‹ Études sur la Queste del saint graal attribuée à Gautier MapChapitre 31 sur 150 · Sommer, V'I · texte numérisé non relu

Sommer, V'I

2. Il reste encore, après tant de commentaires, quelques remarques à faire sur le texte d'Héliuand. Bien entendu la mention de la vision de l'ermite prouve qu'Hélinand a vu le prologue de VEstoirc et son expression « historia quae dicitur de Gradali » traduit le titre « Estoire etc. » Il n'y a pas à revenir là-dessus. Mais dans son explication du mot Graal on n'a pas jusqu'ici, sauf erreur, remarqué une curieuse contradiction. D'abord la phrase « gradalis sive gradale gallice dicitur scutella »... prouve que le mot latin n'était, aux yeux d'Hélinand, qu'une transcription du français, inconnue dans la latinité courante : c'est ce qui ressort de l'adverbe gallice et du fait même qu'il juge utile d'expliquer son gradalis sive gradale (n. l'incertitude sur le genre) aux clercs lecteurs de sa chronique. Dans sa description du Graal, le mot gradatim paraît mis pour suggérer une explication étpuologique, qui conviendrait au terme latin gradale aussi bien qu'au français graal. Cependant plus loin Hélinand propose l'autre explication,

Albert Pauphilet. 2

îS la QUESTE DEL SAÏNT CRAAL

soit devenue l'explication la plus généralement admise de ce nom aussi mystérieux que le vase qu'il désignait.

Mais ce serait une grave erreur que de restreindre à cette définition tout ce que l'auteur de la Queste pensait du Graal. Il fallait bien à la fin qu'il s'expliquât un peu sur le saint « vessel» cause de tant d'exploits. Il ne pouvait le faire sans indiquer la nature matérielle du Graal et son origine. Or tout cela avait déjà été fixé par Robert de Borron d'une manière qui s'imposait. Le passage en question est simplement, à mon avis, une référence à la tradition reçue et n'empêche pas l'auteur de la Queste d'avoir eu du Graal une conception personnelle. Cette conception, dans sa complexité, peut se déduire des divers passages dont voici le relevé :

1° Au début du roman l'apparition du Graal à la cour d'Artus est annoncée par une envoyée de « Nascien l'ermite ». Quel que soit au juste ce personnage de Nascien, qui connaît les secrets du Graal et qui, ailleurs, envoie ses ordres par un religieux, c'est à tout le moins une haute autorité eclésiastique ^.

2° L'apparition du Graal ensuite est ainsi décrite : d'abord un coup de tonnerre et une grande clarté dans le palais : les assistants sont comme « enluminé de la grâce del saint Esperit » ; aucun ne peut parler. Ils restent en cet état assez longtemps, puis le saint Graal entre. Il est couvert d'un blanc samit, les porteurs sont invisibles. Une odeur délicieuse empHt le palais et au passage du Graal les tables se couvrent des mets que chacun désire. Il disparaît ensuite, et les assistants rendent grâce à Dieu 2. Les prodiges qui ont accompagné l'apparition du Graal et le mystère dont il est resté enveloppé sont justement les motifs qui déterminent les chevaliers de la Table Ronde à entreprendre la Quête.

Au cours de la Quête, le Graal apparaît plusieurs fois, dans des conditions chaque fois différentes et qu'il faut analyser.

complètement diSérente, dont nous parlions : « Et dicitur vulgari nomine graatz, quia « grata et acceptabilis est in ea comedenti... » Il est évident que cette seconde étymologie n'est qu'un à peu près, possible seulement en français et incompatible tant avec gradalis ou gradale qu'avec gradatim. Cela rappelle de fort près l'explication de Robert de Borron et autres, « le graal qui tant agrée ». En résumé le témoignage d'Hélinandme paraît n'ajouter absolument rien à ce que nous apprennent les romans de son temps.

Page 1