‹ Études sur la PologneChapitre 8 sur 11 · QUELQUES CONSIDÉRATIONS · texte numérisé non relu

QUELQUES CONSIDÉRATIONS

sur la situation présente et sur l'avenir de la

Pologne.

De la civilisation chrétienne et de la charité évangôlique.

Jésus-Christ est descendu sur la terre pour ramener l'humanité dans les voies de la charité, du désintéressement, de l'abnégation; il a voulu, en mourant sur la croix, nous montrer que nous ne sommes icibas que pour conquérir le bonheur de la vie future par le sacrifice et par un dévoûment absolu aux idées de Dieu, de patrie et de fraternité. Les splendeurs de la civilisation, les progrès matériels ne seraient qu'un piège si les hommes, plongés dans les délices des sens, oubliaient qu'ils ont une âme pour aimer et pour essuyer les larmes de l'humanité souf-

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frante. Ce qui a amené la décadence si rapide de l'empire romain, c'est l'égoïsme, c'est la mollesse, résultat naturel des jouissances exclusivement matérielles; ce qui fera progresser indéfiniment les sociétés modernes, ce sont les idées de droit, d'équité, de fraternité déposées dans l'Évangile.

En cherchant à développer le bien-être dans toutes les classes, on remplit un devoir de charité, mais, à côté de ce devoir, il y en a d'autres qu'il ne faut jamais perdre de vue. L'homme ne serait plus le roi de la création si, absorbé dans les soucis de la partie matérielle de l'existence, il négligeait le* intérêts spirituels de l'âme. Les appétits grossiers des sens ravalent les nations comme les individus, et le luxe raffiné des peuples civilisés, si on ne lui donnait pour contre-poids le sentiment profond des devoirs religieux et moraux, les précipiterait dans l'abaissement et la ruine. Si l'Europe renonçait aux idées généreuses, si elle ne pensait 'qu'aux choses utiles, ce réalisme déplorable la conduirait, par une pente rapide et glissante, sur les bords de la barbarie que le vernis des arts et du luxe ne dissimulerait pas longtemps.

On méconnaîtrait grossièrement la noble origine

de l'homme si l'on voulait placer tout son avenir sur la terre; Dieu a mis eu nous une étincelle du feu sacré pour nous rappeler que le ciel est notre dernière lin. Ne sont-ils pas des impies ceux qui voudraient diminuer la somme de religion, de patriotisme, de désintéressement, de dévouaient qui reste encore ici-bas? Contemplons la croix, cet emblème sublime d'abnégation et de sacrifice; elle renferme les secrets de l'humanité souffrante et triomphante ; elle seule peut résoudre d'une manière satisfaisante le problème si compliqué des destinées présentes e,t futures de l'homme. La croix, c'est le triomphe de l'esprit sur la matière, c'est la solidarité des individus et des peuples, c'est la charité parfaite, et par conséquent la condamnation de cette doctrine antichrétienue : Chacun chez soi , chacun pour soi.

L'égoisme nous tient cloués à la terre; la charité nous avertit que l'infini nous entoure et nous déborde. Dieu se révèle dans notre cœur chaque fois qu'un mouvement de pitié pour les souffrances de nos frères nous porte aux grands sacrifices. C'est le sentiment des rapports surnaturels avec le Très- Haut qui nous fait connaître le mieux une filiation

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divine, c'est ce sentiment qui nous inspire de nobles et grandes actions, c'est ce sentiment qui est la source intarissable de tout bien, de toute vertu, de tout sacrifice. Jésus est tout amour, et ceux qui veulent suivre Jésus, doivent entretenir avec soin le foyer de chaleur qu'il est venu déposer au cœur de l'humanité. Le jour où l'égoïsme planterait son drapeau triomphant sur les débris de la charité chrétienne, le jour où la charité disparaîtrait de la terre, le cœur même de l'humanité se dessécherait. La charité, c'est la vie du christianisme; l'égoïsme, c'est la mort, et la mort est vaincue. La religion de Jésus, c'est la religion de l'esprit et du sacrifice, et ceux qui regardent d'un œil sec le martyre d'un peuple tout entier ne sont pas des chrétiens. La croix seule peut nous donner la force nécessaire pour résister aux excitations funestes d'un luxe effréné, excessif, à la contagion du matérialisme. La société serait exposée à languir, à végéter; elle céderait, à la longue, à un sommeil énervant et mortel, si des passions généreuses n'opposaient une digue à cette marée montante de la mollesse et de la corruption.

Dieu veut préserver l'humanité des dangers immenses qui la menacent, et la Pologne est peut-

être la victime innocente consacrée au salul du monde. Jadis, elle couvrait l'Europe de son corps contre les attaques de la barbarie musulmane ; aujourd'hui, elle fait éclater, à tous les yeux, la supériorité de l'esprit sur la matière, en sacrifiant sa tranquillité et son bien-être à la foi et aux aspirations nationales. Loin de blâmer ou de décourager les Polonais, on leur doit aide et protection , on leur doit de la reconnaissance pour les grands exemples de sacrifice qui peuvent seuls maintenir les hommes dans les voies salutaires de la dignité morale. Tant que la Pologne sera résolue à tout souffrir plutôt que de renier son passé, elle ne périra pas, et malgré toutes les apparences contraires, elle a plus d'avenir que la Russie et l'Autriche, qui ne bâtissent que sur du sable en regardant la violence et l'iniquité comme les fondements solides dé leur grandeur.

Des sympathies de la France pour les nations opprimées.

Chacun chez soi, chacun pour sol, c'est une doctrine païenne, et non une doctrine chrétienne ; et d'ailleurs, que les amis de la paix à tout prix ne s'y trompent point, cette politique ne leur donnera même pas la tranquillité qu'ils poursuivent à outrance. L'égoïsme ne donne ni repos dans le présent, ni sécurité dans l'avenir. Dieu veut que la paix règne sur la terre, mais Dieu ne sépare pas la paix des idées d'équité et de justice; Dieu ne veut pas que la paix règne dans le monde tant que le principe des nationalités sera violé, tant que le principe impie de l'esclavage ne sera pas aboli. L'Amérique n'a pas voulu effacer de sa constitution la doctrine infâme de l'esclavage; elle se croyait à l'abri des orages, et la lutte récente démontre le mieux que Dieu ne permet pas aux hommes de

fonder leur prospérité et ur>e paix durable sur l'asservissement de leurs frères.

C'est en France surtout que les mots d'honneur, de fraternité, de dévoûment trouvent de l'écho dans les cœurs. Ce grand et noble pays a obéi, de tout temps, aux instincts chevaleresques; c'est le champion infatigable des faibles et ées opprimés; la Providence semble l'avoir prédestiné à une mission généreuse. C'est en vain que des hommes d'État froids et impassibles voudraient comprimer les élans d'une nation compatissant aux malheurs de l'humanité : tôt ou tard, les masses rejettent avec mépris les liens d'une politique étroite et égoïste, et elles suivent avec enthousiasme le drapeau de la liberté et de l'indépendance. Louis- Philippe n'a-t-il pas attristé les cœurs de tous les Français par l'abandon de la -cause polonaise en 1331? Et, si l'on veut bien connaître les véritables tendances de la France, qu'on prête l'oreille aux applaudissements frénétiques avec ksqaets le peuple de Paris saluait Napoléon M, en 1859, au moment &ii il quittait la capitale pour ooirrir a* secours de l'Italie.

Les politiques au jowr le jour, serviteurs dociles

du fait accompli, n'ont de culte que pour ce qu'Us appellent le réel et le possible. L'équilibre européen, tel qu'il est constitué aujourd'hui, voilà leurs colonnes d'Hercule, et ils traitent d'utopistes et de rêveurs ceux qui demandent l'affranchissement des nationalités opprimées. Ces hommes d'État, au cœur sec, à l'âme pusillanime, attelés au char de la fortune, sont les prosateurs de la politique. Les masses ont des instincts plus généreux, elles sont naturellement portées aux plus grands sacrifices, elles ont la vision du beau comme les poêles, la lumière de la charité divine les éclaire, et elles voudraient relever les nationalités opprimées. Les tristes réalités du présent, voilà le seul bagage 4e certains hommes d'État ; les masses contemplent l'idéal de l'avenir. Les diplomates, sourds aux cris de l'humanité souffrante, veulent maintenir les bases d'un équilibre inique et illusoire ; Jes masses ont le seos de Fhonnêle et du juste» elles frémissent de pitié et d'indignation au spectacle du faible opprimé et du crime triomphant, elles se rallient avec enthousiasme autour du drapeau de la justice et du dévoûment, elles sont familières avec les tendances qui constituent la grandeur morale de l'humanité :

là, est leur force et leur beauté, et c'est pour cela qu'on a dit avec raison : Voœpopuli, vox Dei.

Ces niasses qu'on méprise, ces enthousiastes qui croient à l'Évangile, ces petits esprits qui ont la faiblesse de verser des larmes sur les souffrances d'un peuple lointain, font, à la longue, pencher la balance du côté du faible et de l'opprimé. Le monde finit par appartenir à ces âmes simples qui font passer la justice et la charité avant les combinaisons de la politique et les intérêts matériels.

Les Français sont toujours disposés à suivre l'exemple de Lafayeiie sacrifiant sa fortune, quittant une femme bieo-aimée, pour aller défendre en Amérique la cause de la liberté. Us volent au secours, des faibles et des opprimés ; leur sang généreux a coulé en Grèce, en Italie, en Syrie. Ils appellent de tous leurs vœux l'affranchissement de la Pologne, l'émancipation de Venise, la liberté de la Hongrie, la délivrance des chrétiens d'Orient, lia ont maudit le triomphe de la Russie et de l'Autriche en 1831 et ën 1849, et ils comprennent que le triomphe des nationalités serait, en même temps, le triomphe de la paix et de la justice substituées au jeu sanglant des guerres et des révolutions*

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Malheureusement, une partie des classes moyennes ne partage pas les sympathies et les tendances de la grande généralité du peuple. Qui n'a remarqué, au moment où Napoléon III quittait Paris pour marcher au secours de l'Italie, le contraste éclatant des acclamations enthousiastes du peuple parisien et de l'indifférence d'une partie de la classe moyenne aux idées généreuses qui la touchaient naguère? Le cœur du peuple battait vivement à la pensée des Italiens qu'on allait arracher à l'oppression étrangère ; les adorateurs du veau d'or jetaient partout l'alarme, et l'on parlait déjà de coalition et d'invasion. Les victoires de Magenta et -de Solferino ont fermé la bouche à ces apôtres de i'égoïsme et de la peur. Hélas ! si, en 1831, on avait été mieux inspiré en cédant aux sympathies des masses qu'éleetrisait la révolution de Varsovie, la Pologne serait libre, grande et indépendante depuis trente ans, et la France n'aurait pas subi la révolution de février 1848.

Que deviendrait la France, si elle écoutait la voix de ces hommes qui sacrifient les droits dès peuples opprimés aux intérêts matériels? La France grandit au milieu. d'une noble agitation des esprits

et des cœurs, elle mourrait de langueur si les élans sublimes de son âme ne faisaient contre-poids aux débordements d'un luxe énervant. Sa charité vigilante la met à l'abri des misères d'une civilisation factice ; elle ne sépare jamais le progrès intellectuel et matériel des intérêts moraux; elle sait que la poursuite acharnée et exclusive des richesses conduit les peuples à la décadence et à la ruine. Des hommes d'État, vraiment dignes de ce nom, n'encouragent pas les faiblesses honteuses qui dépravent les cœurs et alourdissent les âmes, ils ne lâchent pas la bride aux désirs immodérés de l'homme ; et pour entretenir la santé, pour faire circuler le sang dans les veines du corps social, ils tournent l'activité des esprits vers un but noble et élevé. Ce n'est qu'en maintenant les peuples dans les hautes sphères morales qu'on les conduit à un avenir glorieux. Les gouvernements ne prennent racine sur cette noble terre de France qu'à la condition de rester fidèles aux lois de l'honneur et de l'héroïsme, qu'à la condition d'un dévoûment absolu à la cause des faibles et des opprimés.

Quelles sont les conditions d'une paix sérieuse et durable?

Tous les amis de la paix ne cèdent pas à des tendances égoïstes et intéressées; nous reconnaissons volontiers que quelques-uns du moins, opposés en principe à toute effusion du sang humain, ne sont dirigés que par les sentiments philanthropiques les plus louables. C'est à ces âmes candides que nous nous adressons, et nous voudrions pouvoir leur démontrer que le cœur égare leur raison.

Les adversaires systématiques de la guerre, engagés dans les sentiers d'un cosmopolitisme sentimental et pacifique, ne se font-ils pas des illusions singulières? Loin de servir les intérêts de l'humanité, ne sont-ils pas les complices involontaires de toutes les tyrannies et de ces gouvernements oppresseurs des nationalités, de ces gouvernements sans scrupule, qui font répandre plus de larmes dans

des périodes soi- disant pacifiques que dans une longue guerre? Les Polonais n'aimeraient- ils pas mieux répandre leur sang sur les champs de bataille plutôt que d'être incorporés dans l'armée russe ou enterrés vivants dans les mines de la Sibérie? Depuis près d'un siècle, on compte par centaines de

mille les hommes qui ont été ainsi enlevés à leurs familles, arrachés au sol de la patrie qu'ils n'ont plus revue, pour êlre transportés dans des contrées lointaines. Ce sont des atrocités qui nous reportent aux plus mauvais temps de la barbarie, et cette transplantation de tout ce qu'il y a de forces vives dans la nation polonaise ne lui fait-elle pas plus de mal que la guerre la plus sanglante? Eh bien! nous le demandons, les amis de la paix quand même, qui, plutôt que de mettre un terme à ces vengeances sauvages par une guerre légitime, préfèrent perpétuer un état de souffrances inouïes, soutiennent-ils une politique sensée, pratique, charitable et chrétienne?

Dans la situation actuelle du monde, en présence des iniquités, des oppressions, des cruautés dont tant de nationalités sont les victimes innocentes, les champions de la paix perpétuelle et universelle sont les défenseurs d'un* utopie impuissante; et, ce qui

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est plus grave, ils sont, à leur insu, en opposition avec lés grands principes de charité évangélique. Que ces hommes de bien reconnaissent leur erreur, qu'ils laissent dans l'isolement ces malheureux dont le cœur égoïste est fermé à tout sentiment de pitié et d'humanité : les nations opprimées sont aussi des pauvres de Jésus-Christ, et ceux qui ne font pas la charité aux pauvres de Jésus-Christ, ne sont pas des chrétiens.

Les souffrances de la Pologne, les souffrances de Venise, les souffrances de la Hongrie, les souffrances des chrétiens d'Orient attristent les âmes généreuses. Eh bien! si vous voulez supprimer la guerre, déracinez l'arbre qui porte les fruits de la guerre, supprimez ces iniquités qui provoquent, sans cesse, des luttes sanglantes. Que les chamy pions de la paix perpétuelle donnent la main aux champions de la cause des nationalités, et un triomphe prochain et définitif viendra combler leurs vœux les plus chers. La Providence veut la solidarité des peuples comme celle des individus ; tant que cette solidarité ne sera pas sérieusement pratiquée, tant que les gouvernements et les peuples n'obéiront pas aux lois de la justice et de la frater-

nité, tant que les rapports internationaux ne seront pas fondés sur le respect de tous les droits, la paix sera précaire, et, au point de vue des intérêts, la paix armée est aussi ruineuse que la guerre ellemême. Pour arriver à une paix définitive, il faut remanier la carte de l'Europe, il faut renverser ces frontières factices, produit de la fraude et de la vio-

lence, il faut renfermer les peuples dans les limites naturelles que la Providence leur a assignées. Ce n'est qu'alors qu'il sera permis d'espérer que la paix universelle deviendra la loi bienfaisante de ce monde. La paix fondée sur les bases du droit et de l'équité, ce serait le paradis sur la terre. Pour le moment, une situation violente qui laisse subsister la souffrance et l'oppression, n'est pas une situation de paix. Les adeptes fervents de la paix perpétuelle prèchée par l'abbé de Saint- Pierre, ne veulent-ils nous eu donner que les apparences, ou veulent-ils nous en donner les réalités, c'est-à-dire la justice étendant sa domination sur le globe terrestre puri- • fié de toutes les spoliations, de tous les brigandages, de toutes les tyrannies? Nous ne saurions le redire trop souvent : voulez-vous supprimer la guerre, commencez par en supprimer les causes

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inévitables et légitimes, n'oubliez pas que les nationalités opprimées, ce sont de longues traînées de poudre auxquelles, à tout instant, une étincelle pe«t mettre le feu.

/ Oq a pris l'habitude de faire passer les champions \ de la sainte cause des nationalités pour des utopis- / tes et des visionnaires. Les amis de la paix quand ' même n'ont-ils pas aussi leurs illusions, leurs chimères? Chimères pour chimères, celles de la générosité, de la charité, de l'héroïsme, ont-elles donc quelque chose de honteux? Ne pourrait-il pas se faire/ que, dans ces nobles aspirations, il y ait tous les éléments d'une politique sensée et pratique, et les seules conditions d'une paix durable? Est-ce une garantie de paix, que ces armements formidables que la défense de prétendus droits d'une possession inique rend nécessaires? Est-ce une garantie de paix, que ces violences exercées contre des populations qui n'attendent qu'une occasion favorable pour secouer un joug odieux? Et si l'on prétend que les besoins croissants de la civilisation moderne demandent impérieusement la paix, nous répondrons qu'il n'est pas permis de sacrifier les principes éternels du droit et de. l'humanité aux

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intérêt* nés de l'industrie et à l'extension des échanges internationaux.

La politique des traités de Vienne ne vit que d'expédients; tout avec eux est précaire, tout est provisoire. Ce qui n'est pas équitable n'est pas longtemps possible, et l'Europe sera troublée tant que le droit des nationalités iadigoemeot violé en 1815 ne triomphera pas de la force brutale. 11 est temps que d'autres lois régissent les affaires de ce monde, il est temps que la justice divine prenne la place de l'iniquité victorieuse. La force seule ne peut rien fonder, le droit subsiste éternellement.

Comment les amis de la paix peuvent-ils concilier l'amour de la justice el de l'humanité avec les dispositions monstrueuses des traités de 1815? C'est au nom d'un Dieu de paix et de miséricorde qu'on foulait aux pieds, au congrès de Vienne, toutes les lois divines et humaines. Les souverains usurpaient le nom de Sainte • Alliance au moment de commettre les actes les plus honteux , et c'est en invoquant le Très-Haut qu'ils disposaient des peuples comme d'un vil troupeau. N'est-ce pas un grand scandale que les potentats de la terre osent mettre en avant des prétendues nécessités politiques pour se soustraire aux

devoirs que les lais de la morale et de l'honneur imposent à tous les hommes? Une diplomatie inique a créé, dans iïntérêt des conquérants , un droit des gens dont les principes, mis en pratique par des simples particuliers dans la vie privée , les conduiraient au bagne ou à l'échafaud. Qu'on lise ce que Thistoire nous enseigne sur les faits et gestes de Catherine II, de Frédéric II, de Metternich, et l'on reconnaîtra qull n'y a rien d'exagéré dans nos opinions. Le partage de la Pologne c'est, de l'avis unanime de tous les hommes de bien, une œuvre de brigands. L'empereur Nicolas n'a-t-il pas violé, en ; Pologne, tous les principes de la justice naturelle? Qu'on nous montre le code qui autorise les confiscations, les arrestations- en masse, l'espionnage, les condamnations sommaires aux travaux des mines en Sibérie; les propriétés, la vie et l'honneur des citoyens étaient à la merci des caprices du czar. Un général de l'empire, un compagnon d'armes des Polonais sur tant de champs de bataille, pressentait les vengeances qu'un despote irrité allait exercer sur un peuple héroïque succombant sous le poids des hordes barbares : le diplomate a comprimé les battements du cœur du soldat, et l'on a vu le maré-

chai Sébastiani monter à la tribune pour annoncer froidement le triomphe des Russes par ces mots : L'ordre règne a Varsovie. Et c'est d'une tribune française que sont tombées ces paroles tristement célèbres! L'histoire dira si l'amour excessif de la paix n'a pas été la cause principale de la chute de Louis-Philippe. Dieu donne que ce grand enseignement ne soit pas perdu pour des souverains et des hommes d'État placés dans une situation analogue! Ce n'est pas avec des procédés aussi révoltants, ce n'est pas en suivant l'exemple du général Sébasliani, que la diplomatie européenne calmera l'agitation des esprits justement froissés; ce n'est qu'en donnant une satisfaction légitime aux nobles instincts de l'âme humaine qu'on pourra consolider la paix du monde. Quand la diplomatie rompra-t elle avec des traditions honteuses? quand perdra t-elle l'habitude de suivre la fortune et de donner à la violence les apparences du droit?

Non, mille fois non, l'ordre et la paix ne régneront pas sur la terre tant qu'on n'aura pas proclamé hautement que les saintes maximes de l'Évangile lient les souverains et les peuples aussi bien que des simples individus. Il ne doit pas y avoir deux poids

et deux mesures : à défaut des tribunaux établis uniquement pour condamner les crimes individuels, à défaut d'un châtiment légal que l'abus de la force rend impossible, que, du moins, l'opinion publique et l'histoire flétrissent énergiquement les grands méfaits politiques. Une personne qui vole, qui pille ou qui assassine est, en ve»tu du code criminel, un voleur, un brigand ou un assassin ; les rois qui se partagent les dépouilles des peuples , les rois qui massacrent des populations désarmées , les rois qui confisquent les propriétés privées ! , ne sont-ils pas ai} même titre, aux yeux de la morale et de la justice divine, des voleurs, des pillards et des assassins? La haute position des criminels ne change pas la nature du crime.

Eh bien ! nous le demandons : les amis sincères de la paix, les hommes de bonne foi qui ne cornbattent la guerre que dans l'intérêt de l'humanité, ont-ils bien pesé les conséquences d'une politique diamétralement opposée au but qu'ils poursuivent avec plus d'ardeur que de succès ? Nous nous plai-

1 Nicolas l ,r a confisqué, dans le royaume de Pologne et dans les anciennes provinces, des propriétés foncières pour une valeur de 400 militons de francs.

sons à supposer qu'ils ont ignoré les faits les plus lamentables de l'histoire contemporaine, nous esr pérons que, s'ils étaient plus au courant de ce qui se passe dans des pays lointains, ils cesseraient de préconiser les douceurs d'une paix qui tolère les confiscalions et les vengeances abominables de Nicolas I er , d'une paix qui n'arrête pas les massacres horribles de laGallicie organisés et soudoyés par le prince de Melternich.

La conquête est la source de tous les maux, et, si l'on veut sauvegarder les droits de l'humanité, il faut attaquer le mal dans sa racine et expulser les conquérants. C'est le seul moyen de prévenir des guerres sans cesse renaissantes. Qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas, la cause des nationalités est la grande cause mise à l'ordre du jour de la politique européenne : tant que cette question ne sera pas définitivement résolue, il n'y aura pas de paix durable dans le monde. Qu'on jette un regard profond sur les événements qui s'accomplissent de nos jours, et l'on reconnaîtra que depuis le partage de la Pologne et à la suite des traités de Vienne, c'est la revendication des droits des peuples qui est l'origine permanente de toutes les guerres; les masses

s'agitent, et le triomphe du droit et de la justice pourra seul les calmer et les satisfaire. Les guerres qui ont éclaté depuis 1815 ont été provoquées par le soulèvement des nationalités : il suffit de citer la Grèce, la Pologne, la Belgique, la Hongrie, l'Italie. Il en sera de même jusqu'à la victoire définitive des peuples opprimés. Que les amis de la paix perpétuelle ne l'oublient pas, pour que leurs efforts ne restent pas stériles, il faut qu'ils marchent d'accord avec ceux qui veulent changer les conditions d'un équilibre inique et menteur, il faut qu'ils marchent / d'accord avec ceux qui veulent rétablir les peuples dans leur indépendance naturelle et ne déposer les armes qu'après avoir chassé les envahisseurs du sol sacré de la patrie.

De la liberté commerciale et des nationalités.

Les esprits éclairés et désintéressés rendent hommage à ce qu'il y a de grand el de fécond dans le mouvement économique des sociétés modernes; la réforme commerciale développe, dans des proportions merveilleuses, le bien-être de toutes les classes. Les Cobden, les Léon Faucher, les Michel Chevalier, les Léonce de Lavergne, les Rouher ont Wen mérité de l'humanité en donnant une impulsion si rapide à l'échange des produits; leur œuvre a été à la fois une œuvre d'hommes d'État et une œuvre de philanthropes, et, en travaillant à l'amélioration <le la condition matérielle des classes inférieures, ils sont restés fidèles aux principes de charité évangélique. Les masses prononcent avec un vîf sentiment de reconnaissance les noms de ces nobles champions de la liberté commerciale.

Admirons les résultats extraordinaires que le dernier traité de commerce a produits, en si peu de temps, en France et en Angleterre; mais n'oublions pas qu'il y a des peuples opprimés pour les quels les intérêts matériels ne sont que choses bien secondaires. Nous craignons que des économistes éminents, par une pente naturelle des idées de chaque jour, ne consacrent toutes leurs facultés au triomphe exclusif de la liberté commerciale. Ils ont l'âme trop haut placée pour qu'elle ne soit naturellement accessible aux pensées élevées; mais leur patrie est indépendante, grande et glorieuse, et les gémissements des nationalités opprimées ne parviennent pas à leurs oreilles. C'est ainsi seulement que nous nous expliquons les paroles prononcées par un homme d'État aussi distingué que M. Rouher,par un homme dont les sentiments nobles et généreux sont si bien connus. Nous faisons allusion à l'extrait suivant du discours prononcé par l'illustre ministre du commerce au banquet qui lui a été offert à Londres, le 1" juillet 1862, par les membres du parlement anglais :

« Le drapeau des réformes économiques continue <« sa marche triomphale. Ces échanges qui se déve-

« loppent, ces relations qui se multiplient, ces inté- « rêls qui se solidarisent et se confondent, ces ri- « chesses qui s'accroissent chez les nations, ce « bien être des masses qui en estla conséquenceiné- « vitable, cette haute estime réciproque qui naît des u rapports chaque jour plus fréquents, ces passions « politiques qui s'éteignent, ces anciennes animo- « silés qui s'effacent, ne sont-ils pas les fermes as- « sises d'une paix durable entre les nations, les « gages assurés d'un progrès sans secousse et sans « réaction ? Ah ! Messieurs, ne troublons par ces « harmonies naissantes par nos fautes et nos en- « Iraînements... »

M. Rouher a été le principal instrument dune des plus grandes et des plus salutaires révolutions économiques, et nous applaudissons de tout cœur à ce brillant panégyrique de la liberté commerciale. Ce n'est pas pour protester contre une politique si libérale que nous prenons la plume; nous disons seulement que la liberté commerciale, quelque importante qu'elle soit, ne constitue pas à elle seule / la vie des nations; nous disons que toutes les libertés sont solidaires, et que la première de toutes, c'est la libre disposition de soi-même, c'est l'indé-

pendance du soL Pour que ce tableau si séduisant et si exact des rapports commerciaux de la France et de l'Angleterre soit applicable à l'Europe entière, il faudrait que les nationalités fussent rétablies dans leurs droits. Tant que La Pologne, tant que la Hongrie, tant que la Finlande, tant que Venise n'auront pas secoué le joug, l'harmonie, dont parle M. Rouher, est impossible. La nation polonaise, victime innocente de l'attentat le plus monstrueux dont l'histoire fasse mention, ne trouble pas cette harmonie en revendiquant des droits indignement violés : les trois puissances spoliatrices sont seules responsables d'une situation pleine d'incertitudes et de dangers, d'une situation aussi funeste aux intérêts que contraire aux principes de la justice éternelle.

C'est en vain qu'on voudrait confondre la cause des nationalités avec celle des révolutionnaires et des anarchistes. La Pologne et la Hongrie.

Il est de la plus haute importance de prémunir les hommes de honne foi contre les pièges que leur tendent la Prusse, l'Autriche, la Russie avec autant d'adresse que de perfidie ; ce sont des armes que ces gouvernements, peu scrupuleux, manient avec une rare habileté. On a dit excellera ment que l'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu ; les souverains du nord, tout en foulant aux pieds les lois divines et humaines, cherchent, par tous les moyens, à capter les faveurs de l'opinion publique et à enlever aux peuples martyrs les sympathies du monde civilisé. Pour mieux assurer leur domination ils ne craignent pas de recourir à la fraude, et ils espèrent gagner la confiance de l'Europe occidentale en confondant la cause des nationalités avec

/ ceile des brouillons, des anarchistes et des socia- \ listes. On devrait flétrir avec la plus grande énergie ces calomnies, bagage ordinaire des diplomates x russes et autrichiens.

Ces procédés ne sont pas nouveaux à la cour de Saint-Pétersbourg; c'est au moment où les Polonais élaboraient la constitution du 3 mai 1791 (constitution qui a réuni les suffrages des publicistes les plus illustres), c'est au moment où ils abolissaient le Uberum veto et les vieilles institutions anarchîques, c'est au moment où ils voulaient fonder une monarchie héréditaire sur les débris de la royauté élective (source de tous leurs malheurs), c'est au moment où ils renonçaient à leur constitution républicaine, que Catherine II, dans des proclamations répandues dans l'Europe entière, les dénonçait comme des jacobins. Le souverain actuel delà Kussie, au lieu de rompre avec les traditions de Catnerine II, traite comme des rebelles les hommes les plus sages, les plus modérés. Il envoie en exil e comte André Zamoyski; il fait emprisonner le comlc Roniker qui, en sa qualité de maréchal de la noblesse de Podolie, lui avait envoyé l'adresse volée à Kamieniec par l'assemblée

des propriétaires fonciers légalement constituée. Ne dirait-on pas que celte adresse est un appel aux armes et aux passions révolutionnaires ? Le lecteur impartial ne veut s'en rapporter qu'à son propre jugement, et, malgré l'étendue de celte adresse, comme elle est la meilleure justification de la conduite aussi modérée que patriotique des Polonais, nous croyons devoir la reproduire en entier : « Sire , a

« La noblesse de Podolie, légalement autorisée à « exposer à Votre Majesté les besoins du pays, croit « de son devoir de se faire l'interprète de tous ceux « qu'animent les sentiments de bons citoyens en « exprimant les vœux suivants :

« La Rulhénie, dont l'union volontaire à la Po- « logne a été solennellement consacrée à Lublin, « s'est développée et a grandi au milieu d'une civi- « lisation commune. Sa vie politique et morale « est empreinte depuis des siècles d'un caractère « exclusivement polonais. Ce caractère, indépen- « damment de tous les bouleversements politiques, « repose sur le principe de la représentation natio- « nale et de la liberté civile.

<« Pendant les cinquante années qui viennent de

« s'écouler, la politique du gouvernement, sans « cesse en opposition avec les besoins de notre so- « ciété, a provoqué une lutte constante dont les « suites effrayent tout bon citoyen. En conséquence, « la noblesse de Podolie prie Voire Majesté de vou- « loir bien user de son autorité souveraine pour faire « cesser cet état de choses.

« Pour remédier au mal, les citoyens de Podolie « ne voient qu'un moyen. Il consiste à restituer « à la Pologne son unité administrative, en lui ad- « joignant les provinces occidentales de l'empire, à « reconnaître les droits des populations des campait gnes appelées récemment à avoir leur part de vie « politique.

« La coopération sincère et dévouée de la noblesse « polonaise à la solution définitive de la question « des paysans est un sûr garant de la loyauté de «sa conduite et prouve que, maintenant comme « par le passé, son désir le plus ardent est de taire « jouir toutes les classes des bienfaits de la liberté « individuelle.

« Mettant de côté toute idée de prépondérance ou « de privilège, les propriétaires fonciers de Podolie « restent fidèles au principe traditionnel de la Po-

« logne, au principe de l'égalité devant la loi ; ils « demandent à être réunis au royaume de Pologne <* (de 1815), parce qu'ils voient en lui la base du dé- « veloppement de toutes ses populations.

« Sire, la situation de notre pays mérite toute « votre sollicitude ; vous y voyez un peuple sans « instruction, des écoles insuffisantes tant par leur «nombre que par Tétai de renseignement, une in- « dustrie dépourvue de capitaux et dévorée par * l'usure, l'exportation du blé rendue impossible « faute de voies de communication, les capitaux « retirés à la propriété foncière faute d'établisse- « ments de crédit et d'un système b} r potbécaire, des k institutions contraires aux coutumes, à la tradition 4L et au développement normal de la société, l'exé- « cation des lois rendue impossible par une bureau- « cratie étrangère et cherchant ses inspirations en <c dehors des besoins et des intérêts de la province, « enfin une société privée d'organes qui, choisis dans « son sein et élus par elle-même, veilleraient aux « affaires du pays.

« Une telle situation, résultat de notre séparation « d'avec le royaume de Pologne, s'oppose à la so- « lution définitive de la question des paysans et me~

« nace le pays d'une ruine complète. Pour empêcher « cette ruine il n'y a qu'un seul moyen, c'est de nous « réunir administrativement à un pays déjà en voie « de progrès et dont les traditions, les intérêts, les « principes de liberté civile et religieuse sont les « mêmes que les nôtres.

« Confiants dans les sentiments de justice et d'a- « mour de Votre Majesté envers ses sujets, nous « avons cru devoir lui présenter l'expression des « vœux unanimes du pays, avec l'espérance qu'elle « mettra fin à nos souffrances actuelles et nous as- « surera un sort meilleur pour l'avenir. »

Un peuple qui tient un pareil langage n'est-il pas digne de reprendre une place éminenteau milieu des nations indépendantes de l'Europe, n'est-il pas digne de marcher au niveau des États les plus libres et les plus civilisés? Veut-on connaître maintenant la réponse de l'autocrate de toutes les Russies? Il a daigné décider que, toute demande ayant pour but la réunion des anciennes provinces à la Pologne, sera considérée désormais comme un acte subversif et punie en conséquence, et, voulant, à sa manière, lutter d'éloquence avec les auteurs de l'adresse de Kamieniec, il a envoyé, comme ultima ratio, un

renfort considérable de troupes moscovites en Polodie, en Wolhynie, en Lithuanie et dans l'Ukraine. Nous nous appuyons sur des documents officiels, nous mentionnons des faits incontestables; certains organes de la publicité n'en continueront pas moins à traiter les Polonais comme des anarchistes, et à parler d'Alexandre II comme d'un souverain sage, libéral et magnanime !

L'Autriche a trop bien prouvé, en 1846, qu'en fait de perfidie et de cruauté , elle ne le cède à personne. Le prince de Metternich s'est fait alors l'exécuteur des hautes œuvres de la dynastie des Habsbourgs. Il signalait les Polonais comme des révolutionnaires au moment où, recourant lui-même aux procédés abominables des terroristes de 93, il excitait et soulevait les paysans contre les seigneuis ; il espérait que l'avenir de la Pologne serait noyé dans le sang de quatre mille gentilshommes massacrés dans leurs châteaux avec leurs femmes et leurs enfants. Dieu tout-puissant! ces tigres couronnés, qui, les mains dégouttantes du sang de tant de victimes, osent se dire les héritiers du droit divin et les représentants de l'ordre européen, seront-ils toujours à l'abri de vos foudres vengeresses?

On reproche aux Poioaais de ne rêver que guerres et révolutions, et ce sont les Bosses euxmêmes qui * voudraient leur mettre les armes à la main pour leur enlever toutes les chances de l'avenir. Au mois d'avril 1861, Je prince Gortschakoff n-e disail-il pas au comte André Zamoyski, après les massacres de Varsovie : « Battons-nous, }e vous donnerai des armes. » Le comte Zamoyski répondit avec autant de sagesse que de fermeté: « Noos ne « nous battrons pas, prince. Vous pouvez tious « égorger comme vos soldats l'ont fait ce matin ; « niais nous n'avons que faire de vos armes. *»

Voilà comment la Russie et l'Autriche sont les champions de la paix du monde et des principes conservateurs! Les puissances du nord en renversant, par les trois partages de la Pologne, les barrières de la justice et du droit des gens, ont semé en Europe l'anarchie et les révolutions. Les potentats du Nord , voilà les vrais coupables, voilà les révolutionnaires qui bouleversent le monde. LesPo-" lonais sont à l'état de légitime défense, ils sont les représentants loyaux des principes conservateurs de l'ordre européen.

L'Autriche et la Russie craignent, par-dessus

tout, de lasser un jour la patience de l'Europe occidentale, elles seraient enchantées si les nationalités acceptaient le concours des révolutionnaires et

pies déjouera ces calculs : des événements récents sont venus, bien à propos, rallier les sympathies de l'Europe chrétienne et civilisée à la cause des peuples opprimés qui, élevés à l'école du malheur, placent à leur téte des hommes purs et éprouvés, des hommes qui ne séparent pas Tordre de la liberté, des hommes qui ne séparent pas la raison et l'humanité du patriotisme. Les Polonais ne reconnais-

sent pour guides que des hommes tels que le comte Zamoyski, qui, au moment d'être transporté à Saint- Pétersbourg, leur recommandait la persévérance, la patience et la modération, et les adjurait de maintenir le pays dans la même voie et de le prémunir contre tout acte désespéré.

La Pologne est solidaire de toutes les nationalités; ce qui la console dans ses infortunes et raffermit ses espérances d'un meilleur avenir, c'est de voir des peuples frères marcher d'un pas assuré et rapide vers des destinées plus heureuses.

La conduite des Italiens et des Hongrois, depuis

1859 surtout, a donné un démenti éclatant aux assertions mensongères de leurs ennemis.

Tout homme impartial rendra une justice pleine et enlière aux Italiens qui, au milieu des circonstances les plus difficiles, ont conservé, depuis trois ans, une attitude admirable de bon sens, de modération et de patience. Les provocations des parlis extrêmes sont restées sans écho ; malgré tout le prestige d'un nom populaire, malgré le souvenir de grands services rendus, les masses n'ont pas répondu à l'appel du héros égaré. Quand Garibaldi a levé le drapeau d'une insurrection criminelle, sauf une poignée de volontaires fanatisés, quelle unanimité dans l'armée, dans la garde nationale, dans le peuple! avec quelle facilité n'a-t-on pas résisté aux plus grandes tenlalions? avec quelle fermeté, avec quelle haute raison, avec quel patriotisme intelligent n'a-t-on pas dominé une situation pleine de périls? Garibaldi subissait, au bout de quelques jours, un échec décisif, et les Italiens prouvaient qu'ils n'étaient pas des révolutionnaires prêts à se lancer dans les aventures, mais des patriotes aussi sages que. dévoués, bien résolus à suivre le drapeau de l'ordre, de la légalité et d'une monarchie mar-

chant dans les voies du progrès moderne et de Tindépendance nationale.

Les Hongrois déployèrent, au milieu de ces événements, un grand tact politique, et, refoulant les impatiences d'un patriotisme ardent, ils ajournèrent, à un moment plus favorable, une insurrection contre la domination des Habsbourgs. La réponse du général Klapka, l'héroïque défenseur de Comorn, à la proclamation que Garibaldi avait adressée aux Hongrois pour les appeler à un soulèvement, est vraiment remarquable :

« Votre voix, dit le général hongrois, aurait pu « trouver de l'écho parmi mes concitoyens, si vous « aviez poussé ce cri de guerre à la tête de vos vch « lontaires unis aux troupes royales pour marcher « d'un commun accord contre la dynastie des Habs- « bourgs. Aujourd'hui, elle ne saurait être écoutée, « car ce n'est plus la voix de l'Italie, mais celle d'un « homme qui travaille à détruire sa propre gloire, u et qui compromet son nom dans les tristes hasards « de la guerre civile.... Rien ne saurait nous récon- « cilier avec l'oppression, mais nous devons ména- « ger nos forces pour des circonstances plus « favorables. Celte prudence toute patriotique vous

410 ÉTUDES SUtl LA POLOGNE.

« déplaît, et vous rions parlez de nos devoirs; c*est « nous donner le droit de vous rappeler les vôtres. « Ne les avez -vous pas méconnus, général, en vous « séparant des pouvoirs légaux consacrés par le « vote du peuple et en levant contre eux le drapeau « de la révolte? Cessez de travailler pour l'Autriche « et pour toutes les réactions européennes.... Quant « à la Hongrie, elle veut, elle doit agir, et elle a « montré déjà ce qu'elle sait faire. Mais pour tenter « ce nouvel effort, tout en écoutant la voix de ses « amis, elle prendra surtout conseil de sa con- « science. Elle serait heureuse, le jour de lutte, si « elle pouvait donner la main à l'Italie unie avec n elle contre FAulriche. »

Cette généreuse protestation de Klapka a été envoyée à Garibaldi le 23 août 1862 ; six jours après, l'insurrection, qui menaçait de compromettre les destinées de l'Italie, était comprimée, et Garibaldi, blessé et prisonnier, a dû regretter amèrement de n'avoir pas suivi les conseils du patriote hongrois.

- Kossuth, le célèbre dictateur de la Hongrie en 1819, partage les sentiments de Klapka, comme le prouve l'extrait suivant d'une déclaration adres-

sée de Lausanne, le 28 août 1862, aux journaux italiens :

« Mieux que personne, je sais combien la Hon- « grie est décidée à profiter de la première occa- * sion qui s'offrira pour s'affranchir de la domina- « lion autrichienne; mais il n'appartient à personne v et moins qu'à personne à un étranger, quelque « haut qu'il soit placé, de soulever ainsi une nation « sans lui offrir un appui qui, joint à la résolution « de la nation elle-même, promettrait des chances « raisonnables de succès. Qu'est-ce que le général « Garibaldi a offert aux Hongrois ? Une procla- « mation !

« Une telle politique n'est pas la mienne. Ma « nation sait bien que jamais je ne cesserai de « travailler à la délivrance de ma patrie ; mais elle « sait aussi, et je le répète de la manière la plus « solennelle, que ni l'impatience de l'exil, ni ma « haine irréconciliable de la domination autri - « chienne, ne m'entraîneront jamais à exposer légè- « renient le sang de mes compatriotes et l'avenir « de ma patrie. »

Ces proclamations des représentants avérés de la nationalité hongroise renferment les principes d'une

politique aussi sage que patriotique, et ces principes doivent servir de règle de conduite aux Polonais aussi bien qu'aux Hongrois ; elles sont en même temps la meilleure réfutation de ces préventions, de ces défiances exploitées avec une rare habileté par les diplomates de Vienne et de Sainl-Pélers- \ bourg. La Russie et l'Autriche espèrent étouffer les j sympathies de l'Europe occidentale pour les peuples opprimés, en présentant leur cause comme solidaire de celle des démagogues, des aventuriers et des brouillons, et c'est pour cela que les Ledru- Rollin , les Mazzini sont leurs meilleurs auxiliaires. Klapka et Kossuth ont tenu le langage de la grande et de la vraie politique, et les Hongrois ont obéi à la voix de leurs chefs dévoués ; l'Italie de son côté, a suivi le drapeau de Ratlazzi et non celui de Mazzini.

Ce n'est qu'en se serrant autour des chefs aussi recommandâmes par leur sagesse que par leur patriotisme, que les peuples opprimés pourront déjouer les projets de la réaction absolutiste ; le triomphe définitif de leur indépendance est à ce prix, et les derniers événements semblent démontrer que les grands enseignements de l'histoire ne sont pas per-

dus pour ces victimes innocentes d'une ambition effrénée.

Les Polonais et les Hongrois n'ont pas brisé leurs épées, ils n'ont pas oublié leurs martyrs, ils n'ont pas renié leurs serments, ils ne se fient pas aux promesses artificieuses de leurs oppresseurs, ils repoussent avec mépris les offres insidieuses de la Russie et de l'Autriche, toujours disposées à reprendre, par la fraude ou par la violence, des concessions illusoires, en un mot, ils n'espèrent rien de la géné- j rosité de leurs ennemis ; mais ils veulent attendre, j avec une résignation inébranlable, le moment opportun pour attaquer avec succès des adversaires aussi formidables que cruels. Ils ont la patience du droit qui triomphe, tôt ou tard, de la force; ils comptent sur la valeur de leurs bras, la justice de leur cause et les sympathies de l'Europe chrétienne et civilisée.

Ils sont pleins de confiance dans le mouvement irrésistible de l'opinion publique , ils croient toucher déjà au moment où les puissances occidentales, cédant à la pression des sympathies universelles, prendront la défense de leurs droits imprescriptibles. Quoi qu'il en soit, ils n'admettent pas que

la moralité du but autorise l'emploi des moyens opposés à Féquité naturelle et à la charité évangélique; et quand même, cette temporisation devrait reculer l'heure de leur affranchissement, ils ne voudraient pas, en sollicitant le concours des socialistes et des démagogues, exposer l'Europe au fléau d'une anarchie sanglante et des révolutions impies.

Les Polonais n'ont pas oublié qu'à l'époque la plus glorieuse de leur hisloire, les Hongrois plaçaient la couronne de Saint-Élienne sur la tête des rois de Pologne. Les Hongrois, de leur côté, n'oublient pas qu'en 1849 les Polonais ont combattu dans leurs rangs ; les noms de Bem et de Dembinski sont populaires dans leur pays. La Pologne et la Hongrie, jadis solidaires dans la bonne fortune, aujourd'hui solidaires dans les souffrances, seront aussi solidaires dans la lutte; elles combattront, avec le courage du désespoir, des ennemis qui ont violé toutes les lois, anéanti toute liberté, tenté d'abolir leur langue, peuplé les terres de l'exil de leurs citoyens les plus illustres, aboli le droit de propriété par la confiscation, et fait mourir sur Péchafaud ou dans les mines de la Sibérie les citoyens les plus éminents. Elles remonteront un jour

au rang que leur ont mérité un passé glorieux , des vertus séculaires et d'immenses services rendus à la civilisation chrétienne. Et pour atteindre sûrement ce noble et grand but, elles ne méconnaîtront jamais la voix de leurs amis véritables, elles comprendront tout ce qu'il y a de sage , de généreux et de patriotique dans les conseils de Klapkaetde Kossuth, et elles ne descendront sur les champs de bataille qu'au moment opportun. Elles ne manqueront pas au rendez-vous des peuples opprimés; dans la lutte décisive de la civilisation et de la barbarie, on les verra aux premiers rangs.

Les Polonais ne doivent jamais transiger avec les trois

puissances du Nord.

Le fait ne constitue pas le droit, et l'indépendance des nations est un principe supérieur aux convenances de la diplomatie, aux traités et à la force brutale. Les trois potentats du Nord, en disposant d'un peuple comme d'un vil troupeau, ont indignement violé le droit des gens. Les Polonais supportent depuis quatre-vingt-dix ans les malheurs, les persécutions, les humiliations ; toujours vaincus, ils ne sont jamais ni soumis, ni abattus, et ils conservent une foi absolue dans le triomphe d'une cause sacrée. L'amour de la patrie, l'honneur et le devoir soutiennent leur courage dans une lutte inégale; quoi qu'il arrive, ils ne courberont jamais leurs fronts devant les faits accomplis. En revendiquant avec une énergie indomptable leurs droits imprescriptibles, ils tiennent dans leurs mains le drapeau de la léga-

lité, et ils sont les défenseurs de Tordre social profondément ébranlé en Europe par l'attentat le plus monstrueux qu'on ait jamais accompli dans le monde.

La Pologne n'a cessé de protester, depuis le premier partage de 1772, contre les fraudes et les violences des ennemis acharnés à sa perte : en 1791, par la constitution libérale et modérée du 3 mai, constitution qui eut les suffrages de tous les hommes éclairés de l'Europe; en 1792, par une glorieuse campagne contre la Russie ; en 1794, par l'insurrection héroïque de Kosciuszko; après le dernier démembrement, par la formation des légions polonaises qui cimentèrent, sur tant de champs de bataille, l'alliance avec la France, cette alliance si chère à tout cœur polonais ; en 1806, 1809 et 1812, par le grand mouvement national, qui, à l'appel de Napoléon I er , arma cent mille bras, et rendit les Polonais dignes de marcher sous le glorieux drapeau de la grande armée ; en 1830, par une révolution qui aurait triomphé du colosse russe, sans l'intervention perfide de la Prusse ; en 1861 et 1862, par le réveil de toutes les parties de l'ancienne Pologne, dont les membres déchirés et sanglants

m ÉTUDES SUR LA POLOGNE.

tendent, dans un effort suprême et surhumain, à se rapprocher et à s'unir pour ne former de nouveau qu'un seul corps.

Ces faits prouvent surabondamment que la Pologne n'a jamais cessé d'exister moralement et légalement. Ses envahisseurs sont, de plus en plus, inquiets de cette résistance inflexible; ils comprennent qu'une nation , qui ne veut pas abdiquer ses droits, est appelée à prendre un jour sa revanche; ils sentent que les baïonnettes viendront , tôt ou lard, se briser contre la résistance de vingt-deux millions d'hommes toujours debout; et, ne pouvant fonder rien de durable sur la violence, ils se demandent, par moment, si la dissimulation et la ruse ne pourraient pas surprendre et séduire des populations malheureuses. Grâce à Dieu, les Polonais sont aussi intelligents que braves, et ils savent, au besoin, déjouer les manoeuvres d'une politique cauteleuse. Ils ne renoncent pas à leurs aspirations nationales pour les illusions d'un libéralisme menteur. Ils ne tomberont pas dans les filets que leur tendent le marr qui* Widopolski et le graad-duc Constantin ; ils ne se fient ni aux prétendues réformes de l'un, ni aux démonstrations captieuses de l'attire : le piège est

trop grossier, et rien n'endormira leur patriotisme vigilant.

Quand, dans une entrevue avec le comte André Zamoyski, le frère de l'empereur lui adressa ces paroles : « Je vois bien que vos convictions ne vous « permettent point de prendre place dans le gouver- « veroement, maispuis-je au moins compter sur votre <£ appui moral? » le comte Zamoyski a été le fidèle interprète de la Pologne tout entière, en répondant au grand-duc : « Mon appui moral est peu de chose, « en comparaison des moyens qui sont à votre dis- « position pour améliorer l'état du pays. Ce qui peut « pour un certain temps apaiser les esprits, c'est la « réunion sous votre gouvernement des provinces « polonaises avec Varsovie pour capitale. » C'est cette réponse généreuse qui a irrité le grand-duc, et c'est pour se venger d'une attitude si ferme et si digne, que quelques jours après, sous le premier prétexte venu, il a fait transporter le comte Zamoyski à Saint-Pétersbourg. Les persécutions dirigées contre le grand citoyen nous remuent jusqu'au fond de l'âme, mais, nous avouons que, dans l'intérêt de la cause polonaise, nous préférons cette brutalité sauvage aux séductions et aux cajoleries du prince.

Nous aimons assez, qu'en renonçant à une comédie inutile, on quitte le ton doucereux pour montrer les griffes qu'on avait tant de peine à cacher :

Timeo Danaos et dona fcrentes.

Qu'adviendrail-il si nous nous laissions abattre, si confiants en des promesses trompeuses, nous étions assez mal inspirés pour tendre la main à l'étranger qui foule le sol sacré de la patrie ? Que dit-on aujourd'hui ? On dit que nous sommes malheureux, mais grands dans le malheur. On nous plaint et on nous admire, les sympathies des âmes généreuses nous entourent. Quel changement? quel triomphe pour nos ennemis et quel désastre irréparable pour la Pologne si, cédant à des avances perfides ou à un découragement fatal, nous écoutions un jour, un seul jour, la voix de l'intérêt et de l'égoïsme? Pourrions-nous lever les yeux sans rougir, si nous renoncions à revendiquer les droits imprescriptibles de n otre nationalité ? Ce qui fait notre consolation dans le présent, ce qui assure notre délivrance dans un avenir plus ou moins prochain, c'est que le monde entier proclame avec respect

que les Polonais sont décidés à subir les persécu- \ tions les plus terribles, à affronter tous les dangers plutôt que de courber leurs fronts sous un joug ignominieux. Le triomphe n'est pas dans nos mains, mais il dépend de nous de vivre dignes et glorieux. ^ Et, quand même, la fortune ne récompenserait pas cette noble persévérance , nous n'en devrions pas moins défendre de toutes nos forces une patrie malheureuse, nous n'en devrions pas moins rester fidèles à la gloire de nos aïeux et savoir mériter l'estime de la postérité.

Le grand-duc Constantin et le marquis Wielopolski. Le recrutement discrétionnaire.

Nous avons dit, Unit à l'heure, qu'à nos yeux, une transaction quelconque avec la Russie porterait un coup mortel à la Pologne. Au moment de l'arrivée du frère de l'empereur à Varsovie, on pouvait craindre que des populations affaiblies par de longues souffrances et séduites par des perspectives brillantes, ne se laissassent détourner de la voie patriotique qu'elles avaient suivie constamment avec une fer- . meté inébranlable. A s'en rapporter aux bruits flatteurs qui soufflaient du côté de Saint-Pétersbourg, une ère nouvelle devait s'ouvrir pour un peuple infortuné, et le prince allait inaugurer une politique nationale et libérale. Hélas ! les nuages des vieilles traditions moscovites ne tardèrent pas à recouvrir ce mirage trompeur, les personnes douées de l'optimisme le plus obstiné reconnurent bientôt leur

erreur, et tout le monde proclame aujourd'hui qu'un gouvernement paternel ne figurera jamais sur la liste des dangers que la Russie fait courir à la Pologne.

La cour de Saint-Pétersbourg, effrayée du mouvement national qui entraîne avec une force irrésistible toutes les parties de l'ancienne Pologne et des sympathies que cette attitude courageuse excite dans l'Europe occidentale, voulait à la fois tromper / la France et l'Angleterre par les apparences d'une politique conciliante et escamoter son indépendance à un peuple qu'elle espérait éblouir par le prestige des promesses magnifiques. Le grand -duc Constantin et le marquis Wielopolski, instruments dociles de ces beaux plans et de cette grande poli tique, se mirent à l'œuvre. Ils se figuraient que le peuple martyr, las de souffrir, ne demanderait aucune garantie sérieuse; ils se figuraient que, fasciné par les regards caressants du prince et dans l'attente des destinées calmes et prospères, il se jetterait tête baissée dans les combinaisons panslavistes du marquis. Ils auraient alors répandu dans l'Europe entière la nouvelle inattendue que les Polonais, renonçant à leurs aspirations nationales, se réconciliaient avec la Russie.

524 ÉTt DES SUR LA POLOGNE.

C'est dans ce but que le grand duc Constantin lançait des proclamations patriotiques ; c'est dans ce but qu'il adressait les paroles les plus gracieuses au cordonn ier Hiszpanski, c'est dans ce but qu'il faisait l'appel le plus chaleureux au comte André Zamoyski pour le décider à tendre une main amie au marquis Wielopolski ; c'est dans ce but qu'il donnait le nom de Waclaw au prince nouveau-né et qu'il lui choisissait une Polonaise pour nourrice. Ces démonstrations bruyantes, ces avances plus ou moins habiles, c'étaient des ballons d'essai, des tentatives pour attirer dans les filets moscovites des patriotes rigides, des citoyens éminents.

Les personnages envoyés de Saint-Pétersbourg, ces hommes dont on nous vantait tant l'habileté, se sont-ils donc imaginé qu'un peuple qui, dès le seizième siècle, mettait en mouvement tous les rouages d'un état constitutionnel , qu'un peuple qui, pendant trois cents ans, a pu montrer avec orgueil, au milieu de ses diètes, tant d'hommes d'État d'une sagesse consommée et tant d'orateurs illustres, qu'un peuple, qui n'a pas perdu les traditions d'un gouvernement libre, se laisserait prendre h des pièges aussi grossiers? On se berçait de l'espoir

qu'une nation, respectée, de tout temps, pour sa valeur et son patriotisme, abandonnerait les chances de liberté et d'indépendance que l'avenir lui réserve, et, en échange d'une capitulation honteuse, on ne lui offrait ni la Constitution de 1815, ni une armée nationale, ni le drapeau polonais, ni la liberté individuelle, ni la liberté de la presse, ni la réunion des anciennes provinces au royaume de Pologne! On demandait tout, et Ton ne donnait rien. j Le bon sens et le civisme de toutes les classes ^ ont déjoué les plans les mieux ourdis, la loyauté et une mâle franchise ont dérouté la finesse asiatique. Le peuple forme toujours les mômes vœux patriotiques, et ne renonce à aucune tentative de régénération; et, le comte André Zamoyski n'a pas fraternisé avec le marquis Wielopolski, avec l'homme qui a quitté les rangs du parti national pour passer, dans le camp russe, avec armes et bagages.

Les Polonais, fatigués à la fin de tout ce tapage patriotique du prince, ont voulu le prendre au mot, et, par une manœuvre aussi hardie qu'habile, ils

ont bouleversé ses plans de campagne. En s'empa-

rant d'une position excellente, ils ont prouvé qu'ils

étaient des tacticiens aussi savants que les diplomates de Saint-Pétersbourg, et, profitant de leurs avantages, ils ont, pour ainsi dire, sommé le grandduc de donner un sens aux mots de patrie et de Pologne revenant sans cesse sur ses lèvres, en lui demandant, dans les adresses de Varsovie et de Kamieniec, des institutions libres et la réunion des anciennes provinces au royaume de Pologne. Cette attitude calme et ferme, ce patriotisme imperturbable, que rien ne peut décourager, ont confondu et déconcerté des adversaires présomptueux.

Vœvictis ! Malheur aux peuples opprimés qui, dans leur imprudence généreuse, ne craignent pas de braver l'orgueil des conquérants ! malheur aux faibles qui ne peuvent opposer que les armes de la raison au droit du plus fort ! Le grand-duc Constantin et le marquis Wielopolski, furieux d'avoir fait naufrage dans leurs tentatives soi-disant conciliantes, ne pardonnèrent pas aux patriotes courageux, qui, par leur attitude sage, ferme et loyale, ont rompu la trame d'une politique perfide. La dissimulation et la contrainte leur pesaient visiblement;

une fois qu'ils reconnurent que personne ne cédait

à leurs avances, que personne n'était la dupe de leurs coquetteries, ils changèrent de langage et de conduite. Ce nouveau rôle leur convenait beaucoup mieux, ils marchaient, plus à l'aise, dans les voies de la tyrannie que dans celles de l'équité ;

Chassez le naturel, il revient aa galop.

Au lieu d'un adoucissement du régime qui pesait sur ce malheureux pays, ils poursuivirent, de leur haine et de leur vengeance, des citoyens éminents entourés de l'estime universelle ; ils dirigèrent des persécutions odieuses contre des hommes de bien qu'ils avaient en vain cherché à compromettre aux yeux du pays.

Aujourd'hui, les masques sont tombés, les voiles sont déchirés, et la Russie montre une fois de plus qu'elle est toujours la Russie de Catherine II, de Souwarow, de Novosiltzoff et de Nicolas I er . Le comte André Zamoyski, arraché à l'affection de sa femme mourante, est transporté à Saint-Pétersbourg et envoyé en exil. Sur l'ordre venu de Saint- Pétersbourg, le comte Roniker, maréchal de la no-

blesse de Podolie, et tous les maréchaux des districts de cette province ont été arrêtés et emprisonnés ; le gouvernement russe a ordonné, en outre, de leur intenter un procès criminel devant le sénat. Le grand-duc Constantin et le marquis Wielopolski, après avoir enlevé leurs chefs à des populations désarmées, ne connaissent plus de frein; irrités de la résistance invincible des Polonais qu'ils auraient voulu avilir et déshonorer aux yeux du monde entier, ils se complaisent à tourmenter et à torturer des victimes innocentes. Ils viennent de prouver, par une mesure récente , qu'en fait de tyrannie , du moins, ils sont réellement des gens bien habiles. Quel luxe d'arbitraire ! quel raffinement de cruauté! quel esprit inventif! L'empereur Nicolas lui-même n'aurait pas mieux fait. On dit le grandduc Constantin et le marquis Wielopolski très-ambitieux. Eh bien! qu'ils soient satisfaits! leurs noms tristement marqués dans l'histoire passeront, d'âge en âge, jusqu'à la postérité la plus reculée. Et si quelqu'ami fanatique de la Russie osait mettre sur le compte d'un patriotisme exalté la virulence de notre langage, nous lui mettrions sous les yeux l'ukase concernant le recrutement discrétionnaire, tel qu'il

CONSIDÉRATIONS SUR LA POLOGNE. m

vient d'être organisé en Pologne, et nous lui dirions : « Lisez, lisez avec attention, et vous avouerez vous- « même qu'il n'y a pas de termes assez énergiques « pour flétrir la conduite politique d'hommes cà- « pables de concevoir et d'appliquer un pareil ré- « gime. »

« En vertu d'un ordre impérial de l'année 1834 1 , « les habitants de la Pologne ont été assimilés aux « habitants de l'empire en ce qui concerne l'obliga- « tion du service militaire. Depuis cette époque, en « conséquence, le royaume est compris dans le sys- « tème général de la force armée et obligé de se con- « former aux mesures prises pour l'empire en ce qui « concerne le chiffre du contingent.

« Dans l'empire, c'est la région orientale et la ré- « gion occidentale qui ont fourni alternativement « de deux années l'une le nombre voulu de re- « crues; mais le royaume de Pologne, qui, en « vertu d'un oukase de 1834, devait fournir un « contingent toutes les années, n'avait à fournir « que la moitié du nombre proportionnel d'hommes

' Nous empruntons au Nord, dont les tendances russes sont bien connues la traduction du décret publié par le journal officiel de Varsovie du 6 octobre 1862.

« demandé tous les deux ans à chaque moitié de « l'empire.

« Ce règlement a duré jusqu'en 1855, année où « eut lieu le dernier recrutement. Le 26 août 1856, « peu après la fin de la guerre de Crimée, le recru- « tement général a été suspendu pour trois ans, puis « pour trois nouvelles années.

« Actuellement, dans l'intention de prévenir au- « tant que possible, par la formation d'une forte ré- « serve, toute augmentation du contingent, et aussi «< de remplir les places vides dans l'armée active et « la flotte, Sa Majesté a ordonné, par son oukase «c du 1 er septembre dernier, une levée générale pour « l'année 1863, dans les deux régions, d'où il suit « qu'elle devra avoir lieu aussi pour le royaume.

« Mais pour ce qui concerne le recrutement qui « doit avoir lieu dans le royaume, M. le ministre de « la guerre a informé, par lettre du 17 septembre, « S. A. I. le grand-duc lieutenant que S. M. l'empe- « reur, considérant que l'introduction du robot 1 doit « se faire en ce moment dans le royaume et que les « propriétaires et paysans appelés à opérer un chan-

1 On veut apparemment par ce mot de robot désigner le travail libre

remplaçant la corvée.

« gement si radical dans leur situation méritent « d'être ménagés dans le recrutement, puisqu'en les « y faisant participer, la marche de cette régulari- « sation de leurs rapports pourrait être arrêtée; « considérant, en outre, que dans la situation excep- « tionnelle où se trouve le pays, le mode de recru- « temenl par tirage au sort, tel que le règle la loi « du 15 mars sur le recrutement, pourrait être in- « commode ;

« Sa Majesté a daigné ordonner, conformément à « la proposition de Son Altesse impériale, que Ton « ajournera encore le premier recrutement général « pour le royaume, et Ton se bornera pour le mo- « ment à un recrutement partiel. Le tirage au sort « sera remplacé pour cette fois par la désigna- « tion des individus aptes au service, comme cela « avait lieu jusqu'ici; cette désignation se fera « par des autorités spéciales que déterminera le « conseil d'administration.

« De ce 'premier recrutement sont exempts les pro- « priétaires de domaines, les paysans et les individus « employés exclusivement à V exploitation agricole. Les « autres habitants des villages, les petits propriétaires, « les fermiws, etc., de même que la population de toutes

« les ville* du royaume sans distinction de confession, « devront fournir un contingent dont le chiffre sera fixé « plus tard. Le conseil d'administration est autorisé à « modifier transitoirement, en vue de l'exécution de ce « règlement, diverses exceptions que statue la loi de « 1859. )> * Ainsi donc, au lieu d'être général, comme par le ! passé, le recrutement ne portera que sur une partie

delà population. Les grands propriétaires fonciers,

les paysans appelés à profiter de la nouvelle loi d'accensement et les domestiques des fermes sont exemptés du service militaire. Le contingent sera fourni par les habitants des villes, par les petits propriétaires cultivant eux-mêmes leurs terres, par les métayers et les ouvriers des champs. Moyennant les exceptions ci-dessus mentionnées, on espère rattacher à la Russie les classes favorisées et semer la discorde entre les citoyens; on veut, en outre, en reportant sur les villes tout le poids de la conscription, enlever au pays la partie la plus éclairée, la plus active de la population. On s'est bien gardé de réduire le contingent dans la proportion des exemptions, et pour laisser plus de marge à Parbitraire, on n'a pas même fixé le montant total du recrutement.

Poursuivons l'examen de ce décret dont nous n'avons encore signalé que les moindres conséquences.

Le tirage au sort sera remplacé pour cette fois par la désignation des individus aptes au service,

COMME CELA AVAIT LIEU JUSQU'lCI ; CETTE DÉSIGNATION SE FERA PAR DES AUTORITÉS SPÉCIALES QUE DÉTERMINERA

le conseil d'administration. Cet article, pour être bien compris, demande quelques éclaircissements préliminaires. L'empereur Nicolas, quise connaissait bien en despotisme et qui voulait disposer à son gré du sort de tous les habitants du royaume de Pologne, n'avait rien trouvé de meilleur que de supprimer le tirage au sort et de le remplacer par la dé- . signation nominative. Alexandre H, cédant à un bon mouvement que nous aimons à reconnaître même chez nos ennemis, proclame lui-même tout ce qu'il y avait de draconien dans l'ancien système, et il y substitue le tirage au sort comme plus conforme aux lois de l'humanité et de la justice. Depuis que cette loi a été promulguée» il n'y a pas eu de recrutement en Pologne, et c'est maintenant, quand les populations allaient profiter de la seule amélioration sérieuse du nouveau règne, que le grand-duc Cons-

m ÉTUDES SUR LA POLOGNE.

tantin et le marquis Wielopolski décrètent que : le

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