‹ Études sur la réforme à MontpellierChapitre 1 sur 110 · L. GU1RAUD · texte numérisé non relu

L. GU1RAUD

Vve LOUIS VALAT Place Chabaneau, 9 (Ancienne Place de la Préfectur*

(Mémoires de la Société Archéologique de Montpellier) (2* série, t. VI)

EVECHE

DE

Le 16 mars 1918.

A Mademoiselle LOUISE GuiRAUD, Membre de la Société Archéologique de Montpellier.

Mademoiselle,

Si j'avais pu lire votre livre, il y a cinquante ans, je V aurais admiré sans doute, autant que je le fais aujourd'hui, mais je l'aurais lu dans un autre esprit.

Ce n'est pas, grâce à Dieu, que ma foi se soit altérée, ni que mon zèle catholique se soit attiédi.

Mais me voilà, depuis quarante-quatre ans, élevé à la dignité de chef de peuple, et il serait bien surprenant et bien regrettable qu'un aussi long ministère, au milieu des hommes et des événements de mon temps, ne m'eût rien appris.

J'aurais autrefois cherché, dans les pages, chargées de faits, que vous avez si laborieusement écrites, de plus fortes raisons de ne pas aimer « nos frères séparés » et de leur reprocher plus durement, au fond de mon âme, les actes de leurs ancêtres, dont les miens avaient pu souffrir, et j'aurais ainsi, croyant bien faire, attisé encore h- feu des rancunes, que ce passé m'a laissées comme une tradition.

Aujourd'hui, ce livre, rempli de documents originaux, prouve quelles passions la Réforme avait allumées, et avec quelle vivacité les Réformés de ces temps les ont servies. Vous évitez de condamner ou de justifier: vous vous bornez êi des récits, appuyés sur des pièces indiscutables ; et, sans vous permettre une plaidoirie, vous vous êtes contentée, d'établir un dossier, dans lequel on pourra puiser avec confiance.

Je n'avais pas besoin, Mademoiselle, de le parcourir pour avoir une opinion sur les violences du passé ; et, tout en regrettant les guerres de religion, tout en estimant que les Catholiques crurent, non sans raison, avoir besoin de se défendre, je regrette profondément aussi que de tout le mouvement de la Réforme il ne subsiste aujourd'hui que des conséquences douloureuses.

L'unité française a été gravement atteinte au seizième siècle. Depuis ce temps éloigné, la partie protestante du pays s'est séparée de la partie catholique, bien moins pour des motifs de croyance que par le souvenir amer, toujours vivant, qu'elle conserve contre le

Pouvoir, appuyé alors pur l'Eglise, ou se flattant de parler et d'agir en son nom.

Aujourd'hui où nous achetons si cher le bonheur de voir nos divergences d'opinion effacées, nous pouvons constater ce que, au cours des siècles, nous avons perdu à être divisés. La France serait invincible si tous ses fils, avec le même drapeau national, avaient, aussi la même foi, ou si du moins celte foi ne paraissait pus aux u;is être la cause réelle des souffrances de leurs aïeux, tandis que les autres, axjant combattu pour défendre jadis cette même foi, s'étonnent des malentendus persistants que rien n'a pu écarter.

Et encore si, dans le sein de notre peuple, si l'Evangile et sou divin Auteur, avec toutes les vérités, dont l'ensemble forme autour de la tête du Christ une si sublime auréole, si les dogmes chrétiens avaient gagné à ces discussions, à ces ressentiments qui semblent éternels, le mal trop réel de la séparation existerait encore, mais les suites en seraient moins étendues, et on oserait espérer que le jour viendrait où l'on ne réveillerait plus les maris pour haïr demander compte de leur vie, et où directement on regarderait la foi /■Ile-même pour l'étudier sans parti-pris.

Ce jour-là, — s'il arrive jamais, — l'unité nationale n'aura plus besoin d'être décrétée devant l'ennemi ; elle sera déjà née dans les cœurs, rapprochés dans un double amour, celui de la Patrie sans doute, mais aussi celui de l'unité, intellectuelle et religieuse, des esprits, fraternellement disposés à ne juger la Réforme que par ses causes ou ses effets, sans parier de la Michelade, de la Saint-Barthélémy, des Camisards et de tout l'ensemble de nos cruels dissentiments.

C'est, Mademoiselle, dans celle disposition d'une âme pacifiée, mais toujours sensible au malheur des séparations anciennes et trop persévérantes, que j'ai lu votre volume.

Sans attendre que cette pacification, si désirable, soit universelle, et qu'elle ait pu produire ses effets, je vous remercie de votre travail; je vous bénis de l'avoir poursuivi avec une haute résolution d'impartialité, et je souhaite que les héritiers, encore existants, de ceux dont vau s avez eu à prononcer le nom ou êi raconter les actions, songent plutôt aux besoins de l'époque actuelle qu'aux agitations du seizième et du dix-septième siècle.

Agréez, je vous prie, Mademoiselle, la paternelle assurance de mon respect profond et dévoué.

f Le Cardinal DE CABRIÈRES, Évéque de Montpellier.

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