TROIS- VIEIL LES
« J'ai perdu ce soir ici Le bouquet de ma mie.
Mais je le retrouverai, Au péril de ma vie.
En passant par devers toi, Aurai-je, aurai-je, aurai-je, En passant par devers toi, Aurai-je un baiser de toi ?
Excuse, beau chevalier, Si j'ai embrassé ta mie.
En passant par devers toi, Je lai trouvée jolie ; Passe un peu derrière moi, Et fais-en, fais-en, fais-en, Passe un peu derrière moi, Et fais-en autant que moi... »
Qui vient là ? Eh ! mais c'est Trois-Vieilles, mon ami Trois-Vieilles. Qui donc chanterait d'une voix si gaillarde, bien que terriblement enrouée ? Où trouver si joyeuse humeur toujours égale, trogne aussi resplendissante ?
Il entre, se dandine assez lourdement et salue à la rustique. « Bonjour, monsieur le maire; bonjour madame Bidault. Ça va toujours bien ? Et votre
demoiselle?... Allons, tant mieux. Tiens, voilà M. Vicaire. Vrai^ je suis bien content de vous voir. Il y a longtemps que vous n'êtes venu par ici. Vous vous faites rare. Ça va toujours bien ? Allons, etc., etc. »
Et poignées de mains, salutations d'aller leur train. Toutefois Trois-Vieilles se garde d'ôter son chapeau, pour une bonne raison, c'est qu'il n'en a pas. Jamais couvre-chef n'a déshonoré sa noble tête. Il pense que cela ferait tort au vin qui, tout à l'aise, y prend ses ébats.
Mais, sans doute, un brin de présentation est nécessaire. Trois-Vieilles est tout bêtement le sacristain de Rossillon, une assez vilaine bourgade sise au fond d'une des vallées les plus étroites et les plus pittoresques du bas Bugey, entre deux grandes diablesses de montagnes qui parfois, quand l'hiver approche et que la neige est prête* à tomber, vous prennent un aspect étrangement rébarbatif. A première vue ce pays semble triste, sévère, austère presque. Cependant, malgré tout, le printemps le fait sourire, l'automne le met en gaieté. On y voit de la verdure, des fleurs, de l'eau courante. Des vignes y grimpent à mi-côte, que n'a point encore trop dévastées le phylloxéra, et on y boit sec et ferme. Trois-Vieilles donne l'exemple, ainsi qu'il convient à un homme d'Eglise.
On le devinerait à voir cette face rose soigneusement rasée, finaude un peu, qui rappelle à la fois le gras chanoine et la pomme-rainette. Dans chacune des mille petites rides qui la sillonnent il y a comme un souvenir de goguette, un rire, une malice, et c'est la chose du monde la plus aimable.
Les 3'eux, petits, très enfoncés, clignotent légèrement. Le nez, bien entendu, couleur de pivoine, d'ivrogne, comme on dit chez nous, est crânement bulbeux. Vrai nez de chantre et de conteur d'histoires. Il tient beaucoup de place. C'est le clocher de cette église. Il y flotte un éternel drapeau rouge.
Quant au nom de Trois-Vieilles, vous imaginez que ce n'est qu'un sobriquet. D'où vient-il ? Celui qui le porte n'en sait rien lui-même, et c'est bien le cadet de ses soucis. « J'étais tout petit, me confiait-il, qu'on m'appelait déjà comme ça. Mais qu'est-ce que ça fait? » En réalité Trois-Vieilles se nomme Jean- Marie Suchet. Est-il parent du maréchal, originaire, si je ne me trompe, de Lyon ou des environs ? Il se pourrait. En tout cas, il n'en tire aucune vanité. Encore si le vainqueur d'Albuféra avait éventré des pots, déconfit trente-six mille bouteilles, mis à mal un tas de carafons. Mais pour Trois-Vieilles l'Espagne ne compte pas. On y boit trop mal. Notre ami, s'il les connaissait, ne ferait cas ni du Xérès ni de l'Alicante. Combien supérieur le petit reginglard du cru qui vous râpe la gorge !
Bonne âme, au fond, âme excellente que celle de cet ingénu qui vénère du même amour l'antique Bacchus et Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il trouve, quant à lui, tout simple de desservir à la fois ces deux autels. « Le bon Dieu, dit-il, a fait le vin, c'est pour qu'on le boive. » Et il lui semble qu'en buvant il s'associe aux desseins secrets de la Providence. Nulle malice d'ailleurs. Pas ombre d'hypocrisie. Il n'a jamais fait de mal à personne, à lui tout au plus, et fort rarement encore, par grâce spéciale. Né en 1816, il est marguillier à Rossillon depuis soixante-
six ans. Il aime à rappeler que, durant ce long espace de temps, il a baptisé, marié et enterré trois fois plus de gens qu'il n'en existe à l'heure présente dans le village, qu'il a dressé sept ou huit curés, tant de fois sonné les cloches, tant de fois escorté le Saint Sacrement. Mais tout de même, ce dont il est le plus fier, c'est qu'à sa souvenance, depuis qu'il se connaît, jamais il n'a absorbé une goutte d'eau. L'eau, il ne sait quel goût cela peut avoir. Quand d'aventure il a décroché un joli plumet, il ne songe qu'aux mo} ens de recommencer le lendemain. Jamais de migraines ni de remords d'estomac. « Jusqu'à l'an passé, m'assurait-il récemment, je n'aurais jamais cru que le vin pouvait saouler. » Cette fois-là, par exemple, il lui fallut déchanter quelque peu. Comme il revenait fort tard, titubant et festonnant de quelque vogue du voisinage, il dégringola au fond d'un ravin profond de cent cinquante mètres, sur une herbe fraîche et mollette qui, par bonheur, se trouva là tout à point pour l'accueillir, et il y passa la nuit. Dieu sait comme, par un froid des plus intenses. Au jour seulement on entendit ses cris, on le hissa sur la route à grands renforts de bras, on le porta chez lui, et quand ses sauveteurs lui demandèrent s'il s'était fait mal, il répondit simplement : « A boire. »
Vous croyez sans doute qu'il en resta perclus pour la vie. Point. Le lendemain on le vit, plus ingambe que jamais, chantant la Faridondaine sur la place du bourg. Il en fut quitte pour faire pendant quelques jours « la matinée de Turquie » avec sa bonne femme qui repose aujourd'hui dans la paix du Seifi;neur.
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Car ce fut un époux modèle que Trois-Vieilles. Il est chaste par nature. Lorsqu'il se maria, fort jeune encore et singulièrement dru, il apporta à son aimable moitié l'intégrité de sa robe d'innocence et, depuis, c'est de lui-même que je le tiens, il ne lui fit jamais d'infidélité qu'en faveur de la bouteille. Mme Trois-Vieilles, point jalouse, était indulgente à ces petits travers. « Bah ! disait-elle, mieux vaut cela que de courir la gueuse. » Et quand on lui ramenait son homme, un peu éméché, elle le couchait avec tous les soins, toutes les câlineries d'une parfaite épouse. Elle lui aurait fait du thé, s'il l'avait désiré, mais Trois-Vieilles eût rougi de boire du thé. C'est du vieux marc qu'il demandait et on lui en donnait à profusion.
Un jour que je l'interrogeai sur le compte des petites femmes, il ne répondit rien, mais il eut un remarquable geste. « Fi ! semblait-il dire, penser à ça, quand on a du vin ! » Notez qu'il n'est aucunement bégueule. Il compatit' largement à toutes les faiblesses humaines. Seulement, il n'est pas de cette paroisse, il ne sonne pas cette cloche-là. S'il avait eu quelques aventures, plus ou moins banales, il me les aurait contées, car je l'ai beaucoup pressé à cet endroit, et il n'est guère sur la défensive. iMais je crois être sûr qu'il n'y a rien. « Tout ça, voyezvous, dit-il enfin, moi, je n'y comprends goutte. » Le vin doit être un préservatif, et il se pourrait (je parle sérieusement) que ce fût un agent de moralité. On ne saurait avoir tous les vices à la fois. Ce serait trop beau.
Peut-être me suis-je trop étendu sur le buveur. Bien qu'à cet égard il soit digne de toute estime, Trois-Vieilles a d'autres mérites.
D'abord c'est un barbier comme on n'en voit guère... heureusement. Son attirail est des moins compliqués. Un peu de savon, un peu de salive, un plat à barbe, et le tour est fait. Il a eu l'honneur de raser Soulary qui, jadis, passait toutes ses vacances dans une maisonnette champêtre qu'il avait à Rossillon et avec son fusil faisait grand'peur aux moineaux. Il m'a coupé les cheveux, et, après l'opération, j'avais l'air d'un enfant de chœur. Pour un rien, j'aurais servi la messe.
Il est aussi cuisinier. Mais je doute que Grimod de la Reynière et Brillât-Savarin l'eussent accueilli de grand cœur en leur docte confrérie. Sa spécialité est le rôti de rats. 11 y excelle, paraît-il. Il eût été précieux au siège de Paris. Un jour, m'a-t-il raconté, qu'il y avait dîner de conférence à la cure de Rossillon, et que son patron lui avait remis trois francs pour acheter des alouettes, comme cette année-là le gibier était rare, il jugea plus expéditif de grimper au grenier, d'y attraper une trentaine de souris, de leur trancher têtes et queues, enfin de les accomoder joliment, par un procédé à lui dont il est à craindre qu'il n'emporte le secret dans la tombe. Puis il les barda de lard, les coucha douillettement dans des feuilles de vignes, et, malgré les protestations de la vieille servante du presbytère qui criait au scandale, il les servit, de son air le plus innocent, à l'assistance, composée, comme on le suppose, de gourmets émérites, grands amateurs de bonne chère. A l'en croire, ce fut un triomphe. Le curé de Cheygnieux, une fine bouche, se fit particulièrement remarquer par son enthousiasme. — « Où diable, Trois-Vieilles, avez-vous déniché de pareilles
alouettes ? Exquises, ma foi. Jamais je n'en ai mangé d'aussi dodues. Il faudra que vous m'en apportiez de toutes semblables la semaine prochaine. ^) — « A votre volonté, monsieur le curé. Je sais où on les trouve. Il y en a encore. >> — Jugez si l'artiste était à la fête.
Avant tout, il faut saluer en lui un des derniers diseurs de chants vraiment populaires, un des derniers conteurs d'histoires qu'il nous reste en France, et non des moindres. On le sait, cet art naïf et charmant de la poésie populaire, tour à tour d'un réalisme si pittoresque ou d'une si délicieuse et légère délicatesse, extraordinairement savoureux toujours, n'est plus guère aujourd'hui qu'un souvenir. Les très rares spécimens actuels en sont lamentables. Quant aux airs anciens, nos jeunes gens affectent de les mépriser. Ils leurs préfèrent, et comme ils ont tort ! les plates et sottes rengaines de café-concert. Quelques vieilles gens maintiennent seuls la tradition. Nous avons encore en Bresse et en Bugey d'excellents chanteurs, Pierre-les-Dimanches, la mère Camte, Brédy dit Lafleur, Jeanne Vugnon, femme Chérel, d'autres dont le nom m'échappe. Trois-Vieilles est leur maître à tous.
Il faut l'avoir entendu pour se rendre un compte exact du charme que recèlent ces pastorales ingénues, ces légendes de si fière allure, ces vieux contes sans queue ni tète.
Avant de prendre la parole, il ne manque pas de demander à être humecté. C'est pour éclaircir sa voix, bien timbrée, mais un peu rauque et qui sent le rogomme. Parfois, n'ayant jamais su dire : « Assez », il ne s'arrête pas à temps, il outrepassse
la dose, et alors adieu les chansons ! Sa langue s'embrouille, ses idées s'envolent ; il bafouille. Bien que ce soit en vérité un puits d'érudition spéciale, il ne se souvient plus de rien. Le jour où je fis sa connaissance, dont j'ai tant à m'applaudir, chez mon ami, l'excellent peintre Bidault, monsieur le maire, pareille mésaventure lui arriva. De verre en verre, de bouteille en bouteille, il perdit totalement la notion des choses, et comme on riait de le voir affalé dans son fauteuil, l'œil éteint, la lèvre pendante : « Hi, hi, hi ! disait-il, comme se parlant à lui-même, qu'ils sont donc bêtes ! »
C'était un dimanche, et on l'attendait pour chanter vêpres. Mais impossible, en cet état, de lui faire traverser, d'un bout à l'autre, l'unique rue du village où toute la population, mise en gaieté par un beau soleil de juin, étalait ses grâces. Ma foi, ce jour-là, il n'y eut pas de vêpres, pas dC Angélus, non plus le lendemain.
Peu de gens, j'imagine, s'en sont aperçus, et, à coup sûr, le bon Dieu n'en a pas voulu à son serviteur Trois-Vieilles.
Par bonheur, il en est rarement ainsi. Quoique, toujours levé dés les chats, notre homme ait, à l'heure où les honnêtes gens s'éveillent, déjà dégusté cinq ou six verres de marc, sifflé deux ou trois bouteilles de vin blanc, il est en général d'une merveilleuse lucidité. Sa verve est inépuisable. On a parfois peine à l'arrêter. — ■ Ce n'est pas fini. Attendez : en voilà une autre. Encore celle-ci. Écoutez celle-là. >• Et les heures coulent, généreusement arrosées, dans l'enchantement sans égal de ces vieilleries qui sont toujours jeunes. Minuit
sonne, on entonne le Stabat mater ou le Dies irœ, et on va se coucher, l'estomac un peu lourd, la conscience tranquille.
Il est regrettable qu'on ne puisse rapporter ici ceux de ces récits de Trois-Yieilles qui sont vraiment caractéristiques. Mais, pour apprécier de telles balivernes, il faudrait s'être fait à l'avance une âme de vieux prêtre, très simple et très chaste. Avouez que ce n'est pas commode. Et puis, tout cela, par malheur, transcrit, perd son charme. Il y faut le geste, la mimique, l'accent, le décor aussi, un décor d'humble presbytère avec, aux murs, quelque apparition de la Salette, des capucines grimpant aux croisées, et, dans la cour toute proche, des poules qui picorent. C'est comme l'air à la chanson. Qu'est-ce qu'un chant populaire sans sa mélodie ? Un oiseau sans ailes.
Trois-Vieilles a d'ailleurs, je le répète, plus d'un tour en son excellent bissac, bénit jadis, prétend-il, par un pape, je ne sais plus trop lequel.
Outre qu'il possède sur le bout du doigt tous les contes de Perrault, avant Perrault, c'est-à-dire en leur forme primitive et ingénue, traînante à coup sûr, mais si naïvement poétique, il pourra vous narrer par le menu les plaisantes aventures des moines de Saint-Sulpice qui savaient parfaitement quand les maris de l'endroit s'absentaient de leur maison, car alors leurs femmes ne manquaient pas d'en faire confidence à leurs poules, leur disant d'un air très tendre : « Petita, petita, tota soletta. » — De ces bons pères dont, aujourd'hui encore, tout le pays avoisinant se fait gloire de descendre : Fils de moine, fils de prêtre, sont des sobriquets
assez communs dans notre région qui vit jadis tant d'abbayes, toutes florissantes à merveille. Ils n'entraînent aucune injure.
Trois-Vieilles se fera également un plaisir de vous décrire les mœurs et coutumes des bénédictins d'Ambronay, si hospitaliers, qui l'année entière tenaient table ouverte, mais, bien avant nos modernes rastaquouères, avaient imaginé « le coup de l'invité ».
Même, pour peu que vous l'en pressiez, il n'hésitera pas à vous réciter quelques-unes de ces curieuses prières populaires, fortement entachées de sorcellerie, je le crains, que de rares vieilles femmes sont seules à marmotter de temps à autre, à la tombée de la nuit : le petit Paster noster, la barbe à Dieu, les pots d'enfer, la prière de l'ange Gabriel, etc.
Très fantastique, cette mythologie paysanne, où le saint livre se transforme en un instrument de magie, où l'on voit des curés déchaîner l'orage en jetant simplement leurs souliers au vent, — des fées proscrites, réduites à se cacher dans les bois, lutter cependant de puissance avec les saints, — l'esprit immonde rôder autour des mortels sous la forme d'un lièvre blanc ou d'une biche blanche, guider les malins ébats du servant, présider, en quelque mystérieuse clairière, ces terribles assemblées de la Synagogue, que nul, s'il n'est initié, ne peut contempler sans être à l'instant frappé de mort.
Autant de souvenirs, semble-t-il^ de ces sombres hérésies d'antan, de ces traditions superstitieuses dont la plupart remontent au moyen âge, dont
EN bugp:y
quelques-unes ont même précédé le christianisme, et lentement se sont retirées devant lui, dissimulées, enfouies sous terre, mais sans désarmer ni rien perdre de leur venin secret.
Rien n'est plus curieux à constater que la persistance, en nos claires et saines campagnes de France, d'opinions pour le moins aussi hétérodoxes. Le vieil arbre de mort, l'arbre maudit aux feuilles tremblantes, tient bravement tête à l'orage. Il a poussé, dans la nuit, de tristes mais vigoureux rejetons qui, au clair de lune, verdoient encore. 11 s'obstine à ne point mourir.
Tout cela, entre nous, ne saurait être qu'œuvre démoniaque. Le fagot est au bout. Trois-Vieilles ne l'ignore pas. On le lui a dit souvent. Mais philosophe comme je le connais, bonhomme et sans fiel comme il s'est toujours montré, cette révélation n'a pas dû l'émouvoir beaucoup. Sans doute il n'a fait qu'en rire. Il n'entend pas malice à la chose. Peutêtre même, à son insu, mais ce n'est qu'une supposition que je hasarde, vénère-t-il le diable presque à régal du bon Dieu. Il sait, à n'en pas douter, que tous deux ont collaboré au monde, que par exemple lorsque Dieu créa le chien, le diable immédiatement créa le loup ; que lorsque Dieu eut créé l'homme, le diable s'empressa de créer la femme. Comme tous les paysans, il s'incline devant la force. Il doit avoir une singulière estime pour cet être cornu, biscornu, presque invraisemblable, qui, dans l'ombre, sans mot dire, a su accomplir de si terrifiante besogne.
J'ajoute qu'à l'instar de ses confrères, il a quelque répugnance à aborder de tels sujets en public. Il
sent lui-même que toute cette démonologie n'est pas faite pour le grand jour, qu'elle détonne en plein soleil.
Combien il préfère, lui, l'homme à la forte trogne, ces délicieuses embarquées pour l'île des Songes, dont notre poésie rustique est coutumière, ces légendes passionnées, témoins des croisades, ces dialogues enfantins entre chevaliers nigauds et malignes bergères, ces rondes si vives qu'elles s'envolent au vent comme un cotillon rayé, voire ces énormes turlutaines populacières qui délassent et soulagent d'avoir trop rêvé !
Voilà son vrai terrain. Là il est maître. Peu de gens, je crois l'avoir déjà dit, peuvent l'égaler. Là il pleure, batifole, frétille, s'esclaffe, étincelle à l'occasion. A aucun moment on ne peut voir en pareille lumière et si douce, cette physionomie cocasse, toute sonnante, buvante, chantante et dansante, cette figure d'éternelle joie, au nez rouge, aux yeux bridés, à la bouche énorme, qui tient des mascarons de musées et des gargouilles de cathédrales.
Silence ! Voici la morte d'amour, la belle dont les pieds pourrissent dans les fers, la mignonne au cresson qui, pour être tombée à l'eau, n'est point si perdue, et la brave batelière, et la mie du roi, et la bergère aux champs, plus charmante qu'on ne saurait dire, et la fille du vigneron que son père envoie au bois, cueillir la noisille. Trois chevaliers la rencontrent :
Le premier en a dit, Oh ! tra, la, la, la, la, derira.
Le premier en a dit :
— Je vois là-bas ne fille.
Le second en a dit :
— Grand Dieu, qu'elle est gentille !
Le troisième en a dit :
— J'en veux faire ma mie !
Voici la chanson du vin, une chanson royale, bien digne d'un si noble sujet, didactique comme un poème de Delille, envolée comme une strophe de Verlaine.
Voici... trop de choses... Comment les énumérer?
Béni soit Trois-Vieilles ! Nous lui devons en vérité plus d'une heure exquise.
Hélas ! Il se fait vieux, sa mémoire s'en va, et bien qu'on dise que le vin conserve, il est sage de n'y pas trop compter. En son aimable philosophie, il ne dit qu'un mot, quand sa femme mourut : « C'est bien malheureux ! » Pourtant il l'aimait profondément, presque autant que sa bouteille. Lorsque, à son tour, son heure viendra, soyez sûrs qu'il n'en dira pas davantage. Il a bien joui de l'existence. Que pourrait-il regretter? Résigné, il l'est depuis longtemps. Jamais àme plus simplement croyante ne s'enfuira vers le pays de l'éternel repos. Il espère, il est sûr qu'on y chante comme sur terre et que les cabarets n'y doivent pas manquer... parce que, dît-il. Dieu est juste.
Il mourra, comme il avait vécu, un carafon de blanche dans une main, le crucifix dans l'autre, une gaudriole sur les lèvres, alternant avec un psaume. Et après lui il n'y aura plus de marguillier à Rossillon. Adieu VAngelus ! Le jeu n'en vaut pas la chandelle. Quarante francs par an, c'est maigre par le temps qui court. Pour s'en contenter, même avec
les petits bénéfices et tours de bâton du métier, il fallait le dévouement de ceux d'autrefois qui se consolaient de tout en buvant, et les jeunes ne savent plus boire.
Pour moi, je le regretterai de tout mon cœur Trois-Vieilles, mon ami Trois-Vieilles. Si jamais je le rencontre là-haut, mais c'est bien peu vraisemblable, je lui demanderai une chanson du Bugey, une de ses bonnes, et nous irons prendre un verre à la buvette de saint Pierre.
Cette étude a paru, pour la première fois, dans la Revue hebdomadaire du 13 mai 1893 (/i» 51).
Est-il besoin de dire quel intérêt passionné s'attache aujourd'hui à tout ce qui est russe ou du moins fait semblant de l'être ? C'est un engouement universel, que n'a même pu affaiblir la concurrence Scandinave, et le Nord nous envahit. Je ne suis pas de ceux qui s'en plaignent.
Nous connaissions de longue date ce délicieux Tourgueneff qui vivait parmi nous, qui était presque des nôtres, et dont la gloire, je ne sais trop pourquoi, a un peu pâli en ces derniers temps. Soudain Léon Tolstoï nous fut révélé. Ce fut un éblouissement. Quelle lecture inoubliable que celle de cette épopée, digne d'un Shakespeare, la Guerre et la Paix, que j'appellerais volontiers le roman du siècle ! Quel beau clair de lune encore, après ce plein soleil, qu'Anna Karénine ! Puis sont venus Dostoïewski, l'homme des nerfs, si pénétrant malgré son fâcheux coté de Gaboriau, et Gontcharotf,
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et Pisemski, et Nekrassoff, et Ostrowski, et tant d'autres, jusqu'à ce pauvre Garchine, mort trop jeune. Où le père avait passé passèrent les enfants. Et maintenant nous avons tout dévoré ; la fête est finie. Les convives partis, les lustres éteints, on en est à nous servir, comme du neuf, la desserte de ce grand dîner.
Il restait cependant à pénétrer dans les dernières profondeurs de l'âme russe, à écouter le moujik après le barine, le simple après le lettré, la poésie populaire après celle des cénacles ou des salons. Cette lacune vient d'être comblée.
Déjà M. Léger nous avait traduit ces chants héroïques des Slaves de Bohême pour qui Saint- Victor se prit d'une si belle passion ; M. Rambaud nous avait conté la Russie épique ; M. Sichler, dans sa consciencieuse histoire de la littérature russe, avait fait une large place au Folk-Lore de là-bas. Et voici enfin M. Achille MilUen avec ses Chants oraux du peuple russe (1).
M. Millien est le poète attitré du Nivernais, un poète modeste, simple et tranquille comme l'humble et agreste pays qu'il habite, depuis sa première enfance, aux confins des bois du Morvan. Il a dépeint, sans grand éclat ni fracas, mais avec une sincérité absolue, une émotion communicative, les scènes rustiques qu'il avait chaque jour sous les yeux, sans même avoir besoin de sortir de son hospitalière petite maison, la rentrée des foins, la
(1) Achille Millien. Les Chants oraux du peuple russe — Chants des fêtes et des saisons — Chants historiques — Complaintes — Légendes — Ballades — Danses — Jeux— Chansons d'amour et de mariage — Chants des funérailles, etc. Paris, Honoré Champion, 1893, in-18.
moisson, les vendanges, la veillée d'hiver, et il s'est trouvé que ces tableautins sans prétention, si simplement composés, avaient au moins un grand mérite, celui de la ressemblance. Que de peintures plus ambitieuses n'en pourraient dire autant! C'est que M. Millien a été à bonne école. Attaché de tout son cœur à sa chère contrée natale, il en a bien vite pénétré l'âme. Il s'est assis, sans façons, au foyer du laboureur, du vigneron, de la fileuse, du fendeur de bois. Il a écouté chanter le peuple, et tout de suite a compris la chanson. Un des premiers en France, il a vu combien gagnerait la poésie savante ou soi-disant telle à se rapprocher de cette petite sœur cadette, si longtemps méprisée, mais qui commence à relever la tête et qui est toujours jeune, fraîche et jolie avec son bouquet d'églantines au corsage et, dans les cheveux, sa guirlande de fleurs des champs.
Nul ne s'entend comme lui à délier la langue, parfois si rétive, du paj-san. Personne n'a mieux fait la chasse aux contes, aux légendes, aux incantations, aux prières, aux devinettes, aux superstitions de toute sorte. Il sait les endroits. C'est un merveilleux dépisteur de chants populaires. Quand paraîtra l'immense recueil, si impatiemment attendu, qu'il prépare en ce moment, Littérature orale et traditions de Nivernais, il y aura grande joie au camp des Folkloristes. Jamais pareil monument n'aura été élevé en l'honneur de la muse rustique, de l'immortelle et toujours changeante fée des prés, des sources et des bois.
C'est assez dire que, même en terre étrangère, on ne saurait trouver meilleur guide que M. Millien.
Entrons, à sa suite, dans la forêt des enchantements. Nous ne risquons pas de nous égarer.
Ce qui frappe avant tout dans les chants du peuple russe, c'est leur caractère mythique et profondément légendaire, caractère qui se retrouve dans les poésies populaires du monde entier, mais nulle part aussi nettement accusé. Il souffle ici un vrai vent d'au delà, froid comme la nuit, tourbillonnant comme le rêve, qui glace et réveille. Et il semble qu'à la lueur d'une lune incertaine, vaguement agrandie, on voie se dresser sur le champ des morts des héros d'une statue démesurée. Voici Volk Yseslavitch, fils d'un serpent, à qui toute la nature obéit, et qui a le pouvoir de se transformer à volonté en faucon, en loup, en auroch aux cornes d'or, en hermine ; voici Volga Sviatoslavovitch, Dobrynia Nikititch, Solovey Boudimirovitch, Ilia de Mourom, enfin Sviatogor dont le nom éveille l'idée de montagne et que la terre a peine à supporter. Sa fin est tragique :
Il selle son bon cheval — et part pour la rase campagne ; — à Sviatogor personne n'est égal en force ; la force dans ses veines — circule avec violence, — il en est accablé comme sous un pesant fardeau. — Voilà que Sviatogor sécrie : — « Si je pouvais la mettre en équilibre, — je soulèverais la terre ! •) — Sviatogor. passant par la steppe, — trouve un petit sac. — Du bout de son fouet, il le pousse, le sac ne bouge pas. - Il essaye de lébranler avec un doigt: il reste immobile. — Il le prend du haut de son cheval avec une main ; il ne peut le soulever. — « Voilà bien des années que je cours le monde, — jamais je n ai rencontré chose si surprenante, — jamais je n'ai vu sem-
blable merveille, — qu'un tout petit sac — résiste quand je veux le remuer, l'ébranler, le soulever. » — De son bon cheval sélance Sviatogor, — de ses deux mains il saisit le sac, — croit le soulever un peu plus haut que ses genoux; — mais dans la terre jusqu'aux genoux, c'est lui, Sviatogor, qui s'enfonce, — De son blanc visage coule un flot non de larmes, mais de sang...
La terre a vaincu le fort des forts, et c'est encore un représentant de la terre, Mikoula, le laboureur, qui triomphe du formidable Volga. Celui-ci est parti dès l'aube, avec sa droujina (1), pour percevoirie tribut des trois villes dont Vladimir l'a gratifié. Il entend au loin dans la plaine unie le bruit d'une charrue qui grince. Deux jours il marche sans pouvoir atteindre le laboureur. Au matin du troisième jour il le rencontre :
Volga dit : « Laboureur, petit .laboureur, — viens-t'en avec moi et parmi mes camarades !» — Ce bon laboureur — déboucla les cordes de soie de la charrue, — détourna le cheval hors de la charrue ; — ils s'assirent sur leurs bons chevaux et partirent. — « Ah ! Volga Sviatoslagovitch! — j'abandonne le soc dans le sillon, — et ce nest pas pour faire la joie du passant piéton ou du cavalier, — mais pour aller défendre le moujik de la campagne. — Comment arracher le soc de la terre, — secouer la terre des rebords du soc, — et jeter la charrue derrière un buisson d'aubours (2)?... »
Volga envoie un des siens, le plus fort de la droujina, enlever la charrue. Elle ne bouge même pas. Cinq y vont à leur tour, puis cinq autres, dix,
(1) Troupe de guerriers, compagnons du prince.
(2) Voy. Léon Sichlcr. — Histoire de la littérature russe depuis les origines jusqu'à nos jours. Paris, Dupret, 1886, in-12.
vingt. Toute la droujina y passe. La charrue reste immobile. Mikoula alors la prend d'une seule main et la jette au loin derrière un buisson. Ce que n'ont pu faire, réunis, tant de vaillants hommes, le petit laboureur l'a fait sans effort.
Et cet Ilia de Mourom, que Sviatogor mourant a animé de son souffle, cet Ilia qui tient si crânement tête aux chevaliers errants de Vladimir, c'est, lui aussi, un fils de paysan. Parmi les Bogatyrs (1) aucun ne l'égale ; il a le pas sur tous.
N'est-elle pas étrange cette apothéose de l'homme du peuple, en un pays où il a été si humiUé, où naguère encore il était serf? Quand toute l'Europe célébrait les exploits des gens de guerre et s'inclinait devant la force, seules les bylines (2) russes glorifiaient le défricheur du sol, celui qui féconde la terre nourricière et par qui le monde subsiste. Grâce à elles, l'humble laboureur s'est haussé jusqu'au sublime. Il a pris figure de héros.
Aussi le moujik redit-il encore avec orgueil les hauts faits d'Ilia et de Mikoula. Cette race dure et patiente, si longtemps abaissée, aime à se voir refleurir en de tel ancêtres. Elle garde en son cœur le souvenir de ses origines. Les vieilles superstitions lui sont chères, et le christianisme même n'a pu lui faire oublier tout à fait ses anciens dieux. Beaucoup de ses fêtes sont à demi païennes, païennes aussi les chansons qui les accompagnent. Cela fait parfois un singulier mélange.
Kolyada était l'ancien dieu du bonheur. Les chants de Noël se nomment kolyadki, et il en est qui
(1) Héros des traditions populaires.
(2) Chansons de geste, chansons du passé.
sont véritablement peu orthodoxes. Celui-ci, par exemple :
Au delà de la rivière rapide, — ô Kolyadka ! — Là sont d'épaisses forets. — Dans les forêts des feux sont allumés,
— de grands feux sont allumés. — Autour des feux sont posés des bancs, — sont posés des bancs de chêne. — Sur ces bancs les jeunes gens, — les jeunes gens, les belles jeunes filles, — chantent les chants de Kolyada. — Kolyadka ! Kolyadka ! — Au milieu d'eux est assis un vieillard ; — il aiguise son couteau dacier. — Un chaudron bout vivement. — Près du chaudron se tient un bouc : — on va abattre le bouc. — Kolyadka ! Kolyadka!
— Avec plaisir je sauterais. — Mais la pierre ardente — mattire vers le chaudron ; — les sables jaunes — ont sucé à sec mon cœur. — Kolyadka ! Kohadka !
La veille du nouvel an, les enfants vont de maison en maison, semant diverses graines, et cette fois c'est Ovsen, un autre dieu, solaire plus ou moins, sur le compte duquel on ne sait pas grand' chose, qu'évoque leur chanson.
Le jour de l'an appartient à saint Basile, le 23 mars à saint Georges, gardien et protecteur du bétail. Mais certains attributs mythiques dont on le gratifie donnent à penser qu'il a été substitué à quelque ancienne divinité païenne, porte-lumière ou porte-foudre.
Saint Jury, le devin messager, — est venu vers Dieu. — II a pris les clefs d or, — il a ouvert la terre humide, — répandant la rosée pénétrante — sur la Russie blanche et le monde entier.
A Pâques, on enterre Kostroubonko, qui semble quelque représentation de l'hiver. Une semaine après, commence la fête de Krasnaïa Gorka (montagne
rouge), qui dure jusqu'à la fin de juin. C'est la grande époque des Khorovodo, rondes accompagnées de chœurs, et ce que chantent ces chœurs, c'est la joie du monde renaissant, l'amour, le soleil.
Notre brillant prince est venu, — est venu autour de sa ville. — Notre brillant prince cherche — sa brillante princesse. — 11 vient, le prince, il vient, — vient autour de la ville. — 11 fend, il brise, — avec son sabre les portes...
Ce prince éblouissant ne serait-il pas le soleil luimême, dont les rayons brisent comme un sabre le rempart de glace qui le sépare de la terre, sa bienaimée?
Enfin, le jeudi de la septième semaine après Pâques, vient le Semik, la vraie fête russe du Printemps. C'est alors qu'on honore tout spécialement Jarilo, le dieu de la virilité, et Dido et Lado.
Le hardi compagnon, — sorti de la grande ville, — provoque la belle jeune fille — à lutter avec lui sur le gazon,
— ô Dido, Lado ! à lutter. — La belle jeune fille est sortie,
— elle a vaincu le jeune homme, — l'a renversé sur le vert gazon, — ô Dido, Lado 1 l'a renversé.
Au reste, la plupart de ces chansons se contentent de célébrer, avec infiniment de grâce et de douceur, l'amour juvénile, sans plus de souci de saint Basile et de Lado, qui s'arrangeront comme il leur plaira.
L'amour! n'est-ce pas, par excellence, le thème de prédilection de la poésie populaire !
Et c'est ici le moment de la grande confession, ici qu'une race est forcée de livrer ses derniers secrets, qu'on peut juger pleinement de la couleur de son âme. Dis-moi comment tu aimes, et je te dirai qui tu es.
L'amour russe n'a pas de grands emportements. Il ne gesticule pas. Il est très simple, très doux et très tendre, un peu timide, assez paresseux, plus passionné pourtant qu'il ne semble au premier abord. Méfiez-vous de l'eau dormante.
La flamme y est, sinon l'éclat, mais intérieure et toute cachée. Ecoutez plutôt ce soupir d'une bien humble petite amoureuse au chevet de son ami malade :
Si Dieu voulait accorder la santé à mon ami, — ne fût-ce que pour un jour, — ne fût-ce qu'un jour, une petite heure, — je voudrais me promener avec mon cher amour, — marcher sur les gazons moussus, — cueillir les fleurettes bleues, — tresser une guirlande pour mon ami,
— et la poser sur la tête de mon chéri. — Alors vers la maison le conduisant, contente et joyeuse, — je dirais : « Mon espoir, mon amour, — nous resterons tous deux ensemble, ami, — nous ne nous quitterons, chéri, qu'au jour de la mort, — quand nous dirons un éternel adieu à la lumière, — laissant derrière nous le renom — de deux cœurs qui s'aimèrent tendrement — et moururent ensemble, toujours fidèles. »
Ah! étoile! pâle étoile! — (dit une autre chanson, slave aussi, mais de la Bohême) — si tu connaissais l'amour ;
— si tu avais un cceur, ma douce étoile, — tu pleurerais des étincelles.
Comme on comprend bien, après cela, ce mot d'un poète Bohémien que rappelle quelque part Paul de Saint-Victor : " Ce que le rossignol est parmi les oiseaux, le Slave l'est parmi les nations ! »
Et parfois ces simples elï'usions d'un cœur naïf revêtent une forme j)arfaitc, digne, on l'a remarqué déjà, des plus délicates épigrammes de l'anthologie. Cette fois, M. Millien a traduit en vers, et ces vers
sont charmants. Peut-être, cependant, pour rendre l'entier abandon d'un texte que j'ignore, je l'avoue, mais que je suppose, aurait-il mieux valu oublier pour un instant les règles de notre poésie classique et s'en tenir au pur négligé de la forme populaire française. On n'en appréciera pas moins le fini, la grâce exquise de cette petite chose :
Un pied de houblon, sur la terre, Se traîne au jardin, lourdement.
Une fillette chez son père Sanglote et pleure amèrement.
« Pourquoi laisser ramper ta tige, Sans rélever, houblon en fleur ? »
— Fillette, en ton cœur qui safflige, Pourquoi nourrir cette douleur? »
c Sans appui le houblon qui ploie Ne peut tenir son front dressé. »
— La jeune fille n'est en joie Quavec un jeune fiancé, n
Au fond, ce n'est jamais la passion heureuse et satisfaite qu'on voit apparaître en cette poésie. Elle ne connaît pas les cris de triomphe. Ce qu'elle exprime plutôt, c'est un regret, une espérance, un souvenir. L'amour y est toujours voisin de la souffrance et frère de la mort.
Ah! (dit une désespérée) j'irai dehors — dans les prés verts. — Avec un grand cri retentissant. — au malheur j'appellerai : — « Venez, venez ici, — vous, bêtes de proie ! — Voici une nourriture savoureuse. — Venez me mettre en lambeaux. — Seulement laissez intact — mou cœur qui bat — et portez-le — à mon cher ami. — Ah ! qu'il puisse voir alors — comme je l'aimais passionnément. »
Elle n'a pas toujours cette résignation, la délaissée. Quelquefois la rage la prend aux entrailles, les sorcières ne sont pas loin, et alors, comme dans la ballade suivante, elle devient « la mauvaise fille ».
A travers la prairie elle s'en alla, — la mauvaise fille ; — elle arracha une mauvaise racine. — J'ai arraché la mauvaise racine, — profonde, profonde en terre. — Jai lavé la mauvaise racine, — blanche, toute blanche. — Jai fait sécher la mauvaise racine, — menue, bien menue. — Jai accommodé la mauvaise racine, — je lai accommodée et destinée à mon cruel amoureux. — Sur la nourriture de mon cher frère — tomba cette mauvaise racine, — et mon frère, le soir, — commença à se plaindre. — A minuit, mon frère — appela pour demander le prêtre. — A l'aube, mon frère — trépassa. — « Enterre-moi, ma sœur, — entre trois routes, — celle de Pétersbourg. celle de Moscou — et celle qui mène à Tver. — Tous ceux qui passeront par là — prieront Dieu — et sur toi, ma sœur, — jetteront une malédiction. »
La parfaite douceur du peuple russe se tempère en effet de quelque reste de sauvagerie. Sa colère n'éclate qu'au bout d'un long temps; il est patient, il peut supporter beaucoup. Mais quand la mesure est comble, gare à qui lui tombe sous la main.
M. Achille Lestrclin, qui a beaucoup vécu en Russie, cite quelques traits atroces de l'exaspération des moujiks contre leur seigneur et ses représentants. Il ajoute ceci qu'on a peine à croire :
« Des paysans nous ont raconté à nous-mème qu'excités par les prêtres, leurs femmes achetaient des prisonniers français (après la campagne de 1812) aux Cosaques chargés de conduire ces malheureux dans l'intérieur du pays. A cet effet, elles se cotisaient entre elles, marchandaient un Français sur
sa bonne mine et le payaient de trois à quatre pétaks (le pétak vaut quinze centimes).
« Alors, le pauvre prisonnier devenait la souris entre les griffes du chat. On jouait avec lui, puis on le tuait. Il y en avait qu'on jetait dans les puits, d'autres qu'on faisait rôtir dans le four. Quelquefois on les enterrait jusqu'aux épaules, et la tête servait de but aux enfants du village qui visaient dessus à coups de pierres (1). »
Assez ! Ce récit semble au moins exagéré. Pensez cependant à l'ignorance de ce pauvre peuple, à sa brutalité native, à sa passion effrénée pour les liqueurs fortes, et vous comprendrez l'effroi que peut exciter le mariage en l'àme d'une timide jeune fille, généralement plus affinée que l'homme, ainsi qu'il arrive d'ordinaire dans les classes d'en bas.
Tous les chants de fiançailles que rapporte M. Millien, tous ceux qu'on pourrait trouver dans M. Sichler, sont affreusement tristes. L'heure d'amour s'enfuit si vite! On dirait qu'elle a déjà passé.
Quas-tu (dit une mère à sa fille qu'on vient de fiancer), qu"as-tu. mer aux flots bleus ? — Tu restes calme sans un mouvement. — Quas-tu. qu'as-tu, petit bouleau ? — Tu te dresses sans te balancer. — Qu'as-tu, quas-tu, rose jeune fille? — Tu restes assise sans faire un sourire.
Au moment de partir pour l'église, alors qu'on descend les icônes du coin d'honneur, avant la dernière bénédiction, l'innocente tremble encore.
(1) Voy. Achille Lestrelin, — Les Paysans russes, leurs usages, mœurs, caractère, religion, superstitions, et les droits des nobles sur leurs serfs. Paris, Dentu, 1S61, in-12.
Ma petite mère, quelle est cette poussière dans la plaine? - Chère dame, quelle est cette poussière dans la plaine? Mon enfant, ce sont les chevaux qui ont galopé. — Ma chérie, ce sont les chevaux qui ont galopé.
Et le dialogue se poursuit, la mère rassurant toujours l'enfant. Quelle singulière préparation à la cérémonie qui va suivre !
Ma petite mère, voici des hôtes qui arrivent dans notre cour. - Ma petite mère, les voici qui montent les degrés. — Ma petite mère, ils entrent dans l'appartement neuf. — Ma petite mère, à la table de chêne ils se sont assis. - Ma petite mère, voici qu'on descend les icônes...
Et la mère répond toujours : c Ma chérie, sois tranquille. Nous ne te livrerons pas.» Alafm, cependant, elle invoque la bénédiction du Seigneur : « Ma chérie, puisse Dieu être toujours avec toi ! » — Et, musiciens en tête, le cortège s'ébranle, pas trop gai à ce qu'on imagine.
Après le mariage, c'est pis encore.
Ma petite mère m'a donnée au loin en mariage. — Ma petite mère voulait souvent venir me voir, — venir souvent, me faire une longue visite. — L'été se passe, — pas de petite mère ; - un autre se passe, - ma châtelaine n'est pas là. — Un troisième touche à sa fin : — ma petite mère arrive. — Ma petite mère ne me reconnaît pas. — « Qu'est-ce que cette femme âgée ? Quelle est cette vieille femme ? « — « Je ne suis pas une femme âgée, — encore moins une vieille, - je suis, petite mère, ton enfant chéri. » — « Qu'est devenu ton blanc corps ? — Que sont devenues tes couleurs vermeilles ? — « Le blanc corps est après le fouet de soie, — les couleurs vermeilles sur ma main droite : — un coup de fouet — diminue le corps ; — un soufflet ôte lincarnat. »
(' Que je serais heureuse de dormir, de rêver ! (dit la malmenée) — Ma tête pèse si lourdement sur l'oreiller ! — D'un bout à l'autre du couloir passe le père de mon mari ;
— il va, vient, tout en colère (1). »
Et le beau-père :
Debout, debout, debout ! holà, saligaude ! — Debout, debout, debout '. hé ! fainéante ! — Souillon endormie et paresseuse !
La belle-mère fait chorus, et c'est à peine si le mari, moins brutal, mais qui craint ses parents, ose apporter à la dérobée une timide consolation. La pauvre femme n'a de ressource que dans le rêve.
Je veux mesquiver, menfuir, — sous forme de coucou.
— Je m'envolerai jusqu'à la maison, — à la maison de mon père. — Dans son vert jardin — je me percherai — sur le pommier — que ma mère aime tant.
N'allons pas cependant nous aitendrir outre mesure. Cela n'empêche pas qu'il y ait en Russie, dans le peuple, quantité d'excellents ménages. L'homme est un peu rude, il aime à boire. Bah ! la femme s'j^ mettra, elle aussi, et de grand cœur. Puis, à la longue, les angles s'émoussent ; on se fait à tout. Même les coups de lanière ne produisent plus du tout le même effet. C'est comme une petite douceur conjugale et qui n'offense pas.
Vienne l'instant de l'éternelle séparation, la veuve, pour pleurer son mort, trouvera des paroles d'une singulière éloquence :
Si j'eusse vécu dans une riche et large condition, — oui, j'aurais été assise au chevet du lit de douleur. — Et
(1; Voy. Léon Sichler. — Histoire de la littérature russe. Paris, Dupret, 1886, in-12.
j'aurais pu voir la mort rapide. — fût-elle venue comme un vagabond boiteux. — J'aurais dressé la table hospitalière. — J'aurais servi à manger au vagabond boiteux. — Elle m'aurait laissé mon époux, — fût-elle venue comme un jeune homme vif et fort. — Je l'aurais vêtue d'habits de couleur, — je l'aurais chaussée de bottes de cuir de chèvre, — je lui aurais donné une ceinture de soie, — fût-elle venue comme un vigoureux boiirlak de Pétersbourg, — je lui aurais donné de l'or sans compter...
Et plus loin :
Ouvre-toi, mère humide, ô terre ! — ouvrez-vous, planches neuves du cercueil ! — Venez en volant du haut du ciel, anges et archanges ! — Et mettez l'âme dans le sein blanc, — et la parole dans la tête sage, — et la lumière blanche dans les yeux clairs ! — Lève-toi, mon époux, — je t'ai gagné en te demandant au Seigneur Dieu ! — Fais le signe de la croix, selon qu'il est écrit, — prosterne-toi selon la manière du sage, — paye-moi en me saluant.
Et en parcourant ces complaintes, si naïvement expressives, ces cantilènes faites de rien, légères comme un souffle que le vent emporte, qui n'appartiennent à aucun art et qui font pleurer, je m'en rappelais d'autres, presque semblables, entendues, hier encore, en un pays que j'aime, qui lui non plus n'a pas répudié l'héritage traditionnel. C'était au pied d'une colline de Bresse, à l'orée d'un bois de chênes et de hêtres où de Ans bouleaux mettaient çà et là comme une note d'argent, sous un ciel délicieux, d'un bleu très pâle et très tendre, un ciel de Russie. Le soir tombait. Au loin, sur la route, des paysans huchaient. Près de moi une bergerette, pieds nus, en robe courte, chantonnait tout en rassemblant ses bêtes, et sa voix traînante, lente à s'en-
voler, avait je ne sais quoi de mélancolique qui allait au cœur.
Par instants, dans la brise déjà plus fraîche, des lambeaux de vers m'arrivaient :
Le paradis est bien pour moi Et le cœur de ma blonde.
Ou bien :
Quand je vois ces filles à table.
Les larmes me coulent des yeux.
Adieu, la fleur de nos amours !
Ce que disaient les paj^sans, ce que disait la petite pàtoure, c'était justement ce que disent là-bas, sous leur lune triste, dans l'infini désolé de leurs steppes, les moujiks de la grande et de la petite Russie : l'éveil des sens, avec ses passagères délices, le regret de la liberté perdue, la misère avec tant d'enfants, le mauvais mari, la mort qui vient. Si l'accent diffère, la chanson est la même. Vous la retrouverez partout où il y a une fleur qui s'ouvre, une âme qui désire, un cœur qui souffre.
C'est l'avantage de la poésie populaire, qu'elle n'est d'aucun temps, d'aucun pays, que partout on la comprend, qu'elle n'est étrangère ou dépaysée nulle part. Pour nous conquérir, il lui suffit de se montrer.
Certes nous n'avons ni Sviatogor, ni Volga, ni Ilia de Mourom. De tels géants, s'il en venait parmi nous^ fût-ce en ambassade, nous efi"rayeraient un peu, ou peut-être, ma foi, que nous en ririons.
Mais la petite amoureuse de tout à l'heure qui dorlotait si gentiment son ami malade, la folle qui court au rendez-vous, sans souci de rien au monde,
la pauvre femme aussi, l'innocente, la malmenée, nous les connaissons bien. Elles nous appartiennent.
Pourquoi mentir? Notre peuple non plus n'est pas tout à fait bon. Nous ignorons le fouet; nous sommes des civilisés. Mais le « vert bâton de coudrier » joue parfois son rôle dans nos chansons populaires. Qui sait ? Peut-être aussi dans la vie réelle.
Surtout, car il sied de finir sur une note plus douce, nous avons comme les autres, à la campagne tout au moins, ce sens du mystère que la critique, sur de fausses apparences, a si injustement contesté à notre race. On nous interdit l'entrée du château des Rêves. Il y a beau jour que nos paysans s'y sont installés.
Et pensant à cette langue universelle qui est celle du peuple, je m'imagine voir une immense forêt, toujours verdoyante, où, par delà les cimes fleuries, mille oiseaux de toute robe et de toute chanson s'entendent — et se répondent.