‹ Études sur la PologneChapitre 7 sur 11 · CHEF DE L'INSURRECTION WOLHYNIBNNE · texte numérisé non relu

CHEF DE L'INSURRECTION WOLHYNIBNNE

CHARLES ROZYCKI

Chef de l'insurrection Wolhynienne (1831).

La Wolhynie, une des provinces les plus importantes de l'ancienne Pologne, fut incorporée à la Russie lors du dernier partage, en 1795. Un patriotisme ardent a toujours été le caractère distinctif de ses habitants, et quarante ans d'oppression étrangère, bien loin de l'affaiblir, semblent, au contraire, en rendant plus amers les regrets de l'indépendance et plus odieux le joug qui pesait sur eux, leur avoir inspiré un dévoûment à toute épreuve, qui ne compte pas avec le danger et n'attend qu'une occasion pour éclater. Aussi, à la nouvelle de la glorieuse révolution de Varsovie, du 29 novembre, les cœurs des Wolhyniens tressaillirent de joie : il n'y eut qu'un cri pour prendre part à la lutte qui devait amener la délivrance de la patrie commune.

L'insurrection de la Wolhynie , un des événements les plus intéressants de notre révolution, fut faite et dirigée par le colonel Charles Rozycki, patriote dévoilé et militaire distingué. En avril 1831, à l'approche du brave général Dwernicki, si justement surnommé le preneur de canons, Rozycki donna le signal de l'insurrection ; mais l'issue malheureuse de l'expédition de Dwernicki ne lui permettant pas de tenir tête à l'ennemi, il se fît jour, suivi d'une poignée de braves, à travers les armées moscovites et vint grossir les rangs de l'armée nationale. Réfugié en France, Rozycki a publié en polonais le récit de l'insurrection wolhynienne ; cette narration, pleine de mouvement et d'une noble simplicité, est un document historique très-précieux. En lisant ces pages brûlantes de patriotisme et d'enthousiasme, on se pénètre mieux des sentiments qui animaient alors la nation tout entière. Nous avons cherché dans cette traduction à rendre fidèlement la pensée de l'auteur. Voici la version du soldat écrivain :

« Plus d'une fois, camarades, le soir, à la lueur des feux de nos camps, j'ai voulu vous raconter les détails des premières opérations de notre corps dès

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le moment qu'il s'est formé ; mais, fatigués d'une longue marche ou d'une lutte opiniâtre avec l'oppresseur de notre pairie, nous cherchions quelques repos dans un court sommeil, ou bien, à peine avions-nous pris quelque peu de nourriture, qu'il nous fallait recommencer le combat. Ces moments de fatigues étaient pour nous des moments d'espoir et de bonheur, ils passèrent gaîment, comme passent des jours de fête, car nous ne connaissions pas la crainte.... Aujourd'hui, nous n'avons, hélas ! que trop de loisir pour recueillir nos souvenirs. Les feux des camps sont éteints, nos chevaux dessellés, le fer de nos lances se rouille. Nous sommes tristes mais non vaincus. Le czar nous ravit nos fortunes ; des milliers de nos frères ont péri dans les supplices, on forge des chaînes pour nos enfants ; mais le saint amour de la patrie, l'espoir de sa prochaine résurrection, ne s'éteindront qu'avec notre existence.

« La nouvelle de la révolution nationale qui venait d'éclater dans les provinces décorées du nom de royaume de Pologne, nous l'apprîmes en Wolhynie avec la joie de l'enfant qui, se croyant déjà orphelin, voit sa mère s'éveiller de sa léthargie. Dès que nous

nous rencontrions, on pouvait lire sur nos visages les sentiments dont nous étions pénétrés. Les jeunes gens laissaient entrevoir l'espoir de recouvrer une pairie, et avec elle la liberté et des lois nationales. Nos vieillards semblaient retrouver leur ancienne vigueur, nos femmes déploraient leur faiblesse. Une joie muette s'était emparée de nos cœurs, des serrements de main exprimaient mieux ce que nous sentions. Nous étions successivement instruits des progrès que faisait la révolution ; les plus jeunes d'entre nous s'échappaient pour prendre part à la lutte. C'était en hiver. Vous savez, camarades, qu'après vingt années de service militaire et une longue maladie, je n'étais pas en état de partager

les premiers exploits de notre brave armée; j'attendais le printemps pour consacrer à mon pays le reste de mes jours. D'ailleurs, il semblait que nous tenant armés dans nos résidences habituelles, nous pourrions devenir plus utiles à la cause générale. Le temps ne marchait pas assez vite au gré de nos désirs, et le gouvernement national n'avait rien prononcé de décisif, n'avait pas encore dit quel genre de dévoûment il exigeait de nous....

« Sur ces entrefaites, je tâchai de sonder les fores-

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lîcrs dont j'étais entouré, tous chasseurs renommés, et je vis âvec satisfaction qu'ils aimaient la Pologne autant que jel'aimais. J'augmentai sur-le-champ mes travaux dans les forêts, et je complais qu'au premier signal, sous prétexte d'une grande chasse, huit cents chasseurs pourraient se réunir. Je confiai mes desseins a plusieurs d'entre eux, mais à chacun séparément, et ceux-là avaient leurs sections. Vous savez, mes amis, que ce fut alors que, me visitant dans ma retraite, il vous plut de m'honorer de votre confiance et de me nommer votre chef. Je consentis à être votre camarade, car vous me connaissez et vous êtes convaincus que je n*aspirais qu'au bonheur dema patrie. L'intérêt individuel était un crime à mes yeux, et l'amour-propre ne me semblait pardtoririàblé qiï'aiilant qu'il nous excitait à Surpasser nos' frères en dévoûment. Je laissais une femme et ernîj enfants ; les sanglants ukases du czar publiés alors condamnaient' à l'exil de la Sibérie tous les orflh#iris dës insurgés. Lâche est l'époux, plus lâche 1 ciiedre l'homme qui pourrait acheter des grandeurs àu prix dé telles victimes. La patrie seule a des droits à de tels sacrifices, et c'est sur son autel que je laissai des objets si chéris.

« Le printemps et l'espoir d'un meilleur avenir me rendirent la santé. Les héros de Grochow et de tant d'autres batailles excitaient noire envie. On n'avait rien prononcé sur nous, on n'avait point nommé de chef, on n'avait point désigné l'époque où nous pourrions commencer à agir, et les armées de notre o ppresseur se cantonnaient sur les points les plus imp orlants de nos provinces. Sous prétexte d'arrêter la m arche du choléra, on plaçait des gardes dans chaque village pour rendre les routes et les communications difficiles. On enleva aux habitants leurs armes, leurs faulx, jusqu'à leurs haches ; au nombre des anciennes victimes de la tyrannie, on en ajoutait de nouvelles sous le moindre prétexte, et on les transportait au loin....

« Comme les premiers rayons du soleil réjouissent le voyageur égaré, ainsi nos cœurs se remplirent de joie en apprenant que le h/ave Dwernicki avait passé le Bug, et s'avançait vers nous. Vingt-cinq milles de marche et le^ armées moscovites noussépa raient encore du héros ; nous attendions le moment d'agir avec des cœurs frémissants : ni la distance, ni les corps ennemis ne nous semblaient un obstacle.

« Dans la nuit du 25 au 26 avril, au milieu d'un

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trajet que je faisais pour visiter un des nôtres, le fils d'un brave et bon citoyen me communiqua Tordre de M. Chruscikowski de lever l'étendard de l'insurrection le 27 du mois courant. Étonné du court espace de temps, je revins en hâte chez moi, afin de pouvoir vous inviter tous pour le jour désigné ; mais à peine avais-je expédié mes gens, qu'arriva la terrible nouvelle de la retraite forcée du général Dwernicki dans les États d'Autriche. Elle glaça nos cœurs, mais elle les glaça comme le froid de l'hiver glace nos fleuves : quoique sans mouvement au dehors, les eaux coulent invisibles. Tout à coup M. Chruscikowski révoque ses dispositions précédentes; cette révocation nous parvint le môme jour au soir, lorsque beaucoup s'étaient déjà compromis. Qui accuser de cette mesure ? comment l'appeler ? Criminelle ou inconsidérée, je ne sais ; mais je, dois la maudire, car j'en ai vu les terribles effets, et je faillis en être la victime. Elle ajourna les opérations des nôtres, elle découvrit à l'ennemi toute la trame de notre insurrection, elle sema la défiance.

« Cependant l'insurrection avait été faite en Podolie sous le commandement du général Kolysko. Je choisis mes collègues le 17 mai pour nous réunir en

armes. Vous vous rappelez ks paroles que je prononçai alors : « L'heure resplendissante de la miséricorde divine est venue ; les armées du tyran disparaissent devant des poignées de nos frères. Moi, Charles Rozycki, je jure devant le Dieu tout puissant, un en trois personnes, que, nommé commandant provisoire d'un corps d'insurgés, je ne ferai usage de môn pouvoir que pour le bien de ma patrie, et qu'aucune puissance, aucune crainte de persécution ne m'en détourneront ; ni les trésors de l'ennemi ni aucun motif personnel ne sauraient me gagner. Ainsi me soient en aide, Dieu et Jésus-Christ ! » Chacun de vous prêta le même serment, en y ajoutant encore les paroles suivantes : « Je jure de me rendre au temps et au lieu indiqués par le commandant et d'exécuter tout ce dont il me chargera. »

« Dans la nuit du 16 au 17 mai, nous nous réunîmes dans nos forêts à quatre milles de Zytomir, chef-lieu du gouvernement, rempli de soldats ennemis ; mais un grand nombre des nôtres manqua à l'appel. Beaucoup de conjurés gémissaient déjà dans les cachots du tyran ; beaucoup étaient séparés de nous par des troupes moscovites, et plusieurs, effrayés de ,1a mesure de Chruscikowski,

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étaient restés lâchement chez eux. Au lieu de quatre cent quatre-vingts cavaliers attendus» il n'en arriva que cent trente. Nous plaignîmes ceux qui n'avaient pu venir, en couvrant de mépris ceux qui s'y étaient refusés d'eux-mêmes. Nous avions peu d'armes à feu et de sabres, mais chacun de nous avait une lance, cette arme nationale, qui de tout temps avait fait trembler nos ennemis. Sous l'œil vigilant d'un gouvernement tyrannique, je ne pus môme vous fournir le nombre de lances nécessaires ; les dents de nos herses, finement aiguisées, devaient nous en tenir lieu. Ce n'était pas la première fois que nos instruments de labourage se trouvaient convertis en armes.

« Je vous partageai en quatre pelotons, je nommai quatre commandants et des sous-officiers ; vous vous mîtes en rang, et quelques légères évolutions furent notre premier exercice. Je vous prévins que l'obéissance ét un strict accomplissement des ordres donnés étaient indispensables, et que vous ne deviez pas chercher à connaître le secret de mes plans. Je n'avais pas besoin de vous recommander le respect dû aux habitants et aux propriétés, vous en étiez pénétrés comme moi, et vivres, fourragos,

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guides, tout était payé argent comptant avec les sommes que nous avions versées. Le service des camps, le service des postes et des vedettes, je n'avais besoin que de vous l'indiquer, et dès la première nuit vous l'avez mis en vigueur. Nous oubliâmes pour un moment les liens de l'amitié, du sang, du voisinage, car la sainte cause pour laquelle nous combattions nous unissait plus étroitement encore. Nos sentiments, notre but étaient les mêmes, nous étions les enfants d'une même mère... Je recommandai de crier au moment de l'attaque, au lieu des hourras moscovites, ces mots : Gloire à Dieu ! J'envoyai de tous les côtés des espions bien payés ; je résolus de faire plusieurs marches forcées dans différents endroits de cette contrée pour couvrir les démarches de ceux de nos frères qui voulaient s'unir à nous, après quoi nous devions nous rendre en Podolie, y soutenir l'insurrection, enfin, faire à l'ennemi tout le mal possible. J'exécutai mes marches ; pendant plusieurs jours j'évitai toute rencontre avec l'ennemi ; je voulais que mon corps fût augmenté de renforts et qu'il s'exerçât aux manœuvres militaires.... A Korozenki, j'appris qu'un transport de conscrits , faiblement escorté , s'avançait

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vers nous. Et bientôt après cinq cent soixante bouches nous bénissaient, et l'officier du convoi, effrayé, nous remerciait à genoux de lui avoir laissé la vie et, peut- être plus encore, de l'argent que je lui fis rendre. Cinquante fusils, autant de gibernes garnies de poudre, furent notre butin, et quatrevingts housses de hussards couvrirent nos chevaux.

« Nous passâmes la nuit dans le voisinage de l'infanterie ennemie, mais elle ne nous vit pas... Il fut défendu d'avoir un bagage quelconque. Uneseule voiture fortement construite et bien attelée nous servit de caisson et de fourgon. Nous étions déjà deux cents cavaliers bien montés, bien équ ipés et partagés en deux escadrons; car, comme vous le savez, notre rang de bataille n'était formé que d'une ligne, pour rendre les évolutions plus faciles et utiliser chaque lance... Cette méthode, impossible pour toute autre cavalerie, est la plus convenable aux lanciers... Je m'en étais convaincu en servant autrefois dans les hulans... et vous l'adoptâtes.

« A Ulanow, pour couper les communications de l'ennemi, nous arrêtâmes la poste; je fis donner au propriétaire un reçu d'une somme qu'il fixa luimême, et je lui fis payer 90 roubles en argent. Les

chevaux incapables d'être montés nous servirent au transport des fusils que notre avant-garde «tnos patrouilles ne cessèrent de nous procurer en désarmant les maraudeurs moscovites. Les ennemis nous environnaient de toutes parts; mais, trompés par nos marches, ils ne nous atteignaient point... Nous passâmes le Bug entre Chmielnich et Janow : là, ayant appris que Kolysko et les insurgés de la Pcdplie prenaient le chemin de la Gallicie et qu'il était impossible de s'unir à eux, je vous rassemblai tous, et je vous dis : « Prenons un parti témiéxawe, mais qui nous laisse de l'espoir. Allons là où un Chruscikowski ne se mêlera point de provoquer l'insurrection et de l'ajourner ensuite. Allons vers le royaume. De grands dangers nous attendent, la moitié de nous périra peut-être, mais l'autre parviendra au but, augmentera les rangs de l'armée nationale et dira à ces braves que nos provinces sentent et pensent comme eux : elle leur apprendra qu'elles n'ont personne qui les rallie, les conduise, leur indique le temps et le lieu... Qu'ils connaissent notre triste situation... »

« C'était au milieu de la nuit, la lune était cachée derrière les nuages; mais à l'aide de la faible clarté

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qui S'échappait par intervalles, je pus lire sut vos visages couverts de poussière que ma voix avait trouvé de l'écho dans vos cœurs, et bientôt le cri unanime : Marchons! confirma ce que je voyais.

« Je fis semblant de diriger notre marche én sens contraire pour donner le change àTcnnemijce stratagème nous réussit, les Russes nous cherchèrent d'un autre côté, et nous pûmes commencer à exécuter noire dessein... Votre corps s'augmenta bientôt d'un peloton. Décidé à n'admettre dans nos rangs quedes combattants intrépides, j'exposai moi-mêmé, à la tête du corps, à chaque nouveau volontaire les travaux qui nous attendaient, les dangers que nous courions. Honneur à vous, braves compatriotes! la sincérité du tableau de notre situation ne put vous décourager; vous vous rappelez seulement sans doute un cavalier portant lunettes; ce fut le seul qui eut peur; aussi fut-il libre de s'en aller.

« Vous saviez tous mon plan principal, j'avais indiqué aux commandants des escadrons les points principaux que je voulais atteindre, et je désignai un lieutenant pour me remplacer en cas de mort...

« Je désirais ne livrer le premier combat qu'avec des forces supérieures, pour remporter des avari-

tages certains. Nous évitions donc de dangereuses rencontres, mais en même temps nous résolûmes de périr tous plutôt que de fuir... Le 25 mai, après avoir passé Krasnopol, au moment où nous faisions halte, mes espions m'annoncèrent que deux détachements ennemis s'avançaient sur nous; l'un devait passer par Krasnopol et nous prendre par derrière, l'autre devait nous attaquer de front. Nous fûmes prêts en un clin d'œil, et, après avoir envoyé des reconnaissances, je vous rangeai en bataille, faisant face au village, atin d'effrayer l'ennemi qui débouchait de ce côté. C'est ce qui arriva; il s'arrêta, car ses forces n'étaient pas considérables. Ce fut alors que nous avançâmes dans la plaine ; je voulais y attirer l'autre détachement* Nous l'aperçûmes bientôt... Après les dispositions nécessaires, je vous répétai l'avis qu'une attaque de cavalerie n'est efficace que lorsque les chevaux courent ventre à terre. Deux pelotons furent destinés à couper l'entrée du village à l'ennemi ; avec les deux autres, je résolus de l'attaquer de front. C'est ainsi que vous avanciez vers lui : quand je vis que, rangé en carré, il s'était arrêté à cent-cinquante pas, j'ordonnai de charger au grand trot ; à quatre-vingts pas vous

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entendîtes siffler les balles. « Lâchez les brides, » m'écriai-je : alors les paroles Gloire à Dieu! résonnèrent à l'unisson, et nos chevaux, de toute leur vitesse, nous portèrent dans les rangs des esclaves. Ils tombent, ils crient : Pardon î Le premier qui demanda la vie la perdit des mains de son propre commandant; le brave capitaine lui arracha sa carabine, perça le lâche soldat, et s'écria : A la baïonnette ! Mais il était trop tard : les rangs forcés expiraient sous les pointes de nos herses. Le capitaine ne cessait d'agir ; la baïonnette qu'il avait saisie manqua son but, car mon habit seul fut percé sur ma poitrine, et, en frappant pour la sixième fois mon cheval, l'arme lui échappa, plusieurs balles et plusieurs pointes de fer l'avaient atteint à la fois ; il tomba, digne de mémoire s'il avait défendu une cause plus digne de sa valeur... Vous vous rappelez, chers camarades, que le terrain fut jonché de morts et de mourants. Les prières de l'ennemi auraient touché vos cœurs; mais, jeunes encore, vous aviez déjà vu les larmes des vôtres, les gémissements de vos familles, arrachés par le commandant de cette troupe, retentissaient encore à vos oreilles, et bientôt tout ce carré cessa d'exister. J'ordonnai au tambour de

battre le rappel, afin que le second détachement pût l'entendre à Krasnopol.

« 11$ étaient tous les deux du régiment portant le nom du duc de Wellington. On fouilla dans ce monceau de cadavres ; on y trouva un officier qui priait à genoux de lui laisser la vie, en disant qu'il ne devait son sang qu'à la patrie et que c'était une guerre avec le czar. Il obtint son pardon, il mangea de notre pain, et, après quelques jours de marche, il fut relâché. ' -

« Nous nous apprêtions à marcher sur l'autre détachement, quand on vint nous dire qu'il ne pensait pas à nous attaquer... Il ne nous convenait pas dé rebrousser chemin et de nous engager dans de nouveaux combats... Nous étions pressés d'avancer et de passer la rivière ïlucza... Aussi, après avoir emporté deux cent trente carabines, autant de havresacs remplis et de sabres d'infanterie, nous nous mîmes en rouie vers^Cudnow... Vous vous rappelez que nous dûmes à la rapidité de notre attaque de n'avoir qu'un officier et neuf cavaliers blessés...

« Après des marches forcées, toujours dans la vue de tromper l'ennemi...., le 9fl, nous entrâmes dans Miedryrzec. Des cris de joie nous saluèrent. Les

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écoles de Piaristes sont dans celte ville ; nous y trouvâmes notre jeunesse, l'espoir de la Pologne... Au bout de quelques minutes, le bois de nos lances était pressé par des mains qui ne pouvaient encore les soulever ; des regards de feu se noyaient dans nos regards et relevaient nos esprits abattus par la fatigue. Chacun de nos chevaux voyait à ses côtés un nouveau cavalier qui pouvait à peine secouer la poussière de sa crinière ! « Nous irons avec vous, » s'écrièrent les étudiants de toutes les classes, et leur voix résonna jusqu'au fond de nos âmes. Je les rangeai ep ordre ; je destinai les plus âgés à mms suivre, je conseillai aux plus jeunes d'attendre. Vous les avez entendus décliner leur âge: le chiffre n'était pas exact, il répoadail seulement à leur amour pour la patrie. Après avoir complété notre troisième escadron, nous marchâmes plus loin. Je recommandai à l'officier de l'arrière-garde de défendre avec la plus grande douceur à nos petits volontaires de nous suivre, mais ils nous devançaient, et nous rencontrions sur notre route de ces enfants essoufflés qui nous demandaient de les prendre avec nous. Aucune remontrance ne fut assez forte pour les engager au retour ; beaucoup

d'entre eux, à mon insu, se placèrent sur les voitures chargées de fourrages que nous avions enlevées à l'ennemi. Le lendemain, nous entrions dans le village de Cyszica, situé sur la rivière de Slucza, et j'avais remarqué un large fossé et un pont, quand un officier de l'arrière -garde m'annonça que la cavalerie moscovite nous poursuivait, et que déjà même elle s'était emparée des voitures chargées du fourrage butiné : c'étaient deux escadrons de chasseurs commandés par le colonel Peters. Nous les vîmes rangés derrière le fossé, et à peine étionsnous en ordre qu'il ordonna aux siens de nous assaillir d'un feu de carabines. Nous nous tûmes, parce que je voulais l'engager à passer le fossé ; le feu dura sans discontinuer, mais l'arme dirigée par la main tremblante de l'esclave ne nous nuisait pas ; nous n'étions pourtant qu'à quatre-vingts pas; nous achevions nos pipes. Peters et les siens ne franchissant pas le fossé, je vous ordonnai de feindre une retraite; au même moment vous entendîtes tehurra moscovite, les chasseurs se mirent à passer le pont et à franchir le fossé, nous attendîmes qu'ils fussent tous passés. Le hurra continuait : alors nous fîmes volte-face, les échos répétèrent : Gloire à Dieu ' Le

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hurra cessa, et nos lances précipitaient déjà l'ennemi dans le fossé. Sauve qui peut! s'écria Peters, et il ajouta l'exemple au précepte en fuyant luimême... Les victimes de l'esclavage comblèrent le fossé et couvrirent les champs de Gyszica ; plusieurs trouvèrent un éternel asile dans les eaux de la Slucza; quarante-huit, avec deux maîtres de camp, restèrent nos prisonniers. Rien n'était plus facile que de poursuivre les fuyards et d'obtenir de plus grands avantages ; mais, conduits toujours par les mêmes motifs, nous devions nous en abstenir ; il nous importait de quitter au plus vite les plaines chéries de la Wolhyoie, encombrées d'ennemis. La mesure de Chruscikowski nous avait mis dans cette position. Peters fut cependant poursuivi à quelques centaines de toises, et presque tout le fourrage nous revint. Vous vous en souvenez, camarades, sur ces voitures reprises nous trouvâmes nos jeunes volontaires de Miedrirzec garrottés. Péters les avait laissé maltraiter et peut-être les avait-il maltraités lui-même : car le soldat qui, sur le champ de bataille, n'ose se mesurer avec son adversaire, ne pardonne point à celui qui est désarmé ; c'est sur lui qu'il déploie sa fureur, indigne qu'il est d'autres

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triomphes. Outre les six enfants retirés de ses mains, il en avait eneore saisi dix pleins de courage et impatients de combattre. Vous vous rappelez qu'en poursuivant les Moscovites jusqu'au village, nous rencontrâmes dans un étroit passage, entre un^ rnaison et .le cimelière, deux écoliers qui étaient descendus de leurs chariots, et qui, s'étant saisis de carabines, se défendaient contre les ennemis, et en avaient même blessé plusieurs. Nous trouvâmes l!un d'eux grièvement blessé, et l'autre dormant déjà à cfcté de lui d'un sommeil éternel; il repose, sousia muraille arrosée de son jeune sang, dans un tombeau creusé avec nos sabres.

« Peters, voulant excuser sa fuite et les pertes qu'il avait essuyées, rapporta que nous étions dix mille. En cela il nous servait à merveille... Grâce à ce mensonge et à des marches simulées» nous passâmes le Bug. 1 . . j ■

« Une nouvelle joie éclaira vos fronts, vos mains se pressèrent mutuellement, des cris d'allégresse retentirent sur les plaines de la rive droite du Bug. J'étais seul destiné à nepas partager ce contentement uni-

1 Le Bug séparait le royaume de Pologne des proflnces russes.

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vereel, car j'avais intercepté les dépêches de Dybicz au czar, et seul je savais ce que vous ignoriez : Dybicz avait toujours son quartier général à Pultusk, si près de Varsovie.

« Je voulais atteindre Zamosc *; je pris le chemin le plus court, quoique sûr de rencontrer la cavalerie moscovite campée au-dessus d'Uchan; mais l'espoir de vaincre l'ennemi sous les yeux de nos frères était engageant, et il fut réalisé.

« Nous surprîmes le camp au milieu de la nuit. Me tournant vers vous, je vous annonçai la gloire dont vous alliez vous couvrir, en criant tout haut, pour tromper l'ennemi : Le régiment en avant ! Et notre mot d'ordre : Gloire à Dieu ! résonnant sans cesse, éveillait l'ennemi mais ne l'éveillait pas pour longtemps, car il s'endormait d'un sommeil plus long. Leurs chevaux se dispersèrent sans cavaliers, beaucoup se défendirent à pied avec leurs fusils, car nous n'étions pas assez nombreux pour que chacun pût avoir son adversaire : mais leurs <M>ups, quoique redoublés, ne nous faisaient pas de mal. Le colonel commandant du camp fut par mon

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ordre garrotté dans sa tente ; il voulut fuir, et il ne doit s'en prendre qu'à lui seul s'il fut arrêté par une balie dans la jambe et un coup de lance; plusieurs officiers furent aussi amenés dans cette tente. L'un d'eux, osant tirer lâchement sur un des nôtres qui lui avait laissé la vie, fut cause que tous ses compagnons périrent avant que je fusse accouru en cet endroit.

« En parcourant le camp, je vis que bientôt noire charge allait finir; je cherchai un endroit convenable pour rallier ma troupe et donner de nouveaux ordres, quand j'entendis un bruit d'armes du côté d'Uchan ; je mandai l'escadron de réserve ; j'ordonnai aux deux autres de se tenir prêts, et, ayant pris huit cavaliers et un ofûcier, j'allai reconnaître l'ennemi. Il sortait de la ville et s'avançait par un chemin clos. J'y entrai et j'entendis cet ordre en langue russe : « Le quatrième régiment d'Ural en avant! » A l'aide de la nuit, dans un endroit étroit, il suffit de renverser le front du corps de cavalerie le plus nombreux ; les premiers rangs culbutés renversent les autres, et donnent un avantage inouï au plus faible adversaire : ayant à quinze pas devant moi le front de la colonne des Cosaques,

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avec huit lances et deux sabres, je fondis sur eux, et le régiment, saisi d'effroi, fui sans coup férir mis en désordre, et rentra en toute hâte dans la ville.

« Enfin, nous aperçûmes Zamosc ! A mille pas de la forteresse nous rencontrâmes le général Chrzanowski qui, mal informé, venait à notre secours. Des escadrons des Krakuses, des colonnes d'infanterie et d'artillerie nous saluèrent de leurs cris. Ah! comme ce salut était doux ! quels doux sons que ceux de la langue maternelle ! La vue des couleurs nationales remplit nos âmes d'une joie inexprimable. Nous les saluâmes aussi du cri trois fois répété : Gloire à Dieu !

« C'est ainsi que nous terminâmes une marche de plus de quatre semaines, de deux cent soixante lieues de chemins détournés, au milieu des camps ennemis. La Providence nous protégait. Excepté quelques prisonniers enlevés avec les voitures, nous n'eûmes que deux hommes tués et vingt-huit blessés, qui guérirent presque tous. Un printemps froid et pluvieux, des fatigues surpassant nos forces encore non aguerries, furent cause que la moitié de mes gens eurent les pieds très-enflés jusqu'à ne pouvoir mettre des bottes ; mais un repos de quel-

ques jeure devant ^Merease, revoir d'être utiles, nous redonnèrent des forces. Mon rapport futexpéclié m généralissime ; nous nous attendions à être incorporés dans quelque régiment de cavalerie ; mais (bientôt nous apprîmes qu'on nous avait donné U dénomination de régiment de cavalerie wplbynienne.

u Depuis nous cessâmes de former un corps indépendant, nous agîmes conjointement avec les autres corps* et ce n'est pas à nous de dire si nous avons dignement rempli notre mission. Je ne puis seulement taire mon estime pour vous, camarades S Vous l'avez méritée par votre] valeur, votre exactitude dans le service, votre tendre sollicitude pour les soldats. Votre désintéressement leur cédait vos droits aux décorations : il y en a parmi vous qui demandèrent à rester sous- officiers, se réservant les grades qu'on voulait leur accorder pour la fin de la campagne. Vous avez obtenu des croix militaires selon la liste que j'avais présentée d'après l'ordre réitéré du général commandant : gardez ces souvenirs précieux, vous les avez mérités, le tyran n'abaissera pas leur prix, malgré ses efforts. Dans sa vengeance il a distribué la croix polonaise aux

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Moscovites en signe de mépris. Nos croix, noa grades, c'est la patrie qui nous les a donnés.

* Je dois encore vous remercier pour le maintien de la discipline, et les exemples de courage donnés à vos soldats : on vous vit en tête dans tous les combats ; avec cent cinquante chevaux vous fou* dîtes sur tout un régiment, à Ibza ; là, quand au moment de l'attaque, je criai : Lâches les brides ! « J'ai débridé mon cheval, » me dit un soldat du troisième escadron. Après ce combat, on approuva notre rang de bataille formé d'une ligne , et on voulut bien nous dire que nous avions sanclionné nous-mêmes ce règlement. Vous avez su vous former sous le feu des canons... Ce n'était point par l'éclat de vos habits, par tout ce vain attirail auquel nous renonçâmes, que nous voulions en imposer à l'ennemi ; il redoutait les fers de nos lances, que souvent il sentait déjà avant de les avoir aperçues. »

DANIEL OCONNELL

la 1 1 *"» ■ * *

O'Connell libérateur de l'Irlande.

Les Anglais ont conquis l'Irlande depuis près de sept siècles, et dès cette époque l'oppression la plus cruelle a pesé sur ce malheureux pays. Les vainqueurs ont été insolents, cruels et perfides; les vaincus indignement foulés aux pieds. La réforme religieuse fut, depuis, un nouveau fléau pour ce pays; aux persécutions qu'entraîne toute conquête vinrent se réunir des persécutions religieuses, plus cruelles, plus terribles encore. Le patriotisme et le dévoûment des malheureux Irlandais furent plus grands que leurs maux, et des souffrances inouïes, la tyrannie la plus sanglante n'ont pu détruire l'amour de l'indépendance qui les animait. L'Ir-

m ÉTUDES SUR LA POLOGNE.

lande a combattu au nom des sentiments les plus nobles et les plus élevés ; les mots de Dieu et de patrie ont été sa devise au moment du combat, et ces mots ont été inscrits sur la bannière victorieuse que déployait O'Connell.

Le triomphe d'O'Connell n'a pas été le triomphe d'une secte sur une autre secte, d'un parti sur un autre parti ; cet homme remarquable s'est dévoué à une plus noble, à une plus belle cause. D'une part , revendiquer la nationalité irlandaise, et la mettre , sous le rapport politique et civil, sur le même pied que les autres parties de la Grande-Bretagne; d'autre part, conquérir la liberté de conscience pour huit millions de catholiques, telle est la tâche qu'O'Connell a entreprise et qu'il a poursuivie sans relâche. Les luttes des whigs et des tories, les principes des radicaux n'avaient de l'importance à ses yeux qu'autant qu'ils se rapportaient à l'Irlande. O'Connell n'était pas plus l'homme des radicaux qu'il n'a été l'homme des whigs ; les luttes intérieures de l'Angleterre lui étaient indifférentes. Il était, il est vrai, l'allié des radicaux, mais ses convictions n'étaient pas là : il a pris en main la défense de leurs principes, parce qu'il croyait que le triomphe du radi-

calisme servait le mieux les intérêts de son pays, en détruisant la puissance de Paristocratie anglaise, cette ennemie invétérée de l'Irlande. O'Connell a été avant tout l'homme du catholicisme persécuté , de l'Irlande opprimée ; là était sa mission, là est sa gloire.

O'Connell, destiné à l'état ecclésiastique, fit ses études en France, à Saint-Omer, séminaire général de tous les prêtres irlandais. L'intolérance anglicane ne leur permettait pas encore d'entretenir un collège catholique dans les trois royaumes. A Saint-Omer, Daniel O'Connell se livra tout entier et avec zèle aux éludes ecclésiastiques, et il a toujours été sin cèrement attaché aux dogmes de sa communion . Ses intérêts politiques ont été d'accord avec ses sentiments religieux, et, plus tard, le clergé cat holique a été le principal instrument de son ascendant et de sa puissance.

Les inclinations du jeune étudiant de Saiut-Omer l'auraient porté, à toute autre époque, à embrasse r l'état ecclésiastique ; mais cette carrière n'offrait pas alors une perspective assez vaste à son esprit hardi, à son âme ardente. Des pensées de liberté , d'indépendance , circulaient déjà dans sa

m ÊTUD"ES SOR LA POLtVGNE.

tête^t wie noble ambition s'étaty emparée de iw 9 celle ide combattre pour l'émancipation landaise. Préoccupé de ces idées, il choisit une carrière qui devin V le mettre à même de déployer toute son activité et tous ses moyens, et en 1798, à l'âge de vibgi-qualre ans, il fut reçu membre du barreau irlandais.

Le berceau politique d'O'Connell fui placé dans les orages de cette redoutable année de 1798, qui a été témoin du dërnier abaissement et des plus grands malheurs de l'Irlande; et c'est au milieu des désastres de cette époque que son patriotisme s'est élevé jusque l'exaltation, et que son esprit s'est empreint d'une énergie et d'une vigueur peu communes. •"• 1

Depuis la conquête de l'Irlande par GuHlaume III jusqu'à Tannée 1783, deux chambres représentatives ont gouverné l'Irlande, mais avec cette clause remarquable que leurs décrets étaient soumis à la sanction du parlement d'Angleterre, et ne pouvaient s'en passer. Quand la guerre d'Amérique éclata, l'exemple du nouveau monde, les embarras de l'Angleterre réveillèrent le patriotisme irlandais ; mille voix s'élevèrent en môme temps pour demander une

DANIEL O'CONNKLL. W»

QôiistHution indépendante, «t soixante-diix mille: volontaires coururent aux armes. Les certjurés demandaient la révocation des statuts qui sabordonnaient le parlement d'Irlande à celui d'Angleterre et l'arrachèrent aux terreurs de George III et de son gouvernement. Les deux chambres d'Irlande s'arrogèrent la souveraineté; mais cette sofuwe-' raineté ne profila qu'aux protestants, et la masse de la nation n'en recueillit aucun fruit* Jusqu'en 1798, les catholiques n'étaient ni électeurs ni; éligibles, une seule fraction du peuple était représentée; point de confiance, point de sympathie entre les députés et l'immense majorité nationale exclue de la représentation du pays ; la chambre de» pairs attendait tout de la couronne ; dans la chambre des Qommunes* sur trois cents députés * plus de cent étaient pensionnés du gouvernement, et la plupart étaient élus par de petites corporations ou des villes soumises à l'influence de l'aristocratie anglaise. L'insurrection de 1783 n'avait été ainsi qu'une déception, et les Irlandais s'aperçurent bientôt que le parlement d'Irlande, indépendant de nom, était de fait subordonné au parlement d'Angleterre. La corruption du parlement de Dublin excita un

mécontentement universel, et des griefs nombreux, des haines implacables provoquèrent une nouvelle explosion. A la fin du dernier siècle, la situation de l'Irlande était intolérable ; toutes les propriétés, les fonctions administratives et judiciaires étaient occupées par les prolestants, qui se jouaient de toutes les lois et pouvaient impunément assouvir leurs passions et leur cupidité : les catholiques n'avaient aucun recours contre la violence et l'oppression, une multitude de paysans et de petits fermiers étaient forcés de livrer aux seigneurs et aux propriétaires le produit presque entier de leur travail et de leur industrie. Le parti catholique, impatient de secouer ce joug insupportable, releva la tête, et, en 1798, l'Irlande vit éclater une insurrection formidable. Les malheureux Irlandais, mal préparés, sans plan, sans chef, devaient nécessairement succomber devant un ennemi fort de son organisation et de toutes les ressources que lui fournit le gouvernement anglais. Les protestants abusèrent cruellement de la victoire , leur vengeance fut implacable, ils infligèrent aux insurgés des châtiments atroces.

Pitt profita de ces événements pour opérer la

grande mesure de l'union, qui devait consolider la domination britannique. Le parlement irlandais sanctionna de son vote l'acte que l'anéantissait; son assentiment fut acheté à beaux deniers comptants : on a publié les noms de ceux qui s'étaient vendus, et les propriétaires des bourgs comptèrent devant leurs amis les schellings et les guinées équivalent à l'achat de leurs droits. C'était un marché de corruption publique. Le parlement irlandais, réduit de deux tiers, alla se confondre avec le parlement anglais. Pour calmer les haines nationales que devait soulever l'acte de l'union, on concéda aux catholiques le droit de voter dans les élections; celte concession était une déception nouvelle, le droit d'éligibilité ayant été en même temps refusé aux catholiques.

La mesure de l'union souleva une indignation générale : un grand cri unanime, le cri de l'indépendance mourante, le cri de l'honneur de tout un peuple lâchement outragé, jaillit de tous les points du royaume et fit trembler l'Angleterre au milieu de son insolent triomphe. La masse de la nation irlandaise, blessée au cœur à la vue de la dégradation nationale et au souvenir de cette vente publique et

ignominieuse de la pairie, livrée par ses hommes d'État au prix de quelques schellings, devint l'ennemie jurée de la domination anglaise, et lui voua une guerre à mort. Àu commencement du dixneuvième siècle, en 1800, la situation de l'Irlande se dessina plus nettement : les protestants s'attachèrent exclusivement à la domination anglaise ; les catholiques lui furent décidément hostiles. Les passions religieuses et politiques embrasèrent l'Irlande d'un vaste incendie, et la lutte s'engagea entre les anglicans partisans du pouvoir et les catholiques enthousiastes de liberté.

C'est au milieu de ces haines, de ces colères qui poussent l'une contre l'autre deux nations rivales, c'est au milieu de l'orage qui gronde de toutes parts qu'apparaît O'Gonnell, destiné à sauver du naufrage le navire irlandais.

En 1803, dans une de ces assemblées dont le but était d'enflammer les passions irlandaises et de combattre la mesure de l'union, O'Connell prit la parole. Son début fut brillant, et, dès ce moment, son nom acquit une grande célébrité parmi ses compatriotes. Les caractères distinctifs de son éloquence étaient de nature à lui concilier la faveur populaire : raison,

gaieté, raillerie, invective, argumentation, tout, chez O'Connell, se rapportait au peuple, et semblait combiné pour l'ébranler et l'entraîner. Son style est singulièrement énergique ; réunissant les qualités et les défauts qui constituent le génie irlandais, il n'est personne qui ait su mieux diriger vers un but certain l'esprit et les passions de ce peuple mobile et enthousiaste. Armé de toutes ces ressources, il aurait pu remporter un triomphe plus prompt et plus facile s'il avait voulu provoquer une révolution sanglante : mais l'énergie qu'il déploya n'était pas une énergie barbare. Il lui était facile de mettre le feu à une vaste traînée de poudre qui aurait englouti plus d'un million de protestants ; mais il n'aurait jamais consenti à acheter l'affranchissement de son pays au prix de tant de crimes et de tant de victimes. Les éléments d'un 93 irlandais ne lui auraient pas manqué ; aux animosités religieuses, au sentiment de l'oppression se joignaient les haines terribles qui résultent de la misère et de la faim. Les pauvres, les paysans sans pain, les misérables qui ne soutenaient leur existence qu'avec quelques boisseaux de pommes de terre, les catholiques, les opprimés, auraient répondu avec enthousiasme au premier

appel d'O'Connell, et ils auraient poursuivi avec acharnement les protestants, les vainqueurs, les propriétaires, les riches.

O'Connell souleva cette masse si cruellement opprimée, qui ne demandait qu'à étancher dans le sang la soif de vengeance qui la travaillait ; mais en même temps il s'attacha à opposer une digue au flot populaire qui aurait tout englouti sur son passage. La gloire de Marat, de Robespierre lui faisait horreur ; il ne craignit jamais de flétrir les excès populaires, et il imprima au mouvement irlandais une marche douce et paisible. Ce qui démontre le mieux l'habileté d'O'Connell, c'est qu'il a su jouer à la fois le rôle de révolutionnaire et de pacificateur, que dans d'autres pays on a voulu essayer et toujours en vain. Loin de flatter les passions populaires, il sut parler aux masses le langage de la vérité et de la franchise, et il fut assez habile pour conserver tout son ascendant et toute sa popularité.

Justice pour les catholiques, tolérance pour les prolestants, telle a été sa devise, et l'impartiale histoire dira que, libérateur de son pays, il lui a épargné de grands crimes et de grands malheurs.

Un moment viendra où les orangistes eux-mêmes reconnaîtront que des démagogues furieux auraient . pu pousser les Irlandais ignorants et fanatiques à de terribles excès, et que c'est peut-être à O'Connell qu'ils doivent de n'avoir pas été victimes d'une Saint-Barihélemy ou d'un 93.

Les catholiques, dont les forces éparses luttaient en vain contre la masse compacte des orangistes, avaient enfin commencé à se réunir ; (TConnell ne voulant employer, pour le triomphe de la cause irlandaise, qùe des moyens légaux, s'attacha à favoriser et à étendre l'esprit d'association. Au lieu d'une série d'efforts perdus et de conjurations éteintes dans le sang, on vit s'élever une vaste et menaçante organisation, qui embrassa toute la terre irlandaise, et la formation de l'association catholique devint le chef-d'œuvre de la politique d'O'Connell. Elle était la première qui, en se renfermant dans les formes légales, eût porté de rudes atteintes à la puissance anglaise.

A peine O'Connell eut-il donné le signal, que toute la population catholique de l'Irlande envoya ses députés à la grande assemblée de Dublin. Les associés catholiques, au nombre de cinq cent mille,

représentés par trois mille membres, leurs délégués, déclarèrent la guerre au gouvernement, le harcelèrent dans toutes ses démarches, l'entravèrent dans toutes ses mesures. C'était une vraie chambre des communes que cetle association, un corps politique dans l'État, un gouvernement dans le gouvernement. Il percevait des impôts, se faisait un fonds de 50,000 livres sterling, les employait à payer les frais de tous les procès suscités par le gouvernement et à défrayer les dépenses de la société. L'association catholique prêchait la tranquillité, la paix, la concorde ; prolectrice des propriétés et de la sûreté publique, elle condamnait ouvertement les excès de la populace. En 1823, elle plaça à sa tête le célèbre avocat de Dublin. Avant la constitution définitive de cette association, un comité, dont le but était de favoriser par tous les moyens l'émancipation catholique, s'était formé à Dublin. O'Connell y joua le premier rôle; il demanda l'admission des catholiques dans le parlement anglais, et attaqua sans ménagement la corporation de Dublin, toute anglicane.

Un nommé Desterre, qui se porta champion des protestants de Dublin, ayant insulté O'Connell dans

une des rues de la ville, celui-ci envoya le lendemain un cartel, et le combat eut lieu à la mode-irlandaise, devant quelques centaines de spectateurs. Desterre fut blessé à mort. C'est depuis ce moment qu'O'Connell, ne tenant aucun compte des critiques amères qui allaient jusqu'à l'insulte, s'est continuellement refusé à se battre, disant que c'était assez de la mort d'un homme.

L'association catholique, qui, tout en poursuivant l'œuvre de l'émancipation, s'attachait à réprimer les désordres, nomma dans son sein des officiers, avec le titre et les fonctions de conservateurs de la paix publique ; elle déclara hautement que les officiers nouvellement créés auraient un pouvoir et une salutaire influence que les armes et la loi n'avaient jamais pu obtenir.

Le parlement anglais, effrayé par les progrès de l'association catholique, eut recours à des mesures violentes. En 1825, la chambre des pairs rejeta le bill d'émancipation, et les ministres prolestants de Liverpool, ayant demandé la suppression de l'association catholique, cette mesure fut adoptée après une discussion orageuse qui dura quatre jours. Dans cette circonstance, O'Connell vint à Londres,

comme délégué par l'association pour défendre ses intérêts ; vers la même époque, il comparut devant la chambre des pairs, pour donner un témoignage relatif à l'enquête qu'on faisait sur l'état de l'Irlande, et ce fut alors que le peuple anglais apprit à connaître, pour la première fois, l'étendue de ses moyens, sa vaste capacité, et surtout sa connaissance parfaite des affaires et des coutumes irlandaises.

La suppression de l'association catholique n'effraya pas O'Connell ; il aurait pu répondre à la violence par la violence, mais il aima mieux tourner et éluder la loi que de se révolter contre elle. Il réorganisa l'association sous une autre forme ; à force d'adresse et de connaissance des lois, il sut échapper aux filets dont on voulait l'enlacer. En vain des restrictions positives se trouvaient-elles accumulées contre l'association catholique ; en vain le parlement passait -il acte sur acte pour anéantir cette organisation qui se renouvelait sans cesse. L'organisation d'O'Connell était trop puissante, l'association trop nombreuse, pour ne pas échapper à toutes les dispositions de la loi.

Tous les efforts du gouvernement anglais, toutes les tracasseries, toutes les mesures arbitraires ne

tirent qu'augmenter l'influence de l'association catholique, et, en 1828, O'Connell proposa et fit passer les dispositions suivantes, pour compléter l'organisation militaire et sociale de l'Irlande catholique :

« Que tous les catholiques irlandais, dit-il, tous «. ceux qui veulent une réforme morale, politique « et religieuse, se divisent en groupes de cent « vingt personnes ; que ces cent vingt personnes « élisent entre elles un chef nommé pacificateur, « homme attaché à ses devoirs religieux, et qui « communie au moins une fois par mois. »

C'est par ces moyens que le grand agitateur gagnait l'affection des prêtres catholiques, ses soutiens et ses alliés. Il continue ainsi :

« Chaque pacificateur nommera deux personnes « qui agiront sous ses ordres, et qui, sous le nom « de régulateurs, veilleront, de concert avec lui, à v ce qu'aucune violation de la loi, aucun crime, « aucune offense ne soient commis par les cent « vingt membres du groupe. Chaque individu devra « concourir de toutes ses forces à la suppression « des sociétés illégales, au maintien de la paix, à « prévenir les crimes, à la perception des revenus

t36 ÉTUDES SUR LA POLOGNE.

« catholiques, et à tous les actes que la religion et « la morale avouent. »

O'Connell avait employé vingt-cinq ans à réunir, à organiser, à discipliner la nation irlandaise ; en 1828, huit millions de catholiques étaient prêts à écouler sa voix, à obéir à tous ses ordres ; il sentit alors que le moment était venu de frapper un grand coup, et d'augmenter par une grande audace la terreur inspirée par l'association.

Les catholiques étaient exclus du parlement anglais ; O'Connell, comprenant de quel poids serait pour la cause irlandaise sa participation aux débals du parlement britannique, pensa qu'il n'y avait plus à hésiter, et qu'il devait marcher droit à la rencontre d'une loi inique et lutter contre elle. M.Vesey Fitz-Gerald, membre du parlement, ayant échangé son siège des communes contre une place administrative, voulut être réélu, et retourna en Irlande. O'Connell se présenta comme son rival, décidé à se faire élire membre du parlement malgré le texte formel de la loi. À celte élection, le pouvoir du parti catholique se déploya dans toute son énergie. Ce futle signal d'une lutte remarquable, dans laquelle le grand agitateur développa toutes ses ressources.

DANIEL O'CONiNELL. 437

Les curés, les vicaires se transformèrent en démagogues effrénés ; chaque sacristie fut un foyer de conspiration, chaque chaire une tribune populaire. Le paysan irlandais qui aurait voté contre O'Connell aurait cru s'exposer à la vengeance divine. Fitz- Gerald se retira après quelques jours de lutte, et O'Connell fut élu. Le triomphe d'O'Connell eut un grand retentissement dans le pays ; l'enthousiasme fut général, et les Irlandais, encouragés par l'audace de leur chef, prirent une altitude de plus en plus menaçante, et de nombreux symptômes firent craindre une explosion prochaine.

Le gouvernement anglais, s'apercevant enfin du danger, n'hésita plus à le conjurer par une grande mesure de justice, réclamée depuis si longtemps, et, en 1829, l'admission du catholique irlandais à tous les droits de citoyen fut enfin sanctionnée. Sans l'association catholique, la voix de la tolérance et de la politique n'eût pas été entendue. O'Connell, ayant à combattre le monarque, l'aristocratie et les préjugés de la populace anglaise, triompha de tous ces obstacles ; et à lui revint l'honneur d'avoir emporté d'assaut, mais sans effusion de sang, la grande mesure de l'émancipation catholique, qui

m ÉTUDES SUR LA POLOGNE.

contenait en germe l'affranchissement de tout un peuple.

A la chambre des communes, le rôle d O'Connell s'agrandit ; sa carrière devint plus vaste [et plus lumineuse; son habileté, son intelligence et son ambition prirent un nouvel essor. Représentant du catholicisme, il comprit que le rôle exclusif de tribun irlandais ne pouvait plus lui suffire pour exercer de l'influence dans un parlement britannique; ennemi mortel des tories, anciens auteurs de tous les maux de l'Irlande, les ennemis des tories étaient ses alliés naturels, et il s'appuya ouvertement sur le radicalisme de la Grande-Bretagne. Quelques- unes des mesures auxquelles les radicaux attachaient le plus d'importance ont été proposées par lui, et son discours en faveur du bill de réforme est un des meilleurs sur ce sujet. C'est, appuyé sur le radicalisme d'un côlé, et sur le catholicisme de l'autre, qu'OGonnell a pris un ascendant qui augmentait de jour en jour; une série de circonstances heureuses, exploitées par lui avec autant de persévérance que d'adresse, l'ont rendu, pour ainsi dire, maître de ses maîtres.

La phalange dévouée du grand agitateur se compo-

sait de quarante députés irlandais, qui poursuivaient avec lui le grand but de l'émancipation de leur pays. O'Connell comptait dans cette armée trois fils, un gendre, quatre ou cinq cousins et d'autres parents, la queue d'O'Connell, comme on l'appelait. Nul dissentiment parmi ces hommes, qui votaient comme un seul homme sur toutes les questions irlandaises ou anglaises, et qui assuraient à O'Connell un pouvoir et un importance que ne possédait aucun autre membre du parlement..

L'Irlande était satisfaite ; son triomphe était complet, sa vengeance était grande et noble en même temps. Opprimée par l'Angleterre pendant des siècles, elle lui tendait la main, et, en combattant pour sa liberté, elle a conquis une grande action sur les destinées de l'Angleterre .

En 1835, O'Connell parvint à l'apogée de sa puissance et de sa gloire ; naguère encore, il lui suffisait qu'à son apparition en Irlande tout fût mis en mouvement, tout s'agitât ; mais alo rs son in-

fluence est devenue plus générale : en Angleterre, en Écosse, on éprouvait les mômes sympathies : le grand agitateur de l'Irlande remuait les trois royaumes. Partout le même triomphe l'attendait ;

des populations nombreuses allaient à sa rencontre, et les acclamations qui s'élevaient de tous les points de l'Angleterre et de l'Écosse retentissaient jusqu'en Irlande, et remplissaient d'espérance, de bonheur et d'orgueil ce pays jusque-là si abaissé et si. opprimé. Les discours qu'il a prononcés à cette occasion sont un témoignage de son éloquence et de son tact politique : quel mouvement! quelle verve ! quelle manière simple et lucide d'exprimer les pensées les plus élevées et les plus profondes ! Avec quel art il soulève les passions du peuple et sait ébranler les masses ! Il se met à la portée de toutes les intelligences, émeut tous les cœurs, et, quand il parle de son île chérie, il est beau, il est sublime !

C'est dans ces discours qu'on trouve l'expression de sa véritable pensée , de ses véritables sentiments ; l'histoire de sa vie, de sa politique est là tout entière, et nous avons cherché, en donnant les parties les plus saillantes, les plus remarquables de ses discours, à faire connaître les opinions d'Q'Connell, si souvent méconnues.

O'Connell a commencé sa tournée triomphale en septembre 1835.

A Manchester, il fut reçu avec le plus grand en-

DANIEL O'CONNELL. Ul

thousiasme ; toute la population ouvrière alla audevant de lui en le saluant de ses acclamations. Un nombreux cortège l'a accompagné jusqu'à la place publique où il devait parler au peuple. On lisait sur les bannières, ornées de feuillages et de rubans bleus : « O'Connell, l'honneur de l'Irlande, « le régénérateur de son pays ; Roderick O'Connor, « monarque d'Irlande. » Dans le discours prononcé dans celte ville, il condamne en ces termes les révolutions violentes :

« Le peuple anglais parviendra au but qu'il veut « atteindre. La chambre des pairs, organisée et u armée aujourd'hui contre le progrès et l'amélio- « ration sociale , doit nécessairement céder à Tinte fluence morale qui l'entoure; elle doit céder au « vœu de l'Angleterre , et certainement elle le « fera, seulement pied à pied et de mauvaise grâce ; « mais c'est là tout ce que l'Angleterre peut vouloir. « Peut-être est- il plus désirable que les change - « ments politiques s'effectuent par degrés ; car, « opérés de celte manière, ils ne sont pas souillés « par les crimes que peut entraîner la violence ré- « volutionnaire, et, quoiqu'il puisse être moins salis- « faisant de n'obtenir que peu à peu ce qu'on de-

« mande, les changements n'en deviennent pas « moins utiles par l'accumulation des améliorations « successives...

Plus loin, il réclame l'assistance des Anglais en faveur de l'Irlande, et leur fait sentir avec adresse qu'il ne fait que demander à son tour l'appui qu'il avait prêté lui-môme à la cause de la liberté anglaise, lors du vote de la réforme parlementaire.

« Je suis venu pour obtenir votre sympathie, « co mme celle de tant d'autres braves Anglais et « Écossais qui veulent enfin accorder justice à 1a « vieille Irlande. Je suis venu vous dire que mon « cœur et mon bras sont engagés dans la grande « cause des libertés de l'empire britannique : tout « ce que je demande, c'est justice pour l'Irlande. Je « n'accepterai jamais moins, et je ne serai satisfait « que lorsque je l'aurai obtenue. Je dis au peuple « anglais que nous ne lui demanderions pas cette « sympathie s'il nous avait vus nous tenir à l'écart « au milieu de ses glorieux combats, lorsque nous « pouvions lui donner assistance dans la lutte pour « la liberté. Je désire qu'on m'écoute bien. Je rap- « pelle à la mémoire de tous ceux qui m'entendent « l'histoire des quatre dernières années, et je leur

« demande s'il y a un seul vote, dans le parlement, « sur une mesure quelconque, tendant à l'amélio- « ration des institutions de l'Angleterre, qui n'ait « compté en sa faveur les députés de l'Irlande. Je « suis fier de dire que, même dans le parlement « non réformé, lorsque le bill de la réforme fut lu « pour la seconde fois dans la session de 1831, ii y « eut contre ce bill une majorité des membres « écossais de dix contre un, parce qu'à cette « époque le peuple écossais n'était pas consulté sur « le choix de ses représentants. Il y eut même « contre te bill des majorités de membres anglais « et du pays de Galles ; mais le bill fut lu une « seconde fois, parce que la majorité des membres « pour l'Irlande écrasa les majorités de l'Angleterre « et de l'Écosse.

« Mais pourquoi m'arrèter à ces souvenirs ? Est- « ce par vanité ? Oh ! non. Je ne les rappelle que « pour montrer à nos frères anglais que . nous <( méritons de jouir des mêmes droits qu'eux ; car « si nous fûmes prêts à combattre dans leur intérêt, « nous le sommes également pour tes nôtres. Nous « insistons donc pour avoir ce que vous avez, et « nous ne nous contenterons jamais de moins... »

Dans le passage suivant brille encore la haute raison, la modération d'O'Connell, et on voit avec bonheur qu'un homme, qui excite les sympathies universelles des masses, ne se serve de son ascendant que dans un but pacifique et légal :

« CfeBt une mission, mes amis, dont je suis « chargé. Je vais faire un tour en Angleterre et en « Écosae, pour encourager le peuple à agir sùre- « ment et à éviter la violence; car ia violence,

outre qu'elle fortifie nos ennemis, est un mal en « elle-même, le suis arrivé à un point de ma vie « oùjilAiétôjdfe mo» devoir d'étudier l'histoire des « grandes mutations des peuples; et dans les « annales du monde, depuis les époques les plus « anciennes jusqu'à nos jours, je défie qui que ce « soit de montrer aueun changement bienfaisant « produit par la violence ou par la fraude ; je défie « qu'on me montre une révolution sanglante qui riait « pas mis le pays dans un état pire qu' auparavant f et, * de toutes les nations du monde, il n'est aucune « qui présente moins de scènes de violence^ de « carnage et de révolution que la nation anglaise.

« Il n'y a jamais en de révolution, faite par le « sang, qui n'ait infligé à un peuple un Gromwell

« ou quelque autre soldat ambitieux, le surpassant « encore en tyrannie.

« Je suis depuis trente-cinq ans l'avocat des « libertés du peuple (dans ma famille on vil quatre- « vingt-seize ans) ; j'ai encore trente- cinq ans à don- « ner à cette noble cause» et en même temps je re- « muerai tous les sentiments publics pour renverser « la tyrannie et l'oppression. Méprisez l'homme qui « vous opprime, mais ne le touchez pas ; regardez- « le comme un chien enragé, mais évitez sa dent, « de peur qu'il ne vous communique sa rage. Que « chacun de ceux qui m'écoutent devienne, un « membre de la secte à laquelle j'appartiens, de « cette secte qui prêche au peuple ia paix et le « progrès par des moyens qu'aucun homme de « bien ne condamnera, et auxquels Dieu lui-même « doit sourire; que chacun de vous emporte avec « lui autant qu'il pourra de l'instruction toute « morale qu'il vient d'entendre. Mais surtout, que a les Irlandais donnent l'exemple de la paix et de « l'ordre, et alors nous aurons l'Angleterre avec « nous, comme nous avons combattu à côté de ses <c enfants dans tant de batailles livrées contre ses « ennemis : laissez-moi terminer en vous rappelant

« de ne pas oublier surtout ce que je vous ai re- « commandé. Évitez les sociétés secrètes ; sou- «t venez-vous que vous avez une chambre des « communes qui lutte pour les libertés. Tant que « vous aurez un parlement et des minisires faits « pour marcher à la tête du peuple» croyez-moi, « grâce aux efforts des hommes de bien, des jours « de plus en plus heureux luiront sur ce pays, et « oette grande et glorieuse nation, qui a brillé au- « dessus de toutes les autres à chaque ère de son « histoire, sortira de cette lutte, non comme un « géant rafraîchi par le vin, mais comme l'oiseau « du paradis, ranimé par un long repos, et répan- « dant de ses ailes la paix, le contentement, la « prospérité, le bonheur sur toutes les nations. »

A Edimbourg, O'Connell exoite le même enthousiasme, provoque les mômes applaudissements qu'à Manchester et à NewcasUe. Lorsqu'il s'est montré dans les hustings, les applaudissements ont éclaté avec une nouvelle force, et, pendant quelques minutes, il lui a été impossible de prendre la parole et de prononcer un discours que nous regrettons de ne pouvoir reproduire en entier. Avec quelle effusion, quelle éloquence partie du cœur, il

remercie les Écossais de la manière dont il est accueilli :

« Je suis venu visiter votre contrée bien-aimée. « C'est hier seulement que, pour la première fois « de ma vie, j'ai eu le bonheur de mettre le pied « sur la terre d'Écosse, et, dès mon premier pas « sur ce sol fertile jusqu'à ce moment où je me « trouve environné de cette immense multitude « accourue pour saluer mon entrée dans la capitale « d'Écosse, mon cœur n'a cessé de battre de plaisir « et de s'embraser d'un nouvel amour pour la li- « berté du genre humain. (Applaudissements.) « Lorsque je jette les yeux autour de moi, et que « j'aperçois sur tous les visages de cette immense « foule une expression de bienveillance et de sym- « pathie, lorsque ma vue embrasse le splendide « panorama qui se déroule devant moi, oh ! alors, « à l'aspect de pareils tableaux, moi qui ai toujours « été un amant passionné de la nature, je sens mon « âme oppressée sous le poids des plus délicieuses « sensations, et du fond de ma poitrine s'échappe « un cri: Quel est l'homme assez lâche pour ne « pas se dévouer avec joie à combattre pour un tel « pays ? (Bruyants applaudissements.) »

Plus loin, il proclame en ces termes son respect pour tous les cultes : . > <

* J'ai longtemps loué pour la cause de là liberté « religieuse* Lorsque je vins au monde, d'épais « • brouiBards couvraient le ciel de mon pays natal. « Ceux de mes compatriotes qui voulaient adorer « Dieu corome leurs ancêtres l'avaient adoré étaient « proscrits et considérés comme des étrangers sur u la terre où ils avaient reçu le jour. Dès tma plus « tendre enfance, mon cœur se souleva cdntrèicètte « odieuse oppression, et je jurai de «ohsadrer tous « mes efforts à la combattre et la renverser. J'ai « longtemps lutté pour arriver à ce but, non dans « la vue tfa&urerèe triomphe d'une secte de chré- « tiens sur une autre, mais afin de fairè triompher « le principe sacré de la liberté complète de re- « ligion et de conscience. Enfin, avec l'aide de « Dieu, nous, catholiques romains, nous sommes u parvenus à faire reconnaître nos droits ; mais « nous n'avons considéré notre triomphe comme « complet que lorsque, l'année suivante, nous « avons réussi à obtenir également l'émancipation « des protestants dissidents. »

Sa péroraison est magnifique :

«c Messieurs, j'ai abusé de votre patience. (Gris « nombreux : Non ! non !) J'ai pris plaisir à penser « tout haut au milieu de vous. D'ici, ma pensée se « reporte à ma patrie livrée à l'oppression ; je « songe à ses beautés naturelles, et, parcourant en « idée tant de sites pittoresques, tant d'aimables « retraites, quand le souvenir de la patrie et de « ses charmes vient dilater mon cœur, ce cœur « s'ouvre à l'espérance, et, de tous ces échos de « l'Irlande que l'imagination fait résonner à mon « oreille, il rae semble que part un long et solènnel « retentissement, et que la voix de l'éternité pro- « clame que cette nation n'es^ pas faîte pour être « dégradée dans les fers. (Tôoàerre d'applaudisse- « ments.) Les Irlandais apprendront avec ravisse- « ment l'accueil qui m'a été fait en Angleterre et à « Édimbourg. (Applaudissements répétés.) Ce cri de i laareconnaissance sera répété d'un bout à l'autre « de l'Irlande, et plus d'un Irlandais, à l'âme ar- « dente, se sentira ému jusqu'aux larmes quand « il saura comment l'Écosse a reçu un humble «< Irlandais comme moi. Plus d'une mère irlandaise, « à ce touchant récit, berçatit avec les airs na- « tionaux l'enfant endormi sur son sein, s'arrêtera

« pour mêler aux chants de l'Irlande les chants de « TÉcosse et l'hymne de Wallace, et, pendant le « sommeil de son enfant, élevant vers Dieu sa « prière, appeler les bénédictions célestes sur le « peuple généreux qui a tendu une main secourable « à l'Irlande dans les jours de sa détresse. »

L'enthousiasme qui anime l'orateur se communique a l'assemblée, et des acclamations unanimes accompagnent ces dernières paroles, prononcées avec une vive émotion. Que cette émotion devait être touchante ! Jamais O'Connell n'a été si beau, si éloquent! On dirait que la patrie de Walter Scott lui a porté bonheur. ......

A Glasgow, l'accueil qu'a reçu O'Connell surpasse encore par son énergie et son enthousiasme l'empressement et les honneurs populaires dont il a été l'objet dans les diverses villes qu'il a parcourues. Sur toute la route d'Édimbourg à Glasgow, les populations accouraient pour saluer son passage par les témoignages de la plus vive sympathie. A Glasgow deux cent mille hommes se pressaient dans les rues et autour des huatings.

Fort de l'appui et des sympathies universelles de l'Angleterre et de l'Écosse, O'Connell va recueillir

en Irlande des acclamations plus douces encore pour son cœur patriote. Il serait impossible de décrire l'enthousiasme de Dublin à son approche ; les trophées quWConnell venait de cueillir étaient les trophées de tous les Irlandais ; sa gloire était leur gloire, et leur reconnaissance devait être sans bornes. O'Connell sera- 1- il enivré par tous ces triomphes? fier de son ascendant, va-lril insulter aux orangisles ? Non, il s'est élevé trop haut pour descendre à des misérables habitudes de partis ; sa modération ne se démentira pas, et qu'on nous permette de citer l'extrait suivant du discours qu'il a prononcé à Dublin comme un nouveau témoignage de sa conduite ferme et sage en même temps :

« Quelqu'un me disait dernièrement : N'êtes-vous « pas étonné que le peuple se montré satisfait de lord « Mulgrave? Il n'opprime pas les orangisles et ne « montre pas de partialité envers le peuple. C'est vrai, « répondis-je, mais il fait exactement ce que désire « le peuple ; il rend justice à tout le monde. Le « peuple irlandais n'a jamais demandé une insolente « domination, et il n'applaudirait pas lord Mulgrave « (vice-roi d'Irlande) si le noble lord s'avisait d'op- « primer une partie quelconque de la population. Le

« peuple veut la justice pour tous sans distinction... « Je 4é>ire que nous tassions voir au gouvernement « que tout ce que nous voulons, c'est une stricte et « ioipa^Uale; justice pour l'Irlande. Comment nous « y prendrons -nous? en maintenant la paix et la v .lra^q^lUéfdans le pays. , f> :.

; :( « A cet égard, je suis heureux de pouvoir dire « q*NV sauf Dublin et son voisinage immédiat» le « -pays e&tmaintenant dans un état de tuanquillité « .^ai-faito. Les. environs de cette capitale viennent « #&re/le théâtre d'actes de l'espèce la! plus . bar- « bw. .|Gr»nd Diou ! jerovgis de penser que mes « compatriotes aient pu se rendre coupables de « crimes comme iceux. qu'on leur impute en cette « circonstance» Ua. malheureux bedeau 4e paroisse, « qui n'avait fait qu'exécuter un ofdre (font il « gémissait lui-môme, et auquel il n'eût pu déso- « béir sans s'exposer à perdre son pain, ra 4té<voué « à la mort. Horreur! horreur) Cette sentence, « inique autant qu'illégale* on a eatrepris de la « mettre à exécution ! La vie d'un homme allait « être sacrifiée sans l'intervention d'un vénérable « ecclésiastique, qui s!est précipité sur le corps de « l'infortuné qu'on assassinait, et, les larmes aux

« yeux, a supplié les malheureux d'épargner leur « victime. Pourquoi ne m'amenez-vous pas les cou- « pables? (Ces mots, prononcés avec une énergie « extraordinaire, ont produit une sensation impos- « sible à décrire.)

« Quiconque d'entre vous connaît les autewtè de « ce erkue et ne les livre pas à la justice est lui- « inâtoe un assassin. Jusqu'à ce que lès criminels « aient- été traînés à la barre d'un tribunal, le Vous « désavoué pour mes compatriotes, ét vous pro- « clame des sauvages et des barbare**. (Aeclamar ttow tonnantes.) Quand je reviendrai au foilieu « de vous, je compté trouver tes assassins livrés à « la vindicte publique, 6înon Je fuirai lâ terre qui « leur a donné un asile comme Une forêt faite « uniquement pour servir de repaire à des bêtes « féroces. (Immenses applaudissements.) »

QueUe noble énergie ! quel courage dans un chef de partî! O'Connell pouvait être fier de sa popularité : tt ne Fa pas acquise en flattant les passions de la multitude, en excitant en elle une soif de sang et de vengeance ; sa popularité, il n'aurait jamais voulu la conserver à ce prix. Tout au contraire : au moindre excès, il exhalait son

indignation, il flétrissait le crime, il condamnait la violence. Nous avons vu quel langage il a tenu en Angleterre, en Écosse, en Irlande : ce n'est pas le langage d'un jacobin, d'un démagogue, mais d'un homme sincèrement dévoué au bien-être du peuple, et animé des sentiments de justice, de tolérance et d'humanité. Ce langage dans la bouche d'O'Gonnell n'était pas un langage factice, un langage d'emprunt : ses paroles étaient en harmonie parfaite avec sa conduite politique ; les principes qu'il professait, il les a pratiqués pendant toute sa vie. A-t-il provoqué une révolution sanglante dans l'Irlande opprimée depuis tant de siècles? Non, il a toujours eu recours à des moyens pacifiques, à une agitation paisible, comme il l'appelait lui-même. Depuis plus de trente ans il travaillait à l'émancipation de son pays, et peu à peu il gagnait du terrain ; par des progrès lents mais successifs, il est arrivé plus sûrement à son but.

O'Connell n'est pas à nos yeux un révolutionnaire, mais le libérateur de son pays. N'oublions pas que le mouvement irlandais a été bien plus une insurrection qu'une révolution, une lutte nationale qu'une guerre civile, et c'est à cela qu'il faut

attribuer en grande partie la modération d'O'Connell. Dans les révolutions sociales, la modération est moins facile, on a rarement la conscience de son droit; des doutes terribles agitent l'esprit des révolutionnaires même les plus purs, les passions ont plus de prise sur des esprits si puissamment agités, cl la violence est le plus souvent une conséquence déplorable de cette situation morale si tourmentée et si incertaine. Dans les révolutions nationales, tout au contraire, on n'est pas exposé aux mêmes dangers ; on combat pour défendre l'indépendance du sol, la nationalité seule est en jeu ; et alors, plus d'incertidude sur la moralité du but : on a la conscience de son droit» le même enthousiasme anime tous les cœurs, la même pensée arme tous les bras, et les moyens qu'on emploie sont alors aussi purs que la cause qu'on défend est belle et sainte. La mission d'O'Connell, c'était de relever la patrie irlandaise ; cette mission, il l'a bien comprise, et il a été modéré, il a été humain, parce qu'il s'était dévoué à une oeuvre de nationalité. L'indépendance de l'Irlande est désormais assise sur une base indestructible, et dès aujourd'hui on peut dire sans crainte qu'O'Connell a été le libérateur de son pays.

'ji' li * f*ui'..' ' > * •

La ( politiqpie pacifique et légale d*0'Coanell est-elle applicable à la Pologne? ,

Nous avon& pu apprécier ce qu'il y- a eu de gran* deur dans le rôle dO'GonneU, quâ a émàocipé sa pairie Aou* ; eOi évitant les procédés rérolutionnatres et une effusion do sang toujours regrettable; il nom r$ste,a examiner jusqu'à quel point les Polonais pourraient marcher sur les traces de FagRateur irlandais. Avaat tout, il faut se demander si la Pologne et l'Irlande ont les mêmes aspirations ; les moyens à employer doivent être informes au but qu'on poursuit, et, s'il était démontré que la situation de ces deux pays n'est pas la même, une poli- Hlique exolusivemènt pacifique et légale» m saurait être pratiquée avec le môme succès sur les bords de

. L'identité de la kngue est un des principaux liens

DANIEL O'CONtfELL. 457

qui rattachent le faisceau des nationalités; les Anglais et les Irlandais parlent aujourd'hui le même idiome, et, malgré les dissensions les plus graves, ils se regardent comme les enfants de la même patrie. O'Connell demandait pour son pays la liberté de conscience et l'égalité des droits; il ne désirait qrtràe chose, c'est que lès Irlandais, aussi libres que les Anglais, fussent traités en frères et non en peuple conquis. 11 voulait que l'Irlande ne fût pas la vassale de l'Angleterre, et ses prétentions n'allaient pas jusqu'à réclamer une indépendance absolue* C'est dans ce sens qufil disait? aux Anglais; à Manchester, en 1835 : « Je suis venu pour oh- «tenir votre sympathie comme celie de tant d'au- « très braves Anglais et Écossais qui veulent enfin « accorder justice à l'Irlande... Tout ce que je « demande, c'est justice pour l'Irlande. Je n'accep- « levai -jamais moins, et je ne serai satisfait que « lorsque je l'aurai obtenue... Nous insistons pour « avoif ce que vous avez, et nous ne nous contenu tenons jamais de moins... » L'Irlande jouit aujourd'hui des même* droits que l'Angleterre, et, comme O'Connell l'avait prédit, l'Irlande est pacifiée. . La situation de la Pologne n'est pas la même : en

supposant que la Russie devienne aussi libre que l'Angleterre et qu'elle accorde aux Polonais les mêmes droits, les Polonais ne seraient ni satisfaits ni soumis. C'est que la Pologne a tous les attributs d'une nationalité distincte ; tout la sépare de la Russie : la religion, la langue, huit siècles d'un passé glorieux, des luttes récentes. Les Polonais veulent avant tout rester Polonais ; la liberté de conscience, l'égalité des droits, les libertés les plus larges, rien ne pourra les contenter si on ne leur restitue pas l'indépendance : le joug de l'étranger leur est mille fois plus odieux que le gouvernement absolu.

Les Polonais n'ont de haine pour personne; pénétrés des sentiments de la charité évangélique, ils sont disposés à aimer même leurs ennemis; mais tant que le sol de la patrie sera foulé sous les pieds de l'étranger, ils ne veulent pas serrer la main d'un Russe, d'un Autrichien, ou d'un Prussien. Il n'y a là ni orgueil ni obstination ; en agissant ainsi, ils obéissent à l'instinct de la dignité naturelle, et ils sauvegardent la première des libertés, celle qui garantit toutes les autres, la libre disposition de soi-même. Les nations qui se contentent

des libertés octroyées par l'étranger ne s'appartiennent pas.

On dira peut-être : Les Polonais ne seront jamais assez forts pour secouer la domination des trois puissances spoliatrices. Quand même cette assertion serait exacte, ce ne serait pas une raison pour éteindre le flambeau de l'amour sacré de la patrie. La fortune peut trahir un peuple, mais il reste toujours le maître de ses sentiments ; et tant que nous resterons Polonais au fond du cœur, l'avenir peut nous réserver des chances imprévues. Une nation, quelque violemment abaissée qu'elle soit, se relève tôt ou tard, si, fidèle à son passé, elle ne désespère pas de ses destinées.

O'Connell ne trahissait pas la patrie irlandaise en disant aux Anglais que la terre d'Érin les acceptait comme des égaux, mais qu'elle prolestait contre leurs prétentions de peuple conquérant. N'ayant à revendiquer que la liberté de conscience et les autres libertés, il n'a employé que les armes d'une agitation légale ; les Anglais, de leur côté, ne voulaient pas lutter à outrance contre un peuple . frère qui n'aurait rompu qu'à contre-cœur les liens des trois Royaumes-Unis. Si O'Connell avait pro-

clamé l'indépendance absolue de l'Irlande, il n'aurait pu la conquérir que par une guerre d'extermination; les fils d'Albion n'auraient jamais consenti au démembrement de la grande patrie anglaise.

Les Polonais ont protesté de toutes les manières et sans interruption contre les partages de la Pologne; ils n'abandonnent aucun de leurs droits ; ils veulent redevenir une nation distincte et indépendante ; la patrie leur est d'autant plus chère qu'elle est plus malheureuse. La force seule n'a jamais rien fondé ; elle se brisera un jour contre le patriotisme persévérant de vingt-deux millions d'âmes décidées à supporter les persécutions, les humiliations et les tortures plutôt que d'accepter une domination odieuse. Les Polonais, désarmés et décimés, ne subissent qu'en frémissant la présence de l'étranger; à chaque occasion favorable, ils revendiquent, les armes à la main, leurs droits imprescriptibles. La Pologne est couchée dans la tombe, et les. trois nations spoliatrices sont assises dessus ; mais Içs pierres ne sont pas si bien scellées, que les soupirs de cette victime inpoceate nq s'en ichappçjrt et ne portent la terreur dans la conscience de sçs oppresseurs. Les puissances du Nord ont voulu

DANIEL O'COTîNELL. <6<

anéantir la Pologne au moment où elle puisait des forces nouvelles dans la réforme de sa constitution et de ses lois ; on ne tue pas une nation jouissant de toute la plénitude de la vie morale ; Pâme de la Pologne soulèvera un jour la pierre du sépulcre! i Les Polonais ont donné trop de preuves d'un courage héroïque pour ambitionner de nouveaux lauriers ; ils ont la conviction douloureuse qu'ils ne pourront jamais reconquérir leur nationalité que les armes à la main. Les puissances copartageantes n'abandonneront jamais spontanément la proie après laquelle elles s'acharnent depuis près d'un siècle, et la force seule pourra renverser les barrières que la conquête oppose au droit. Mais, quelque différentes que soient la situation et les aspirations de l'Irlande et.de la Pologne, jusqu'à ce que l'heure de nouveaux combats ait sonné, les Polonais n'en sont pas moins disposés à suivre les grands exemples qu'a laissés O'Connell ; ils admirent et ils tâchent d'imiter la modération et l'habileté du grand citoyen irlandais. Le patriotisme n'exclut pas la prudence, et les Polonais ne descendront sur les champs de bataille qu'au moment où ils pourront combattre avec quelque chance de succès. En attendant une

occasion favorable, dans l'intérêt même de la patrie, ils gardent une altitude pénible pour un peuple brave et chevaleresque; Us rongent leur frein et contiennent une ardeur généreuse.

Depuis deux ans, au milieu de difficultés immenses, les Polonais ont déployé, sur un terrain nouveau pour eux, des qualités qu'on ne leur connaissait pas. Le monde entier avait rendu justice à leur héroïsme sur les champs de bataille ; il a pu apprécier aujourd'hui leur bon sens, leur haute intelligence, leur discipline dans les luttes pacifiques et légales. Si ces efforts n'ont pas été couronnés de succès, on doit s'en prendre à la Russie, à la Prusse et à l'Autriche, qui redoutent encore plus le réveil de la pensée et de l'opinion qu'une nouvelle prise d'armes.

En 1861, la Société agricole de Varsoviea marché de bien près sur les traces de la grande association catholique d'O'Gonnell ; à Posen, l'union polonaise (Liga PoUka) a déployé une habileté remarquable, en obéissant à la même impulsion. Ces sociétés, exclusivement pacifiques, avaient des ramifications dans toutes les parties du royaume de Pologne et du duché de Posen ; c'étaient de grands foyers de

lumière et de patriotisme aussi énergique qu'intelligent; c'était une digue opposée aux imprudences généreuses et aux partis extrêmes. La Russie et la Prusse préférant, avec leur machiavélisme ordinaire, des conspirateurs obscurs et des tentatives insensées à des centres de patriotisme modéré, ont voulu étouffer dans leur germe ces faibles commencements d'une représentation nationale, et elles ont dissous ces associations inoffensives, qu'entouraient l'amour et la confiante d'un peuple malheureux.

Tout en réservant l'avenir, les Polonais ne refusent pas leur concours à des tentatives de progrès, quelque incomplètes qu'elles soient; ils ne négligent aucun moyen pour développer le mouvement industriel, commercial, littéraire et scientifique. Le régime le plus tyrannique ne saurait supprimer dans ce noble pays les éléments si nombreux d'une existence nationale. Les Polonais luttent avec persévérance contre la fortune, et iis comprennent que c'est pour eux une nécessité impérieuse d'entretenir et de développer toutes leurs ressources jusqu'à l'heure de la Jutte suprême.

L'Europe a pu constater, dans ces derniers temps.

4Gi ÉTUDES SUR LA POLOGNE.

d'un côté la bonne foi des Polonais dans ces essais d'un régime légal que la Russie semblait leur proposer, et, d'autre part, la perfidie d'un gouvernement qui n'a voulu que dresser un piège à un peuple loyal, à un peuple peu familier avec les embûches du mensonge et de la fraude. On sait que dans une de ses proclamations, le grand-duc Constantin avait demandé l'appui et le concours des hommes modérés. Des personnes notables, accourues de toutes les parties du* royaume pour répondre à cet appel, remirent, le 14 septembre 1862, au comte André Zamoyski, une adresse, exposé modéré et éloquent des aspirations de la nation polonaise. Nous reproduisons ici cette adresse:

« Les malheurs qui se sont appesantis sur la « Pologne avec une rigueur sans exemple dans i'his- « toire, en brisant son existence politique, n'ont pu « ni affaiblir l'esprit de la nation, ni corrompre ou « effacer en elle le sentiment de sa mission his- « torique.

« Ce sentiment a grandi par le sacrifice, la souf- « france et la foi dans l'avenir, et, dans les rao- « menlssolennels,lavoix de la conscience nationale « s'élève pour demander que les anciennes lois et

»< les anciennes libellés soient restituées à la Pc- * logue.

« L'année dernière, dans son adresse à Pempc- « reur, le pays avait déjà réclamé en faveur de ses « droits, et les habitants réunis pour les élections « des conseils municipaux et des conseils de dis- « trict, avaient présenté à celle époque, au licute- « nant de Pempereur, un mémoire couvert de « 20,000 signatures, dans lequel ils déclaraient « qu'une représentation nationale, émanant d'élcc- « lions libres cl libre dans les discussions, pourrait « seule exprimer les besoins réels du pays, et que « les institutions concédées par le gouvernement « étaient loin de répondre à ces besoins et ue sau- « raient prévenir les malheurs qui menaçaient le « pays.

« La déclaration de l'état de siège empêcha la re- « mise du mémoire; aucune satisfaclion ne fut encore donnée aux habitants, ce qui amena des ^ conséquences auxquelles tout le monde pouvait « s'attendre.

« Aujourd'hui nous voulons répondre à la procla « malion du grand-duc Constantin, et empêcher le « pays de « s'acheminer vers un abîme sans issue, »

« Arrivés des diverses provinces de la Pologne, en d l'absence de son organe légal, nous sommes venus « vous trouver, monsieur le comte, .afin que, repré- « sentant et interprète de V esprit de la nation, vous ex- « posiez à Son Altesse Impériale nos besoins et nos « aspirations, que nous ne pouvons taire plus long- « temps et que nous voulons affirmer hautement de- « vant le monde entier.

« Nous ne refusons pas notre concours pour la « formation des institutions nouvelles : nous tenons « seulement à déclarer que les mesures mises en vi- « gueur jusqu à présent dans le pays ont poussé l'exci- « talion des esprits à un degré tel, que ni la force « militaire, ni les tribunaux exceptionnels, ni les pri- « sons, ni les déportations, niVéchafaud ne sauront en « avoir raison, et ne feront au contraire que provo- « quer une exaspération excessive qui poussera la « nation dans une voie également fatale pour les « gouvernants et les gouvernés.

« Polonais, nous ne pourrons appuyer le gouver- « nement que quand ce gouvernement sera polonais et « quand toutes les provinces qui composent notre « patrie seront réunies ensemble et jouiront d'une « constitution et d'institutions libres.

« Dans sa proclamation, le grand-duc lui-même a « respecté et compris notre altacbement à la patrie; « or, cet attachement ne saurait se diviser, et si « nous aimons notre patrie, nous l'aimons tout en- • * ticre, dans les limiles que Dieu lui a tracées et que « l'histoire a consacrées. »

(TConnelJ n'aurait pas désavoué celte adresse, et ce noble langage aurait excilé les sympathies de l'Angleterre, pays libre. Malheureusement, les Polonais ont affaire à la Russie, qui vient de prouver une fois de plus qu'elle est toujours la Moscovie; elle n'a que les dehors de la civilisation, et ce vernis ne trompe que ceux qui veulent être trompés. Tout le monde connaît la réponse de la Russie : l'Europe impartiale a déjà porté un jugement définitif sur des procédés aussi maladroits que violents.

L'adresse était signée le 14 septembre ; le lendemain, à sept heures du matin, on est venu chercher le comte Zamoyski, qui fut conduit dans une voiture fermée, avec deux généraux russes dans la voiture, auprès du grand-duc Constantin. Quand il fut revenu de là, le maître de police Muchanoff se plaça auprès de lui dans la voiture, qui le conduisit au chemin de fer, à Praga (faubourg de Varsovie), d'où on le trans-

porta à Saint-Pétersbourg sous escorte. La veille de son départ, quand le comte Zamoyski parut devant le grand-duc, celui-ci lui dit : « Monsieur le comte, vous « organisez des réunions illégales, vous êtes le chef « de l'opposition. » Le comte André répondit : « On a « mal renseigné Votre Altesse. » Le prince répliqua alors avec la hauteur d'un khan de Tartares : « On ne « donne pas de démenti à un grand-duc. Vous aurez à « vous justifier personnellement devant l'empereur, « votre souverain et mon frère. J'espère que vous « vous conduirez en gentilhomme. » Alexandre 11, dit le Magnanime, a condamné le comte Zamoyski à l'exil, en l'invitant à voyager à l'étranger.

Un fait analogue s'est produit, au mois d'octobre 1862, dans une des provinces polonaises incorporées à la Russie. Le gouverneur de Kamieniec a suspendu les délibérations des propriétaires fonciers réunis légalement dans cette ville, ordonné la fermeture de la salle des séances, et refusé de transmettre à l'empereur l'adresse de la noblesse qui demandait « la réunion de la Podolie au royaume de « Pologne, et des institutions libérales. » Le maréchal de la noblesse, comte Roniker, ayant envoyé l'adresse à Saint-Pétersbourg par un exprès, a été

DANIEL O'CONNELL. m

mis en élat d'arrestation; dix-sept maréchaux de district furent également arrêtés, et quelques-uns d'entre eux, quoique gravement malades, furent enlevés nuitamment. ■ '

Voilà les faits, et nous espérons qu'à l'avenir on n'accusera plus les Polonais d'impatience et de turbulence ; on n'osera plus dire qu'ils se refusent à tout essai de réforme et d'amélioration pacifique.

Quelques jours avant la transporlation du comte Zamoyski à Saint-Pélcrsbourg, il s'est passé, entre lui cl le grand-duc Constantin, une scène qui démontre le mieux la difficulté d'une transaction loyale entre la Russie et la Pologne. Sur l'exclamation du frère de l'empereur, « qu'il fallait en finir « une fois pour toutes avec ces comédies qui agi- « tent la Pologne, » le comte Zamoyski répondit avec une fermeté admirable : « Altesse, c'est de ce « mot de comédie que viennent tous les malheurs « de ce pays. C'est par ce mot de comédie que votre « père l'empereur Nicolas a désigné la constitution « de ce royaume lorsqu'il y porta atteinte pour la « première fois, et provoqua ainsi l'insurrection de « 1830. Depuis, on a donné au pays une nouvelle « loi, le statut organique, qui ne fut jamais exécuté,

« et que toute la nation a désigné à son tour par « ce mol de comédie. » Le comte Zamoyski a payé de l'exil ces nobles et courageuses paroles, réfutalion éloquente des attaques mensongères dirigées contre ses compatriotes accusés d'indiscipline et d'impatience.

O'Connell lui-même, s'il était de ce monde, reconnaîtrait qu'avec un adversaire comme la Russie, le glaive seul peut trancher le nœud gordien de la nationalité polonaise.

Nous croyons presque superflu d'ajouter que les dernières tentatives d'assassinat à Varsovie ont douloureusement retenti dans l'âme de la Pologne tout entière. Les Polonais, ce peuple catholique éminemment religieux, ne veulent revendiquer leurs droit9 que les armes à la main; ils repoussent avec indignation toute solidarité avec des crimes lâches et odieux dont jusqu'à nos jours on n'avait trouvé aucune trace dans un passé aussi pur que glorieux.

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