‹ Études sur la réforme à MontpellierChapitre 106 sur 110 · I. — L'opposition légale · texte numérisé non relu

I. — L'opposition légale

Prorogation de l'otage jusqu'en 1617. — Le Bas-Languedoc et Montpellier surtout se signalent, au sein du protestantisme français, par leur esprit de brigue et d'indiscipline. — Les vexations contre les catholiques recommencent. — Pèlerinage à N.-D. du Grau d'Agde. — Bruits tendancieux répandus contre les Capucins, Vévêque. — Plaintes des catholiques à la Cour. — Alarmes dans la ville.

Les calvinistes avaient de longtemps redouté la mort d'Henri IV 1. Malgré son abjuration, leur commun passé lui inspirait des concessions, des ménagements, des délicatesses même 2. De plus fort après son assassinat ils prirent leurs garanties. L'une des plus efficaces était le maintien des villes de sûreté, et Montpellier figurait parmi les importantes. Or le

1 [(Guillaume de Reboul], La Cabale des Reformez, p. 155.

2 Témoin son propos à Charnier en 1608 (Voir p. 630).

terme renouvelé de l'otage expirerait le 19 janvier 1012 l. D'avance l'article xliii du cahier rédigé à la fameuse assemblée de Saumur sollicita une nouvelle prorogation, celle-ci de dix années. Cinq seulement furent accordées2, mais les protestants gagnèrent quelques mois 3. Sûre de cet avantage, l'assemblée organisa plus fortement encore soit le parti en général, soit le régime des places de garantie.

Le premier consul de Montpellier, Jean d'Estienne, seigneur de Garlencas, avait été député à Saumur. L'extrême durée de ces assises politiques du protestantisme et le choix de son successeur, son allié, Jean Focard4, prolongèrent son influence au-delà de son mandat municipal. Mais lui-même n'avait pas besoin de stimulant. La province du Bas-Languedoc, après avoir à peu près complètement rompu ses bonnes relations avec Genève à la fin du XVIe siècle, se signalait maintenant au milieu du protestantisme français, déchiré par les divisions intestines, et elle se fit plus d'une fois mettre au ban de l'opinion dans les assemblées nationales, soit ecclésiastiques, soit civiles.

On le vit bien à Saumur lors de la vérification des pouvoirs. Ceux du Bas-Languedoc ne parurent pas recevables, n'étant signés que par le seul ministre Béraud, antidatés et conditionnels à l'approbation de mémoires dressés et signés hors de l'assemblée provinciale. Bien n'était plus illégal. On commença donc par censurer grièvement le Bas-Languedoc. Ensuite, ne voulant pas renvoyer ses députés, on les admit

1 Le brevet royal fixant le point de dépari des huit ans était du 30 avril 1598, et celui du 4 août 1605 (Histoire de l'Edit etc., f° 85 v" avait prorogé le terme de quatre autres années. Mais un second brevet, le mi"iiie jour [Ibidem) , avait fait descendre le point de départ initial au jour de la publication de l'Edit de Nantes par les Parlements. En Languedoc il s'agissait donc du 19 janvier 1600 (Voir p. 551).

' Articles répondus le 23 juillet 1611 (Histoire de l'Edit etc., f° 179).

3 Grâce au brevet du même jour, 23 juillet 1611, fixant au Ie1' janvier 1612 le point de départ de la prorogation (Ibid., f° 230).

4 Chroniques et Documents, p. 412. — Carlencas avait épousé une Anne Focard (Min. de David Gibert, étude Rlain, rég. de 1030, f° 37 : testament du 6 avril 1 < >30) .

pour cette fois ei par simple estime personnelle, en leurôtant toutefois initiative et veto '.

Quant au synode national de Privas en 1612, tout en constatant un état général de division -, il menaça spécialement le Languedoc, haut et has, à cause du peu d'ordre, des brigues, des cabales, des syndicats, du mépris de la discipline qui déshonoraient ses synodes provinciaux 3. Gomme sanction plus particulière, il sépara le Bas-Languedoc du Gévaudan, isolant ainsi des autres les trois diocèses confédérés : Nimes, Montpellier, Uzès 4. Enfin l'église de Montpellier fut par lui censurée, « pour avoir recherché par des moiens peu convenables et obliques le sieur Faucheur pour pasteur», et celle d'Annonay également, « pour avoir fait un pacte illicite sur cela avec l'Eglise de Montpellier »5. Allusion très nette à la négociation menée à Saumur par Carlencas , que venait d'émerveiller une conférence soutenue à Ghâtellerault par Le Faucheur et Charnier 6.

Rien, d'ailleurs, n'arrêtait la présomption des bas-languedociens. Au lieu de se conformer au règlement général édicté à Saumur pour la tenue des assemblées provinciales, ils exigeaient, quant aux leurs, de les réunir une année et non l'autre, et d'y appeler un ordre de plus : la magistrature. Ils voulaient obtenir aussi que deux députés-généraux spéciaux assistassent les deux de tout le royaume, quand seraient présentés les cahiers par ceux-ci 7.

Avec une pareille mentalité et la prolongation de l'otage d'une part, de l'autre les évidents progrès réalisés par le catholicisme dans les dix premières années du siècle, on s'explique que la situation se soit à Montpellier fortement tendue

1 Procès-verbal de l'assemblée de Saumur.

2 Aymon, t. Ier, p. 421.

3 Ibid., p. 405.

4 Ibid., p. 4 12.

5 Ibid., p. 421.

6 Procès-verbal de l'assemblée de Saumur, au 7 juillel 1611.

7 N° vui des articles du Bas-Languedoc, présentés avec ceux du royaume le 11 février 1(312 ei répondus le 17 avril 1612 [Histoire tir l'Edit etc., f° 236 v°). — Procès-verbal de l'assemblée de Grenoble

en 1611-1612. Déjà, sur 1(3 terrain scolaire et celui de la prédication des jésuites, les protestants avaient marqué ces tendances 1.

Maintenant, afin de justifier leurs mesures de garde et de justice, ils profitaient de ce que l'évèque fortifiait son château deMontferrand, restitué 2. Une sentinelle veilla donc à la tour de l'Horloge 3. Dans la tribune de N.-D. des Tables le bruit, le désordre faits par des calvinistes troublèrent de façon répétée offices et prédication 4. L'horloge de l'église était, en sonneries multipliées , utilisée pour annoncer le prêche 5. Tout cela d'après un système adopté avec l'agrément, l'aveu du Conseil de Ville, par conséquent selon ces règlements municipaux que prévoyaient les interprètes de l'Edit de Nantes pour Montpellier.

Quand les calvinistes voulurent interdire les processions, ils usèrent du même procédé. L'article liv du cahier de Saumur demanda qu'elles fussent prohibées aux églises catholiques encloses dans les places laissées en otage, et la réponse royale fut qu'il serait fait règlement là-dessus. C'était le 23 juillet 1611. Or déjà les consuls de Montpellier, faisant état d'un propos téméraire échappé dans une maison amie à un catholique, avaient déféré celui-ci à la Chambre de l'Edit6 Et le règlement promis par la Cour, c'est eux qui le firent: plus une procession ; seront seuls tolérés les enterrements où les Pénitents ne revêtiront point le sac "'. Mais les confrères trouvèrent moyen d'éluder la défense, ce qui donna lieu à

1 Voir pp. 022 et suivantes, et chapitre présent £ n.

'2 Délib, du Conseil de Ville du 13 décembre 1010. — Lettre de Pacius à Peiresc du 27 juillet 1012, publiée par Tamizey de Larroque (Revue des Questions historiques, année 1883, t. II, p. (YSS).

a Délib. du Conseil de Ville du 23 niais 1011.

4 Délib. du Chap. cathédral du 18 avril 1011.

5 Délib. du Conseil de Ville du 30 septembre 1011.

6 Antoine Finot avait, dans la métairie de M. de La Baume, dit que le roi devrait chasser du royaume les protestants, comme celui d'Espagne a fait des grenadins, et faire une autre Saint-Barthélémy (Délib. du Conseil de Ville du 7 janvier 1611).

1 (''est ce qui résulte tant des documents ci-après visés que des délibérations postérieures des Pénitents-Blancs en 1023 (fos 52 et 53 v°).

l'un des incidents les plus suggestifs d'une époque où ils abondaient.

Depuis le début de l'année 1612 régnait en Languedoc une sécheresse désolante. Épidémie sur les hommes, sur le bétail, étiolement des récoltes en étaient les fléaux consécutifs. De toutes parts on se dirigea vers Notre-Dame du Grau à Agde. Les capucins, gardiens du sanctuaire, y reçurent jusqu'à quatre-vingt-dix pèlerinages. Montpellier résolut d'y accomplir le sien, et voici de quelle façon l'on s'y prit, le dimanche 3 juin 16121.

Les Pénitents, sous prétexte d'un enterrement, ayant sorti leur croix, se rallièrent à l'église de l'Observance au faubourg de Lattes 8, y revêtirent le sac, et plusieurs milliers de personnes, dont le chanoine Gariel, se joignant à eux, s'acheminèrent, la plupart nu-pieds, vers Agde. Inutile d'ajouter que les quatre capucins de Montpellier les guidaient. Le pèlerinage dura cinq jours. Cette absence, son but, ses détails n'avaient pu passer inaperçus. Quand donc, le 8 juin, le cortège, en fort bel ordre : — cent jeunes filles vêtues et voilées de blanc, une croix de bois à la main, marchant deux à deux, entourées de leurs mères, qui étaient les premières dames de la ville; les Pénitents sous leur croix; la musique; les capucins; la foule, — se présenta devant la porte de Lattes, il la trouva close depuis le matin six heures. En face de cette troupe pacifique et harassée, les sentinelles se mirent à crier : «Aux armes ! aux armes ! » et hissèrent le pont-levis, tandis que les soldats se rangeaient. En même temps le tocsin sonna. A l'Hôtel-de -Ville consuls et Conseil se tenaient en permanence. On n'eût pas fait davantage en présence d'une armée.

1 Le récit de cette procession est emprunté :

1° à la délibération des Pénitents-Blancs du 3 juin 1612 ;

2° à celle du Conseil de Ville du 8 juin 1612 ;

3° au P. Apollinaire, Capucins et huguenots à Montpellier 1609-1622, {Revue du Midi, pp. 327-330) ;

4° à Gariel, témoin oculaire [Epitome rerum in Occitania etc., p. 15).

' A l'indication de l'église de Montels, donnée par la délibération du Conseil de Ville, il y a lieu de préférer celle fournie par les Pénitents-Blancs, naturellement fort renseignés. D'ailleurs, on enterrait à l'Observance.

Cependant, sur l'arrêt de la procession, le P. Jacques, gar (lien des capucins, était, à travers les rangs du cortège qu'il maintenait intact, accouru se placer face au danger. Ayant constaté la fermeture de la porte il lit rompre et commanda à tout son monde de s'asseoir sur les talus de la route. Ainsi l'on attendit le résultat des démarches que Montaigne et de Bernis, deux conseillers catholiques au Présidial, allaient faire. Mais, pendant que les messages se croisaient de l'Hôtelde-Ville au fauhourg, par toutes les autres portes de l'enceinte parents et amis des pèlerins sortirent, chargés de victuailles et de rafraîchissements. Tableau pittoresque et charmant, à tenter la palette d'un peintre de genre.

Que de reproches et d'accusations essuyèrent les délégués catholiques ! cette procession exécutée sans avis ne pouvait que dissimuler un noir dessein: sous le sac des Pénitents, sous la robe des Capucins ne cachait-on point de la poudre et des armes ? Et les catholiques de rire et se railler d'une telle pusillanimité. Enfin, l'évêque et la noblesse s'y mettant de leurs conseils ou démarches, on négocia: la rentrée aurait lieu par les diverses portes, en petits groupes, et la croix ne passerait que baissée. Du coup le P. Jacques refusa : cette condition-là était trop humiliante. Son cortège entrerait tel quel ou bien il le mènerait à Maguelone, et y attendrait le bon plaisir du roi. Pareille menace produisit son effet : la croix fut admise dressée, mais voilée, et la musique silencieuse. A peine pourtant la porte du Peyrou, la plus proche de Sainte- Croix, était-elle franchie, qu'on ne se tint pas de jouer le Te Deiun. Puis le P. Jacques commenta éloquemment le texte : « Aperite portas, quoniam nolnscum est Deus, qui fecit virtutem in Israël » l.

Les Pénitents-Blancs, les Capucins, l'évêque, celui-ci désormais logé en ville, là tout près, à la Vestiairie, afin de mieux remplir « le devoir de sa charge » 2, comment n'eussent-ils

1 Judith, XIII, 13.

- Il acheta la Vestiairie 5500 livres du Chapitre cathédral (Délib. des 2 et 9 novembre 1611); mais deux ans après il y renonça (Délib. du Chap. cathédral du 19 novembre 1013). De son séjour dans l'immeuble, qui est aujourd'hui

pas entraîné tous les eatholiques à leur suite? Le surlendemain le docte et pondéré Gariel se faisait recevoir confrère pénitent 1. Mais, de leur côté, les calvinistes s'en prenaient à tous, et d'abord aux Capucins.

En renonçant à s'établir au jardin près du mur de ville2, ces religieux avaient cru désarmer l'opposition des huguenots. Pure illusion ! elle se manifesta de nouveau sous le prétexte du voisinage de la maison du Bousquet avec le Grand-Temple. Tout de suite des « menaces sourdes » avaient circulé, le P. custode s'en était ému jusqu'à songer à demander la Sallel'Évêque 3. Mais Ventadour s'en était tenu à son choix, sollicitant des subventions '', au moyen desquelles on bâtissait. Maintenant, dans l'exaspération que causait le succès de la manifestation catholique, les bruits les plus étranges, les plus émotiounants étaient lancés 5 : les Capucins avaient creusé une mine depuis leur maison jusqu'au Grand-Temple ; leur projet était de faire sauter cet édifice pendant la cène de la Pentecôte. Or la Pentecôte, c'était le lendemain même. Et Carlencas de courir chez le président d'Agel, de le menacer d'un massacre des catholiques, à commencer par les Capucins. Étonné, Beauxhostes lui réplique qu'il va vérifier la chose et il lui recommande, en attendant, de se taire.

On pense bien que, lorsque, tard dans la soirée, M. d'Agel se rendit chez les religieux sortant des matines, le P. Jacques n'eut, grâce à une minutieuse inspection des lieux, aucune difficulté à le convaincre de l'inanité de telles accusations.

rilôtel-de-Ville, il est resté une plaque de cheminée à ses armes, déposée au Musée de la Société archéologique de Montpellier.

1 Délib. des Pénitents-Blancs du 10 juin 1612.

2 Voir pp. 693, 694 et 701.

3 Délib. des catholiques du 20 décembre 1610 (Arch. de l'Hérault, H, Capucins de Montpellier).

* Délib. du Chap. cathédral des 21 janvier et 30 mai 1611. — Lettrespatentes du 14 août 1612 (Arch. de l'Hérault, H, Capucins de Montpellier).

5 Requête non datée, mais qui est de 1612, adressée par les Capucins au Connétable (Ibid.). — P. Apollinaire, Op. cit., pp. 330-334. — Délib. du Conseil de Ville du 14 août 1612, du Conseil extraordinaire des 15 et 30 août 1612.

Les instigateurs de la calomnie1 ne voulurent-ils point en être pour leurs frais d 'invention ? Des catholiques vraiment malicieux, — car chez eux on comptait plus d'un « gentil esprit », ainsi qu'on s'exprimait à l'époque, — auraient-ils conçu le projet de hien rire à leurs dépens? Toujours est-il que, pendant le prêche du ministre, le 10 juin, quatre ou cinq hommes, apostés cà l'entrée du Grand-Temple, crièrent soudain : « A la poudre ! à la poudre ! la mine joue ! la mine joue ! ». Et tous les auditeurs calvinistes de se précipiter pour sortir. Mais les premiers qui furent dehors, s'arrêtèrent à une certaine distance , afin de voir la suite des événements. Quelques principaux parmi les catholiques les ohservaient eux-mêmes. D'où quolibets nombreux sur la frayeur ressentie et, en ville, risée universelle. Le P. Placide, capucin, donna une note plus grave, au sermon des vêpres, grâce à un parallèle tant de l'esprit de Dieu, qui rassure et fortifie, avec l'esprit d'hérésie, qui engendre crainte et vertige, qu'aussi du feu céleste, apporté chez les uns pour y produire la charité, avec le feu souterrain, appréhendé par les autres.

Le dépit aiguisa encore l'aversion. Journellement dans les rues, les Capucins s'entendaient appeler traîtres. S'ils sortaient des murs, on tirait des coups d'arquebuse à leur passage, afin cle les effrayer. Aux portes, lors de leur rentrée, les soldats ou les enfants abordaient ces pauvres moines pour leur demander la poudre ou les armes dont ils étaient censés munis. Ces vexations durèrent plus d'un mois. Pendant qu'ils les subissaient, les Capucins perçurent chez eux des bruits souterrains nocturnes. Ils se cloutèrent de leur provenance. En effet, les huguenots avaient, du Grand-Temple, pratiqué dans leur direction un couloir, qui déjà mesurait quinze pas de long et eût justifié leurs accusations. Mais le puits de l'immeuble intermédiaire, celui du président Tuffany, avait arrêté le travail. Pour faire la lumière complète sur cette affaire, le P. Jacques adressa requête de perquisition au jugemage, qui s'en défendit, d'abord, puis constata ce qui vient

1 Le P. Apollinaire en accuse un ministre « fripon ».

d'être dit, niais ensuite cessa la recherche. Les Capucins attrihuent cette conduite à son calvinisme. Il était catholique, pourtant. Plus vraisemblablement lui était-elle dictée par un désir de tout pacifier qui le poussera bientôt à une démarche touchante.

L'évêque n'était pas moins outragé. On le disait couramment « un homme ambitieux et téméraire », on l'accusait de préparer des amas d'armes, on fouilla munie sa maison pour y découvrir ces dernières ; et, bien qu'aucune n'ait été trouvée, la populace murmurait qu'on n'avait pas suffisamment cherché1. Les Pénitents, traqués aussi, en venaient à cacher leur qualité 2. Enfin les catholiques perdaient une de leurs conquêtes civiles : à la suite d'un tumultueux conseil général, les consuls supprimèrent ce genre d'assemblées pour le remplacer par un conseil de notables choisis à leur main :!.

Irrités de ces vexations arbitraires, quoique officielles et quasi-légales, les catholiques s'étaient plaints en haut lieu, ils avaient remis un cahier4. Un commissaire, Le Fèvre de Caumartin, fut envoyé enquêter sur place. Intimidé par la fureur des huguenots, il dépêcha son fils pour demander des instructions à la Cour. Celle-ci avait à parer à bien d'autres affaires et ne fit rien 5. Mais le Connétable vint et parla sévèrement : pour soustraire les Capucins aux vexations, il voulait du moins les changer de lieu. Les consuls lui résistèrent0, lui boudèrent même, et il fallut un ordre de Chàtillon pour l'aller saluer à Lunel "'.

Dans le but de tout couvrir, on recourut encore aux alarmes savamment données. Car le peuple se mène avec des mots, et on déchaîne la foule en l'apeurant. Les consuls, à la mi-octo-

I Lettre Je Pacius à Peiresc du 27 juillet 1612 (Voir p. 716, note 2).

- Par délibération du 31 mars 1614 il l'ut recommandé de ne pas conduire à la chapelle les enfants, lesquels naïvement nommaient ensuite les confrères reconnus par eux dans les rues.

II Délib. du Conseil général du 24 août 1612. i Délib. du Conseil de Ville du 21 mai 1612.

5 P. Apollinaire, Capucins et Huguenots à Montpellier, pp. 333-334.

6 Délib. du Conseil de Ville ou extraordinaire des 14, 15 et 30 août 1612. ' Délib. du Conseil de Ville du 7 décembre 1612.

Soc. Arcu. de Montpellier. 46

bre 1012, se mirent à fermer les portes de la ville, à en changer les clefs 1. On éprouvait l'obsession de la trahison : Resplandy, un menuisier, calviniste pourtant, ayant fait une grande échelle, on s'avisa qu'elle était «avec enjins pour escheller les murailles de quelque ville », qu'il fallait donc interdire de la vendre; et. comme néanmoins l'artisan voulait tirer le fruit de son travail, l'administration consulaire lui acheta l'objet et l'enferma à l'arsenal 2. Les autorités supérieures durent intervenir: Châtillon ordonna d'ouvrir les portes3; le juge-mage, Jean de Trinquaire, vint, avec l'ascendant de son âge et de son expérience, au nom d'habitants des deux cultes, supplier que tout demeure en l'état. On protesta sans sincérité du désir de paix 4. Tout, cependant, restait à la guerre, et les esprits judicieux le sentaient bien. « Je crains, confie Pacius à Peiresc, qu'il en advienne un jour quelque malheur, si Dieu par sa grâce n'y pourvoit par quelque moyen par moy inconnu » 5. Et, peu après, écœuré de ces divisions qui se répercutent sur ses affaires, il conclut: «J'excepte les gens d'honneur, hors desquels ne se peut voir un pais plus malin et ingrat»6. Jugement sévère, intéressé, suspect, si l'on veut, qu'allait pourtant confirmer une évolution redoutable des esprits de la légalité sévère à la violence injuste.

IL — Les émeutes

Coalition des intérêts que gêne la revendication des biens ecclésiastiques. — Formation chez les protestants d'unparti local violent ; ses instigateurs: le ministre Su/fren, le capitaine Carlencas, le conseiller dWimcric, le président de Bornier. — L'organisation politique protestante dans le Bas-Languedoc. — Surexcitation des esprits. — Affaire de la Tour de Lattes. — Les assemblées des Gatherinots. — Les émeutes de Saint-Matthieu. — La qucs-

1 Délib. du Conseil de Ville du 15 octobre 1612.

3 Délib. du Conseil de Ville du 7 décembre 1612.

4 Délib. du Conseil de Ville du 27 octobre 1612.

5 Lettre du 3 juillet 1612 publiée par Tamizey de Larroque {Revue des Questions historiques, t. II, p. 622).

6 Lettre du même au même du 27 juillet 1612 (Ibid., p. 623).

tion des jésuites : le P. George, procédures. — L'émeute dite de Malordy ; le procès des coupables ; l'abolition royale. — La trêve. — L'évèque Fenouillet tente de rétablir une Faculté de théologie, d'appeler des jésuites. — Renouvellement du système des controverses par la conférence de Gignac.

Ces violences furent l'œuvre d'un parti exalté que poussaient soit le fanatisme soit un instinct populaire de profitable désordre, mais qu'exploitèrent l'ambition d'un ministre peu recommandable et les rancunes ou les appétits de quelques meneurs. De la renaissance catholique découlait, en effet, outre celles qui ont été déjà étudiées, une conséquence qu'il faut ici constater. Bien qu'elle ait affecté un nombre relativement restreint d'individus, elle disposa, par l'influence dont certains jouissaient, de toute une redoutable collectivité.

D'après la théologie et le droit canon , le domaine de l'Eglise est inaliénable. C'est donc toujours conditionnellement qu'avaient été stipulées les quelques concessions: ventes, inféodations, emphy téoses, consenties au fort des troubles ou leur lendemain par les ecclésiastiques : tels le prieur de Saint-Matthieu 1, les Glarisses -, les Prouillanes 3. Les autres biens avaient été l'objet d'une pure usurpation. Généralement, dans ce cas, on voit un protestant, bien identifié, s'installer par acquisition tout près de l'amas de ruines que formaient l'église ou le monastère avec leurs dépendances ; ensuite de tout : sol, matériaux, ouverture de vues ou passage, faire son profit. Le temps consacrait l'usage, l'impunité couvrait le délit. Au surplus il y avait toujours transformation des lieux, car, on le pense bien, c'étaient des familles en voie de s'élever qui opéraient ainsi. Les Hilaire et les Anchiès ou d'Anchez à Sainte-Foy 4, les Malefosse à Saint-Paul 5, les de Valobscure

1 Voir p. 677, note 3.

2 Voir p. 672.

3 Voir p. 673, note 8.

4 Délib. des Pénitents-Blancs du 8 avril 162-4 et transaction du 11 mai 1624, qui la suit. — Arch. niun. de Montpellier, GG, reg. 316, fos 55 et 99 v» ; reg. 317, f« 100.

5 Arch. de l'Hérault, H, Trinitaires : reg. du XVIIe siècle, fos 99 et suivants. — Arch. inun. de Montpellier, GG, reg. 316, fos 2, 47, 78, 80 v°, 105 ; reg. 317, passiitt.

par alliance avec les Arnaud à Saint-Matthieu 1, Jacques de Montaigne - et exactement vingt et un autres à l'égard des Gordeliers 3, Philippe de Bornier à Sainte-Anne n'avaient point agi différemment. Ce dernier cas sera détaillé en parlant hientôt du personnage.

Il n'est ici question que des étahlissements eux-mêmes. Quant aux terres, dont les horhes partout avaient été déplacées ou renversées4, c'estpresque innomhrablement que l'usurpation est constatée, tant dès ce premier renouveau de catholicisme au début du XVIIe siècle que surtout postérieurement au siège de 1622, lorsqu'on entreprit, dans les vieux titres échappés aux guerres etàl'incendie, desrecherches sérieuses, dont la trace est restée5. Il faudrait également pouvoir supputer l'usurpation de la dotation, soit immobilière soit mobilière, des fondations pieuses, pour certaines desquelles j'ai été amené aux plus inattendues constatations sur l'art, méthodiquement pratiqué, de supprimer, mutiler, falsifier les textes, afin de se soustraire aux obligations en découlant0. Il s'était passé quelque chose d'approchant quant aux collèges scolaires, dont s'étaient, la plupart du temps contre les intentions et l'esprit de leurs fondateurs, emparés soit des corps, tels la Ville ou les Universités, afin d'y établir des cours, comme au Collège de Mende 7, à celui de la Chapelle-Neuve 8, à celui de

1 Arch. de l'Hérault, H, FF. Prêcheurs : actes et transactions. — Arch. mun. de Montpellier, GG, reg. 317, f° 135.

- Chroniques et Documents, pp. 301 et suivantes.

3 Voir p. 279.

4 Arch. mun. de Nimes, LL, 13, f° 198 v°, 3 juin 1585.

5 Pour le dépouillement des seules minutes de notaires dits, pour ce motif, du Clergé, lesquelles sont conservées aux Archives de l'Hérault, série <l, il y existe cinq gros volumes, visant uniquement dans ces minutes les biens ecclésiastiques. Le total des analyses dépasse le chiffre de 17.877, à cause des numéros collectifs.

6 Ces constatations, — qui expliqueront aux travailleurs locaux le saccagement de certains compoix, — sont fort curieuses et consacrées, d'ailleurs, par une procédure contemporaine. Elles feront de ma part l'objet d'un mémoire spécial.

7 Occupé par le Collège des Bonnes-Lettres.

8 Occupé par l'Université des Lois.

Sainte-Anne d, soit de simples professeurs, désireux d'y aménager un laboratoire 2, même d'y trouver des commodités domestiques 3.

Tous ces détenteurs ou jouisseurs actuels, légaux ou illégaux, de biens ecclésiastiques s'estimaient, du fait des troubles, tellement en possession définitive qu'ils s'étaientinstallés en conséquence. Le retour des ordres religieux, les revendications qui en furent le corollaire leur causant à tous une surprise désagréable, on les voit y résister avec ensemble. Pour sa seule part, Pierre de Fenouillet devra, afin de recouvrer sa mense épiscopale, obtenir dans sa vie trente-deux arrêts 4. Celui qui fut prononcé par le Parlement de Toulouse en faveur des Gordeliers de l'Observance le 7 avril 1612, fut discuté si âprement qu'on en fit une affaire politique, et qu'il sera frappé d'inanité par une sentence qui est, avant tout, une transaction, le 15 février 1018 5. Parfois, l'arrêt rendu, le bénéficiaire dut faire la part du feu, transiger avec un usurpateur obstiné. C'est ce qui arriva à la prieure dominicaine de Saint-Guillem. En se dépeçant le clos conventuel, Pierre Roux, Pierre Drulboles s'y étaient par empiétement établis; une contrescarpe occupait le jardin0. Alors une de ces prieures fictives dont il a été question, l'avait fait inféoder à François Chalcornac, docteur et avocat. Lorsque Blanche de Castillon revendiqua le clos et l'obtint par arrêt du Présidial, Chalcornac (qui aimait les jardins 7;, n'entendit point lâcher sa

1 Occupé ensuite par la même Université.

- Après Dortoman, Varanda s'était approprié le Collège de Girone ou Bôutonet et il faudra que les hoirs de Calvisson le fassent rendre par les siens au moyen d'une transaction du 1-4 décembre 1617 (Min. d'Ant. Comte, étude Cornier, reg. de 1017, f° 1130 v°).

3 Ainsi en fut-il, au Collège du Pape ou de Mende, pour François Ranchin, qui pourtant s'accorda ensuite avec l'évèque de Mende (L. Guiraud,Les Fondations du pape Urbain Y etc., t. II, pp. 175 et suivantes).

4 Gariel, Idée de la ville de Montpelier, t. II, p. 190. s A ce titre, je reviendrai surl'an'aire.

« Contrat du 29 octobre 1620 (Min. d'Ant. Comte, étude Cornier, reg. de 1620, f° 723 V).

7 L. Guiraud, Le premier Jardin des Plantes français, pp. 323 et 335.

proie. Néanmoins il ne trouvait plus désormais de rentier. Pour ce motif il capitula, mais au bout de huit ans et moyennant une de ces fortes indemnités pour améliorations 1 qui étaient constamment accordées en tels cas. D'ailleurs, on va remarquer d'autres exemples suggestifs, car, il faut le répéter, ce mobile personnel de l'intérêt ou de la vengeance fut pour beaucoup dans 1rs tristes scènes auxquelles l'histoire nous ramène une fois encore, et que favorisait la prorogation du terme de l'otage jusqu'au 1er janvier 1023 2. Il convient ici d'en présenter les instigateurs.

Mardochée Suffren était fils d'un ministre de Beauvoisin, puis de Montdardier 3. Lui-même, en 1598, entra dans le ministère ''. 11 avait appris l'hébreu, et pour cela fut employé aux Académies bas-languedociennes 5. Mais cepetit6 Cévenol, jaloux, rageur et brouillon, se fit, comme pasteur de Nimes, fortement censurer pour ces défauts par les synodes, spécialement par le national de Privas en 1612 7. Il fut même interdit de l'exercice du ministère dans tout son colloque 8. Alors on le plaça a Montagnac, un poste bien modeste, du colloque voisin, celui de Montpellier9. Son ambition très compréhensible était de faire rapporter cette mesure, qui entravait sa carrière, et, de fait, il y arrivera l0.

1 Arrêt du 18 décembre 1600 (Arch. de l'Hérault, B, Présidial de Montpellier, arrêts civils). — Transaction du 18 mai 1009 (Min. d'Ant. Comte, étude Cornier, reg. de 1609, f° 361 v°).

- Brevet du 12 septembre 1615 [Histoire de l'Edit etc., f° 348).

3 Bulletin S.P.F., t. XXI, p. 130.

4 Mardochée Suffren est proposant de Nimes au synode provincial de Montpellier de 1598.

•' Synode provincial du Vigan de 1609.

8 « Ministellus » (Gariel, Epitoittc rerum etc., p. 57).

7 Aynion, t. I'''', p. 417.

8 Voir note 10.

v Noir note 10. — Annexes de David Gibert, étude Blain, vol. de 1617- 1630, f° 92, au 3 novembre 1621.

1,1 Le synode national de Vitré de 1017 leva l'interdit concernant le ressort de Nimes et permit à la province du Bas-Languedoc de pourvoir Suffren d'église en quel colloque que ce soit (Aymon, t. II, p. 120). Néanmoins il resta à Montagnac (Voir note 9).

Les d'Estienne ou d'Estève étaient une famille originaire de Marseillan. Trois de ses branches, distinguées par le nom de leurs seigneuries: de Garlencas, d'Aimeric, de Pradilles s'étaient établies à Montpellier. Le représentant de la dernière était ce professeur à l'Université de Médecine concurrent, rival, adversaire acharné et souvent peu scrupuleux du très catholique Richer de Belleval l. Son rôle, néanmoins, se confina dans l'Ecole.

Mais Jean d'Estienne, seigneur de Garlencas, qui s'adonna aux armes et sera connu, célèbre même, quelques années après, sous le nom de capitaine Garlencas, a déjà été signalé comme ce fougueux consul qui dès 1000, surtout en 1011 2, avait orienté l'administration municipale vers une politique de combat. Sa mission à Sauinur avait encore exacerbé ces dispositions. Il en faisait parade en élevant, au faubourg de Lattes, sur un terrain que les Gordeliers assuraient avoir été usurpé de leur ancien fonds et aménagé des deniers royaux destinés à la fortification des villes, une belle maison3, qu'il appela Saumur ''.

Pourtant le chef véritable du parti exalté ne fut pas Garlencas, mais son parent, me Aimeric d'Estienne d'Aimeric, allié aussi au ministre Suffren 5. Il avait, en 1590, acheté un office de conseiller au Présidial de Montpellier 6, et il profita d'une mission faite pour ce Gorps afin d'obtenir les lettrespatentes évinçant l'évêque de l'administration du Collège 7. En 1004 il se maria, — et l'événement a de l'importance, — avec Gervaise Hermet. Cette veuve du bourgeois Nouvel lui apportait notamment en dot un vaste enclos au faubourg de

1 L. Guiraud, Le premier Jardin des Plantes français, pp. 281 et suiv., 289, 290 et 327.

s Voir pp. 714 et suivantes, et Chroniques et Documents, pp. 411 et 412.

3 Mémoires et plans (Arch. de l'Hérault, H, Cordeliers de l'Observance).

4 Gariel, Epilome rerum etc., p. 13.

s Enquête pour les Cordeliers du 20 août 1023 (Arch. de l'Hérault, H, Cordeliers de l'Observance, pap. orig.).

6 Listes de Rignac (D'Aigrefeuille, t. Ier, p. 031).

7 Voir p. 022. — Contrat du 7 octobre 1007 (Min. d'Ant. Comte, étude Comier, reg. de 1007, fos 858 et 800).

la Saunerie i, recueilli dans la succession paternelle. Or ledit enclos n'était autre que celui de la Petite-Observance, jadis occupé par les Glarisses et donné à bail, le 2 octobre 1592, au nom de l'abbesse de Béziers cà l'apothicaire Pierre Hermet2, lequel l'avait transformé en un beau jardin avec bâtiments. Quand les Cordeliers, véritables propriétaires 3, prétendirent le récupérer, ils trouvèrent donc devant eux d'Aimeric. Douze années durant on plaida sur cette affaire 4. Le 8 mars 1612 il y avait eu arrêt du Parlement de Toulouse, ordonnant le délaissement par les consorts d'Aimeric-Hermet5. Néanmoins le retors conseiller différait toujours de s'y conformer, ayant son dessein, comme on le verra.

Tel est le triumvirat que nous verrons à l'œuvre de 1615 à 1622.

Un auxiliaire très influent, mais tenu éloigné des excès par sa qualité, sa mentalité, son tempérament intellectuel et artistique, était Philippe de Bornier, maitre, puis en 1617 président à la Chambre des Comptes6. Le personnage, de famille immigrée aussi, est fort intéressant. Fils de Guillaume, avocat, et de Marguerite Perdrier, Philippe, qui était né en mars 1571 7, épousa en 1600 la fille d'un collègue, Marguerite de Fargus 8, laquelle était aussi sa voisine. Oe Bornier, en effet, venait d'acheter près Sainte-Anne une grande maison

1 Les pactes de mariage, dressés le 8 février 1604, furent notariés le 1er janvier 1605 (Min. d'Ant. Comte, étude Cornier, reg. de 1605, f° 1). — Les bans fuient publiés le 15 février 1601 (Arch. mun. de Montpellier, GG, reg. 365, f° 86 v°), le mariage eut lieu le 1er mars (Voir ci-dessus : contrat du Ier janvier 1605).

- Arch. de l'Hérault, H, Cordeliers de l'Observance : factura imprimé pour le procès Saporta.

:1 Ils l'avaient occupé avant les Clarisses.

4 Voir p. 727, note 5.

5 Délib. du Conseil de Ville du 2 janvier 1610. — Arch. de l'Hérault, H, Cordeliers de l'Observance.

6 Listes de Rignac (D'Aigrefeuille, t. Ie1', p. 603).

7 Baptisé le 19, avec pour parrain Philippe de Bossuges (Arch. mun. de Montpellier, GG, reg. 316, f° 6).

8 Contrat du 30 octobre 1600 (Min. d'Ant. Comte, étude Cornier, reg. de 1600-1601, f» 447 v°).

avec «patus », celle-là devenue les nos 3 de la rue Philippy et 10 de la rue du Bayle i, celui-ci ancienne dépendance de

1 église et y conligu 2. Dans ce dernier, de Bornier planta un jardin, utilisa les murs de l'édifice comme clôture, ses pierres pour matériaux, lorsqu'il s'agrandit d'une salle au rez-dechaussée afin d'en faire un « cabinet ». Car ce haut magistrat se doublait d'un collectionneur, archéologue émérite : témoin ses pièces du Grand-Teillan et la façon dont il s'y prendra avec les chanoines de Montpellier et de Nimes pour y ajouter cinq précieux numéros 3. Cependant les collégiés de Sainte- Anne, à leur tour, parlaient de se rétablir. De Bornier prit ses précautions : le 23 mars 1616, il se fit inféoder par les Trésoriers de France une petite ruelle entre l'ancienne église et son patus de jadis, et il enferma ladite ruelle dans le jardin qui était advenu de ce patus. Aussi, quand l'instance s'ouvrit, les Collégiés se trouvèrent gênés par la ruelle, qui, tombée désormais dans le domaine privé, coupait leur communication'4.

Or l'ascendant, l'action de Bornier sur le parti protestant d'alors est chose prouvée. Non seulement a il est chef de ceux de la Relligion en sa compagnye » 5, c'est-à-dire à la Chambre des Comptes, mais à l'Hôtel-de-Ville il occupa souvent des

1 Contrat du 11 septembre 1600 (Min. d'Ant. Comte, étude Cornier, reg. de 1600-1601, f°356v°j.

- Inféodation, le 15 juin 1587, par les Collégiés de Sainte-Anne à Barthélémy Mazet ; vente, le 11 février 1591, par Mazet à Jean Verchant ; adjudication, le 18 décembre 1597, à Jean Fontanon (Transaction du

2 juillet 1664, au dossier de la famille Magnol).

3 L. Guiraud, Note sur trois militaires du département de l'Hérault conservés à Teillan (Gard) (Mémoires de la Société Archéologique de Montpellier, 2e série, t. IV, pp. 213-221). — Bornier prit goût à la chose. Le 25 janvier 1623, il demanda au Chapitre de Nimes et obtint de même, « considéré le mérite dud. sieur présidant », deux « pomes antiques » ou pierres dites rondes, à trois dimensions cependant, avec « escriptions romaines », qui se trouvaient hors d'oeuvre à l'église Saint-Martin de Galargues et qu'il désirait pour sa collection de Teillan (Arch. du Gard, G, reg. 1313, fos 97 v° et 98. Communication de M. Prosper Falgairolle, archiviste de Vauvert).

4 Transaction du 2 juillet 1061 (Dossier de la famille Magnol).

5 Arch. Nat., TT, 256B, I.

fonctions d'importance : en 1606 et en 1620 il fut un des prud hommes participant au premier degré aux élections consulaires ; en 1606 et 1613, membre du Conseil de Ville *. On le nomme pour s'aboucher avec le président d'Agel, chef du parti catholique 2. De plus ses aptitudes le désignent comme député, à titre d'ancien, à l'assemblée provinciale de Montpellier en 1614 3. Enfin ses connaissances théologiques le feront choisir pour modérateur de conférences : à Montpellier dans celle de Regourd-Le Faucheur en 1625 4, même au loin à celle d'Orthez 5. Et c'est à cette circonstance-ci qu'on doit très vraisemblablement un écrit de Bornier 6.

Certains comparses, qui paraîtront ici au fur et à mesure de leurs actions, se groupaient autour de cet état-major de dirigeants, soucieux de ne pas se compromettre ouvertement7, et ils payèrent pour lui. Des artisans et la lie du peuple constituaient le gros des troupes qu'on allait opposer aux progrès si marquants du catholicisme sur tous les terrains.

Comme ce double et inverse mouvement était général dans

1 Arch. mun. de Montpellier, BB, reg. des élections consulaires.

2 Délib. du Conseil de Ville du 15 juin 1619.

3 Histoire de l'Edit de Nantes, f° 358 v°.

4 Voir plus loin § m.

5 Voir p. 729, note 5.

fi II me semble, en effet, qu'on doit lui faire honneur de l'opuscule de 40 pages intitulé : Response à la harangue de Gaspard Dinet, èvesque de Mascon, prononcée devant le Roy contre les habitans de la ville de Montpellier et ceux du pats de Deam, imprimé à Orthez par Guillaume du Bois en 1617. L'ouvrage est attribuable à un provincial (Avis au Lecteur), et convient surtout à un montpelliérain. Car non seulement l'auteur cite (p. 16) la lettre de la régente à Ventadour du 4 décembre 1610, mais rapporte des détails précis, exacts sur l'affaire des Dominicains, celles du P. George, des prédicateurs capucins, invoque la conduite des catholiques à Clermont de Lodève, à Frontignan, s'attaque au P. Patornay. De Bornier, par toute sa vie à Montpellier et son rôle à Orthez, semble bien désigné pour avoir écrit ce plaidoyer anonyme.

7 « Sous l'appui de quelques autres des principaux, qui toutefois demeuroient cachez », dit le rédacteur, calviniste, de la Chronique inédite de Mauguio, publiée par A. Germain (Mémoires de la Société Archéoloçiiqve de Montpellier, lre série, t. VII, p. 16).

le Bas-Languedoc, la province réussit, le 25 janvier 1616, à faire accepter par l'assemblée générale de Grenoble le règlement particulier qu'elle souhaitait. Il y serait créé un Conseil permanent, totalement ou partiellement renouvelable tous les deux ans, formé de six députés de chacun dos trois diocèses confédérés, dont les premiers consuls en exercice de Nimes, Montpellier, Uzès, et quinze membres: ministres, gentilshommes ou autres, élus par les chefs de famille. Ce Conseil, chargé de convoquer les assemblées provinciales, exercerait dans l'intervalle de leurs réunions tout le pouvoir1. Même l'association des trois diocèses se fédéra avec des provinces voisines, sous le nom de Cercle, comprenant dès lors le Haut et le Bas-Languedoc, la Haute-Guienne, la Provence et sans doute la région des Cévennes. L'assemblée, ambulante, qui s'en tenait à Montpellier en octobre 1616, inquiéta suffisamment la Cour pour qu'elle envoyât Ventadour dans cette ville en surveiller les tendances 2.

Une fois de plus cette organisation annihilait l'initiative et les libertés municipales. Il ne faut donc pas s'étonner du conflit né entre elle et l'administration consulaire. Les exemples pourraient en être multipliés. Ces deux-ci seront caractéristiques. Dès septembre 1615, Daniel de Gallières, trésorier de France, premier consul et député de Montpellier, se plaignait à l'assemblée générale de Grenoble des calomnies qu'on faisait courir dans le Bas-Languedoc sur la façon dont il remplissait son mandat, et il réclama une enquête sur les agissements de

1 Histoire de l'Edit de Nantes etc., f°» 319 v° et 321 v°.

1 C'est ce dont témoigne une curieuse lettre de Ventadour au roi du 12 octobre 1616 : « A mon arrivée en ceste ville, qui feust hier au soir mardy, unzieme de ce mois, ou je me suis accheminé, suyvent le commandement de Vostre Magesté, sur l'occasion de l'assemblée du Cercle de cinq provinces voysines, pour y apporter ce que je puis et doibz pour le bien de son service et le repos de vos subjeetz, » etc. — « Ceux la feurent encore suyvis de tous les depputés des cinq provinces sus mentionnées... je dis mesme la haute Guyenne et la Provence, qui n'en firent pas moins que ceulx de Languedoc » (Arch. de l'Hérault, H, FF. Prêcheurs de Montpellier, pièce pap. cop.).

ses détracteurs 1. En 1617, il faudra que le pouvoir souverain en vienne à dessaisir, dans toutes les affaires où les consuls sont partie, le Présidial de Montpellier, dont le personnel, on en va voir un exemple aussi en Jacques de Manse, avait, par son renouvellement depuis peu d'années, évolué vers le protestantisme. La mesure est prise sur les représentations des consuls, expliquent les lettres-patentes, car, a despuis quelque tamps y ayant eu plusieurs émotions suscitées en icelle ville par le moyen d'une faction qui s'y estoit introduite, appellée les Catherinotz, ilz se seroint, selon le debvoir de leurs charges et pour l'antiere affection qu'ilz ont au bien de nre. service, reppos de lad. ville et conservation de notre authorité, et pour empêcher les deshordres qui en pourroint arriver par telles factions et rebellions, oppozés en tout ce qu'ilz auroint peu ausd. factions et rezister contre les auteurs et coulpables d'icelles, et d'aultant qu'au nombre d'iceulx il s'y trouve dos officiers du siège présidial de nre. dicte ville de Montper » 2.

Ce sont ces « émotions» et les mesures catholiques qui en furent autant le prétexte que le motif, dont il faut faire le récit.

On a vu déjà combien l'opinion fut passionnée par la réforme des Dominicains et comment une faction dite des Gatherinots, parce qu'elle s'assemblait dans les ruines du couvent Sainte- Catherine, l'empêchait particulièrement. Les religieux de l'observance primitive n'étaient pas encore installés que, vers la fin de ce même été 1616, une autre affaire rendit le peuple de Montpellier « tout chaud et tout bouillant » 3. Il convient, pour comprendre cette nervosité, de tenir compte soit de l'état général du royaume, soit des souvenirs d'histoire locale.

1 Procès-verbal de l'assemblée générale protestante de Grenoble, au 17 septembre 1615.

2 Lettres du 9 novembre 1617 (Arch. de l'Hérault, D, Université de Droit, pap. cop.).

3 Lettre de Ventadour au roi du 12 septembre 1616 (Histoire de Languedoc, t. XII, c. 1654).

Si avantageuse qu'elle eût été aux Princes et aux protestants, la récente paix de Loudun avait plutôt servi pour eux tous d'amorce à de nouveaux troubles. L'agitation contre la reine-mère et son favori, le maréchal d'Ancre, faisait sentir son contrecoup dans la province. A Montpellier tous restaient défiants et excités. Or on n'aura pas oublié le rôle joué dans l'histoire militaire de la ville par le lieu, voisin, de Lattes, voie maritime pour elle de ravitaillement ou d'attaque. Sans remonter à la révolte de 1141 L les sièges de 1562 2 et 1577 3 étaient, pour beaucoup de gens, choses vécues. Mais la vieille politique féodale puis communale avait été naguère abandonnée : Lattes ne suivait plus les destins de Montpellier et l'on peut croire que c'avait été là un coup habile, une revanche du gouverneur de Languedoc, Damville, favorisé par les circonstances.

L'aliénation du domaine royal avait, en effet, permis à François de Gaudete des Ursières 4 d'acquérir la seigneurie de Lattes; puis il l'avait cédée à Henri Ier de Montmorency. En mariant sa fille Charlotte au bâtard de Charles IX, Damville la lui avait donnée en dot. Le Connétable, après lui sa fille et son gendre, comtesse et comte d'Auvergne, en avaient nommé châtelain un certain Pons Richard, simple titre, semble-t-il, vu l'état présent « dud. Chasteau, qui n'est, a bien parler, qu'une tour, ainsi que chacun scait », l'enceinte de cette Tour « n'ayant servi a autre usage qu'a renfermer, de l'auctorité des Consulz dud. lieu de Lates, le bestail qui estoit prins en degast ». Bien que Richard, receveur du taillon, en résidence à Montpellier, détînt la clef de la Tour, les consuls de Lattes se prétendaient toujours en possession du droit de garde à eux concédé par privilège de Guillem VIII, seigneur de Montpellier et Lattes aux XIP-XIIP siècles. Cette année-là, les consuls étaient le protestant Jacques de Manse, lieutenant au

' Le Petit Thalamus de Montpellier, éd. de 1840, p. 329. - Voir pp. 252 et suivantes.

3 Voir pp. 420 et suivantes.

4 Arch. de l'Hérault, G, not. du Clergé : Pierre de Nemause, reg. 39, f° 173, 10 janvier 1562 (n. st.)

?3i LA RÉFORME A MONTPELLIER

Présidial, mais ici à titre de seigneur de Cocon, et Midon Gounel 1, catholique 2.

En ce temps de troubles, où justement le comte d'Auvergne venait d'être libéré de sa longue captivité, et où bientôt, par la côte méditerranéenne voisine, arriveront positivement des armes et des munitions de Hollande destinées aux protestants, quelles rumeurs couraient, quels desseins se préparaient? Je n'ai pu le déterminer encore. Toujours est-il que des catholiques combinèrent une entreprise sur la Tour de Lattes. C'était Antoine du Pont, seigneur de Goult et gendre d'un catholique notable de Montpellier, Orner de Gérard 3. Midon Gounel lui prêta son autorité de second consul. Tous deux, à la tète de quelques soldats, pénétrèrent par escalade dans la Tour, le matin du mercredi 31 août. Ils y réunirent les armes ôtées des mains des habitants, ce qui dénote bien l'agitation du parti contraire ; ils y amassèrent des provisions de bouche : pain, vin et eau. et se mirent en devoir de fortifier le donjon. Aussitôt procès contre eux au Présidial. certainement à l'instigation de Manse, décret de ce tribunal contre du Pont et Gounel, surtout émotion considérable des protestants montpelliérains. Elle se traduisit par une décision du Conseil de Ville envoyant une compagnie de cent vingt hommes pour assiéger la Tour.

Le dimanche suivant, Jacques de Manse exposa les faits au Conseil de Lattes, et conclut que, pour éviter le retour de pareils incidents, il convenait que la communauté rachetât la seigneurie au profit du roi, « a la charge que lad. Tour, qui ne peult servir en temps de guerre que [a] la retraicte de quelquung factieux, feust mise raz terre ». Pour arriver à ce résultat, de Manse, sur le point d'aller en Cour, offrait son

1 Sauf références spéciales, tout ce qui précède ou suit sur l'affaire de Lattes est tiré de la délibération du Conseil de ce lieu, en date du 4 septembre 1616 (Arch. mun. de Lattes, BB, reg. 3, fos 253 et suivants).

- On le voit, comme tel parrain le 12 mai 1588 (Arch. mun. de Montpellier, GG, reg. l,f°31 v°).

:i Communication de M. le vicomte de Gérard.

entremise gratuite. Il fit agréer sa proposition et il réussit: en 1618 la démolition est chose accomplie l. Mais Jacques de Manse, on le verra bientôt, trempera dans d'autres affaires, y récoltant une sévère quoique vaine condamnation.

Donc, au début de septembre 1616, les esprits à Montpellier étaient surexcités au plus haut point, lorsque, le 6, y parvint la nouvelle de l'arrestation des Princes, opérée le 1er par les ordres de Goncini. L'émotion résultant de ce dernier événement s'accrut encore par le bruit que Ghâtillon était compris dans la mesure. La nuit entière et la matinée suivante, les portes demeurèrent closes, la population en rumeur ou en alarme. Tout justement Ventadour arriva ce même jour 6 septembre, afin de faire vérifier un édit. Mais on le crut averti, et sa présence, la venue surtout de M. de Fitte, un des gens de Ghâtillon, qui démentitla nouvelle de son arrestation, enrayèrent le mouvement insurrectionnel 2. De nouvelles avanies à l'égard des Gapucins, dont la populace alla renverser une croix de bois érigée sur l'emplacement qui leur avait d'abord été destiné 3, et l'expulsion mouvementée des Jacobins non réformés sont de la même époque. Je ne reviendrai sur la dernière scène que pour y ajouter un fait à la fois odieux et significatif : Jean Nouaillac, ce chef reconnu des Gatherinots4, qui, cordonnier de son état mais alors geôlier des prisons du Présidial 5, tira à bout portant sur Barthélémy de Planque, obéissait vraisemblablement bien moins à une exaltation confessionnelle qu'au profit net de se débarrasser d'un créancier G ou peut-être de conserver un fermage avantageux 7. Son acte constituait donc un crime de droit commun, que punit fort justement la Ghambre de l'Edit par la peine capi-

1 Délib. du Conseil de Ville du 1-4 mars 1618.

- Voir p. 732, note 3.

3 et 4 Gariel, Epilome rerum etc., p. 24.

5 Chronique inédite de Mauguio, \>. 16.

fi Contrat du 14 janvier 1(311 (Min. d'Ant. Comte, étude Cornier, reg. de l.'.ll,f° 32 v).

7 Celui du clos des Dominicains aux faubourgs, à lui consenti par les non-réformés (Voir p. 677, note 5).

taie, suivie de l'exposition de sa tête sur la porte de Lattes i. Quant à la victime, réchappée heureusement, elle perdit encore ses biens, pillés dans l'assaut de sa maison par les complices de Nouaillac 2.

Le succès, judiciairement parlant, remporté dans l'affaire des Dominicains encouragea-t-il Pierre de Fenouillet à introduire de nouveau les jésuites comme prédicateurs, et même à leur procurer un établissement? Depuis quelques années à Montpellier on ne les avait plus vus, et néanmoins il avait été beaucoup question d'eux. Même il semble que ce soit en vue de leur appel définitif que l'évêque ait poussé chacun de ses avantages sur le terrain scolaire. Après les lettres-patentes de mai 1010, les protestants s'émurent autant de leur venue possible que de l'installation des Capucins, et Marie de Médicis, qui s'excusait d'avoir établi ceux-ci, rassura les huguenots sur ses intentions quant h, ceux-Là. Cette lettre du 4 décembre 1010, où elle donne sa parole de régente, ce fut un gage : le destinataire, Ventadour, dans un but d'apaisement, l'avait non-seulement montrée mais livrée; le président Bocaud la gardait en original ; le greffier consulaire la transcrivit dans le fameux registre municipal, charte de l'Edit de Nantes 3. A chaque occasion les protestants en brandissaient les termes. Et ils les développaient, les spécifiaient selon leurs désirs ou leurs craintes. Installer collège, séminaire, maison d'habitation, prêcher, enseigner, confesser, séjourner : voilà tout ce qu'ils prétendaient interdire, dans les villes de sûreté, aux jésuites, et qui forma l'objet du Line article de l'assemblée de Saumur, répondu le 23 juillet 1011 ; d'une délibération, le 24 décembre 1011, de l'assemblée provinciale de Sommières ; du vne des articles présentés le 11 février 1012 par le Bas- Languedoc et répondus le 17 avril suivant 4. D'abord la Cour

1 Chronique inédite de Mauguio, p. 16. — Supplique de Planque en 1648 (Arcli. de l'Hérault, II, FF. Prêcheurs de Montpellier.

2 Supplique de Planque en 1648 (Voir note précédente). a Histoire de l'Edit de Nantes jusqu'en 1622, f° 107.

4 Ibid., f°s 180 v°, 192, 236 v°.

LA RÉFORME CAIIlOI.fQUÉ 737

s'était montrée évasive, puis elle avait cédé quant a L'avenir; et c'est ce qui pour le moment faisait la force légale des protestants.

Mais Pierre de Fenouillet rouvrit la querelle quand il eut, par l'arrêt excessif de 1613, triomphé si absolument quant à toutes les écoles. Et son projet transperçait aussitôt sinon en public l, du moins dans un très curieux document privé, le testament, en date du 2 novembre 1613, d'une vaillante femme, tranchons le mot, d'une héroïne, qui avait donné deux de ses fils à la Compagnie de Jésus. Françoise de Géselly, cette Montpelliéraine immortalisée par sa belle défense de Leucate et l'affreux sacrifice qu'elle lui coûta, stipule une rente « au prolict du collège des révérants pères jesuistes. dudit Avignon, et jusques a ce que dans la ville de Montpellier il y aye un collège estably desdits jesuistes » -. Mais les protestants veillaient. A l'assemblée générale de La Rochelle, on délibéra, le 16 mars 1616, de tenir la main à l'observation des articles relatifs aux jésuites. Ceci n'était pas pour faire reculer Fenouillet. L'année même, le dessein étant arrêté depuis le mois de juin au moins :i, il engageait pour l'avent et le carême prochains (1616-1617) un des meilleurs sujets de la Compagnie de Jésus, le P. Jacques George duManay, spécialement adonné à la prédication 4 et dont l'éloquence a été chantée par un poète, son frère en religion 5.

Au fond, la paix devait-elle y perdre? Il est permis de penser le contraire. La chaire de la cathédrale Notre-Dame

1 11 semble bien que le fait d'aller à Toulouse chercher un prédicateur (Reg. de compt. du Chap. cathédral de 1(313, au 13 décembre), se rapporte à la même pensée en faveur des jésuites.

- Ce document a été publié par le P. Paul Dudon, Etablissement, des Jésuites à Montpellier [Mélanges de littérature et d'histoire religieuses ; Paris, Picard, 1899, t. II, p. 255).

3 tëpoque où l'on réparait la maison du prédicateur, inutile depuis que les Capucins remplissaient cette fonction (Délib. du Chap. cathédral du 20 juin 1616. Cf. reg. de compt. de 1610, au 12 septembre .

4 Paul Dudon, Op. cit., p. 243.

5 G. Jonini, Epigrammata etc. ; Lugduni, 1634, p. 197.

Soc. Arch. de Montpellier. 47

était alors occupée par « un docte capuchin » 1, mais audacieux de langage. Non-seulement l'accusation en est portée contre lui comme à l'égard de son successeur, mais il est resté trace d'une information sur ses propos, où cinq jeunes gens, dont l'un catholique, vinrent témoigner qu'il illustrait ses exhortations à ne point souffrir l'hérésie de l'exemple d'Henri Ier, roi de France, assurant que, si l'un de ses fils était hérétique, il donnerait à l'autre avis et pouvoir de tuer son frère ~. Le nouveau capucin qui, à défaut du P. George, succéda à ce prédicateur plutôt compromis, fut accusé du même manque de modération. Les huguenots lui reprochaient des effets oratoires fort dramatiques dans le genre de celui-ci. Au cours d'un sermon, il cria soudain : « Aux armes, hons catholiques, aux armes! Nous avons eu Donnes nouvelles delà Cour : le Roy dresse une grande armée ». En ce temps d'alertes continuelles, on pense si l'auditoire était en haleine. Et le capucin d'en profiter pour une application toute mystique de sa claironnante apostrophe 3. Quoi que prétendissent donc les protestants cherchant au dehors des exemples /j, les jésuites à Montpellier s'étaient avérés autrement prudents et discrets. Mais ce qu'eussent toléré peut-être les consuls, le parti des Gatherinots, qui leur faisait la loi, ne le permit point ; et, dans ses assemblées tumultueuses des 10 et 11 octobre 1616, il jura de ne jamais laisser venir ces religieux 5. Mille ou douze cents hommes allèrent donc sommer les consuls d'empêcher le P. George, prédicateur, et de chasser les Jacobins réformés. Or, toujours par hasard, mais bien à point, Yentadour arriva le 11 au soir à Montpellier, venant, sur l'ordre du roi, surveiller l'assemblée et les agissements du Cercle, comme il a été déjà

1 Lettre de Ventadour au roi du 12 octobre 1616 (Arch. de l'Hérault, II Capucins de Montpellier).

- Informations du 17 octobre 1616 (Arch. mun. de Montpellier, FF, procès pour le rétablissement des Dominicains).

3 Response à la harangue de Gaspard Dinet etc., p. 26.

< Ibid., p. 22.

5 Chronique inédite de Mauguio, p. 16.

LA RÉFORME CATttOLÏOUË 739

dit. Il fut, au débotté, accablé de réclamations. Quant aux Dominicains, on a vu aussi comment il les abrita à l'Observance '. Touchant le jésuite, il en référa au roi, car, de cette date (12 octobre) à celle de l'Avent (27 novembre) , on pouvait obtenir une décision -. Celle qui fut prise parait indiquée par le fait qu'un chanoine alla d'avance chercher le P. George à Avignon 3. Mais il fallut aussi l'y ramener4, ce qui fit l'objet d'une poursuite du prélat au Grand-Conseil et d'un arrêt favorable de celui-ci 5. En conséquence, Pierre de Fenouillet voulut rappeler son prédicateur pour le carême 1617, qui s'ouvrait le 8 février, et, prévoyant l'opposition, le couvrir, au besoin, de son corps. Il alla hors la ville le prendre dans son propre carrosse. A la porte, ce dernier fut arrêté, visité, et le jésuite refusé. L'évêque déclara qu'il n'entendait point se séparer de son compagnon, et qu'ensemble ils entreraient. A tous deux on ferma la porte 6.

L'affront personnel s'ajoutait à la question de principe. Le prélat fit de l'exécution du premier arrêt sur la prédication et de la poursuite du procès sur l'établissement son affaire personnelle. Chapitre et clergé l'aidant de leurs subventions et de leur action 7. Pour les consuls, assignés, ils firent défaut : c'était, estimaient-ils, affaire d'intérêt général et comme telle à défendre par l'organe des députés-généraux 8. Ainsi 'que

1 Voir pp. 709 et 710.

2 Voir p. 738, note 1.

3 Délib. du Chap. cathédral du 7 novembre 1610.

4 Délib. du Chap. cathédral du 2 janvier 1017.

5 Délib. du Chap. cathédral du 20 février 1017.

fi Paul Dudon, Op. cil., p. 2lM, d'après le récit de Cordara. La véracité du récit est confirmée par les mentions de frais relatifs aux voyages du P. George, amené une fois par le chanoine Denyot, raccompagné deux fois : l'une par Comte, avocat ; l'autre par le chanoine Langlois (Reg. de compt. du Chap. cathédral de 1010, aux 7 et 15 janvier 1017, et de 1017, au 22 février).

7 Délib. du Chap. cathédral du 20 février 1017. — Le grand-archidiacre alla à la Cour (Reg. de compt. du Chap. cathédral de 1(510, au 9 mars 1617).

8 Délib. du Conseil de Ville des 20 mars et 15 août 1017.

pour les Dominicains et dans le même livre l'opinion publique par tout le royaume fut saisie. L'auteur de la Response à la harangue de Gaspard Dinet 1 écrivait : « Quanta ces célèbres prédicateurs que vous n'avez osé nommer, nous l'avouons ingenuement, nous n'avons pas voulu les recevoir r> - ; et un vieux ferment de rancune au souvenir des succès montpelliérains du P. Léonard Patornay le lui faisait prendre à partie sur sa conduite à Annonay 3.

A ces arguments de polémiste les cbefs secrets de la cabale populaire joignaient l'action violente de leurs troupes. Tous les dimanches, les compagnies de sixains affectaient devant l'église Notre-Dame de tirer des coups d'arquebuse, de battre du tambour'1. Surtout une nouvelle émeute se produisit le 10 août 1617 avec des mouvements consécutifs. On l'appelle de Malordy. bien que le personnage en ait été le motif plutôt que l'auteur, et les chroniqueurs n'ont raconté qu'incomplètement l'affaire 5. Mais les documents vont l'éclairer à fond.

La famille Malordy était établie à Pomérols ° et Florensac, où elle existe encore, fort honorablement connue. Elit1 a formé deux branches. Dans la dernière localité vivaient deux frères du prénom de Jean, suivant tous deux la profession des armes. Comme d'autres calvinistes de la région, lors de la guerre du duc de Savoie contre l'Espagne, ils s'étaient embauchés au service du premier et y avaient récolté une condamnation : le capitaine à la peine de mort, l'autre à celle des galères. Ceci nepouvait viserquedescrimes de droit commun. Le capitaine Malordy néanmoins prétendit bénéficier de l'amnistie accordée aux faits de guerre". Il avait pour cela plusieurs

1 Voir p. 730, note (5.

- Response etc., p. 21.

a Ibid., p. 22.

4 Délit», du Chap. cathédral du 10 avril 1017.

5 Chronique inédite de Mauguio, p. 10. — Gariel, Epitome rerum etc., p. 24.

6 l'n Jean Malordy, notaire à Pomérols, est mentionné le 28 février IÔ06 (Min. d'Ant. Comte, étude Cornier, reg. de 1000, f° L95).

7 Réquisition «lu 2ô septembre 1015 (Annexes de Samuel Vidal, étude Blai.i, vol. de 1014, f° 173)".

motifs. Carie prince deCondé, ligué avec la reine-mère, faisait alors appel aux protestants du royaume, et Joachim de Mazerand avait reçu de lui commission, le 3 septembre 1(315, de ramasser des troupes dans la région. Mazerand s'adressa ta ses parents, a ses amis, les convoquant ci sa métairie du Pré- Grossier, au terroir de Gignac. Dès lors on comprend l'intérêt du capitaine Malordy à faire liquider son passé. Or il arriva qu'au sortir de la réunion, où les têtes s'étaient exaltées sans doute, ils tombèrent sur un inoffensif marchand de Carcassonne, du nom de Hauterive L « Jlz le scavoient leur estre mal affectionné », assurèrent-ils. Sous ce prétexte et celui que Montmorency avait à Montagnac une compagnie de gens d'armes « résolus a les charger », craignant enfin que le marchand n'allât donner avis de leur route, ces futurs héros jugèrent bon de l'emmener de force avec eux aussi loin que leur sécurité personnelle leur parut l'exiger. Mais cette façon de régler ses actes sur des conjectures et appréciations ne fut du goût ni de la victime, qui les dénonça, ni des juges, qui gratifièrent Malordy d'une nouvelle condamnation à mort par contumace. Le décret de prise de corps également décerné contre Mazerand et la précaution par lui prise de se faire couvrir, le 14 janvier 1616, par l'assemblée générale de Nimes, nous révèlent l'odyssée- du premier personnage, sorte de condottiere, ainsi compromis, antérieurement aux troubles montpelliérains, en des aventures fort peu honorables.

11 ne faut donc pas s'étonner que le parti violent, démuni de l'agitateur Nouaillac 3, ait songé à Malordy, l'ait recruté et si ardemment défendu. Car, ce contumax ayant été, le 14 août 1017, arrête et mis à la geôle ordinaire, contiguë à l'Hotel-de- Ville, par le lieutenant du prévôt du diocèse, ce dernier somma les consuls de lui prêter main-forte pour conduire son prisonnier a Castres. 11 n'y avait guère moyen de se dérober à une

1 Le ms. porte : Hauteribe, l'orme populaire. - Histoire de l'Ed'il de Nantes jusqu'en 1622, f° 316. 3 Poursuivi dès le 30 mais 1617 (Arcli. du Parlement de Toulouse, Chambre de l'Kdii, arrêts criminels, reg. 27).

réquisition fondée sur l'autorité même de la Chambre del'Edit. Les consuls ordonnèrent aux capitaines des sixains de fournir quelques hommes pour aller jusqu'à deux ou trois lieues hors la ville. Les soldats commandés refusèrent de marcher. Dans la population, certains murmuraient. Afin de ne mécontenter personne, Pierre de Combes de Montagu, seigneur de Combas et premier consul, en référa à la Chambre de Castres.

Mais, sur ces entrefaites, le soir du 16 août, ayant appris qu'un attroupement armé se formait, ce magistrat manda en toute hâte ses collègues à l'Hôtel-de-Ville. La bande y arriva à sept heures du soir. Vainement, sortant sur la place, les consuls tentèrent de la faire disperser. Eux-mêmes furent pris à partie. De Combas reçut un fort coup de pierre à la jambe, le consul Michel de Laval fut insulté l. Ces forcenés les traitaient d ' escmnbarlats 2, mot pittoresque 3 de l'idiome local, signifiant ceux qui sont des deux partis ou juste -milieu. Il resta dès lors aux protestants modérés, les autres s'appelant les zélés 4. Les consuls ainsi molestés, « excédez en leurs personnes » , s'enfermèrent à l'Hôtel-de-Ville et la populace, arguant de ce que Malordy devait bénéficier de la paix de Loudun, le tira de prison. Tout ce que tirent les magistrats fut de verbaliser, dénoncer le fait à Castres, informer Ventadour, se mettre à couvert auprès du roi 5 et faire dessaisir le Présidial en tous leurs procès 6. Cette dernière mesure, on va le voir, s'imposait.

La Chambre de l'Edit ne fut pas dupe des consuls: les émeutes de 1616 non réprimées avaient engendré celle de 1617, dont les auteurs se dérobaient, grâce à la tacite com-

1 Délib. du Conseil de Ville du 17 août 1017.

5 On trouve aussi la forme scarlambat (Gariel, Epitome, p. 84 ; Le Harlan, passim). La première ^escambarlat) est plus logique par son étymologie (Voir note suivante).

3 Littéralement : qui a les jambes écartées.

* (iariel, Epitome verum etc., p. 50.

s Délib. du Conseil de Ville des 15 et 28 août 1617. — Arrêt du 23 août 1617 [Chron. et Dur., p. 444).

B Voir p. 71:52.

plaisance du pouvoir municipal. (Test donc à lui qu'elle s'en prit : par son arrêt du 23 août 1617 l, elle prescrivit aux consuls de faire incarcérer Malordy et de dénoncer tous les coupables, à peine de privation de leurs charges et d'amende. Voilà pourquoi une autre, émeute se produisit le 27 août sous les fenêtres de M. de Combas, premier consul. Plusieurs personnes de sa suite y furent blessées. 11 fut contraint de demander une garde autour de sa personne -. Mais les vrais coupables, tant ceux du parti des Catherinots que les fauteurs des émeutes récentes, furent dénoncés, d'où s'ensuivirent des procès criminels à la Chambre de l'Edit. Le châtiment réel n'atteignit pourtant qu'un seul d'entre eux , ce Nouaillac déjà poursuivi, et qui fut, à suite de la condamnation capitale du 25 octobre 1017, supplicié à Castres, avec exposition de sa tète à Montpellier :<. La faite et des influences à la Cour dérobèrent les autres à la justice, pourtant non suspecte, de la Chambre mi-partie.

Le premier de tous était le conseiller d'Aimeric. Décrété le 19 septembre 1617 de prise de corps et jusque-là de suspension de sa charge 4, il fut incarcéré, puisqu'en janvier suivant on refusait son élargissement 5. Mais l'absence de preuves suffisantes a dû arrêter la procédure à son égard et il bénéficiera de l'amnistie.

Jacques de Manse, ce seigneur de Cocon dont il a été parlé à propos de l'affaire de la Tour de Lattes, et qui était aussi lieutenant particulier au Présidial, s'était compromis dans les agissements des Catherinots. Il ne fut pourtant l'objet d'un procès-verbal de Combas que le 3 octobre 1617, d'une enquête que le 12, et le lendemain fut lancé contre lui un décret de

1 Chroniques cl Documents, p. 444.

- Délib. du Conseil de Ville «lu 28 août 1017.

3 Décrel d'ajournement du 30 mars 1017 (Arch. du Pari, de Toulouse, Chambre do l'Edit, arrêts criminels, reg. 27;. — Décret de prise de corps du 23 août 1017 (Chron. et Doc, p. 447).

* Chroniques et Documents, p. 440.

5 Arch. du Pari, de Toulouse, Chambre do l'Edit, arrêts criminels, reg. 2'.», aux 10 el 17 janvier 1618,

T'i'» LA RÉFORME A MONTPELLIER

prise de corps l, qui ne l'atteignit point. Entre temps, Châtillon agissait auprès du gouvernement royal, obtenant un arrêt du Conseil prive du 7 novembre2, confirmé par des lettres du grand-sceau du 9, par lesquelles « Sa Majesté n'entend ny ne veult estre faicte aucune recherche ny poursuite contre les habitans dud Montpellier qui se sont trouvés en la sédition et soublevation faicte en lad. ville, au mois d'octobre mil six cens seifze, par certaine faction appelée des Catherinots, aultres toutesfois que les auiheurs de lad. faction et ses officiers qui se trouveront coupables d'icellc » :i. Le président protestant de la Chambre de l'Edit, des Vignolles, s'était déjà empressé d'obtenir des provisions pour défendre à son propre Corps d'instruire le procès 4. Mais la Chambre, tout en enregistrant l'abolition le 29 décembre 1617, en excepta le lendemain de Manse et quelques complices, tous convaincus des « cas et crismes de sédition, rébellion, force publicque et leze Magesté », les condamna par contumace à l'exposition au pilori, après quoi de Manse aurait la tète tranchée; les autres seraient : Del m as dit le boursier, Maisselle jeune, cardeur, Roche de Saint-Hippolyte écartelés ; le maçon Grezes et Feynes surnommé Feyhette rompus et roués. Cet arrêt capital était rendu sur défaut, pourtant exécutoire en effigie 5. Même dans ces conditions, la peine fut jugée intolérable, et tout fut essayé pour l'épargner en ce qui concernait Jacques de Manse tout au moins. Les consuls prétendirent n'avoir reçu les arrêts de Castres que le 14 janvier 1018 et le lendemain celui du Conseil privé, contradictoire. Ils excipaient de celui-ci pour surseoir1'1. Aussitôt la Chambre de l'Edit de les presser par un nouvel arrêt du 19, exécuté enfin le 29. Sur quoi, menaces

1 Arch. du Pari de Toulouse, Chambre de l'Edit, arrêts criminels, reg. 28. - Délib. du Conseil de Ville des 21 novembre 1617 et 15 janvier 1018. :î Arrêl du 30 décembre 1617 (Arch. du Pari, de Toulouse, Chambre de l'Edit, arrêts criminels, reg. 28).

i Délib. du Conseil de Ville du 23 novembre 1617. 5 Voir note 3.

,; Délib. du Conseil de Ville du 15 janvier 1618.

delà famille de Manse ' et mouvement réprobatif de l'opinion publique, jugeant la « chose alors déplorable » -.

Ce qui l'était surtout, c'était l'incohérence régnante tant au point de vue judiciaire qu'administratif, iivec la Cour ordinaire combattue par le Présidial , le Présidial dessaisi au profit de la Chambre de l'Edit, la Chambre de l'Edit désavouée, annihilée par le Conseil privé ; avec des consuls bafoués et suspects sur place pour leur modérantisme, et Chàtillon cou vrant de loin les émeutiers. Si l'on y ajoute le conflit aigu entre catholiques et protestants pour les affaires, soit au Parlement de Toulouse, soit aux Conseils d'Etat et privé, des Jacobins réformés et non réformés, des jésuites à propos de la prédication et de rétablissement, celles-ci solutionnées en théorie seulement, des Cordeliers contre les usurpateurs de leurs biens, de l'évêque contre les consuls à propos du Collège, d'une partie de l'Université de Droit contre l'évêque pour la chaire vacante de Pacius 3, sans parler des démêlés personnels de d'Aimeric avec les Cordeliers, de Bornier avec les Collégiés de Sainte-Anne, on se figurera, — peut-être avec la peine extrême qu'a eue l'historien à démêler les fils d'un tel echeveau, — à quel degré d'exaspération, mais aussi de lassitude en étaient les esprits à Montpellier. Tous ne pouvaient plus que désirer et négocier une paix générale. Ces tractations ont laissé de curieuses traces.

1 Délib. du Conseil de Ville du 31 janvier 1G18.

- Chronique inédite de Mauguio, p. 1(5. — Il y avait eu aussi quelques autres compromis dans les troubles : Pierre de Buzens, Pierre Baudoin et Poulaillon (Arch. du Pari, de Toulouse, Chambre de l'Edit, arrêts criminels, reg. 27, au 30 mars 1617) ; Taschy, Fabre, Tubert, Borne et Leyrisse (Chron. et Doc, p. 447) ; Triballe (Délib. du Conseil de Ville du 18 octobre 1617); David Gibert, Çaffarel (Délit), du Conseil de Ville du 15 janvier 1618). Quant à Ferrand, nomme aussi (Uélib. du Conseil de Ville du 18 octobre 1617), c'était un étudiant coupable d'avoir rançonné, sous prétexte de bienvenue, de jeunes gentilshommes allemands protestants (Arch. du Pari, de Toulouse, Chambre de l'Edit, arrêts criminels, reg. 28, aux 5, 17, 30 octobre, 7 novembre et 14 décembre 1617).

3 Parti aux vacances de 1616 (L. Guiraud, Julius Pacius en Languedoc, dans Mémoires de la Sqc, ArcJicol. de Montpellier, 2e série, t. IV, p. 320).

7i6. LA RÉFORME A MONTPELLIER

Le ministre Suffren, député alors à la Cour par le Conseil de la province, et qui présenta pour cela une note de 1260 livres, Chàtillon, en sa qualité de gouverneur, les députés-généraux, tous s'y employèrent, et voici à quoi leurs efforts aboutirent. Les habitants de Montpellier obtenaient une abolition générale portant sur les assemblées des Catherinots et l'émeute Malordy. En échange, l'entrée serait permise aux Jacobins réformés et aux jésuites. De cet accord les Cordeliers payaient le prix par l'impunité assurée à leurs déprédateurs de 1562. Cela était, si ancien et depuis on avait vu tant d'autres excès ! Sur ces bases les arrêts et lettres furent préparés: l'abolition en janvier, la sentence des Cordeliers le 15 février 1618.

Afin de poursuivre l'enregistrement du premier document, la Ville envoya des députés à Castres. Ils en revinrent fort déçus, et ceci dénote la mentalité, le secret dessein de l'administration locale. Avant l'enregistrement, la Chambre de l'Edit exigeait qu'on laissât entrer les Dominicains réformés et les jésuites. A ce prix, l'amnistie obtenue par Suffren parut trop chèrement achetée. On résolut d'en poursuivre une autre sans ces restrictions. Claude de Saint-Ravy, premier consul de. 1618, d Aimeric, l'avocat Ducros s'en chargèrent, sans aboutir complètement. 11 fallut encore transiger. Cette fois donc les Dominicains passèrent et les jésuites tirent les frais de l'accord. Tout plutôt qu'eux. L'abolition, à laquelle « pour certaines considérations », — maintenant bien expliquées, — les négociateurs, aidés du président des Vignolles, avaient fait mettre la date de la première, revint à Castres. Là on voulait en rétablir les conditions primitives. Des Vignolles emporta le vote de ses collègues. L'arrêt de vérification fut rendu le 23 octobre 1618 l. L'historique en est vraiment suggestif et montre qu'il est bon, quand on le peut, de ne point s'en tenir aux actes officiels tout seuls.

Comme corollaire à ces arrangements, le président de Bor-

1 Chroniques et Documents, p. 148. — Pour les tractations, voir délib. du Conseil de Ville des 2 mars, 24 mars (en brouillard), 25 septembre et 29 octobre 1618.

nier fit. avec une petite indemnité, renoncer les Collégiés de Sainte-Anne à leur terrain et par suite ci relever l'église l, et d'Aimeric, en menaçant les Gordeliers de les faire chasser de la ville, continua de jouir du jardin de la Petite-Observance2. Quant à l'ëvêque, étranger aux tractations que je viens de rapporter et armé du précédent du 10 novembre 1617 pour une autre ville de sûreté :i, il n'était pas homme à renoncer aux jésuites ni à un dessein arrêté chez lui depuis plusieurs années et que les circonstances paraissaient servir, en dépil de tout 4. C'était de reconstituer l'enseignement théologique. Aussitôt après les lettres de 1613, il s'était livré sinon à un essai, au moins à une démonstration, en appelant soutenir sa thèse de doctorat sur des sujets la plupart de controverse, pendant trois jours, un augustin du couvent de Béziers. Les ministres n'y allèrent point ; néanmoins ils envoyèrent leurs écoliers. La collation des insignes du doctorat eut lieu avec solennité dans l'église Notre-Dame des Tables 5, de tout temps désignée pour ce genre de cérémonie, et il se peut qu'un jésuite y ait présidé6. Fenouillet méditait donc de restaurer l'enseignement théologique et de le confier aussi bien que celui des humanités cà la Compagnie de Jésus : les mots de

1 Transaction du 7 septembre 1619, rappelée dans celle du 2 juillet 1664 (Dossier de la famille Magnol).

2 Réquisition pour les Cordeliers du 20 août 1623 (Arch. de l'Hérault, H, Cordeliers de l'Observance).

3 Arrêt mentionné dans celui du 22 septembre 101!) Arch. du Parlement de Toulouse, reg. 391, f° 135).

4 Le Présidial, par son renouvellement, était alors en majorité protestant. Aussi, en exécution des articles arrêtés en janvier 1616 entre le prince de Condé et l'assemblée de Nimes (Histoire de l'Edit de Nantes jusqu'en 1622, f° 314 v°j, afin d'empêcher l'application îles décrets du Concile de Trente, ce corps prétendit défendre lapublicationd'un monitoiredu primai de Xarbonne, et pour cela, le dimanche 17 juin, fit grand scandale à N.-D. des Tables (Délib. du Chap. cathédral du 18 juin 1618).

5 Gariel, Epilome rerum etc., p. 17.

6 Dans le second semestre de 1613, on alla chercher un prédicateur à Toulouse (Reg. de compt. du Chap. cathédral de 1613, au 13 décembre^. Or depuis 1609 il n'y en avait plus d'attitré,

séminaire, de collège qui reviennent toujours dans les articles des protestants, l'indiquent et, cà l'égal, les craintes publiquement formulées par un ministre L Or, à cette heure précisément, l'Académie protestante disparaissait de Montpellier et l'évêque devenait au Collège le maître légal. Carrément il fit appel à des jésuites pour une soutenance de thèse théologique.

De cette tentative intéressante et totalement ignorée, il est resté des traces plutôt que des détails. Elles suffisent à situer le fait. C'était au mois d'août 1618. Des jésuites, au moins deux, dont l'un a pu être le P. Barthélémy Benezit ou le P. Antoine Benoit -, vinrent d'Avignon. Ils logèrent à l'Observance, puis à la Canourgue, enfin, vraisemblablement à suite d'expulsion, du 23 au 29 k cette hôtellerie du Griffon-d'Or, au faubourg de la Saunerie, qui avait abrité déjà les Dominicains réformés, et où les chanoines venaient les visiter, diner en leur compagnie, un certain « mesire Vederit » demeurer avec eux 3, d'où enfin on les reconduisit à Avignon aux frais du Chapitre, ainsi que l'évêque l'avait recommandé k. Or ce Père jésuite n'avait point fait le voyage évidemment pour le seul plaisir d'admirer le Jardin des Simples deBicher de Belleval, qu'on le mena visiter le 12 août 5, et je pense qu'il faut établir une corrélation d'effet à cause et non pas uniquement une

1 Voir v- ni.

- Devant les variantes d'orthographe (Voir notes 3 et 5) M. l'abbé Ernest-M. Rivière me signale l'existence tant du premier, étudiant en philosophie à Toulouse en 1617-1618, professeur de sixième à Billom en 1618-1619, que celle du second, qui en 1617 se rendit de la province de Toulouse à Lyon, afin d'y achever ses études. Ni l'un ni l'autre en 1618 n'étaient encore prêtres.

3 Délibération portant mandement du Chapitre cathédral du 15 septembre 1618. — Compte original de Jausserand, hôte du Gritfon-d'Or, « pour despance faicte a son lodgis par les Pères Jesuistes », mentionnant « le père Bénit » (Pièces de comptabilité du Chap. cathédral de 1618. Cf. registre, au 18 septembre).

4 Compte d'Kngarran, chanoine, vérifié le 8 octobre 1618 ilbid.)

5 Le compte de Grasset, syndic pour l'année 1618, porte : << pour avoir monstre ledict Jardin des Simples au P. Benzy, jesuiste, et autres » (Ibid).

coïncidence de dates entre sa venue et la thèse soutenue par un écolier du nom de Grozet à Notre-Dame des Tables l, lieu traditionnel de ce genre d'exercices. 11 y en a aussi sans doute dans l'expulsion des jésuites, que rapporte Gariel ~.

Un autre rapprochement serait-il à faire avec le renouvellement des disputes ou conférences d'antan par celle dite de Gignac, parce qu'elle était née dans cette petite ville d'une sorte de gageure et d'une promesse réciproque, signée le 23 juin 1618 par quelques habitants des deux cultes, relative à leur changement de religion selon l'issue de la controverse? Je n'ai pas ici à la narrer par le détail, parce qu'elle appartient surtout à un autre lieu et à une autre époque 3. Mais, comme elle a eu d'abord pour théâtre Montpellier et pour auteurs l'évêque Fenouillet et le plus méritant des pasteurs de cette ville, Michel Le Faucheur, il est intéressant d'en noter le début comme symptomatique à la fois et de l'action intrépide, inlassable du prélat et des dernières ressources mises en œuvre par le protestantisme local dans son représentant le plus moral, le plus sincère, le plus élevé.

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