‹ Etudes sur la poésie populaireChapitre 3 sur 10 · L AMOUR A LA CAMPAGNE · texte numérisé non relu

L AMOUR A LA CAMPAGNE

La vraie maîtresse du paysan, c'est la terre. Quoi qu'en disent les auteurs de pastorales, la galanterie n'est pas son fait, il n'est guère sentimental. S'il fait volontiers les doux yeux, c'est au champ voisin. Cette pièce de sarrasin, ce bois feuillu, cette ouvrée de vigne, ce beau pré couleur d'èmeraude arrondiraient si bien son petit domaine ! Son imagination ne va pas au-delà de cet étroit horizon, et lorscjuc, harassé des travaux du jour, il s'étend, pour dormir à poings i'ermés, sur le grand lit à baldaquin, dans ses rêves, si d'aventure il en fait, c'est encore le blé qui pousse, la vigne qui lleurit, le pré qui verdoie.

Qui le dirait pourtant ? Ce positif endurci, à certain jour, a été touché de la grâce ; il a eu son rayon de jeunesse.

Le soleil dargent Luit pour toutes gens.

Et cette bonne femme, un peu rougeaude, un peu larmoyante, déformée par le labeur, ridée à trente ans, qui, sur le pas de sa porte, allaite, en chantant, un gros poupon, elle aussi a été jeune, a été frisquette ; on lui a dit qu'elle était belle et elle l'a cru volontiers ; quelque dimanche de printemps, alors que l'épine noire commençait à fleurir, elle s'est pavanée, dans ses beaux atours, au bras d'un galant.

Comment cela s'est-il fait? De la façon la plus simple. Voyez ces farauds qui s'en vont à l'aube, en quête d'aventures, donner une aubade à leurs mignonnes. Tout patauds qu'ils vous paraissent, ce sont de fins connaisseurs.

Quand ell's sont génies.

Réveillons-les, ces filles.

Quand elles sont pentes (laides).

Laissons-les dormir.

Le plus souvent c'est aux veillées que se fait la connaissance, tandis que les /ez7/ezz7's entonnent leurs interminables refrains, ou bien à quelque assemblée rustique, aux kermesses, aux vogues, aux frairies. La liberté des jours de fête autorise un laisser-aller qui mène parfois plus loin qu'on ne pense. L'amour ne dédaigne pas de s'épanouir dans la poussière des baraques foraines, au milieu des grosses bourrades et des rasades de vin bleu.

LA POKSIK DKS PAYSANS 5

Nous voici à Pâques, Au joli printemps.

Que la violette Fleurit clans les champs.

Kn entrant en danse, J'ai fait un amant.

C'est l'histoire de plus d'une, et le bel amoureux sait fort bien se faire entendre :

Votre amant qu'est à la danse Va vous marcher sur les pieds, \''ous dira has à loreille :

— Belle, voulez-vous maimer?

La glace est rompue. Le soir, aux premières étoiles, les galants feront la conduite à leurs belles, et celles-ci, à leur tour, les reconduiront. D'une ferme à l'autre, il est plus d'un sentier couvert où l'amour heureux peut s'égarei\

Ah ! j ai bien su allonger mon chemin, Tel beau plaisir que javais de l'entendre !

Puis le cabaret joue un grand rôle dans ces idylles de village. J'ai quelque regret à le dire; mais la poésie populaire, qui n'est pas bégueule, aime à soulever tous les voiles.

Qui veut ouïr une chanson

De ma Xanon V \'enez ici, nous la dirons.

Elle est bien faite et composée A la table d'un cabaret.

Çui qui l'a faite et composée,

Composée là, Tenait sa mie entre ses bras.

Tes biaux yeux doux, ton biau regard Me font coucher ce soir I)ien tard.

Ce n'est pas précisément le berger de Théocrite, qui, du haut d'un promontoire, contemple la mer immense avec sa maîtresse sur ses genoux. Notre homme, en si douce compagnie, se contente de regarder les pots d'étain où mousse le vin du cru. C'est moins poétique, mais c'est plus réconfortant.

Au reste, l'amoureux n'est pas toujours aussi gaillard. On le voit quelquefois rôder, comme une âme en peine, autour de la ferme où est son trésor; il pousse des soupirs à fendre le cœur, le vermillon lui monte à la tête.

Je suis garçon malheureux dans ce monde D'aimer les fills sans oser leur parler !

Comme dit la chanson bressane : « Qu'un beau garçon et une jolie fille qui ne s'aiment pas à moitié et sentent l'amour qui chatouille, sans courtiser, font grand'pitié ! »

Par bonheur, nos demoiselles de village ne sont nullement empruntées. Quand elles se donnent, c'est de tout cœur. Leur résistance n'est pas de longue durée. Même, s'il faut en croire les mahns propos des poètes rustiques, elles savent au besoin faire les avances.

Les lapins sont en garenne, Les oiseaux sur leurs buissons.

Comme font ces jeunes filles.

Sur les genoux dleurs mignons !

Elles n'en sont que plus charmantes, ces joyeuses filles du pavs de France, braves cœurs et bras solides, qu'on voit aller, un coquelicot au corsage, toujours prêtes à rire et toutes au plaisir d'aimer- Pas ombre de mélancolie dans leur gaieté. Elles

LA l'OKSIK DKS PAYSANS /

[)ourraient dire, comme dans une vieille chanson que Michelet trouvait incomparable de légèreté et de prestesse :

J'étais petite et simplette Quand à l'école on me mit, Et je n'y ai rien appris Qu'un petit mot d'amourette, Et toujours je le redis Depuis qu'ay un bel ami.

Elles savent « qu'un baiser des garçons vaut cent écus du roi. » Pour elles,

La petite bécasse, Nuit et jour sur la glace, N'a pas plus de tourment Qu'une fill' sans amant.

Jusqu'au rossignol qui s'en mêle, et « dans son latin » leur donne de joyeux conseils ; on devine bien lesquels :

Pour bien passer le temps, Fill's, prenez un amant.

Aussi sourient-elles de bonne grâce à qui leur dit :

Donne ton cœur, bergère, Donne ton cœur joli.

Il y a bien des mijaurées qui s'estiment à trop haut prix pour ne pas se faire un peu désirer. 11 n'aura pas l'oiseau qui chante, disent-elles, ou bien :

Qu'on m'apporte la lune.

Le soleil à la main.

Pour toucher à mes pommes Qui sont dans mon jardin.

Celles-là risquent fort de s'attirer une méchante

réponse. <( Pour toucher à tes pommes, il faut bien des manières », s'écrie le brave garçon ainsi rebuté, et comme, à la campagne, on n'a pas de temps à perdre en compliments, il tire son chapeau, fait un grand salut et s'en va.

Puis il y a des galants de si bonne composition, de si sotte tournure, que c'est pain bénit de s'en moquer un peu. Écoutez cette friponne languedocienne. Son amant est au rendez-vous, tout transi. « Marion, dit-il, viens ouvrir la claire-voie. Je suis gelé dans mes habits, le givre me tourmente. » Mais la folle ne fait qu'en rire :

Que tu sois gelé, que tu sois glacé, — touvrir sitôt, je ne puis guère. — Mon père veille encore avec ma mère-

As-tu entendu le rossignol? — Enchantant laturelanture, — il passe la nuit dans la fraîcheur.

As-tu entendu le gai lauriol '.' — En chantant la tranlanlare, — il passe la nuit dans la rosée.

Ainsi, mou pauvre Joseph, — de Marion tu es l'oiseau. — Danse, si tu veux, dans la gelée, — et chante- moi une jolie aubade.

De Marion, ta es Voiseaii. N'est-ce pas une charmante image et qui trouverait son application ailleurs encore qu'à la campagne ?

Je ne parle pas de celles qui vous disent crûment :

Comment veux-tu que je t'aime?

Tu nm'as jamais rien baillé.

Ce sont les positives de la bande.

En général, l'amour n'a pas chez nos paysannes

ces allures intéressées. La compagnie de leurs galants suffit à ces délurées :

Oh 1 Jacquot !

Que les poules sont aises

Quand elles sont avec leur coq !

Et l'amant répond tendrement : « Je ne fais de repos que quand nous sommes les deux. »

Voilà donc l'heureux couple assorti. Il ne perd pas son temps :

Fèves fleuries, Temps de folies,

dit un proverbe de Bayeux. Parfois on s'égare dans quelque champ de blé ou de luzerne. Tout à coup paraît le propriétaire, qui s'écrie furieux :

Que faites-vous, beaux jeunes gens ?

Vous abîmez tout mon froment.

Bah ! lui dit-on, c'est l'amour qui passe, et l'amour porte bonheur.

Tais-toi, tais-toi, bon paj'san.

Voici la pluie, voici le vent Qui relèveront ton froment.

A chaque épi bouton d'argent.

Et, la nuit, quand les deux amants sont séparés, ce sont des impatiences, des élans lyriques qu'envieraient des poètes d'un ordre plus relevé :

Belle lune, ô belle lune, Que n'avances-tu d'un pas?

Si j'avais mon arbalète.

Je te jetterais en bas.

Hélas ! l'amour n'est pas plus éternel aux champs

qu'à la ville. Un beau jour, le désordre se met dans la maison, les visiteurs s'éloignent.

Quand les maisons sont propres, Les amoureux y vont ; La destinée, la rose aux bois, Les amoureux y vont.

Ils s'asseyent sur un coffre En frappant des talons.

Quand le coffre s'enfonce, Les amoureux s'en vont.

D'aventure le galant a fait un voyage et, au retour, il est tout changé.

Ah 1 oui, ah ! oui, galant, Dedans votre voyage Les fill's de la Comté Vous ont bien amusé.

Il a versé toute son huile, comme dit une bergère dans une ronde fribourgeoise. Lui, naguère si tendre, il devient brutal.

Ami, mon bel ami,

Où sont ces biaux souliers

Que tu m'avais promis ?

— Ils sont cheux 1 cordonnier, Ni faits ni commencés,

Ni faits ni commandés.

— Ami, mon bel ami, Où sont ces biaux louis Que tu m'avais promis ?

— Ils sont dans mon tirouer, La clef dans mon gousset ; Tu les voirras jamais.

D'autres fois c'est la belle qui a changé. Son petit cœur volage a tourné au premier vent. L'amant

évincé supplie, se désespère. Rien n'y fait, la cruelle se rit de son chagrin.

Méli', belle Mélie, Prête-moi tes ciseaux Pour couper l'alliance Que nous avons ensemble, L'alliance d'amour Qui dvait durer toujours.

Méli', belle Mélie, Prête-moi un mouchoir Pour essuyer les larmes Qui coulnt sur mon visage, Les larmes de mes yeux Qui t'y disent adieu.

Méli', belle Mélie, Prête-moi un rasoir Pour m'y couper la barbe Et pour m'\' rendre ermite, Ermite dans les bois, A jamais nous revoir.

Se rendre ermite, c'est aussi la ressource suprême de l'amant languedocien :

Je ferai bâtir un ermitage. — Là je finirai mes jours. — J'y ferai faire deux fenêtres, — une au levant, lautre au couchant.

Une pour regarder ma mie, — l'autre pour voir le soleil.

Et mon manger sera de l'herbe, — et mon boire sera des pleurs.

Je ferai couche de fougère, — et coussin de romarin.

Je ferai drap de roses blanches, — et couvertures de lis, etc.

D'autres, moins poétiques, mais peut-être plus sincères, se consolent à moins de frais. L'éternel cabaret est toujours là qui fait tapage au tournant de la route, offrant aux amateurs un « petit vin de bouteille » dont chacun se pourléche. On y entre, et tout est dit.

Lhomm" qui rit, qui boit, qui chante.

Ma beir, n'a plus de tourments.

La délaissée, elle, aura plus de peine à oublier. Lorsque sa mère la grondera de son équipée, peutêtre lui faudra-t-il répondre, comme la jeune fille de la ballade allemande qui s'est enfuie avec le chasseur vert : « J'ai été au jardin des roses, je m'y suis enfoncé une épine dans le pied, une forte épine dans le pied gauche, dont je boiterai neuf mois. »

Ses fraîches couleurs sont parties, sa beauté n'est plus qu'un souvenir. Elle s'en ira bien loin, dans quelque retraite, enseveUr sa honte.

Là-haut, là-haut, parmi les bois, Jirai pleurer mon avantage.

Peut-être la verra-t-on, le soir, sur la route, épiant l'infidèle et se plaignant doucement.

Chante, rossignol, chante, Toi qui as le cœur gai.

Le mien n'est pas de même ; Mon amant m'a quittée.

Pour un bouton de rose Que trop tôt jai donné.

Je voudrais que la rose Fût encore au rosier, Et que le rosier même Fût encore à planter.

Et que mon ami Pierre Fût encore à m'aimer.

Hélas ! comme dit une autre chanson,

C'est pas des chos's qui s'rendent Comm' de l'argent prêté.

Elle trouvera partout des cœurs de pierre, car le paysan n'est pas tendre à qui succombe. Vœ viclis, c'est vraiment son mot, à lui qui n'adore que le succès. S'il est parfois indulgent pour les don Juan de village, s'il s'égaye volontiers au récit de leurs méfaits, les victimes, pense-t-il, n'ont droit qu'au mépris.

Les filles sont comme la rose :

Tout un chacun veut la couper Du moment qu'elle est boutonnée ; Personn' veut plus la ramasser Aussitôt qu'eir vient de tomber.

Un mot maintenant des chansons elles-mêmes. En général elles ne sont pas très anciennes. On ne pourrait, comme pour les chants légendaires et religieux, suivre au loin leurs traces dans le passé. Et cela se comprend, La poésie religieuse du moyenâge est une création absolument populaire. C'est le peuple qui a fait ses saints et qui les a faits à son image ; il leur a donné son cœur et son àme, parfois sa bile et ses nerfs, et, comme il les avait faits, il les a chantés. De leur côté, nos vieilles légendes gardent un écho aflaibli, mais rcconnaissable encore, des grandes chansons de geste où le sentiment national s'était donné si généreusement car-

rière. Jean Renaud, le roi Renaud de la ballade lorraine, répond, à travers les âges, à Roland, à Gauvain, à Garin le Lohérain, à Renaud de Montauban. Il est épique à sa manière et, à force de simplicité, atteint la grandeur.

La poésie amoureuse, au contraire, devint très vite une chose de luxe et comme le privilège des hautes classes. Avec la chevalerie, les cours d'amour et le Roman de la Rose, elle tombe dans l'allégorie, les subtilités, les concetii de salon. Rien n'est plus éloigné des larges façons populaires de sentir et d'exprimer. Ceux-mêmes d'entre les trouvères et les troubadours qui sortent d'en bas n'ont d'autre idée que de se faire pardonner leur origine et pour cela luttent avec leurs nobles confrères de maniérisme et de préciosité aristocratiques. Le peuple, d'ailleurs, avait-il bien le temps de faire sa cour? Esclave et bête de somme qu'il était, son imagination n'allait pas sans doute aux images riantes. La religion, une religion morne et terrible, suffisait à l'absorber.

M. Gaston Paris a publié, il y a quelques années, sous le titre de Chansons du XV^ siècle (1), un recueil de chants d'amour qu'il semble donner comme populaires. Certes, il y a là des trésors de grâce et de gentillesse qu'on ne saurait trop recommander à tous ceux qu'intéresse encore notre vieille littérature ; mais, à de très rares exceptions près, l'art populaire n'y peut rien revendiquer. On

(1) Chansons du XV' siècle, publiées d'après le manuscrit de la Bibliothèque nationale de Paris, par Gaston Paris, et accompagnées de la musique transcrite en notation moderne par Auguste Gevaert. Paris, Firmin Didot, 1875, in-8. (Publication de la Société des anciens textes français).

sent dans presque toutes ces petites pièces, dont plusieurs pourraient être signées de Cliarles d'Orléans, une précision de rhythme, une sûreté de facture qui décèlent le lettré. Le peuple, même amoureux, ne rime pas ainsi.

J'en dirai autant du très intéressant recueil de M. Moriz Haupt, Franzôsische Volkslieder (1), qui contient nombre de chansons des XV'' et XVI'' siècles. Ces vieilles chansons ont encore bien du charme, celle-ci par exemple :

Je m'en vais par le monde A la pluye et au vent,

(M'amour) Pour chercher ma mignonne,

(Hélas!) Celle que jaime tant !

Or, l'ay-je tant cherchée, Qu'à la fin Tay trouvée,

(M'amour) Le long d'une vallée,

(Hélas !) Tout auprès d'un vert pré !

Je lui ay dict : Doucette, Où vas-tu maintenant ?

(M'amour).

— M'en vais rendre nonnette

(Hélas !) En un petit couvent. . . , .

Mais qui pourrait reconnaître là l'œuvre d'un paysan? C'est à peine si une dizaine de ces chansons portent le cachet populaire, et encore est-il

(1) Franzôsische Volkslieder zusammen gestelt von Moriz Haupt, und aus seineni nachlass' herausgegeben. Leipzig, verlag von S. Hirzel, 1877, in-18.

certain qu'elles ont absolument disparu de nos campagnes.

En revanche, on y trouverait sans peine, en possession d'une incontestable popularité, plus d'une romance gaie ou sentimentale du temps de Louis XIV et de Louis XV. Telle la jolie ronde du Valois, citée par Gérard de Nerval :

Y avait dix filles dans un pré, Toutes les dix à marier.

Y avait Dine,

Y avait Chine,

Y avait Suzette et Martine.

Ah ! ah ! Catherinette et Catherina î

Y avait la jeune Lison,

La comtesse de Montbazon ;

Y avait Madeleine,

Et puis la Dumaine 1...

On pourrait sans doute assigner la même origine à une chanson bien connue en Berry, en Bourbonnais, en Bourgogne, en Bresse :

Derrièr" chez nous y a-t-un vert bocage. Le rossignol il y chanf tous les jours. Là il y dit, en son charmant langage : Les malheureux sont malheureux toujours.

Derrièr' chez nous y a-t-une fontaine Où sur un frên" nos deux noms sont gravés, L'temps a détruit nos deux noms sur le frêne, Mais dans nos cœurs il les a conservés.

Le mal damour est une rude peine ; Lorsqu'il nous tient, il nous faut en mourir. Lherbe des prés, qu'elle est si souveraine, L'herbe des prés ne saurait en guérir.

ainsi qu'à cette autre donnée par J. Bujeaud, dans ses Chants des provinces de VOuest : (1).

J'ai rêvé qu'il était oiseau

Et que mon cœur était sa cage.

Ne m'en d'mandez pas davantage...

Tous ces couplets témoignent d'un raffinement de sentiments peu ordinaire chez nos poètes rustiques. Evidemment M'ot- Deshoulières a passé par là avec ses moutons enrubannés d'une faveur rose, et aussi Segrais et M. le chevalier de Florian ; on dirait de belles demoiselles de la ville qui, transplantées aux champs, auraient fini par s'y acclimater au point de dérouter leurs adorateurs d'autrefois. Observez le changement d'allures. Sans doute, elles ont égaré en route plus d'un falbala ; plus d'un ruban du bon faiseur est resté pendu aux buissons du petit sentier ; mais, pour n'avoir pas tout à fait la désinvolture de Marie-Antoinette à Trianon, elles n'en sont pas moins charmantes en sabots rustiques. Leur gaucherie a de la grâce, et elles ont gagné en gentillesse.

Mais laissons de côté ces éléments étrangers.

Il reste un art naïf sans doute et fort borné dans ses moyens d'expression, original cependant, tout à fait sincère, et que son ingénuité même rend singulièrement attachant.

Ne demandez à nos poètes populaires ni le tendre et délicat enfantillage de ces chants russes où les diminutifs multipliés font l'effet d'autant de caresses,

(1). Chants et chansons populaires des provinces de l'Ouest, Poitou, Saintonge, Aunis et Angoumois, avec les airs originaux, recueillis et annotés par .Jérôme Bujeaud. Siort, L. Clouzot, 1865-1866, 2 vol. in-8.

ni le respect de la femme qui illumine les chants héroïques de la Serbie, ni ces raffinements, ces préciosités de sentiment où, depuis Pétrarque, le peuple italien est passé maître et qui donnent à ses rispettl, à ses stornelli, un air de ressemblance avec l'anthologie grecque ou V Intermezzo du poète allemand.

Ce ne sont pas à coup sûr nos paysans qui diraient à leur maîtresse :

Belle, petite belle, quand tu vas à la fontaine, — tout le sentier te fait des compliments, et le rossignol qui chante dans le buisson, — il va disant que tu es la plus belle et la plus mignonne. — Tu es comme une rose prise à son épine, — tu es la plus belle, la plus mignonnette ; — tu es comme une rose sur son épine fraîche.

Ou encore :

Deux roses roses sont vos joues, vos cils deux petits arcs d'amour. — Vous avez une paire d'yeux qui paraissent deux lances, — l'air et la terre en sont émerveillés. — Vous avez une paire d'yeux qui sont si beaux ! — Comme des couteaux ils mont traversé le cœur. — \'ous avez une paire djeux qui font lamour ; — ils tirent leurs rayons du ciel et vont au cœur (1).

Si l'on excepte les Méridionaux, experts au langage des fleurs et chez qui l'amour ne va pas sans quelque afféterie, nos Français, gens de race moins affinée et un peu prosaïque, n'ont pas assez d'esprit pour atteindre à ces belles choses. Ils ne sauraient

(1) Chants populaires de lltalie. Texte et traduction par J. Caselli (Heniy Cazalis). Paris, librairie internationale, 1865, in-12.

comme un poète sicilien, pousser jusqu'au bout la comparaison de leur maîtresse avec la lune :

La lune est blanche, vous êtes un peu brune. — Elle est d'argent, vous êtes d'or. — Elle reçoit la lumière, vous la donnez. — Elle décroît sans cesse, vous croissez toujours, etc., etc.

Mais, s'ils paraissent grossiers à côté de ces abstracteurs de quintessence, ne retrouvent-ils pas ailleurs quelques avantages ?

« Dans nos villages, dit M. de Puymaigre, l'amant semble à peine avoir regardé sa maîtresse. Il ne parle pas de sa beauté. Il ne cherche pas à conserver dans ses vers abrupts le souvenir d'un regard, le charme d'un sourire, à retracer les traits de celle qu'il aime. Il n'a nulle tendance à idéaliser l'amour. » Il y a du vrai sans doute dans ce jugement d'un homme qui a si profondément senti le charme de notre poésie populaire et à qui nous devons la conservation des chants du pays messin. J'ai peine cependant à ne pas le trouver un peu sévère. Je comparerais volontiers nos poètes rastiques à un musicien inspiré, mais inexpérimenté, qui, pour comble de malheur, n'aurait à sa disposition qu'une moitié de clavier, ou encore à un peintre infortuné condamné à n'employer jamais que deux ou trois couleurs. Il en résulte des œuvres un peu enfantines peut-être. Mais quelle exquise fraîcheur de coloris ! Cela rappelle ces tableaux naïfs qu'exécutent de bons moines dans quelques couvents de Russie et qui représentent éternellement la même Vierge byzantine, se détachant sur le même fond d'or, avec le même enfant Jésus sur les genoux. Bien que les plis de son voile ne varient

pas, la Vierge est touchante encore en son attitude d'une raideur convenue, et l'enfant immobile sourit doucement.

Ainsi de notre poésie populaire. Elle est raide, elle est gauche, elle est sans esprit, mais elle sait sourire.

Quelle grâce dans ces quelques vers où un amant décrit sa bien-aimée :

Elle est vêtue en satin blanc, Et dans ses mains blanches mitaines.

Ses cheveux qui flottent au vent Ont une odeur de marjolaine.

Elle est là-bas dans ces vallons, Assise au bord d'une fontaine.

Dans ses mains se tient un oiseau A qui la bell" conte ses peines.

Les images sont peu variées. La rose, le rossignol, le romarin reviennent sans cesse. Mais tout cela est naturel et coule de source :

Elle semble la belle rose Qui fleurit au rosier blanc.

Elle a les cheveux jaunes Et les sourcils dorés,

Et la bouche vermeille, Comme rose au rosier.

Parfois la note est d'une brutale franchise comme dans cette vieille ronde normande dont je traduis le patois :

Je voudrais coucher avec toi dans une chambre fermée à clef, — et que la clef fût perdue dans un pré prêt à faucher, ~ et que la bonne femme qui la cherche eût les

deux yeux crevés, — et ({ue le diable fût à la porte pendant une éternité !

Mais le plus souvent la forme s'adoucit avec le sentiment : on sent que ces âmes rudes se sont amollies pour un jour au souffle de l'amour. L'homme de la terre a disparu. Il ne reste que l'enfant qui est au fond de toutes les natures primitives, et cet enfant a parfois bien du charme et de l'ingénuité :

Les moutons dans la plaine

Sont en danger des loups, Et vous et moi, jolie bergère.

Nous somm's en danger de l'amour.

Les moutons vivent d'herbe,

Les papillons de fleurs, Et vous et moi, jolie bergère.

Nous ne vivons que de langueur.

Il y a dans ce monde

Trois choses à désirer ; Il y a le bon vin. la monnaie blanche, Et sa maîtresse à son côté.

Cette déclaration d'un paysan de la Bresse, où le solide n'est pas oublié, n'est-elle pas originale? Et quelles puérilités charmantes, quelles tendresses d'expression qu'on ne s'attendait pas à rencontrer en pareil milieu :

Je vous aime, fin cœur doux.

Petit cœur doux, consolez-vous 1

La délicatesse, on le voit, ne manque pas toujours. L'amour, aux champs comme à la ville, a ses

timidités, et le jardinier qui fait un bouquet à sa belle sent son cœur battre bien fort :

En le faisant, sa main tremblait,

Et ne le fit pas bien adreit (adroitement).

Ne dirait-on pas la pointe d'une épigramme de Marot? Tout le monde connaît Magali. Eh bien, cette Magali, qui a enchanté les lecteurs de Mireïo, n'est pas aussi provençale qu'on le pourrait croire. Il n'est guère de province où on ne chante la chanson des Métamorphoses :

Si tu te fais la rose Du rosier blanc, Je me ferai cueilleur

Pour te cueillir ; Je cueillerai la rose Par amitié.

— Si tu te fais cueilleur Pour me cueillir,

Je me ferai la caille

Courant les champs.

Et tu n'auras de moi

Aucun agrément.

— Si tu te fais la caille Courant les champs,

Je me ferai chasseur

Pour te chasser.

Je chasserai la caille

Par amitié.

— Si tu te fais chasseur Pour me chasser,

Je me ferai la carpe Dans un vivier, etc.

Et comme la poésie populaire sait compatir aux maux de l'absence !

Arri\é dans Bordeaux, Je t écrirai des lettres Sur les nuages blancs Passant dessus les champs.

Il y aura dedans, En lettres engravées, Que je suis ton amant Et fidèle et constant.

Volontiers les oiseaux se chargeront du message :

Ma mie reçoit de mes lettres Par l'alouette des champs.

Et moi je reçois des siennes Par le rossignol chantant.

Sans savoir lire ni écrire Nous lisons ce qu'y a dedans.

11 y a dedans ces lettres :

Aime-moi, je t aime tant !

Mais ce sont là des mignardises. A côté de cette note puérilement charmante, il y a la note profonde. Jamais peut-être on n'a mieux exprimé la douleur que nos poètes de village. Souvent ce n'est qu'un cri, mais qui dit tout.

Oh 1 oh ! que les amants Ont de peine en aimant !

Vous m'avez tant aimé, Vous m'avez délaissé !

Parfois une image éclate, grandiose, violente, incohérente :

Jai tant pleuré, versé de larmes!

Quatre ruisseaux en ont coulé, Quatre moulins en ont viré !

Et quels mouvements, quelle audace lyrique! J'ai parlé de cet amant qui, dans son impatience, menace la lune de la jeter à bas d'un coup d'arbalète. Un autre s'en prend aux montagnes.

Baisse-toi, montagne,

Lève-toi, vallon.

Que je puisse voir

Ma mie Jeanneton !

Voilà de ces traits de nature comme la passion seule en inspire. Les lettrés qui ne sont que lettrés n'y sauraient atteindre.

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