‹ Études sur la Queste del saint graal attribuée à Gautier MapChapitre 143 sur 150 · I. E, Philipot, Moyen âge, 1896, p · texte numérisé non relu

I. E, Philipot, Moyen âge, 1896, p

ïgi CONCLUSION

entreprit de conter de cette manière nouvelle le vieux conte mystérieux. Ce fut la « Queste del Graal » telle que nous venons de l'étudier. Il fit du Graal un symbole de Dieu, et des chevaliers en quête des types d'âmes diverses, échelonnées de l'impiété à la sainteté. Mais à celui dont il voulait faire le héros suprême, il devait prêter une perfection surhumaine, divine : il lui donna tout naturellement cette ressemblance avec le Christ à laquelle les saints se sont toujours efforcés. Tantôt en ajoutant aux épisodes que la tradition lui imposait une interprétation qui en changeait complètement le sens, tantôt, et plus souvent, en y substituant les allégories que la littérature mystique lui offrait, il composa à son héros une biographie qui ressemble à un conte breton et qui au fond n'est qu'une continuelle Imitation de Jésus. Partout où Galaad paraît, la même salutation l'accueille : « Sire, bien veigniez vos : tant avons atendue vostre venue ! » Tous les souffrants, les malheureux, les maudits, pucelles prisonnières, vieillards opprimés, Rois Méhaignés, qui l'attendaient depuis des siècles, sont à son approche délivrés, guéris. Du fond des temps prophétiques, il s'avance au milieu d'un monde de symboles qui tous rappellent la descente du Christ aux Enfers ou l'avènement du Fib de David. Et l'on doute par instants si c'est l'histoire d'un chevalier de Bretagne qu'on lit ou une nouvelle vie de Jésus. L'étrange figure du Messie arturien, que les poètes avaient peut-être déjà entrevue, l'auteur de la Queste seul sut la fixer et lui donner la vie. Son livre est l'Evangile de la Table Ronde.

La grande originalité de notre romancier, c'est d'avoir ressenti à la fois le charme, en vérité très prenant, des contes celtiques et l'incomplète satisfaction qu'ils apportent à l'esprit. Le monde y est idéalement embelli ; les châteaux y sont tous splendides, les femmes toutes d'une incomparable beauté. Le merveilleux y enveloppe la vie humaine ; il s'éparpille aux objets, s'incarne en des personnages énigmatiques, Merlin, les Fées ; il s'insinue dans la trame des événements, il affranchit l'imagination des lois de la réalité. Tout y est imprégné de la troublante poésie du hasard, de l'illogisme et du rêve. Mais à quoi tendent ces fictions ? Pourquoi ces choses et non pas d'autres ? Comment un esprit d'homme les a-t-il rassemblées ? L'imagination est ravie, mais

l'intclli^'cncc dc^conccrt<^c : cllo aspire à ordonner ce chaoH charmant. L'iiuttMii (l< la Quinte était loin de »<? douter que tout < • 1 . n'avait pas t<)uj(»urs t't(' unt: vaint! fantasmagorie, et que ce» contes et raiif^es n'étaient pour la plupart (pie l'expression déformée d'antiques croyances païennes *. Mais il eut la clairvoyance rare de comprendre ipi'en l'état où I<'s Français de son temps le trouvaient, le merveilleux celtitpie, malgré son charme incomparable, n'était plus (pi'une fcjrme vide. Ce qu'il y introduisit, ce fut tout naturellement sa «onrrption clin'ti< mu- rie rum. . i et de riiomuie.

Là encore son livre représente remarquablement une époque : les préoccupations que pouvait alors avoir le monde ecclésiastique s'y reflètent presque toutes, qu'elles soient dogmatiques, morales ou môme politiques. On y retrouve le goût du temps pour les récits hagiographiques, pour l'interprétation et la traduction des Livres saints, pour la prédication en langue vulgaire. Plein d'admiration pour l'ordre de Cîteaux, auquel il appartenait probablement en quoique manière, il en reproduit les idées dans toutes les questions qu'il a touchées. Il a parlé en Cistercien du dogme et surtout de la morale pratique. Son roman réunit la « fleur des histoires » merveilleuses de l'ordre. Sa doctrine religieuse pourrait se résumer en deux traits qui sont éminemment monastiques et dont l'union caractérise exactement Cîteaux : mysticisme et ascétisme. Découvrir dans l'enchevêtrement des phénomènes la volonté continue de Dieu, comprendre l'univers comme une allégorie de la Providence, et d'autre part se mettre énergiquement sous les ordres de cette volonté divine dans l'éternelle lutte contre le Mal, ce fut en somme le programme de la vie cistercienne et c'est aussi celui de la Queste. Pour les hommes de bonne volonté le monde devient clair et Dieu inteUigible : l'effort austère conciHe à l'homme la miséricorde divine, et conduit à la connaissance, qui est la récompense suprême.

Cet intellectualisme avait pour conséquence naturelle une grande mansuétude. Si le but suprême de la \ie est la connaissance, le mal n'est au fond qu'erreur et trouble de l'es-

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