ET LES POÈTES FRANÇAIS
En tout temps et dans tout pays, pourvu que ce pays fût arrivé à un certain degré de culture, deux littératures, très différentes, ont fleuri cote à côte, parfois s'ignorant l'une l'autre, parfois vivant en sœurs : la littérature orale, la littérature écrite, celle des simples et celle des lettrés.
C'est l'histoire, très sommaire, de leurs rapports en notre pays de France que je voudrais esquisser
De la littérature proprement dite, j'ai peu de chose à dire. On l'apprend... plus ou moins, dans nos collèges. Les critiques. Dieu merci, ne lui ont pas manqué.
L'autre est infiniment moins connue. Elle méFile cependant de l'être, et, sans prétendre lui accorder hi raéme importance qu'à sa grande sœur, on peut
regretter qu'elle ait été jusqu'ici, à ce point dédaignée chez nous.
Un mot d'abord de ses origines :
On sait qu'un de ses caractères principaux est d'être anonyme. Serait-elle, comme on l'a prétendu, fille du hasard et de la pure improvisation ? Cela est difficile à croire. Pour peu qu'on se donne la peine d'ouvrir un des nombreux recueils de poésies populaires publiés de nos jours, on y découvrira à côté de banalités et d'inepties sans nombre, des beautés de premier ordre, comparables, j'ose le dire, à ce qu'a produit de plus achevé l'art des anciens âges. Or toute beauté suppose un créateur, et quand je lis une poésie admirable, aussitôt, derrière cette poésie, je vois un poète.
Qu'on veuille bien d'ailleurs le remarquer. Il semble presque impossible de faire le compte de nos chansons, tant elles paraissent nombreuses. Au fond, il n'y en a guère que vingt ou trente dont il nous soit parvenu des versions, généralement altérées. Le reste n'est qu'imitation, plagiat, copie plus ou moins affaiblie, plus ou moins passée.
Ces copies, trop souvent médiocres, peuvent être l'œuvre du premier venu qui, un beau jour, s'est trouvé en verve, mais les auteurs de nos chansonstypes étaient bien de vrais poètes, j'ajoute hardiment : de grands poètes. Seulement ils avaient d'autres procédés, d'autres formules, une autre rhétorique, en un mot, que leurs confrères en renom dans le monde lettré. Leur art qui mérite réellement cette qualification, était essentiellement traditionnel. Peut-être se le transmettaient-ils de père en fils, comme faisaient encore il y a peu
d'années, si l'on en croit George Sand, les flàteux du Bourbonnais et du Morvan. Il existait sans doute des familles de poètes rustiques. L'un était plus inspiré, l'autre moins ; tous avaient le mot, le secret, la tradition.
Au surplus, vivant en contact perpétuel avec le peui)le, ils s'imprégnaient forcément de son esprit, partageaient ses préjugés, ses croyances, ses superstitions, vivaient de sa vie propre et le représentaient au naturel. A son tour, le peuple leur demandait des modèles, s'essayait à les copier.
L'œuvre une fois accomplie et lancée dans le monde, il la modifiait naïvement, presque inconsciemment. Après avoir posé devant le peintre, il reprenait son portrait et y ajoutait des retouches, très souvent gauches et maladroites, heureuses quelquefois. Puis sa mémoire tenait lieu d'écriture au poète, et, pour bonne qu'elle fût, cette mémoire n'était pas toujours fidèle. D'où une infinité de variantes, chacun à son insu y mettant un peu du sien.
Sans doute, ce n'est là qu'une hypothèse et je la donne pour ce qu'elle vaut, car on en est ici réduit aux conjectures. Mais, si je ne me trompe, un de nos traditionnistes les plus distingués, le savant auteur de la Flore et de la Faune populaires françaises, M. Eugène Rolland, est arrivé à des conclusions presque identiques.
Quoi qu'il en soit, l'œuvre existe. En dépit de mille chances contraires, elle est parvenue jusqu'à nous. Dégagez-la des ronces qui l'enserrent, des
végétations parasites qui semblent devoir l'étouffer, elle apparaîtra toujours verte et florissante. Chose étrange ! Elle n'a pas vieilli. Alors que la littérature savante change et se renouvelle perpétuellement — car c'est la condition même de son existence — alors que les maîtres les plus incontestés semblent parfois démodés et rococos, la littérature populaire, cette aïeule toujours immuable, est toujours jeune. Elle n'a en effet rien à voir avec la mode. Les fanfreluches d'un jour, les oripeaux de convention, lui sont étrangers. Elle ne les méprise pas, elle les ignore. La tradition lui marque sa route, elle ne saurait s'en écarter, sous peine de mourir.
C'est ce qui explique le mépris singulier dont elle a été victime, tant que l'antiquité classique et ses imitateurs avaient seuls voix au chapitre. C'est aussi ce qui fait sa force et son vrai mérite.
Ses racines plongent loin, très loin, dans le passé.
Étant toujours restée fidèle à ses origines, n'ayant subi aucune influence étrangère, elle est, par cela même, profondément nationale. On dirait un témoin des anciens âges, quelque chose comme un solitaire oublié, qui, tandis que tout s'est transformé violemment autour de lui, conserverait encore les idées et parlerait la langue du vieux temps. Il serait facile d'en faire la démonstration pour toute l'Europe. Mais il ne s'agit que de la France. Disons-le bien haut : la Poésie populaire française, c'est la France elle-même. Nulle part on ne la trouvera aussi bien qu'ici.
De fait, cette poésie est apparue et s'est développée en même temps que les premiers essais d'organisation politique de notre pays, en même temps
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que ses premières tentatives littéraires, si longtemps méconnues, pourtant si originales et si hardies. Chacun sait aujourd'hui que notre littérature ne date ni du XVII'^ siècle, ni même du XVP-, que le XIII« siècle en particulier représente l'une des périodes les plus fécondes et les plus glorieuses de notre développement intellectuel, et qu'en dépit de l'affirmation de Boileau, Villon n'a point du tout débrouillé Vart confus de nos vieux romanciers, lequel, d'ailleurs, est très clair. Mais pour traiter avec compétence une si riche matière, il faudrait l'intelligente et sagace érudition d'un Gaston Paris.
Je me bornerai à quelques indications élémentaires.
Nos grandes chansons de geste du Xlh et du XIIIc siècle, à commencer par les chefs-d'œuvre du genre, la Chanson de Roland, Raoul de Cambrai, Garin le Lohérain, etc., peuvent-elles être qualifiées d'œuvres populaires ? Oui, en un certain sens. A coup sûr, leurs auteurs, quels qu'ils soient, étaient de vrais lettrés pour l'époque, des clercs le plus souvent. Mais les sentiments qu'ils ont exprimés sont de ceux qui vont droit au cœur du peuple.
Leur inspiration est toujours noble et élevée ; on y sent je ne sais quoi qui fait penser au vieil Homère. Leur forme un peu fruste, prosaïque et traînante est d'un naturel qui parfois touche au sublime. Que de verdeur, d'ingénuité, de franchise ! Quelle mâle simplicité! Au moins ceux-là ne font pas de phrases, pour le plaisir d'en faire.
Quant à leurs sujets, ils les empruntent de préférence à l'histoire nationale. Ce n'est que plus tard qu'apparaissent le Cycle de l'antiquité (Rome, Alexandre le Grand, etc.) et celui de la Bretagne
(Arthur, la Table Ronde, le Saint-Graal, etc.). A leur façon, ce sont des historiens, des historiens légendaires, tels qu'il peut en exister en des temps aussi dépourvus de critique, et dont il ne faut accepter le dire qu'à bon escient. Mais enfin ils paplenl aux Français de la France. Ils les exaltent au souvenir de leurs triomphes, ils les font pleurer sur leurs défaites.
A leur voix, comme à celle d'un évocateur, le passé ressuscite avec ses gloires, ses misères, ses deuils. Se peut-il rien voir de plus populaire?
On sait d'ailleurs qu'ils s'adressaient indistinctement à tous :
Seigneurs, or, faites paix, chevaliers et barons. Et rois et ducs, et contes et princes de renons, Et prélas et bourgeois, gens de religions, Dames et demoiselles, et petits enfançons (1).
Après avoir charmé les seigneurs dans leurs châteaux, les bons moines dans leurs couvents, le poème s'en allait avec les jongleurs, de village en village, amuser les paysans assemblés sur la place publique. C'était presque la seule distraction qu'eussent les gens de labeur. Je crois les voir, écoutant, bouche bée, le récit des exploits d'Olivier et de Roland, ou les mirifiques aventures de Guillaume au Court-Nez. Comprenaient-ils toujours? J'en doute un peu. Mais ils devaient emporter de cette séance quelque chose de réconfortant qui, pour un moment, les enlevait bien loin des tristesses du présent. Ils pouvaient se sentir plus hommes, s'estimer davantage.
(1) Le Roman des quatre fils Aymon, prince des Ardenues. Reims, 1861, in-8. (Collection des poètes Charnpenois).
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A la jfuciTC, les chansons de <^estc servaient à enflammer le courage des hommes d'armes. C'était comme la Marseillaise de ces temps lointains, Taillefer « Qui moult bien cantait » marchait en tète de l'armée de Guillaume-le-Bàtard à la bataille d'Hastings, et la chanson de Roland fut peut-être pour quelque chose dans la conquête de l'Angleterre.
Malheureusement la poésie du Moyen-Age ne put longtemps se maintenir à ce degré d'héroïsme et de virile inspiration. C'est une loi fatale des littératures que toujours le beau aboutit au joli. Avec le développement de la société féodale, de nouveaux modes de pensée et d'expression s'introduisirent. La simplicité d'antan parut surannée, et l'institution des cours d'amour aida, j'imagine, à la décadence. Du premier coup, on atteignit le comble de l'entortillé et du précieux. L'amour se fit casuiste ; ce fut le beau temps de l'allégorie. A côté de ce débordement de mysticisme voluptueux, nos bouquets à Chloris paraissent bien fades.
D'autre part, l'insuccès des Croisades, cette magnifique folie, devait amener une réaction pacifique. L'esprit bourgeois, terre à terre, goguenard et frondeur, fit échec à l'esprit chevaleresque. Ce.s héros qui avaient fait trembler le monde, on trouva piquant de les tourner en ridicule, et 1' « emperor à la barbe florie », Charlemagne lui-même, fut blagué. Peut-être ne faut-il pas trop médire de ce mouvement. Il est dans la tradition gauloise. Mais le peuple qui ne comprend ni les parodies ni les madrigaux, le peuple qui n'a pas de dame et n'a pas d'esprit, ne pouvait trouver son compte à ces productions trop compliquées. Il dut regretter les vieilles légendes, tombées en désuétude, et je serais
disposé à croire que c'est alors qu'il commença à avoir ses poètes à lui, son art à lui, fort étrangers à la mode du jour, et purs reflets du passé. Ne senton pas en effet, dans nos chants populaires, tout au moins dans ceux dont l'antiquité est indiscutable — Jean Renaud, La Porcheronne, Le Roy Loys est sur son pont, etc. — comme un vague souvenir des chansons de geste. Un souffle héroïque a passé par là, c'est la même manière de sentir (1). Je vais plus loin. C'est la même forme : Les chansons de geste sont presque toujours écrites en vers de dix ou de douze pieds, simplement assonances, ou divisés par couplets monorimes d'inégale longueur. Très souvent, l'hémistiche se termine par une syllabe féminine qui ne compte pas plus que si elle était à la fin du vers, et cela, semble-t-il, non sans raison, car l'oreille, le seul guide en pareille matière, n'en est aucunement choquée.
Roi qui de France porte corone d'or...
Sur sa poitrine vit brûler son psautier...
Oncques plus douce chose ne vi ne n'acointai ; Elle est plus gracieuse que n est la rose en mal (2).
(1) Il faudrait aussi tenir compte de linfluence des drames liturgiques en latin, que le moyen âge, à ses débuts, aimait à voir représenter en pleine église. La Légende de Saini-Xicolas vient en ligne directe d'un de ces petits drames. (Voir : Drames lilurgiques du Moyen-Age (texte et musique), par E. de Coussemaker, correspondant de llnstitut. Rennes, impr. H. Vatar, 1860, in-4'). Plus tard les différentes Vies des Saints agirent fortement sur l'imagination populaire.
(2) Voir : Histoire de la langue française. Etudes sur les origines, létymologie, la grammaire, les dialectes, la versification
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Coupez CCS vers à riicmistichc. Vous aurez les vers de cinq et de six pieds, chers à notre poésie populaire.
On dit que cette dernière rime par assonance. Il s'agit de s'entendre. Sans doute, à la fin du vers, les syllabes masculines sont toujours assonnancées, et, lorsqu'elles ne le sont pas, on peut croire à une altération du texte, mais généralement les sjdlabes féminines ne riment entre elles d'aucune façon :
Le prince se marie A l'âge de vingt ans.
Il a pris une femme
Qui navait pas quinze ans.
Le beau soir de ses noces, Reçoit le mandement,
C'est pour aller en guerre Servir le roi Constant...
OU encore :
Chante, rossignol, chante, Toi qui as le cœur gai.
Le mien n'est pas de même.
Mon amant m'a quitté.
Pour un bouton de rose Que trop tôt jai donné.
Je voudrais que la rose Fût encore au rosier,
Et que mon ami Pierre Fût encore à maimer.
et les lettres au Moyen-Age, par E. Littré, de l'Institut (Académie des Inscriptions et Belles-Lettres). Paris, Didier et C", 18G3, 2 vol. in-8.
J'imagine que les deux vers du distique n'en font qu'un en réalité, et qu'il y a là tout simplement une succession de vers monorimés ou plutôt monoassonnancés. C'est la forme traditionnelle de la vieille poésie française.
A cette dernière, le poète populaire a également emprunté quantité de libertés, fort excusables en un temps où la langue était encore en voie de formation et comme hésitante. L'hiatus ne l'effraie pas, et de fait, pour qui sait s'en servir, il n'a rien de très effrayant. En outre, selon les besoins du rhythme, on n hésite pas à faire tomber telle ou telle syllabe, à allonger ou à raccourcir les mots, etc. Il semble qu'on ait affaire à une sorte de pâte malléable, susceptible de s'étendre à volonté, et, pourvu que la mesure y soit, on n'en demande pas davantage. Ainsi faisaient nos aïeux, ainsi, suivant l'exemple du Dante, font encore les Italiens.
Ne croj'ez paSj au reste, qu'une scission tranchée ait existé dès lors entre la littérature orale et la littérature écrite. Sans doute il y avait des échanges ; on voisinait. Quelques chansonniers d'inspiration libre et franche, qui ne donnaient pas dans le goût allégorique, comme Audefroid- le -Bâtard, Gace- Brùlé, Colin-Muset, pouvaient servir de trait d'union. Ils écrivaient comme les lettrés, pensaient comme le peuple. Tous les poètes français d'ailleurs, jusqu'à l'âge classique, peuvent être dits populaires par certain côté. Le fil d'or de la tradition ne s'est jamais complètement rompu entre leurs mains ; ils sont naïfs ou semblent l'être et tiennent de près encore au terroir.
C'est ainsi que de Rutebœuf à Marot on est toujours en pleine veine gauloise. La réaction réaliste
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du XVe siècle se borne à accuser le coté gouailleur et mordant de notre caractère national, si bien mis en lumière déjà par les diverses branches du Roman du Reiuiii et la suite du Romdii de la Rose. Villon est peuple des pieds à la tête, de même Gringore, si plein d'ingénuité dans sa Vie de Monseigneur Saint- Louis, de même Coquillard, ce fin matois, ce bourgeois retors, moitié chanoine, moitié homme de lois. Charles d'Orléans, qui faillit être roi de France, est un bel esprit de cour, et, cependant, malgré son malheureux faible pour Bel-Accueil, Mérencolie, Faux-Semblant et autres personnages de même farine, comme il chante gentiment, au premier
soleil !
Les fourriers d'été sont venuz Pour appareiller sou logis, Et ont fait tendre ses tappis De fleurs et verdure tissuz
En estendant tappis veluz De vert herbe par le pais, Les fourriers d'été sont venuz.
Pour appareiller son logis...
Certes, cette poésie n'est pas populaire, mais les images en sont naturelles et le peuple saurait les goûter. D'autres poètes, moins connus, se sont peutêtre rapprochés davantage encore du grand modèle :
Hellas ! Qu'elle est à mon gré, Celle que je n'ouse nommer, Hellas ! qu'elle est à mon gré.
Celle que je n'ouse dire !
L'autre jour jouer mallay
En marchant hi verdure; Trouvay la belle en ung pré, Sur l'herbe qui point dure (qui pousse droite).
D'amours faisoit ung chappelet : (couronne) Vraj' Dieu ! qu'il estoit bien fait !
Par amour luy demanday,
Et elle me l'octroj'e (1).
On a ici comme une transition entre l'art des savants et celui des humbles. Cette simple fleurette, à coup sûr, n'est pas venue en serre chaude.
Les doctes ne craignaient donc pas de s'abreuver de temps à autre à la source populaire, et volontiers ils allaient y reprendre des forces. Le peuple, de son côté, s'affinait à leur école. Il leur demandait de nouveaux thèmes, sans rien abandonner toutefois de l'ancien trésor.
Nos plus anciennes chansons d'amour datent probablement de cette époque et de l'âge qui suit. Quant à nos chants satiriques et facétieux, la plupart dérivent des fabliaux, ainsi que cette abondance de dictons sur les femmes coquettes, les moines, les maris trompés qui font de temps immémorial les délices de nos veillées de campagne. Les lettrés oublient facilement ou méprisent ce que leur ont légué leurs devanciers. Ils s'appauvrissent volontairement : il leur faut du nouveau à tout prix. Le paysan au contraire acquiert sans cesse, ramasse tout et n'a garde d'égarer rien. S'agit-il d'un objet sans valeur, au bout de cent ans et plus, on le retrouvera dans l'afmoire de ses petits enfants.
Les promoteurs de la Renaissance étaient, pour la plupart, gens d'esprit et de talent. Quelques-uns
(1) Gaston Paris. Chansons du XY' siècle, citées plus haut.
frisèrent le génie. Cependant leur tentative aboutit, en définitive, à une sorte de déviation du tempérament français. Ils avaient raison de réagir contre la plate routine des imitateurs de Marot et de Saint- Gelais ; ils voulaient doter notre poésie de formes nouvelles, plus hautes et plus dignes ; c'était une noble ambition. Mais pourquoi ne pas remonter directement aux sources, pourquoi s'adresser à l'étranger quand on avait, dans le pays même, des modèles tout aussi surs, sinon aussi parfaits ? S'ils avaient pris la peine de relire nos poèmes du moyen-âge, ils y auraient trouvé le sublime qu'ils cherchaient, un peu mêlé à coup sûr, et plein de rudesse dans sa primitive simplicité, mais enfin le sublime, et la tradition nationale ne se fût pas interrompue. Par malheur, comme tous leurs contemporains, ils ignoraient ces monuments de notre vieille littérature dont le souvenir même s'était perdu, et, s'ils les avaient connus, peut-être les eussent-ils tout simplement taxés de barbarie.
L'antiquité classique, comme un vin trop généreux, leur était montée au cerveau. Ils s'étaient grisés de Grec et de Latin et auraient rougi de rien devoir à leurs naïfs devanciers. Avec Ronsard, ils faisaient profession d'avoir " style à pari, sens à pari, œuvre à pari. »
Ainsi se consomma peu à peu le divorce entre la littérature érudite et la littérature populaire inébranlablement attachée à ses humbles origines.
« Sans l'imitation des Grecs et des Romains, » dit Joachim du Rellay, dans sa Défense el Ilhistralion de la Langue française, qui fut comme le manifeste du nouveau parti « nous ne pouvons donner à nostre « langue l'excellence et lumière des autres plus
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« fameuses.... L3' doncques et rely premièrement, « ô poète futur, fueilette de main nocturne et jource nelle les exemplaires Grecs et Latins, puis me « laisse toutes ces vieilles poésies Françoises aux « Jeux Floraux de Toulouse et au Puy de Rouen : « comme rondeaux, ballades, virelais, chants roj^aux « chansons et autres telles espiceries, qui corrom- « peut le goust de nostre langue, et ne servent sinon « à porter tesmoignage de nostre ignorance. Jette. « t03' à ces plaisans épigrammes, non pas comme « font aujourd'hui un tas de faiseurs de comptes « nouveaux, qui en un dizain sont contens n'avoir (( rien dit qui vaille aux neuf premiers vers, pource veu qu'au dixième il y ait le petit mot pour rire : « mais à l'imitation d'un Martial ou de quelque « autre bien approuvé si la lasciveté ne te plaist, « mesle le profitable avec le doux. Distile, avec un « style coulant et non scabreux, ces pitoyables élé- « gies, à l'exemple d'un Ovide, d'un Tibulle et d'un « Properce, y entremeslant quelquefois de ces '( fables anciennes, non petit ornement de poésie. « Chante-moy ces odes, incogneues encore de la « Muse Françoise, d'un lue bien accordé au son « de la lyre Grecque et Romaine, et qu'il n'y ait (.( vers où n'apparaisse quelque vestige de rare et ft antique érudition... Sur toute chose, prends garde « que ce genre de poëme soit élongné du vulgaire, « enrichy et illustré de mots propres et épithétes « non oisifs, orné de graves sentences, et varié de « toutes manières de couleurs et ornemens poëti- « ques : non comme un Laissez la verde couleur, « Amour avec Psyché, 0 combien est heureuse, et « autres tels ouvrages, mieux dignes d'estre
(( nommez chansons vulgaires qu'odes ou vers « lyriques. »
Et ailleurs quel anathèmc il jette aux poètes en retard !
« Je supplie à Phœbus apollon, que la France « après avoir esté si longuement stérile, grosse de « luy, enfante bientôt un poète, dont le lue, bien « résonant face taire ces enrouées cornemuses, non « autrement que les grenouilles, quand on jette une « pierre en leur marais. »
On le voit, la question est nettement posée, la guerre déclarée en bonne forme. N'allons pas trop loin pourtant. Ce sont là propos de néophyte, tout échauffé encore de sa conversion récente. Il en faut rabattre.
xMalgré du Bellay, on continua de chanter à la vieille mode, témoin cette romance que je choisis entre cent autres et qui, dans sa forme à demi populaire, garde quelque chose des grâces d'autrefois.
Je m'en vais par le monde A la plnie et au vent,
(M amour), Ponr chercher ma mignonne,
(Hélas !) Celle que jaime tant.
Or l'ay-je tant cherchée, Qu'à la fin l'ay trouvée
(Mamonr), Le long d'une vallée,
(Hélas !) Tout auprès dun verd pré.
Je lui ay dit : Doucette Où vas-tu maintenant / (M'amour),
Men vais rendre nonette
(Hélas '.) En un petit couvent.
Puisque d'aultre que moi Vous êtes amoureux,
(M'amour;, Qui faict qu'en grand esmoy
(Hélas !> Mou cœur soit langoureux.
Hélas ! toute vestue Je serai de drap noir,
(Mamouri, Monstrant que despourvue,
(Hélas !) Je vis en désespoir... etc. (1).
C'est ainsi que, dans son recueil des Chants populaires de la Franche-Comté, Max Buchon a pu donner comme venant du peuple, la belle Jauly qui n'est qu'une poésie de la Renaissance, arrangée par Désaugiers (2).
Voici la Pentecôte.
Belle Jauly.
La fraise est à mi-côte
Du bois joli.
Déjà roses nouvelles
Ont refleuri.
C'est le temps où les belles
Changent d'ami.
(1). Le Recueil de toutes sortes de chansons, nouuelles, rusticques & musicales. & aussi ceulx qui sont dans la deploraUon Venus. A Lyon, par George Poucet, M. D. L. Y. In-12, 1557.
(2). On sait que Max Ruchon ne sest pas gêné pour introduire dans son recueil (Paris. Sandoz et Fischbacher, 1878, in-12>, diverses poésies qu on peut lui attribuer à lui- même, comme les Foins., les Voituriers de marine, les Quenouilles.
Changerez-vous le vôtre.
Belle Jauly ?
— Non, je nen veux pas d autre
Que mon ami.
Le temps fane la rose,
La fraise aussi ; Il change toute chose,
Mon cœur nenni.
A tout prendre, Ronsard lui-même n'est point du tout le pédant qu'on imagine. Lorsqu'il est descendu de son trépied, il se montre familier et bonhomme ; on l'aborde facilement. Sa poésie même, en dépit des infdtrations grecque et romaine, garde un goût de terroir. Il n'a pas rompu sans retour avec le passé gaulois, et à de rares, trop rares moments, il atteint le comble de l'art, la perfection dans le naturel.
Loin d'être latiniseur et grécaniseur à outrance, il plaide pour le vieux langage. « Tu sçauras, recommande-t-il dans son Abrégé de V Art poétique, « dextrememcnt choisir et approprier cà ton œuvre « les mots plus significatifs des dialectes de nostre « France, quand mcsmement tu n'en auras point de « si bons ny de si propres en ta nation, et ne se « faut soucier si les vocables sont Gascons, Poitevins, « Xormans, Manccaiix, Lionnois ou d'autres pais, « pourveu qu'ils soient bons, et que proprement ils « signifient ce que tu veux dire sans affecler par (( trop le parlé de la cour, lequel est quelques fois « très mauvais pour eslre le langage de Damoiselles « el jeunes gcnlils-hommes qui font plus de profes- « sion de bien combattre que de bien parler. »
D'Aubigné raconte (1) qu'il recommandait à ses disciples l'emploi des anciens termes. « Mes enfants, « deffendez vostre mère de ceux qui veulent faire « servante une damoyselle de bonne maison. »
On sait, d'autre part, quel était le goût de Montaigne, un indépendant, il est vrai. « La poésie « populaire et purement naturelle a des naïfvetés et tf des grâces par où elle se compare à la principale « beauté de la poésie parfaicte selon l'art, comme « il se veoid ez villanelles de Gascoigne et aux « chansons qu'on nous rapporte des nations qui « n'ont cognoissance d'aulcune science ny mesme (( d'escripture ; la poésie médiocre qui s'arreste « entre les deux est desdaignée, sans honneur et « sans prix. »
Quant à Rabelais et aux petits conteurs qui marchent à sa suite, depuis Des Périers jusqu'à Béroalde et à Noël du Fait, ils sont encore tout nourris de la siibstantificqiie moelle populaire.
Malgré tout cependant, il est facile de voir que le courant n'est plus de ce côté. Un souffle nouveau a passé par le monde, de nouveaux horizons apparaissent, bien des fleurs sont déjà fanées, qui ne refleuriront que plus tard, si elles refleurissent.
Quelques écrivains de Ubre génie suivent encore (( la bonne voie naturelle », Régnier, par exemple, qu'on ne saurait oublier en pareil sujet, ou bien l'auteur de la Belle Gabrielle, cet Henri IV, si alerte, si primesautier, si Français pour tout dire, qui, dans une de ses lettres à la belle Corisande, par-
(1) Voir lavertissement de : Les Tragiques, par Théodore Agrippa d'Aubigné. Nouvelle édition revue et annotée par Ludovic Lalanne. Paris, P. Jannet, 1857, in-lG.
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lanl d'un aimable site, en résume ingénument le charme en cette naïve exclamation : « Ah? qu'il y fait bon chanter ! »
Peine perdue. Voici venir le grand siècle, le siècle de la discipline.
On a peine à comprendre que nos classiques, à commencer par Malherbe, le précurseur, pour finir à Boileau, l'austère législateur du Parnasse, aient à ce point méconnu Ronsard et son école. Au fond ils s'inspiraient des mêmes idées. Seulement Ronsard, on l'a vu, était moins étroit, plus dégagé de préjugés, infiniment plus maladroit aussi, disons-le bien vite. Il avait à frayer une nouvelle route, à tailler en pleine forêt vierge ; il fit de son mieux. Il avait à frayer une nouvelle route, à tailler en pleine forêt vierge ; il fit de son mieux. Il est rare qu'une grande réforme politique ou littéraire réussisse du premier coup ; la victoire une fois acquise, on oublie facilement ceux qui l'ont préparée.
Et cette fois, c'était bien la victoire, une victoire incontestable et incontestée. Il est permis de regretter que nos grands écrivains de l'époque Louis XIV aient eu si complètement raison ; on ne peut que s'incliner devant leur génie. Le contester un instant serait puéril. Je ne l'essaierai pas. Peut-être cependant, moins exclusifs, eussent-ils été plus grands encore, s'il est possible. Quel parti un homme comme Corneille n'aurait-il pas tiré de nos vieilles légendes, s'il les avait bien connues !
Il ne les connaissait pas, et c'est à l'Espagne qu'il
demanda le sujet du Cid, à Rome, à la Rome de
Lucain et de Sénèquc, qu'il emprunta ses modèles.
L'esprit gaulois ne mourut pas. Il est immortel. Il
brilla même d'un incomparable éclat avec Molière, avec La Fontaine, avec le Racine de la délicieuse bouffonnerie des Plaideurs, même avec ce Boileau dont Voltaire a si bien dit qu'il ne faut pas trop médire. Mais il s'écarta de plus en plus de la forme populaire. A la spontanéité ingénue, à la barbarie, si l'on veut, des premiers âges, se substitua insensiblement je ne sais quoi de parfaitement noble et de superbement orné. Une merveilleuse rhétorique s'introduisit; les poètes devinrent orateurs.
Encore une fois, admirons. C'est une belle chose assurément que la colonnade du Louvre. L'ordonnance en est pompeuse et magnifique, mais les oiseaux n'oseraient s'y poser, et un petit chant d'oiseau, en pleine campagne, au bord des eaux courantes, a bien aussi son charme. Aucun rossignol n'a fait son nid dans la perruque du Grand Roi (1).
Le XVIIIe siècle a généralement dans le monde des poètes une assez mauvaise réputation. Il est philosophique, réformateur, déclamatoire, sceptique, fort libertin, passablement grivois, vers la fin surtout. Il n'est guère poétique.
On se le représente volontiers comme un de ces vieux messieurs, politique aimable ou fin diplo-
(1). On m'excusera de glisser si rapidement sur le XVIP siècle. Il mérite une place à part, la première peut-être, dans toute histoire de la littérature française, mais au point de vue qui nous occupe, il est à peu près stérile. Signalons pourtant les chansons de Gaultier-Garguille, tout à fait peuple celui-là, mais qui n'a emprunté à l'art populaire que ce qu'il a de plus bas et de moins recommandable. Les Noêls Bressans du conseiller Brossard de Montaney et de lavocat Borjon se lisent encore avec agrément. Ils contiennent plus dun trait de nature et par dessus tout de précieux renseignements sur les moeurs et coutumes de lépoque. Mais c'est purement œuvre de lettré.
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mate, qui, parfaitement désabusés de toute chose, bien que fort respectueux..., en apparence, des pouvoirs établis, ont besoin d'un brin de polissonnerie pour s'émoustiller. Ne leur parlez pas des petites fleurs des champs, des ruisseaux, des roses et du temps joli. Ils ne s'indigneraient pas : ils n'en ont plus la force ; ils ne daigneraient même pas sourire. C'est tout au plus s'ils se laisseraient aller à hausser doucement les épaules, avec de charmants airs de l'ancien Régime.
Pourtant ce siècle qui, somme toute, a été celui des grands élans intellectuels et de l'émancipation de l'esprit humain, ce siècle pratique et prosaïque par excellence, a imaginé la féerie la plus exquise, la plus imprévue, la plus idéale qui fût jamais. Voici Greuze qui s'attendrit sur la cruche cassée, mal irréparable ; voici Lancret, l'ami des belles filles ; Boucher, le peintre attitré des déesses bien en chair et point bégueules ; Fragonard qui sait le chemin du bois enchanté ; Watteau enfin, de tous le plus inspiré, le plus fantaisiste, le plus délicieusement fou, qui, sur des galères dorées, emmène à Cythère les pèlerins d'amour.
Ah ! pauvres pèlerins, n'auront-ils point une chanson pour calmer leur peine, une pauvre petite chanson qui s'en aille jusqu'à la lune et jusqu'aux étoiles, et leur mette au cœur un peu de rêverie ? M. de Voltaire a été requis de les accompagner. Mais il a tant de choses en lètc et de si diverses ! Il lui faut écrire à la fois à Berlin, à Londres, à Pétersbourg. Il spécule, il trafique, il écrase l'Infâme. Saint-Lambert, Gentil-Bernard, Roucher, Léonard, d'autres encore, ont essayé leurs pipeaux. Mon
WBi-IOTKECA .2^sviôn?i8
Dieu, que cela est médiocre î Les pèlerins ne sont pas contents.
Voici pourtant qu'une voix jeune et fraîche, un peu aigrelette et menue, se fait entendre. C'est celle du sieur Favart, un simple comédien que le maréchal de Saxe a daigné... tromper.
Annette, à l'âge de quinze ans, Est une image du printemps ; C'est l'aurore dun beau matin
Qui ne veut naître
Et ne paraître
Que pour Lubin,
Son teint bruni par le soleil
Est plus piquant et plus vermeil ;
Blancheur de hs est sur son sein
Mouchoir le couvre
Et ne s'entrouvre
Que pour Lubin.
Sa bouche appelle le baiser.
Son regard dit qu'on peut oser ; Mais tout autre oserait en vain,
C'est une rose
Qui n'est éclose
Que pour Lubin (1).
(1). Favart. Annette et Lubin. — On trouve clans la même pièce une adaptation d'un thème bien connu, qu'on ni"a souvent donné comme populaire :
Il était une fille,
Une fille d'honneur,
Qui plaisait fort à son seigneur,
En son chemin rencontre... etc.
Voir aussi dans la Rosière de Salenci (Paris, Ballard, 1769, in-8). les jolis couplets du régisseur et de Colin :
La rosée est moins fraîche Un beau jour moins serein.
C'est la fleur de la pêche...
Qui colore son teint... etc.
LA POl^SII-: 1H)1'U1>AI1{K loi
N'3' a-t-il pas là, à travers rafTétcrie obligée, comme un écho lointain de la véritable poésie des champs? Favart a le sentiment de la chanson populaire, beaucoup plus (|ue son confrère Vadé qui croit être i)euj)le et n'est que canaille. 11 est presque seul, dans le monde à la mode, à se rappeler les airs d'autrefois.
En revanche, la province, toujours un peu en retard, continue à chanter à sa guise, naïvement, simplement, à la bonne franquette ; et comme le patois est presque toujours sa langue de prédilection, elle n'a garde de tomber dans le raffinement cher aux abbés de cour et aux petits-maîtres. Il semble qu'ici la forme emporte le fond. Certains onguents ne vont pas à tous les pots, et certains idiomes ne peuvent exprimer qu'un ordre déterminé de sensations. Si, en patoisant, on ne saurait beaucoup élever la voix, on est forcé du moins d'être toujours simple et naturel. Allez donc déclamer dans la langue même du peuple. 11 vous rirait au nez.
Il y a un peu de tout parmi les tenants du vieux langage et des vieilles idées : quelques gentilshommes, des abbés, un organiste, un académicien, voire même un épicier cpii, hors de l'épicerie, ne voit point de salut (1). Mais ce qui frappe d'abord dans ce mouvement provincial, c'est une sorte de
(1). Blanc La Goutte, l'auteur un peu trop vanté peut-être à Grenoble du Grenoblo incdhcrou. — Voir surtout l'abbé Favre, en Languedoc ; Saboly, Helaud de la Belaudière, en Provence ; — La Monnoye, ne Bourgogne : Despourrins, en Béarn, etc.. etc. Chacun de ces auteurs mériterait une notice à part. Je dois me borner à citer leurs noms.
Voir aussi les complaintes de Moncrif. — L'auteur des Chats avait entrevu le parti qu'on peut tirer de la poésie populaire. II n'était pas assez poète pour mener à bonne fin sa tentative.
résurrection d'une des formes les plus anciennes et les plus curieuses de la poésie populaire, le Noël. Qu'on ne s'y trompe pas cependant : comme le Charlemagne de la Chanson de Roland si bafoué ensuite par les Gestes de la Décadence, le Noël ne renaît un instant que pour mieux mourir. Il finit dans la parodie.
Sans doute Saboly a encore bien du charme et de l'ingénuité. Mais La Monnoye, le « Bourguignon salé », n'est naïf qu'à la surface. 11 se moque et ne s'en cache guère. Nullement impie d'ailleurs, irrévérencieux tout au plus. Cette grande liberté est dans les vraies traditions de l'église catholique. A force de fréquenter les saints, on finit par se familiariser avec eux ; au besoin on ira jusqu'à leur taper un peu sur le ventre (pardon de l'expression). Ils ne s'en fâchent pas et le bon peuple est édifié. Il n'y a aucun scandale.
11 semble tout à fait charmant, cet art archaïque, moitié goguenard et moitié dévot, tout imprégné encore des malices du bon vieux temps. Qu'est-ce donc cependant ? Une simple distraction d'érudit en belle humeur, une goguette de parfait lettré. Il vient de trop loin pour être tout à fait sincère et ne saurait prétendre représenter l'esprit du temps.
Qui donc nous donnera le mot, nous dira le secret de ce XVIII^ siècle si compliqué, si frivole et si sérieux, si étrangement pédant avec de si vrais retours vers la nature ?
Écoutez :
Y avait dix filles dans un pré, Toutes les dix à marier,
Y avait Dine,
Y avait Chine,
LA POÉSIE POPULAIRE lO;j
V avait Suzette et Martine
Ah ! Ah ! Catherinette et Catherina !
Y avait la jeune Lison
La comtesse de Monthazon, Y avait Madeleine Et puis la Dumainc !
Le fils du roi vint à passer,
Regarda Dine,
Regarda Chine, Regarda Suzette et Martine.
Ah ! Ah ! Catherinette et Catherina!
Regarda la jeune Lison, La comtesse de Montbazon,
Regarda Madeleine,
Sourit à la Dumaine.
Puis il nous a saluées.
Salut, Dine,
Salut, Chine, Salut à Suzette et Martine, Ah ! Ah : Catherinette et Catherina !
Salut à la jeune Lison A la comtesse de Montbazon,
Salut à Madeleine,
Baiser à la Dumaine.
Et puis il nous a donné.
Bague à Dine,
Bague à Chine, Bague à Suzette et Martine Ah ! Ah ! Catherinette et Catherina !
Bague à la jeune Lison A la comtesse de Monbazon,
Bague à Madeleine
Diamant à la Dumaine.
Puis il nous mena souper.
Pomme à Dine, Pomme à Chine,
Pomme à Suzette et Martine.
Ah ! Ah ! Catherinette et Catherina !
Pomme à la jeune Lison A la comtesse de Montbazon.
Diamant à la Dumaine.
Puis il nous fallut coucher.
Paille à Dine,
Paille à Chine, Paille à Suzette et Martine.
Ah ! Ah! Catherinette et Catherina !
Paille à la jeune Lison A la comtesse de Montbazon,
Bon lit à la Dumaine.
Puis il nous a renvojées
Renvoie Dine,
Renvoie Chine, Renvoie Suzette et Martine Ah ! Ah : Catherinette et Catherina !
Renvoie la jeune Lison A la comtesse de Montbazon,
Garda la Dumaine (1).
On s'est demandé souvent où était la poésie du XVIIIe siècle. Lh ! mon Dieu, elle est là toute entière, dans ces chansons moitié littéraires, moitié paysannes, où éclate le libre esprit de la Régence dans ces complaintes follement amoureuses, légères, promptes à s'envoler, qu'a dû soupirer bien souvent, en s'accompagnant de la mandoline, au clair de la lune, le Pierrot de ^Yatteau.
Cette fois le poète populaire, affiné par la fréquentation des messieurs de la Ville, a dépassé ses grands confrères.
(1). Voir : La Bohême galante, par Gérard de Nerval. Paris, Michel Lévy, frères, 1855, in-18.
LA POKSIi: POPULAIRI-:
Mais la décadence est proche, un pas de plus, et on est en dehors de la tradition, c'est-à-dire de la poésie : Bergère, surveillez vos blancs moutons. Ils pourraient vous mener très loin (1).
(1). Pour être tout à fait juste envers le siècle de l'Encyclopédie, notons que nos recherches actuelles viennent en ligne directe de l'enquête universelle qu'il a instituée.
Cette étude a été publiée, pour la première fois, dans la Revue encyclopédique du 15 décembre 189^ (m 97).
Noël approche avec sa piété naïve, son mysticisme ingénu, ses boudins et sa poêle à frire. En cette nuit merveilleuse où, dit-on, les animaux parlent, entendrons-nous autre chose que le sempiternel noël d'Adam ? Dans la voix des cloches de campagne, délicieusement épandues sur les plaines de neige, les tranquilles étangs, les bois endormis, ne nous reviendra-t-il pas un écho des vieilles cantilénes qui bercèrent notre première enfance ? Je me souviens qu'à Bourg, autrefois, l'organiste de la cathédrale, le père (irégori, ne manquait pas d'atlac[uer à la messe de minuit le gras cantique : Noyé, noyé est venu. Et c'était un ravissement. L'air est tout à fait villageois, un i)eu simplet. Ne convient-il i)as à Celui qui voulut naître dans une étable, que Tàne et le bœuf réchauffèrent de leur haleine ? Aucune pompe ici. Nul ressouvenir d'opéra. Cela est sans
110 LÉGENDES ET TILVDITIOXS
prétention, alerte, agreste et joyeux, comme un chant de nourrice, comme une complainte de paysan. Et la Vierge s'en contente, et l'enfant sourit.
C'est qu'il y sl un charme infini dans ces rustiques compositions qu'anime un souffle de foi sincère, où la familiarité, parfois excessive, ne nuit jamais au respect, et qui sont comme le dernier témoignage d'un état d'âme aujourd'hui, hélas ! disparu.
Autour de la crèche, aux pieds du Sauveur qui vient de naître, s'est lentement formée toute une littérature ingénue, balbutiante, presque enfantine que, semble-t-il, l'âne et le bœuf auraient pu comprendre et qui, pour être sans art, tout au moins sans artifice, ne manque ni de saveur ni de caractère. N'est-ce pas le cas de se retremper, pour un instant, à ces sources fraîches encore, toujours bienfaisantes ? N'y aurait-il pas plaisir à feuilleter, au hasard de la découverte, quelques-unes de ces innombrables Bibles de Xoëls nouveaux, jadis imprimées par les Garnier, les Oudot de Trojxs, les Ballard de Paris, les Chavance de Lyon, les Olivier du Mans, etc., que les collectionneurs se disputent et qu'on ne retrouve qu'à grand' peine en un logis de pauvre, enfouies sous la poussière, jaunies, maculées, usées par les mains de plusieurs générations, bien humbles, bien modestes, d'autant plus vénérables ?
On a beaucoup disserté sur l'origine du mot iVoéV. S'agit-il, comme le veut Ménage, d'une corruption de natale ou nalalis dies, ou du vieux cri dont nos ancêtres saluaient l'arrivée d'un personnage de marque, ou encore, par aventure, de tout autre chose ? Peu importe, en vérité. La question est de
mince importance et cette ériuUtion spéciale n'a rien qui enlève.
Quant à l'origine des noëls eux-mêmes, on s'accorde assez généralement à la retrouver dans les drames liturgiques du moyen âge où nos simples aïeux satisfaisaient à la fois, à peu de frais, leur piété naturelle et bonne enfant et leur goût instinctif pour le théâtre. C'étaient, on le sait, avec toutes les pompes de l'Eglise, de véritables représentations scéniques en miniature. Le profane s'y mêlait au sacré. L'agrément n'y manquait pas, ni la mise en scène. Parfois l'officiant lui-même jouait rôle d'acteur. D'autres prêtres se transformaient en rois mages ou en bergers. Les petits clercs se trouvaient là tout à point pour représenter les anges, et le bon peuple faisait l'office du chœur antique. Chacun avait son emploi. Tout le monde était satisfait.
M. Marins Sepet, après de M. Coussemaker^ a donné, dans son Drame chrétien (1), de curieux spécimens de cet art primitif d'où sont apparemment sortis les mystères d'abord, puis les pastorales delà Nativité en langue vulgaire (jui firent si longtemps la joie de nos campagnes et ne sont en somme que des noëls en action.
A la veille du xvii*' siècle on jouait encore avec grande pompe et appareil à Villars-en-Bresse, à la messe de minuit, la visite des pasteurs de Judée en Bethléem. M. Cénac-Moncaut a retrouvé un petit drame du même genre dans la Haute-Garonne. AL l'abbé Paul Terris, à qui nous devons une très longue et très consciencieuse étude sur la littérature
(1) Le Drame chiétieii au Moven-Age, par Marias Sepet. Paris, Didier et C", 1877, in-12.
noélique, a relevé les traces d'un autre dans les registres de l'église d'Apt. Autant de vrais noëls, amplifiés seulement pour la circonstance.
Et que ne pourrait-on glaner dans les proses latines du moyen âge ? N'est-ce pas un noél encore, et le plus charmant, le plus délicieux de tous, que cet hymne du bienheureux Jacopone de Todi, digne pendant du Stabat mater dolorosa 9
Stabat mater speciosa.
Juxta fœnum gaudiosa.
Dum jacebat parvulus.
Cujus animam gaudentem, Laetabundam et ferventem Pertransivit jubilus.
O quam laeta et beata
Fuit illa immaculata.
Mater unigeniti !
Quae gaudebat et ridebat, Exultabat cum videbat Nati partum inchti...
Mais à quoi bon chercher midi à quatorze heures, comme c'est un peu, me permettra-t-on de le dire, le défaut mignon de nos folkloristes, et faut-il tant de façons pour expliquer le besoin tout naturel qu'on éprouve de chanter, — fût-ce à l'église ? Nous ne sommes plus, Dieu merci, à ce beau temps des nnihes solaires où nous apprîmes un jour, à notre grande stupéfaction, que le petit Poucet était cousin germain de la Grande Ourse.
Examinons donc, sans plus tarder, ce rustique trésor. Entrons au cœur de cette art naïf. Nous le verrons suivre la loi commune, timide et balbutiant d'abord comme l'enfance, arriver à la jeunesse,
Yirax NOKLS 113
s'enhanlir peu à peu, grandir, prendre des forces, s'épanouir un beau jour en riche floraison, puis décliner, tomber graduellement sur la pente de l'enflure et dupédantisme, s'afîaisser enfin en pleine décadence. C'est l'histoire de bien d'autres littératures, plus ambitieuses.
Peu de chose au début : un petit poème d'Adam de Le Haie, quelques pièces éparses ça et là, rien de très saillant.
Au xyc siècle, la moisson est déjà plus abondante. Nous avons à l'Arsenal un manuscrit du temps de Charles VII, à la Bibliothèque nationale un autre qui, la suscription en fait foi, appartint au bon roi Louis XII. Les érudits, j'imagine, nous en rendront un jour tout au moins quelques passages. Il faudrait surtout tenir compte ici du beau cantique qu'a publié M. Damase Arbaud, dans ses Chants populaires de la Provence, (1) et qu'il attribue au troubadour Raymond Féraud, l'auteur de la Vie de saint Honorai. J'aimerais à en citer une ou deuxstrophes.
Mais l'espace nous est mesuré et le xvr' siècle nous appelle, le xvie siècle, qui fut vraiment l'âge d'or des nocls. Le puissant souffle de la Renaissance a pénétré jusqu'aux humbles — Et exaltavit luuniles. — Il leur a donné une voix plus forte et plus assurée, les a fait chanter gaiement et clairement pour la gloire de Dieu. S'ils n'ont pu échapper tout à fait aux défauts de l'épotiue, la préciosité et la mignardise, du moins, leur foi aidant, ont-ils pu
(1) Chants populaires de la Provence recueillis et annotés jiar Damase Arbaud, correspondant du Ministère de l'Instruction l)ublique pour les travaux historiques, etc. Aix, Makaire, 18G2- 18G4, 2 vol. in-12.
garder intacts ce trésor d'ingénuité, cette naïveté sans prix, cette sincérité adorable d'où vient leur charme. Quelques ornements de goût mondain n'étaient pas pour déplaire en pareil sujet. Pouvaiton faire au divin poupon une bercelonnette trop fleurie, amener de trop loin, pour l'égayer, trop d'oiselets de mille couleurs? Epargner les dentelles et les broderies, en un temps où on les prodiguait et où elles étaient d'un travail si fin et si délicat, c'eût été trahir.
Ici les noms se pressent : Lucas Le Moigne, Laurent Roux, Crestot, Jean Daniel, dit maître Mitou, Samson Bédouin, Barthélémy Aneau, Jean Fauveau,' Jean de Mesle, etc. Le bon Poitevin Le Moigne vient en tête, et il fait bon l'entendre chanter :
Mes où s'en allé nau, Nau, nau et Nollet nau?
^'iend^a-t-il point ceste année ?
Nau, nau.
Et je crois qu'il est malade, Ou bien quil est prisonnier.
Il fault faire une ambassade, ^'eoir son le pourra trouver.
Il faut très tous l'appeler :
Xau, nau, et Xollet nau.
Il viendra à la pipée.
Savez-voTis qui le retarde
Si longuement à venir ?
Il fait faire sa moutarde.
C'est pour nous en départir... (1)
(1) Xoèls de Lucas Le Moigne, curé de Saint-Georges du Puv
La Ciarde. en Poitou, publiés sur l'édition gothique par là
Société des Bibliophiles françois.... Paris, imprimé par Ch La-
f "^^'. """/f '^^ caractères de la Société des Bibliophiles françois, 1860, in-16. / . .
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N'y a-t-il pas là un fonds de joycusctc gauloise ? Et l'on pouirait citer aussi plus d'un plaisant couplet de maître Mitou. Mais, je ne sais pourquoi, je préfère les anonymes. Quelle vive allégresse en ces quelques vers :
Laissez paistre vos bctes.
Pastoureaux, Par monts et par vaux Laissez paistre vos bêtes Et venez chanter nau.
J'ai ouï chanter le rossignô,
Qui chantait un chant si nouveau,
Si bon, si beau,
Si résonneau 1 Il m y rompait la teste,
Tant il preschait
Et caquetait.
Adonc prins ma houlette Pour aller voir Naulet,
D'autres fois, c'est la note tendre qui domine, un peu mignarde, j'en conviens, mais si charmante :
Noël nouvelet, Noël chantons ici.
Dévotes gens, crions à Dieu merci.
Chantons Noël pour le roi nouvelet.
Quand m'éveillai, ayant assez dormi, J'ouvris les yeux, vis un arbre fleuri Dont il sortait un bouton vermeillet.
Quand je le vis, mon cœur fut réjoui.
Car grand'loeauté resplendissait en lui.
Comme si^leil levant au matinet.
D'un angelet après les chants ou'is, Qui aux pasteurs disait : Partez d'ici, En Bethléem trouverez l'agnelet.
En Bethléem Marie et Joseph vis.
L'âne et le bœuf près de lenfant au lit. La crèche était au lieu dun bercelet.
Létoile y vis qui la nuit éclaircit, Qui dOrient d où son éclat jaillit.
En Bethléem les trois rois amenait,
Lun portait l'or et l'autre offrait la myrrhe, Et lautre encens qu'il faisait bon sentir. Du Paradis semblait le jardinet.
Et le bon Noél, en sa grâce légère, un peu traînante, s'en va ainsi, sans compter les couplets, sans se douter qu'il puisse ennuyer un Instant. Je vous fais grâce du reste. Mais alors, comment ne pas citer cette jolie chose, trop peu connue :
Entre le bœuf et làne gris.
Dors, dors, dors, le petit fils.
Mille anges divins,
Mille séraphins
Volent à lentour De ce grand Dieu d'amour.
Entre les deux bras de Marie Dors. dors. dors, le fruit de vie :
Mille anges, etc.
Entre les roses et les lys.
Dors, dors, dors, le petit fils.
Mille anges, etc.
Entre les larrons sur la croix.
Dors, dors, le Roi des Rois ;
Mille Juifs mutins.
Cruels assassins,
Crachent à lentour De ce grand Dieu damour.
VIKl'X NOKLS 117
Voilà, ou je me trompe fort, un revirement du plus bel efï'et, qui est d'un artiste. Mais continuons.
Les Evangiles apocryphes, si étrangement poétiques, d'une inspiration presque enfantine, parfois très haute, délicieuse toujours, n'ont pas manqué de laisser trace en ces compositions d'un art primitif encore, raffiné déjà par bien des côtés :
Saint Joseph avec Marie, Tous deux s'en vont voyager.
Saint Joseph avec Marie, eh !
Noël, Noël !
Tous deux s'en vont voyager, Noël, Noël, alléluia !
Arrivés dans la bourgade, Nul ne les veut retirer...
Ny eut quune pauvre veuve, Dans rétable à les loger...
— Grand merci, la Marguerite, De l'honneur que tu nous fais...
Jamais toi ni ta famille,
De rien vous ne manquerez...
Malheureusement, l'art populaire, comme tous les autres, est sujet à se gâter. Il ne sut pas longtemps se maintenir à ces modestes et sereines hauteurs. Déniaisé, i)lus éduqué, il devint rogue, pédant, guindé. Il ne sut pas voir que le secret de sa magie était dans son innocence même. Tout puissant dans son petit milieu, son verger familial, son jardin de rêve, il i)arut grotesque lorsqu'il voulut s'attaquer aux grands confrères, lutter avec eux de science et de profondeur. La théologie lui fut fatale.
Rien de plus froid en général que ces noéls du grand siècle qui visent à l'éloquence et n'y parviennent pas. Rarement vit-on si piètre pathos :
Heureuse nuit, devant le jour première,
Nuit non pas nuit, mais parfaite lumière,
Qui toujours luit et toujours reluira,
O malheureux celui qui te dira
Doresnavaut obscure, noire et sombre,
Quand ton beau clair se rend maître de l'ombre !
Le S3'mbole fît son entrée :
Judée signifie Un changement de vie,
Judée signifie
Une confession
Humble et amère.
D'un cœur sincère,
Lequel espère
Rémission Et qui ressent la contrition.
D'autres, plus simples et moins engoncés dans leur lévite, ceux que les grands mots n'affolent pas, que la rhétorique déconcerte, se rejettent sur la gaudriole, sur la facétie, nous dirions aujourd'hui la blague. Et ce sont alors des plaisanteries à n'en plus finir, lourdes et passablement sottes, sur les couches de la Vierge, ses relations avec saint Joseph, etc.
Beaucoup de ces soi-disants cantiques s'intituleraient mieux chansons à boire. Ils jouent la naïveté, mais leur sincérité est au moins douteuse. La foi n'y est plus ; on sent que Voltaire approche.
VIKL'X \OELS 119
Joseph, en particulier, sert de plastron. Son rôle paraît étrange, un peu ridicule :
Saint Joseph, dites-le nous, Quels sentiments eûtes-vous Quand vous vîtes la grossesse De la divine Princesse?
N'en fûtes-vous point jaloux ?
Saint Joseph, dites-le nous...
Et le chœur narquois qui passe au loin, dans la nuit sans pareille, ne manque pas de souligner ce que la situation a de pénible :
Baissant les oreilles, Ces gentils galants, Tant que c'est merveille, Sen vont murmurant, Disant : C'est dommage Que ce père gris Ait en mariage La Vierge de prix...
Et on ajoute :
Joseph est hien marié A la fille de Gesse.
C'était chose bien nouvelle Que d'être mère et pucellc.
Dieu y avait opéré.
Joseph est bien marié.
La Vierge elle-même n'est pas épargnée. Les commères, comme il convient, entourent son lit après la délivrance, et leur indiscrétion est inimaginable. On veut savoir les moindres détails de l'opération :
Eûtes-vous des tranchées ? etc.
Nous avons ici un véritable petit tableau flamand, une réédition des caquets de l'accouchée, plaisante à
coup sûr, mais, on en conviendra, médiocrement édifiante.
Des innombrables noélistes de ce temps, à grand' peine en pourrait-on trouver quelques-uns qui aient conservé un peu de l'ancienne candeur. Une place pourtant doit être réservée cà l'excellent Binard, Parisien, dont on connaît encore le dialogue entre l'humble bergère et la mondaine, et aussi le récit du berger, disant ce qu'il a vu et entendu :
Ce bon père deslie
D'un cordeau neuf Un petit asne et un gros bœuf.
Affin que leur haleine saillie.
Dessus leufant Serve d'un air échauffant.
Voilà donc tout l'équipage
Quont vu nos yeux, Préparé pour le roi des cieux, A} ant ainsi son petit bagage,
Si limité.
Pour prescher Ihumilité.
Et on se reprocherait d'oublier une femme, une Lj'onnaise, Françoise Paschal, en qui se devine un rien de l'àme primitive. Elle avait pourtant bien mal débuté par d'horrifiques tragédies, Agathonphile (!), L'Amoureux extravagant, Sésostris, etc. Mais l'âge venant et le succès, j'imagine, se faisant tirer l'oreille, elle se décida à consacrer à Dieu une muse dont les hommes ne voulaient plus. Ses vers sont faibles. Ils ont du sentiment et de l'ingénuité :
L emmailloterez-vous. Madame ?
Il tremble, hélas ! Faisons du feu.
Mais pendant que le bois s'enflamme.
Que chacun lui rende son vœu.
Nous n'avons pas en abondance
Des biens pour faire des présents.
Nous en donnons à son enfance
Qui sont communs aux pauvres gens...
— Je vous donne, troupe adorable.
Un pot de beurre, un pot de lait ; Le beurre doit être admirable.
Car il ne vient que d'être fait.
— Mes facultés ne sont pas grandes ; Je vous offre, à chéri du ciel,
La plus petite des offrandes, Un pauvre petit pot de miel.
Cet accent de douce sincérité délecte et réconforte après les turlutaines de tout à l'heure. Mais on sent assez à quel point cela manque de nerf. La décadence n'est pas loin, et le reste, franchement, ne vaut pas la peine d'être nommé.
Jusqu'ici je n'ai parlé que des noëls en langue française, de ceux qui s'expriment en français, tout au moins s'essaj-ent à le faire. Il en est beaucoup aussi, et des plus charmants, en dialecte, en patois, dirai-je, au risque de scandaliser et d'indigner quelques-uns de nos meilleurs confrères. Avec ses grâces négligées, sa spontanéité naturelle, son ingénuité native, le patois était merveilleusement apte à rendre les sentiments simples des simples adorateurs de la Vierge mère et du petit Jésus. Il en a profité et c'est un charme.
De Xatalis Cordât, de Cussac-en-Velay, de l'Auvergnat Pézant, de Jean Chapelon, de Saint-p:tienne, du Provençal Brunel, il y a peu à retenir, bien qu'on pût relever, ça et là, dans leurs œuvres, d'indéniables traces de talent.
Je m'arrêterai plus volontiers à Goudouli, qui fut, on le sait de reste, un grand poète languedocien, la gloire de Toulouse. Artiste accompli, émule de Catulle et de Virgile, vrai ciseleur de vers, il n'a pas dédaigné d'écrire quelques noéls, et ce sont, en leur belle ordonnance, des pièces achevées, comparables, par plus d'un côté, à celle qu'on trouve dans les Marguerites de la Marguerite des princesses, dont je n'ai rien dit parce que leur grâee, très réelle, m'a paru un peu trop savante. Goudouli est le noéliste de l'âge classique. Plus préoccupé des artifices du langage que du fonds même de la poésie qui est le sentiment, il charme et n'émeut pas. Le petit poème suivant pourra donner une idée de sa manière :
Sur un pommier Satan posté, — nous terrassa en trompant Eve : — mais voilà Dieu qui nous relève — en effaçant le hideux péché.
Une ^'ie^ge est accouchée — dun petit enfant souriant et beau, - Dieu de toute éternité, - homme nouveau.
Dans une grange de paysan — Dieu vient goûter notre misère. — C'est là que la Vierge accomplie est — sagefemme, servante et mère. - et Joseph, le brave homme, — berce sur son sein le petit poupon.
L'homme établi, chose admirable, — sur tout ce qui est l'astre blond, - seul être parfait, petite image d'un grand monde — fut condamné quand Adam — pécha à son Dieu et au nôtre.
Avouons-le franchement. Cela est froid, rigide, compassé. On ne sent pas dans cette pièce, d'ailleurs si bien faite, l'éveil de cœur, la palpitation d'âme qui donnent à des compositions d'ordre inférieur, signées de noms beaucoup moins illustres, un charme que celle-ci n'a pas et ne saurait avoir.
Plus vibrant et plus inspiré est Pucch. chanoine d'Aix, à qui nous devons le fameux Noël des Boamians qui fit si grand bruit en son temps, presque scandale.
C'était une idée assez hardie que de représenter de vulgaires Bohémiens, des gens de sac et de corde, disant la bonne aventure à l'enfant Jésus. On clabauda. L'archevêque lui-même s'en émut. Puech s'en tira sans peine. Il se borna à représenter qu'il s'était inspiré de Lope de Vega et que Lope était couvert par la Très Sainte Inquisition. Cette habile défense ferma la bouche aux plus malveillants.
Nous sommes trois Bohémiens — qui donnons la bonne fortune ; — nous sommes trois Bohémiens — qui prenons partout où nous sommes. — Enfant aimable et si doux — donne, donne ici la croix, — et chacun te dira — tout ce qui farrivera. — Commence, Janon, — cependant
— de lui voir la main. — Tu es, à ce que je vois, — égal à Dieu, — et tu es son fils — tout adorable. — Tu es, à ce que je vois, — égal à Dieu. — né pour moi, — dans le néant. — L'amour ta fait enfant — pour tout le genre humain ; — une \'ierge est ta mère. - Tu es né sans pire,
— cela se voit dans ta main....
Ne veux-tu pas que nous disions — quelque chose à ta sainte mère ? — Ne veux-tu pas que nous lui fassions — pour le moins notre compliment •' — Belle dame, viens ici. — Nous connaissons déjà — que dans ta belle main
— il y a un grand mystère. — Tu es de sang royal — et ta maison est des plus élevées — de ce monde. — Ton Seigneur est ton fils, et ton Père est le mien. — Que peux-tu être plus ? — Tu es la fille de ton maître, — et la mère de ton Dieu.
Après Puech, à qui il convient d'accorder une certaine estime, trois noms arrivent sous ma plume que je ne prétends pas d'ailleurs mettre au même
rang, ni auréoler d'une même lumière : Brossard de Montaney, Saboly, La Monnoye.
Brossard de Montaney, conseiller au Présidial de Bourg et subdélégué de l'intendant de Bourgogne, était avant tout un homme du monde, joyeux convive, beau parleur, qui fit en son temps les délices de la société bressane, l'esprit, dit un de ses contemporains, le plus délié et le plus universel qui fût en Bresse et peut-être en France. On a de lui, avec une petite comédie assez piquante, L'Enrôlelement de Tivan, (1) des vers français propres, élégants, congruments tournés. Le tout ne dépasse pas, en somme, une honnête moyenne.
Comment cet aimable amateur, ce bel esprit de province qui visait aux grâces académiques, se transforma-t-il un beau jour en chantre rustique et sut-il parler au peuple comme s'il eût été des siens? . Comment sa muse, appétissante mais un peu menue, prit-elle soudain d'aussi formidales appas ? Il faut croire que l'air de la Bresse a des grâces particulières.
De poésie il en est peu question dans les noëls bressans, de dévotion pas davantage, mais de poulardes, de bon vin, de mangeaille, de boustifaille, ah ! c'est autre chose. On dirait le bréviaire de Gargantua.
Noël, Noël est venu. — Nous ferons la bourdifaille. — Il était bien si mal vêtu - qu'il s'en alla chez La Taille -
(1) L'enrôlement de Tivan, comédie bressane en un acte et en vers par Brossard de Montaney, conseiller au Présidial de Bourg. Nouvelle édition augmentée de deux opuscules du même auteur, revue et complétée d'après les manuscrits, traduits et annotes par Philibert Le Duc. traducteur des Noëls bressans membre de l'Académie de Lyon, illustrée par Alfred Chanut. Bourg, Gromier aîné, 1870, in-8.
VlIiUX NOELS
pour se faire un balandran (manteau) — de joli drap de Romans — pour aller voir sur le foin — lEnfant, lEnfant de la Vierge, — pour aller voir sur le foin — la Vierge avec son Enfant.
Noël frappait des mains — quand il vit dans la crèche — qu'il n'y avait qu'un peu de foin — et un peu de paille fraîche. — Il se mit à genoux — pour baiser notre Seigneur - en soufHant ses petits doigts, - qui grelo, qui grelottaient, — en soufffant ses petits doigts - qui grelottaient de froid.
La Vierge et le bon Joseph — qui enduraient de malaise, — en furent si satisfaits — qu'ils en belattaient d'aise. — Noël sortit dun sachet - du guinguet (petit vin) et des hâtelets (viandes rôties au moyen de petites broches), des risoles et du pain blanc — qu'ils mangèrent sur le foin.
Il vint quatre bergers, — et quatre jolies bergères — qui portaient des paniers — pleins de beaux fruits pour confire.... etc.
Et alors c'est devant la crèche un inénarrable défilé de tous les contemporains de l'auteur, marchands, aubergistes, etc., chacun apportant son plat. Le dénombrement est interminable. Un joli trait cependant pour finir :
Le père Bistat sait bien — aussi jouer de la flûte. — Merle fredonnera bien. - Jerrot conduira la fête. - Je porterai le Roi — boit — pour donner à chacun son droit. — Nous chanterons joliment : — Le Roi tette sur le foin.
Boron, avocat de Pont-de-Vaux et compatriote de Brossard, a moins d'exubérance, mais parfois quelque pittoresque.
Saboly est bien plus poète. Je dirai même que c'est un grand poète. Recteur de la chapellenie de Sainte-Madeleine, dans la cathédrale de Carpentras,
puis maître de chapelle et organiste, simple et bonhomme, il n'aspira jamais aux grandeurs. Son talent n'en est pas moins de très noble essence. Il a, ce qu'il est rare de trouver accouplé, l'art et la fraîcheur, la spontanéité et la science. Chez lui le métier n'a fait aucun tort à l'inspiration. Chacun de ses poèmes, qu'accompagne une musique si délicatement appropriée, est comme un drame en raccourci, très pur d'intentions, très sobre d'effet, d'exécution naïve et raffinée à la fois, parfait en son genre.
<r Quel est, dit Mistral, le recoin de la Provence, si écarté qu'il soit, où ses noèls n'aient pas pénétré ? De Briançon à Arles, de Nîmes à Antibes, furetez de toutes parts. Si vous trouvez un homme, un enfant qui ne connaisse pas au moins le Noël de VHôte, je vous achète un merle blanc, je vais le dire à Rome. »
Voyons donc ce Xoël de VHôte. Il s'impose pour ainsi dire, étant le plus célèbre. Mais ce n'est qu'une perle entre bien d'autres :
Saint Joseph. - Holà ! de lliôtel. maître, maîtresse, - valet, chambrière... X y a-t-il personne ici ? - Jai déjà frappé bien des fois - et nul ne vient. Quelle dureté !
UHôte. - Je me suis déjà levé trois fois - Si cela dure, je ne dormirai guère. - Qui frappe en bas ? Qu'estce que tout cela ? - Qui êtes vous ? Que voulez-vous '> Que faut-il faire ?
Saint Joseph. - Mon bon ami, prenez la peine - de descendre un peu par ici. - Je voudrais loger dans votre hôtel, — je suis tout seul avec ma femme.
LHôte. - Vous, vous êtes des trouble-repos. - Vous êtes de ces batteurs destrade - qui ne songez qu'à faire mal. — A Dieu soyez, ma porte est close.
Saint Joseph. - Nazareth est notre patrie. - Je ne
suis pas tel que vous me croyez. — Je suis cliarpentier ; je m'appelle Joseph. — Ma femme se nomme Marie.
L'Hôte. — Il y a ici assez de monde, je n'en veux plus.
— Dieu vous donne meilleure fortune. — Si vous m'en croyez, vous vous demanderez — où est le logis de la lune.
Saint Joseph. — Donnez-nous asile, coûte que coûte î
— Logez-nous dans quelque galetas ; — nous paierons notre repas, — comme si nous étions à table d'hôte.
L'Hôte. — Votre souper sera mal cuit. — Je crois que vous ferez maigre chère, — car, pour sûr, cette nuit, — vous coucherez dans la rue.
Saint Joseph. — Ne nous traitez pas de la sorte. — Hélas : voyez le temps qu'il fait '. — Ouvrez-nous, Si vous tardez encore un peu — vous nous trouverez morts à la porte.
L'Hôte. — \'otre femme me fait pitié — et me rend un peu plus affable. — Je vous logerai, par charité, — dans une méchante petite étable.
Quelle tendresse encore dans le noël suivant :
La saleté de cette affreuse étable — de saint Joseph souleva le cœur — Elle était si repoussante et si abominable
— que le pauvre homme en pensa tomber mort.
Le déplaisir, le tracas, la tristesse, — la puanteur, la nuit, le mauvais temps, la faim, — la soif, le froid et sa faiblesse — furent cause de cette défaillance.
La triple sueur monta sur son visage ; — de chaque poil une goutte lui tombait ; - sans la Vierge il aurait perdu courage. — Mais elle l'essuya avec son mouchoir.
Et elle lui dit : « Moi qui ai le coeur plus tendre, — je résiste à tout et je ne m'abats de rien. — Que vous soyez le premier à vous rendre, — ah ! Joseph, qu'en vont dire les gens ? »
Tout aussitôt Joseph reprit haleine. — Il se remit et parla sans tarder. — Un peu après, sans douleur et sans peine, — elle accoucha d'un très joli enfant.
Et on aimerait à entonner le joyeux cantique qu'Augustin Thierry affectionnait particulièrement :
Le temps ne nous a guère duré. — Voici la petite grange. — Le beau premier qui y entrera, — qu'il lève la petite barre. — Chantons Noél sur la musette. '"
Hélas ! mon Dieu ! le bel enfant ! - Comme il prend le sein ! — Vous diriez à votre avis qu'il meurt de faim. — Regardez comme il tette. - Chantons,... etc.
J'ai des œufs, de la farine et du lait, et même une casserole. — Si j'avais du feu^ je lui aurais bientôt fait — une bonne petite soupe. — Chantons,... etc.
L'Enfant est plus mort que vif. - Joseph fait les petits clous (grelotte de froid;. - Donnez-moi vite la pierre à feu, - l'amadou et les petites bûches. - Chantons,.... etc.
L'enfant est froid comme un glaçon ; — approchez-moi la chaufferette. - Tenez, échauffez-lui ses drapeaux, commère Guillaumette. — Chantons..... etc.
Voilà, n'est-il pas vrai, une bonne femme bien charitable, et il est à croire qu'elle aura sa récompense en l'autre monde. Ce qui fait le grand charme de Saboly, c'est la simplicité du cœur, l'ingénuité parfaite. Quelle que soit la familiarité des détails, pas un instant on ne peut le soupçonner de parodie. Tout autre est La Monnoye, le Bourguignon salé.
A première vue, cet académicien qui se plaisait à traiter des sujets tels que ceux-ci : La gloire des lettres et des armes sous Louis XIV, ou L'Éducation de Monseigneur Le Dauphin, ou encore La gloire acquise par le roi, en se condamnant dans sa propre cause, cet érudit qui traduisait en grec les Odes d-Horace et se délectait aux malices du Ménagiana, ne semblait pas appelé à célébrer la Vierge-Mère.
Pourtant il se trouva que, sans effort, il atteignit
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d'un seul coup à l'art naïf, tout à fatt province, et qu'en lui l'homme de lettres et le magistrat n'avaient pas tué le Bourguignon.
Les Noei de lai rue de lai Roulôte, signés du nom charmant de Gui Barôzai, naquirent d'une gageure. La Monnoyc reprochait un jour à l'apothicaire Aimé Piron, le père de l'auteur de la Métromanie, le négligé, le lâché de ses vers, dont, au reste, on faisait alors grand cas à Dijon. Vra ? dit le pharmacien.
— Vra ! répondit le poète. — E bé, i vorô hé H voi.
— Pargiiienne ! tu m'y voirai. Il le vit si bien que Blaisotte, qui ne s'y attendait guère, devint tout à coup célèbre. On en parla même à la cour.
Il ne faut pas demander à La Monnoye le charme délicieux et indéfinissable d'un Saboly. Il était bonhomme, il n'était pas tendre. D'une extrême sûreté de commerce, d'une grande douceur de caractère, il n'avait pas l'àme très fraîche. Comment l'eiit-il eue en cet air desséchant du xviiie siècle, parmi les in-folio sans nombre qui encombraient son appartement, empiétaient même sur l'indispensable. La petite fleur bleue fait ici défaut. Elle ne se plaît guère en pareil milieu. En revanche, jamais on ne vit gaieté si franche, si communicative et si pittoresque, malice si joliment aiguisée, sans méchanceté, bonhomie si ronde sans trivialité aucune. Cela est-il ingénu ? On ne l'oserait dire. Dévot ? Encore moins. A coup sûr, ce n'est point impie, et le pauvre Barôzai qui fut foudroyé en pleine chaire chrétienne par le vicaire Magnien, traduit plus tard devant la Sorbonne et ses Solane, n'avait pas ombre de fiel. Le monstre, entre nous, n'était pas terrible î Peu de venin. 11 ne voulait que s'égayer. Mais les
trouble-fêtes sont de tous les temps et il y a des gens qui ne souffrent pas qu'on rie.
La Monnoye riait, pas bien fort, ni de scandaleuse façon, trop haut encore pour les hypocrites.
En l'honneur du Fils de Dieu, — qui racheta la nature, — en ce saint jour de Noël, — ture-lure, — chantons malgré la froidure : — Noël, ture-lure-lure.
Dune crèche il fit son berceau, — son palais dune masure, dune botte de paille son lit, — ture-lure — dun chiffon sa couverture. — Noël, ture-lure-lure.
11 n'avait feu ni sarment — pour réchauffer sa charniire. — La bise et les quatre vents, — ture-lure, — lui soufflaient des engelures, — Noël ture-lure-lure.
Les maux qu il a supportés — ont sauvé la créature. — Cest ce qui nous fait chanter — ture-lure : — nous en desserrons nos ceintures. — Noël ture-lure-lure.
Allons, gai I Sautons, dansons — en cent joveuses postures. — Pour allonger la chanson. — ture-lure, — amassons des rimes en lire. — Noël, ture-lure-lure...
Il y a souvent de la verve et de la meilleure dans ces malins couplets:
Voici lAvent, chantons Noël. — En ce saint temps le Fils de Dieu — sort pour nous dune Vierge-Mère. — Laire-la, laire-lan-lire. — laire-la, — laire-lan-la !
Des souverains de chrétienté — plus des trois quarts se sont bottés — pour l'aller voir dans sa chaumière. — Laire,... etc.
Suivi dune éclatante cour, — Louis Quatorze entre d'abord, — toujours bien vert pour un grand-père. — Laire,... etc.
Le roi d'Espagne bravement — hénit le Nouveau- Testament, — et rend grâce au ciel du mystère. — Laire,... etc.
Jésus tremble, il ku faut du feu. — L'Empereur souffle de son mieux, — et ne fait que de la fumée. — Laire.... etc.
Guillaume vient, qui souffle aussi, — et qui pense, quoique poussif, qu'il fera flamber la grand'flamme. — Laire.,.. etc.
On entrevoit l'intention de satire politique. D'ailleurs la satire est ici partout, mais singulièrement anodine, comme dans le nocl qu'a déjà cité le Grand Dictionnaire Larousse :
Lorsqu'en la saison qu'il gèle, — au monde Jésus- Christ vint, — râne et le bœuf réchauffaient — de leur souffle dans l'établc. - Que d'ânes et de bœufs je sais, — dans ce royaume de Gaule, — que d'ânes et de bœufs, je sais, — qui n'en auraient pas tant fait!...
Avouons-le, cela n'est pas bien méchant. Ce bon diable de La Monnoye fut calomnié en son temps. Ses polissonneries mêmes, car il en a, et des plus ornées, font sourire et rien de plus.
Sans doute ce serait ici le cas d'ajouter un mot sur les noëls normands, bretons, etc., surtout sur les Noëls francs-comtois, dont a si bien parlé Max Buchon, et où l'on pourrait relever plus d'un trait de savoureuse gaillardise. Mais le temps presse et comment tout dire ?
Mieux vaut en rester à Barôzai. A sa façon, toute modeste, il clôt une littérature, il ferme un cycle.
Maintenant qu'on a vu défder, un peu pêle-mêle, et l'un portant l'autre, noëls français et patois, il est facile de se faire une idée de ce genre, d'en apprécier les qualités et les défauts. Est-ce œuvre vraiment populaire, sortie des entrailles du peuple, faite par le peuple et pour le peuple ? Non assurément, en un certains sens. On l'a vu, la plupart des pièces que j'ai citées sont signées de noms connus ou qui, plus ou moins, mériteraient de l'être. Même
les anonymes, et ce ne sont pas les moins pénétrantes, ont, dans le négligé de leur toilette, je ne sais quoi qui sent le lettré. Ceux qui les ont faites, avant de publier, avaient beaucoup lu. On y relèverait sans peine des réminiscences, des souvenirs même de l'antiquité classique, et il y a tel noéliste, Brunel, je crois, qui ne craint pas d'amener autour de la crèche, pour amuser l'enfant et le mieux honorer, tous les dieux de l'Olympe, Vénus en tête.
La forme également, pour vive qu'elle soit, n'a pas cet impromptu, cette impétuosité, cette brusquerie qui sont les caractéristiques du chant populaire. L'entrée en matière est plutôt lente. On s'amuse volontiers aux bagatelles de la porte. Quand on est en plein sujet, on traîne, on traînasse, et la conclusion semble ne devoir jamais arriver. Ajouterai-je que les ornements de goût douteux ne sont pas rares et que, plus d'une fois, l'enfant Jésus a dû coucher dans des draps d'origine suspecte?
Quelques-uns de nos auteurs sont devrais poètes, Saboly avant tous les autres, je crois l'avoir assez dit. D'autres s'efforcent. Beaucoup ont la foi. Ils ont aussi des prétentions et ne seraient sans doute pas fâchés de se voir couronner par la Société littéraire de leur province, de s'ériger en lauréats de quelques vagues Jeux floraux. Ce sont des candidats à l'Académie de... Carpentras.
Ah ! quel bavardage ! On croirait parfois entendre caqueter de vieilles dévotes, autour d'un vieux poêle, dans une vieille maison.
Il serait cependant surprenant que le peuple, qui a tant aimé Jésus et sa mère, qui était fait pour comprendre mieux que personne ce qu'il y a d'impressionnant et de profondément humain dans la
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divine légende, ne se fût jamais essayé à cet acte, sans fard, qui semble le plus approprié à son esprit naturellement simpliste ? Le noël de la Fuite en Egypte, peut-être traduit, à coup sûr inspiré du provençal, porte bien l'empreinte d'une main peu savante. En voici un autre, tout à fait ignoré, d'autant plus intéressant, par cela même que je l'ai déniché à grand'peine dans les manuscrits de la Bibliothèque nationale, rassemblés jadis par ordre du ministre Fortoul, en vue d'une publication magistrale et qui, délaissés, oubliés, les pauvres, restent sans emploi. Je ne le donne pas pour un chef-d'œuvre, mais pour une œuvre sincère et naïve qui peut plaire, quoique en sabots. On excusera son patois. Il est du Berry, comme Mme Sand et Maurice Rollinat :
C'est un houme, une femme, A Saint Noël y en vont.
Furent pas dans la route, Al povait pus marcher.
— Allons, allons, ma femme.
Ou je te délairrai.
La pouver bonne dame, En pleurant y a répond :
Ah ! va-t-en, méchant z-houme, Va-t-en d'envers que moi.
J'appellrai mon compée S'ra pour m'accompagner.
Fut par sur ceux montagnes, Al se prit fée un cri.
Douce Vierge Marie, Al se prit fée un cri.
— Faut-i qu ça soye un houme Qui voye ma maladie ?
— Non, non, non, ma commée,
Non, je la voirrai pas.
M'embanderai la vue •
De mon biau moucheuer blu.
De mes douces mains blanches
J'arcevoirai Jésus.
Lenfant fut pas au monde, Via trois p'tits pigeons blancs.
L'un porte liau bénite, L'autre le cierge blanc.
Et l'autre le Saint Chrême, Pour baptiser lenfant.
Les clochers de la ville,
Seux sont pris à sonner.
Disaient les uns aux autres :
Avise cte clairté.
Aga la belle étoile.
Grand Dieu ! qu'est anrivé ?
On ne saurait nier que le peuple ait passé par là. C'est sa voix même ; on reconnaît son accent. Il a d'ailleurs laissé sa marque, reconnaissable, quoique affaiblie, sur bien d'autres compositions qui, évidemment, ne lui appartiennent que de plus loin, et ne relèvent de lui que par ricochet. C'est, par exemple, une absence absolue de complication, un extraordinaire laisser-aller, quelque chose de très reposé et de très doux, - parfois aussi un amour excessif de la gaudriole, d'innocents brocarts de barrière, beaucoup de bruit pour rien.
L'anachronisme est de règle. Chaque petit pays veut avoir l'enfant à soi tout seul, entend bien n'en rien laisser au voisin. C'est ainsi qu'on apprend, non sans quelque surprise, que Jésus est né tour à
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tour en Bresse, en Béarn, en Provence, en Languedoc, en Franche-Comté.
Et quels gens on rencontre autour de la crèche, quels étranges bergers ! Personne, à coup sûr, ne s'attendait à les voir en pareil endroit.
Tout ce petit monde tourne, sautille, papillonne, papote, jabotc. Les uns sont sincères. Ils ont le cœur profondément touché, et c'est pénétrés d'amour tendre qu'ils offrent leur humble présent, D'autres sont surtout curieux, indiscrets. Ils tiennent à savoir et font les questions les plus saugrenues. Il en est même qui seraient tentés d'ébaucher un geste moqueur, qui rient du coin de l'œil et n'ont pas l'air convaincu du tout. Ce sont les esprits forts de la bande. Mais leur malice ne va pas très loin.
Dans un nocl flamand, on voit le bon Dieu fumer sa pipe. Ce sans-gêne autorise bien des privautés, et il semble qu'on puisse aborder sans beaucoup de façon une divinité aussi bonne enfant. Il ne faudrait pas, d'ailleurs, exagérer l'irrévérence de ces petits poèmes qui vont leur train-train rustique, tout planplan, à la savoyarde, et n'ont jamais entendu parler de monsieur de Voltaire Leur familiarité ne saurait choquer. C'est celle de bonnes gens qui manquent peut-être un peu de savoir-vivre et n'ont sûrement pas l'habitude du monde, mais sont bien loin de vouloir offenser ; eux aussi ils fument la pipe en pleine cour céleste, la Vierge l'ayant permis, comme Jean Bart dans les salons de Louis XIV. Ils ne croient pas mal faire.
Dans notre société sce])tique, incrédule au fond, et dont la dévotion est de pure surface, il est de bon ton d'observer, en pareille matière, un décorum des plus stricts. Toute hardiesse fait crier au
blasphème. Les siècles vraiment croyants étaient de meilleure composition. Plus proches des saints, les connaissant mieux, les appréciant davantage, ils ne craignaient pas de s'émanciper avec eux, de les tutoyer au besoin, de les tapoter légèrement sur le ventre. Familiarité est preuve d'amour. Ils aimaient beaucoup.
Même la Vierge et le divin Enfant ne les pouvaient intimider. Ils ne leur rendaient pas un culte de simple forme, gourmé comme une lecture d'Académie, glaciale comme une âme de pharisien. Ils les adoraient en esprit et en vérité. Ils s'intéressaient aux misères des pauvres époux, chassés de Galilée, traqués par Hérode, grelottants de froid, l'estomac vide et le ventre creux. Ils voulaient voir l'enfant de tout près, le toucher de leurs grosses mains, un peu calleuses, s'ingéniaient à le faire sourire, entendaient bien qu'ils goûtât leur beurre et leurs matafans.
Ceux-là même qui cherchaient seulement à s'égayer le faisaient en toute innocence. Ils savaient que Dieu est indulgent, qu'il ne s'offense pas de quelque anodine gaudriole, qu'on peut chanter devant lui à gorge déployée et qu'il n'y a pas en paradis de laquais pour mettre à la porte les gars trop bruyants.
Ceux qui ne croyaient pas croyaient encore sans s'en douter, tout au moins s'efforçaient de croire et s'en contentaient. Ce n'étaient pas de ces athées endurcis sur qui rien ne peut mordre. A l'heure de la mort, alors que c'était décidément bien fini de rire, ils imploraient, humbles et repentis, le pardon céleste, et la Vierge qu'ils avaient chantée, son pou-
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pon sur les bras, les introduisait parmi les élus sans leur demander d'autre passeport.
Aussi avaient-ils la conscience tranquille. Ils ne s'embarrassaient pas de donner pour accompagnement à leurs noëls des musiques nouvelles, soigneusement élaborées. Les airs les plus connus, les plus populaires leur étaient bons : Réveillez-vous, belle endormie, — N'aimerez-voiis jamais bergère ? — Nous nous mimes à jouer... — Bonsoir donc, mon beau-père, etc. Sur ces flonflons étrangement profanes ils mettaient des paroles mystiques. Ils faisaient danser au petit Jésus la bourrée, le rigodon et la chibreli.
De tout cela, leur œuvre sans prétention garde comme un petit parfum de sincérité, d'abandon, de grâce légère, de jovialité unique. Un plant de réséda dans un pot de terre, et c'est assez. Disons que cette littérature est semi-populaire. On nous comprendra.
Et peut-être, avant de terminer, m'interrogera-t-on sur la fortune du genre, me demandera-t-on où il en est, s'il a progressé, s'il marche encore, etc. Hélas ! j'ai bien peur qu'il n'ait eu le sort des rondes, des contes, des légendes. Choses passées, choses finies, choses disparues. Un bon curé de campagne me soumit dernièrement quelques Noèls de sa composition. Ils étaient vilains, médiocres, pour ne pas dire plus. La source de cette inspiration est tarie.
Quelques lettrés se sont intéressés cependant à cet art vieillot qui tombait en ruine, et ils se sont évertués à lui rendre un lustre nouveau. Fantaisie de blasé bien légitime après tout et si charmante !
Quand on est très vieux, on aime les fruits verts, comme les petits enfants.
Jasmin, Mistral, Roumanille, Roumanille surtout, ont fait de charmants noëls. Ils ont allumé leur lumignon à la lampe qui brille toujours ; ils ont eu de la verve, ils ont du charme. Les citerai-je ? A quoi bon ? Tout le monde les connaît par cœur... dans le Midi.
Je préfère donner une pièce d'un homme qu'on n'a pas apprécié à sa valeur, absolument inconnu d'ailleurs, quoique si digne de quelques bravos, Ribault de Laugardière, magistrat et Berrichon, un des grands papas de Folklore, qui, un beau jour, s'est trouvé un cœur d'enfant sous sa toge d'hermine ! Vit-il encore ? Je n'en sais rien ; je l'espère. Il le mérite bien.
C'est aussi un patoisant. Écoutons-le quand même.
Lauter ceux jours, jaccoutis quon disait Eune chanson qu'aile était bien plaisante, M y sée levé, que ça plieuve ou ça vante. Tout ou plus dreit du coûté qu'on causait, M'en sée couru d'un galop par la sente.
J'ai rencontré per mon chemin fasant Troués gentils gas qui l'arsemblent troués anges. Laviont pour vrai des bUaudes à grands franges, Lationt coueffés d'un chapeau terluisant, Sentiont pus bon que des pommes d'oranges.
— L'a-vous vois-tu. mon barger, sur le tard, Qu'où fait si froid, que la nuit lest tant brune ?
— J'ai pas chagrin ni regret de la lune ; Semble d'avis que jargade en queu part Une clairté clairir comme pas une.
— T'as Ijicn raison ; c'est là-bas, mon barger.
Va vitement, lavinture est voyabe.
Sous un cb'tit tet, bin dbité, l)en minabc
El fils de Dieu l'a voilu s'aberger ;
Cette clairté clairit dans eune étabe.
Jésus Test né. Gloria dans les cieux, Et paix sus terre à tout el brave monde ! El vrai souleil rait dans la nuit préfonde. Ab ! l'ennemi qu'est tant divarcieux L'a biau gueuler, ça li fait pas d'abondé.
Et voici encore une très jolie chose bretonne d'un de nos contemporains, M. Charles Le Goffic, qui s'affirme chaque jour comme un poète des plus exquis, un romancier des plus pénétrants. J'en aurais pu citer d'autres, charmantes, de Gineste, de Charles Frèmine, etc. :
Jésus est né, Jésus est né !
O jour à jamais fortuné !
Chrétiens, en ce jour délectable.
Est-il quelqu'un, prince ou manant.
Qui ne tressaille en apprenant Que THomme-Dieu, minuit sonnant Est descendu dans une étable ?
Nous sommes pauvres comme lui ; Mais sur nous son étoile a lui, Si douce qu'il n'en faut plus d'autres. Nos houseaux sont tout décousus.
Ah ! que de maux nous avons eus !
Mais c'est parmi nous que Jésus Choisira demain ses apôtres.
Chrétiens de TArvor, bonnes gens.
Il faut aider les indigents.
Nous ne demandons pas grand'chose :
Uu peu de viande, un peu de pain, Trois noyaux avec un pépin, Et, pour fleurir notre aubépin.
Un bout de ruban vert ou rose.
Jésus en échange, chrétiens, Vous accordera pour soutiens Trois garçons à mine prospère ; L'un sera pape et l'autre roi, Et quant au troisième, je croi Quà défaut de galons d'orfroi 11 aura les yeux de son père.
O bonnes gens, braves gens en qui reste une parcelle, une étincelle, si peu que ce soit de l'âme ancienne, vous qui avez encore la voix claire et le geste prompt, qui chantez d'un cœur, sinon tout à fait dévot, attendri du moins, la bonne Vierge et son petit enfant, je vous remercie. En ce temps de sécheresse affreuse et que rien ne console, vous évoquez les roses d'antan, les oiselets de jadis ; vous nous retenez d'avance notre place en ce clair paradis où sûrement nous irons un jour, au son de vos pipeaux. Chantez toujours, bonnes gens, et merci encore.