‹ Etudes sur la poésie latine [microform]Chapitre 53 sur 513 · Act. III, se · texte numérisé non relu

Act. III, se

lui, persuadés, se démentent à tout instant dans leurs actes, entretenant, par des sacrifices, des offrandes funèbres, un inutile commerce avec des morts qui pour eux ne sont plus*; s'inquiétant de ce que deviendra, après Tanéantissement, pour eux certain, de leur être, sa vaine dépouille; plaçant auprès d'elle, par la pensée, comme un autre être non atteint par le trépas, qui la contemple avec tristesse, qui la prend en pitié, qui la pleure ^ : images frappantes par lesquelles Lucrèce ressuscite, non pas pour lui, mais pour nous, Tâme qu'il avait fait mourir avec le corps.

On ne peut lire Lucrèce sans penser qnelquefois que, par une fatale méprise, il a été détourné de sa véritable voie, qu'il était naturellement appelé vers un autre ordre

de doctrines.

Celui qui se plaît sur les hauteurs sereines habitées par les sages, sapientum templa serena^ ; qui, de son observatoire philosophique, d'oii il domine et dédaigne les intérêts, les soucis vulgaires, contemple Tensemble des choses, avec une volupté qu'il appelle divine, avec une sainte horreur, comme il s'exprime encore,

His ibi me rébus quaedam divina voluptas Percipit atque horror^;

celui-là semblerait avoir dû être emporté par l'essor d'une pensée déjà religieuse au delà des spectacles, si bien réfléchis dans ses vers, de la nature sensible, au delà des lois plus ou moins clairement aperçues qu'il résume par ce mot abstrait de Nature, jusqu'au suprême ordonnateur.

Il paraîtrait, d'autre part, que ses fmes et profondes analyses des opérations complexes de l'âme et du corps auraient dû l'amener à les distinguer plus encore qu'à les confondre, comme il le fait avec tant de confiance et de passion, par la communauté des mêmes éléments matériels, de la même mortalité.

S'il en eût été ainsi, on n'aurait pas eu à regretter qu'une

1. De Nat. rer.^ III, 51 sqq. — 2. Ibid., 883 sqq. 3. lbid,f II, 7 sqq. — 4. Ibid. 111, 28

DU rOËME DE LA NATURE.

L'ANTILUCRECE chez LUCRECE.

telle poésie, si animée, si éclatante, quelquefois si pathétique^ et si sublime, si touchée des misères de l'humanité, pénétrée, pour ses désordres et ses crimes, d'une indigaation si vive, si éloquente, et, en ces tristes temps, si justifiée, n'eût pour consoler Thomrae de bien que la résignation aux maux inévitables, la sécurité d'une condition privée, l'attente paisible du néant; pour intimider et punir le coupable, que l'incertaine et insuffisante répression des lois et même du remords.

Le regret qu'au génie de Lucrèce ait manqué une meilleure cause, et à celte cause le génie de Lucrèce, ce regret, souvent senti, et récemment exprimé avec éloquence par un de nos maîtres*, est peut-être le plus grand hommage que puisse recevoir l'auteur du poëme De la Nature. Je le lui adresse aujourd'hui et aurai à le renouveler quelquefois en ^ étudiant avec vous les deux derniers livres de ce poème, sur lesquels doit particulièrement se fixer dans ce semestre notre attention ; l'un, épopée philosophique, on peut lui donner ce nom, où se déroule magnifiquement, souvent sans doute au moyen d'hypothèses, mais d'hypothèses qui séduisent et ravissent l'imagination, ce qu'Horace appelle les fastes du monde; car je ne doute pas qu'Horace n'ait pensé au cinquième livre du Doërae De la Nature lorsqu'il a dit :

double voisinage, non plus qu'à la concurrence de quelques beaux génies modernes.

Voilà, messieurs, de quoi je vais avoir à m'occuper avec vous, heureux si je ne manque pas tout à fait à la grandeur de mon sujet; j'ajouterai si votre bienveillant intérêt continue de suppléer à ce qui me manquera.

Tempera si fastosque velis evolvere mundi' ;

l'autre, où les grands phénomènes de la nature ont trouvé, sinon leur explication véritable, il s'en faut de beaucoup,' du moins de bien fidèles et bien expressives images : livre moins achevé que le précédent, moins recherché des lecteurs, mais signalé aux doctes et poétiques mémoires par cet épisode final de la peste d'Athènes qui place Lucrèce entre Thucydide et Virgile, sans qu'il ait rien à perdre à ee

1. M. Villemain, Essais sur le génie de Pindare et sur la poésie lyrique, 1'* partie, ch. xv.

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