Le isole de l'évêque Guillaume Pellicier
Unité de son caractère sous les aspects cariés de sa vie. — Marguerite, duchesse d'Alénçon, le fait parvenir à l'épiscopat dans des vues de réforme ; sympathies pour le groupe de Meauxj application de son programme. — Pellicier devant les manifestations luthériennes de V Université de Médecine : conciliation et fermeté. — L'humanisme de Pellicier. — Essais de concorde des du Bellay : Pellicier accompagne à /{orne le cardinal. — La liaison qu'il g contracte, crée une gène à so>i action sans l'arrêter pourtant* — Lu commende de Lérins et les rapports toujours amicaux avec pénis Faucher. — Sainl-Hônorat de Tarascon et Hermione Pel-
licier. — Delphine Tournaire et le Vignogoul. — Pellicier et l'enseignement: le Collège de Nîmes, Bigot opposé à Butine! ; VUnioersité de Médecine. — Ijéoèqwi poursuit en hérésie René Gassin, mari d'une de ses nièces, <'t celle-ci. — Faite et vengeance de René et de Baduel. — ljy complot contre Pellicier : la participation des protestants contre lesquels agit Véocque. — Progrès du calvinisme pendant la détention du prélat. — .1 son retour il se voue tout entier à la défense catholique.
Dans une précédente publication, consacrée à l'incident, la phase la plus émouvante de la vie de Guillaume Pellicier, l'inanité du reproche d'avoir adhéré au protestantisme a été signalée avec quelques preuves '. La question néanmoins ne pouvant être élucidée que par un ensemble de dates, de faits et de circonstances locales, objet de la présente Etude, avait du y être renvoyée. 11 est permis de penser qu'en liaison avec les événements du temps, la conduite du personnage s'y montrera une sous ses aspects divers, constante en ses apparentes variations, parfois complexe comme est l'humain véridiquement exposé. (Je qui la domina, en effet, — à travers les modalités nées des goûts et des affections, des illusions ou des amertumes, des passions même aussi bien que des fonctions et des devoirs d'un homme à ce point universel. — ce fut un souci, un désir, un vouloir très ferme de la réforme dans l'Eglise. En ce sens seul et sous le bénéfice de toutes les précisions et restrictions qui vont être faites, on pourrait convenir que Pellicier a été tangent à la Réforme protestante, comme le serait une droite, au départ, a la spirale qui ne cesse de s'en éloigner. Aujourd'hui, grâce a un labeur puissant et un esprit d'analyse remarquable, sont classés et limités tous les groupes qu'on vit, au XVIe siècle, s'ébranler par des voies si différentes vers un même idéal de régénération -. 11 devient donc possible de ranger cet évêque a la fois parmi les réformistes, les humanistes, les modérés, les politiques, toujours néanmoins en deçà de leurs erreurs, et surtout aussi
1 I.. Guiraud, I.'1 Procès de Guillaume Pellicier, pp. 74 et suivantes*. - Imbarl de La Tour, Les Origines de In Réforme, t. 111.
parmi lus orthodoxes presque au delà de la sévérité. Sans doute, il n'a jamais, au moins dans les affaires religieuses générales du royaume, joué un rôle de premier plan, et c'est pourquoi sa personnalité a été laissée dans l'ombre. Mais, par ses fréquentations ou ses services, on le trouve associé à tout ce qui s'est tenté en faveur de la foi ou de la discipline catholiques, et il s'y est conduit de façon à être libéré du doute sur son orthodoxie.
Que Guillaume Pellicier dit le Jeune ait été, à vingt-huit ans, fait évêque pour procurer cette réforme de l'Eglise par ses propres moyens, objectif du groupe de Meaux, c'est déjà une preuve que ses talents et ses dispositions le désignaient à ce rôle. Ou cultiva-t-il les uns, prit-il les autres ? Un jour peut-être quelque document, encore à trouver, résoudra la question1. Il faut s'en tenir à ce qui est acquis : d'une part, l'action pleine d'autorité et de persévérance de Guillaume Briçonnet sur la duchesse d'Alençon pour suggérer au roi de dignes choix épiscopaux ; de l'autre, l'intervention de la princesse dans la nomination de Pellicier. L'évèque de Meaux voyait fort bien le mal et ce mystique le dénonçait ainsi : « Les brebis esclairent les pasteurs et les esveillent de sommeil léthargique de la mort, et n'y vueillent entendre » -. Mais il indiquait le remède : «Je vous supplie, Madame, procurer pour l'advenir l'honneur de Dieu en l'élection et choiz de ses ministres » 3. Peu de temps après cette exhortation, répétée pour la dixième fois peut-être, survinrent la guerre, la défaite et la captivité du roi. L'âme impressionnable de
1 Serait-il question de Pellicier dans cette lettre de Marguerite à Brieonnet, où elle lui adresse, vers Pâques 1522, un jeune homme, entretenu aux écoles par le duc d'Alençon, lequel se propose de prendre ses grades, que la princesse préférerait placer dans un collège à elle désigné par l'évêquede Meaux plutôt qu'à Toulouse, et qui, enfin, semble « avoir désir d'estre de la bonne part » ? (Ph.-Aug. Becker, Marguerite, duchesse d'Alençon, cl Guillaume Briçonnet, évêque de Meaux, d'après leur correspondance manuscrite (1521-1524) dans Bulletin S. P. F., t. XL1X, p. 119).
•- Ph.-Aug. Becker, op. cit., p. 418.
:i Id„ ibid., p. 145.
Marguerite y vit-elle ces châtiments éventuels prédits par son directeur ? Le jour même où François Ier remettait les pieds sur le sol français, il signa, sur la demande de sa sœur, le brevet nommant Pellicier à l'évêché de Maguelone *. Sans doute, des considérations de famille facilitèrent la chose, le nouveau promu se trouvant le neveu du résignataire. Mais il y eut des obstacles à surmonter : le Chapitre cathédral, jaloux de ses privilèges séculaires, mal disposé pour un séculier étranger à son corps, alla jusqu'à lui opposer un des siens et à porter l'affaire au Conseil du roi. Et c'est ici que s'affirma la protection de la duchesse. Elle délégua Michel d'Arande, dont elle avait fait d'abord son aumônier, puis un évêque de Saint- Paul Trois-Châteaux, pour lever, en son nom, toutes difficultés -.
La princesse, dont l'amitié resta toujours fidèle à Pellicier3, Michel d'Arande, Pierre Caroli, auquel sera confiée la chaire de Montpellier en 1537-1538* : voilà des noms très significatifs. (Ju'on y joigne la probabilité de relations personnelles avec Briçonnet, ancien évêque de Lodève, qui résulte du voisinage des villes, delà contemporanéité des épiscopats de Briçonnet et de l'oncle de Pellicier, des rapports du père de Briçonnet avec Montpellier'*". Surtout qu'on rapproche les actes du jeune évêque du programme tracé ou exécuté par celui de Meaux, en même temps abbé de Saint-Germain des Prés. La comparaison sera instructive.
C'est d'abord le retour à la prédication familière, à l'enseignement des évangiles par les leçons ou « lectures » publi-
1 L. Guiraud, Le Procès, etc., p. 206. - ld., ibid., pp. 11 et suiv. ; 179 et suiv.
:! Comme en témoigne la correspondance du prélat (Al. Tausserat-Radel, Correspondance politique, etc.).
4 Voir pp. 82 et 84.
5 Sur les vitraux d'une maison qu'il y avait habitée, on voyait encore ses armes, lorsque d'Aigrefeuille écrivait son Histoire de Montpellier, (T. Ier, p. 609). — Rriçonnet avait aussi donné une somme de 500 livres, qui servit à faire deux riches candélabres pour l'église N.-D. des Tables (Arch. iimn. de Montpellier, DD, 151, f° 42 v°).
LES ORIGINES DU PROTESTANTISME i)5
ques : comme on les a pratiquées à Meaux *, elles sont instituées à Montpellier, où la Faculté de Théologie délivre des grades à cet effet-. C'est aussi la réforme de la liturgie : dès son épiscopat à Lodève, Briçonnet avait fait imprimer un bréviaire 3, et il est vraisemblable que ce ne fut point là moyen de multiplier les exemplaires, mais occasion de remanier le calendrier ou d'épurer l'office; en 1532, Pellicier fait éditer à Lyon un missel à l'usage de Maguelone, sur lequel on lui voit exercer un contrôle personnel attentif *. Il est regrettable que, ni l'un ni l'autre de ces livres n'ayant été retrouvés, on n'en puisse étudier l'esprit. Principalement les deux évêques s'appliquent à la réforme du clergé. A Montpellier une bonne part en était régénérée, Pellicier pressa le reste de s'exécuter : elarisses, religieuses de Sainte-Catherine, carmes, surtout le Chapitre cathédral et le monastère-collège Saint-Benoit, qu'il réunit5, enfin moniales cisterciennes du Vignogoul. Mais l'histoire de cette dernière réforme se lie à l'action de Pellicier sur un autre théâtre dont il sera bientôt question.
Pour en finir des rapports avec le groupe de Meaux, il ne parait pas cependant que l'évêque de Montpellier ait jamais participé aux exagérations, aux audaces, aux erreurs qui entraînèrent Lefèvre et plus loin encore ses disciples. Non seulement il ne s'est pas vu poursuivre, comme Briçonnet, d'Arande et Caroli, voire Marguerite ; mais, quand le second s'employait pour lui, il n'était déjà plus suspect et, lorsque le troisième prêcha à Montpellier, il venait d'être solennellement réconcilié avec l'Eglise catholique. Pellicier garda donc le sens de la prudence, de la mesure, qui le maintint dans l'orthodoxie.
Envers le parti protestant, il sut également conserver de la modération. Il n'était pas encore évêque installé au mo-
1 Imbart do La Tour, Les Origines delà Réforme, t. III, p. 132.
2 Voir p. 53.
J Emile Bonnet, Bibliographie du diocèse de Montpellier, p. 119. i L. Guiraud, Le Procès, etc., p. 190. 5 Voir pp. 15, 14, 5 et suiv.
ment où furent édictées les mesures réformatrices à l'Université de Médecine1. Mais leur moralité devait lui plaire, le disposer favorablement pour leurs auteurs. 11 laissa donc le Parlement de Toulouse prendre l'initiative des procès d'hérésie, la Cour du Gouverneur les poursuivre, et ne fit qu'obéir aux arrêts en constituant vicaire pour ces cas. Aisément il se laissa dessaisir par le Conseil d'Etat, provoquant la jonction des trois causes identiques. Même il semble ne point s'être prêté à une sentence d'excommunication, le monitoire émanant du légat, lequel fut. d'ailleurs, mis en échec par l'acquittement des inculpés -. Solution qui justifie bien la circonspection dePellicier.
Mais, indulgent aux personnes, il restait ferme quant aux principes. Ces vieilles coutumes religieuses à l'Université de Médecine, ces étudiants du Midi qui les défendaient si ardemment contre leurs condisciples, leurs maîtres même, novateurs, l' évoque les maintint, leur prêta l'appui de son autorité ecclésiastique, obligeant les docteurs k exhiber les statuts, traduisant devant son officiai le bedeau hostile.3, envoyant son procureur enquêter à la demande des écoliers catholiques *, obtenant enfin une commission du Pape pour ramener h l'Ecole l'ordre violemment troublé. Alors non seulement le procès entre professeurs et étudiants se déroule devant sa cour5. Mais, voulant faire cesser le c< divorce » des uns et des
1 Voir pp. 39 et 40.
2 Voir pp. 42 et 43.
:î « Pro executrone quarumdam litterarum a domino" Magalonensi episcopo impetratarum contra doctores, ut exiberent statuta pênes curiam propter processum bidelli introductum in curia domini officialis. . . . n s. vi d. », porte un compte du procureur des étudiants Pierre de Broha, appartenant au parti catholique (Arch. de la Fac. de Méd., S, 2, f° 79 v°).
'' « Item dum ducimus (sic) procuratorem de Magalona », note Franç.ois Bertrand, du même parti (Ibid., i'° 108).
5 Du 8 mai au 31 juillet 1534, il n'y eut pas de matricules « propter odium processus vel litigatus coram domino vicario generali Sedis apostolice, domini Magalonensis episcopi, pendentis inter procuratorem scolarium, ex una, et sindicum... doctorum, ex alia parte, super lecturis ordinariis » rArch.de la Fac de Méd., S, 2, f° MO v°. Cf. fos 151, 152, 153).
autres, il a délégué ses pouvoirs de juge pour se faire lui-même arbitre amical, et il réussit, secondé par Scuron, à faire accepter une transaction. Son œuvre, ce sont les statuts de 1534, où la moralité est sauvegardée, une part laissée à la gaieté légitime, les sentiments et les personnes de tous respectés. Ensuite l'évêque obtient la levée des peines disciplinaires, la reprise de l'enseignement. 11 prend enfin des précautions pour l'avenir et reçoit les louanges du monde universitaire pour avoir justifié son titre de conservateur de l'Ecole *, qui rend cà l'Eglise son prestige séculaire, en voie de s'obscurcir.
A cette noble mission Guillaume Pellicier ne semblait-il pas prédestiné par la science universelle et profonde qui, dès cette époque reconnue de tous, lui créait un ascendant appelé à toujours croître ? Répéter les témoignages qui en ont été tant de fois rapportés, serait une redite oiseuse 2. Paroles ou actes3, pareillement flatteurs pour lui, émanent de tout ce qui compte dans l'humanisme, la politique, la diplomatie et l'Eglise. Dès lors on conçoit qu'une vaste confraternité scientifique qui alla de Tollet, Thorer ou Rabelais, en passant par Scuron, Rondelet, Philippi, jusqu'à Dolet et Raduel, ait paru à certains esprits compromettante pour Pellicier. Mais de la constatera conclure contre sa fidélité au dogme catholique, il y a méconnaissance complète des mœurs du temps. D'ailleurs, cà cette période de 1532 à 1535, la rupture ne semblait
1 Arch. de la Fac. de Méd., S, 2, fos 160 v° et 165. On y voit que l'évêque prit la précaution de retenir par devers lui l'original des statuts de 1534, et qu'il se fit donner par bulle le titre de conservateur de l'Université de Médecine. — Le procureur Blecheret a consigné cette heureuse conclusion : « Cum inter studentes et doctores esset divortium, auxilio dornini nostri domini Episcopi Magalonensis et domini Scyronii pax composita fuit. » (Ibicl., f° 165 v°. Cf. A. Germain, Les Etudiants etc., p. 69, note 3).
'2 Voir, comme rappelant ou complétant tous les témoignages : Ch. Revillout, Les Promoteurs etc., pp. 373 et suivantes.
3 II faut, en effet, tenir compte aussi des démarches faites pour Pellicier au moment de son procès par les cardinaux du Bellay, de Lorraine, etc.
Soc. Arch. de Montpellier. 7
pas irrémédiable, surtout dans le monde politique où, par le fait des circonstances, pénétrait l'évêque de Montpellier.
Avec l'appui de Marguerite, devenue reine de Navarre, un parti s'était formé pour tenter un rapprochement. Les deuxfrères du Bellay, Guillaume et Jean, entrés l'un dans la diplomatie, l'autre dans l'Eglise, et tous deux avant tout fidèles serviteurs de la politique de François Ier, en étaient les auteurs principaux L Nécessairement leurs illusions et leurs actes se ressentirent du but national qu'ils poursuivaient : nouer autour de la France un faisceau d'alliances où voisineraient le pape, les princes allemands et les Turcs. Pour ce faire, il fallait des concessions. Langey, afin de voguer plus aisément vers ses collaborateurs d'Allemagne : Mélanchthon et Bucer, eût jeté beaucoup de lest en fait de cérémonies, institutions et dogme -. Jean, que, malgré la suspicion jetée sur lui comme évêque de Bayonne, le roi avait appelé au siège de Paris, s'émerveillait des succès de son frère auprès des pasteurs d'outre-Rhin touchant la suprématie romaine3. Le roi, lui, se montrait intraitable sur la dernière question4, tout en désirant aboutir. Les retards de la Sorbonne, le refus des ministres de Suisseet finalement celui de l'Électeur, patron de Mélanchthon, firent échouer ces essais tenaces de concorde. Puis Clément VII mourut, remplacé par le pieux Paul III, partisan déterminé du concile universel. Une solution meilleure apparaissait, l'intérêt religieux général devant prendre le pas sur la politique des nations. Mais le roi de France tenta encore un effort et Jean du Bellay, créé cardinal, partit pour Rome en juillet 1535. Pellicier l'y accompagnait. Etait-il déjà lié d'amitié avec les du Bellay ou inaugurait-il
1 Sur ces essais de concorde voir : L.-V. Bourrilly, François Ier et les Protestants : les essais de concorde en 1535 {Bulletin S. P. F., t. XLIX, pp. 337-365 et 477-495) et L.-V. Bourrilly et N. Weiss, Jean du Bellay, les Protestants et la Sorbonne (1529-1535 )( Bulletin S. P. F., 1. LU, pp. 97-127 et 193-231).
■- L.-V. Bourrilly, François Ier etc., p. 355, note 1.
3 Id., ibid., p. 350, note 3.
4 L.-V. Bourrilly et N. Weiss, Jean du Bellay, p. 229, note 2.
avec eux ces rapports l qui persistèrent si cordiaux, en Italie avec Langey pendant leurs ambassades simultanées, en France avec le cardinal au temps du procès de Pellicier? Quoi qu'il en soit, l'évêque de Montpellier fut alors au moins le spectateur sinon l'agent de toutes les négociations. La Cour était venue dans sa ville au mois d'août 1533 et le roi était allé jusqu'cà Maguelone constater la nécessité du transfert du siège épiscopal. Pellicier l'avait suivi à Marseille, pour l'entrevue avec Clément VJI et le mariage du futur Henri II avec Catherine de Médicis. En avril 1534 il partit pour la Cour et s'y trouvait encore en septembre. Enfin il se rendit à Rome avec le nouveau cardinal, ayant, lui, à négocier la translation de son évêché, qu'il obtint. A son retour, il fut appelé à recevoir le roi, se disposant ci une seconde entrevue avec le pape 2. Comment croire que, mêlé à tous ces événements, il ne les a secondés de cet esprit délié qui lui vaudra bientôt d'être appelé, à son tour, à un poste diplomatique ?
A un tout autre point de vue, le voyage à Rome marque dans la vie de Pellicier par un grave incident. La durée de vingt-six mois qu'il eut est bien rejetée par l'évêque sur la multiplicité des démarches et des délais, la difficulté et l'insécurité des chemins nécessitant de longs détours3, Mais pouvait-il tout dire ? Ce que je donnais il y a quelques années comme une hypothèse, à savoir le début de la liaison de Pellicier avec « Cassandre, dame romaine» lors du séjour à Rome, est devenu certitude par le témoignage de leur fille cadette, Lucrèce-Antoinette4, affirmant être en 1608 plus que
1 A part les occasions de rencontre que leur fournissaient la Cour et les amis communs qu'ils y avaient, je signalerai l'influence possible de Rabelais, qui fit à Montpellier deux séjours, entre lesquels il passa du service de Jean du Bellay à celui de Guillaume, et qui entretenait avec Pellicier les meilleures relations.
2 Sur cet emploi de son temps voir : L. Guiraud, Le Procès etc., pp. 20 et suivantes.
3 L. Guiraud, Le Procès etc., p. 22.
4 Procuration du 22 juillet 1601 (Min. d'Ant. Comte, étude Cornier, voçr. de 1G01, f° 887 v°).
septuagénaire '. Aventure qui s'est prolongée et fut lourde deconséquences, car, d'un côté, elle ne pouvait qu'inciter le prélat à fuir, par l'éloignement de sa ville, ou la gène ouïe scandale et, de l'autre, énerver, par l'anomalie entre la parole et l'exemple, son action réformatrice. De fait on saisit alors ce flottement. Il trouve son clergé en désordre, il le reprend, le punit2, mais il transige avec lui 3. Il biaise aussi avec un cas mal défini, qui nécessite un conseil de théologiens 4.
Une promesse d'office de maître des requêtes et surtout l'ambassade à Venise furent donc assez vraisemblablement accueillies avec empressement. Cette mission dura trois larges années (1539-1542). Des voyages à la Cour, des séjours à son abbaye des Echarlis au diocèse de Sens alternèrent ensuite pour Pellicier avec des retours à Montpellier, période orageuse où ses habitudes d'évêque réformateur reparaissent dans des mesures précises, louables, mais violemment discutées par ceux qu'elles atteignaient. Est-ce à ces luttes, qui revêtirent souvent un tour personnel, au désir instinctif de dérober sa vie intime au grand jour de la ville, ou enfin à cette maladie qui le força même à revenir du concile de Trente, qu'il faut attribuer la retraite du prélat au mas de l'Estelle près Pérols 5 et l'échange avec le cardinal du Bellay des Echarlis contre Lérins0. De 1547 à 1551 il y eut certainement de tout cela dans les résolutions et la vie de Pellicier ; et il y eut surtout, grâce à la constatation des progrès du
1 Contrat du 24 décembre 1608 (Min. d'Ant. Comte, étude Cornier, reg. de 1608, f° 974 v°).
2 L. Guiraud, Le Procès etc., pp. 35 et suivantes.
3 Ici., ibid., pp. 22 et 23.
4 Voir p. 54.
5 En janvier 1547, Guillaume Pellicier, mais « comme personne privée, en son propre et privé nom, non mye comme evesque qu'il est de Montpellier ny comme ecclésiastique personne, et pour en faire a son plaisir et. voulante ou et quant bon lui semblera », acquérait de Claude de Nève pour 3.000 livres le mas de l'Estelle (Résidu de minutes de Pierre Solier, étude Blain). — Voir plan.
6 Cet échange est placé en 1548 par tous les auteurs (Voir p. 101, note 1), mais sans titre aucun.
calvinisme, un désir de réaction qui le fit entrer dans la voie de la rigueur. Mais, avant d'en suivre les manifestations, il convient de l'observer encore dans son rôle de réformateur.
Pour l'exercer à Lérins, il lui suffisait de soutenir et encourager Denis Faucher, ce moine fervent et zélé qui depuis un tiers «te siècle s'efforçait d'y faire refleurir la régularité. C'est à quoi Pellicier s'est appliqué sans cesse, malgré ce que des erreurs de chronologie ont pu faire croire aux historiens de l'abbaye ', ceux-ci n'ayant pas tenu compte non plus des conditions dans lesquelles s'était poursuivie la réforme du monastère, ni de l'état de guerre plusieurs fois renouvelé.
Augustin Grimaldi avait en 1515 fait unir Lérins à la congrégation du Mont-Cassin ou de Sainte-Justine de Padoue. (.l'est alors que Denis Faucher, arlésien de naissance, mais religieux et profès de Poliron près Mantoue, était venu, avec Grégoire Cortese, travailler à la réforme. Par la suite, la conduite de Grimaldi, rallié au parti de Charles-Quint, et la nationalité étrangère des réformateurs rendirent suspects certains sujets, et le roi de France en arriva, en 1542, à casser l'union. A la paix de 1547 les Italiens revinrent, sous condition d'évacuer en temps de guerre, ce qui fut le cas en 155*2. L'expulsion de quelques religieux et l'ordre d'obéir a l'abbé seul ou ses représentants2 n'ont rien alors que de logique. Quant aux plaintes que Denis Faucher, cassinite lui-même par ses origines monastiques mais français, a pu, en 1556, porter à Pellicier contre ses délégués ;!, elles n'atteignent point l'évèque, privé jusque-là par sa captivité de toute initiative
1 Sur les rapports de Pellicier avec Faucher et Lérins, voir :
1° Mouan, Etudes sur Denis Faucher, moine de Lérins (Bulletin de l'Académie d'Aix, 1847, pp. 203-278).
2° Al. Tausserat-Radel, Correspondance politique de Guillaume Pellicier, Introduction, p. lu, note 2.
3° Henri Moris, L'abbaye de Lérins, son histoire, ses possessions, ses monuments anciens et Introduction au Cartulaire de l'abbaye de Lérins.
Mais partout on constate la même insuffisance ou les mêmes erreurs d'interprétation sur l'abbatiat de Pellicier.
- Al. Tausserat-Radel, Correspondance, etc. : Introduction, p. lu, note 2.
3 Mouan, op. cit., p. 222 (D'après Barralis, Chronologia, p. 291).
personnelle. Elles constituent une dénonciation et non un reproche. Au contraire, les actions de grâces rendues en 1558 par Faucher au cardinal de Lorraine ', ce véritable artisan de la réhabilitation de Pellicier, s'expliquent par la sympathie qui régnait entre l'abbé et le prieur de Lérins.
De ce dernier sentiment deux preuves formelles sont restées, qu'il est particulièrement opportun de signaler.
Il existait à Tarascon une communauté de bénédictines dépendante de Lérins et dirigée par huit de ses religieux, d'où son nom de Notre-Dame et Saint-Honorat. Le relâchement s'y étant aussi introduit, c'est à Denis Faucher que le cardinal du Bellay, alors abbé de Lérins, avait confié le soin d'y ramener la régularité. Non sans luttes, déceptions et amertumes, cette œuvre avait été accomplie de telle sorte qu'avec la discipline et la ferveur régnait aussi à Tarascon l'amour des études. Les religieuses étaient, sous ce maître, en même temps un père, arrivées à une haute et saine culture. A l'exemple de saint Jérôme, de saint Ambroise, il les appliquait à l'étude approfondie de l'Ecriture-Sainte, des Pères, des auteurs, et son âme pure et élevée se réjouissait de les voir aussi habiles à parler et écrire le latin qu'à manier les fuseaux. La réputation du monastère, ou mieux du «collège» de Tarascon n'avait pas tardé à se répandre dans tout le royaume, surtout à la Cour, où Faucher avait été présenté. « C'est pourquoi, rapporte celui-ci, des personnages éminents par leur piété et leur savoir désiraient que leurs filles fussent élevées d'une manière conforme à cette institution » -. Parmi les personnages ainsi visés, n'hésitons point à ranger Guillaume Pellicier. Les deux billets d'un latin correct et élégant que de Tarascon lui adressait à la Cour Hermione 3, l'aînée de ses filles, en sont la preuve indiscutable, car elle y mentionne sa bonne volonté et ses efforts pour répondre par une telle étude au désir de l'évêque.
1 Mouan, op. cit., p. 223 (D'après Barralis, Chronolagïa, p. 287).
n- Id., ibid., pp. 210-214, 218, 234.
3 Al. Tausserat-Radel, op. cit., pp. 697 et 698,
Elève de Faucher, la jeune Hermione l'était également de la fille spirituelle de prédilection de celui-ci. Delphine Tornatoris allas Tournaire était cette remarquable prieure de Saint- Honorat de Tarascon pour cpii il écrivait en septembre 1548 le substantiel et édifiant traité De reformatione mentis, et à laquelle il adressait de bien belles lettres sur la perfection religieuse '. Or elle a été également si appréciée de Pellicier qu'après avoir, de sa prison deBeaucaire, nommé Raymond, frère de Delphine, chanoine et archidiacre de sa Cathédrale2, il voulut lui confier à elle-même la réforme d'une communauté cistercienne près de Montpellier.
Le monastère de Bon-Lieu3, d'autres fois Beau-Lieu l, avait été fondé avant 1150 dans une plaine riche et fertile en vignobles, d'où le nom plus usité de Vignogoul. Originale et charmante avec une abside à faitagcs distincts et un triforium à tendance arabe, son église subsiste et renait, grâce à une très probe restauration 5. Ce monastère, largement doté, était occupé au XVIe siècle par quelques filles nobles du voisinage, et le titre d'abbesse devenu comme l'apanage d'une riche famille montpelliéraine, les Allemand. Marguerite, puis Jeanne, ensuite Françoise l'avaient porté, et cette dernière, touchant au terme de sa vie, venait par résignation de le repasser ci Jeanne, qui se lit installer au printemps de 1550°. A ce moment-là Pellicier, trouvant un défenseur dans le pape même, sortait de prison et commençait d'obtenir justice. 11 provoqua donc, en faveur de Delphine Tornatoris, un brevet royal et une autre bulle de provision, semblable à celle pour Jeanne Allemand, sauf que la mort de Françoise y est men-
1 Mouan, op. cil., pp. '226, 234 et 236.
- Arch. de l'Hérault, G, IV, 18, fos 74 et suiv. — Evincé comme archidiacre, Tornatoris resta chanoine de Montpellier;- nous le retrouverons.
:! D'Aigrefeuille, t. II, pp. 300 et suivantes.
1 Arch. de l'Hérault, G, IV, 18, f° 152.
5 Due à M. le chanoine Charles Prévost, secondé par le talent professionnel de M. Julien Boudes, tous les deux membres distingués de la Société Archéologique de Montpellier.
« D'Aigrefeuille, t. II, p. 304. — Arch. de l'Hérault, G, IV, 18, f°» 152- 156 v°.
tionnée et que le pontife subordonne la nomination au consentement d'au moins la moitié de la communauté, ce qui dénote une scission des esprits. De fait, quand le commissaire apostolique, Jean Lebas, officiai de Montpellier, se présenta au Vignogoul, le 16 juillet, pour mettre le procureur de Delphine en possession, il se heurta aux protestations de l'abbesse Jeanne Allemand et de quatre moniales nobles, disant former la majorité1. Malgré de nouveaux ordres de poursuivre l'affaire, la tentative qui eût ramené au Vignogoul l'esprit de réforme personnifié par Delphine Tornatoris, échoua ainsi 2. Elle fournit du moins la preuve des rapports, de l'entente affectueuse entre Faucher et son abbé comme celle delà vigilance infatigable de Pellicier à ramener au bien tous les corps ecclésiastiques.
La question très grave de l'enseignement attira aussi persévéramment son attention, et Ton retrouve son action même au-delà de son diocèse. Et d'abord, puisque cet établissement devait, par son recrutement régional et le programme de ses cours, être à la base de tout l'enseignement, le Collège de Nimes le préoccupa. C'est pendant l'ambassade de Pellicier à Venise qu'il avait été organisé. Le prélat fut des clairvoyants qui en saisirent le danger anticatholique. Sans cesse donc il refusa la contribution réclamée de l'évêché de Montpellier: dès l'origine en 1539, puis en 1542, enfin en 1547. Ce que voyant, le parti calviniste et surtout Baduel, revenant alors d'exercer la régence à Montpellier, firent saisir le temporel des évèchés taxés. Sans doute la mesure était commune à tous. Mais où se manifeste l'initiative de Pellicier, c'est dans l'appel par lui interjeté des lettres-royaux du 18 juillet 1549 prescrivant la saisie. Jean d'Albenas, lieutenant du sénéchal de Beaucaire, y passa outre. Aussitôt les prélats de la région visée se solidarisèrent avec leur collègue montpelliérain. Ensemble ils firent valoir que déjà le tiers des bénéfices était
1 Aich. de l'Hérault, G, IV, 18, fos 187 v°-194.
- Le 8 janvier 1557 (a. st.) on voit, en erfet, que Jeanne Allemand était toujours prieure (Arch. de l'Hérault, B, 13, l'° 4 v°).
réservé par le Concordat aux gradués, et que leurs prédécesseurs avaient, au cours des siècles, uni un certain nombre d'autres à des collèges : l'Eglise ne pouvait donc être accusée de parcimonie envers la science. Ces raisons ayant été goûtées1, ainsi fut déjoué un plan qui aboutissait à combattre le catholicisme en se servant de ses ressources mêmes.
Une autre habileté de conduite de l'Evêque consista à opposer à Baduel un professeur capable de balancer sa renommée. L'angevin Guillaume Bigot- était un homme d*un savoir étendu et profondément original, car il s'était instruit luimême dans la langue grecque, la médecine, en laquelle il était docteur, l'astronomie et la philosophie3. Protégé des frères du Bellay, le cardinal et l'ambassadeur 4, c'est par eux certainement qu'il aura connu Pellicier. Du prélat et du professeur humanistes les idées comme les goûts concordaient fort bien : « une certaine parité d'opinions et d'études », dit Bigot 5. Gaufrés a prétendu que, durant son séjour a Venise, Guillaume Pellicier aurait offert au philosophe une chaire a Montpellier avec de beaux appointements 6 : c'est là préciser plus que ne le fait l'intéressé. Mais il est acquis que le prélat diplomate ambitionnait de s'attacher Bigot de quelque façon par des avantages sérieux ; qu'à défaut de son adhésion, il s'employa à le faire venir au Collège de Ni mes, malgré les offres tentantes de l'Université de Padoue". Orl'ar-
1 Voir ji. 61. — Ménard, Histoire de Nistnes, t. IV, Preuves, pp. 150, 151, 191, 209.
2 Les brèves indications qui suivent sont tirées de son ouvrage : Christianse philosophiœ prœ/udium.... Gulielmo Biyotio Lavalcnsi aulore ; Tolosœ, Guido Boudevilke, 1549, in-4°.
3 Op. cit., p. 56.
4 Op. cit., pp. 3, 49, 71. — J. Gaufrés, Claude Baduel, p. 304.
5 Voir note 7.
0 J. Gaufres, Claude Baduel, p. 102.
7 Bigot met ce discours sur lui-même dans la bouche des Nimois : « Sed difficultas est nec parvacum viro pasciscendi. Nam spectatissimum illum Gulielmum Pellisserium, Episcopum monspessulanensèm simul et legatum regium, certo scimus Bigotium ob paritatem quandam doetrime et studiorum tanta sibi conditione ambijsse, ut penè faceret nihil sibi reliqui.
rivée de Bigot à ce Collège a eu pour premier effet d'y mettre un terme à la propagande calviniste de Baduel '; elle amena ensuite la retraite cle ce dernier à Garpentras aussi bien que celle à Montpellier et, entre temps, la dénonciation au Conseil de Ville nimois de la conduite anticatholique de Baduel, qui supprimait la prière du matin -. D'autre part, en recueillant les plaintes portées par Baduel au président Mansencal sur les agissements de Bigot et de sa « secte », on constate que « la guerre collégiale » entre les deux professeurs, inaugurée à Nimes, poursuivie à Montpellier, a été bien plus qu'une querelle de personnes, c'est-à-dire une lutte de cultes, à laquelle l'Evèque de Montpellier prit une part importante. Si, en effet, à l'Université de Médecine, il n'avait qu'à enregistrer les choix ou décisions des régents, son prestige, sa capacité lui prêtaient une influence personnelle considérable, et il en usa. Comme il assista au concours Bocaud- Duchasteau 3, il est à reconnaître parmi ces « gens doctes et de scavoir quy ont esté presens aux disputes et conclusions ». et sur l'opinion desquels s'appuyait Guérin, procureur des étudiants catholiques, pour attaquer le choix fait du premier candidat, adepte du calvinisme*.
En face de ces adversaires qui gagnaient du terrain, dans cette atmosphère de combat, les dispositions du prélat devenaient de jour en jour plus rigoureuses. Elles eurent, par l'invasion du protestantisme dans sa propre famille, une occasion éclatante de se manifester. Marguerite Pellicier, sa nièce, avait épousé René, fils de Bertrand Gassin et originaire de Salon en Provence5. Baduel, bientôt devenu un ami
Seimus amplius eundem de Bigotio scripsisse, hue présente se atcpie inspectante, ipsum nostri causa récusasse honorarium paduanum, quod eral cl aureoruni quingentenùm et leetione vix quinquemestri (Nam reliquuni ilii tempus vacat) demerendum. » (Op. cit., p. 49).
1 lîaduel en convient lui-même dans une lettre à Mélanehthon (.1. Gaufres, Claude Baduel, p. 228).
- (l. Bigot, Christianse philosophiœ prœludium, p. 30.
:; Requête du 11 juillet 1561 (Arcli. de l'Hérault, (i, IV, 68-69 .
'• Voir ]>p. 68 .'I 09.
' J'avais déjà rétabli le nom de ce personnage (Le Procès, etc., p. 73
très dévoué et tendre pour ee René ', qui partageait ses convictions religieuses, avouera plus tard que Gassin avait cherché dans une telle alliance une vie heureuse, considérée et riche-. Et de fait il reçut de Guillaume Pellieier une mission toute de confiance, qui le faisait pénétrer dans sa plus grande intimité : « in administrata episcopi familia ». Mais Gassin s'y donna des torts, et le prélat, l'ayant inutilement sommé de rendre ses comptes, le poursuivit en justice :!. Baduel, que René en informa, semble bien au début avoir pris la chose en gaieté1. Mieux renseigné, il changea d'appréciation et n'hésita pas à se faire solliciteur pour son ami. Il adressa à l'Evêque une lettre habile et bien tournée, où il le comblait d'éloges et, pour obtenir à René le pardon, invoquait la religion, l'opinion publique, la force de la parenté et de l'affection. Il se rendait garant de l'aveu et des bonnes résolutions du coupable. Même, par de discrètes menaces, il laissait entrevoir la possibilité, dans un procès, de révélations dont la dignité épiscopale aurait à souffrir5. Malgré tout il échoua et peut-être, sans le vouloir, envenima ainsi la querelle.
Pellieier, en effet, avait-il déjà auparavant ou reçut-il de la si chaleureuse intervention de Baduel la certitude que René et Marguerite avaient abandonné le catholicisme l Toujours est-il que, se répandant contre eux en menaces, il greffa sur
et note 2). I n document qui scia cité plus loin (§ il) no laisse aucun doute sur sa forme. Mais un autre, postérieur de vingt-deux ans, appelle « René de (îauteron » l'époux de Marguerite Pellieier (Min. de Pierre de Nemause, étude Grollier, reg. de 1575, f° 164), et ce nom est reproduit dans d'autres actes. L'hypothèse d'un second mariage de Marguerite semble donc plus probable que celle d'un changement de nom.
1 Le ms. 1290 de la Bibliothèque du Musée Calvet à Avignon, que je vais souvent citer, renferme six lettres de Baduel à René, d'un ton très affectueux (fos 65 v°, 66 v°, 67, 99 v° et 114), et six autres, fort chaleureuses, le concernant (fos 5, 18 v°, 78 v°, 81, 81 v° et 107).
- Lettre à Mansencal (Ms. 1290, f° 5).
:i Lettre à Mansencal, publiée par Al. Tausserat-Radel (Correspondance politique de Guillaume Pellieier, p. 707).
4 Lettre à René, publiée par le même (Op. cit., p. 708).
% Lettre à Pellieier publiée par le même (Op. cit., p. 706).
ce simple procès d'intérêt une poursuite en hérésie. Outre la condamnation finale, qui sera indiquée plus loin, il suffit de lire les lettres écrites par Baduel soit à René lui-même soit en sa faveur pour constater que cette accusation était bien fondée : tantôt ce sont de chauds témoignages d'affection à partager avec Scuron et Rondelet ' ; tantôt ce sont deux cordonniers luthériens à protéger- ; surtout c'est une intervention acerbe de Baduel pour faire triompher contre Pcllicier la cause de son ami.
Au nombre des relations dont s'honorait le professeur nimois et que révèle sa correspondance, il faut mettre au meilleur rang celles avec Jean de Mansencal, premier président au Parlement de Toulouse. Que ce magistrat, notoirement calviniste en 1562, fût secrètement gagné dès 1547 et favorisât ses coreligionnaires, lorsque Baduel les lui recommandait, c'est ce qu'établit le début d'une lettre de celui-ci en faveur d'un certain Morlet : « Je me réjouis que cette opinion [favorable] conçue par vous de mon esprit et de mon caractère ait beaucoup de poids dans les procès et les périls de ceux qui, en ce moment, sont très injustement tourmentés par des hommes pervers»3. C'est donc à Mansencal que Baduel s'adressa à deux reprises pour les affaires de René, et il le fit en des termes qui renseignent fort explicitement sur les dispositions du prélat envers les réformés.
« René, expose-t-il, a épousé une nièce de l'évèque de Montpellier. De cette alliance il attendait le maintien et l'accroissement de sa fortune et de sa réputation. Cependant il a été frustré de cet espoir, car jamais nul ne se montra plus âpre ni acharné contre quelqu'un que l'évèque Pellicier à l'égard de René, et non seulement de celui-ci, son allié, mais de sa propre nièce, l'épouse de René, une femme excellente et choisie. 11 s'efforce, en effet, de ravir à ce couple très modeste
1 Lettre à Rondelet (Ms. 1290, f° 107).
- Lettre à René (Ms. 1290, f° 07). — Sur ces cordonniers, les frères Morlet, voir : Ibid., t'os 1, 9, 11, 35 v°, 77 v\ et G. Bigot, Christianx philosophise prseludium , p. 67, note e.
'• Lettre à Mansencal (Ms. 1290, f° 1).
et très urii'rion seulement les biens, mais la vie... Sous couleur de religion, il menace sans cesse d'employer les armes contre c< cet ennemi de la religion, cet homme schismatique, hérétique et luthérien», tout comme notre Bigot, en m'appelant, au risque de ma vie et de ma réputation, la peste et la perte de la jeunesse et aussi un homme impie, s'efforce de me chasser du Collège et de la ville de Nimes *. »
Pellicier ayant réalisé certainement ses menaces, l'humaniste revient à la charge contre lui, quelque temps après, dans les termes les plus vifs, et dépeint sous de noires couleurs l'Evoque, insensible à tous les moyens de conciliation. Sentant, au surplus, que l'aveu des torts de Gassin, contenu dans une précédente de ses épîtres, adressée au prélat pour l'attendrir, pourra être invoqué contre l'inculpé, Baduel s'efforce bien d'en réduire la portée, en assurant avoir alors chargé son ami d'une faute imaginaire. Mais c'est un piètre subterfuge, l'épistolier convenant ici même du nombre et de la qualité des autres personnes employées par René auprès de son oncle, afin de l'apaiser. Enfin il aborde la question religieuse, mêlée à celle d'intérêt : « Défiant de son droit, l'Evêque menace René et sa femme, et il avertit que lui-même les perdra comme hérétiques. Car aujourd'hui les hommes pervers qui se voient destitués de toute autre défense, se retranchent clans cette forteresse de la religion, l'accusation d'hérésie, afin de se faire passer pour les défenseurs et les combattants de l'Eglise catholique. Mais dans votre prudence, ô président, vous percez aisément à jour le caractère insidieux, calomniateur et criminel de tels hommes, et c'est avec la plus extrême rigueur que vous châtiez leur audace et leur impudence » 2.
dette lettre de Baduel à Mansencal est la dernière du recueil qui soit relative au débat. On verra plus loin quelle fut en Languedoc l'issue juridique de cette affaire. Pour la prévenir,
1 Lettre à Mansencal (Ms. 1290, f° 5).
2 Lettre à Mansencal, publiée par Al. Tausserat-Radel [Correspondance politique de Guillaume Pellicier, p. TOT).
les inculpés jugèrent prudent de fuir à Genève. Baduel fit de même. Il avait été déjà convaincu d'hérésie par un arrêt des Grands-Jours du Puy *, mais quelque temps encore conservé parles Consuls de Nimes à la tête de leur Collège. Il se voyait néanmoins à la merci d'une réaction municipale et, desservi auprès de la reine de Navarre peut-être par Pellicier lui-même, il avait perdu d'abord l'appui de cette princesse"2. Colle-ci enfin venait de mourir. Comme Gassin, il se mit à l'abri en août 1551 3. A peu de jours d'intervalle on voit les deux amis reçus bourgeois de Genève. Si ce fut en 1555 seulement4, Calvin atteste que cette cinquantaine de Français, d'une probité notoire, habitaient la ville depuis longtemps 5. Beaucoup, d'après leurs noms, appartenaient à la région du Bas- Languedoc.
Baduel et Gassin avaient dû s'exiler, mais Pellicier était déjà atteint par leur vengeance. Comment, en effet, ne pas établir la plus étroite corrélation entre ces divers faits :
1° L'emploi confié par l'évêque à René Gassin, ainsi que la menace faite par Baduel de révélations scandaleuses, d'une part; le décret de comparution de l'évêque pour ses mœurs, lancé le 31 octobre 1550 e, d'autre part.
2° Les agissements de Baduel auprès de Mansencal, d'un côté ; et, de l'autre, l'action du Parlement de Toulouse contre Pellicier 7.
3° Le rôle, perse véramment hostile au prélat, du Sénéchalprésidial de Nimes, où siégeait Jean d'Albenas, dans les affaires successives soit de Pellicier contre Gassin8, soit de l'appel de Pellicier au sujet du Collège de Nimes11.