‹ Etudes sur la poésie latine [microform]Chapitre 85 sur 513 · Ibid. IX 950 sqq · texte numérisé non relu

Ibid. IX 950 sqq

DE l'Épopée latine après virgile

César rencontre sur son chemin et qui tombe devant lui avf c les ombres de la forêt de Marseille, un de ses redoutables sanctuaires*.

Elle a le merveilleux, encore conciliable avec les mœurs et les opinions du temps, des oracles et des songes. Appius, proconsul de TAchaïe, va consulter la pylhonisse de Delphes, sur rissue de la guerre civile*. L'ombre de Julie vient troubler le sommeil de Pompée par l'image de ses désastres*.

Elle a le merveilleux de ces prodiges auxquels se prête partout et qu'acceptait à Rome, plus qu'ailleurs, dans les temps de calamités publiques, la crédulité populaire. De tels prodiges sont, dans le poëme, l'annonce effrayante et de la guerre civile prête à éclater* et de la journée de Pharsale *.

Elle a le merveilleux de ces superstitieuses pratiques qui, dans le déclin des religions, viennent prendre leur place. Une magicienne de Thessalie, consultée par Sextus Pompée, lui fait révéler par un soldat mort, qu'ont un moment ranimé ses enchantements, le lugubre avenir et des vaincus et des vainqueurs®.

.Elle a enfin, dans un célèbre passage, le merveilleux de Tallégorie , conception de l'esprit généralement assez froide , mais à laquelle ici l'émotion et l'art du poëte ont prêté une réalité saisissante. Le remords secret de César, au moment où il va franchir le Rubicon, prend à ses yeux l'apparence du spectre plaintif et menaçant de la patrie, qui lui défend d'avancer''.

Par de telles fictions, et, en même temps, par la forte couleur de ses tableaux, Lucain, on ne peut le nier, agit puissamment sur l'imagination.

Il n'a pu prêter aux acteurs tout politiques qu'il avait à mettre en scène, ce détail d'actions particulières qui est la vie de l'épopée héroïque. Il les a fait moins agir que par-

1. Pharsal, III, 399 sqq. —2. Ibid., V, 67 sqq. 3. Ibid., m, 8 sqq. — 4. Ibid., I, 523 sqq. 5. Ibîd., VII, 151 sqq. — 6. Ibid., VI, 419 sqq. 7. iOia. 1, ib3 sqq.

îer, mais c'est avec une verve oratoire qui lui a mérité d'être compté par Quintilien au nombre des orateurs.

Par la même raison, il a dû prodiguer les portraits, portraits frappants, dont Fontanes a peut-être eu tort de dire que Rome en décadence en donna le premier modèle, car il y en avait déjà dans les Annales du vieil Ennius, et de tels morceaux ne peuvent pas plus manquer au poëme historique qu'à l'histoire elle-même.

Lucain abonde, de plus, en pensées fortes, expression de ses principes stoïciens et de ses affections patriotiques. Un noble sentiment anime son œuvre, celui qui anime aussi l'histoire de Tacite et qui vivait au cœur des plus nobles Romains de cet âge : l'amour et le regret des anciennes institutions de Rome, le culte persévérant de la liberté perdue.

Voilà les mérites qui rachètent, chez Lucain, des vices de composition, de pensée et de style, souvent bien graves; voilà ce qui le protège contre les justes reproches que la critique a pu lui adresser au nom de la vérité de l'histoire et de la pureté du goût. Dans la ruine des lettres antiques, Lucain est resté debout auprès de Virgile. C'est ainsi qu'il apparaît à Dante au moment où lui-même vient prendre sa place dans l'école de la haute poésie*. Lucain, par de grands caractères qu'il n'a empruntés de personne, qui lui sont propres, qui lui ont assuré la gloire de l'originalité, réclamera de nous, avec Virgile, la meilleure part de notre attention.

Tels sont, autant que je puis les apercevoir d'avance, les points de vue principaux qui s'offriront à nous dans la carrière où je vous appelle. Ils ont, par eux-mêmes, un intérêt que je voudrais bien ne pas affaiblir. Vous m'y aiderez par l'encourageante attention que je puis attendre de vous, à divers titres : des uns, parce qu'ils sont appelés à perpétuer les traditions de cette école, qui place au rang de ses premiers devoirs et de ses principaux titres d'honneur l'étude sérieuse de l'antiquité; les autres, parce que leur

Page 1