III. — Etat du protestantisme local vers
Personnel des ministres. — Michel Le Faucheur, ses vertus, son talent, son œuvre. — Tableau, selon lui, du protestantisme local : malgré la paix et le nombre, il est en décadence. — Le nom de réformé est un masque. — Causes: mariages mixtes, fréquentation des écoles catholiques, surtout mauvaises mœurs; — irrévérence au temple et froideur pour le prêche; — blasphèmes ; — vol et usure ;
1 « Plus pour faire apporter et rapporter la chaire des Pères de la Saincte Trinité a Nostre Dame pour l'action que feist Me Crozet, escollier, 10 sols » (Pièces de compt. du Chap. cathédral pour 1618 : compte du bedeau Girard du 10 septembre 1618).
9 Epitome rerum etc., p. 25. — Les souvenirs de Gariel, écrivant en 1657, l'auront trompé quant aux noms et dates. C'est l'expulsion du P. George qu'il place en 1618, quand le t'ait doit se rapporter, cette année-là, aux autres jésuites.
3 Interrompue en effet par le siège de Montpellier, la controverse reprit en 1624 (Voir Léon Gaudin, Catalogue de la BibliotJù'qae de la Ville, fonds de Languedoc, p. 236, n° 1541).
— duels; — discorde; — immoralité. — Effet produit sur les catholiques. — ■ Présages de ruine. — Remèdes proposés : instruction religieuse par le catéchisme et le prêche et non par la lecture de la Bible; mortification corporelle ; chasteté par vœu solennel. — Ainsi deux partis en présence : les modérés, allant vers la conception catholique, et les violents, résolus à tout pour défendre le protestantisme.
Une remarque qu'on aura pu faire à propos de cette opposition du protestantisme, légale ou violente, à la renaissance catholique, remplissant la période de 1610 à 1620, c'est l'effacement sur la scène publique des ministres protestants. Il y a prépondérance marquée des hommes d'action sur ceux de spéculation, des simples fidèles sur l'élément ecclésiastique. Si donc celui-ci ne joue plus chez les protestants de rôle visible, saisissable, quelle fut. du moins, son attitude dans ce conflit de jour en jour plus aigu menant à une crise inévitable? Voila ce qu'il importe de rechercher pour augurer de l'issue de celle-ci, car, enfin, si, en regard du tableau d'un clergé et d'un corps de catholiques épurés, unis et résolus à tous les sacrifices sous la ferme direction de ses évêques, nous constations un état contraire dans l'autre camp, les données du problème ne rendraient pas douteuse sa solution. C'est à une recherche loyale de l'état intérieur moral du protestantisme local que je me suis donc livré, sans y admettre, comme suspect d'intérêt ou de partialité, le moindre témoignage catholique.
La perte des registres du Consistoire de Montpellier et, pour cette période, la disparition de ceux des synodes provinciaux est certainement grande. Mais il est possible d'y suppléer avec des détails très suffisants et fort véridiques. On sait déjà que les brigues et divisions déchiraient les églises bas-languedociennes, et que celle de Montpellier avait été, pour ses menées irrégulières, blâmée par le synode national en 16121. Le personnel des pasteurs, en décembre 1620, est
1 Voir p. 715.
fixé par un rôle général1 et comprend : Pierre Rudavel2, Daniel Peyrol 3, Michel Le Faucheur. Philippe Godur et Jean Védrines. A peu près. tous sont déjà connus. Depuis leurs polémiques plutôt malheureuses avec les prédicateurs jésuites, Rudavel et Peyrol ne paraissent plus avoir rempli de rôle saillant, Védrines resta toujours obscur, Godur avait assisté cà la suppression de l'Académie où il enseigna : en somme, peu de prestige les entourait.
Sur eux tous, au contraire, Michel Le Faucheur tranche incontestablement. C'est un homme de talent, de foi, de mérite. Par ses origines genevoises'1, par sa réception au ministère dans le Vivarais 5, par son service à Dijon, à Annonay, ses missions à Gharenton, c'est-à-dire Paris 6, il reste étranger aux passions ou mesquineries, aux attaches et influences locales. Le zèle religieux l'anime seul. C'est une très belle âme. Les circonstances et sa vertu en firent aussi un être d'abnégation, de dévouement. Car, ayant perdu son père, il resta le soutien de sa mère, le tuteur de ses cadets, frères ou sœur. Il défendit leurs intérêts par des voyages pénibles en Suisse7, dut y soutenir des procès longs et coûteux.
1 Aymon, t. II, p. 229.
5 Aymon imprime : Rudaud.
3 Aymon imprime : Perot.
4 Sur Michel Le Faucheur, voir : Bulletin S. P. F., t. XVI, p. -122; Aymon, t. II, p. 526; Paul Cabanac, Un prédicateur protestant au XVIIe siècle, Michel Le Faucheur ( l.")8o-1657 ). Mais il y a plus d'une erreur dans ces ouvrages. — Michel était né à Genève, vers 1585, de noble Michel Le Faucheur et de Suzanne Lavisé (Contrat de mariage de sa sœur Suzanne, le 23 juillet 1618. aux min. de Jean Roussel, étude Blain, reg. de 1618, f° 463).
s Bulletin S. P. F., t. XVI, p. -122.
6 Ibidem.
1 II en avait fait un à Genève en 1616; les autres pasteurs, Gigord venant de mourir, pressaient les syndics de terminer ses affaires pour qu'il pût revenir (Lettre du 28 octobre 1616 aux Archives d'Etat de Genève, Portefeuilles des pièces historiques, n° 2587, pièce signalée par M. Hippolyte-V. Aubert). — En janvier suivant, les consuls le rappelèrent (Lettre de Le Faucheur à la Compagnie des pasteurs de Genève,
Î52 LA UKIOIUIE A MONTPELLIER
Aidé par un oncle 1, il les établit avec succès2. Dons naturels et connaissances acquises 3 complètent cette noble physionomie morale : il prêchait « si gentiment et pathétiquement» qu'il lit pleurer Sully4, et il y a vraiment de beaux mouvements de cette éloquence vraie qui part du cœur dans les ouvrages que j'aurai à citer de lui. Aussi les villes se le disputaient, et ce fut une heureuse acquisition de Carlencas, quand il l'attacha à Montpellier 5. On l'y apprécia, d'ailleurs, grandement 6.
En Michel Le Faucheur ni la qualité ni la constance des convictions calvinistes ne sont douteuses. Tout en témoigne : sa vie et ses œuvres. Il se consacra entier à son ministère 7, il en faisait le souci de ses jours, de ses nuits, car il comprenait la gravité, acceptait les travaux et douleurs de l'apos-
datée de Lyon, à la Iiibl. publ. de Genève, MF., 197 aa., Corresp. ecclés. de 1014-1017, f° 120. Cf. la réponse au f° 122). Sa mère était restée à Genève (Lettre des consuls de Montpellier aux syndics de (ienève, du 2-4 mars 1017, aux Arch. d'Etat de Genève, Portefeuilles des pièces historiques, n° 2587, pièce signalée par M. Hippolyte-V. Aubert). Il dut l'y renvoyer à sa place, ne pouvant obtenir de congé (Trois lettres du 18 juillet 1019 aux syndics de Genève de Le Faucheur, des pasteurs et anciens de Montpellier et des consuls de Montpellier, aux Archives d'Etat de Genève, Portefeuilles des pièces historiques, n° 2030).
1 Jean Le Faucheur, conseiller au Présidial de la Rochelle, qui lui laissa son héritage (Min. de Samuel Vidal, étude Blain, reg. de 1017, f° 010 v°, au 1er décembre 1017).
- L'un fort riche, un autre avocat à Paris (Aymon, t. II, p. 526) ; Suzanne, mariée à David Dalmas, avocat de Montpellier (Voir p. 751, note 4).
J 11 possédait à fond le latin, le grec, l'hébreu et le syriaque (Paul Cabanac, Op. cit., p. 11).
4 D'après l'Estoile, cité par le Bulletin S. P. F., t. XVI, p. 423.
5 Voir j). 715.
0 (( Le ministère du sieur Le Faucheur est de tel fruiet parmy nous que nous ne pouvons en estre desrechef privez sans un grand et notable intherest », écrivent les consuls le 24 mars 1017 (Voir p. 751, note 7). — « Son mérite et les services qu'il rend a ceste Eglize le rendent si recommandable parmy nous qu'il est impossible que nous ne participions a ses desplaizirs ou a ses contentemans », s'expriment leurs successeurs, le 18 juillet 1019 (Voir p. 751, note 7).
7 II ne se maria jamais [Bulletin S. P. F., t. II, p. 474). La raison en sera indiquée plus loin.
LA RÉFORME CÀTÏÏOLÏOUË 753
tolat1. Rien ne découragea sa parole : ni l'insuccès de ses exhortations à réformer ses auditeurs, même à en être cru2, ni la persécution des adversaires ou leurs avances. Empêché par ordre du roi d'exercer le ministère en sa qualité d'étranger3, il va plaider h la Cour le retrait de cette mesure *, et il gagne si bien l'estime du P. Joseph, l'Éminence grise, que, grâce à lui, il se voit rendre l'autorisation de prêcher à Charenton même 5. Quant à ses œuvres, elles témoignent de sa doctrine, restée dans la ligne de l'orthodoxie calviniste et même pleine d'obstinés préjugés contre le catholicisme 6. Il soutint quelques controverses 7, mais son goût parait l'y avoir moins porté. L'œuvre à laquelle il se dévoua, ce fut à tenter de réformer les mœurs.
Et c'est par là que certains de ses écrits8 constituent pour l'historien une source fort précieuse de renseignements. Car
1 Huict sermons etc., part. I, pp. 49 et suivantes (Voir note 8).
- « Certes, vous pouvons-nous bien dire, comme S. Paul a ceux qui navigeoient avec luy, il eust fallu nous croire et ne nous point si mal a propos embarquer, et nous eussions espargné ceste perte » [Huict sermons, part. I, p. 2). — Il revient ailleurs sur cette pensée et y consacre tout le deuxième de ses Huict sermons (part. I, pp. 49 et suivantes). Cf. part. II, p. 42.
3 Ceci se passait au commencement de janvier 1634 [Chronique inédite de Mauguio, p. 17).
4 Aymon, t. II, p. 526.
1 D'après Tallemant des Réaux (Aymon, t. II, p. 526 ; Bulletin S. F. F., t. XVI, pp. 426 et 427).
B Couramment il parlé des idolâtres et de leurs idolâtries. Il juge plus évidentes que jamais « les turpitudes de la fausse religion » [Huict sermons, part. I, p. 88). Tout le cinquième de ces sermons (part. II, pp. 1-58) roule sur la fidélité, et il y passe en revue les « arguées » que devront combattre les calvinistes.
7 Notamment à Châtellerault (Voir p. 715); avec l'évêque Pierre de Fenbuillet, au commencement de la dispute de Gignac (Voir p. 749); contre le jésuite Regourd, en 1625; contre l'augustin Gilbert de Lurcy.
* Ces écrits sont :
E.i'ltortatinn à repenlance faite en l'e/jlise de Montpeîier pour la sanctification dujeusne célébré par les eijlises de France le dixiesme d'octobre 1618, par Michel Le Fauclieur, ministre de la parole de Dieu. — A
Soc. Arch. de Montpellier. 48
75 i LA RÉFORME A MONTPELLIER
ce témoin est particulièrement informé et autorisé, et il ne faut pas supposer que son désir de mieux corriger l'entraîne à charger le tableau. Les traits de celui-ci concordent trop, fort souvent, avec ceux qu'on peut vérifier, venus d'ailleurs, et déjà exposés dans les chapitres précédents. En nier la portée reviendrait, par exemple, à affirmer que les auditeurs de Bourdaloue ou ceux de Bridaine furent sans vices. Ecoutons, par conséquent, l'apôtre attristé { des calvinistes de Montpellier entre 1012 et 1621 .
Ce n'est pas des circonstances générales que souffre le protestantisme : il a la paix2, car certaines infractions àl'Edit de Nantes, toutes localisées, ne le troublent dans l'exercice ni du culte ni des libertés politiques 3. Ce n'est pas non plus de la disette d'adhérents : dans la province, on en compte beaucoup *; à Montpellier, jusqu'à six mille communiants :>. « Mais nous sommes un fort grand peuple et une fort petite Eglise. Elle paroist bien grosse, mais c'est parce qu'elle est remplie d'hypocrites et de prophanes. » Et volontiers Le
Genève, par Pierre de la Rovière. M.CID.CXXII, in-12 de 107 pp. — Dans son avis Au lecteur, l'auteur prévient que ses « censures de l'indevotion et des autres vices qui régnent aujourd'huy » avaient été d'abord faites « tant seulement pour l'Eglise où il exerce son ministère », ce qui leur donne un cachet tout local.
llnict sermons faits sur divers textes de l'Escrilure saincte en diva s temps et sur diverses occasions en l'Eglise de Montpellier, par Michel Le Faucheur, ministre de la parolle de Dieu en ladite Eglise. — A Sedan, par Jean Janon, M.DC.XXV, in-12 de 213 et 190 pp. en un seid volume. — Ces sermons sont, au point de vue documentaire, d'intérêt très inégal. Les trois derniers sont purement mystiques. Les autres, d'après les allusions qu'ils contiennent, ont dû être prononcés, car l'auteur n'y a pas suivi l'ordre chronologique : les 2'' et 3e avant la guerre ; les -4e et 1er pendant la guerre civile de religion ; le 5e après la paix de Montpellier.
1 « 11 n'y eut iamais charge au monde plus pénible ny plus dangereuse tpie celle des Apostres », et Le Faucheur de développer, avec l'accent personnel d'un convaincu par expérience, les persécutions et le retour de saint Paul à Lystre (Ituict sermons, part. I, pp. 49 et suivantes).
8 Huict sermons (part. 1, pp. 17, 86, 88).
3 Ibid., pp. 17 et 18.
4 Ibid., p. 126.
;> Ibid., p. 129.
LA nÈFOlUlE CAïlIOLlOUË 755
Faucheur lui préférerait une église de trente ou quarante membres bien sains1. Car « Dieu n'estime pas les Eglises par la masse, mais par la vertu, et ne prise pas celles où il y a beaucoup de monde, il n'y en a que trop parmy nous, mais celles où il y a beaucoup de pieté, beaucoup de bonne conscience, beaucoup d'attrempance, beaucoup de zèle, beaucoup de charité et de bonnes œuvres »2. Or, en l'espèce, c'est là précisément ce qui fait défaut, on le verra, et le ministre de redouter, si l'on continue ainsi, la petitesse prochaine du nombre :5.
Mais pourquoi parler d'avenir ? Le présent même est attristant. Si les premiers apôtres étaient heureux de l'extension de l'Église au sein du paganisme4, si les réformateurs, qui ont supporté tant de fléaux, voyaient néanmoins les recrues arriver « par bandes et par légions, courants de toutes parts, comme dit le Prophète {Es., 60, 8), par voilées espesses »5, — quel contraste! « Combien devons-nous recevoir d'ennuy, nous qui voyons l'Eglise tous les jours s'affoiblir et decroistre, soit pour le petit nombre de gens qui se vient ioindre à elle, soit pour la lascheté de ceux qui sont en sa communion, comme si tout à coup ce corps de l'Eglise tant sain, tant beau, tant florissant et vénérable, que nos pères nous ont laissé, estoit tombé en chartre »6.
Il n'y a donc point blessure, mais cancer : « Ce n'est pas, s'écrie le zélé ministre la malice des adversaires qui me fait peur, mais la nostre » 7. Et ailleurs il appuie en de si cruelles affirmations qu'on hésiterait à les transcrire, s'il n'était intéressant aussi de faire juger de son témoignage véridique, de son éloquence vigoureuse, a Quant au nom des Chrestiens
1 Haicl sermons, p. 127.
2 et 3 Ibid., p. 129.
4 Ibid., p. 84,
5 Ibid., p. 86.
|J Ibid., pp. 8-4 et 85; « chartre », c'est-à-dire papier. — « Nous nous atf'oiblissons insensiblement comme en une spirituelle langueur », répète un peu plus loin Le Faucheur [Ibid., p. 88).
' Ibid., p. 130.
75t> LA RÉFORME A MONTPELLIER
reformez, ce n'est qu'un faux visage que nous portons : mais, sous ce commun masque, chacun de nous a son parti ; parti qu'il espouse et embrasse avecques tant de passion que pour l'establir, pour l'accroistre, pour le fortifier et, au contraire, en tant qu'il peut, dénigrer, supplanter et accabler les autres, il n'est soupplesse qu'il n'invente, calomnie qu'il ne sème, violence qu'il ne mette en œuvre. L'un employé les grands, l'autre souslève les petits : et l'un et l'autre, pourveu qu'il vainque son adversaire, trouve que toutes armes sont bonnes, tant le dol que la force, tant les foudres de la justice que celles de l'Eglise, selon que les affaires et les temps s'y adonnent»1. Ne voit-on pas, en un tel raccourci plein de relief, saillir l'habileté des escamharlats et la violence des exaltés, le procédé des calomnies contre Gallières et celui des émeutes contre les catholiques, l'intervention de Ghâtillon et de des Vignolles, enfin, sous couleur de religion, les appétits ou les rancunes d'un Sulïren, d'un Carlencas, d'un d'Aimeric? Vraiment, Le Faucheur est un historien autant qu'un moraliste, et aussi une manière de pamphlétaire, car il ne peut abandondonner ce sujet de l'ambition et de l'intérêt privé, mobiles des actions à étiquette religieuse dont il est le témoin trop fréquent 2. Et donc, « il n'est qu'en une seule chose où vrayement j'avoue que nous nous monstrons grandement zelez à la Religion... oùmesmesnous avons tout plein d'émulation et de jalousie les uns contre les autres. C'est la conduite des affaires publiques. Nous avons un Consistoire en l'Eglise : qui n'en veut estre ? un Consulat en la ville : qui n'y aspire l une Conférence dans la province: qui ne désire d'y mettre le pied et de contribuer, dit-il, ses veilles et ses soins à la conservation générale ? Courage, le navire ne périra pas à faute de pilottes »3.
Un tel mal a plusieurs causes qu'énumère Le Faucheur4.
1 Exhortation à repentance, pp. 35 et 36.
- Huict sermons, part. I, p. 7.
:i Exhortation à repentance, p. 01.
4 Exhortation à repentance, pp. 57 et 58. — Huict sermons, part. I, l»l». ~>~ e1 195.
Très fréquents sont les mariages mixtes, où le calviniste s'incline sous la bénédiction du « ministre de l'idole », et consent à partager ou même à céder tous ses enfants1. Et c'est un acheminement naturel soit vers les écoles ouïes précepteurs catholiques, ce que Le Faucheur appelle « la mauvaise institution des enfants » 2; soit a la complaisance, qui fait rechercher le commerce des catholiques, participera leurs danses, ci leurs comédies, même prendre un plaisir sacrilège à contempler de la fenêtre leurs processions3. Mais la pire cause d'affaiblissement, ce sont les mœurs, par lesquelles les calvinistes «ont fait puïr la doctrine de l'Evangile >> 4. Ici «avouerons-nous, si nous voulons mettre la main sur nostre conscience, qu'il n'y avoit [avant la révolte de 1621] province dans le royaume, ville dans la province, ni maison dans la ville ou il n'y eust une grande corruption », que détaille crûment le prédicateur5.
Et quelles constatations résultent de cet examen de conscience !
On va au temple, mais on en fait un lieu de « pure confusion » par les disputes pour les bancs, les querelles de préséance, par les babils et les rires, que n'arrêtent ni la lecture ni le chant distrait des psaumes, ni le prêche ni l'administration des sacrements6. Oh ! ce prêche, parce qu'on l'entend avec froideur, on le trouve trop court ou trop long, trop simple et trop sévère 7, et le pauvre ministre, qui bien souvent exhorta dans le désert8, d'évoquer avec mélancolie, devant des auditeurs inattentifs. « nos pères, qui escoutiez avecques tant de zèle vos Pasteurs toussants et crachans et parlansavec mille peines et avec toute la simplicité du monde.
1 Exhortation à repentance, pp. 59 et 60.
- Huict sermons, part. I, p. 72.
:| Ibid., p. 190.
* Ibid., p. 90. Cf. p. 132.
5 Ibid., pp. 10 et 17 bis.
fi Exhortation à repentance, p. 00. Cf. p. 51.
' Ibid., pp. 44, 45 et 40.
8 Voir p. 753, note 2.
Que diriez-vous aujourd'huy du degoust de vos successeurs 1 » l.
dette tiédeur, qui ne permettrait plus de résister jusqu'au sang2, est cause des blasphèmes et jurements du nom de Dieu3. Elle l'est aussi du mépris des plus essentiels devoirs envers le prochain.
La justice, car « rendre à chacun ce qui lui appartient, c'est là ce qu'autrefois ces bonnes gens de nos pères appelloyent justice, mais aujourd'huy la justice de la pluspart, c'est de prendre a chascun ce qui luy appartient, qui par procès, qui par usures, qui par menace et violence, qui par tromperie et par fraude »4. Souvent même on lui prend sa vie, témoin les duels fréquents5 chez les gentilshommes calvinistes 6, qui n'ont cessé enfin que par la défense du roi'7. Sans aller toujours à cette extrémité, la discorde règne, en dépit des ministres et des consistoires 8. On se montre sans indulgence les uns pour les autres 9.
1 Exhortation à repentance, p. 47.
2 Ibid., p. 13.
3 Ibid., p. 19.
* Ibid., p. 31.
5 Toutes les défenses de Dieu, constate Le Faucheur, n'ont pu empêcher « que tout ne regorgeast, je ne di pas parmi les infidèles, je di parmi nous, de blasphémateurs et de misérables qui pour une parolle s'alloyent esgorger sur un pré » jusqu'à ce que le roi l'ait interdit (Exhortation à repentance, p. 23).
6 Dans un opuscule de 92 pages, daté du 20 mai 1616 et imprimé chez Jean Gillet à Montpellier sous le titre : Le vrai/, honneur contre le commun abus des duels, par Michel Le Faucheur, il s'élève avec force contre cette coutume détestable, combat l'argument erroné de la manifestation du jugement de Dieu, jadis pratiqué par tous : rois, princes, magistrats et clergé ; enfin, il apostrophe ainsi les gentilshommes protestants : « Aujourd'huy, Dieu mercy, tous les autres se sont recognus et sont guéris de ce mal là. Pourquoy vous seuls demeurez-vous malades?... pourquoy vous seuls demeurez-vous ou la honte ou la butte de tous les autres ordres?» (p. 83j.
7 Voir note 5.
x Exhortation à repentance, pp. 25 et 33.
9 « Il ne faut qu'escouter comment nous nous paignons et deschitfrons les uns les autres >< (Ibid., p. 31),
Le respect de soi-même a disparu. « Reste la saincteté, dont les nouvelles ne seront pas meilleures... Nous l'avons piéça bannie de chez nous et mis la vanité, la mondanité, l'impudicité en sa place»1. Et les détails qui suivent rappellent les constatations d'un des derniers synodes provinciaux dont on connaisse les procès-verbaux -. Ce qu'on dépense « en accoutrements somptueux, en banquets excessifs, en magnifiques bastiments », en jeux et plaisirs3, nécessairement on le retranche aux aumônes En quelques années, e'estde moitié, c'est des deux tiers qu'elles se sont réduites '«. Aussi vient un moment où l'on ne paye plus les pasteurs, et pour cela ils refusent de prêcher, si bien qu'il faut mettre une taxe forcée sur les habitants 5.
De telles mœurs les catholiques argumentent contre le calvinisme6. Et c'est logique : « 0 que ceux qui n'aspirent qu'à la subversion de l'Eglise sont bien contents, quand ils voyent ce beau mesnage! Vrayement nous leur faisons beau jeu de nous diviser comme nous faisons. Ne vous peinez point, adversaires, à procurer nostre subversion. Vous ne pouvez faillir, quand mesmes vous tiendrez l'espée dans le fourreau et les mains dans le sein, de nous voir bien tost ruinez » 7. Et tout cà coup Le Faucheur s'élève, en quelque sorte, à un ton de prophète prononçant des vœ effrayants. 11 compare l'état présent de tranquillité et d'avantage aux tristesses et maux a venir. Voici les jésuites, reconnaissables en ces
1 Exliortalion à repentance,^. 38.
- A propos de la fornication avant la célébration du mariage, le synode provincial, tenu à Anduze en 1608, constate « le grand nombre de tels scandales qui se voyent en toutes nos églises ». Le mal est général, même chez les minisires, que le mariage ne préserve pas toujours, comme en témoignent les procès-verbaux des synodes nationaux, surtout en 1620 Aymon, passim et t. II, p. 219).
3 Hitict sermons, part. I, p. 18. — Il est possible (pie les « magnifiques bastiments » visent ceux de Carlencas, de Bornier, d'Aimeric.
4 Exhortation à repentance, p. 26.
5 Délib. du Conseil de Ville du 15 juin 1619. H Exhortation à repentance, p. 102,
7 Jbid., p. 36,
«ministres d'erreur, serpents venimeux et brulans, qui planteront leurs séminaires au milieu de rostre jeunesse, empoisonneront les foibles esprits de leurs exécrables maximes, vous tiendront sans cesse en eschec, vous mordront incurablement, bref, vous molesteront d'une persécution intestine dont vous ne vous redimerez jamais »L Voici, prédits également dans un étonnant crescendo de menaces, la perte du gouvernement, du consulat, des chambres mi-parties, des places de sûreté -,
Reconnaître le mal, ses causes, son étendue, ses conséquences, ledéplorer si vivement conduit à proposer le remède. Pour Le Faucheur, il n'en est qu'un : la réforme totale des mœurs. Elle est indiquée, sollicitée à chaque parole tournée de ses lèvres, à chaque page dans ses écrits. Mais il va plus loin encore, et donne lieu k une bien curieuse remarque. Car, après soixante ans seulement de protestantisme divulgué et suivi h Montpellier et sa région, quand n'est pas encore disparue la première génération née et grandie dans ce culte, l'homme qui en était l'apôtre officiel et non suspect, après en avoir constaté la banqueroute morale pratique, est amené à faire siennes, à ce point de vue, les solutions, les coutumes et observances du catholicisme, si vivement combattues par les premiers réformateurs, et il lui emprunte même ses procédés d'enseignement.
L'ignorance religieuse doit être combattue par le soin d'instruire les enfants dans l'Evangile 3. C'est pourquoi Le Faucheur fait en 1616 imprimer un catéchisme à la portée des plus jeunes intelligences par le fond et la forme l. Mais il convient de ne point lire soi-même l'Ecriture sainte, se contentant de
1 Exhortation à repentance, pp. 70 et suivantes,
- lhid., pp. 73 et suivantes.
:< Huict sermons, part. I, p. 132.
4 Catéchisme en forme de Dialogue pour l'instruction des petits enfants en la Religion Chrestienne ; ;'t Montpelier par Jean Gilet, imprimeur et libraire ordinaire du Roy et de ladicte ville. M.DC.XV1 ; in-8° de 80 pp. — bf dialogue est entre le ministre et l'enfant.
l'entendre au sermon1. Il faut se mortifier par le jeûne - et, s'il n'y avait que le carême pour empêcher les catholiques de venir au protestantisme, — le contraire paraît pourtant plus logique ! — appuyé de l'exemple de saint Paul pratiquant la circoncision sur Timothée (Actes, XVI, 1-5), Le Faucheur s'y accommoderait, au moins provisoirement :t. Se borner aux satisfactions légitimes n'est pas assez ; il esthon de s'abstenir de toute volupté charnelle par «un vœu solennel devant Dieu d'y renoncer toute nostre vie » *, et c'est là évidemment le secret du célibat constant de Le Faucheur. Mais quel chemin parcouru depuis l'universelle et exclusive louange, chez les pasteurs, du « saint état de mariage », la condamnation des vœux monastiques! Pour s'en tenir toujours étroitement à ce (lui est de la localité, l'expérience, les railleries de Guillaume deReboul, le succès des religieux n'y seraient-ils pas pour quelque chose ? Il n'est jusqu'à la Sainte-Vierge qui ne soit proposée volontiers en exemple aux familles5.
Ainsi à l'époque où nous sommes arrivés, devant les progrès avoués et ceux prévus6 du catholicisme, il n'était que deux solutions proposées, comme deux partis en présence, parmi les protestants. L'un côté, les exaltés, les zélés, c'està-dire quelques chefs intéressés et une masse populaire fanatisée, sans moralité ni patrie, se prêtant au mot d'ordre des assemblées politiques, nationales ou provinciales, surtout parce que la violence laisse espérer le pillage et la destruction. De l'autre, les escambarlats, les modérés, sans chefs, comme toujours il arrive, mais qu'incarne noblement un
1 Exhortation à repentance, p. 12.
- Idée sur laquelle il revient fréquemment et à laquelle il consacra le premier et le quatrième des Huicl sermons. 3 Huicl sermons, part. I, pp. 00 k 08. k Exhortation à repentance, p. 92.
5 Ibid., p. 90.
6 Le 6 février 1020, un arrêt du Conseil d'Etat, rendu dans l'affaire des jésuites, permet partout aux évêques de choisir leurs prédicateurs dans quelque ordre religieux que ce soit, jésuites ou autres (Paul Dudon. Etablissement des jésuites à Montpellier, p. 224, note 4).
ministre très recommarulable, élite donc religieuse et sociale, inspirée par son loyalisme envers le souverain, par son amour de la cité et de la paix et, dans la recherche d'un idéal moral, se rencontrant de façon inattendue avec le catholicisme. Faut-il ajouter, car c'est une loi de l'histoire, que, dans le conflit enfin déchaîné, les violents seront les maîtres, les timides presque leurs complices, les catholiques servant de victimes? Mais on n'aurait su concevoir leur attitude à tous sans cette étude serrée des partis.