Hor., SaL, I, iv, 133-lo
VIRGILE ET HORACE
lice, mais, au contraire, l'usage des biens de la vie ; elle n'a rien à dire à ceux qui sont complètement dépourvus de ces biens ; seulement on apprend d'elle à se contenter, dans le partage, de la plus faible part. A force de concentrer nos pensées dans la considération de notre bien-être, elle risque fort de nous faire peur de ce qui pourrait le compromettre, y compris ce que réclament de notre dévouement la société, la patrie, les besoins et les maux de nos semblables. Tout cela a été dit, et fort bien dit, et avec quelque vérité, contre la morale dont Horace s'est rendu l'interprète : mais il est juste d'ajouter, à la décharge de notre poêle, que l'autre morale, la pure morale du devoir, quand la religion n'aide pas à la porter, est un fardeau bien lourd pour la commune faiblesse, surtout chez les nations vieillies et dans ces temps de fatigue qui suivent les longues agitations politiques. Quand Brutus vaincu se décourage, et la renonce, il faut savoir gré à un des moindres soldats échappés de sa défaite de se consacrer à détourner du vice, à ramener vers la vertu, même par des motifs intéressés. Qui ne l'en remercierait comme Voltaire? Qui ne lui dirait, s'il savait aussi bien dire :
Avec toi l'on apprend à souffrir l'indigence
A jouir sagement d'une honnête opulence,
A vivre avec soi-même, à servir ses aniis,
A se moquer un peu de ses sots ennemis,
A sortir d'une vie ou triste ou fortunée.
En rendant grâce aux dieux de nous l'avoir donnée*.
Vous traitez d'égoïste la morale d'Horace. Fort bien, si vous ne donnez k ce mot que son sens philosophique, si vous n'en flétrissez pas le caractère d'un poëte qui n'avait rien de la sécheresse de sa doctrine, dont les convictions étaient si honnêtes, si aimables, si heureusement persuasives. Après cela, je conviendrai volontiers avec vous, pour achever mon parallèle, qu'il y a un plus grand détachement de soi-même, un amour plus tendre de l'humanité,
Épître à Horace.
VIRGILE ET HORACE
plus de larmes sur ses souffrances, chez celui qui s'est comme caractérisé lui-même par cet admirable vers :
Sunt lacrimas rerum et mentem mortalia tangunt".
On a remarqué quelquefois que Virgile, par un pressentiment confus de la ruine de ce monde ancien dont il célébrait 1 éternelle durée ; qu'Horace, par le dégoût de ses vices, dont la contagion arrivait pourtant jusqu'à lui; que tous deux, par une curiosité nouvelle à fouiller dans les replis du cœur, dans les entrailles de la société, par les procédés d'un art plus poli, plus achevé, plus régulier que celui quils imitaient, ont été, dans l'antiquité, presque des modernes. Je vous invite donc à une étude, la plus rapprochée de nous qu'il me soit possible, et qui touchera même quelquefois aux questions dont de hardies tentatives préoccupent depuis quelques années les esprits. J'aurai à compléter, à résumer ce que j'ai déjà dit de Virgile- j'aurai tout à dire d'Horace, sujet principal de ce cours, 'et qui suffira probablement à le remplir. Horace s'est exercé avec souplesse et variété, dans plusieurs genres, dont nous' devrons étudier l'histoire, afin d'y marquer sa place ; il se ,rattache à une situation politique, à un ordre social, à des écoles philosophiques, à un système de morale, à des principes de goût et de style qui nous le feront regarder sous bien des aspects. Ses écrits, où nous avons comme ses mémoires, ses confessions morales et littéraires, bien plus comme une histoire des mœurs et des lettres romaines' nous seront d un grand secours pour le comprendre et 1 expliquer. J en ai fait l'épreuve aujourd'hui même, où je n ai pu vous parler de lui et de son compagnon de génie et de gloire sans me servir le plus souvent de ses propres paroles ; heureux si, pour vous les rendre, j'avais eu le don de cette langue élégamment familière, si française et
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