ELLE SAVAIT PARFAITEMENT QUE LE RECRUTEMENT
de l'histoire, mais réunis par la force irrésistible des choses; d'apaiser les passions qui les divisent, de les amener à coexister en paix, à développer parallèlement leur prospérité, leur richesse, leur génie national, en se prêtant mutuellement concours et affection, au lieu de se haïr et de s'entre-détruire. Cette tâche, il y travaille avec une persévérance que ne lasseront pas ces coupables menées. Ceux qui se mettent en travers sont les ennemis de la Pologne non moins que les siens.
« Le gouvernement russe ne se sent aucune tendresse pour eux.
« 11 réserve .sa sollicitude pour la population paisible des villes et des campagnes, qui vit d'ordre et de travail- et qui est la première intéressée à la répression de tentatives qui ne peuvent que compromettre le progrès réel du pays dans la voie des améliorations et des réformes qui lui a été ouverte. Là est à ses yeux la vraie Pologne.
« Quant aux malheureux qui se laissent corrompre ou égarer pour le service d'une cause antipatriotique et antisociale, tout ce que le gouvernement pouvait faire, c'était de les soustraire à ces détestables influent es, de les préserver de leurs propres entraînements en les met • tant hors d'état de nuire ;i la partie saine de la société. C'était là précisément le but du recrutement, et il aurait épargné à beaucoup de ces infortunés les misères, les souffrances et les châtiments auxquels les ont exposés d'impitoyables meneurs.
« Le prétexte soi-disant légal dont ils se couvrent ne saurait tromper personne. Ils n'ont pas attendu ce prétexte pour ourdir leurs complots contre la tranquillité publique. 11 y a des années qu'ils se trament à la face de toute l'Europe. Depuis plusieurs mois le gouvernement était informé de leurs projets; il savait parfaitement que le recrutement serait le signal d'une explosion toujouts ajournée. Mais il savait aussi que si ce prétexte était choisi, c'était précisément
SERAIT LE SIGNAL D'UNE EXPLOSION TOUJOURS AJOUR- NÉE ; et ce qu'il y a de plus grave, elle proclame à la face de FEurope, que ne pouvant atteindre les chefs du mouvement, qui habitent l'étranger, elle
A DU FRAPPER DE MALHEUREUX INSTRUMENTS. La RuS-
sie avoue que le système de désignations arbitraires n'a été élabli que dans le but de proscrire et de déporter en masse des suspects ; n'oublions pas que dans le vocabulaire russe les mots de révolutionnaires ou de malheureux instruments sont synonymes de patriotes et de libéraux. Et si les assertions du Journal de Saint-Pétersbourg sont
parce que les chefs se sentaient frappés directement par une mesure qui allait leur enlever leurs victimes et les priver des moyens de bouleverser leur patrie.
« Le gouvernement devait donc y voir un motif de persévérer dans sa résolution de purger la Pologne de ces cléments de trouble, de la rendre à elle même et à la liberté de ses propres inspirations. Lorsque le gouvernement n'aura plus qu'elle en face de lui, il ne demande pas mieux que d'en revenir à l'ordre légal qu'il a lui-même inauguré.
« La tournure que prennent les événements dans le royaume prouve d'ailleurs combien le mouvement était factice et superficiel, combien peu 11 rencontre de sympathies parmi les classe laborieuses, et coinbien, par conséquent, le gouvernement était fondé à le considérer comme, une entreprise étrangère, nuisible, hostile au bien-être réel du pays. Les théories émises par les Insurgés dans leurs proclamations, Tes violences et les atrocités qu'ils ont commises attestent également quel but antisocial se cachait derrière l'étalage d'un faux patriotisme.
« Sous ce rapport, les événements, si douloureux qu'ils soient, renferment d'utiles leçons. Nous avons l'espoir qu'elles ne seront perdues ni pour la Pologne ni pour les opinions honnêtes et sensées en Europe. »
exactes, si le recrutement devait être te signal du soulèvement, comment se fait-il que les autorités de Varsovie se soient attachées à exécuter cette mesure inique avec une incroyable brutalité? La Russie allait au-devant des conséquences fatales d'un acte odieux, ces conséquences étaient entrées dans ses prévisions et dans sas calculs, et, ce qu'on appelle l'insurrection polonaise n'est pas autre chose qu'un piège tendu par le plus fort à celui qui n'avait même pas d'armes pour se défendre. Ce ne sont pas
1 de malheureux instruments qu'on veut frapper, c'est la Pologne tout entière qu'on veut plonger
\ dans la désolation," qu'on veut épuiser dans les horreurs d'une lutte inégale.
Quelle a été l'altitude de la population? Des récits dignes de foi nous l'apprennent.
« Nos correspondances de Varsovie, du 16 et du <( 17 janvier nous donnent quelques, détails sur la « manière dont s'est exécuté le recrutement dans « la nuit du 11 au 15. On sait déjà que des me- « sures avaient été prises pour avoir sous la main <^ des forces suffisantes en cas de résistance. Le 14,
* Patrie du 23 janver 1863.
« à onze heures du soir, les places el les princi- « pales rues ont été occupées militairement. Les « régiments de la garde, récemment arrivés à Var- « sovie, ont été répartis dans les divers quartiers, « sous la direction de la police; en même temps, de « fortes patrouilles de cavalerie se sont mises à par- « courir la ville. Vers minuit, l'exécution a com- « mencé.
« Des agents de police, suivis de cinq ou six soî- « dats, la baïonnette au bout du fusil, sont entrés « dans les maisons avec des listes préparées d'a- « vance, et se sont mis en devoir d'arrêter tous « ceux dont les noms s'y trouvaient portés. La plu- « part ont été trouvés chez eux et se sont laissé « emmener sans résistance. Les malheureux ainsi « arrêtés étaient conduits d'abord à l'hôtel de ville, « puis là, répartis en colonnes de vingt à vingtce cinq, on leur a lié les mains et on les a transférés « sous bonne escorte à la citadelle.
« Les conscrits, — en Pologne on ne dit plus « guère que les pkosctuts, — semblaient en général « résignés à leur sort ; quelques-uns même faisaient « entendre dans le trajet des chants patriotiques. « Mais les mères à qui on enlevait leurs fils, les
m ÉTUDES SLR LA POLOGNE.
«< vieillards qui perdront leur unique soutien j les « femmes dont on a pris les maris, faisaient ehtén- « dre de tous côtés des plaintes et des gémisse- « ments. Un grand nombre suivaient les recrues « jusqu'aux portes de la citadelle. Jamais spectacle « ne fut plus digne de pitié !
« Enfin l'opération s'est terminée sans conflit « sérieux , sans explosion de résistance ; mais quel « spectacle donné à l'Europe et au monde civilisé ! « un gouvernement réduit à employer de tcfe '< moyens pour faire exécuter ses lois et recfutér « son armée, ne proclame-l-il pas ainsi lui-mêmë « qu'il est sans lien avec le pays où il prétend se « maintenir, et qu'il n'y règne que par la force. « II faut féliciter les Polonais de s'être soumis et « résignés plutôt que de compromettre la causé de <• leur pays dans un effort désespéré. Ce sont eux, « qui devant l'opinion, ont remporté moralement « une victoire dont il est impossible qu'il ne leur « soit pas tenu compte. ' 1 ' : ' |f " !>
« Nous ne savons encore d'ailleurs que ce qui « s'est passé à Varsovie. L'enlèvement des rectues « ne devait atoir lieu dans lès provinces que quand « il serait terminé dans la capitale. »
Mais cette abnégation héroïque ne faisait pas le compte des autorités russes, qui voulaient à tout prix provoquer un conflit sanglant. Le grand-duc Constantin et le marquis Wielopolski savaient qu'une indignation bien naturelle animait la Pologne tout entière, ils savaient qu'une étincelle pouvait mettre le feu à une traînée de poudre, ils savaient qu'une goutte d'eau ferait déborder le vase, et ce feu ib l'ont attisé eux-mêmes, et celle goulle d'eau ou plutôt de poison ils l'ont fait tomber eu faisant insérer cjans |e Journal officiel de Varsovie du 19 janvier, un long article dont voici le passage le plus important :
« Jamais, depuis trente ans, le recrutement ne « s'était opéré avec tant d'aisance et de facilité!
« L.KS CONSCRITS DÉPOSÉS DANS LA CITADELLE ÉTAIENT « PLEINS D'ALLÉGRESSE; ILS TÉMOIGNAIENT DE LEUR « JOIE D'ENTRER DANS CETTE ÉCOLE D'ORDRE qui est
« l'armée, et d'y reprendre une vie active et sé- « rieuse après des années passées dans le dérègle-
« ment de rêves pernicieux »
Quelle ironie sanglante! avec quel art les mots sont alignés pour produire l'effet voulu! avec quelle habileté on provoque un peuple plein de fierté et d'honneur! Dire que les conscrits témoignaient de
m ÉTUDES SLR LA POLOGNE.
leur joie d'entrer dans l'armée russe, n'était- oe pas provoquer les Polonais à une lutte désespérée et pourtant nécessaire pour montrer au monde que l'amour de la patrie n'était pas éteint dans les cœurs? Pour tout juge impartial, le mouvement qui a éclaté, le 22 janvier dernier, n'a pas été autre chose qu'une protestation vivante et sanglante contre un recrutement barbare qu'on a voulu faire passer pour un renoncement aux aspirations nationales. Les recrues et la jeunesse se sont dit qu'eu présence des assertions du Journal de Varsovie, une résistance ouverte devenait indispensable pour affirmer une fois de plus la vitalité de la nation polonaise; les recrues et la jeunesse se sont dit que le sang répandu, que les plus grands malheurs étaient préférables à une abdication fatale, et qu'il n'y avait pas d'autre moyen de fournir l'affirmation de la nationalité polonaise. Une plus longue inaction risquait de faire dire à l'ennemi que la Pologne n'était plus qu'une expression géographique, et qu'il n'y avait plus de Polonais pour la défendre. Le mouvement qui a éclaté dans le royaume n'est pas autre chose que la protestation magnanime d'un peuple désarmé : l'Europe sait désormais que la Pologne
s'obstine à vivre, qu'elle refuse de se laisser absorber. Le sentiment profond du devoir, l'idée de la grandeur morale de l'homme peuvent seuls donner la clef de ee qui se passe sur les bords de la Vistule. Pareils aux martyrs, entraînés par la folie sublime de la croix, les Polonais s'abandonnent à la folie sublime du dévoûment national, et la rédemption sera le prix du sanglant sacriûce !
Qu'ils succombent aujourd'hui, écrasés par le nombre et privés d'armes, ou qu'ils parviennent à continuer la lutte, un grand résultat est obtenu : plus que jamais la domination russe est devenue impossible en Pologne. Ceux qui ont pris les fusils avec des bâlons pourront prendre les canons avec des fusils : non-seulement au bout d'un mois une armée de cent mille hommes n'a pu écraser quelques milliers de proscrits, mais les rangs de ceux-ci grossissent sans cesse, et le terrain de l'insurrection s'étend de jour en jour. Ce qu'on était disposé à prendre pour une échauffourée de malheureuses recrues poussées par le désespoir, gagne de plus en plus un oaractère universel : le mouvement suit j la pente qui lui est naturelle en Pologne; il devien! un momwnenj national. Ceux qui se sont levés les
premiers n'étaient point excités par de si belles espérances; ils ont voulu défendre l'honneur (Ju drapeau; désarmés, ils pouvaient à peine conirbaltre, mais ils voulaient du moins mourir pour montrer au monde qu'ils n'acceptaient pas le joug de la Russie. L'histoire des peuples ne présente pas d'aussi mémorable exemple de dévoûment et de courage. Des milliers d'hommes courent à une victoire impossible, à une mort obscure, affrontent une lutte qui semble impossible. Ce sacrifice absoJ» n'est il point l'attribut de la vertu la plus haute» d* cette vertu dont les martyrs donnaient l'exemple dans les premiers siècles du christianisme? L'histoire impartiale placera ces nobles combattants de 1863, ces soldats si grands par le courage, plus grands encore par le désintéressement, à côté de» guerriers intrépides qui tombaient à Waterloo auxcris de : La garde meurt et ne se rend pas!
Comment se fait-il, qu'au milieu des circonstances qui placent la Pologne si haut dans l'opinion du monde et qui devraient mettre la Russie au ban des nations civilisées, M. Billault ait pu prononcer des paroles qui ont douloureusement retenti dans tous les cœurs? Comment a-t-il pu parler du
libéralisme et i>E la r.ÉNÉiiosiTE de l'empereur Alexandre H et des passions insurrectionnelles des Polonais? Ce n'est pas avec une pensée do récriminations stériles que nous relevons ces paroles; les larmes que nous répandons sur le sort de tant de victimes voilent devant nos yeux tout sentiment de colère ou de ressentiment. Si nous mentionnons le discours de M. Billault, c'est uniquement pour prémunir nos malheureux compatriotes contre la portée que la Russie ne manquera pas de (tonner à ces paroles. La Russie ne laissera pas échapper l'occasion de dire aux habitants des bords de la Vistulc : « Vos yeux sont tournés du côté de « la France, lisez les promesses qui vous arrivent « des bords de la Seine. » Que les Polonais ne s'y trompent point; qu'ils n'attachent pas aux formes de langage dont s'est servi M. Billault une importance exagérée. Napoléon III ne livre à personne le secret de sa politique; quand il veut venir en aide aux peuples opprimés il n'écoule que les mouvements de son cœur et les intérêts de l'avenir.
En 1889, presque tous les ministres, le Corps législatif, le Sénat, le monde officiel, en un mot, était énergiquement opposé à la guerre d'Italie; pour-
tant la volonté de l'Empereur a été plus forte que ces hostilités patentes ou cachées, et Napoléon III, cédant à l'impulsion d'une âme généreuse, a déclaré la guerre à l'Autriche pour marcher au secours d'un peuple foulé aux pieds de l'étranger. Cette guerre s'est iaite aux applaudissements du peuple et de l'armée. Quand Napoléon III aura jugé le moment favorable , à son jour et à son heure, iljera j>our la Pologne ce qu'il a fait pour l'Italie ; il le fera avec l'assentiment enthousiaste des masses, toujours sympathiques en France aux entreprises grandes et généreuses. Si les dures expressions employées par M. Billault avaient fidèlement rendu la pensée impériale, le comte Walewski qui, dans la guerre de Pologne de 1831 a noblement rempli son devoir de citoyen et de soldat, serait-il resté au pouvoir?
La Russie voile mal ses inquiétudes sous les dehors d'une feinte assurance. Elle a le droit contre elle et la force semble lui faire défaut. Chaque jour elle annonce de prétendues victoires qui n'empêchent point la lutte de grandir: loin d'avoir réussi à comprimer ce qui n'était que l'explosion du désespoir, elle rencontre aujourd'hui en face d'elle non plus seulement ceux qu'elle a proscrits, et qu'elle a
poussés à se défendre, mais de véritables corps détachés d'une insurrection nationale. Elle ne s'attendait pas à voir une pareille récolte succéder à la semence perfide qu'elle avait répandue : aussi paraît-elle frappée de stupeur, tandis que les sympathies de l'Europe se réveillent au profit des opprimés dont le courage égale la grandeur de la cause qu'ils défendent. On commence aussi à comprendre que la paix du monde et l'équilibre des États exigent la réparation d'une iniquité presque séculaire. L'intérêt des peuples civilisés leur conseille ce que la conscience leur commande, et le sang de nouveaux martyrs trace en caractères ineffaçables le vieux refrain des légions : Non, la Pologne n'est pas perdue !