‹ Etudes sur la poésie populaireChapitre 8 sur 10 · FRÈRE JEAN GALLET · texte numérisé non relu

FRÈRE JEAN GALLET

Bien que la dévotion soit décidément en baisse dans nos campagnes, chaque pays de France continue, ce me semble, à avoir ses saints de prédilection, ses patrons qu'il honore de son mieux et dont la protection lui est particulièrement acquise. C'est ainsi que le Bugey a une vénération spéciale pour saint Anthelme, qui fut chartreux et évêque de Belley, pour saint Antoine, pour saint Symphorien, pour saint Biaise, dont la statue de bois, bizarrement coloriée, guigne, à Torcieu, le jour de la Vogue, les jeunes fdles qui doivent se marier dans l'année, etc., etc.

Mais à côté de ces grands saints, universellement reconnus, il en est d'autres, moins favorisés, qui n'ont d'autorité que dans leur endroit, et ne sauraient prétendre même au titre de bienheureux. L'Église les ignore, mais le peuple les aime d'autant, les sentant plus proches de lui et phis familiers. On

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peut leur parler sans crainte, a la bonne franquette. Ils n'imposent pas.

A Ambérieu, nous avons frère Jean Gallet. C'était un ermite dont la date de naissance est inconnue, mais qui, après avoir édifié les fidèles de Jasseron, près Bourg, mourut, paraît-il, chez nous en 1626. Bien que non béatifié, il ne laisse pas de faire des miracles. Près de son ermitage, dans la montagne, ermitage aujourd'hui disparu, jaillissait une petite source qu'on voit encore et où les bonnes gens aiment à faire leurs ablutions. L'eau de cette source est souveraine pour les maux d'yeux. Elle guérit aussi les maladies de peau, particulièrement les dartres. Avis aux amateurs.

Quant à la sainteté de frère Jean, la légende en fait foi. Il semble bien que c'était un brave homme, doux aux pauvres et vivant de bonne amitié avec chacun. Les plus indévots n'en disent aucun mal. Plusieurs même ont éprouvé le bon effet de son intercession, et tel qu'on ne voit jamais à l'église ne manque pas d'aller en dévotion à frère Jean, le jour de la Toussaint. C'est que l'excellent frère l'a guéri de ses rhumatismes.

J'ai recueilli d'une vieille femme du pays de curieux détails sur la fin chrétienne de notre anachorète. Ces détails rappellent ce qu'on sait de la vie de saint François d'Assise et plus encore de celle de Benoit Labre. Quelques-uns choqueront les âmes délicates. Ainsi le frère avait la jambe couverte de vers. Les vers s'en allaient et il s'obstinait à les remettre. Passons bien vite.

Il ne faut pas oublier l'âne de Jean Gallet qui jouit encore parmi nous d'une popularité légitime.

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Son maître, malade, ne pouvant aller quêter ce qui était nécessaire à sa subsistance, il partait lui-même aux provisions et remontait à l'ermitage, les côtes bien garnies. Dans les maisons, c'était à qui lui ferait lête ; on le regardait un peu comme l'ami de la famille. Aujourd'hui encore on n'imagine pas frère Jean sans son âne.

Certains traits donneraient, d'ailleurs, à penser que l'Église a peut-être eu tort de ne pas admettre Gallet au nombre des bienheureux authentiques. En voici un qui m'a été certifié par un témoin fort digne de foi. Au besoin, la commune entière l'attesterait.

Il y a quelque soixante ans, les enfants du catéchisme allaient volontiers faire l'école buissonnière à frère Jean. Il était de mode d'y manger des œufs durs en buvant l'eau de la source. Le curé, un jour, s'en plaignit vivement en pleine église. II paraît même qu'il dépassa quelque peu les bornes : « Qu'est-ce après tout que ce frère Jean ? s'écria-t-il, personne ne le connaît, ce n'est pas un saint. »

Ici je laisse parler le témoin :

« Monsieur, les chandeliers se mirent à danser sur l'autel ; je l'ai vu de mes yeux. Tout le monde vous le dira comme moi. Nous n'osions pas bouger et les chandeliers allaient toujours. II fallut que le curé reconnût sa faute. — Mes enfants, nous dit-il, j'ai eu bien tort. Je ne savais pas ce que je faisais. Nous allons ensemble invoquer frère Jean. »

Alors les chandeliers s'arrêtèrent. Le frère, toujours bonhomme, avait pardonné (1).

(1) Pour l'intelligence de cette histoire, il faut savoir que frère Jean a été enterré sous le maître-autel de l'église d'Ambérieu. Bien que l'église ait été plusieurs fois reconstruite, il y est encore.

Un autre exemple montrera qu'en dépit de sa mansuétude, il ne fait pas bon s'attaquer à lui. Dans une grange située au sommet de la montagne et qui domine l'ermitage, est une sorte de poupée de bois sculpté qu'on donne pour l'image de frère Jean. Elle n'a pas de jambes, mais une bonne grosse face béate et de longs cheveux tombant sur les épaules. Tout récemment, on lui a passé, par convenance, une chemise de calicot. Entre nous, bien que le personnage ait la bouche noircie, de façon à imiter la barbe, ce doit être tout simplement un ange enlevé de quelque couvent, vraisemblablement d'une des abbaj'es voisines, Ambronay ou Saint-Rambert.

Mais, pour les bonnes gens, c'est bien frère Jean.

Or, il n'y a pas fort longtemps, un libre-penseur du paj's s'avisa de monter à la grange, demanda à voir la statue et méchamment lui coupa le nez, ainsi qu'on peut le voir encore, car elle n'a pas été réparée.

Mais <[u\ fut bien nttrapé ? Ce fut le mécréant. Lorsqu'il voulut s'en retourner, impossible de trouver son chemin. Huit jours pleins, il erra dans les bois, sans en pouvoir sortir, souffrant le froid et la faim. On le cherchait partout, sa famille le croyait mort.

Enfin, frère Jean se laissa attendrir. Il pensa sans doute qu'il avait assez vengé la perte de son nez, et le parpaillot reparut à Ambérieu, jurant bien qu'on ne l'y prendrait plus.

Voilà pour la tradition. Mais il ne s'agit pas d'un personnage purement légendaire. Frère Jean nous a laissé des traces plus palpables de son passage ici-bas. Lors de la réfection de l'église d'Ambérieu, son cercueil a été ouvert et l'authenticité de son

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squelette dûment constatée. Plusieurs personnes possèdent de ses reliques. Je sais, par exemple, une bonne femme qui a un fragment de tibia et s'en réjouit fort.

L'abbé Guillot, avant-dernier curé d'Ambérieu, a emporté dans l'autre monde le cilice de frère Jean. Il l'avait revêtu dans sa dernière maladie et ses héritiers n'ont pas jugé à propos de le lui enlever; mais on peut voir encore les sandales du bon ermite. Elles sont très bien conservées, on m'en a offert un morceau.

J'ai vu aussi une lettre adressée à dévot frère Jean à Jasseron, en 1611, par un conseiller au Présidial de Bourg qui le remercie des bons raisins qu'il lui a fait goûter et lui offre en reconnaissance cinquante crayons des anachorètes, ses prédécesseurs.

Le détenteur de cette lettre montre en même temps plusieurs prières écrites en vieux français, et une curieuse ordonnance médicale où il est surtout question de bouillon de veau et de chappon.

C'est tout ce qui reste aujourd'hui de frère Jean Gallet.

Mais non, il reste de lui bien mieux que cela, le souvenir attendri du peuple, une page de Légende Dorée à l'usage des humbles. On peut sourire en l'invoquant, mais on l'invoque. Nul ne songera à parler de lui comme des moines d'Ambronaj' ou de l'ermite des Couches, un ermite plus moderne dont les farces sont restées classiques (1).

(1) Ces moines étaient des Bénédictins, mais bénédictin ne veut pas toujours dire savant. Personne n'a jamais entendu dire qu'ils aient mis au jour le moindre ouvrage. Avant la Révolution, qui mit lin à leur existence, ils menaient joyeuse vie, faisaient plantureuse chèi'e et se permettaient mainte infraction à

D'autre part, ce détail de bons raisins me donne à penser que son austérité n'était point trop farouche et qu'il savait rire à Toccasion. Je ne l'en estime que davantage.

Hier, un rayon du soleil d'automne dorait la montagne.

La joie au cœur, j'ai refait, comme dans mon enfance, le pèlerinage de frère Jean.

Le chemin est raide et terriblement caillouteux, mais quel horizon ! Ici, l'admirable ruine du château de Saint-Germain, démantelé par Biron, lors de la conquête, la roche de Salèze, les hauteurs de Janvier; là les gorges sauvages du Maupas et ce délicieux coin de verdure qu'on appelle la source de Gardon ; puis, un peu partout à mi-côte, les grangeons où se fait le vin, ces grangeons jadis si joyeux, si pleins de chansons, bien mornes aujourd'hui.

C'est qu'elles sont malades, malades, nos pauvres vignes. Qu'en dirait frère Jean?

Voici la grosse pierre sur laquelle il aimait à s'appuyer, lorsqu'il rentrait au logis ; l'empreinte de sa large main s'y voit encore. Voici enfin dans un creux de la roche, au milieu des arbres, l'emplacement du vieil ermitage. C'est un vrai nid, une cachette de feuillage. On n'y voit que du vert et des fleurs, et par ci par là un coin de ciel bleu.

Quel endroit merveilleusement choisi pour la contemplation solitaire ! Que le monde à cette hauteur

la règle. Fils de moine est une locution très répandue à Ambronav. 11 y avait, parait-il, toujours table ouverte à l'abbaye. Y venait qui voulait, pourvu qu'il fût d'un certain rang, et tout était gratuit, mais le soir on jouait aux cartes et les moines, se faisant des signes, regagnaient et au-delà, l'argent du souper.

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paraît peu de chose ! Qu'il devait faire bon là rêver au royaume des cieux en écoutant le vent souffler! Quel avant-goût du Paradis, et comme cela donne envie, — pour une minute, — de se faire ermite !

La petite fontaine de Jean Gallet coule toujours, claire et limpide. Tout autour, de bonnes âmes ont disposé artistement des croix de bois, des images d'un sou. A cette heure où la dévotion se fait rare, où la foi s'en va, le bon frère a encore ses fidèles. De plus huppés que lui n'en sauraient dire autant.

Superstition? Oui, sans doute. Mais ces superstitions de campagne, naïves et point agressives, ont bien leur mérite. Elles sont poétiques, elles touchent et n'offensent pas. Après tout, c'est de l'idéal à l'usage des pauvres.

Cette nouvelle, divisée en trois parties : 1« Le Capucin ; 2-^ Les Fées de Jailloux ; 3^ Trois-Vieilles, a para, pour la première fois, dans La Revue hebdomadaire des 1^ juillet ,no 11^', 25 août (w 118' et

6 octobre 189^ , w-' m

LE CAPLXIN

Nous gravissions péniblement l'àpre côte qui va de la route d'Ambérieu à Saint-Rambert au château de Saint-Germain, le même où, jadis, assurent les gens de là-bas, Gondebaud, roi des Bourguignons, promulgua la loi Gombette. Prenez-en ce qu'il vous plaira, le moins possible.

Ce n'est plus qu'une ruine, à vrai dire, mais qui est pittoresque et a grand air. Crânement campée sur son rocher, elle domine de haut tout le paysage. D'abord, la fuite lente des vignes qui vont s'écroulant les unes sur les autres jusqu'au bord du chemin ; plus loin, l'Albarine aux eaux charmantes en leur manteau de vernes : plus loin encore, la belle

plaine où gronde le Rhône, l'infini des bois et des champs. Elle voit d'admirables choses, elle est heureuse.

Mon compagnon était ce brave Lambrequin que vous connaissez tous, sans l'avoir jamais vu, qui a la langue si bien pendue, qui parle de tout sans rien savoir, qui est revenu du fin fond du monde sans avoir été nulle part, un conférencier en herbe, l'éternel apprenti député. Respectueux, au reste, ainsi qu'il convient. Un jour qu'il était venu à Paris, pour faire la fête, il a, d'aventure, entendu parler Gambetta. C'est un jour inoubliable.

Il conserve précieusement, en sa collection privée, une carte de Jules Ferry, où il y a écrit, en très grosses lettres : P P C, et aussi, relique vénérée, un bout de cigare dont ce qui manque fut, il y a pas mal d'années, fumé par Lamartine. C'était chez un gros négociant en vins de Mâcon. L'illustre poète avait longuement discouru sur la question des betteraves qui, chacun le sait, l'intéressait infiniment plus que la poésie. Au bout de sa harangue, il jeta à terre le cigare qu'il avait à la bouche. Lambrequin, qui se trouvait là pour faire nombre, s'en empara sans que personne le vît. Depuis, il l'a mis sous verre et, de temps à autre, quand on l'en prie, il l'off're à la piété des fidèles. Car il n'est point égoïste.

C'est donc avec ce bon diable que je faisais la rude ascension, par une matinée de la fin de mai, d'un charme à ravir les cœurs. Ces heures de printemps sont délicieuses en Bugey. Tout s'y revêt d'un voile féerique, comme d'une gaze impalpable d'un bleu infiniment tendre. Et là-dessous on devine un monde léger, bruissant, éveillé à peine, qui n'attend qu'un franc rayon de soleil pour mieux chan-

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ter. J'admirais, l'oreille ouverte aux mille bruits de la nature en fête. Lambrequin, d'ailleurs, me tenait en haleine. Il me parlait, je m'en souviens, des vignes, du phylloxéra, de la dernière séance du Palais-Bourbon, des tarifs douaniers et aussi parfois de poésie, peut-être pour flatter mon vice, peut-être parce qu'il prétend s'y fort bien connaître, à cause sans doute du cigare de Lamartine.

Nous arrivâmes à la pierre de frère Jean Gallet. C'est un énorme bloc de rocher, posé comme une sentinelle à l'un des nombreux détours de la sente grimpante. On y voit, distincte encore, l'empreinte de cinq doigts terriblement longs. Un jour qu'il était fort las de ses courses dans la montagne, Jean Gallet s'y est appuyé, et la pierre a gardé sa main comme le pays avoisinant a gardé sa mémoire, — religieusement.

Car, bien que l'église officielle n'ait pour lui qu'une assez mince considération, c'est un personnage que frère Jean. C'était un ermite du temps de Henri IV et de Louis XIII, fort dévot, cela va sans dire, un peu médecin aussi, à ce qu'il semble; un saint homme qui vivait dans un trou, comme c'est, n'estce pas? l'habitude des saints, mais un trou de vert feuillage, de ronces et de fleurs, au-dessus de la plus jolie ravine qui soit au monde, avec un peu, oh ! pas beaucoup de ciel bleu dans les intervalles.

Frère Jean et son âne, qui ne les connaît encore? Quand son maître était malade, l'âne descendait seul aux provisions, puis il remontait, portant fidèlement le fruit de la collecte, sans jamais rien en distraire en route. Il était reçu à bras ouverts dans toutes les familles ; on l'aimait. De son côté, le bon ermite disait force oraisons pour les âmes du Pur-

gatoire. Au besoin, il soignait les maux d'yeux, et les paysans atteints d'ophtalmie vont encore en pèlerinage à la source de belle eau claire, voisine de son petit oratoire, où, jadis, il aimait à se désaltérer. On y mange du boudin, c'est de tradition, on y chante une gaudriole et on est guéri.

En approchant de la pierre, il me sembla voir Jean Gallet lui-même, ressuscité pour un instant. Un moine était là, disons tout, un capucin, un beau capucin, avec une barbe grisonnante qui lui tombait jusqu'à la ceinture, beaucoup de rouge aux pommettes et des yeux d'enfant, d'une clarté limpide. Ses pieds boueux traînaient dans de vieilles sandales. Il était sale, mais de cette saleté, pittoresque et charmante, qui n'offusque pas, qui est comme un surcroît de vêtement, un ornement, quelque chose d'analogue à la classique patine du temps sur un vieux bronze.

Oui, frère Jean lui-même, sans son âne, hélas ! Et peut-être aussi le grand saint Joseph, qui, un jour de presse et de grand rabot, n'aurait pas trouvé le temps de se débarbouiller et aurait oublié son lis à la maison. Le bonhomme souriait vaguement, on ne sait à quoi. Il ne lui manquait que l'Enfant Jésus sur les bras et la Vierge Marie à son côté. Çà, par exemple, ça lui manquait bien.

A cette vue, Lambrequin ne se tint plus de joie. Il est de ceux qui font coin-coin dans le dos des Frères ignorantins. Pour lui, le cléricalisme, c'est encore l'ennemi. Un peu arriéré, dites-vous. Mais, bah ! en province !

Qu'as-tu, moine, quas-tu moine, Qu'as-tu, moine, à trembler tant

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s'écria-t-il joyeusement en homme qui connaît ses classiques, et, sans façons, il passa son bras sous celui du bon père: « Allons, venez prendre un verre avec nous. Vous me plaisez tout plein. — Pourquoi pas? répondit tranquillement le capucin. Vous n'avez pas l'air bien méchants. Vous ne me mangerez toujours pas. »

Prendre un verre, c'est facile à dire. Mais où? Il n'j^ a pas de cabarets à ces hauteurs. En bas, on boit. Ici, on contemple, on respire, on nage en plein bleu.

Je me souvins heureusement qu'il y avait, pas trop loin de là, une ferme bizarre, solitaire, où l'on trouve toujours du lait, et même, à l'occasion, un petit vin modeste, qui n'est pas des pires. Nous y allâmes, le capucin encadré par nous, et comme le sentier était fort étroit, nous avions b eaucoup de peine à passer de front. A certains moments, on se heurtait. Je crois bien que Lambrequin y mettait quelque malice. Mais l'excellent moine ne daigna pas s'en apercevoir. Il souriait délicieusement dans sa barbe sale.

On arriva. L'endroit est charmant, pittoresque à plaisir. De là, on voit tout le pays, le Rhône à ses débuts, simple, tranquille, qui ne sait rien encore du félibrige, les tristes vignes phylloxérées, et, dans un lointain magique, les mille étangs de la Dombe. Ah ! que c'est beau ! Pourquoi ne pas vivre là ? On y serait si bien !

Et puis il y a la statue de frère Jean Gallet, du moins on le dit. A parler franc, je n'en crois rien. Si vraiment c'était frère Jean, il serait trop joli et je l'en aimerais moins. Mais, rassurez-vous, ce n'est pas lui. Un ange en bois, du quinzième siècle, qu'on

a dû prendre à quelque abbaj e voisine et qui n'a plus d'ailes et qui n'a jamais eu de pieds. Pour plus de décence, on lui a passé une espèce de camisole, et il est charmant tout de même. Après tout, peutêtre bien que c'est frère Jean.

Nous lui fîmes nos salutations, nous lui rendîmes nos devoirs, comme il convenait. Et puis, tout de suite on pensa à boire. Dame ! quand on a un capucin avec soi ! Par grande chance, il restait encore de ce petit vin suret, folâtre et gentil, dont j'ai parlé, du vin de Saint-Germain. Il apparut, fit son effet. Et le capucin parla : « Eh, eh ! il n'est pas mauvais. On en ferait bien son ordinaire. » Et il se tapotait légèrement la bedaine qu'il avait très ronde.

Alors Lambrequin : — Moine, dites-nous tout. Il ne faut rien cacher. Je vois que la boisson ne vous est pas indifférente. Cela prouve que vous êtes un homme intelligent. Et après ? ~ Après, quoi ? dit le capucin du ton le plus calme, nous buvons d'excellent vin. Il faut en remercier le bon Dieu qui a tout fait, le ciel et la terre, le vin et le cidre. Ce sont des cadeaux de jour de l'an qu'il nous envoie, des fleurs qu'il nous donne. Comment n'être pas reconnaissant?

— Alors, vous croyez en Dieu, vrai, vrai,vrai ? fît Lambrequin, terrible. — Eh oui, répondit le capucin, nullement effraj^é ; j'y crois comme vous-même vous y croyez. Allons, allons, ne me dites pas de vilaines choses. Si frère Jean vous entendait ! Savez-vous que je suis venu de Chambéry rien que pour le voir ?

— En mendiant, dit Lambrequin..

— Ce n'est point mendier, et vous avez tort de parler ainsi. De bonnes personnes m'ont aidé. Dieu

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sans doute les inspirait. Mais, mendier! Oh! non, jamais !

— Ah ! ah ! ah ! Et les femmes qu'en faites-vous ?

— Les femmes ? Le capucin réfléchit longuement : Oui, oui, je comprends. Mais c'est si peu de chose ! Dame ! tout de même ! Nous ne savons pas, nous. Oh ! nous pourrions, mais nous ne voulons pas.

Immédiatement, je demandai une autre bouteille. Je voyais que Lambrequin bouillait sur sa chaise, et j'espérais le calmer ainsi.

— Les femmes, dis-je, il faut en prendre, en laisser aussi, beaucoup, — surtout. Ce sont de petits animaux charmants et qu'à l'occasion on a grand plaisir à caresser. Dieu, votre bon Dieu à vous, mon brave capucin, nous préserve d'en jamais médire!

Le capucin sourit. C'est, paraît-il, sa façon.

— Eh, oui ! eh, oui ! je sais bien. On n'est pas de bois. Mais faites attention, méfiez-vous.

Lambrequin grognait :

— Oh! le vilain bougre ! Allons-nous-en !

Je fis venir une nouvelle bouteille et je dis :

— Mon bon père, vous avez l'air d'être tout à fait satisfait de votre état. Dites-moi, je voudrais me faire capucin, moi aussi. Comment s'y prendre ?

Il sourit encore :

Vous pourriez faire plus mal. On est bien chez nous. Venez-y, vous serez accueilli à bras ouverts. Mais non, mais non. Vous êtes habitué à trop de choses que nous ne pourrions pas vous donner. Pourtant... Le Père supérieur est un bien bonhomme. Ah ! par exemple, il y a un de nos Frères qui ronfle terriblement. Qu'on ronfle, c'est tout naturel. Qui est-ce qui ne ronfle pas? Mais celui-là... un vrai tonnerre. Nous n'osons pas le lui dire, parce que

cela lui ferait de la peine. Seulement, nous ne dormons pas.

Et je ris franchement, et Lambrequin parut furieux .

— Alors, mon père, vous alliez en pèlerinage à Frère Jean ?

— Oui, nous le connaissons bien là-bas, nous en parlons souvent. Il me semble que c'est quelqu'un dans mon genre.

— Un gredin aussi ! grogna Lambrequin.

— Savez-Yous qu'il n'est pas commode ? Je me suis laissé dire qu'un monsieur d'Ambérieu qui l'avait un peu blagué était resté trois grands jours égaré dans les bois, sans pouvoir retrouver sa route. Et celui qui lui a cassé le nez ! car vous voyez qu'il n'a pas de nez.

Et je montrais la bizarre statue, l'ange en bois du quinzième siècle.

— Ah ! c'est vrai, je n'y avais pas fait attention. Je l'aime tant ! Qu'est-ce que vous voulez ? Il faut bien se défendre. Et, entre nous, quelle idée d'aller casser le nez à un pauvre diable de saint qui ne vous a fait aucun mal et qui est si gentil ! Avouez-le, ce sont de vilaines façons.

— Sans doute, sans doute, et croyez bien que je n'ai aucun nez de saint sur la conscience. On m'a raconté aussi qu'un jour, au catéchisme, le curé d'Ambérieu, l'abbé Guillot, que vous avez peut-être fréquenté, avait parlé légèrement de frère Jean ! Selon lui, ce n'était pas un saint authentique. La sainte Église, catholique, apostolique et romaine, ne le connaissait pas ou ne voulait pas le connaître. Bienheureux? Pas même. Il devait rester sous le porche avec les infirmes et les malingreux. En en-

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tendant cela, les ossements de frère Jean, qui sont enfouis, comme vous le savez, sous le maitre-autel, se mirent à gigoter. Les cierges tremblèrent et s'éteignirent, le Christ tomba de son haut. Ce fut un vrai cataclysme. Heureusement, tout s'est arrangé. Le curé s'est repenti. Il a fait des excuses.

— Il les devait, dit gravement le capucin. Et je fis venir une autre bouteille.

Lambrequin se réveilla (je crois qu'il dormait).

— A la fin, en voilà assez. Il faut être naïf comme toi pour gober tout ce que te raconte cet individu. Moi, cela me révolte.

Il fit un geste, un geste qui était beau. Et je réclamai une dernière bouteille. Par malheur, nous avions tout bu. Il ne restait rien en cave.

— Bonsoir, mes enfants, dit le capucin. Aimez bien le bon Dieu, c'est le meilleur. Vous en serez contents. Merci pour le vin, qui était agréable, et pour votre conversation qui l'était bien plus encore.

Et comme Lambrequin se levait, furieux :

— Bah! cette petite vermine-là n'est pas mauvaise au fond. Ce sont les francs-maçons d'en bas qui lui auront monté la tète. Il a bien la mine d'un capucin. Nous nous retrouverons à Chambéry.

Et il s'en fut présenter ses civilités à frère Jean Gallet.

Le soir tombait. Il y avait dans l'air comme un charme exquis, une infinie douceur. Les lointains fuyaient, tout bleus, et je regardais avec plaisir s'enfoncer sous les fourrés le moine délicieux et malpropre. Sa vilaine robe fiottait au vent. Je me souvins de saint François qui appelait l'alouette sa sœur, qui évangélisail les poissons et les hirondelles.

Ail ! bon Dieu ! qui donc nous donnera une âme d'enfant... ou de capucin?

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