‹ Etudes sur la poésie latine [microform]Chapitre 95 sur 513 · Hor., Epist., 1, XIX · texte numérisé non relu

Hor., Epist., 1, XIX

VIRGILE ET HORACE

VIRGILE ET HORACE

majesté historique, et s'y montre avec la familiarité de ses habitudes journalières. Ce ne sont plus les grandes scènes du Gapitole et du Forum, mais le train ordinaire de la vie, le menu détail des intérêts et des affaires, le pêle-mêle des vices et des ridicules de la foule, les embarras, le tumulte, la scène changeante de la rue, où le poëte, faute de mieux, aime à rêver, ne le pouvant faire dans son bois de la Sabine, quelque dérangé qu'il y soit par les fâcheux que lui attire le bruit de sa faveur. Il nous permet, à nous lecteurs, de nous y promener avec lui , et nous montre tout ce qui s'y passe.

Voilà la grande ville qui s'éveille, et les boutiques qui s'ouvrent, et les chars qui commencent à rouler. Passe, avec son convoiide bêtes de somme et d'ouvriers, l'entrepreneur de bâtiments qui s'en va travailler à la ruine de quelque riche fatigué de l'être ; passent aussi les équipages de ce chasseur, qui rapportera le soir, en grand appareil, un sanglier acheté au marché ; des clients se rendent en toute hâte au lever de leur patron ; des plaideurs courent assiéger la porte de jurisconsultes fameux; des troupes d'enfants, d'un pas plus calme, se dirigent vers les écoles, portant, sous le bras gauche, avec leurs tablettes, la bourse à jetons, qui sert à leurs études industrielles. Cependant il y a déjà foule au quartier de Janus, où se négocie l'argent; aux tribunaux, oïl disputent, à grand renfort d'avocats, de témoins, de cautions, le prêteur et l'emprunteur; dans les marchés, où se vendent k la criée les meubles et les bardes des débiteurs insolvables. Un noble Romain, un homme du moins qui porte une toge blanche, fend la presse du petit peuple en tuniques brunes. C'est un candidat aux honneurs que donne l'élection : il est accompagné de son esclave nomenclateur qui lui désigne ceux dont le suffrage compte, ceux dont il faut savoir le nom, dont il faut presser la main, à travers tous les obstacles, quand une fde de charrois et trois enterrements, avec leurs noirs licteurs, se disputeraient le pavé. Arrive l'heure où l'on se repose du travail de la matinée : c'est celle où s'arrachent au sommeil les hommes de plaisir pour aller montrer çà et là leurs grâces efféminées;

d'autres, plus mâles, font parade, au champ de Mars, de leur force et de leur adresse; de grandes dames, en cours de visites, circulent dans des litières, escortées d'un nombreux domestique; un parvenu, hier esclave, aujourd'hui grand personnage, se donne des airs en marchant, et semble manquer de place pour son importance ; un poëte poursuit de ses vers un passant résigné et distrait; un philosophe expose à la vénération publique et à la risée des enfants sa barbe stoïcienne, toute sa phil(;sophie ; des amateurs de liltérature lisent furtivement aux étalages des libraires les ouvrages nouveaux. Le soir venu, tandis que les gens de bon ton se rendent, précédés de flambeaux, à quelque mvilation, sur les places, des bateleurs, des devins, convoquent autour d'eux un grossier public, auquel Horace se mêle sans façon, avant d'aller manger ses légumes, quand il n'est pas attendu chez Mécène. Voilà quelques-uns des mille tableaux qui s'offrent en chemin à notre promeneur, et que nous rencontrons dans ses vers, trouvant que c'était à Rome à peu près comme chez nous.

D'autres jours, jours fériés, il court où court tout le monde, aux gladiateurs, aux pantomimes, à ce qui reste des jeux de la scène bruyamment interrompus par une multitude brutale qui a des yeux et point d'oreilles; qui ne veut plus de Varius ni de Fundanius ; qui réclame à grands cris, au plus bel endroit de leurs pièces, un ours ou des lutteurs ; qui, si le goût plus délicat des chevaliers s'avise de lui résister, est toute prêle à décider la question à coups de poing : spectateurs vraiment curieux que le satirique regarde avec beaucoup d'attention et qui l'intéressent plus

que le spectacle.

Toute la société romaine lui donne de même la comédie, une comédie très-divertissante dont il ne manque pas de nous faire part; car, comme son maître, le vieux Lucihus, il dit tout à ses livres, ses amis, ses confidents, fidis sodalibus. Que de personnages y jouent un rôle, et sous leur propre nom, avec leurs traits véritables; ces libertins fameux, coureurs d'illustres et périlleuses aventures, ou qui se déshonorent et se ruinent plus modestement, plus sûre-

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ment, en mauvaise compagnie; ces amateurs de bonne chère, qui ont fait de Fart de man^^^er une théorie, une philosophie, qui se croient les vrais disciples, les représentants légitimes de la doctrine d'Épicure ; ces donneurs d'excellents dîners qu'ils gâtent par leurs ridicules, en s y servant^ eux-mêmes; ces parasites, bouffons complaisants, qui font à la table de leur roi Thistoire et Téloge des morceaux, et les suivent à d'autres tables en qualité à'ombres; ces dissipateurs en lutte avec d'immenses fortunes dont ils viennent à bout par toutes sortes de profusions, par des constructions insensées, par la coûteuse manie des raretés, des antiquités, quelquefois par les dépenses qu'entraîne la fantaisie de devenir homme d'État; ces cupides, futurs avares, qui courent h la fortune par toutes les voies, honnêtes ou non, qu'enrichissent ou la ferme des revenus publics, ou l'intendance des grandes propriétés, ou les profits de la guerre, ou les rapines de l'usure, ou la chasse aux héritages des célibataires et aux dots des veuves, et qui, en possession, à force d'intrigues et de bassesses, de l'objet de leur convoitise, se retirent, se reposent dans les habitudes d'une lésine sordide, parfumant leur tête avec l'huile de leur lampe, et se refusant toutes choses jusqu'à leur dernière tisane ; ces poëtes, car le satirique accorde naturellement une attention particulière à la littérature, ces poëtes ivres dès le matin, échevelés, hérissés, pour contrefaire l'inspiration, laborieux plagiaires des écrits que garde la bibliothèque palatine, assidus concurrents aux couronnes qui s'y distribuent, en commerce réglé de compliments flatteurs avec leurs confrères qu'ils jalousent et qu'ils détestent; et le peuple des connaisseurs, des jugeurs, le peuple grammairien, avec ses bureaux d'esprit, ses cabales, ses admirations de commande, ses dénigrements convenus, tous ses mouvements pour faire et défaire les réputations; bien d'autres acteurs encore que j'oublie, mais que nous retrouverons, héros d'anecdotes piquantes, qu'Horace conte à merveille, et qui nous offrent comme un supplément

1 Molière, le Misanthrope, SiCi. II, se. 5.

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k ces journaux, à ces feuilletons de Rome récemment retrouvés, rendus au jour, par une spirituelle érudition*.

L'originalité des sujets traités par Virgile et Horace ne tient-elle, comme je l'ai dit, qu'à ce qui les domine, k ce qui permet de les rassembler sous un même point de vue, à l'expression, ou grave, ou familière, de l'histoire de Rome, de la vie romaine? Elle tient encore à ce qui s'y trouve de particulier, de personnel aux deux poëtes. Il y a entre eux, à cet égard, quelque différence. Hs représentent les deux directions entre lesquelles se partage toute poésie, soit que le poëte se renferme en lui-même, ramène tout à lui-même, soit que, sortant de sa personualité, se répandant au dehors, il expose, il raconte, il fasse agir et parler, bien libre d'ailleurs, dans ses compositions didactiques, épiques, dramatiques, de se montrer, s'il lui plaît, ou du moins de se laisser apercevoir. Cette seconde manière est celle de Virgile qui s'efface de ses ouvrages, mais anime, passionne de sa sensibilité les personnages qu'il y met en scène, que dis-je? tous les objets de la nature qui s'offrent a ses pinceaux, et répand sur tous ses tableaux la tristesse mélancolique de son âme. L'autre façon appartient à Horace, qui ne perd jamais de vue ce qui le touche, alors même qu'il paraît s'en distraire, et qui eût pu dire de sa poésie ce qu'il a dit, d'après Aristippe, de sa morale :

Mihi res, non me rébus subjungere conor'.

Horace chante ses amours et ses amitiés, les plaisirs, la richesse, les vertus de sa libre médiocrité, le pouvoir de qui il la tient et qui la protège, la philosophie qui ly attache ; il étudie dans les mœurs de ses contemporains ce qu'il convient de suivre ou plus souvent d'éviter; enfin, il recommande aux autres les principes de conduite qu'il s'est faits, et dont il se trouve bien, regrettant seulement de ne leur pas être toujours fidèle. Telles sont, en substance,

1. J. V. Le Clerc, Des Journaux chez les Romains, etc., 1838.

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