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chants de ses maîtres, en les corrompant, en les dégradant en les abaissant à son niveau, en leur faisant acheter ses services au prix de son insobnce.
Ge qui caractérise le plus la comédie de Plaute, c'est le tableau de la guerre intestine introduite au cœur de la famille par les deux fléaux, les deux pestes de la société antique, qiii devaient à la longue en consommer la ruine, i'esclavage et la prostitution, l'une des formes particulières de l'esclavage.
Cette comédie, si on la considère sous ce point de vue général, peut sembler monotone, et on l'a dit, Laharpe entre autres, vivement et justement relevé à ce sujet par l'excellent interprète de Plaute que j'ai plus d'une fois cité *. Mais quelle variété dans l'exécution ? Avec quels traits divers Plaute a su reproduire, par exemple, ces vieillards, époux opprimés de femmes acariâtres épousées par avarice ; galants surannés, réduits à approuver complaisamment les désordre^ de leurs fils, par souvenir de ce qu'ils ont lait euxmêmes autrefois, par conscience de ce qu'ils font encore ; pour comble d'opprobre, leurs rivaux auprès de femmes perdues, même quelquefois leurs compagnons de débauche : par exemple encore, ces fils libertins et prodigues, abandonnés à leur passion, et lui sacrifiant, avec la fortune et la réputation, tous les sentiments honnêtes.
Et, dans les deux classes servîtes auxquelles Plaute a emprunté tant de personnages, que de variétés, saisies, exprimées par ce peintre habile et hardi !
Il y a l'esclave de la campagne et l'esclave de la ville, le vieux serviteur et le serviteur adolescent, le valet subalterne et le premier domestique; il y a les esclaves de louage qu'on fait venir dans l'occasion, joueurs de flûte, joueuses de lyre, cuisiniers surtout mettant au pillage les maisons qui les reçoivent, et chez tous, sauf exceptions bien rares, celle de Tyndare dans les Captifs, celle de Stasime dans le Trinummus, lesquels ofl^rent, avec intérêt, uce
1. M. Naudet, dans son morceau Sur la vie et les ouvrages de Piaule, préface de sa traduction.
ANCIENNE COMÉDIE LATINE
peinture toute contraire, chez tous, à divers degrés, l'esprit de ruse, de fourberie, d'insolence, de révolte et de vengeance contre une société oppressive.
De même, chez les courtisanes de Piaule, se montrent, a degrés très-divers, avec une singulière variété, les vices du métier, l'avidité, l'impudeur, l'insensibilité. Delà jeune fille en qui restent encore quelques traces, prèles à s'eflacer, d'honnêteté primitive, on descend, dans ces pièces, par une affreuse gradation, jusqu'au vice endurci, jusqu'à la repoussante figure de la courtisane émérite qui vend sa hlle après s'être vendue elle-même, et la dresse à devenir ce qu'elle a été^
Il £erait long de parcourir la nombreuse galerie des personnages qui sont, dans le théâtre de Plante, l'expression sans cesse renouvelée d'un sujet toujours le même. C'est ce qu'a fait M. Meyer, avec curiosité, avec exactitude, mais peut-être, comme je l'ai précédemment remarqué, avec trop peu d'art de composition. Tous ces portraits ne devaient pas être seulement juxtaposés, mais classés, mais groupés, de manière à reproduire les rapports où les présente l'analyse de la société antique, plutôt que leur succession fortuite dans des œuvres nombreuses, sans lien, et rangées, par le caprice des éditeurs, selon l'ordre alphabétique des titres. Par là on eût évité certains rappels, certaines redites ; par là on eût atteint à plus d'ensemble, de mouvement d'intérêt.
Cette comédie à la fois uniforme et diverse, abonde en contrastes, auxquels l'auteur des Études, que nous analysons, a dû toucher plus d'une fois.
Quoi de plus triste que son sujet habituel, les plaies les plus hideuses du corps social? Quoi de plus gai que la forme sous laquelle ce sujet S3 produit, particulièrement chez Plante? Cette gaieté, en pareille matière, nous blesse bien quelquefois; mais il faut dire qu'elle ne blessait pas les anciens, amenés par l'habitude à voir, dans des institutions, des usages contre lesquels notre conscience et nos mœurs
1. Voyez, entre autres, Asinor., IIJ, i; Cistelîaria., I, i; Mostellaria, I, m. Cf. Tereiit. Ilecyr., J, i, etc.
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se révoltent, des pièces nécessaires de leur civilisation, préparés par conséquent plus que nous ne le sommes à s'en
divertir.
; Et pourtant, du milieu même de ces plaisanteries sans fin et sans règle sur les hontes, les misères de la prostitution et de l'esclavage, s'échappent de temps à autre quelques traits qui éclairent tout à coup d'une triste lueur l'objet étrange de tant de rires.
Qu'on est à plaindre quand on est amoureux ! Ut miser est homo qui amat' 1
Malheureux, en effet, pouvait penser le spectateur, un instant ramené au sérieux, malheureux est cet amour illégitime, acheté, mêlé de débauche et de crapule, qui ruine la santé, la fortune, la considération, le caractère, vous asservit à vos vices et par eux à ceux qui en sont les ministres, vous fait l'esclave de vos esclaves I
Je suis homme comme toi.
Tarn ego homo sum quam tu*.
L'esclave, quoi qu'en aient fait la loi et la coutume, serait-il plus qu'une chose, une personne comme nous, pouvait se dire encore ce spectateur, inopinément averti de l'égalité des hommes alors si méconnue ?
Ces traits frappants n'ont point échappé à l'attention de M. Meyer, qui rapproche le dernier des vers fameux où déjà Philémon' avait proclame que l'esclave n'est pas d'une autre chair que les autres hommes, que la fortune fait des esclaves, mais que la nature n'en fait pas.
Je suis conduit à signaler dans la comédie de Plaute une autre sorte de contraste. Elle semble, par les tableaux qu'elle étale, des plus immodestes, des plus obscènes , et cependant, dans son intention, reste généralement morale. Il faut se reporter au temps, qui n'était pas celui des
1. Asinar.y III. m, 26. - 2. Ibid , II, iv, 83. 3. Philem. apùd Plutarch. Comparât Men. et Phil; Incert. faOuL fragm. xxxix.
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bienséances, oîi la vertu avait quelque chose de grossier et le vice nulle vergogne, où pouvait paraître impudemment sur la scène ce que la société ne prenait pas la peine de cacher. Le théâtre moderne a connu celte impudeur peu h peu corrigée par le progrès, sinon de la vertu, du moins de la décence publique. Plante peint le vice à nu, mais non pour séduire, pour corrompre; au contraire, pour en montrer la difformité, la misère. C'est un moraliste si sévère, qu'il ne permet pas au vice de surprendre notre intérêt, et, quand cela arrive, ce n'est jamais pour longtemps ; il se hâte de le dégrader. Ses courtisanes les plus charmantes (voyez entra autres la Philénie de VAsinaria) redeviennent ce qu'on avait oublié qu'elles étaient, des courtisanes, et leurs amants des hommes avilis, chez qui est émoussé, altéré, le sentiment moral.
M. Meyer a rappelé, dans sa galerie des femmes de la comédie latine, quelques-unes de C3s péripéties qui viennent tout à coup blesser, au profit de la morale, la sympathie du spectateur pour des personnages trop aimables. Peut-être eût-il pu insister davantage sur le caractère de cette morale. Ce n'est pas, il s'en faut de beaucoup, celle du christianisme. Elle n'interdit pas le désordre ; elle ne s'occupe que de le régler, elle l'admet dans certaines limites, rfwm id modo fiatbono^. Quelles sont ces limites? Plaute, que je viens de citer, l'a dit plus d'une fois^, et on peut le conclure de la plupart de ses comédies, où il fait bonne justice de ceux qui les franchissent : respect aux filles, aux femmes , aux veuves des citoyens ; du reste grande liberté, pourvu que l'âge excuse vos faiblesses, que la fortune, la réputation, l'honneur n'en souffrent point, qu'elles ne fassent point oublier les devoirs envers la patrie, enfin que l'État soit victorieux et paisible. Sauf ces conditions, qui équivalent presque, il faut en convenir, à une prohibition, la morale de Plaute, comme celle de son grave contemporain Gaton', montre une indulgence dont les modernes se scandalisent avec raison.