De' Art. poet
ÉCOLES LITTÉRAIRES
Le poète faisait courir son lecteur sur une multitude d'aventures, réduites par un procédé nouveau, emprunté au théâtre, et qui avait produit assez récemment l'Ariane de Catulle, VIo de Galvus, la Smyrna de Ginna, la Scylla attribuée ou à Gallus ou h Virgile, enfin dans les Géorgiques Tépisode d'Orphée et d'Eurydice, dans ÏÉnéide celui de Didon, à quelques situations d'élite, d'un intérêt dramatique, d'une expression passionnée. Ces recueils, on peut leur donner ce nom, offraient l'extrait, le résumé de toute la littérature épique et tragique ; mais ils en annonçaient la fin, ils en Paient le testament, bien que ces genres décrépits ne pussent se résigner à mourir.
Un des plus obstinés à vivre, c'était le poëme didactique, devenu, comme chez les Alexandrins, comme partout un exercice habituel de versification, pour lequel tous ler, thèmes semblaient bons, l'astronomie, ou mieux l'astrologie, les sciences physiques ou médicinales, l'histoire naturelle, la chasse, la pêche, que sais-je encore ? Ce poëme même chez Macer, même chez Gratius, chez Manilius qni nous sont mieux connus, dont nous pouvons apprécier par nous-mêmes l'élégance ou l'énergie, déjà mêlées Tune et l'autre de quelque dureté, ne brillait que d'un éclat assez froid. Il ne devait plus retrouver l'intérêt présent et général qu'avaient su lui donner Virgile, Horace, Ovide, si habiles à choisir leurs sujets, lorsqu'ils avaient entrepris d enseigner aux descendants du rustique Gaton, maintenant hommes de lettres et hommes de plaisir, l'art de la culture, l'art des vers, l'art de la galanterie.
Rien de durable comme le lieu commun ; mais le lieu commun épique surtout semblait prétendre, chez les Romains, à réternité de l'empire. Le fleuve continua de couler, et à pleins bords, roulant dans ses flots monotones emportant vers les abîmes de l'oubli des Perséides, des Hercukides, des Théséides, des Amazonides, des Thébaïdes des Achilléides, des Phœackles, des Argonautiques, des Ante-Homèriques, des Post-Homériques, des poëmes sur la première, sur la seconde Prise de Troie, sur VEnlèvement sur le Rclour d'Hélène, sur Memnon, sur Antenor, sur 7)/o^
DU SIECLE D AUGUSTE
mede, cent autres, est-ce assez dire ? mille de cette sorte. Sur la rive, se retrouvèrent échouées, par un hasard qu'on n'ose dire heureux, ces productions banales dans lesquelles Stace, Silius Italicus, Valérius Flaccus, Claudien, avaient consumé, sans fruit, un talent qui pouvait être mieux employé. Lucain seul, dans ces derniers âges, interrompit, par quelques beautés nouvelles, la trop fidèle tradition d'une imitation stérile contre laquelle ne cessaient de réclamer les seules muses qui n'eussent pas vieilli à Rome, celles de l'épigrarame et de la satire, dans des vers cependant qui, après tout ce qu'avaient dit de semblable Virgile, Horace, Properce, Tibulle, Ovide, pouvaient euxmêmes passer pour un lieu commun.
Quoi I toujours écouter, et sans réplique, tant de fois opprimé par la Théséide de l'enroué Godrus ! C'est donc impunément qu'ils m'auront récité, l'un ses drames, l'autre ses ver^ élégiaques! J'aurai, sans me venger, perdu tout un jour à entendre Timmense Télèphe, et cet Oreste, qui déjà remplit un volume, page et revers, déborde sur la marge, et n'est pas achevé. Nul ne connaît sa maison aussi bien que me sont connus le bois sacré de Mars et Tanlre de Vulcain, voisin des iles Éoliennes. Les tempêtes soulevées par les vents, les supplices dont Éaque châtie les ombres, l'or de cette toison enlevée à une contrée lointaine, ces frênes, javelots énormes du centaure Monychus, voilà ce dont retentissent sans cesse les allées de platanes de Fronton, ce qui fait rompre les colonnes de marbre de ses portiques, à la voix d'infatigables lecteurs. Qu'on n'attende désormais rien autre chose de nos poètes, grands ou petits.
Semper ego auditor tantum? Nunquam ne reponam, Vexatus totiesrauci Theseïde Godri?
Impune ergo mihi recitaverit ille togatas, Ille elegos? Impune diem consumpserit ingens Telephus? Aut summi plena jam margine libri Scriptus, et in tergo, necdum finitus Orestes? Nota magis nulli domus est sua, quam mihi lucus Martis, et iEoliis vicinum rupibus antrum Vulcani. Quid agant venti, quas torqueat umbras iEacus, unde alius furtivae devehat aurum Pelliculae, quantas jaculetur Monychus ornos, Frontonis platani, convulsaque marmora clamant,
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Semper et assiduo fuptcC lectore columnse. Expectes eadem a summo minimoque poeta».
Voilà ce que disait Juvénal et ce qu'il ne devait pas dire le dernier. Mais c'est trop nous écarter de l'époque poétique dans laquelle il nous faut nous renfermer, et que j'ai cherché aujourd'hui à faire embrasser dune seule vue, rassemblant, danscelteespècede statistique préliminaire/ tous Jesélémentsd'originalité qui ontcontribuéàlaproduire. Deux de ses poètes particulièrement, les premiers de tous, Virgile et Horace, devront désormais nous occuper et suffiront du reste aux études de notre année par la variété de leurs œuvres et des questions qui s y rattachent. Nous aurons à instruire de nouveau ce vieux procès des littératures primitives et des littératures d'imitation, du génie grec et du génie romain. Nous pouvons prévoir que nous ne le terminerons point, et que, les parties entendues, nous prononcerons, dans notre impartialité, comme ce juge que fait parler un de nos auteurs : et vitula tu dignus et hic\ Aussi bien est-ce le jugement des siècles auquel il est sage de s'en tenir, qu'il ne s'agir point de reviser, de casser, mais seulement de comprendre et d'expliquer. Je souhaiterais que ces explications ne vous parussent pas indignes d'être entendues, et je trouverais dans votre présence, dans une bienveillante attention, qui ne m'a point manqué jusqu'ici J encouragement et la récompense de mes eflorts. '