‹ Etudes sur la poésie populaireChapitre 7 sur 10 · EN BRESSE ET EN BUGEY · texte numérisé non relu

EN BRESSE ET EN BUGEY

Longtemps ignorée, méconnue ou bafouée, traitée par ceux-là mêmes qui, à la dérobée, en avaient pu entrevoir le charme, d'intruse ou d'aventurière, la poésie populaire semble en train de faire, en notre petit monde des lettres, une rentrée quasi triomphale. Le temps est loin, où un Louis XIV disait dédaigneusement en présence des plusjolies choses de Téniers : « Enlevez ces magots. » Bien loin aussi le temps où le bon allemand Wolfl", philologue naïf, ayant fait, d'aventure, un petit séjour en France, écrivait : « Aucun peuple n'est aussi riche en chansons et en même temps aussi pauvre en chansons vraiment populaires que le peuple français. »

L'excellent professeur, peu informé, n'avait pas mis, ce jour-là, ses belles lunettes d'argent. Son compatriote Chamisso, d'ailleurs F'rançais d'origine

et qui toujours se souvint du château de Boncourt, avait mieux vu que lui. Tout le temps qu'il passa chez nous, il l'employa, on le voit par sa correspondance, à rechercher les restes de notre vieille poésie rustique. Il fit quelques trouvailles, moins peut-être qu'il n'eût espéré. Telles quelles, elles le ravirent. Il nous le dit. Nous devons l'en croire sur parole.

Et pendant qu'un Allemand se délectait à l'audition de nos chansons populaires, nous en étions réduits à interroger, pour avoir le secret de l'àme des champs, l'Angleterre, l'Italie, la Grèce, que disje ? la Serbie, la Roumanie et le Monténégro. Il en est toujours ainsi en notre pauvre pays qui passe — bien à tort — pour si vaniteux. Ses trésors, il ne veut pas les voir. Mais le strass du voisin l'éblouit ; il l'envie follement, il ne saurait s'en détacher.

Maintenant pourtant nous sommes mieux instruits. Déjà quelques précurseurs avaient hardiment tracé la voie. George Sand, Gérard de Nerval, d'autres encore, avaient l'àme trop délicate pour ne pas, au moins, prêter l'oreille à ces mille bruits délicieux qui sourdent de partout dans nos campagnes, des prés, des bois, des sources limpides, des mares tranquilles, de la ronce elle-même. N'étant ni sots, ni dédaigneux, ils avaient compris. Et ce leur fut un grand charme.

Les érudits sont venus après. Je n'en voudrais pas médire. Car ils ont rendu de grands services. Pourtant leurs doigts, un peu lourds, n'ont-ils pas elTarouché parfois l'oiseau du rêve? N'ont-ils jamais troublé la pureté sans tache de cette eau charmante?

Ont-ils toujours bien vécu avec ce papillon ?

N'importe. Leurs travaux, sérieux et bien dirigés, ont fait faire un grand pas à la cause qu'ils avaient à cœur de soutenir et qui leur souriait sans doute par d'autres motifs que ceux qui touchent les poètes. Je les respecte tous. Je n'en citerai aucun. Ils sont trop. Je tiens cependant à leur rendre hommage.

D'ailleurs, les publications de littérature populaire ne se comptent plus. A vouloir les citer toutes, on risquerait de faire trop d'oublis. Et le branle est donné. Comme sur le pont d'Avignon, tout le monde y passe. Les artistes ont commencé. Le brave Courbet, le maître d'Ornans, beuglait, dans son atelier, des chansons de Franche-Comté et tout le monde reprenait en chœur. D'autres l'imitèrent. Cela devint une mode. Un peintre ou un sculpteur en renom ne saurait donner une soirée intime, sans accompagnement de mélodies rustiques. Les snobs, comme toujours, ont emboîté le pas. Ils ne comprennent pas, mais ils admirent, et c'est l'essentiel.

On ne voit sur les colonnes Morris qu'annonces des spectacles populaires : Chansons du passé, vieilles chansons, chansons d'aïeux. De charmantes actrices prêtent le concours de leur jeune talent à ces solennités inattendues. Quel rêve ! Et que la pauvrette en sabots doit se trouver gênée de comparaître en telle assistance !

Au reste, il est bon de s'entendre. Chez beaucoup de gens, ce mot de chanson populaire n'éveille que de vagues et basses idées de café-concert, de beuglant, de tabac et d'absinthe. « Rengaines, rengaines idiotes, obscène^ ou sentimentales bêtement, voilà, vous diront ceux qui ne sont pas avertis, tout le bilan de cet art ! » Combien ils se trompent !

D'autres, plus au courant, saisissent mieux. Mais il leur semble que le côté fruste, rude, sauvage presque, de l'inspiration populaire a besoin d'être atténué, corrigé. Ils disent : « C'est charmant, mais cela ne saurait passer ainsi ! » Et ils arrangent, ils dérangent plutôt. D'une mélodie de Bach, ils font une valse de Jules Klein.

Tous ont tort. Laissez parler le peuple. Il a sa voix, qui mérite d'être entendue. Elle n'est point si dure que vous le supposez ; elle a des tendresses exquises à côté de grossièretés incroyables. Écoutez l'instrument si bon vous semble ; n'y changez rien.

C'est que cet instrument, s'il n'est pas — et tant s'en faut — le plus perfectionné, le plus habile qui soit, est du moins le plus sincère. S'il rit, c'est que celui qui en joue est vraiment joyeux. S'il pleure, c'est qu'il faut pleurer et qu'on ne saurait faire autrement.

Qu'est-ce donc, au juste, que la poésie populaire? Eh ! mon Dieu, tout simplement celle que le peuple lui-même a composée pour le peuple, poésie toujours anonyme dont le texte varie sans cesse et qui ne nous a été conservée que par la tradition orale.

C'est un art comme un autre, oui, ma foi, un art véritable, quoique infiniment simple, naît et borné dans ses moyens d'expression, et qui ne laisse pas d'avoir ses règles, ses traditions, pour un rien, je dirais ses classiques.

Le vers court toujours. Il lui arrive cependant d'être boiteux, d'avoir une jambe infiniment plus courte que l'autre. Le rythme cloche un peu ? On le retrouve en chemin. La rime arrive rarement à

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l'appel ? On la remplace par l'assonance. Les pieds varient à l'infini ? Qu'importe ? Il semble qu'on ait affaire à une matière malléable, presque fluide, capable de s'allonger ou de se restreindre à volonté. Y a-t-il trop de syllabes ? Elles se tassent d'ellesmêmes. Et puis, on vient toujours à bout de chanter ; et que voulez-vous de plus ?

Mais ce sont là pures questions de facture. Ce qu'il faut admirer sans restriction, ce n'est pas le vase, souvent informe et presque toujours de matière commune ; c'est la liqueur qu'il contient, liqueur franche, saine, généreuse, claire, pétillante, bien faite pour ragaillardir les énervés.

A en croire les érudits d'outre-Rhin, il semble que notre peuple n'ait jamais chanté, qu'il soit muet de naissance.

Jamais chanté, le coq gaulois ! Ecoutez-le donc !

Ce (|ui rend notre marche si hésitante, à nous, lettrés d'une époque, — je ne dis pas de décadence, mais de transition, ce qui est pire, — c'est que nous traînons après nous, comme autant de boulets, vingt ou trente siècles de rhétorique. Ceux qui sont venus avant nous ont parlé de toute chose ; nous en parlons aussi et d'après eux. Nous ne voj'ons plus rien qu'à travers les livres. Nous jugeons les hommes d'après ce que nos maîtres en ont écrit ; la nature, d'après les tableaux qu'ils en ont tracés. Pour voir par nous-mêmes, il nous faut un eflbrt de volonté presque incroyable.

Le poète populaire n'a aucune de ces entraves. Son moule est fait d'avance, et c'est bien peu de chose. A part cela, il ne sait rien, n'entend rien, ne se souvient de rien. Nul ne s'interpose entre lui et

la réalité. Il va droit son chemin, sans même apercevoir l'obstacle, jugeant avec son cœur, voyant par ses yeux.

Est-il surprenant qu'il ait gardé une spontanéité d'impression, une franchise d'accent, une fraîcheur d'imagination que nous ne connaissons plus ? Bien malin qui a découvert la rhétorique. A coup sûr, ce n'est pas lui.

Aussi ne parle-t-il que lorsqu'il a vraiment quelque chose à dire. Le papotage, les mots d'auteur ne sont pas son fait. Il ne lui en coûte pas beaucoup de se taire, à cet éternel silencieux. Mais quand la passion le prend aux entrailles et le secoue, il rugit. Ses cris nous bouleversent l'âme. Il soupire aussi, à l'occasion, et de façon si douce ! Ce qu'il a senti violemment, sans intermédiaire, il nous le rend avec intensité. C'est là tout son secret ; il n'en a pas d'autre.

Voilà pourquoi, en dépit des temps et des temps, ses imaginations restent encore si étonnamment jeunes. Dans l'art des raffinés, chez les meilleurs de nous, il y a des concessions au goût du jour, des choses qui vieillissent et qui passent de mode, des fanfreluches, un rien. Une convention en remplace une autre et la discrédite. La vérité, elle, ne saurait changer. Elle est éternelle et toujours la même.

Voilà encore pourquoi les balbutiements mêmes de cet art plus que naïf ne sauraient nous laisser indifférents. Qu'un enfant s'oublie dans la rue, on lui sourira. D'une grande personne, cela paraîtrait incongru au dernier point, affreux. Mais un enfant !

Et c'est bien un enfant qui tout à l'heure va vous

parler. Cette poésie rustique est une petite fille qui franchement n'a aucune malice, mais qui sait, en somme, bien des choses, parce qu'elle a regardé autour d'elle, qu'elle a vu et bien vu les innocents manèges des animaux des champs, et qu'elle-même, il faut bien le dire, pour honnête qu'elle soit, n'est peut-être point tout à fait innocente.

On l'aime ainsi. L'humilité de son origine ne la rend que plus touchante. Si loin de la rhétorique, si prés de la nature, elle va droit au cœur. Sa grande sœur, la littérature savante, impose davantage. Elle plaît moins.

Et on la retrouve partout, la folle aux cheveux blonds, celle qui rit, celle qui pleure sans trop savoir pourquoi. Je l'ai, pour mon compte, rencontrée au soleil, à la pluie, au matin naissant, à la nuit tombante, au bord des fiévreux étangs de la Dombe, dans les grasses plaines de Bresse, au sommet des montagnes, si joliment vertes et lumineuses du Bugey. Elle était toujours la même.

Je lui ai parlé ; elle m'a répondu. Je voudrais pouvoir vous répéter ce qu'elle m'a dit, sans rien changer à son doux accent.

Avant tout, il faut se garder d'une grande erreur, la plus grande de toutes, que partagent d'ailleurs presque tous ceux qui ont écrit sur le sujet, sans l'avoir suffisamment approfondi. On dit volontiers : <( Chansons de Provence, chansons de Normandie, chansons de Franche-Comté, chansons d'Auvergne, etc. » L'excellent Champtleury, délaissant pour un jour les bourgeois de Molinchart et les faïences de la Révolution, a même fait un recueil fort curieux

en son temps, mais terriblement dépassé depuis, où chaque pièce est cataloguée sous le nom d'une province de France. Rien n'est plus arbitraire. La vérité est qu'il n'y a pas de chansons populaires de la Bretagne, de la Provence, du Berrj', de la Bresse, du Languedoc. Il y a des chansons populaires, et voilà tout. En quelque lieu que vos recherches vous aient amené, vous retrouverez les mêmes thèmes. Et, à vrai dire, ils sont peu nombreux. Vingt ou trente, pas davantage. Tout le reste en est sorti.

Le propre de la poésie populaire est, en effet, l'ubiquité. Toute pièce, spéciale à un pays, est par là même suspecte aux yeux des connaisseurs, et on ne peut affirmer qu'une chose, c'est que telle variante a cours en tel endroit. Bien fin qui prétendrait résoudre la question des origines.

On voit justement, dans Champfleury, une chanson qui grimpe sur je ne sais quelle montagne, s'y tient un moment en suspens, j'imagine, puis vite dégringole de l'autre côté. Si cette chanson était vraiment populaire, tenez pour certain qu'elle a été bien plus loin encore et qu'elle n'en était pas à ses débuts. Que de chemin elle a dû parcourir avec les conscrits et les compagnons du tour de France ! Vous la croyez méridionale, vous lui trouvez même Vassent, et voici qu'elle vous arrive de Quimper ou de Lille en Flandre. Vous l'avez rencontrée en Bretagne, à Sainte-Anne-d'Auray, en compagnie des pèlerins et des malingreux. Bientôt vous la retrouverez en Auvergne, dansant la bourrée ; plus tard, en Provence, lançant au soleil d'or ses notes joyeuses, dans l'enivrement poudreux d'une farandole.

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Son accoutrement, il est vrai, a chanj^é, et il se peut qu'elle ait laissé choir quelques ornements de sa rustique toilette. Mais qui hésiterait à la reconnaître ? En cheveux ou sous la coiffe, c'est toujours bien elle.

Est-ce à dire que la chanson recueillie en Beauce sera identique à celle qui, traitant le même sujet, se rencontrera, par hasard, en Limousin ? Loin de ' là. Nous sommes trop faits aujourd'hui à l'art des I nuances pour nous y tromper. Cette monnaie courante, qui passe partout, on ne l'accepte pas pour argent comptant. Chaque population la refrappe à son empreinte et il est aisé de s'en apercevoir. Des nuances encore une fois, un goût de terroir, un accent provincial bien déterminé. N'est-ce pas assez pour que l'intérêt s'éveille, et que voulez-vous de plus ?

Entrons en Bresse, puis en Bugey. Nous verrons la différence, oh ! pas très notable, sensible pourtant.

Lorsque, au sortir du train de Mâcon, on aperçoit en face de soi les grasses prairies bressanes qui, pareilles à une mer de verdure, çà et là coupée de hauts peupliers, s'étendent à perte de vue, au bord de la Saône, et qu'ensuite, par transition presque insensible, on remonte, à travers mille coins délicieux de feuillage, de fleurs et d'eau, vers les collines du Revermont, aux ondulations si molles, d'un abandon qu'on ne saurait décrire, si délicates et si fines sous un ciel tendre, si joliment bleues dans le dernier et suprême éclat d'un jour d'automne, il paraît évident qu'on se trouve en présence d'une nature bien particulière, d'une originalité modeste.

mais très réelle, d'un charme discret et infiniment doux.

Un pas de plus ; nous sommes en Bugey. Voici Ambérieu, la vieille cité des Ambarres, qui plus tard s'illustra dans les querelles sans nombre entre Savoyards et gens du Dauphiné. Et tout de suite le paysage change. D'abord des coteaux exquis, couronnés de ruines de haute allure, plantés de vignes exubérantes qui ne rampent pas à terre comme en Maçonnais ou en Beaujolais, mais solidement appuyées sur leurs échalas démesurés, s'envolent fièrement dans l'azur. Puis la vraie, la grande montagne. Des rocs inaccessibles, des sites désolés. Çà et là un petit lac aux eaux mornes ; un torrent, profondément encaissé, le plus souvent à sec, qui parfois se frange d'une écume d'argent. Et toujours, toujours, malgré tout, de la verdure, des fleurs, des chansons, un sourire sur toute chose.

Aucun des deux pays n'est foncièrement triste. La Bresse est comme une Normandie en miniature. Le Bugey est une petite Suisse.

Dans sa notice sur Brou, qui servit d'introduction aux poésies de M. Gabriel de Moyria, le grand Bressan, Edgar Quinet, a donné de son pays une description qu'on aurait grand'peine à accepter de tout point. (' Il y avait alors, à la porte de la France et sur le chemin de l'Italie, un pays encore primitif et qui a conservé jusqu'à présent la mélancolie infinie des lieux inhabités. Des forêts sans issue le couvraient. Au sein de ces forêts, des marais, de grands étangs, où les arbres baignaient leurs pieds et qui étaient entourés d'une ombre impénétrable, scintillaient d'une lumière livide. De loin en loin il sortait du fond de leurs pesantes eaux un sanglot,

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comme le bruit crun homme qui se noie. Mais jamais ils n'étaient visités par d'autres voj'ageurs que par les hérons, les sarcelles et les bandes de canards sauvages qui de temps en temps s'abattaient avec fracas sur leurs rives plombées. Les exhalaisons de ces marais rendaient l'air pesant et fiévreux. Le matin et le soir, des feux follets s'allumaient et couraient au milieu des bruyères ! Quelquefois la foudre brûlait une partie des tourbières séchées, et, comme on l'a vu dans ces derniers temps, l'incendie souterrain durait jusqu'à ce qu'il eût atteint le bord des marécages. Rien n'est encore à cette heure, en France, plus grave, plus silencieux, et rien ne saisit d'une plus morne tristesse que tout cet horizon. »

O grande puissance de l'imagination ! Le portrait est beau. On n'en saurait imaginer qui soit moins ressemblant. Ces mélancolies romantiques, ce ton d'élégie, ces allures de saule pleureur, le grand visionnaire les portait en lui. Ce cauchemar ne fut jamais nôtre. Ouvrez les yeux et regardez : vous ne verrez rien peut-être de très saisissant, rien qui enlève et transporte, rien non plus qui donne à pleurer. Ah ! Dieu, non. J'en prends à témoin les bonnes gens de là-bas, prosaïques un peu, qui ne rêvent guère et dont tout le souci est de se laisser vivre, sans malice aucune, à la grâce de Dieu. Après tout, de la verdure, une nature souriante, un ciel clair, de l'eau qui chante, ça et là quelques bouleaux et pour couronner le tout, de bon vin dans le cellier, que faut-il de plus pour être heureux à qui ne revient point d'Iéna ou d'Heidelberg ?

Le Bugey, de son côté, n'a pas été trop favorisé par les rares écrivains qui ont bien voulu se donner

la peine de s'en occuper. George Sand, si enthousiaste à d'autres moments, et parfois tout à tait hors de propos, en fait, dans ses Lettres d'un voyageur^ une peinture peu flatteuse. Il lui parut mesquin. Elle venait sans doute d'avoir quelque grave entretien avec les Alpes. Tout au plus consent-elle à s'humaniser devant le paysage de la Chartreuse de Mej^riat, qu'elle déclare admirable et qui n'est point au reste — il s'en faut — le plus beau d'une région qu'on connaît trop peu.

Qu'importe après tout ? Ceux qui ont des yeux limpides et que la passion ne trouble pas sauront bien voir.

Et peut-être, d'après ce que j'ai dit plus haut, peut-on déjà se rendre compte de la différence des deux races.

Le Bressan, l'homme de la plaine, est, de sa nature, un peu endormi. Long, lourd, lent, lâche, a-t-on dit de lui, non sans injustice, car personne ne résiste mieux à la fatigue, n'est plus dur à la peine. Seulement, il n'est pas faraud, il n'a rien du gars normand. Son amour a peine à s'exprimer. Les mots ne lui viennent pas. 11 est timide, honteux, baisse volontiers la tète. 11 n'a d'audace qu'aux grands jours de vogues ou de marchés, après une station prolongée au cabaret, ou encore à l'heure patriotique, après qu'il a cassé ses sabots, comme disait notre héroïque compatriote, le général Joubert. Et alors, tout le monde le sait, il est invincible.

Pour le Bugiste, il se ressent naturellement de l'air vif de ses montagnes, de la fraîcheur de ses torrents. Son caractère est plus décidé, son tempe-

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rament plus nerveux, son allure i)lus dégourdie. On le dit pratique, peu porté vers les vagues songeries. Qu'un beaujour il se mette à improviser, son inspiration, soyez-en sûrs, n'aura rien de mélancolique.

Au fond, les deux peuples, tout en gardant leur originalité propre et sans se confondre, ne sont pas si loin l'un de l'autre qu'on le pourrait croire. Leurs patois, assez différents, ont cependant de grands points de contact. Ils aiment à peu prés de même, pensent presque de même. Leurs âmes sont voisines.

Il est temps de leur céder la parole. Dans les pièces que je citerai, je ne m'astreindrai à aucune indication d'origine. Pures questions de nuances, ai-je dit déjà. Le lecteur, si bon lui semble, aura là une excellente occasion d'exercer sa sagacité (1).

Il est d'usage, au début de tout article sur la poésie populaire, de donner, comme entrée de jeu, quelques chansons d'enfants, quelques-uns tout au moins de ces petits riens, bêtes et charmants, dont on berce les bébés qui ne veulent pas s'endormir. Je m'en abstiendrai. Il ne m'a pas semblé que chez

(1) Plusieurs des chansons que je cite ont été recueillies par moi, — soit en Bresse, aux alentours de Pont-de-Vevle ou de Bâgé, — soit en Bugcy, dans la région qui sélend d'Àmbérieu a Rossillon, en passant par Saint-Bambort et Tenav. J'ai fait aussi et surtout de larges emprunts à l'excellent et très consciencieux ouvrage de mon ami Charles Guillon : Chansons populaires de l'Ain, le monument le plus considérable qu'on ait Shcore élevé à la poésie populaire en Bresse et en Bugev. Parmi ceux de nos compatriotes que la question passionne à juste titre, il convient de nommer également M. Charles Jarrin, dont les travaux historiques et critiques, si distingués, mériteraient d'élre plus connus : M. Julien Tiersot, un des maîtres du Folklore, l'auteur d'une histoire de la chanson populaire, couronnée par l'Institut, qui souvent a fait applaudir, à l'hôtel

nous les nourrices eussent un accent très personnel, des moyens de suggestion qui leur fussent particuliers. C'est toujours la même histoire !

Menton d'argent,

Nez cancan, Pomme rouge, etc,

Les folkloristes (c'est le beau nom, un peu bizarre, dont se parent les très sérieux et très respectables apôtres de la tradition) ont peut-être le tort de ne pas établir assez de différence entre leurs trouvailles. Pour eux, tout a la même valeur : tout leur est bon ! Ils font flèche de tout bois, pourvu qu'il soit vieux et piqué des vers. Trop de devinettes, trop d'enfantillages. Je sais bien qu'avec de bonnes lunettes et un cœur très simple, on peut voir transparaître l'àme du peuple là tout comme ailleurs. Mais j'aime mieux autre chose.

Combien plus intéressantes, ces prières étranges, à moitié cabalistiques, que marmottent encore, à la nuit tombante, au bord d'un étang maléficié, les vieilles femmes de nos campagnes !

L'Église, est-il besoin de le dire ? n'a rien à démêler avec ces oraisons d'un autre âge, qui se réclament plutôt du malin. Bien loin de les encourager, elle les a combattues de tout son pouvoir, et le très curieux et savant auteur du Traité des super-

des Sociétés savantes, nos vieilles mélodies rustiques; M. Grant de Vaux, WM. Herbet, Pochon et Giguet, députés ; M. Bidault, l'excellent peintre ; M. Berthillier (Denis Bressan), dont le Courrier de l'Ain a maintes fois publié de bien intéressantes et précieuses communications ; enfin, M. Moutet-Fortis, professeur de musique à Bourg. Ces deux derniers, m'assure-t-on, préparent d'importants recueils. On peut les attendre à l'œuvre en toute confiance ! Ils savent de quoi ils parlent. Leur compétence répond du succès.

slitions, Jean-Baptiste Thiers, docteur en théologie et curé de VibraNe, va jusqu'à voir, dans la Petite Patenôtre blanche, l'une d'elles, une des huit manières de faire un pacte tacite avec le démon. Je ne vous la citerai pas. Ceux d'entre mes lecteurs que préoccupe, et non sans raison, le salut de leur âme, pourraient m'en vouloir.

En voici une autre, la Raison de Dieu, qui évoque tout à fait inopinément l'image de ce pont de l'Épreuve, Es-Sirat, si cher à la mythologie musulmane. Bizarre coïncidence. Sommes-nous en Bresse ou en Orient ?

Les portes du paradis sont ouvertes Depuis hier, à midi ; C'est Dieu qui les a ouvertes.

C'est Dieu qui les a bénies.

Saint Jean Tarchange Dans le paradis A mis Une toute petite planche Qui est pas plus longue et plus large Qu un cheveu de la sainte \'ierge.

Ceux qui sauront la raison de Dieu

Passeront par-dessus, Ceux qui ne la sauront pas Mourront au bout !

Quelques-unes sont plus chrétiennes de fond et de sentiment :

L'ange Gabriel.

Descendu du ciel, Avec son pot d'miel.

Demande à Marie :

— Marie, dormez-vous ?

— Je dors ni ne veille.

Je pense toujours

Au petit Jésus.

Lavez-vous point vu ?

— Oui, je lai vu mort.

Ses ptits pieds cloués, Ses ptites mains jointes, Coiffé dépinettes Au haut de sa tête !

Ou encore :

Mon Dieu ! je vais me coucher.

De votre main je me suis signé.

Si je m'endors, Je vous recommande mon corps.

Si je trépasse, Je vous recommande mou âme; Défendez-moi du feu mauvais.

L'ange bénit Aux quatre coins de mon lit,

Et la sainte croix

Par dessus moi !

Il est de ces prières naïves qui font frissonner ;

Les pots d enfer en bouilliront, Le puits d'enfer est si profond Qu'une pierre ne vas pas au fond...

Les incantations ne manquent pas :

Feuille de mai, Feuille d'avril, Feuille de tourment, etc.

Il y a là, semble-t-il, un souvenir très reconnaissable, bien qu'atténué, non seulement des vieilles hérésies disparues, mais encore des religions antérieures au christianisme, qui, blessées à mort en apparence, n'ont pas laissé d'influer sur lui.

Après leur défaite, ces religions baroques ont trouvé un asile chez le peuple, et là, dans le grand

mystère des bois et des champs, elles se sont refait à l'aise une virginité. Elles n'ont rien perdu de leur secret venin.

A parler franc, la dévotion de nos paj^sans, si sincère qu'on la suppose, sent terriblement le fagot. Comme tous les êtres primitifs et dénués de culture, ces bonnes gens ont grand'peine à croire à la puissance des œuvres ; leur cerveau n'a pu se hausser encore à l'idée d'un culte désintéressé. Il leur semble bien plus simple d'admettre l'action de bons et de mauvais esprits que de mystérieuses formules enchaînent ou déchaînent à volonté. Le prêtre fait un peu l'effet d'un sorcier, et l'Évangile d'un livre de magie.

Quant aux sorciers de profession, bien dégénérés depuis le moyen âge, ils continuent cependant leur petit commerce qui parfois est assez fructueux. De curieux procès de cours d'assises viennent de temps à autre révéler leur existence à qui serait tenté de la nier. Eux aussi ont des oraisons infaillibles contre tous les maux, oraisons bien naïves et souvent fort plates qui pourtant, dans leur niaiserie même, ne sont pas dépourvues de tout intérêt.

Ètes-vous, par exemple, mordu par un serpent, récitez ce qui suit, et vous m'en direz des nouvelles :

Saint Simon s'en va à la chasse, A chassé trois jours et trois nuits, N'a trouvé qu'une mauvaise couleuvre Qui l'a mordu, lui et ses chiens.

Simon fit un cri, Dieu lentendit.

— Simon.

Qu'as-tu donc ?

— Seigneur, v'ià trois jours et trois nuits que jchasse, J'nai trouvé qu'une mauvaise couleuvre

Qui ma mordu, moi et mes chiens.

— Simon, prends de la graisse de porc,

Et tu t'en graisseras neuf fois,

Et tu prendras neuf feuilles de ronce

Avec lesquelles tu tessuieras.

Ajoutez un Pater et trois Ave, l'affaire est faite. Si vous avez mal aux dents, c'est sainte Apolline qu'il faut invoquer ; pour la fièvre, le bon larron, etc. D'excellents saints locaux sont également prêts à vous venir en aide, des saints que le plus souvent l'Église ne connait guère et qui doivent surtout à leur nom la confiance dont on les honore. Tels saint Bonnet qui guérit du mal de tête, parce que la tête est près du bonnet ; saint Denis (des nids), près Bourg, très recommandé pour la volaille ; saint Garadot qui, à Montrevel, préserve de la rage ; saint Paul, près de Trévoux, qui épargne aux enfants les convulsions là cause de sa conversion qui, là-bas, s'est transformée en convulsion) ; saint Guignefort enfin, très en renom à Neuville-les- Dames, qui, s'il faut en croire la légende, ne fut autre qu'un grand lévrier, méchamment mis à mort par son maître dont il venait de sauver l'enfant, etc.

Mais je m'arrête. Le sujet, à lui seul, vaudrait une étude.

Passons à l'histoire. A vrai dire, les chants historiques ne sont pas nombreux dans notre pays. Je ne sais même s'il en est un seul qui mérite véritablement ce nom. Et, si étrange que la chose puisse paraître, il en est de même partout.

Est-ce preuve de parfaite et complète indifférence en matière politique ? Le fait est que notre peuple semble avoir à peine gardé mémoire des hauts faits et des catastrophes qui pourtant le touchèrent de si près. Les très nombreuses pièces qui composent les deux volumes du recueil de Leroux de Lincy n'ont rien de populaire, au vrai sens du mot. On peut les attribuer à de semi-lettrés, fort ignorants sans doute et de très mince génie, qui se sont essayés plus ou moins maladroitement à l'imitation des auteurs du temps. Cet art, si tant est que c'en soit un, n'est point du tout celui que nous étudions.

Je sais cependant quelques chansons où l'on pourrait, avec un peu de bonne volonté, relever la trace de faits historiques. Bien qu'évidemment elle n'ait pas pris naissance chez nous, qui ne connaissons l'Angleterre que par ouï-dire, la complainte du Maudit Anglais est populaire en Bresse:

Jeunette fille à marier,

Le roi d'Anglais l'a demandée.

— Oh ! mon père, empêche-lui donc de m'emmeuer.

J'aimerais mieux soldat français Que cet Anglais.

Entre onze heures et la minuit Les carrosses sont arrivés...

Tout en entrant dedans l'Anglais, Tambours, violons de tous côtés.

— Oh 1 je ne peux te comprendre, Anglais. Ce n'est pas le son du violon Du roi français.

Quant fut pour aller à souper.

Son mari lui coupe à manger.

— Coupe pour toi, laisse pour moi, maudit Anglais,

J ai des servantes dans mon pays, Pour me servir.

Quand fut au lit couchée, L'Anglais la voulu déchausser.

— Déchausse-toi. mais laisse-moi, maudit Anglais...

Arrêtons-nous à temps. S'agit-il, d'ailleurs ici comme le voulait M. Rathery, le savant conservateur de la Bibliothèque nationale, du mariage de Catherine de France avec Henri V d'Angleterre ? Je n'en crois pas un mot.

En revanche, la ronde du Petit roi de Sardaigne a évidemment trait à l'un des mille incidents de la longue domination des Savoyards dans notre pays. Elle est plaisante :

Quand ils furent sur la montagne :

— Oh ! oh 1 que le monde est grand !

Faisons vite une décharge, Et puis retournons-nous-en.

Ils tirèrent sur la France Tous leurs canons de fer hlanc.

Ils s'en vinrent en une chambre Tapissée de matafans (1).

Ils en mangèrent chacun trente, Et de graffes (2) tout autant.

Ils dirent au roi de Sardaigne ;

— Donnez-nous la clef des champs.

Nous avons mangé des graffes Qui nous ont fait mal aux dents.

Cette fois, M. Philibert Le Duc, qui a donné de la chanson une variante en patois bressan, tirée d'un manuscrit de 1715, veut qu'il soit question du

(1) Matefaims, en patois bressan.

(2) Gaufres.

duc Charles-Emmanuel, dit le Grand — on n'a jamais su pourquoi — qui, après la mort de Henri III, éleva des prétentions au trône de France, comme fils de Marguerite, sœur de Henri II, et en prit occasion de ravager grandement nos provinces. Pourquoi pas ?

Et il ne tient qu'à nous de voir, comme l'excellent Jérôme Bujeaud, une allusion à Tune des innombrables maîtresses de Louis XV, dans la chanson de La Marquise :

Le roi, en entrant dans sa cour,

A salué ces dames.

La première qu'il a salué.

Cest madame la marquise.

Mais le roi la prit par la main,

La mène dans sa chambre.

Marquise ne fait que pleurer,

Sans pouvoir se défendre.

— Marquise, ne pleure point tant ;

Tu seras ma princesse.

La reine fit faire un bouquet,

Un bouquet d'arsenises (1).

Rien que l'odeur de ce bouquet

A tué la marquise.

Le roi lui fit faire un tombeau

Au milieu de l'église.

Dessus la tombe un bel écrit :

Adieu, chère marquise !

Voilà, ce me semble, tout un petit drame en raccourci, très noir de fond, très simple de facture. Cette forme, résumée et concise de la ballade allemande, nos romantiques, Hugo en tète, l'ont cher-

(1) Arsenic.

chée en vain. Mais ils la cherchaient où elle n'était pas et ne pouvait pas être. Il y avait beau temps que le peuple l'avait trouvée.

Est-ce historique, d'ailleurs ? A peine, et c'est presque tout.

Parmi les innombrables ducs, comtes, seigneurs et hommes politiques quelconques dont nous fûmes affligés, aucun n'a impressionné, si peu que ce fût, l'imagination populaire. Ni le comte Vert, ni le comte Rouge, ni le bon Amé VIII, celui de Ripaille, ni le beau Philibert, celui de Brou et de Marguerite, n'ont laissé après eux même un couplet.

On ne peut faire exception que pour Biron, l'ami., peu sûr de Henri IV. Ce personnage, dont le rôle fut si considérable et la destinée si tragique, laissa chez nous d'assez cuisants souvenirs. Car, chargé de faire la conquête de notre pays pour le compte du roi, il s'empressa de le mettre à feu et à sang, et toutes les belles ruines qui couronnent nos collines charmantes sont de sa main. Sa rare bravoure, ses malheurs, son arrogance même, sa cruauté semblent avoir vivement frappé l'imagination du peuple. J'ai entendu chanter, à Xeuvillesur-Ain, une complainte d'où il appert que le terrible maréchal fut mis à mort parce que, jouant au Louvre avec le roi et la reine, il leur avait, sans vergogne, gagné des sommes considérables. La chanson dit deux cents francs. Autour de ce vilain homme s'est formé peu à peu tout un petit cycle poétique des plus ingénus. Il a toujours le rôle sympathique. Jusque surl'échafaud, il impressionne et fait pleurer presque. Nous n'avions cependant pas grande raison de l'aimer.

Mais de si loin, on ne le revoit plus qu'une fleur à la main, brillant courtisan, la vraie tleur d'amour, le miroir des dames.

Qui de nous n'a fredonné, au sortir de l'école :

Quand Biron voulut danser, Ses souliers fit apporter,

Sa chemise

De Venise, etc.

Ainsi vont les choses. De ce foudre de guerre qui fit trembler nos aïeux, il reste tout juste une petite chanson pour amuser les enfants.

Est-il maintenant besoin de dire que le Biron, Bressan ou Bugiste, n'a rien de commun avec celui qu'on apprend à connaître au lycée ? Pour le peuple, l'histoire se confond volontiers avec la légende. Le fait net et brutal le laisse froid ; il éprouve un besoin instinctif de broder. Dieu sait quelle idée se font aujourd'hui de Napoléon les paysans de la Savoie ou de l'Auvergne !

Ah ! la légende ! Elle est partout dans nos campagnes. Le fantastique n'est-il pas la vie même du paysan ? Oui, ce serf de la glèbe, ce calculateur éhonté, ce pauvre être, qu'il est de mode aujourd'hui de peindre avec des couleurs si noires... et si fausses, est au fond tout imprégné de merveilleux. L'homme de la nature et du naturel n'a rien d'un réaliste. L'idéal est son vrai domaine ; il s'y meut à l'aise comme en pleins champs.

Ces verts prés, cette eau courante, ces bois si délicieusement feuillus vous paraissent la chose la plus simple et peut-être la plus banale qui soit au

monde. Prenez garde! Ils ont, malgré tout, quelque chose de religieux ; un grand mystère les enveloppe. Dans les combes fleuries, sous l'or des grands blés, dans le bleu des fontaines grouille tout un petit peuple ignoré du profane. Modeste, d'ailleurs, et rarement malfaisant, espiègle à ses heures, plutôt timide, il sait se tenir à sa place et ne mène pas grand bruit.

Que de belles histoires on pourrait entendre là au clair de lune ! Celle, par exemple, de ces très vieilles fées de la forêt de Jailloux, pauvres petites créatures païennes, oubliées depuis la chute des anciens dieux, dont on prit l'enfant aux souHers rouges, et qui en moururent.

Que de naïfs récits également sur la chasse volante, la chasse d'Hérode, condamné à chevaucher, avec ses chiens, toute la nuit de Noël, en punition du massacre des innocents, — sur le servant, ce lutin familier qui se plaît à faire le ménage, à soigner les chevaux, sauf à emmêler parfois leurs crins, en manière de plaisanterie, mais dont trop souvent les services, peu désintéressés, à la dernière heure, se payent fort cher, — sur \â synagogue, terrible assemblée de sorciers en plein bois, qu'on ne saurait voir sans tomber mort à l'instant, — enfin sur tant d'animaux fantastiques, dont les plus moqueurs oseraient à peine nier l'existence, la cocadrille, la vouivre, le lièvre blanc ! (1)

(1) En beaucoup de contrées de la France, on croit à la chasse volante. C'est un effrayant cortège de chasseurs qui, à certaines époques de l'année, les uns disent la nuit de Noël, les autres la veille des Rois, passe, comme une trombe, dans l'air glacé, avec des jurons enragés, des aboiements de chiens fous, des galops de chevaux éperdus. A peine l'a-t-on entendu qu'il est

T.A POKSIE POPULAIRE 167

Qui le croirait cependant ? De toutes ces belles imaginations, on ne retrouve pas trace en notre poésie populaire.

Il semble que le paysan mette une sorte de pudeur à garder de tout contact hostile ses croyances superstitieuses. A grand'peine peut-on les lui faire avouer. Comment songerait-il à en faire des chansons ? Les esprits sont jaloux ; ils tiennent au mystère. Qui sait quelle vengeance ils réserveraient à l'imprudent capable de trahir leur incognito ?

Les chants légendaires ne font d'ailleurs défaut, Dieu merci, ni à la Bresse ni au Bugey. Nous en avons beaucoup, et d'admirables. Mais ce sont naturellement les mêmes qu'on retrouve un peu partout, et il ne semble pas que le changement d'air les ait trop dépaysés. C'est Jean Renaud, l'héroïque soldat qui revient de guerre, portant ses tripes dans ses mains... ou dans son chapeau. C'est l'aftolée d'amour qu'on fut obligé d'enfermer, parce qu'elle aimait trop, et que son terrible père va voir dans la tour :

— Eh bien ! ma fille, comment ça va !

— Oh ! mon père, ça ne va pas.

J'ai les côtés rongés des vers,

Et les pieds pourris dans les fers.

(l(''jà loin. Mais il est difficile de lentendre sans en garder la chair de poule. Qui mène celte chasse ? C'est, dit-on, le grand veneur ou le roi Hugon, ou le roi Artus, ou la chasseresse blanche ou tout simplement le grand Briquet. Chez nous on pense que ce n'est rien moins quFiérode qui, en ex^iiation du massacre des innocents, est condamné à se livrer, pour l'éternité, à ce diabolique divertissement. Dieu vous garde de jamais le rencontrer, car il hurle comme un damné qu'il est, le païen, et. par surcroît, ses chiens vous sauteraient au cou.

Nous avons aussi nos animaux fantastiques, au premier rang desquels il faut mettre la cocadrille et la vouivre.

Oh ! mon père, si vous aviez Cinq ou six sous à me donner, Je les donnerais au geôlier, Pour qu'il me desserre les pieds.

— Pour de l'argent, nous en avons, Des mille autant que des millions ; Si vos amours viennent à changer.

Pour de l'argent, vous en aurez.

— Avant que changer mes amours, J'aime mieux pourrir dans la tour.

— Dedans la tour tu pourriras ; De l'argent, tu n'en auras pas.

Et voici déjà le cortège de la belle qu'on emporte en terre. L'amant, par bonheur, l'a rencontré. Une fois de plus, l'amour va faire un miracle :

Arrêtez, prêtres, arrêtez ;

Cest ma mie que vous emportez.

Morte ou vive, je veux l'embrasser.

Son cher aimant prend son couteau.

Le drap de mort coupe en morceaux ; Quand la belle a vu son aimant.

Lui saute au cou en l'embrassant.

D'après une tradition fort ancienne, le coq pond quelquefois un œuf plus petit qu'un œuf de pigeon. Il n'y a pas de jaune, mais à la place un germe noirâtre qui produit un animal ressemblant au crocodile ; c'est la cocadrille.

Si, par malheur, on ne trouve pas cet œuf, la cocadrille éclot et va se cacher sous les escaliers, et tous les maîtres de la maison meurent successivement, jusqu'à la destruction de la bête malfaisante.

La vouivre est plus extraordinaire encore. C'est un serpent ailé qui porte un superbe diamant au milieu du front ou un anneau d'or au cou.

On ne peut (c'est du moins la croyance du Revermont) s'en emparer qu'au moment des foins. On prépare alors neuf cuchons de foin qu'on met l'un sur l'autre et on guette le moment ou la vouivre s'éloignera pour boire.

LA POKSIE POPULAIRE 169

Voici encore l'heureuse porcheronne qui retrouve, après sept ans, son beau mari, revenant de la croisade, et celle qui a fait la morte, « pour son honneur garder », et la belle geôlière de Bourg qui, par ses innocentes ruses, sut si bien tirer son amant de Veinprison, et le déserteur, et la petite Françoise du rosier blanc, et la joyeuse amie du

soldat :

A la première ville, Son aimant Ihabillc En beau satin blanc.

A la seconde ville, Son aimant rhabille En or et argent.

A la troisième ville, Son aimant l'habille Dun épousement.

Elle était si belle Qu'elle passait pour reine Dans le régiment.

Comme elle est obligée pour cela de poser à terre son diamant, si on peut sen emparer et arriver sous les neuf cuchons avant d'être atteint par lanimal, on est sûr davoir fortune faite. Quant à la vouivre, elle dévore huit des cuchons et crève aussitôt.

Je ne parle pas des plantes merveilleuses comme la rose de minuit qui, chaque année, éclot à la Burbanche, la nuit de Noël, dans la maison de M. Clerc, et qui annonce ce que sera la future récolte.

J'ai hâte d'arriver aux superstitions les plus populaires de notre pays, à celles qui ont trait à la synagogue et au servant.

La synagogue était une réunion de personnes qui avaient fait un pacte avec le diable. Elle se tenait dans un lieu écarté, un peu sauvage, tous les vendredis, et on y mangeait toutes sortes de chairs, même vous diront les vieux, non sans trembler, de la chair humaine.

Il y avait une synagogue pour trois ou quatre villages. On s'y rendait sous la forme d'un chien, d'un chat, le plus souvent

Et, tout à côté, la Pernette soupire, ah ! si tendrement :

Si vous pendolez Pierre, Pendolez-moi aussi.

Pendez-le sur la porte Et moi un peu plus haut.

Les pèlerins qui passent Nous couvriront de fleurs.

Ils jetteront des roses

Et prieront Dieu pour nous.

Parmi ces chansons, plusieurs sont fort anciennes. Il est aisé d'y retrouver, en dépit des altérations inévitables, le ton, l'accent du vieux temps. D'autres, plus modernes, mériteraient plutôt le nom de chants anecdotiques que de chants légendaires. On est ici dans un monde à part, réel quelque peu, mais bien plus imaginaire, poétique, évaporé, d'une folie charmante qui fait à la fois penser au théâtre de la Foire et à la Comédie italienne.

d'un loup. Ce que faisaient là les initiés, Dieu le sait ; mais ils en rapportaient des philtres pour ensorceler les gens. Ils jetaient des sorts sur les bêtes à cornes, entraient dans les maisons par une chatière et sautaient sur la poitrine de ceux qui leur déplaisaient, pour les étouffer. Voici à ce sujet une histoire véritable, arrivée à Benoît Maclé, des Catagnolles (canton d'Hauteville), grand-père du père nourricier de la femme Perraud, dit Camte, de Rossillon, de qui je tiens l'aventure :

Benoît Maclé revenait un jour de Bellev. Quand il fut dans un endroit appelé dans le pays la Mort BÏanchet, il vit au loin un grand feu. Or, il y avait alors dans son village un nommé FarcoUet qui depuis longtemps était malade.

Peut-être bien, dit-il. que Farcollet est mort et que c'est sa paillasse que l'on brûle. Car à cette époque, lorsque quelqu'un mourait, on avait l'habitude de brûler la paille du lit dans lequel il était mort.

LA POKSIE POPULAIRE 171

Que d'épisodes burlesques, comiques ou touchants ! C'est la plus étrange mascarade qui soit. Les fdles se déguisent en dragons ou en matelots pour suivre au loin leurs amants et ceux-ci ne sont pas en reste. L'un se fait jardinier pour séduire sa belle, un autre entre au couvent, sous robe et guimpe de nonnette. La batelière et la meunière ont une façon à elles de se faire payer qui n'est point à faire peur ; la fille au cresson, qui a laissé tomber son cœur à la rivière, le retrouvera bientôt ; le frère tente sa sœur en manière d'épreuve ; le soldat, revenant de guerre, trouve sa femme en train de se remarier , et la joue aux cartes. Un vrai carnaval !

Par moments un sinistre vent de cours d'assises court à travers ces belles folies. L'inexorable réalité réclame ses droits. Quel est ce lugubre cortège ?

Bourreau devant, belle au milieu, La justice derrière...

Quand il arriva devant le feu, voyant une nombreuse assemblée, il leva son chapeau et dit :

Dieu vous aide à tous !

Le feu aussitôt s'éleva très haut, puis tout à coup s'éteignit, et des gens qui étaient autour il ne resta rien.

Benoît était alors près d'un endroit appelé la « Vie de Combeà-Jaux ». Sa frayeur fut telle que ses cheveux en enlevaient son chapeau.

Il arriva chez lui, à moitié mort, et appela sa femme, «r Ignan, lève-toi, je suis perdu, j'ai vu la synagogue, et pourtant j'avais toujours dit qu'il n'y en avait pas. » Et à l'instant même, il tomba raide mort.

Le servant ou sergent (en patois sarvan ou sarzan) est infiniment moins désagréable à rencontrer. C'est un esprit malin, dans le genre des Gobelins, des Lubins, des Fifollets qu'on connaît ailleurs. Il fait sa résidence favorite des celliers inhabités ou des vieux châteaux. Parfois il est invisible, d'autres fois on peut le voir sous la forme d'un homme, d'une femme, d'un chien, d'un chat, d'un lièvre, etc. Le feu qu'on lui jette ne lui fait aucun mal. On assure qu'il est invulnérable.

C'est une fille qu'on emmène à l'échafaud. Elle a tué son enfant. Un amant déloj'al veut se défaire de sa maîtresse :

— Allons, mie. nous promener, Tout le long de la mer courante.

Allons, mie, allons-3' donc ; Plaisir d'amour nous y prendrons.

N'en furent pas mi-promenés Que la belle demande à boire.

— Tu nauras pas de bon vin blanc Que je naie un verr* de ton sang...

Une fille soudoie un « chevalier » pour assassiner son père :

De la part de ta fille

Tu mourras sur-le-champ.

C est d'ailleurs un assez bon diable, plutôt espiègle que malfaisant et, pourvu qu'on lui mette, sur l'évier, la première écuellée de soupe, il n'en demande pas davantage. Au besoin, il se rend utile, aide les vignerons et les laboureurs.

Parfois, il s'attache à un maître riche, et alors c'est un espion de premier ordre auquel il ne fait pas bon se frotter ainsi qu'en fait foi cette autre histoire, nom moins véritable, arrivée à Trépont, près Hauteville.

Il y avait à Trépont un homme qui s'appelait Brocas et qui était casseur de cailloux. Il y avait aussi en ce temps un homme qui était très riche et qui habitait le même hameau. Il s'appelait M. Gallet.

M. Gallet avait une forêt où Brocas allait couper ses manches de massettes.

Toutes les fois qu'en les coupant, il ne disait rien, M. Gallet ne le savait pas. Mais s'il avait le malheur de dire : « Si M. Gallet le savait, il me ferait prendre par son garde », aussitôt M. Gallet en était averti.

Un jour M. Gallet, le rencontrant, lui dit : — Brocas, combien m'as-tu volé de manches de massettes aujourd'hui ?

— Monsieur, je ne vous en ai point pris.

— Si fait, puisque même, en les coupant, tu as dit :

« Si M. Gallet le savait, il me ferait prendre par son garde, d

LA poÉsiK populairp:

Mais de si noirs tableaux répugnent en général à l'imagination de nos paysans, point exaltés, plutôt doux et tranquilles. La gaieté leur sied mieux. La facétie ne leur répugne pas.

Un thème qui leur est cher et qu'ils ne se lassent pas de traiter, dont on trouverait mille variantes, c'est la sottise du lourdaud qui, pouvant tout obtenir de sa belle, naïvement la laisse partir :

Lorsqu'ils furent arrivés, Là-bas, dans la prairie.

Se mit à découvrir les beaux seins de sa mie, A découvrir sa chemisette, Son cotillon, Son blanc jupon, Brodé au fond, Se mit à découvrir ses jolis blancs tétons.

Vous frémissez. Rassurez-vous. Notre amoureux est un bon Bressan qui, comme tel, n'est point pressé. Il se contentera de belles promesses :

Se mit à recouvrir les beaux seins de sa mie, A recouvrir sa chemisette, Son cotillon, Son blanc jupon.

Brodé au fond, etc.

L'effet est franchement comique . Et ne mérite-t- 11 pas, ce balourd, que, de retour au « château » de

— Qui donc vous l'a dit ?

— Le diable peut-être.

Ce n'était pas le diable, mais bien un servant que M. Gallet avait à son service.

A quelques jours de là, M. C.allet tomba malade. Il avait un lit à quatre colonnes, comme on en avait à cette époque. On appela le curé pour le coniesser, mais il ne put approcher du lit, car il y avait un gros serpent, enroulé autour d'une des co-

son père, la belle lui lance au nez cet ironique refrain :

Quand tu tenais la caille,

Il fallait la plumer.

En somme, légendaires ou anecdotiques, toutes ces chansons ne parlent que d'amour. L'amour seul en fait les frais, et comme lui-même elles sont extraordinairement divertissantes et variées.

L'amour, sous toutes ses formes, est vraiment le fond de la poésie populaire. Peut-être aurais-je mieux fait de le dire tout de suite et de moins m'attarder en route. Mais comment résister à l'appel du pêcher qui vous tend ses branches, aux jolis reflets de la lune sur l'eau dormante ?

L'amour ! Il commence de bonne heure en Bresse et en Bugey. Chez nos jeunes filles, l'éveil des sens est assez précoce, et, pour timides qu'ils soient d'ordinaire, nos jeunes gens ont de quoi répondre :

Maman, vous navez pas raison De m'j' défendr' Iherbe fougère...

Maman, laissez-moi divertir.

Quand jy serai femme à votre âge.

Je quitterai ce charmant badinage...

lonnes, qui, chaque fois que le prêtre s'avançait, lançait son dard contre lui.

Le malade mourut et pourrit sur son lit et on ne sut jamais si le diable lavait enlevé ; mais on fut obligé de mettre dans son cercueil du bois de son lit, ne trouvant rien autre.

Ce naïf récit auquel je n'ai pas changé un mot semblerait indiquer que le servant est moins innocent qu'on ne le représente généralement et que ses services se payent fort cher. On pourrait, il est vrai, invoquer d'autres témoignages en sa faveur ; mais il faut se borner. (Extrait de la Préface des Chansons populaires de l'Ain).

Ou encore :

LA POKSli: POrUI.AIHK

Jai carculé mon âge.

J'ai quatorze à quinze ans.

Ne suis-je point dans 1 âge D'y avoir un aimant ?

A vrai dire, cette veine, un peu libre et médiocrement délicate, est plutôt de rencontre. Ce n'est pas le ton ordinaire de l'amour en notre pays. Il y est rarement brutal comme ailleurs, mais presque toujours d'une amusante mignardise, d'une tendresse qui fait rêver. Ces thèmes rebattus, qui courent toute la France, nous les avons refrappés à notre image, nous y avons mis tout au moins une douceur d'àme qui n'est point banale.

Que de charmants couplets, bien dignes d'une anthologie rustique, on pourrait extraire de ces fraîches Ébaiidesoùde simples cœurs échangent leurs aveux! Quel joli bouquet d'églantines sauvages, et si joliment nouées d'un mince ruban rose !

On dit que le peuple est simple et l'on a raison. Mais il faut s'entendre. La parfaite simplicité du fond peut très bien se combiner avec un certain degré d'affectation dans la forme. L'ignorant qui se voit en face d'une lettre à écrire — rude travail ! — n'adoptera jamais, comme on serait tenté de le croire, l'orthographe la plus naturelle. Il n'écrira pas comme on prononce et serait un très mauvais adepte des sociétés, plus ou moins phonétiques, qui parfois se réclament de lui. Bien au contraire. Il complique à plaisir, accumule les diflicuUés, entasse l'une sur l'autre les lettres inutiles et parasites. Jamais pour lui un mot n'est assez long. Il le voudrait infini.

Ainsi du paysan qui chante sa belle. Très sincère, d'une toute rudimentaire sincérité, est le sentiment. Très entortillées parfois sont les paroles qui le traduisent. Mais cet entortillage est si naïf qu'on ne peut que sourire. Cette préciosité sans fard marque bien l'effort d'un cœur ingénu pour rendre à l'objet aimé l'hommage qu'il mérite. Rien ne paraît trop beau, trop riche, trop orné. Si l'on savait des raffinements de facture inédits, on les emploierait. On se contente de ce que l'on a sous la main.

Un peu de la subtile passion du XVIe siècle semble être resté dans nos chants d'amour. On croirait parfois entendre un Ronsard rustique, un peu pédant, lui aussi, mais à sa façon qui n'est peut-être pas la plus mauvaise.

Par ci par là des images bizarres, étrangement poétiques :

La rose vermeille

Fleurit sur mes gants, etc.

Et des diminutifs d'une extrême candeur : ma mignotte, ma doucette, mon fin cœur doux. Cela est très pur, très bleu et très tendre. Ce ne sont que ravissants enfantillages, gazouillis d'oiseaux sous la feuillée, au premier soleil :

Tandis que la belle sommeille, Je vas faire un tour au jardin ; Je cueille un bouquet de roses Pour mettre sur ses blancs seins.

La rafraîcheur de la rose

La réveilla soudain.

C'était bien mon dessein.

Elle passe, si légère dans la grande fête du printemps, l'heure exquise du premier amour ! La

LA POKSIE POPULAIRE

prairie verdoie, le ruisseau babille, les arbres chantent, la forêt fleuronne, et, tout près du sien, le galant qui tremble sent battre le petit cœur de sa maîtresse.

Le paradis est bien pour moi, Et le cœur de ma blonde !

Il voudrait que tout le monde eût part à sa joie. « Le bonheur rend l'àme si bonne ! » a dit un poète qui ne valait pas ceux-ci. Et on chante à tous les échos :

Ah ! si l'amour prenait racine, J'en planterais dans mon jardin.

J'en donnerais aux camarades Qui n'en ont point.

Toute la France connaît la chanson des Métamorphoses qui n'est pas si provençale que vous le supposez, bien que Mistral en ait su tirer un chefd'œuvre. Elle a, en Bresse, un accent très pénétrant :

— Mignonne, ma mignotte,

Mon cœur joli, En veux-tu cinq cents livres

De mon argent?

Après tu m'}' rendras

Le cœur content.

— J'en veux point cinq cents livres

De ton argent.

Je veux m y mettre rose

Sur le rosier.

Jamais tu n y auras

Mes amitiés.

— Ah ! si tu t'y mets rose

Sur le rosier.

Je m'y mettrai espèce

D'un jardinier ; J'irai cueillir la rose

Sur le rosier.

— Si tu t'y mets espèce

D'un jardinier.

Moi, je m y mettrai caille,

Volant au blé.

Jamais tu n"y auras

Mes amitiés.

— Ah 1 si tu te mets caille.

Volant au blé.

Je m'y mettrai espèce

D'un chien d'arrêt.

Jirai prendre la caille,

^"olant au blé.

Et ainsi de suite, car la complainte est interminable, jusqu'aux derniers couplets qui sont les plus poétiques :

— Ah ! si tu t"y fais moine.

Gaillard chantant, Je m'y mettrai étoile

Au firmament.

Jamais tu n'y auras

Le cœur content.

— Si tu te fais étoile

Au firmament, Je m y mettrai nuage.

Nuage blanc.

J'irai couvrir létoile

Du firmament...

Cela sans doute ne vaut pas Magali, mais, à défaut d'art, on y peut trouver de l'inspiration.

Écoulez encore ce candide marivaudage :

Les moutons vivent d'herbe,

Les papillons de fleurs.

Et vous et moi, jolie bergère, Nous n'y vivons que de langueur.

Les moutons, dans la plaine.

Sont en danger des loups, Et vous et moi, jolie bergère, Nous sommes en danger de l'amour.

Il y a dans ce monde

Trois choses à désirer :

Y a le bon vin, la monnaie blanche Et sa maîtresse à son côté.

Toute une philosophie de la vie en quatre vers et digne d'Horace. A noter cependant l'incessante préoccupation de la « monnaie blanche ». C'est comme pour les cinq cents livres de tout à l'heure. Le paysan sait trop le prix de l'argent, il a trop de peine à le gagner pour en faire fi. Qu'y pouvonsnous ? L'homme n'est pas parfait.

Elle fuit bien vite au reste, l'heure divine. Les filles ont tant d'exigences !

Apporte-moi la lune, Le soleil à la main.

On conçoit que l'amoureux rebuté cherche au cabaret d'en face de faciles consolations.

Si vous m'aimiez, la belle, Je ne boirais pas tant.

L'amour satisfait finit lui-même par se lasser. Un

jour vient où l'enchantement se dissipe, et l'on se quitte sans trop de peine :

Adieu, je m'en vais voyager Sur cet aimable tour de France !

Il ne reste à la délaissée qu'à soupirer, à part soi, la délicieuse chanson que savent tous les écoliers de Paris comme ceux de la Bresse :

Je voudrais que la rose Fût encore au rosier,

Et que le rosier même Fût encore à planter,

Et que mon ami Pierre Fût encore à m'aimer !

On se marie aussi, et beaucoup, comme de juste. Mais là non plus tout n'est pas rose. Le paj'san n'a qu'une heure pour aimer. Que dis-je ? un quart d'heure. Il est si pressé ! La terre n'attend pas.

Pendant ce quart d'heure délicieux, unique, incomparable, il ramasse en lui toutes les puissances de son être. Il chante, il exulte. Il est libre, joyeux, il ne pense à rien. C'est l'oiseau qui sort de sa cage, mais pour y rentrer bientôt.

Derechef la question d'argent fait son entrée. Sans argent, comment payer la ferme, acheter les semences, nourrir le bétail?

Ah 1 dis-moi donc, laimant que jaime, Quand nous marierons-nous les deux ?

— Si tu avais six mille francs, Nous parlerions de mariage.

LA POHSIE POPULAIRE 181

Le galant, celte fois, est sincère, sincère aussi quand il courtise une femme d'âge, mais amplement pourvue des biens de ce monde. Et si, par extraordinaire (c'est bien l'exception), sa mère vient lui dire :

Il vaudrait mieux pour toi

Épouser la fillette,

un mot répond à tout :

La veuve a de l'argent.

D'autres, il est vrai, n'y regardent pas de si près. On se met en ménage à la diable, à la parisienne, sans trop s'inquiéter de l'avenir. L'amour est là. Qu'importent les enfants ? Ils seront tout de même les bienvenus.

— De quoi les nourrirez-vous ?

— Avec de la farine, Comme les autres.

Avec du lait de mes tétons, Comme les autres font.

— De quoi les habillcrez-vous ?

— Avec des guenilles, Comme les autres.

Guenilles et guenillons, Comme les autres font...

Les bons parents préféreraient pourtant voir leur lille mariée au vieux richard qui la reluque. Il est laid, bossu, tortu, cacochj-me. Il tousse à fendre l'âme ; il n'a plus qu'une dent en bouche. Qu'est-ce que cela ?

Prends-le, prends-le toujours, ma fille.

Il faut l'aimer, Le cajoler,

Lui faire bien tes amitiés.

Et après tout cela, ma fille, Jamais lui dire tes pensées.

Car moi j'ai fait longtemps la vie, Ton cher papa nen savait rien.

Nous en ferons un grand festin ; Nous danserons la cabriole Autour du jardin.

Le (( vieux vieillard d'homme » ne saurait d'ailleurs faire très long feu. S'il venait à mourir, et cela ne peut tarder, quel coup de fortune !

Tu seras héritière

De ce riche marchand.

Dame! en ces riches unions, tout n'est pas absolument pour le mieux. Le pauvre époux n'est pas trop brillant.

Ma petite Rosette, Ménage bien tes dents,

soupire-t-il, au soir des noces, à celle qui déjà ne songe qu'à croquer toutes les pommes. Aussi le lendemain, quelle désillusion !

Mon père m'y marie, A l'âge de quinze ans, Il m'a donné un homme Qu'a bien quatre-vingts ans.

Et moi, jeune fillette.

Comment passer mon temps ?

Le premier jour des noces Que je passe avec lui, Il me tourne l'épaule Et dort toute la nuit.

Et moi, pauvre fillette.

Comment passer ma vie?...

LA POKSIE POPULAIRE 183

Le bonhomme a, il est vrai, une excuse :

Que veux-tu que j'y fasse ?

La fièvre m'a surpris.

Un très grand mal de tête, En danger d'en mourir.

Il est vraiment surprenant qu'aucune de nos chansons, relatives au mariage, n'ait cherché à rendre, de si loin que ce soit, l'intimité du foyer, le charme de vivre à deux, de vieillir ensemble, de s'aimer encore en cheveux blancs. Il semble, à entendre nos poètes rustiques, que l'existence commune soit fatalement un enfer. Tantôt c'est le mari, cartonnier, riboteiir, qui bat sa femme, bat ses enfants, qu'on va chercher à l'auberge avec une lanterne et qui ne répond que par des injures, qui fait pleurer aux siens « toutes les larmes de leur corps ». Tantôt c'est la femme coquette, vicieuse, impudique, sans ombre de cœur ou de raison, qui j'ordonne à la ferme et tranche de la princesse en compagnie de (( monsieur l'avocat. »

Mon mari, je vas à la messe.

Tu balieras ma chambrette.

Tu feras aussi mon lit.

Mon petit cœur vit à son aise.

Tu feras aussi mon lit, Mon petit cœur vit sans souci.

Si, las d'attendre son déjeuner jusqu'à midi passé Petit-Jean rentre à la maison, il sait bien ce qu'on lui réserve :

— Petit Dian, mange ta soupe Avec ton morcean de lard...

Pendant qu'il mangeait sa soupe.

Le chat emporta son lard !...

— Dieu 1 Après lequel irai-je ?

Du chat ou de lavocat ?

Je tournai dernier la porte ; Un gros bâton s'y trouva.

J'en donnai dessus ma femme.

Sur le chat, sur lavocat.

Faut-il s'étonner, dès lors, que la mort d'un de ces étranges conjoints soit pour lui une vraie délivrance ? Le veuf, à moitié gris, ira danser sur la tombe de sa femme, de peur, dit-il, (.< qu'elle n'en ressorte ! »

La veuve est plus féroce, plus pratique aussi. Après tout, le linceul pourrait encore servir. Pourquoi bêtement le laisser perdre ?

Je pris mes ciseaux finettes.

Point à point le décousis.

Quand j'arrivai à la gueule, J'avais peur qu'il me mordît !

Quand on le porta en terre, Je sautai comme un cabri.

Ah ! je l'aimais tant, tant, tant !

Ah ! je l'aimais tant, mon mari !

L'ironique refrain, et quelle conclusion pour un poème d'amour ! Mais, ne vous y trompez pas, les bons maris ne manquent pas en Bresse, en Bugey non plus ! Il en est d'excellents. Tous font le meilleur ménage du monde avec leurs dignes et patientes épouses. Ils en sont quittes pour les rudoyer un peu

à l'occasion. Mais on prétend que les femmes aiment à être menées ainsi.

N'écoutez pas les poètes. Ce sont des calomniateurs ! (1).

Et qu'ajouter maintenant? Des chansons de bergères, narguant le beau gentilhomme qui veut les séduire? Il y en a tant qu'on ne sait à laquelle s'arrêter, et aucune, en son négligé, n'est vraiment caractéristique :

Rien n'est aussi charmant Que la bergère aux champs Filant sa colognette !

C'est entendu ! Mais ces éternelles bergerades et bergeries sont plus insipides encore que celles de Florian. Et tant pis pour le beau monsieur qui se laisse leurrer. Il a mérité son sort !

Une mention spéciale est due pourtant à nos rondes. Il en est de si jolies ! La statistique générale

(1) On comprend après cela que nos chansons de noces ne doivent rien avoir de très folâtre. Si la mariée est jeune et jolie, elle ne saurait se défendre d'un mouvement de vanité, en se voyant si bien parée.

J'ai ma couronne sur ma tête, Ressemble la fdle d'un roi.

Mais lorsque, le soir venu, elle se retrouve avec ses compagnes libres encore, le cœur commence à lui manquer. Quand je vois ces fdles à table.

Les larmes me coulent des yeux.

Et mélancoliquement, elle s'écrie :

Adieu, la fleur de nos amours !

Les vieilles coutumes, si pleines de saveur et d'étrangeté, se perdent d'ailleurs chez nous comme partout, et bientôt les noces de campagne ne se disUngueront en rien de celles de la ville. Il reste cependant en Bresse et en Bugey quelques traditions curieuses qu'il est bon de recueillir avant que toute trace en ait disparu.

de la France, dressée en 1808, par ordre de l'empereur Napoléon, ne donne pas une très haute idée du talent chorégraphique de nos compatriotes : « Les fêtes patronales qu'on appelle vogues, dit le papier administratif à l'article : Département de VAin, consistent à boire et à danser. Les villageois se rassemblent dans la cour d'une ferme sous un hangar ou dans un pré, et, au son aigu d'une vielle ou d'une cornemuse, on les voit lever, l'un après l'autre, leurs pieds pesants, sans presque changer de place. Ils ont toujours les bras pendants et les yeux baissés. Dans les villes même la danse nationale est, en général, lourde et sans action, »

Pauvres Bressans ! plus pauvres Bressanes, si fines et si fraîches sous vos grands chapeaux ! voilà un portrait, n'est-ce pas? qui n'est point flatteur! Bah ! faut-il s'en émouvoir ? Les statisticiens ne savent pas danser.

Et le fait est que, bien ou mal, on danse beaucoup dans nos campagnes. Par malheur, c'est presque

En Bresse, il est d'usage que lorsqu'un jeune homme recherche une fille en mariage, il fasse tout d'abord demander l'entrée de la maison par une parente ou par une amie.

Cette entrée accordée, il ira faire sa cour (en patois cortigé, courtiseï').

La veille du mariage, tous les jeunes gens invités à la noce vont souper et passer la nuit chez le futur. Ils en sortent processionellement, le garçon d'honneur en tête, pour se rendre chez la fiancée. Ils portent deux besaces. La première contient la robe et la jarretière de la mariée. Dans la seconde, il y a d'un côté une bonne tarte et un pognon ou brioche (c'est le bon déjeuner) ; de l'autre, un méchant pâté qui renferme soit une souris, soit une grenouille, soit le plus souvent un oiseau (c'est le mauvais déjeuner).

En cet équipage, ils frappent à la porte de la future.

ft Que cherchez-vous ? leur demande-t-on. — Une pillette (petite poule), nous savons qu'elle est ici. — Soit, entrez. » Ils entrent, et tout aussitôt la maîtresse de la maison s'informe du

f)ropriétaire des deux besaces et demande qu'on veuille bien es lui donner.

toujours le quadrille ou la polka ! Au besoin, on se hausse jusqu'à la valse, quitte à tourner à contretemps. Le branle-carré, le rigodon, la contredanse, la chibreli même ont néanmoins conservé leurs partisans, des rétrogrades qui ne désespèrent pas de les remettre en honneur !

Mais rien ne vaut la ronde, la vraie, danse de tout temps et de tout pays, si légère, si svelte, si envolée dans l'espace, qui pèse si peu sur la terre, qu'on pratique d'instinct, sans l'avoir apprise.

Et que de motifs adorablement variés ! que d'entrain ! de vivacité ! d'ingénuité parfaite ! d'heureux abandon ! Finement railleuse ou doucement mélancolique, elle tourne, tourne et on se laisse aller au bonheur de vivre, à la joie du temps. Elle ne se débauche pas comme la cacucha espagnole, elle ne trépigne pas comme la gigue anglaise, elle ne rêve pas de confitures, au clair de lune, comme la valse allemande. C'est une bonne petite française, gaie, claire, souriante, de tout point charmante !

Que va-t-elle nous dire ? Evidemment encore des histoires d'amour, mais d'un amour idéal, tendre et

— « Non pas, répondent les garçons, elles sont à nous. » Ils font le simulacre t^ se les arracher l'un à l'autre, et, de guerre lasse, consentent à ce qu'elles soient enfermées provisoirement dans un cabinet dont la clé est remise au garçon d honneur. Puis ils s'approchent de la cuisinière et lui réclament à boire et à manger. — « Trouvez d'abord la pillette, leur dit-elle », et alors commence une recherche qui dure parfois plusieurs heures. Généralement, la fiancée est cachée au grenier sous le foin ou dans le coffre à blé, quelquefois dans un arbre du jardin. Lorsqu'elle est trouvée, le garçon d'honneur va chercher la besace qui contient les vivres et offre à déjeuner, puis on apporte l'autre besace et l'épousée est conduite à sa chambre pour y faire sa toilette. Je n'ai pas besoin de dire que chacune des invitées tient à donner son avis sur la meilleure manière d'ajuster le fichu, la coiffe, le collier, les chaînes (appelées beautés) qui retiennent la bavette du tablier, etc. Les jeunes

transparent, à peine entrevu dans l'or pâle de l'aurore ou le sombre bleu du soir ! Voici les trois demoiselles qui se coiffent à la chandelle, et le galant jardinier, et le petit marchand, et le rossignol porteur de messages, et les belles qui vont sur l'eau, et le fils du roi qui écoute, ravi, chanter sa bergère, et la jolie blonde près de qui il fait si bon « dormir » !

Celle-là, tout Paris la connaît depuis que mon ami de Sivry l'a popularisée, en compagnie de quelques-unes de ses plus gentilles compagnes, à la Nouvelle-Bastille de l'Exposition de 1889. On chante aussi couramment à Montmartre comme en France : Vivent la rose et le lilas ! — la Violette double, — Virez-vous, tournez-vous, — Mène-moi-z-au-bois, — Sur le joli pied du verre, etc.

Toutes ces petites folles de campagne sont venues échouer au pied de la Butte. Voici cependant une villageoise qui n'est guère sortie de chez elle et qu'on aura, ce me semble, plaisir à trouver ici :

Ah ! c'est un vigneron^ Oh ! tra la la. la la didera, Ah ! c'est un vigneron Qui n'avait qu'une fille...

filles surtout ne manquent pas de piquer leur épingle, car cela leur promet un mari dans l'année.

La toilette achevée, et c'est une grosse affaire, les époux s'en vont à l'église, lou menétri en tête, et suivis des invités qui braillent à qui mieux mieux des ébaudes (chansons joyeuses, chants de réjouissance), puis, après la cérémonie, on se rend à la maison du mari.

Dès qu'apparaît le cortège, les vieilles femmes jettent des croisées du grenier des grains de maïs grillés mêlés à des haricots Cen patois grenatons), en criant à tue-tête : « Entre, entre, ma fdle, tu n'auras pas faim. * Si on manquait à cet usage, ce serait une grave impolitesse à i égard de la mariée.

LA POhSIK POPLLAIHE 189

Son père l'envoie-t-au bois Pour cueillir la noizille...

Le bois était trop grand, La belle trop petite...

La belle s'est endormie Sous un fagot d'épines...

Oh ! il vint à passer Trois chevaliers de mine...

Le premier en a dit

— Je vois là-bas ne fille...

Le second en a dit :

— Grand Dieu! qu'elle est jolie !...

Le troisième en a dit :

— J'en veux faire ma mie...

Oh ! tra la la, etc.

Rien n'est plus bressan de fond, et c'est une ballade d'Uhland.

Celle-ci est reçue, à la porte, par sa belle-mère, qui tient à la main un pain entier, une carafe deau et une bouteille de vm. La bonne femme présente dabord le pain aux époux, qui y mordent à belles dents, puis elle offre de leau au mari, du vin à la mariée. Alors seulement elle embrasse sa belle-fille, lui tait un cadeau et la fait entrer. Notez qu'un balai a ete place en travers de la porte et que si la nouvelle épouse entrait sans le ramasser, elle serait d'ores el déjà réputée mauvaise ménagère.

Pendant le souper, toujours extraordinairement plantureux, et qui souvent se prolonge fort avant dans la nuit, les époux sont lobjet d'une surveillance spéciale de la part des jeunes gens qui cherchent à les empêcher d'aller se coucher^ Parviennent-ils à sesquiver, toute la noce se met à leur recherche, et, quand on les a trouvés, on leur porte solennellement la soupe au vin. C'est le triomphe de la grosse gaieté.

Parfois même on simule un baptême comique. Des clochettes ont été pendues aux oreilles des mariés, et. quand le baptême fait son entrée, toute cette sonnerie se met en branle. Un baptise l'enfant, qui est généralement fait de vieilles serviettes, et on le présente à la mariée ; celle-ci le repousse avec horreur

Ces rondes naïves sont vraiment des fleurs des champs, de ces fleurs sauvages et parfumées, comme le thym, la rue et la menthe. Faites-en un bouquet au passage, respirez-les sans crainte. Leur beauté toujours nouvelle vous rajeunira.

Je n'oserais en dire autant de nos chants bachiques, de nos complaintes satiriques. Avouons-le franchement, tout cela est lourd, pataud et grossier. L'amour peut bien, pour une heure, transformer le paysan, lui souffler une âme de délicatesse qu'il n'avait pas avant, qu'il ne retrouvera pas après. Le vin du cru, si pur qu'il soit, n'est pas un aussi parfait magicien.

Il faut un degré de culture très avancé pour être libertin avec grâce. L'homme des champs, Dieu merci, n'en est pas encore là. Il ne sait ni raffiner l'ordure, ni faire des gâteaux de boue, ni ciseler l'obscénité. Obscène, il l'est très souvent, mais en toute verdeur et nature. Lui qui, dans les notes tendres, atteint parfois au sublime de l'exquis, n'a jamais qu'un comique des plus bas. 11 dit les choses comme elles lui viennent, avec le mot cru, sans

et on fait pour l'orphelin une quête dont le produit est versé entre les mains du maire de la commune.

Le lendemain, on ramène l'épousée chez ses parents, où elle devra rester jusqu'au samedi soir qui suit le jour de la noce, et, pendant ce temps, son mari devra s'abstenir d'aller la voir, sous peine d'être la risée de tout le voisinage.

En Bugey, les cérémonies du mariage ne diffèrent pas beaucoup de celles que je viens de décrire. Le deuxième dimanche après la noce (Recenailles), les jeunes gens du village de la mariée se disputent une quenouille garnie de rites, disant qu'ils ne veulent pas qu'on emporte les rites de leur endroit.

Telles sont, ou plutôt telles étaient, car je le répète, elles disparaissent de jour en jour, les cérémonies du mariage dans nos cam pagnes. (Extrait de la Préface des Chansons populaires de l'Ain.)

LA l'Ol-SU: POI'LLAIHE ^^1

altcnuation. Son esprit lui ressemble : il est en

sabots.

Puisqu'il est question de peuple, vous vous attendez peut-être à des chants révolutionnaires. Ah ' que vous êtes loin de compte ! Nos gens sont frondeurs à coup sur, mais à la vieille mode d'avant la Révolution. Leur ennemi, c'est le maître; la chose va sans dire. Mais quel maître ? Le seigneur, le moine ; les couvents, le clergé, la noblesse. C est à se croire au temps de la dîme. Il y a aussi une chèvre, fort irrévérencieuse et fort respectée, car elle était, dit-on, ^< pleine d'entendement », qui se comporte de la façon la plus incongrue vis-a-vis de la magistrature. C'est une parente de cette Biquette de mon enfance, si connue partout et si têtue, qui, pour rien au monde, ne voulait sortir des

choux.

On dirait que le campagnard, si humble et si obséquieux de nature, éprouve, par moments, le besoin de se débrider un peu, de délier sa langue et de donner libre cours à ses appétits, à ses instincts, voire à ses rancunes qui ne sont pas toujours très justifiées. C'est sa revanche.

Et puis les histoires de maris trompés, de cures paillards, de femmes ivrognes, etc., toute la gaudriole courante î

Elle a vendu son beau chignon, C'est pour boire chopine...

Plusieurs de nos contes populaires ne sont d'ailleurs que d'anciens fabliaux du XV'- siècle, arranges, transposés, vêtus à la rustique. On les reconnaît tout de même, et La Fontaine plaît encore, en blouse bleue, chaussé de gros sabots :

Si j'étais mort hier au soir, Je meii souviendrais bien encore,

Si j étais mort cette nuit, Je m'en souviendrais bien aussi.

Et peut-être, en terminant, pour être tout à fait complet, devrais-je dire un mot des chants de coutumes qui, m'assure-t-on, sont encore en usage en certains pays. Nous en avions de fort agréables, témoin l'ébaude de Vépousée qu'on chantait, en allant à la messe des noces :

Quand l'épousée va à la messe.

Baissant les yeux, levant la tête, Le ménétrier va devant.

Adieu la fleur de nos aimants !

Tout en entrant dedans l'église, On lui présente leau bénite.

Donnez-en donc à mon époux.

Adieu la fleur de nos amours !...

Tout en passant par la prairie, J'entends chanter des jeunes filles.

Si j étais fille à marier, Avec elles je chanterais !...

Et la chanson du « jour de mariage « :

J'avais promis dans mon jeune âge De ne jamais my marier ; Mais aujourd'hui, par avantage, Mes bons parents me faut quitter.

Mon père me prend, il m'emmène A 1 église par dessous le bras.

J'ai ma couronne sur la tête, Ressemble la fille d un roi.

Jai aussi ma belle ceinture Qui fait trois fois l'entour de moi.

C'est mon aimant qui me la donne, Pour finir ses jours avec moi.

Quand je vois ces filles à table, A boire, à rire et à chanter.

Quand je les vois, je les regarde, Les larmes me coulent des yeux.

La petite chose vaniteuse finit ainsi dans les pleurs. Et il en est de même toujours. Ainsi finira la Reine de mai qui jadis, tout enrubannée et fleurie, accompagnée des plus beaux gars, s'en allait, de porte en porte, demander des œufs, du laitage :

Voici le mois de mai,

Que les rosiers boutonnent...

Celui, par exemple, qui ira jusqu'au bout, qui ne finira pas, qui ne vieillira jamais, c'est le pauvre laboureur :

Le pauvre laboureur.

Il a bien du malheur.

Le jour de sa naissance.

Est déjà malheureux.

Qu'il pleuv', qu'il tonn', qu'il grêle,

On voit toujours sans cesse

Le laboureur aux champs...

Et le bon vigneron, lui non plus, ne cessera de chanter :

Plantons la vigne.

Le voilà.

Ce joli vin de vigne.

Vigni, vignons,

Vignons le vin.

Le voilà, Ce joli vin de vigne , En vin,

Le voilà.

Ce joli vin de vigne.

De plante en pousse...

De pousse en fleur...

De fleur en graine...

De graine en vert...

De vert en mure...

De mure en coupe...

De coupe en cuve...

De cuve en verre...

De verre en bouche...

Ah! ma foi î arrêtons-nous ici. Le paysan, qui ne connaît pas d'obstacle, suit beaucoup plus loin les voyages et les transformations diverses de ce joli vin qu'il a eu tant de peine à mener à bien et qu'il ne veut quitter qu'au dernier moment.

Et voilà malheureusement presque tout ce qui surnage, chez nous, de ces innombrables chants de coutumes et de métiers, autrefois si répandus. Ce sont les vignerons qui ont le dernier mot. Il est juste de le leur réserver, à ces vaillants qui pas un seul jour n'ont désespéré, qui ont si bien lutté contre l'ennemi insaisissable, le phylloxéra, et grâce à qui nous devons d'avoir encore notre clair et fier vin de France.

On remarquera que je n'ai pas dit un mot des chansons patoises. Nous en avons beaucoup, de très savoureuses, et nous avons aussi un joli patois qui, bien que fort altéré, ne laisse pas d'avoir un

accent bien à lui, un gentil goût de terroir. C'est du languedocien, m'a dit mon ami Paul Arène. Je n en jurerais pas. Je ne dirai pas non plus le contraire. C'est un petit patois de famille qui va son tramtrain, à la bonne franquette, traînant après lui un peu d'italien, un peu de savoyard, un peu de provençal, beaucoup de français. Il zézaye volontiers, ce qui lui donne un air d'enfant. Il est doux à coup sûr; il n'offense personne.

Pourquoi ne pas avouer d'ailleurs, puisque c est la vérité, que les chansons en patois sont infiniment moins populaires que nos chants en français? Au premier abord, cela semble un paradoxe. Qu'on y réfléchisse cependant. « J'affirme, dit Bujeaud, le collecteur des chants populaires de l'Ouest, le plus sérieux folkloriste qu'on ait vu encore avant Millien, qu'il est peu de chansons patoises sorties du peuple. Le pavsan, qui parle patois à son ordinaire, le repousse quand il crie, quand il chante. » Et rien n'est plus vrai. Arrangez cela. Ce n'est point si difficile. La muse populaire, si libre qu'elle soit, et dégagée, comme il sied, de tout préjugé classique, est une muse après tout. Elle est femme, elle est coquette ; elle a sa dignité et son quant à soi. Volontiers, pour me servir d'une expression du cru, elle se met sur son Irente-six. Je l'ai déjà dit plus haut, le peuple est un grand enfant, toujours vrai, pas toujours simple. Quand, d'aventure, il fait œuvre poétique, rien n'est assez recherché, assez raffine, pour son goût. Il emploie donc de préférence la langue noble, le français, sauf à la traiter à sa façon, qui n'est point celle de tout le monde, qui du moins ne manque ni de relief ni d'originalité. Parfois même, mais j'en ai déjà parlé, il a des précio-

sites qui étonnent, d'incroyables entortillements de phrases et d'idées, dignes des pires décadents. Le naturel est là, qui sauve tout.

Les chansons patoises sont généralement beaucoup plus simples. Et cela peut surprendre. En somme, quand elles ne sont pas tout simplement la traduction d'une chanson française, presque universellement répandue, on peut sans crainte les attribuer à des lettrés, tout au moins à des semilettrés, à l'instituteur d'en face, au curé du village voisin, au notaire d'à côté, au vieux colonel qui vient de prendre sa retraite dans le bourg. Ces bonnes gens occupent ainsi leurs loisirs, et on ne peut que les féliciter. Parfois se joint à eux un magistrat, ami du franc vin et de la gaudriole. Nous avons alors une Liaudainna. Cette chanson, naïve et tendre, dont l'air traînard est si charmant, est peut-être la plus connue qui soit en Bresse. Tout le monde la sait, tout le monde la chante. Elle n'est pas populaire en ce sens que, si elle parle au peuple, elle n'est point du tout sortie du peuple.

Et, tout de même, ce cj'cle patois mériterait une étude approfondie. On y verrait défiler tour à tour les noéls bressans, les noéls bugistes ; on y entendrait parler du conseiller Brossard de Montaney, de l'avocat Borjon, de beaucoup de gens qu'on ignore à Paris, qui cependant n'y feraient pas trop mauvaise figure. On jouerait le tivan, on danserait la chibreli. Mais l'espace me manque.

Après tout, j'y reviens : pour juger en plein et sainement la poésie populaire, ses origines, ses tenants et aboutissants, son avenir, son influence possible, mieux vaut s'en tenir aux chansons fran-

çaises, je veux dire à celles qui sont écrites en

français.

Là surtout palpite l'àme du peuple, l'âme bugiste ou bressane, puisque nous sommes en Bresse et en Bugev, cette âme douce, tendre, patiente, un peu folle, molle, sensuelle et abandonnée. Ah! jolie et charmante âme !

S'il est parfois dur, le chemin qu'on entreprend à sa découverte; s'il faut passer par de terribles charnières ; si les ronces vous accrochent au passage ; si les mares, si fréquentes et un peu bêtes, vous retardent ; si les fondrières ne manquent pas, quelle joie, à l'arrivée, d'apercevoir tout là-bas, bleuissante au milieu des saules, la petite source, si claire et si fraîche, l'étang des fées, la fontaine d'amour, où jadis la fille du roi d'Espagne allait laver son blanc jupon, où les grands bœufs gravement viennent se mirer !

Quiconque a pénétré dans le bois magique n'en oubliera pas de sitôt les enchantements. Ceux qu'a ensorcelés le chant de l'oiseau bleu n'en sauraient guérir.

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