CONCLUSION
prit, et pour corriger les hommes il faut avant tout les éclairer. De là la place considérable que l'auteur a faite aux scènes d'instruction religieuse, d'exhortation, de conversion. De là aussi sa répulsion pour les châtiments sans appel. Une des idées sur lesquelles il a le plus insisté est l'infinie patience de Dieu et l'espérance illimitée permise au repentir. C'est peutêtre son plus rare mérite que d'avoir su, parmi les tendances diverses du christianisme de son temps, choisir la moins rigoureuse Etre indulgent aux hommes et comprendre Dieu, voilà la haute et douce leçon où la Queste résume à sa manière l'enseignement de Cîteaux.
Enfin il n'est pas jusqu'aux rêves théocratiques, que Cîteaux, comme tous les grands ordres, caressa à son tour, qui n'aient ici laissé une trace. Ces confessions, ces sermons nous montrent la vie laïque dirigée, dominée par la parole des prêtres et spécialement des « blancs moines )). Cîteaux est la conductrice du monde chrétien. Si l'on songe que la Queste fut écrite en un temps où Cîteaux menait des croisades et imposait une sorte de limitation de souveraineté au plus autoritaire des papes, la soumission d'un Lancelot, d'un Bohort aux moines blancs, la toute-puissance mystérieuse d'un « Nascien l'ermite », qui commande aux rois, paraîtront pleines de sens.
Les éléments dont est faite la Queste étaient trop attachés à un temps et l'assemblage en était trop subtil pour qu'ils fussent longtemps goûtés. Le symbolisme perpétuel surtout en devint vite ininteUigible. Avant la fin du xiii^ siècle on peut afiirmer que ce livre n'était plus réellement compris : les remaniements qu'on en fit en sont la preuve. Mais il ne tomba pas tout entier dans l'oubli : porté par la vogue immense du Lancelot, il a eu sur les idées françaises une influence prolongée. C'était le premier roman où l'on vît des personnages dont la prouesse venait de leur supériorité morale : il contribua plus qu'aucun autre à répandre en France une conception idéaliste du héros. Galaad, le Justicier pur et invincible, est le premier et le plus parfait des Chevaliers errants. C'est pour lui, comme pour la lignée magnifique qui devait sortir de lui dans les siècles suivants, qu'ont été écrits les vers immortels de Victor Hugo :
tONCLUSiON U)f,
Ils rlainii, (l.iii^ «1rs tcmi)S d'opprcft^lon, de deuil,
Dr lioiiti', oii l'infamie rtalait son orKuril,
Les s))('( tirs de l'ItoiUHriir. du droit, de la justice :
Ils foudioyaiciit le crime, ils souflletaient le vice ;
On voyait le vol fuir, rim|)<)8ture ht^sitcr,
Hl^mir la trahison et se dt'roncerter
Toute puissance injuste, inhumaine, usurpc^r.
Devant ces magistrats sinistres de l'épée...
PrOts h toute besogne, à toute heure, en tout lieu.
Farouches, ils étaient Us chevaliers de Dieu.
(Légende des Siècle'^, les Chevaliers err.itUs.)
La Qticste n'iuirait-cllc cpie le nuritc d'avoir jctc dans le monde une telle idée, son rôle dans l'histoire de l'Esprit serait déjà considérable. Mais elle a d'antres qualités. I£n ne contant pas pour conter, mais pour instruire, en faisant du roman l'exposé mythique d'une doctrine, elle inaugure chez nous, à sa manière, le conte philosophique. Il ne serait pas exagéré non plus d'y voir, en certaines pages, le plus ancien de nos romans d'analyse psychologique. Enfin l'auteur de la Queste est un excellent écrivain. Chose rare en tout temps, presque unique au sien, il savait composer un livre ; d'une langue encore un peu maigre et gauche il a tiré des effets variés, justes, parfois larges. Son livre est un des monuments les plus harmonieux et les plus élégants de la première prose française.
Aujourd'hui l'inspiration et la forme d'une telle œuvre sont également loin de nous. Il y a beau temps que nous n'exphquons plus le monde par le mysticisme et que nous avons, pour la plupart, oublié le sens des allégories médiévales. Et puis nous avons, sur le mélange du profane et du sacré en littérature, d'autres idées que le xiii^ siècle. Aussi ce livre si tôt méconnu est-il de ceux dont la réhabilitation totale est impossible. Incomparablement moins humain qu'un Tristan, il ne retrouvera pas de popularité : il est réservé à l'admiration de ceux-là seuls qui peuvent, à force d'érudition, syTiipathiser avec des manières de penser oubliées de leur temps et découvrir, même dans des oeuvres périmées, quelques traits de l'Art éternel.
APIM-NDIŒ