‹ Etudes sur la poésie latine [microform]Chapitre 62 sur 513 · Sat. I, 1 sq. - 2. Virg., Bue, Iir · texte numérisé non relu

Sat. I, 1 sq. - 2. Virg., Bue, Iir

DE l'Épopée avant virgile et de l'énéide.

(Cours de 1837-1833, deuxième semestre, leçon d'ouverture )

Messieurs,

L'étude des Bucoliques et des GèorgiqueSy comme aussi des productions anciennes et modernes qui peuvent en être rapprochées, des questions historiques et littéraires qui s'y rapportent, a rempli tout notre premier semestre. L'étude de VÊnéide est la matière obligée du reste de ces leçons. Nous voici arrivés au moment oii Virgile, enhardi par des chefs-d'œuvre, reprend, non sans quelque défiance encore, la tâche épique qu'avait abandonnée sa jeunesse. C'est une grande époque dans l'histoire de la littérature latine, qui devient enfin capable de ce qu'elle avait essayé vainement durant deux siècles et qu'elle n'accomplit pas une seconde fois; dans l'histoire de la poésie, qui peut enfin opposer un digne pendant aux grands monuments d'Homère. Gomment se lie l'œuvre de Virgile, et au mouvement général de l'imagination humaine, tel qu'il s'était librement produit chez les Grecs, et au développement moins spontané des lettres latines, et au progrès du génie d'un grand poète ? G*est par Texamen préalable de ces trois

DE l'Épopée avakt virgile

questions qu'il me paraît convenable d'aborder le grand sujet auquel nous sommes amenas.

Vous savez combien de poétiques ont été écrites sur l'cpopée, à combien de parallèles entre Homère et Virgileces poétiques ont donné lieu. Rien de plus vain, on peut le dire aujourd'hui, que ce travail de la critique, quelque Science d'ailleurs, quelque esprit, quelque talent qui s'y soient dépensés. On s'en est convaincu presque de nos jours, dans le débat de la grande querelle engagée sur Torigine de Tlliade et de l'Odyssée, sur Texistence même de leur auteur. Si la question principale est restée indécise, on est arrivé du moins à reconnaître que l'épopée n'est point un genre qui appartienne à tous les temps, qu'on puisse reproduire dans tous indifféremment, en se réglant sur un certain patron convenu; quelle est, au contraire, limitée à certaines époques qui la portent d'elles-mêmes et sans effort, tandis que, pour la faire renaître en d'autres, il faut un concours de circonstances < xceptionnelles dont la principale est l'accident fort rare d'un homme de génie. Tout le monde convient maintenant qu'il y a deux sortes d'épopée : l'une, qu'on pourrait apj.eler naturelle, produit à peu près nécessaire d'un certain état primitif de la civilisation ; l'autre, qui n'est que l'artificielle, mais parfois très-heureuse image de la première.

Lucrèce termine en ces termes sa belle histoire de rétablissement de la société :

Déjà les hommes vivaient dans des villes entourées de

fortes murailles ; la terre partagée, divisée, était livrée à la culture ; la mer se parait de voiles et de vaisseaux ; on s'assurait au loin, par des traités, des secours et des alliances, quand les poètes confièrent pour la première fois aux vers le suuvenir des choses passées. Bien peu de temps avant on avait trouvé récriture....

Jam validis septi degebant turribus œvum Et divisa colebatur discretaque tellus; ïum mare velivolum florebat navibu' pandis; Auxilia et socios jam pacto fœdere habebaut,

ET DE L'ÉNÉIDE. 15

Carminibus cum res gestas cœpere poetae Tradere, nec multo priu' sunt elemeuta reperta*.

Je crains bien qu'il n'y ait là un anachronisme. Chez tous les peuples, à leur début, antérieurement à l'écriture et à la prose, à l'histoire , qui a besoin de toutes deux, il existe une tradition orale, laquelle, pour se graver dans le souvenir des hommes, s'aide de formes métriques, laquelle s'e propage par le chant, et conserve ainsi le passé. Elle ne le conserve pas sans le mêler, l'altérer de fictions, dont il est facile d'indiquer les causes : c'est l'infidélité involontaire de la mémoire, c'est la vanité complaisante des particuliers, l'orgueil héréditaire des familles et des tribus, ce sont les mensonges intéressés de la religion, de la politl que, enfin et surtout le goût des hommes de cet âge pour le merveilleux. Leur ignorance se plaît à placer dans chaque icène de la nature, dans chaque événement, quelque puissance divine ; en outre, tout est si nouveau pour eux, l'humanité, la société, ses travaux, ses spectacles, que les moindres détails de la vie excitent leur curiosité, leur intérêt, s'embelhssent à leurs yeux et dans leur langage d'un charme poétique. De là un double merveilleux, l'essence même de cette œuvre des sociétés primitives qu'on appelle l'épopée.

L'épopée, ce mot dont je me suis servi jusqu'ici pour abréger, est-il bien choisi? Ne vaudrait-il pas mieux dire la poésie épique? Je verrais volontiers entre les deux cette différence que la dernière n'est guère que la matière de l'autre. 11 n'y a rien de bien rare dans la poésie épique; peu de nations en manquent, et nous-mêmes serons bientôt accablés de tout ce que nous en promettent nos fouilles dans le moyen âge. Nous y déterrerons assurément beaucoup moins d'épopées. A l'épopée ne suffisent point, en effet, les formes du récit; il lui faut encore un sujet dont l'unité l'ordonne autrement que par la succession fortuite des aventures, le caprice désordonné du narrateur, un sujet non-seulement un, mais grand, propre à intéresser, à exprimer toute une nation, ou, s'il se pouvait, l'humanité

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