‹ Etudes sur la poésie populaireChapitre 4 sur 10 · LE MARIAGE A LA CAMPAGNE · texte numérisé non relu

LE MARIAGE A LA CAMPAGNE

Un mari, un mari, telle est, s'il faut en croire sur parole la poésie populaire, l'unique préoccupation de nos jeunes filles. Qui a pu dire qu'elles étaient sentimentales ! Sentimentales ! ah bien, oui ! Ce sont des gaillardes à tous crins qui visent au solide et que la poésie ne tourmente guère. Ne leur demandez ni rêveries mystiques ni invocations au clair de lune. Elles n'ont rien de commun avec les Gretchen allemandes, ces tartufes du sentiment. Parlez-leur plutôt d'un bon mari. Voilà qui est agréable et réconfortant ;

Kyrie, je voudrais Christe, être mariée.

Kyrie, je prie tous les saints, Christe. que ce soit demain,

Saint Merry, Que j'aie un bon mari, Saint Barthélémy, Qu'il soit joli,

Saint Jean, Qu'il m'aime tendrement,

Saint Brice, Qu'il aime à rire,

Saint Michel, Qu'il me soit fidèle, etc.

Je m'arrête. La litanie, on le devine, est interminable, et voilà « à quoi rêvent les jeunes filles. » Il en est qui ne se contentent pas de rêver. Écoutez plutôt cette effrontée :

Maman, je veux me marier ; Un mari me faut donner Qui soit doux, qui soit plaisant, Qui soit rempli d'agrément.

Si on ne me marie pas.

Je ferai un beau tapage, Je casserai les pots, les plats, Je casserai tout le ménage.

Une vieille chanson bressane va plus loin encore. Il est vrai qu'elle est contemporaine des guerres du premier Empire et qu'alors les épouseux se faisaient rares :

Je voudrais que le vin — les verres, les bouteilles — ne servissent à rien — qu'à faire des fiançailles, — Les garçons et les veufs — qui aimeraient à riboter — seraient forcés de prendre — les filles pour pinter.

Si ce n'était le qu'en-dira-t-on, — j'irais de foire en foire — courtiser les garçons. — Je les ferais bien boire — etc. (1).

(1) Chansons bressanes, trad. Philibert Le Duc (Moniteur de l'Ain.)

L'aimable fille ajoute :

Gare à toute la maison — s'il ne se présente per-

sonne

Voilà pour le coup, la pauvre maman bien embarrassée. On ne l'écoute guère, on la respecte encore moins. Elle-même n'est pas toujours sans reproche. En son beau temps, « l'allait au bois jouer. »

Elle en a fait tout autant, Et peut-être davantage.

Un dialogue s'engage, des plus réjouissants :

Ma fille, veux-tu un bouquet De marjolaine et de muguet ?

— Non, non, ma mère, non.

Ce n'est pas là ma maladie.

Gai, gai, quelle mère jai.

Qui n'entend pas le bobo de sa fille !

— Ma fille, veux-tu un bonnet De belle toile de Cambra}' ?

— Non, non, ma mère, non, etc.

— Ma fille, veux-tu un mari Qui soit bien fait, qui soit joli ?

— Oui, oui, oui, ma mère, oui ; Oui, c'est bien là ma maladie.

Gai, gai, quelle mère j'ai,

Qui entend bien le bobo de sa fille !

Par malheur, la bonne femme n'est pas toujours aussi facile à convaincre. Elle fait les gros yeux, parle de couvent. Souvent elle est pauvre ; la huche et le cellier sont vides, et une dot, comme on dit chez nous, ne se trouve pas sous les pas d'un cheval.

— Mais, pauvre fillette, tu n as pas de pain, tu n'as pas de vin, pas de bois, pas de lit, pas de draps !

Et comme l'enragée trouve réponse à tout :

— Tu nas pas damants. — Bah ! n'est-ce que cela ? Ma mère, il en passe souvent ;

Je leux bûcherons, Mariez-me donc (1) !

Avec de pareilles dispositions, on ne reste pas longtemps fille. De leur côté, les garçons sont pressés de prendre femme. Ce qu'il leur faut, c'est bien moins une amoureuse qu'une ménagère. Ils n'ont d'ailleurs pas de temps à perdre en petits soins et en mignardises. L'amour est un luxe qu'ils ne peuvent longtemps se permettre, sous peine de mourir de faim. A peine le premier enchantement s'est-il dissipé, qu'il faut penser au sérieux. La terre n'attend pas, et, à la campagne, c'est elle qui passe avant tout.

Vous disiez, bergerette, Qu'amour est un enfant.

Qu'avec un' chansonnette L'amuseriez un an.

Le voilà pourtant qui fait ses dents, le gros poupon. 11 est las de teter, il lui faut quelque chose de plus solide.

(1) Dans une variante franc-comtoise de celte chanson, la fille répond à sa mère, qui lui dit : « Tu n'as pas de maison » : — « Nous avons la sou (hutte) du cochon. » C'est l'animalité dans toute sa franchise.

Dans certains cantons de la Gascogne, on chante à la mariée le jour de ses noces : « Pleure, bergère, pleure. » Et elle doit répondre : « Je ne peux pas. » Elle aura plus tard de quoi se dédommager amplement.

Et l'on s'en va bravement trouver le père de sa bien-aimée (1).

Paj'san, donne-moi ta fille.

— Ma fille ? elle est trop jeunette,

Et voilà tout ; Elle est trop jeune encor d'un an.

Faites l'amour en attendant,

Et voilà tout.

Mais le galant n'entend pas de cette oreille-là. C'est un homme pratique et qui sait le prix des choses :

L'amour je ne veux plus faire,

Et voilà tout.

Garçon qui fait l'amour longtemps Risque fort de perdre son temps, Et voilà tout.

Il faut donc, bon gré, mal gré, en passer par sa volonté. Les deux familles s'abouchent, on suppute l'avoir de chacune, les accords se font.

Une chanson du Bourbonnais, fort prosaïque d'ailleurs, donne une idée assez exacte de la manière dont se traitent en général ces sortes d'affaires (2) :

Bon jou donc, mère Catherine !

— Y allons donc, père Xicoulas !

(1) En Bretagne, c'est un tiers, le baz\'alan, qui se charge de la commission. Yoy. : Barzaz Breiz. Chants populaires de la Bretagne recueillis, traduits et annotés par le vicomte de La Villemarqué, membre de l'Institut. Sixième édition. Ouvrage couronné par l'Académie française. Paris, Didier et C", 1867, in-8.

(2) Voy. : L'Ancien Bourbonnais... par Achille Allier, gravé et lithographie, sous la direction de M. Aimé Chenavard, d'après les dessins et documents de M. Dufour, par une société d'ar-

.tistes. Moulins, Desrosiers fils, 1833-1838, 2 vol. in-folio et atlas gr. in-fol.

— Voulez-vous marier Cathrinette A noute garçon que velà ?

01 entend Ijen le commarce,

Ouest stil que vend nos naviaux (navets) ;

G s'exarce à tirer les vaches

Et baye du foin aux viaux.

— On nest pas pre vanter noutTille, Si j'en allons dire du bien.

Aile est ben forte et beu habile ; Ouest eir que fait noute pain.

Aile nest. fatigué, pas sotte; Aile distingue aisément Qu'un" grand' cotte et une culotte C'est deux habits différents.

— Que bayerez-vous à vout'fille?

Y allons donc, parlez hardiment !

— Un beau prepoint d'étamine Qualle a ben gagné en quatre ans.

— Je baj-erons à nouf drôle Que velà ici présent

Un' biaud' (blouse) blanch" pre ses dimanches Et trois chapeaux quasiment.

Je mènerons à la fouère

Le plus biau de tous n'tes viaux ;

L'argent en sera pre bouère

Et pre acheter des joyaux,

Des angnaux (anneauxj et pis des bagues

Qu'chassont les chiens enragés.

Des ayanss (alliances) bientes reluisantes,

Et des sabots visolés (ciselés).

Allons, boute-toi-z-à table, Passe ici prés de Bastien, Et toi, drôl. va-z-à la cave Pre nous tirer dce bon vin.

Je cuérons la grand' loriente (truie).

Le jour que jles marierons.

Que j'serons aise, compèr' Biaise, Tatigué, que je bouérons !

On le voit, le côté pratique des choses n'est pas négligé. A la campagne, l'argent règne en maître; on sait si bien par expérience combien il coûte à gagner, que de peines il représente !

N'est pas si joli' qu'vous, Mais elle est ben plus riche,

répond sans vergogne un infidèle à celle qu'il a délaissée. Et qui ne connaît la chanson bretonne?

La jeune est jolie, mais la vieille a de l'argent. C'est la vieille qui est ma douce amie, etc.

Soyez sûrs que notre amoureux ne se ruinera pas en cadeaux. Guilleri va nous dire comment il entend faire les choses :

Et quelle belle robe lui achèteras-tu, Jean Guilleri, mon ami, Et quelle belle robe, Dis-le-moi, dis?

— Une robe de vieux droguet.

Mère, je vous le dis.

Croyiez-vous qujallais lui en donner un' de soie? Oh 1 que nenni.

— Et quel bonnet lui achèteras-tu,

Jean Guilleri, etc. ?

— Une vieille caule de futaine,

Mère, je vous le dis.

Croyiez-vous qujallais lui en ach ter un' de dentelle ? Oh ! que nenni.

— Et quels beaux bas lui achéteras-tu,

Jean Guilleri, etc ?

— Des gros chausons filés d'ortie,

Mère, je vous le dis.

Croyiez-vous qujallais lui en donner d'filoselle? Oh ! que nenni.

— Et quels souliers lui achèteras-tu^

Jean Guilleri, etc. ?

— De gros sabots de fayard.

Mère, je vous le dis, Croyiez-vous que j'allais la mettre en escarpins ? Oh ! que nenni.

— Et quelle chemise lui achèteras-tu,

Jean Guilleri, etc. ?

— Un' gross' chemis' de toil' d'étoupes,

Mère, je vous le dis.

Croyiez-vous que j'allais lui en donner de batiste? Oh ! que nenni.

— Et dans quel lit la mettras-tu,

Jean Guilleri, etc. ?

— Sur un" paillasse de gros chenevilles.

Mère, je vous le dis.

Croyiez-vous qujallais la mettr' dans un lit de plumes? Oh ! que nenni.

— Et quel fricot lui serviras-tu,

Jean Guilleri, etc. ?

— De la soupe à l'ail,

Mère, je vous le dis.

Croyiez-vous qu' j'allais la nourrir de poulet? Oh ! que nenni.

Cette chanson, que je crois spéciale à la Franche- Comté, car je ne l'ai trouvée que dans le recueil de Max Buchon, rend, ce me semble, à merveille l'es-

prit madré et mesquin du paysan. Ce n'est pas à lui qu'on en fait accroire. L'amour même ne saurait l'induire en folies.

Quoi qu'il en soit, il n'est plus temps de se dédire. Le oui fatal a été prononcé. Voilà le mariage conclu.

C'est toujours, dans nos campagnes, une grande fête que le jour des noces. Ce jour-là, chacun dénoue, sans trop rechigner, les cordons de sa bourse. On est rasé de frais, on s'est fait beau, on s'abandonne au bonheur de vivre. A demain les affaires sérieuses ! Et on rit..., on rit même trop et trop haut, comme il arrive à tous ceux qui ne rient pas souvent.

A la table du banquet, dressée sous quelque hangar en dehors de la ferme, les platées de victuaille se succèdent sans interruption. Et les pétarades vont leur train, les violons grincent, les cornemuses ronflent, les lazzis éclatent et se croisent dans l'air alourdi. On boit, on chante, on se houspille ; même on s'abîme un peu, pour n'en pas perdre l'habitude. Chaque mariage est ainsi comme une kermesse en miniature. C'est le triomphe de la mangeaille.

Et pourtant ce débordement de joie animale est, au fond, singulièrement triste. Avant que le jour ait pris fin, le décor change brusquement. Il semble qu'un voile se déchire et qu'au loin apparaisse dans son âprete farouche la vie de privations et de labeur qui sera désormais celle de l'épousée. Jusque-là l'illusion était permise. Sans doute il fallait durement peiner; mais un rayon d'espoir et de jeunesse était sur toute chose : l'épine blanche florissait, le rossignol chantait, le soleil était d'argent.

Maintenant tout s'est assombri. Plus de bals, plus d'assemblées, plus de ces beaux rires sans motif qui réjouissaient les veillées. Le moment est venu de se prendre corps à corps avec les réalités de la vie. Il faut gagner son pain de chaque jour « à la sueur de son visaige ».

Adieu le sans-souci, La liberté chérie ; Adieu le temps joli De vot' hachellerie !

Je ne sais rien de navrant comme ces chansons de noces qui naguère accueillaient la jeune épouse à son entrée dans la vie sérieuse. Le bouquet de fiançailles est à peine à son corsage qu'il est déjà flétri.

Le lendemain matin, Quand vous serez levée, Mettez sur votre sein Un bouquet de pensées, Aux quatre coins du lit Un bouquet de soucis.

Rossignolet des bois Qui chante au vert bocage, Il cliange de langage :

Avant qu'il soit un an Belle, en ferez autant (1).

(1) Une variante bretonne de cette chanson de noces adoucit avec infiniment de délicatesse ce que la leçon pourrait avoir de trop pénible :

Monsieur le marié, La mariée s'afflige ; Pour la reconsoler.

Il faudrait l'embrasser.

Les bonnes cloches ont beau sonner joyeusement, les crin-crins ont beau faire tapage : au milieu de cette joie bruyante j'entends le cri de l'orfraie. Voici les commères de l'endroit, ces oiseaux de mauvais augure, qui viennent, en branlant la tête, entonner quelque prophétique complainte :

Vous v' s'êt" enchargé' d'un mari.

Ce un' grand' charg' qu" vs' avez pris.

Et complaisamment elles énumèrent les futures exigences du tyran domestique :

I vdra trouver son pot bouilli,

Dam oui, dam vère !

I vdra trouver sa soup" trempi :

I faudra aller à la cave, Que ça soit djour, que ça soit d nuit.

Et vous fîl'rez vot' quenouillette Jusqu'à onz'heurs. jusqu'à minuit,

Et vous bercerez la marmaille Tout le restant de votre nuit, etc.

Quel avenir pour la pauvre enfant ! Elle aura « les cotillons cendroux, le tablier pissoux, les raballes percées, les savates traînantes. » Et c'est le jour même des noces qu'on lui parle ainsi ! Voilà tous les souhaits de bonheur que lui font ses proches !

Il faut tout dire. N'oublions pas non plus ce délicieux couplet, d'une fraîcheur toute matinale :

Vous voilà donc enfin, Madame la mariée, Vous voilà donc enfin A votre époux liée, Avec un lien d'or Qui ne rompt qu'à la mort.

Tantôt les garçons de la fêle se félicitent hautement d'avoir conservé leur liberté :

Heureux filles et garçons Qu'avons point de ménage !

Tantôt un dialogue s'engage entre la mariée et les invités :

Le jour de votre noce, Quel habit prendrez-vous ?

— J'y prends un habit noir, Habit de pénitence.

— Le lendemain des noces.

Quel mouchoir prendrez-vous ?

J'y veux un mouchoir bleu Pour essuyer mes larmes.

Singuliers épithalames ! Une chanson du Berry me paraît mélancolique entre toutes :

Jvoudrais êt'mariée ;

J'irais pt'êt' plus aux champs.

Vlà la belle mariée ;

A va toujours aux champs.

Adieu nos amourettes,

Adieu donc pour longtemps !

Je voudrais être enceinte ; J'irais pt'êt' plus aux champs.

Voilà la belle enceinte :

A va toujours aux champs.

Adieu nos amourettes, Adieu donc pour longtemps !

J'voudrais être accouchée ; J'irais ptêt' plus aux champs, Vlà la belle accouchée :

A va toujours aux champs.

Adieu nos amourettes.

Adieu donc pour longtemps 1

Je voudrais être morte ; .lirais pt'êf plus aux champs.

Voilà la belle morte :

Aile ira plus aux champs.

Adieu nos amourettes.

Adieu donc pour longtemps !

Quelle tristesse dans ce refrain ! C'est toute la vie d'une paysanne en seize vers. On croit entrevoir sous un ciel d'orage une de ces robustes faneuses dont Millet nous a si bien peint l'accablement sans espoir. Elle pouvait à peine marcher, qu'on l'envoyait aux champs garder les bêtes ; puis ce fut une autre corvée, une autre encore, mais toujours les champs la réclamaient, comme un maître impitoyable que rien ne peut satisfaire. Pas un jour de répit, pas une heure de repos. Semblable au juif de la légende, elle entendra toujours la voix qui dit : Marche î Rien n'adoucira son esclavage, pas même la maternité, pas même ces premiers instants du mariage, ces beaux jours de la lune de miel, si doux au cœur et qu'on s'efforce ailleurs de faire si charmants qu'il en reste un rayon sur la vie entière. Comme on comprend bien, la malheureuse, qu'elle s'écrie à la vue de ses compagnes encore insouciantes :

Quand je vois ces filles à table.

Assises par devers moi, Quand je les vois et les regarde, Les larmes me tombent des yeux!

Songez que ces cruelles prédictions s'adressent à une enfant qui va quitter sa famille, en un jour

acquis d'ordinaire à la joie et aux longs espoirs. Assurément il fallait la plier de bonne heure au joug du travail ; mais ne pouvait-on retarder quelque peu la douloureuse initiation? Par moments on est tenté de crier : Pas encore ! — de demander grâce

Si tristes d'ailleurs que soient les chansons de noces de nos paysans, la réalité, semble-t-il, est encore plus sombre. De tout temps notre littérature gauloise s'est égayée aux dépens du lien conjugal. Femmes battues, maris trompés sont ses victimes de prédilection ; mais de ces moralistes tour à tour attristés ou facétieux, aucun n'est allé aussi loin dans l'amertume satirique que nos poètes populaires. Même l'auteur anonyme de ce cruel chefd'œuvre les Quinze joies de mariage est dépassé. Dans les chansons d'amour, à côté d'une veine assez grossière, on pouvait du moins en suivre une autre d'une infinie délicatesse. Le serpent sans doute était sous les fleurs ; mais ces fleurs brillaient d'un éclat si tendre, elles se miraient si gaiement dans une eau si claire, qu'on pouvait parfois se croire transporté dans un monde idéal. Une bonne fée était venue, et d'un coup de sa baguette elle avait tout enchanté. Bétes et gens s'étaient transformés comme dans les féeries. L'amoureux lourdaud prenait des airs de prince charmant, la servante d'auberge était fille du roi, un voile rose s'étendait doucement sur toutes les vulgarités d'alentour. Ici rien de pareil. Jamais un mot tendre ou une note émue. On le sent trop : Tàme violente et brutale du paysan, un instant transfigurée par la passion, a rompu ces liens trop fragiles ; la vie pra-

tique a reconquis ses droits, le cœur a retrouvé son endurcissement.

Au fond, la femme, à la campagne, n'est pas du tout l'égale de l'homme. En beaucoup d'endroits elle sert son mari et ne s'assied pas à sa table. Cela ne conviendrait pas, vous dira le paysan, qui dans la mère de ses enfants s'est habitué de longue date à ne voir qu'une servante privilégiée. On retrouve là comme un reste des vieux préjugés barbares. Dans la coutume du pays de Galles, la femme ne pouvait témoigner en justice contre son mari, car elle n'est que le tiers de l'homme, et un tiers ne saurait être cru contre les deux tiers (1). En dépit de l'adoucissement des mœurs, cet état d'infériorité persiste. Au village, la naissance d'une fille est souvent regardée comme une sorte de malheur domestique. Quant à la puissance maritale, elle n'a rien perdu de sa dureté ; le fermier est seigneur dans son ménage ; il a toujours ce mépris de la faiblesse, propre aux natures grossières ; il abuse volontiers de sa toutepuissance.

Galant, je voudrais m'en aller.

Aller au château de mon père, Pour y soigner ma bonne mère.

— Chez ton père tu n'iras point.

Hier soir tu étais la maîtresse, Mais aujourd'hui je suis le maître.

Le maître, entendez-vous. Où sont les promesses du fiancé? Aujourd'hui que tout est dit, il est bien inutile de se contraindre.

(1) Vov • Origines du droit français cherchées dans les s\Tnboles et formules du droit universel, par M. Michelet, chef de la section historique aux Archives du royaume, professeur a l'École normale. Pans, L. Hachette, 1837, m-8, p. 22.

De là ce concert de plaintes qui attriste si souvent les premiers jours du mariage. Dès le lendemain des noces, la désillusion commence :

Ah ! que les garçons sont doux Quand ils sont à marier 1 Quand ils sont dans leur ménage, Lon, Ion, la, la, derirette, Quand ils sont dans leur ménage.

Ce sont diables déchaînés.

Tout autour de la cuisine On voit le bâton rouler, Et l'on voit la jeune femme Qui pleur' dessous la ch minée.

Sa voisine lui vient dire :

Qu'avez-vous donc à pleurer ?

— Je peux bien pleurer, dit-elle, * Le beau temps que jai passé.

Quand j'étais fill" chez mon père, J'avais de la blanch" monnaie Et des louis dor à changer.

A présent, dans mon ménage, Je n'ai pas un sou marqué.

Et le chœur des vieilles commères vient à la rescousse :

La pauvre fdle, a pleure ; A n'en a ben raison :

Son mari la caresse A grands coups de bâton.

On le voit, déjà les époux sont à la « meslée », comme dit le vieux poème de VEstillement au vilain. Le bâton de vert pommier, l'ouas}', joue un singulier rôle dans ces discussions de ménage. C'est le suprême argument, ïiiltima ratio du brutal.

Pour comble de malheur, le besoin se met de la partie. Les enfants piaillent à qui mieux mieux : l'un demande du pain, l'autre veut teter; on ne sait auquel entendre. C'est « la grand'diablerie. »

Qui veut avoir misère N'a qu'à se marier,

Dondaine, N'a qu'à se marier, Dondé.

Dès Ipremier soir des noces, Miser' vint à ma porte, Qui demandait d'entrer.

Je loge point misère,

Je loge que gaieté.

Dès r cinquièm" soir des noces.

Miser' vint à ma porte,

Qui demandait d'entrer.

Entre, entre, misère.

Entre, viens te chauffer.

Misère a pris racine ;

J'ai pas pu l'envoyer.

Dès l'huitièm' soir des noces,

L'huissier vint à ma porte.

C'est pas pour m'excuter (exécuter),

C'est pour m'accoutumer.

Au bout de trois semaines, L"a-t-emporté mon coffre.

Ma poêle à fricasser,

Ma joli' robe de noce, Mon bouquet d'orangé.

Quand je vas à la messe, Toujours ma robe traîne Sur mes grands bots (sabots) percés.

C'est pour m\icc oui amer. Le mot, clans sa simplicité, est navrant. Voilà une habitude qu'il faudra prendre de bonne heure.

Ah! pauvrette, comme il mentait, le rossignol qui jadis chantait si gentiment :

Filles, mariez-vous, Le mariage est doux !

Plus d'une, j'imagine, a dû soupirer à part soi : « Si j'avais su ! »

Comme cette Champenoise de la chanson, elle irait volontiers trouver le curé qui l'a mariée :

Bonjour,monsieur l'curé; hier vous m'avez fait femme, Aujourd'hui faites-moi fille.

Dût le bon prêtre lui répondre :

Je ne sais faire les filles Comme je sais faire les femmes.

Et le temps passe ; le mari ne s'adoucit pas. Il s'en va à la ville faire la débauche « au château des belles ». Il se met à boire; parfois il rentre gris, chantant à tue-tête :

Ta laïta, laïta, laïtére.

Le vin n'est pas fait pour les dames ;

Il faut bien que nous le buvions.

Une curieuse chanson comtoise de l'abbé Chevassus nous montre deux commères échangeant leurs confidences « pendant que le loup n'}' est pas. » L'une d'elles a un monstre de mari :

C'est lui qui écréme le lait. Il a bu tout le vin de Château-Châlon, il a vendu jusqu'à nos fléaux, ma croix, mon manchon, pour les boire à Lons-le-Saulnier. Mes enfants sont tout nus, je nai que des guenilles.

Et ce n'est pas tout. Quel être mal embouché !

Il ne me dit jamais mon nom, il me dit touillon, il me dit souillon, etc.

On imagine aisément l'indignation de la confidente.

Si j'étais toi, dit-elle, je prendrais une bonne bûche et je taperais dessus.

Voilà, sur ces belles paroles, le mari qui rentre, et nos deux babillardes de s'enfuir comme une volée de merles.

Ce terrible mari, on ne le voit plus à la ferme ; il faut l'aller chercher au cabaret, où il prend ses ébats dans la chambre haute avec la servante.

or Allons, ivrogne », dit la femme du routier.

Allons, ivrogne.

Retourne voir au logis Tes enfants sur la paille.

Tu manges tout ton bien,

Tirelin, Avecque des canailles.

Mais lui ne s'émeut guère :

— Madame Ihôtesse, Qu'on mapporte du bon vin, Là sur la table ronde, Pour hoir" jusquau matin,

Tirehn, Puisque ma femme gronde.

La pauvre femme s'en retourne alors à la maison, bien dolente. Elle dit à ses enfants : Vous navez plus de père ; Je l'ai trouvé couché,

Tirelé, Avec une autre mère.

Vous pensez que les garnements vont s'indigner ? Point du tout :

Eh bien, ma mère, Mon père est un libertin.

Il se nomme Sans-Gêne.

Nous sommes ses enfants,

Tirelan, Nous ferons tous de même.

On ne saurait aller plus loin dans l'expression de la réalité. Cette fois, la mesure est comble, le drame est complet.

Il est très difficile de bien parler du paysan, parce que tout d'abord il est très difficile de le bien connaître. Méfiant à l'excès, toujours sur le qui-vive, il se livre rarement et se dérobe volontiers à toute enquête. 11 se plaît dans sa nuit ; c'est l'homme du mystère. Puis ces natures si simples en apparence sont, au fond, d'une effrayante complexité. Les observateurs superficiels (c'est le plus grand nombre) les voient en général singulièrement noires, criminelles au besoin. D'autres, plus naïfs encore et plus loin de la vérité, leur prêtent généreusement les mœurs de fàge d'or, une innocence inconnue de nos jours. Laissons de côté, comme il convient, l'exception : aucune de ces interprétations ne paraîtra sans reproche. Si l'on veut, je ne dis pas connaître, ce qui est presque impossible, mais s'expliquer à peu près le paysan, il ne faut pas craindre de le rapprocher des natures comme lui primitives et sans culture : l'enfant et le sauvage. Comme eux. il est inconsciemment rusé, bonne-

ment hypocrite et menteur ; tout à la fois idéal et sensuef, crédule et défiant, Imaginatif et pratique. Lorsque, les sens aidant et beaucoup, l'amour vient pour un jour illuminer ses ténèbres, il s'y livre aveuglément, sincèrement, sans la moindre réticence, comme un petit enfant qui, à l'insu de sa bonne, a trouvé la clef de l'armoire aux confitures; mais, le premier enchantement une fois dissipe, quand le poète (car il existe i a dit son mot, il ne reste que l'être positif, enragé ou placide, qui marche à son but d'un pas égal, sans s'inquiéter de savoir s'il écrase quelques fleurs sur son passage. Le buisson qu'embaume encore l'églantine d'hier a beau essaver de le retenir : il se soucie bien vraiment de l'épine noire et de la reine des prés! L'argent l'a reconquis ; ce n'est plus le même homme. "^ Ces gens de la terre sentent, en effet, plus profondément et plus violemment que nous. Ils ont des sens tout neufs et une àme toute neuve. Aussi sontils très capables de passion, j'entends de la plus désintéressée, de la plus idéale et de la plus parfaite ; mais, que cette passion se dissipe (et c'est ce qui ne peut tarder chez des êtres si rapprochés de la pure nature), la brute reprend son empire et, désormais sans contrepoids, règne en maîtresse absolue. Le régime constitutionnel n'est pas tait pour les ménages de paysans. De là ces terribles mécomptes qui suivent généralement les premières délices de la lune de miel, et ces grossièretés (que rien n'atténue, comme à la ville) dont se plaignent si souvent les jeunes fermières.

Il y a aussi le chapitre des vieux maris, car, malgré les charivaris et les brocards de toute sorte, fes unions disproportionnées ne sont pas rares à la

campagne, OÙ la fascination de l'argent est si grande. Chose triste à dire, c'est presque toujours la mère qui pousse à la roue. Et comme elle s'entend à endoctriner l'innocente!

Prends-le, prends-le, et ne crains rien. Car jai fait longtemps la vie, Que ton père n'en savait rien.

Faut le chérir

Et remhrasser Et lui conter mille amitiés Et jamais lui dire, ma fille.

Jamais lui dir" cque tas pensé.

Mais l'héritage a beau être au bout ; cette vie semble bien dure à la pauvre fille. Elle est jeune, elle est fraîche, elle est frisquette. Quelle misère d'être liée à un homme de quatre-vingts ans ! Songez donc ! Dès le premier jour, il s'est tourné sur l'épaule et s'est endormi. Voilà la nuit de noces de la petite Rosette ! Elle songe que son joli temps s'en va, et elle a bien de la peine à faire bon visage au <( vieux vieillard d'homme. »

Bon visage, hélas 1 On n'peut Contrefairson personnage.

Je voudrais qu'il fût noj'é.

Je rirais bien davantage.

Je ne mettrais pas de noir.

Cela sent trop le veuvage.

Je mettrais un haljit gris Qu'exprès pour cela je garde.

Soyez sans inquiétude. Elle n'attendra pas le veu-

vage. Vienne un beau garçon, diseur de riens, et la belle se consolera.

Je donn'rai mon cœur au jeune, Je m'amus'rai dl'argent du vieux.

Si le bonhomme a quelques soupçons, elle a la langue bien pendue : les défaites ne manqueront pas. Tout le monde connaît la rusée Madelon, d'autres disent Marion. C'est une nature bien française, hardie à la réplique et fertile en expédients. Ses aventures ont été chantées par tout pays. Elles font d'ordinaire le sujet d'une sorte de représentation théâtrale dont les rôles sont rerapUs par un berger et une bergère :

Parbleu,

Corbleu,

Ventrebleu,

Dis-moi donc,

Marion.

Où étais-tu hier au soir,

Parbleu, Où étais-tu hier au soir.

Ventrebleu ?

Sainte-Vierge Marie,

Mon ami,

J'aime Dieu, Oh ! j étais chez la voisine.

Mon Dieu.

Oh 1 j étais chez la voisine,

J'aime Dieu.

Parbleu, etc.

Dis-moi donc A qui appartenait la veste

Qui était sur la chaise?

Sainte-Vierge, etc.

Ce n'était pas une veste.

C'était ma robe de fête.

Parbleu, etc.

Dis-moi donc A qui appartenaient ces bottes Qui étaient sous la commode ?

Sainte-Vierge, etc.

Ce n'étaient pas des bottes,

C'étaient mes souliers de noces.

Parbleu, etc.

Dis-moi donc A qui appartenait ce sabre Qui était sous la table ?

Sainte-Vierge, etc.

Ce n'était pas un sabre,

C'était mon couteau de table.

Parbleu, etc.

Dis-moi donc A qui appartenait cet homme Qui était couché dans ta chambre ?

Sainte-Vierge, etc.

Ce n'était pas un homme

C'était une fille du village.

Parbleu, etc.

Dis-moi donc. Est-ce que les filles du village Ont de la barbe au menton ?

Sainte-Vierge, ctc.

C'est qu'elle avait mangé des mûres, etc.

Et comme le jaloux s'informe de l'endroit où les mûres poussent en février :

Derrière chez mon père, répond Marion. — Nous irons tous les deux. — Mais la rivière est débordée. - Nous irons à cheval. - Il y a des cailloux dans la rivière, etc.

Ou bien c'est une autre excuse :

On était une si grande bande qu'il ne doit plus rester de mûres. Il pourrait bien se faire aussi que les petits oiseaux les eussent mangées.

Souvent la mari fait la grosse voix. Morbleu, dit,il,

Je te mènerai en laisse, Je te ferai chien de chasse,

OU, comme dans la version languedocienne :

Je te ferai sauter, malepeste, - trois doigts de la tête.

A quoi Madelon, toujours avisée, répond : Que feriez-vous après du reste, - Pierre, mon compagnon ?

Pour le jeter par la fenêtre, - il y en aurait plus

qu'il ne faut.

Mais la délurée ne s'effraye pas pour si peu : Le voisin sen ferait grandfête, dit-elle. — Pierre, vous perdez la raison.

Elle sait bien qu'en fin de compte le dernier mot lui restera, et quand Pierre, las de jurer et de tempêter, fait mine de pardonner, elle s'écrie :

Hélas : Jésus, mon Dieu, mon mari, Que les hommes sont bêtes 1 Qu'on leur en fait accroire.

Mon Dieu.

Qu'on leur en fait accroire, Jésus 1

C'est la moralité de cette comédie (1^.

Ici se dévoile une nouvelle face de la vie conjugale à la campagne. Jusqu'ici le mari nous est invariablement apparu comme une sorte de tyran domestique. Dans l'enfer du mariage, les rôles sont parfois intervertis. Chacun de nous a chanté les infortunes de Petit-Jean, le pauvre mari. Voici une chanson de vendanges qui dérive du même sentiment :

Quand j étais chez mon père, La vendange,

Garçon à marier, Vendangé,

Je navals rien à faire, Qu'un' maîtresse à chercher.

A présent qu' j'en ai une, Air me fait enrager.

Aile m'envoie aux vignes, Sans boire ni manger.

Quand je reviens des vignes, Après soleil couché,

Moi je reste à la porte, Je n'oserais entrer.

« — Entreras-tu, gross'bête, Entreras-tu souper ?

Allons, tiens, soupe, soupe, Moi j'ai très bien soupe.

J'ai mangé un* bonn' poule.

Un chapon bien lardé.

(1) Il va sans dire que Madelon a plus d'une sœur dans la poésie populaire européenne. On retrouve son histoire en Danemark, en Allemagne, en Angleterre, etc.

Les os sont sur la table.

Si tu veux les ronger. »

Je me mets sur mon lit, Je me mets à pleurer.

Eir me dit : « Pleure, pleure.

Tu pleur'ras ben daut fois.

Tandiment qu je suis jeune.

Moi je veux mamuser !

Et quand je serai vieille, J'irai chez les curés. »

Une fois lancés sur cette piste, les poètes populaires sont allés fort loin. L'homme qui n'est pas maître absolu chez lui leur paraît si méprisable qu'ils lui ont attribué toutes les bassesses et lui ont fait boire le calice jusqu'à la lie. Ce n'est plus seulement un mari complaisant, c'est le dernier des pleutres. Tandis que sa femme porte culottes et j'ordonne à la maison, lui fait le ménage, balaye les ordures, soigne la basse-cour et donne à manger à la marmaille. Et ce n'est rien encore. Tous les bons morceaux sont pour le garçon de ferme, pour le valet gentil. A lui le joli pain jaunet, le bon vin clairet, le grand lit aux rideaux verts, les sourires de la fermière, Pendant ce temps le maître de céans arrose, comme les canes, son pain noir de belle eau claire, et couche les pieds sur la table, la tête sur les tisons. Rentre-t-il à l'improviste ? Nouveau déboire. Madame est attablée avec un inconnu. On le lui présente. C'est le cousin Chabeau, un cousin fort inconnu dans la famille, ou le bailli, ou l'avocat, ou encore le proculeux, et, tandis que les deux convives font chière lie et boivent d'autant^ on lui jette,

par condescendance, un os à ronger, et on l'envoie à la grange, avec ce beau souhait :

Si les bœufs cornaillent, Corne avec eux.

Ainsi les époux s'en vont côte à côte et cahin caha, comme une paire de bœufs mal assortis. Aussi quels transports de joie féroce quand la mort a enfin rompu le lien exécré ! Elle est donc morte, s'écrie le veuf, celle qui faisait tant le diable à la maison !

Sur sa tombe je danserai, De peur qu'elle n'en ressorte.

S'il pouvait, il la pourchasserait jusque dans l'autre monde.

J'ai couru chez le marguillier.

— Marguillier? — Ouin.

— Ma femme est morte. Sonne bien tes cloches, Afin qu'on sache qu'elle est bien morte. Tra déri déri déra, Tra la la la la.

J'ai couru chez monsieur le curé.

— Monsieur le curé ? — Ouin.

— Ma femme est morte. Si vous voulez venir, Je l'emporte dans une hotte.

Tra déri déri déra, etc.

J'ai couru chez le fossoyeur.

— Fossoyeur ? — Ouin.

— Ma femme est morte. Creuse bien ta fosse, Afin qu'elle ne revienne plus.

Tra déri déri déra, etc.

J'ai couru vers le Paradis.

Jai rencontré le grand saint Pierre.

— Saint Pierre ? — Ouin.

— Ma femme est morte. Si elle vient à passer, Ferme bien toutes tes portes,

Tra deri déri déra. etc.

Je suis descendu aux enfers, Jai rencontré Lucifer.

— Lucifer ? — Ouin.

— Ma femme est morte. Si elle vient à passer. Ouvre bien toutes tes portes.

Tra déri déri déra, Tra la la la la.

La veuve n'est pas moins cynique :

Je ne regrett' que la toile Qu'il ma emporté pourri.

Il m'en emporte sept aunes, Et un peloton de fil.

Le diable soit de la honte !

Ma toile je vais quéri.

Je pris mon couteau divoire, Point à point la décousis.

Il avait la gueule ouverte.

J'avais peur qu'il me mordit, etc.

Arrêtons-nous. Le reste ne saurait décemment s'écrire. Ne dirait-on pas le chant de triomphe de quelque sauvage autour du cadavre d'un ennemi mort ? Et c'est ainsi pourtant que les églogues finissent.

Assurément, il serait injuste de prendre tout cela

au pied (le la lettre, et, tout en admirant la poésie farouche, l'extraordinaire intensité de vie de ces rudes satires, je suis disposé à en rabattre autant qu'on voudra. 11 est certain qu'on trouverait sans peine à la campagne plus d'une bonne fermière et d'un bon fermier, vivant en patriarches au milieu d'un cercle de beaux enfants. Depuis que l'aisance a pénétré chez nos paysans, leurs mœurs se sont bien adoucies. Si la femme n'est pas encore l'égale du mari, elle n'est plus son esclave, et chaque jour elle gagne en considération. X'est-il pas remarquable cependant qu'aucun de nos poètes populaires n'ait cherché à rendre cette impression de mâle tendresse que doivent ressentir l'un pour l'autre deux vieux époux qui ont fait ensemble le dur voyage de la vie ? On ne trouverait chez nous rien de comparable à la Complainte de John Anderson, ce chef-d'œuvre attendri de Robert Burns. Serait-ce que nous n'avons pas au même degré que nos voisins le sentiment de la famille ? Une seule chanson, parmi toutes celles que contiennent les nombreux recueils déjà publiés, nous montre l'attachement d'une femme pour son mari, et voyez le malheur : cette chanson, le Retour du marin, un des meilleurs juges qui soient en la matière , M. André Theuriet, on a contesté, non sans raison, l'authenticité.

Laissons donc de côté toute exagération, faisons largement sa part à la fantaisie. La lecture de nos « chants du mariage » n'en laissera pas moins une impression pénible. On sent bien que sous le grossissement poétique il y a un fond de réalité inexorable ; on se dit que la vie rustique n'est point telle

que les poètes de salon nous l'ont dépeinte et on a peur de trop comprendre. Qu'on se rappelle plutôt ces procès criminels qui de temps à autre viennent éclairer d'une lueur sinistre l'âme obscure du paysan. En vérité, nous voilà bien loin des idylles à la Gessner et même à la George Sand.

Cette étude a été publiée, pour la première fois, dans La Jeune France, d'octobre 1884 (n^ 77J.

Les bonnes femmes de campagne aiment encore, en certains endroits reculés, à mêler aux prières consacrées par l'Église des oraisons d'un caractère populaire et d'une saveur toute locale. Il y en a pour tous les actes essentiels de la vie rustique, comme aussi pour toutes les solennités qui en

(1) Voir notamment : Lettre à M. le rédacteur du Droit commun sur quelques prières populaires du Berr>', par Charles Ribault de Laugardière, avocat, membre de la Commission municipale historique du Cher. Bourges, iinpr. E. Pigelet, 1856, in-8 ; Melusine, recueil de mythologie, littérature populaire, traditions et usages, publié par MM. H. Gaidoz et E. Rolland. Paris, Viaut, 1877, gr. in-8 ; Chants du Velay et du Forez. (Un miracle de Jésus — Miracles de la Vierge) publiés par Victor Smith dans Romania, 4' année 1875, pp. 108-118 ; Poésies populaire de la Gascogne, par M. Jean-François Bladé. Paris, Maisonneuue et C", 1881-1882, 3 vol. in-lG ; Poésies populaires de la France (Bibliothèque nationale, Mss., fonds français 3338) ; et Romancero de Champagne [publié dans la « Collection des poètes Champenois » par Prosper Tarbé] Reims, 1863-1864, 5 vol. in-8.

rompent la monotonie. D'autres sont faites pour être récitées aux offices, à la messe, aux vêpres, au salut. Ce sont comme des variations villageoises sur le thème sacré. Malheureusement ces prières naïves sont presque partout tombées en désuétude, elles ne sont plus connues que d'un petit nombre de vieillards, et ceux-ci semblent peu jaloux de mettre le public dans leur confidence.

Combien il est difficile de recueillir à sa source le moindre dicton, la moindre chanson, tous ceux qui se sont occupés, ne fût-ce qu'en passant, de poésie populaire, l'ont éprouvé.

Max Muller compare quelque part l'esprit du peuple à la sensitive qui se referme dès qu'on l'approche. C'est aussi parfois un chardon, et fort hérissé. « Ma foi, monsieur, vous voulez rire ; vous vous y connaissez mieux que nous. » C'est souvent la seule réponse que vous obtiendrez. Mais que sera-ce s'il s'agit d'une de ces prières cabalistiques qu'on se transmet de père en fils ?

Eh! mon Dieu, cette prière, on en a perdu la clef, on n'y croit plus guère. M. le curé dit qu'elle vient du diable, on en sourit peut-être, à coup sûr on en rougit, et pourtant au fond du cœur on lui garde encore une sorte de respect superstitieux.

Elle est proscrite ; ne la trahissons pas.

Ajoutez qu'habitués à dire leurs patrenôtres à la queue leu leu, nos paysans ont fini par en faire un amalgame des plus étranges, où le bon Dieu luimême doit avoir souvent grand'peine à se reconnaître. Y a-t-il un commencement, un milieu, une fin ? c'est ce qu'il semble impossible de distinguer dans un flux de paroles qui souvent n'offrent à

l'esprit aucun sens. Voilà plus de difficultés qu'il n'en faut pour rebuter bien des courages. Elles n'ont cependant pas arrêté d'infatigables chercheurs, au premier rang desquels, il faut citer MM. Ribault de Laugardière et Victor Smith, et grâce à leurs patientes investigations, quelques-unes de ces curieuses prières, déjà prêtes à disparaître, ont pu nous être conservées.

Il eût été vraiment dommage qu'il n'en restât rien. Ecoutez plutôt la prière de l'ange Gabriel ou Gabériel :

L'ange Gabriel

Descendu du ciel,

Ane (avec) son ptit pot dmiel (1)

Demande à Marie :

« Marie, dormez-vous ? »

— Ni j'deurs et ni j'veiile, Je pense toujours

A mon ptit Jésus. L'avez-vous point vu ?

— Oui, mort, je l'ai vu.

Attaché en croix,

Ses ptlts pieds cloués, Ses petit's mains jointes, Coiffé d'épinettes Au fait de sa tête.

Et les ovradieu (2) qu'on récite encore dans les campagnes du Berry :

Donnons, donnons du pain z'à Dieu, J'vous apprenrons les ovradieu,

(1) Dans les peintures de l'Annonciation, l'Ange Gabriel est souvent représenté offrant à Marie quelque présent, presque toujours un coffret précieux.

(2) M. Ribault de Laugardière voit dans le mot ouradiru un diminutif de : les œuvres à Dieu, les œuvres de miséricorde.

Les ovradieu de nouf Seigneur.

Je l'ai vu vif, je l'ai vu meurt.

Je l'ai vu vif emprès sa meurt :

C'tte meurt du Christ, airtait si belle,

Qu'ail clârissait comme un' chandelle !

La bonne chée Vierge allait devant.

Plaignant son fils, r'gardant son sang.

Ah 1 r'gardez donc mes braves gens.

Ah ! que d'peines et de tourments !

Et les enfants nont pas sept ans

Qui jur'nt la meurt, qui jur'nt le sang,

Qui jurnt la meurt de nouf enfant (1). etc.

Ce qui frappe tout d'abord dans ces prières, c'est leur caractère de sombre passion. Evidemment, elles rappellent beaucoup plus le Dies irœ que les cantiques de Saint-Sulpice. Faut-il s'en étonner? Le peuple n'est pas gai. Au moyen âge, il l'était bien moins encore. Toujours battu, rudoyé par l'un, pourchassé par l'autre, sans cesse renvoyé de Caïphe à Pilate, son imagination s'est nourrie de supplices. Aussi la religion moderne, avec son raffinement d'élégance et ses grâces faciles, n'est pas du tout son fait ; dans ses conceptions poétiques, l'enfer tient plus de place que le paradis.

On dirait qu'il éprouve une sorte de joie cruelle à prévoir le châtiment de ceux qui l'ont torturé en

Donner du pain à Dieu, cest nourrir les pauvres, c'est faire l'aumône. Selon le comte Jaubert (Glossaire du centre de la France), ce mot était sans doute le premier de quelque Noël fameux et sera devenu le titre de plusieurs poésies du même genre. Dans diverses variantes de cette prière, on lit : les o vrai Dieu, les o vois Dieu, les or à Dieu (Orationes ad Deum ?) Je laisse à de plus compétents le soin de décider quelle est la véritable étymologie.

(1) C'est à peu près ce que dit lapparition de la Salette à Mélanie et à Maximin.

ce monde. Il aime à s'étendre sur les angoisses du dernier jugement :

Les pots d'enfer en bouilliront.

Les pots d'enfer sont si profonds, Qu'un' pierr' béni" port' pas au fond.

Et sur le nombre infini de damnés :

N'en tombera dedans l'enfer, Comme de neige dans l'hiver !

Lorsqu'au terrible rendez-vous de la vallée de Josaphat, il voit tous les rangs confondus, c'est un cri de triomphe qui lui échappe :

N'y aura ni princes ni l^arons.

Chacun répondra par son nom.

Plus de vaine gloire ! Riches et pauvres sont enfin logés à la même enseigne :

Quand de ce mond' nous partirons, Qu'un mauvais drap nous porterons, Nos tombeaux seront nos maisons.

On comprend qu'à des âmes aussi ulcérées un Dieu souverainement bon ne saurait convenir. Ce qu'elles réclament impérieusement, c'est la vengeance et non le pardon. Le Jésus des prières populaires n'est donc pas le doux Nazaréen qu'un critique, qui est en même temps un merveilleux poète, nous montrait naguère, parcourant, entouré des saintes femmes, le pays du Cantique des Cantiques et des chansons du bien-aimé. C'est le pâle supplicié étalant à tous les yeux ses plaies ouvertes :

J'ai dans le corps une âme qui tremble. Qu'on dirait la feuille d'un tremble.

Et sans pitié pour les tardifs repentirs :

Quand V corps et l'âme sont dispartis, C'est plus temps de s'en repenti.

On croirait voir un de ces Christs décharnés, grossièrement taillés au couteau, qu'on rencontre çà et là à moitié brisés, dans quelque calvaire de village, et dont l'effrayante agonie semble s'achever dans un blasphème.

Ils n'ont à coup sûr rien de divin, ils n'édifient guère, mais ils vous émeuvent. Leur vulgarité même parle puissamment au cœur de la foule. Quand on les a vus, on ne les oublie pas ; leur souvenir vous hante comme un remords.

Si la fade religiosité d'aujourd'hui n'a rien à revendiquer dans les prières populaires , en revanche on y trouve facilement trace, non seulement des vieilles hérésies du moyen âge, mais encore des religions antérieures au Christianisme, et dont ce dernier n'a pas laissé de subir l'empreinte. Voici la croyance à la matérialité de l'âme (1). Voici le cuhe du soleil, du « petit soleil d'argent qui brille pour tout le monde (2). » Voici mieux encore,

(1). C'est généralement saint Michel qui, dans les traditions populaires, est investi de la mission de peser les âmes, que l'antiquité attribuait à Hermès. Voir : La Civilisation primitive, par M. Edward B. Tylor, F. R. S. L. D., traduit de l'anglais sur la 2' édition par M-' Pauline Brunet [et Ed. Barbier]. Paris, Reinwald et C', 1876-1878, 2 vol. in-8 : Traditions populaires comparées, par Désiré Monnier, correspondant historique des Ministres de l'Intérieur et de l'Instruction publique, membre de plusieurs sociétés savantes, aidé de la collaboration de M. Aimé Vingtrinier. Mythologie. Règnes de l'air et de la terre. Paris. J.-B. Dunwulin, 1854, in-8.

(2) Voici, à ce sujet, une curieuse prière du Languedoc : « Petit soleil, — Léve-toi ! pour tes pauvres petits enfants —

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une tradition orientale qu'on ne s'attendait guère à rencontrer chez nos paysans si positifs, celle de ce pont de l'épreuve £"5 sirat que la légende nous représente au-dessus de l'enfer musulman, plus effilé que le tranchant d'un sabre :

Les portes du Paradis sont ouvries.

Depuis hier à midi,

Dieu les a ouvries,

Dieu les a bénies !

Saint Jean d'archange

Dans le paradis a mis

Une petite planche, Pas plus longue, pas plus large Qu'un cheveu de la sainte Viarge.

Ceux qu' sauront la raison de Dieu

Par dessus passeront,

Ceux qu' la sauront pas

Au bout mourront.

C'est à se croire en plein Koran. Faut-il en conclure que cette tradition est d'origine musulmane ? Nullement, car on la rencontre dans un grand nombre de pays où les Arabes n'ont pas pénétré : en Allemagne, en Ecosse, en Irlande, en Scandinavie, dans l'Amérique du Nord et du Sud, au Groenland, à Java, en Polynésie, etc. Qu'elle dérive ou non d'un mythe solaire, elle fait certainement partie d'un patrimoine commun de l'humanité primitive (1).

qui sont à la porte mourant de froid. — Pour leur bonne mère- — Le bon Dieu t'éclaire, — Petit soleil, — Lève-toi ! » (Revue des langues romanes, 1873, t. IV, p. 589. »

(1) Voir : Essai sur l'histoire des religions, par Max Muller^ associé étranger de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, professeur à l'Université d'Oxford, ouvrage traduit de l'anglais, avec l'autorisation de lauteur, par Georges Harris,

Eh quoi, dira-t-on, tant de choses dans l'humble prière d'une pauvre vieille ! Oui vraiment, et dût la bonne femme s'en étonner, ce qui parle encore par sa bouche, c'est le passé, le passé blessé au cœur et qui malgré tout ne veut pas mourir. Chose étrange, il a suffi de deux mots de patois, dits par une pauvresse, pour nous faire soudain remonter le cours des âges. Nous voilà transportés, comme par enchantement, au berceau de notre race ; nous retombons en plein songe, nous redevenons enfants. Et ne rions pas trop de ces folies, ne faisons pas sonner trop haut notre progrès, nos lumières. Le vieil et bizarre édifice des superstitions d'autrefois, où tant de siècles ont rais la main, est encore debout à l'horizon. Il va s'écrouler, dites vous. N'en croyez rien. Tout moussu, vermoulu et branlant qu'il nous paraisse, il fait toujours bonne contenance, et plus d'une pierre curieusement taillée y porte encore fièrement la marque de son origine. Que d'effets survivent à leur cause, et dès lors se dressent au regard de la foule comme autant d'énigmes vivantes ! On ne sait vraiment pas quelle

agrégé de l'Université, professeur d'anglais au lycée Condorcet. Paris, Didier et C", 1872, in-8 ; Deutsche mythologie von Jacob Grimm. Vierte ausgabe besorgt von Elard Hugo Meyer. Berlin, Ferd. Dûmmlers verlags buchhandlung Harwitz und Gossmann, 1875-1878, 3 vol. in-8 ; Edelestand du Méril, Contes des enfants et du foyer, etc., etc.

Cette tradition a joui durant tout le moyen âge d'une popularité singulière. M. Ed. du Méril en a reconnu les traces dans les Lettres de saint Bonaventure et dans la Légende dorée de Jacques de Voragine. Elle a figuré avec honneur dans les plus merveilleux écrits de l'époque, le Purgatoire de saint Patricele Voyage de saint Brandan, la Descente de saint Paul en enfer» Dante lui-même, en un passage de la Divine Comédie,, na pas dédaigné de sen inspirer.

force de résistance a le passé, à quel point il se mêle au présent, l'enlace et souvent l'étouffé. Prenez l'opinion la plus absurde, la superstition la plus grossière. Mille ans d'oubli, de mépris, de persécution peut-être ont pesé sur elle. Vous en avez perdu le souvenir; tout au moins la croyez-vous morte à tout jamais. Point du tout. La voilà qui ressuscite dans une chanson de nourrice, dans une complainte de mendiant. Elle va vous poursuivre. Il semble que vous l'entendiez s'écrier ironiquement :

Petit bonhomme vit encore.

Pour tout dire, cette dévotion rustique sent le fagot, on y respire comme un arrière-goût de magie noire et de sorcellerie. Les nombres y jouent un rôle considérable, les formules cabalistiques abondent, celle-ci par exemple :

Feuille d avril, Feuille de mars Feuille de tourmente,

qu'on retrouve jusque dans la peinture semiburlesque de la naissance du Sauveur :

Quand le bon seigneur fut né, Tout le vin blanc s'est r'iavé, Le vin rouge s'est rafraîchi.

Feuille de mai, feuille d'avril !

Aussi comprend-on que Jean-Baptiste Thiers, docteur en théologie et curé de Vibraye, citant, dans son curieux traité des superstitions populaires, deux prières fort en faveur de son temps, la petite patenotre blanche et la barbe à Dieu, ait pu y voir une des huit manières de faire un pacte tacite avec le démon.

L'histoire de la magie dans notre pays n'est plus à faire. M. Alfred Maury notamment a fort bien montré comment de l'héritage du paganisme on fit deux parts : « Le signe de croix, l'eau bénite, les Agnus Dei remplaçaient comme talismans les charmes et les incantations. On leur prêta les mêmes effets, tour à tour précatoires et conjuratoires. Les noms hébreux de Dieu, ceux des anges, d'x\braham, de Salomon, furent substitués à ceux des divinités grecques ou orientales qui figuraient dans les phylactères et les abraxas. On ne prenait plus les sorts comme à Préneste, mais on consultait les Écritures au hasard ; on tirait à la plus belle lettre avec la Bible. De là l'usage des sorts des saints qui s'est continué pendant bien des siècles.

« Les oracles s'étaient tus, mais les tombeaux des confesseurs et des martyrs les avaient remplacés et, au lieu de remettre aux prophètes la cédule sur laquelle était consignée la demande à faire aux dieux, on la déposait sur le tombeau du saint ; peu de temps après le saint donnait la réponse. On marmottait des patenôtres sur les blessures à guérir ; on attribuait aux reliques tous les effets que l'antiquité rapportait aux charmes et aux talismans (1). »

Ainsi l'Église adoptait et par cela même sanctifiait certaines des vieilles coutumes. Le reste, ce qui parut décidément trop païen, fut abandonné aux magiciens et défraie encore aujourd'hui leur répertoire.

(1) La Magie et l'astrologie dans l'Antiquité et au Moyen-Age ou étude sur les superstitions païennes qui se sont perpétuées jusqua nos jours, par L.-F. Alfred Maury, membre de l'Institut. Varis, Didier et C% 1860, in-8.

Certes, nous ne sommes plus au temps où, selon l'énergique expression du juge de Saint-Claude, Henri Boguet, les sorciers multipliaient en terre comme chenilles dans nos jardins, mais ce serait une grave erreur que de croire la magie disparue de nos campagnes.

Nos sorciers de village font assurément piètre figure à côté de leurs devanciers. Ils possèdent cependant encore l'art de guérir les bestiaux, de faire passer le mal d'une personne dans le corps d'une autre ou tout simplement dans une pierre, dans un arbre; de montrer aux jeunes filles pressées de se marier l'image de celui qui doit les épouser dans l'année. Ils ont d'admirables remèdes pour ces maladies bizarres: le décrochement de l'estomac, la chute de la toile du ventre. Grâce à Dieu, tous les vieux secrets ne sont pas perdus. Les bagues de saint Hubert, les amulettes de toute sorte ont toujours un grand débit dans les foires.

Les meneux de loup, les grêleux, les jeteux de sorts, les remégeux n'ont pas dit leur dernier mot. On sait encore que neuf poux avalés à jeun pendant neuf jours guérissent de la jaunisse, que l'entorse disparaît après une invocation à saint Exupère et à sainte Honorine ; que trois signes de croix, deux sur les mains, un sur le front, guérissent infailliblement des piqûres d'abeilles, pourvu toutefois qu'on les accompagne de ces paroles : A ta santé Grégoire, à ta santé saint Grégoire, à ta santé bon saint Grégoire ; ([u'on empêche les gens de manger en mettant sous leur serviette une aiguille qui a servi à ensevelir un mort, que les herbes cueillies à midi, le jour de la Saint-Jean, préservent de tout maléfice, etc., etc. La liste de ces précieuses

recettes, si on la voulait donner tout entière, serait interminable. Et que dire de l'efficacité de ces formules : Ante, super ante, super ante te, — Ulli, Alfa, Rello, Jalderichec, — Ago, super ago, consammatum est ? Tous ceux qui y ont eu recours, en de graves circonstances, savent à quoi s'en tenir. Moimême j'ai connu en Bresse un berger à qui la rumeur publique attribuait une puissance surnaturelle, et pour qui le Grimoire n'avait pas de secrets.

C'était un homme de haute taille, aux allures sacerdotales, et qui paraissait pénétré du sentiment de son importance. Comme on lui supposait le pouvoir de jeter des sorts, par suite de ruiner à volonté qui bon lui semblait, on avait pour lui mille égards dont il jouissait intérieurement, sans en rien laisser paraître. Sardanapale ou Joseph Prud'homme n'étaient pas plus solennels.

C'est, au reste, un dicton fort répandu que :

Prêtres et bergers Sont tous sorciers.

Pour le berger, rien de plus simple.

Obligé souvent de passer la moitié de l'année sur quelque plateau, seul avec ses bétes, perdu dansl'infini des landes désertes, oublié du monde, il devient songeur. Le voilà tout préparé, semble-t-il, pour les suggestions de l'esprit du mal. Quand le soir tombe, son imagination s'exalte, il voit des fantômes, il entend des voix.

Puis le paysan, soupçonneux, plein de mépris pour qui ne peine pas comme lui, ne manque pas d'attribuer à quelque maléfice le bon entretien de son troupeau. Parfois on le paie en nature, il a ses bêtes à lui qui, mieux soignées, profitent davan-

tage. Mouton de berger, dit-on, ne périt jamais. C'est plus qu'il n'en faut pour s'attirer la réputation d'un suppôt de Satan.

On s'explique plus difficilement l'étrange renom que nos campagnards font à leurs pasteurs. Notons cependant que la magie n'a pas seulement pour but d'évoquer le diable, l'a b c du métier, mais encore d'emporter, pour ainsi dire, de haute lutte la faveur des puissances célestes, de la Vierge, des saints, de Dieu lui-même, et c'est à quoi s'emploie de préférence l'art de nos modernes sorciers. Le diable a bien perdu de son importance depuis le Moyen-Age, qui fut l'époque de son règne, s'il faut en croire Michelet ; il a pris ses invalides, on ne le dérange plus guère ; en revanche, le ciel continue à être l'objet d'une douce pression, et cette pression, qui mieux que le prêtre est en position de l'exercer? Quant à la prière en elle-même, les peuples primitifs et les êtres peu cultivés ne comprendront jamais qu'elle soit efficace, si elle n'est assaisonnée d'un peu de magie. Pour eux, le monde est régi pardes puissances aveugles que certaines formules peuvent enchaîner ou déchaîner à volonté. L'essentiel est donc non de se les rendre favorables par une vie exemplaire, mais de connaître les secrets qui nous les soumettront. Il ne s'agit que d'avoir le mot, et ce mot, quand on ne l'a pas, on l'invente. De là vient que les prières populaires ont généralement une allure cabalistique, et c'est aussi pourquoi le peuple est tenté de voir dans le prêtre un magicien plus ou moins déguisé. M. Désiré Monnier en a donné, dans ses Traditions populaires comparées, de bien singuliers exemples, témoin cette histoire de deux desservants du département de l'Ain qu'on

vit un jour se disputer pendant une tempête, au milieu d'un nuage de grêle (1). Dans certains villages du Jura, on croit que le curé a le pouvoir d'écarter la foudre de sa paroisse. Il n'a pour cela qu'à jeter ses chaussures en l'air, et tout récemment encore un prêtre du Haut-Bugey contait à un de mes amis, de qui je tiens l'anecdote, qu'un montagnard de sa commune était venu lui emprunter son livre « pour faire pleuvoir ». — « Mais, mon ami, lui disait-il, vous savez bien que je n'ai rien de semblable. » — « Bah ! bah ! monsieur le curé, on sait ce qu'on sait. Et nous avons tant besoin de pluie en ce moment ! Soyez sans inquiétude, je vous rendrai le livre. » Il fut impossible de l'en faire démordre.

On reconnaît bien là le paysan, toujours pratique jusque dans l'absurde. S'il consent d'aventure à s'égarer en plein rêve, c'est à condition que ce rêve lui profitera, et il ne déraisonne qu'à bon escient. Il faut, en effet, une certaine culture morale pour

(1) Il est à remarquer que des prêtres ont été souvent impliqués dans les procès de sorcellerie, si fréquents au moyen âge et jusqu'en plein XVIP siècle. — Voir notamment : De la Démonomanie des sorciers. A Monseignevr M. Chrestofle de Thou, chevalier, seigneur de Cœli. premier Président en la Cour de Parlement & Conseiller du Roy en son priué Conseil. Par I. Bodin, Angevin. A Paris, chez lacques du Puys, libraire iuré d la Samaritaine. M. D. LXXX, in-4 ; Tableav de l'inconstance des mavvais anges, et démons, ov il est amplement traicté des Sorciers et de la Sorcellerie. Livre très vtile et nécessaire non seulement aux luges, mais à tous ceux qui vivent sous les loix chrestiennes... par Pierre de Lancre, conseiller du roy au Parlement de Bordeaux... Reueu, corrigé & augmenté de plusieurs nouvelles obseruations, arrests & autres choses notables. A Paris, chez Nicolas Bvon, rue Saint lacques, d l'enseigne de sainct Claude et de l'Homme Saunage. M. DC. XIII, in-4 ; et dans la Sorcière, de Michelet, les procès de Gauffredi, d'Urbain Grandier, etc.

s'élever jusqu'à la conception d'une religion désintéressée. Le sauvage demande à son grand esprit des chevelures, des bœufs, des chevaux, des crânes d'ennemis à scalper. Le paysan, lui, demandera de belles récoltes, une moisson splendide, du foin à planté ou bien encore une place en Paradis. Et il n'est pas homme à faire crédit, il faut payer comptant, donnant, donnant. Aussi les prières populaires ne manquent-elles jamais de faire des promesses formelles à tous ceux qui les réciteront. Elles portent en elles-mêmes leur récompense :

Quis qui les sait, quis qui les dit Y bout" son âme en paradis.

Ceux qui 1' disent trois fois, Le matin et le souer,

N'y voirront jamais

Les flamm's de l'enfer, etc.

Ainsi s'expliquent tant d'exorcismes, à moitié burlesques, à moitié sérieux, où l'Église n'intervient pas, qu'elle réprouve au besoin. Dans certaines parties de la France, la veille de la Chandeleur, on voit mille petites lumières courir par les champs. Ce sont les enfants du village qui, armés de torches, somment au nom de saint Estricque, de sainte Gertrude, de saint Xicaise, de saint Chassetruble, les bêtes nuisibles de se retirer :

Sortez dici mulots Où je vais vous brûler les crocs.

Quittez ces blés Allez ; vous trouverez Dans la cave du curé Plus à boire qu'à manger.

Ou encore :

Rat, roi des rats,

De la saint Nicaise

Te souviendras.

Va-t-en, va-t-en,

Sans attendre ton aise, etc.

Et les rats s'en vont. Seulement, il faut leur tracer d'avance leur itinéraire, et s'il se trouve sur leur route un cours d'eau à traverser, on leur doit une planche. Sans quoi ils seraient en droit de rester, et personne ne pourrait les blâmer de leur obstination (1).

De là aussi ces innombrables oraisons à des saints que le calendrier ne connaît guère, et qui ont chacun leur spécialité.

(1) Un homme qui s'était beaucoup occupé de sciences occultes rabbé Constant (sous le pseudonyme d'Eliphas Levi), dans son livre de La Clef des grands mystères suivant Henoch, Abraham. Hermès Trismégiste et Salomon (Paris, Germer Baillière 1861 in-8), a donné de curieux exorcismes populaires. Le suivant plaira peut-être davantage aux délicats que ceux que nous avons cités. 11 est, par malheur, beaucoup moms authentique :

Loups, obéissez à la croix.

Serpents, fuvez devant la croix.

Lions denfeV, lutins et faunes,

Esprits follets, esprits des aulnes.

Démons du soir, démons du bruit

Et lavandières de la nuit,

Filandières du clair de lune,

Bergers de mauvaise fortune.

Obéissez au sel béni

Par la vertu d'Adonaï.

C est poétique, mais Tarrangement est visible. Evidemment, c est lœuvre d'un lettré qui, de sa ^ie, n'a jamais ete berger. En Berry, on se contente de dire :

Que Dieu nous garde en ce moment

Et de l'aspic et d'ia serpent.

Du chien fou, du loup enrage, etc.

ou encore tout simplement : Que le bon Dieu nous garde des chiens, des chats, des loups, des rats et des ptites betes des bossons qu'a font pch lit. (Ribault de Laugardiere dans 1 ouvrage cité ci-dessus).

Celui-ci guérit les coliques, cet autre le mal de (lents, ce troisième les humeurs froides, et la plupart du temps c'est leur nom seul qui vaut la confiance dont on les honore. Saint Acaire adoucit les caractères acariâtres, saint Aignan (taignan) préserve de la teigne, saint Orban des orbillons (orgelits), saint Vérin (venin) de la peste, saint Cloud des boutons, saint P'ort des faiblesses ; saint Bonnet serait inexcusable de ne pas guérir les maux de tète. Le bonnet est si près de la tête ! Contre la stérilité les remèdes sont nombreux. Il suffit de s'adresser à saint Phallier, à saint Paterne, à saint Guignolet. En Dombes, près de Trévoux, on porte à saint Paul les enfants atteints de convulsions, à cause de sa conversion qu'on transforme en convulsion. Enfin, en Bresse, nous avons saint Guaradot qui est invoqué contre la rage (1).

Il serait vraiment trop facile de tourner ces folies

(1) Voici, comme spécimen de ces sortes de prières, l'oraison de sainte Apolline, contre le mal de dents. Je remprunte à l'Histoire des livres populaires, de M. Charles Nisard (2' édition, Paris, Dentu, 1864, 2 vol. in-12j.

Sainte Apolline, La divine.

Assise au pied d'un arbre.

Sur une pierre de marbre, Jésus notre sauveur, Passant là par bonheur.

Lui dit : « Apolline, Qui te chagrine ? »

« — Je suis ici, maître divin, Pour douleur et non pour chagrin.

J'y suis pour mon chef, pour mon sang.

Et pour mon mal de pents, »

« — Apolline, tu as la foi.

Par ma grâce retourne-toi.

Si c'est une goutte de sang, elle chéra. Si c'est un ver, il mourra. »

en ridicule. J'aime mieux faire remarquer à quel point cette existence du paysan, si complètement absorbée en apparence par le souci des intérêts matériels, est remplie et comme enveloppée de merveilleux. Ces cérémonies grotesques, ces superstitions bizarres, est-ce autre chose au fond que la revanche de l'idéal ? Repoussé sous sa forme naturelle et noble, il s'habille en pauvre comme le Christ de la légende. Le voilà sous des haillons d'emprunt, plus touchant peut-être et toujours reconnaissable. Que ce mendiant entonne d'une voix nasillarde une de ses complaintes, les plus endurcis céderont au charme et s'attendriront.

C'est qu'on a beau faire. Bon gré mal gré, la poésie doit avoir son compte. Chassez-là par la porte, elle rentrera par la fenêtre. En dépit de leur enveloppe vulgaire, ces superstitions sont touchantes, ces prières sont poétiques.

N'y a-t-il pas une sorte de grandeur mystérieuse dans ce début de la Raison de Dieu :

Disons la raison de Dieu,

Par le nom De saint Pierre baron, La raison de Dieu Qua fait le jour, Qu'a fait la nuit.

Le jour qu'est tant bel, La nuit qu'estancelle, Le jour d'un beau mardi Que le monde doit tout fini... (1)

Et dans l'œuvre des poètes de profession, connaissez-vous beaucoup de pièces plus saisissantes

(1) Mélusine. n' de février 1877.

que cette prière de saint Michel, dont j'ai déjà cité quelques vers :

En Paradis il y a t-un arbre

Que les branches sont argenté's

Et les feuilles tout ennorés (dorées),

A la cime saint Michel ange

Qui compte les âmes passer.

— Ah ! dis-moi donc saint Michel ange Combien dames n a-t-il passé ?

— Il na passé plus de cent mille, Autant des petits que des grands, Autant de mères que d'enfants.

— Oh ! dis-moi donc saint Michel ange Onte agniron touta (où iront-ils tousj loger?

— N'y aura qu'iront en purgatoire,

Et les autres dedans l'enfer, N'en tombera dedans lenfer Comme de neige dans Ihiver (1).

Oubliez pour un instant l'incorrection de la forme, et dites si cette prière n'étincelle pas d'une étrange beauté. D'autres sont heureusement plus douces, plus clémentes. 11 s'y joint parfois une sorte de

(1) Chants populaires du Forez et du Velay, recueillis par M. Victor Smith, dans Romania de janvier 1875, p. 438-J52.

On trouve dans la Revue des langues romanes (1874, t. VI, p. 265) une prière également poétique, dont la fin rappelle le commencement de celle-ci :

« Là-bas, là-bas, il y a un vase ; tout son sang s'y est amassé. — Au milieu de ce vase, il y a un arbre transplanté ; — les petites branches sont en ivoire, les petites feuilles sont en argent, — saint Michel est à la cime, regardant parmi son peuple. »

Dans les vieilles enluminures, on voit fréquemment saint Michel protéger, à la tête de la milice céleste, les âmes des justes que Satan guette au passage. Alors que la religion tend partout à se spiritualiser, le paysan tient à lui conserver ses côtés matériels; on dirait qu'il garde précieusement les vieux vêtements dont elle ne veut plus.

tendresse naïve qui en atténue la grossièreté. Elles n'ont pas d'ailes et cheminent pesamment. Soit. Elles iront au ciel en sabots. C'est la nature, si souvent proscrite, qui frappe à la porte et, sans souci du beau langage, réclame sa place au sanctuaire.

En vérité, je crois voir une petite église de village qu'envahit lentement la végétation d'alentour. Les buissons s'agitent, le bois voisin se met en marche. Déjà de folles poussées de verdure, des ronces gigantesques escaladent le porche, couvrent la façade, grimpent jusqu'au clocher ; mais, par les fenêtres embroussaillées, la voix des cloches arrive encore aux fidèles, plus pénétrante et plus argentine.

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