnées à bon droit de ne l'avoir point abordée *. Elle ne remontait même pas jusqu'à celte Médée d'Ovide, ce Thyeste de Varius. égalés par Quintilien % non sans quelque prévention sans doute aux plus belles œuvres du théâtre grec ; jusqu'à ces tragédies de Pollion, que Virgile* et Horace*, non moins

1. La question a été traitée en dernier lieu et résolue négativement

sentées ?

2. Inst.orat. X, i. Cf. Tacit. Dial. de orat. XII; Maniai. Epiqr VIII, 18. —3. Bue. VIII, 6sqq.; cf. III, 84.-4. Od. II, i, 9 squ. ; f. Sat. I, X, 42. ' ' 44 >

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prévenus peut-être, avaient proclamées dignes du cothurne de Sophocle. Encore moins tenait-elle compte de ce qui avait précédé, de deux siècles d'inspiration toute dramatique, auxquels la tragédie n'a pas plus manqué que

la comédie*. • a j •

Et en effet, la voie une fois ouverte par Livius Andronicus et par Névius, en même temps que Plante, Cécile et Térence,pour ne rappeler que les grands noms, accommodaient à leurs génies divers et au goût de la scène latine la comédie nouvelle des Grecs, que, plus hardi, Afranius l'habillait de cette toge qui n'eût pas mal été à Ménandre, a dit ou répété Horace', un peu ironiquement, il est vrai :

Dicitur Afrani toga convenisse Menandro;

en même temps, sur la raêiue scène, tout le répertoire tragique d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide se reproduisit dans les images qu'en exprimaient à l'envi trois poètes surtout, comme chez les Grecs, Ennius, Pacuvius, Attius. Avec quel succès ? On peut le conclure de leurs longues carrières dramatiques, de leurs compositions multipliées, des grands effets attestés par certains récits^ et en particulier par ces beaux vers où Horace nous montre en présence d'un art déjà vieilli pourtant et près de finir, la puissante Rome qui le contemple, à l'étroit dans son vaste théâtre :

Arcto stipata theatro Spectat Roma potens \

Avec quel talent? Nous l'apprenons encore d'Horace, peu partial assurément pour l'ancienne littérature latine, mais à laquelle, dans son esprit de justice, il se plaît à reconnaître un certain souffle tragique, une heureuse hardiesse ; qu'il loue d'avoir osé abandonner la trace des Grecs, pour

1 B aucoup moins, si on en croyait cette assertion, pour nous bien étranse de Quintilien {Inst. orat. X, 1.) : « In comœdia maxime claudicamus.»-2. Epist.ll, i, 57. -3. Gic. De Fin. Y, 22; DeAmic Yll. — 4. Epist. Il, I, 60.

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célébrer des faits nationaux, traiter des sujets domestiques :

Nam spiral Iraglcum satis, et féliciter audet....*

Nec minimum meruere decus, vestigia grœca Ausi deserere et celebrare domestica facta, Vel qui praetextas, vel qui docuere togatas^

A'ous l'apprenons aussi de Velleius Paterculus, qui n'a pas craint d'attribuer aux trois tragiques latins un génit». rival de celui des grands tragiques grecs*. Un fait qui témoigne, ce me semble, de la puissance, de la valeur de l'ancienne tragédie latine, c'est que, comme la comédie qui, en ce même temps, a formé le grand acteur comique Roscius, elle a formé, elle, un des plus grands tragédiens dont on ait gardé le souvenir, le pathétique et sublime Ésopus. L'histoire d'aucun théâtre ne fait mention de représentations tragiques comparables à celles où Esopus, interprète inspiré d'Ennius, de Pacuvius, d'Attius, se transformant tout à coup en orateur politique, détournant aux pensées du moment les paroles de ses rôles, pleura et fit pleurer les Romains sur Cicéron, sur le père de la patrie indignement exilé, réclama son rappel, salua son retour. C'est chez Cicéron lui-môme* que se lit l'éloquent récit de ces scènes extraordinaires, où revit pour nous tout •entière, avec ses poètes, son acteur et son pubHc, l'ancienne tragédie latuie. Les œuvres de Cicéron, toutes semées de beaux passages de cette tragédie, dont sa mémoire était pleine, sont même comme le dernier théâtre où elle se soit produite : car déjà les progrès d'une langue que le

1. Epist. II, I, 166. ■— 2. De Arte poet. 586. — 3. Ilist. II, 9 : « Clara

•ctiam per idem œvi spalium fuere inj^^enia in togalis Afranii, in Ira-

L^œdiis Pacuvii atque Atlii usque in Gr<£Corurn inf^'enioruiu compara-

lionem evecta, magnumque inter hos ipsos facientis open suo iocum

Ennii. » Cf. Cic. ru5C., 1, 2. ,.,..,.

4 Pro Sext. IV sqq. Ces allusions auxquelles prêtait la tragédie latine et qui témoignent de son succès, n'étaient pas rares. Voyez Cic. Àd Attic. II, 19; XVI, 2; Philipp, I, 15; X, 4; Suet. Cxs., i84, etc.

grand orateur avait amenée à tant de pureté, d'élégance et d'harmonie, l'avènement d'une poésie parée par l'art, nouveau d'un Lucrèce, d'un Catulle, de grâces encore inconnues, commençaient à la faire paraître bien inculte et bien rude, à reconduire des plaisirs d'une société au goût, à l'oreille de laquelle elle ne suffisait plus, à la reléguer parmi ces monuments du passé plus révérés que visités, que recherchent seule la curiosité respectueuse des amis des lettres, l'attention rétroactive des critiques, des

grammairiens.

Grâce à Cicéron plus qu'à tout autre écrivain de Rome, grâce aussi aux grammairiens latins, il s'est conservé de ce théâtre tragique quelques restes recueiUis d'abord avec empressement par les modernes, puis longtemps abandonnés, oubliés, et auxquels l'attention et la faveur ne sont guère revenues que de nos jours. Les Estiennes n'avaient pas négligé de les comprendre dans le corps d'ouvrage où ils ont^ rassemblé, en 1564, tous les débris, quels qu'ils fussent, de la poésie latine* : une bonne part avait trouve naturellement sa place, en 1590, dans l'Enmus de Columna^ mais bientôt il leur fut consacré des recueils spéciaux : en 1594, celui de Del Rio»; en 1620, celui de Scriverius et de Vossius*. Là devait s'arrêter, et pour lon^nemps, leur fortune. Plus de deux siècles se passèrent sans qu'il fût accordé à cette portion, pourtant considérable de la littérature latine, d'autre marque de souvenir que' l'édition, le commentaire de la Médée d'Ennius, donnée par H. Planck, en 1807», et, en 1816, les curieuses

1. Fragmenta veterum poetarum îatinorum Acdh etc. collecta diaestaque a Roherto Stephano et Henrtco /îho, Pans. 1564. Ils ont éf compris de même dans le recueil de Jos. S.al.ger: Poe arum re- TruTcltXta^LngA. Batay. 1617;. dans ^.^^^^ ^e Ma^ire,^^^^^^^^^^^ 1713; dans la Coiiecf.o Pisaurensis omnium poetarum, Pisaur. 1766,' etc.

dà ïatiX'intres partes distinctum, Antuerp. 1594; plusieurs fois

réimprimé à Paris, en 16U7, en 1619. ç.rirprin-

k. Collectanea trayicorum veterum Iatinorum a Petro Scrneno,

notisillustrataaGerli.J. Vossjo. Lugd. Bal. 1620. fmnmcn-

5. Q. Ennii Medea commentario perpetuo vistructa, cum frogmcn-

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recherches de Fr. Osann*. Mais enfin, aux longs et trop légers dédains delà critique répliquèrent, par de très -bons, très-persuasifs arguments, en 1822, M. Lange»; en 1834, M. RegeP. Dans Tintervalle, en 1823, M. Bothe avait ajouté à sa collection des poètes de la scène latine* un volume de fragments, tant tragiques que comiques. Ce fut comme un appel fait aux études , appel renouvelé chez nous, en 18i3, par un choix de fragments des tragiques latms, dans un savant et utile recueil de M. Egger'. On pardonnera à Tauteur de cet article de rappeler que, dans Tannée 1833, et plus d*une fois dans celles qui suivirent, la tragédie latine fut le sujet de ses cours à la Faculté des lettres de Paris; qu'un peu plus tard, en 1856, elle fournit aussi l'objet d'une thèse* érudite, judicieuse, élégante, soutenue devant la même faculté par M. G. Boissier. Des dissertations de ce genre sur tel ou tel des tragiques lalins ou de leurs ouvrages, comme, pnr exemple, en 1822 et 1826, celles de Naeke et de Stitglitz sur le Dulorcsles de Pacuvius'', n'ont certes pas manqué à la docte et active Allemagne. Depuis un assez grand nombre d'années déjà, que de disputes savantes dans ses thèses, ses mono^^raphies, ses journaux sur les difficultés de l'histoire du théâtre grec et du théâtre romain, sur leur correspondance rendue si obscure par la perte des monuments, sur la restitution, l'interprétation des fragments, leur attribution à un ouvrage, à un modèle déterminé : vaste et un peu confuse

tis aux in IlesseJii, 3Ierulœ, aliisque hujus poetœ editionihus desiderantur. Accedit disputatio de oriyme atque indok veteris tragœdiœ apud RoivanoSjGoinug. X^OI. . 7. . •,, .

1. Analecta critica poesis Romanorum scemcx reliquias tUustran-

a'a, Berl 1816.

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