‹ Études sur la réforme à MontpellierChapitre 46 sur 110 · III. — L'extension du calvinisme · texte numérisé non relu

III. — L'extension du calvinisme

Progrès rapides du calvinisme dans la ville et les villages voisins. — Colloque de 1561 à Montpellier. — Pénurie de ministres ; recrutement et déceptions. — Cas difficile s jurais à Calvin. — Autres cas blâmables.

Subitement le chiffre des baptêmes calvinistes s'était élevé de 7 pour juin à 19 en juillet, 18 en août; le progrès croissant, il sera en septembre de 23, puis de 35 en octobre, de 54 en novembre1. Les deux ministres La Chasse et Formy étaient le dimanche, faute de local suffisant pour recevoir leurs cinq à six mille auditeurs, obligés de faire chacun trois prêches-, dont l'un dés trois heures du matin3. En septembre on célébra publiquement la cène dans la maison Maupeau*. Enfin, au milieu de ce mois, un Montpelliéràin bien renseigné écrivait à un autre : « J'ay esté très aise entendre vostre arrivée a la bonne et presque reformée ville de Montpellier» 5.

Cet exemple de la ville, toujours puissant sur la campagne, agissait loin à la ronde. Entre les villages naissait une émulation pour avoir des pasteurs, et les demandes allaient d'abord à Montpellier. Les gens de Lunel furent les premiers servis, François Maupeau, diacre depuis l'année précédente, ayant été consacré ministre le 9 juin à leur intention ,!. Mais sa mission fut parmi eux de courte durée, faute d'accord et de ressources. II quitta, dépeignant à Genève les habitants comme « retifs, opiniastres et quasi contempteurs de parolle de Dieu». Contre cela ils protestaient, se faisaient délivrer un

1 Arch. nmn. de Montpellier, GG, 314.

2 Lettre de La Chasse et Formy à Calvin, du 1er août 1561 [Corpus Reformatorum, t. XVIII, p. 584; cf. Bulletin S. P. F., t. XIV, p. 326).

;i Lettre des mêmes au même du 5 août 1561 (Corpus Reformatorum, t. XVIII, p. 591).

4 Chroniques et Documents, p. 261.

5 Lettre de Guillaume de Bucelli, seigneur de Saint-Hilaire, à M. des Ursières, du 19 septembre 1561 (Arch. de l'Hérault, G, not. du Clergé : Jacques Barthélémy, reg; 241, l'° 175 v°).

11 Lettre de La Chasse à Calvin, du 14 juin 1561 (Corpus Reformatorum, t. XVIII, p. 513). L'identification du personnage dont il y est question, est fournie par les détails cpii vont suivre.

certificat par le ministre de Marsillargues, recommander par ceux de Montpellier1. Finalement ils bénéficièrent de la déception de leurs voisins d'Aiguesmortes, car Colliod dit Varandal, désigné pour cette dernière ville et ne pouvant y pénétrer, se retira chez eux-, ensuite à Pézenas:!.

Au début du mois d'août, le groupe réformé de Frontignan, déjà constitué, pressait de la même demande les ministres montpelliérains. Ceux-ci songèrent pour lui à Nicolas Bordenave. Originaire de Mont-de-Marsan, il était verni étudier la médecine à Montpellier et n'y était immatriculé que depuis le (i février 1561*. En juin, il se laissa décider à se rendre à Genève 5. Aux yeux de La Chasse et de Fonriy, ce Bordenave paraissait apte à donner satisfaction aux Frontignanais. auxquels il fallait « quel qu'homme qui soit un peu roidde, car par le passé et encoressont adonnez a plusieurs superstitions et autres vices » °. Genève accéda a la demande 7.

Poussait. Balaruc et Valmagne8 sollicitaient en même temps que Frontignan. Voulant les contenter, mais se trouvant a courl de sujets, les ministres de Montpellier demandèrent a

1 Lettres des diacres et du surveillant de Lunel h La Chasse, du 8 août 1561 (Bibl, de la ville de Genève, ML, 121, f° 71;, et de La Chasse et Formy à Calvin, du 12 août 1561 (Corpus Reformatorum, t. XVIII, p. 607j.

- Lettre de Varandal à Calvin, du 5 septembre 1561 (Corpus Reformatorum, t. XVIII, p. 679).

:1 Lettre du même au même, du 16 décembre 1561 (Corpus Reformatorum, t. XIX, p. 179).

1 Arch. de la Fac. de Méd., S, 19, f° 344.

5 Lettre de La Chasse à Calvin, du 14 juin 1561 (Corpus Reformatons»!, t. XVIII, p. 513). Bien que le personnage n'y soit pas nommé, il est identifié par les détails cpii précèdent ou suivront .

8 Lettres de La Chasse et Formy à Calvin, du 1er août 1561 (Corpus Reformatorum, t. XVIII, p. 584), et des diacres et surveillants de Frontignan à Calvin, du 5 août 1561 (Ibid., t. XYIII, p. 594). — On a, dans ce document, imprimé : Bordenanc.

" Comme il parait d'après les listes de pasteurs publiées dans le Bulletin S. P. F. it. IX, pp. 294-297', où l'on a imprimé : Bourderoue, et t. XLVI, ]>. 455], Bourdenave.

" Sur Villemagne mis ici pour Valmagne, voir Chroniques et Documents, p. 38G.

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Genève un pasteur commun ' et ils obtinrent un certain Benoit Arnaud2. Montbazin fut de même pourvu non de Jean Vital, que leur désignaient LaGhasse etPormy et qu'ils sollicitaient de Genève, mais de Guillaume Montaud3. Pignan reçut M. de Montcassin i, et Mauguio un certain Vachier \ Aux deux Cournon : Gournonterral et Gournonsec, fut attaché un pasteur du nom de Le More, dont Bazas emprunta0, puis dut accaparer les services, puisqu'on trouve ensuite Léonard Second à Gournonterral ~.

Ges quelques exemples, pris dans la région proche seulement8, expliquent, aisément qu'aussitôt la ville tombée au pouvoir des calvinistes, dix-sept de leurs groupements religieux pourront se faire représenter au colloque tenu à Montpellier le 12 novembre 1561. C'étaient les villes de Béziers. Pézenas, Glermont, Gignac, Lunel ; les bourgs de Montagnac, Poussan. Frontignan ; les villages de Mauguio. Mireval, Villeneuvelez-Maguelone, Fabrègues, Gournonterral, Cpurnonsec, Montbazin, Gigean, Valmagne9.

Gomme un mouvement général analogue se dessinait depuis quelques mois, Genève ne pouvait parer à de telles nécessités. 11 en résultait un recrutement hâtif et peu choisi. Dès le 24 mai 1561, Calvin, dépeignant à Bullinger l'empressement qu'on mettait en France soit à demander des ministres, soit à

1 Lettre de La Chasse et Fonny à Calvin, du 1er août 1561 (Corpus Reformatorum, t. XVIII, p. 584).

- Chroniques et Documents, p. 386.

:i Liste des pasteurs par Mr Hippolyle-V Aubert (Bulletin S. P. F., t.. XLVI, p. 449). — Chroniques et Documents, p. 386.

4 Chroniques et Documents, p. 385.

5 Liste des pasteurs par M1' Hippolyte-V. Aubert (Bulletin S. P. F., t. XLVI, p. 451).

,! Ibid., p. 466.

7 Ibid., p. 456.

8 On pourrait, en effet, signaler à Béziers le pasteur Antoine Vives, ancien étudiant de l'Université de Médecine de Montpellier (Arch. de l'Hérault, G, nol. du Clergé : Guill. Baillet, reg. de 1547, f° 123 v°), et qui, après examen à Genève en 1557, avait été envoyé à Issoudun (Corpus Reformatant»), t. XXI, p. 668), mais alla ensuite à Béziers, où il fut capturé (Chron. et Doc, p. 261),

y Chroniques et Documents, p. 262.

solliciter le titre de pasteur, lui confessait : « Mais nos ressources sont épuisées; nous sommes réduits à chercher partout, jusque dans l'échoppe des artisans, des hommes qui aient quelque teinture de doctrine et de piété pour en faire des ministres » '. A plus forte raison, Montpellier, — avec ses écoles, où dés longtemps la Réforme avait fait tant d'adeptes, surtout celle de Médecine, dont les professeurs lui étaien^ tous acquis, — semblait une pépinière indiquée. Certainement de Genève on excitait les ministres dans cette voie de propagande, et ils y entraient pleinement. « Nous sommes tellement destitués de pasteurs qu'a peine se pourroit il trouver diocèse moins pourveue que la nostre. Bien est vray que nous avons bien icy quelques escholliers. mais ils ne s'avancent pas fort pour servir a l'Eglise du Seigneur»-. Et encore : "11 est vray que nous avons icy quelques escholliers, mais ils s'advancent si laschement que c'est pitié, et y en a qui pourroyent servir, qui toutesfois recullent. a nostre grand regret ;f ».

Sans doute afin de les stimuler, La Chasse et Eormy dirigeaient donc leurs élèves vers la métropole du calvinisme ; mais, dupes de leur zèle, ils se préparèrent plus d'une déception. Un a vu le cas de Bordenave, qui, parti à la mi-juin, était contraint de revenir au début d'août, avec un bagage évidemment léger de doctrine et de formation. Georges Crusier était diacre, lorsque, vers le commencement de septembre 1561, il se rendit à Genève4. Mais il n'alla point au terme de cette voie et, deux ans plus tard, nous le retrouverons à Montpellier principal de l'Ecole-Mage. Enfin, un certain Beauregard, âgé d'une trentaine d'années et lui aussi dirigé sur Genève, était signalé à Calvin comme trouvé menteur par La Chasse et Colliod dit Varandal 5.

Le difficile recrutement de coadjuteurs régionaux n'était

1 Bulletin S. P. F., 1. XIV, p. 31U

- Corpus Reformatorum, l. XVIII, p. 581.

:i Ibid., p. 607.

4 Ibid., p. 679.

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point la seule préoccupation des ministres montpelliérains. Depuis six ou sept mois ils étaient fort en peine d'un incident dont la gravité, combinée avec les conjonctures du temps, les déroutait. Ils se décidèrent donc à consulter Calvin sur « ce scandale ». Le mot est d'eux, et il n'est pas trop fort, puisqu'il s'agissait d'un double adultère patent entre calvinistes notables. Je le résumerai en aussi peu de mots que possible, vu les détails abondants '.

Un « homme grave », pratiquant le culte réformé, marié à une catholique très vertueuse, poursuivait en vain de ses sollicitations la femme d'un marchand, ce dernier ménage étant calviniste. Le marchand fut emprisonné sur la plainte d'un de ses créanciers. Plein de confiance dans l'amitié du premier personnage, et redoutant que le juge-mage ne prit occasion de son incarcération pour l'inculper du délit de religion, il dépêcha sa femme vers celui qui pouvait le sauver par le prêt de la somme due. L'autre rendit le service et en exigea le prix. Ensuite, désireux de continuer sans risque la liaison, il trouva moyen d'éloigner et sa propre femme, en l'envoyant chez ses parents, et le mari de la coupable. Une imprudence de celle-ci dévoila l'intrigue. Laissant ses enfants à « pleurer et braire » et feignant d'aller au prêche, elle passa une journée chez son complice, prétexta s'être rendueàLattes et se laissa convaincre d'imposture là-dessus. Les ministres informés admonestèrent les coupables ; mais, en raison de la situation sociale de l'homme, ils n'osèrent sévir publiquement. Cependant l'opinion, saisie par des catholiques malicieux, menaçait de leur forcer la main. Devant leurs reproches en secret, le coupable se cabra, puis supplia. Entre temps, le mari revenait, toujours ignorant et confiant. Fort (( en peine», les ministres montpelliérains soumirent le cas à Calvin, dont la décision n'a pas été conservée.

C'est là une histoire banale, et le sont aussi certaines qui se rapportent à divers personnages, des protagonistes de la Réforme à Montpellier. On connaît déjà ce Jacques David,

1 Corpus Reformatorum., t. XVIII, p. 591.

seigneur de Montferrier et premier consul, l'habile faussaire ', ainsi que Jacques de Montaigne, avocat-général à la Gourdes Aides et militant des trois premières guerres, qui savait si bien se tailler une fortune dans le bien des religieux chassés-. A leurs côtés s'enrichiront de la même manière quelques autres dont le nom viendra incidemment au cours du récit des événements. Il y eut des cas fort blâmables. Tel celui de Pierre Maigret aîné, qui, tuteur de Jeanne Monard, en géra la fortune de telle sorte que les fils de celle-ci et d'André de Trinquaire exercèrent par la suite des revendications sur ses biens, qu'il s'empressa de mettre à l'abri, en les passant à ses neveux par un viager3. Tel celui de Jean de Trémolet. fds d'Antoine, seigneur de Montpezat, que Jeanne de Gaudete des Ursières, veuve de Louis de Bucelli, seigneur de La Mosson, poursuivait en justice tant pour avoir fabriqué un testament de son mari qu'usurpé ses biens à elle *. Tel encore celui de Jean Foucard. qui provoqua une consultation provisionnelle de Calvin. Voulant épouser Marguerite Hébrard, fille d'un riche marchand, il s'était entendu avec la mère pour l'y contraindre par un contrat, auquel le notaire même refusa de donner l'authenticité5. La solution définitive de Genève fut l'annulation de la promesse, puisque Foucard épousa une autre jeune fille0.

Loin de moi la pensée, en groupant ici, afin de n'avoir plus à y revenir, ces divers actes coupables, d'en tirer systémati-

1 Voir pp. 100 cl suivantes.

- Chroniques et Documents, pp. 297 et suiv., 301 et suivantes.

a .Min. de Noël Planque, étude Rlain, reg. de 1001, f° 794. — L'identité de ce Maigret est établie par le fait qu'il dit avoir été l'associé de Jean Bocaud, et qu'on lui voit tenir en baptême, le 30 mai 1561 (Arch. mun. de Montpellier, GG, 314) le fils de celui-ci, qui était son neveu par alliance.

4 Min. de Noël Planque, étude Rlain, reg. de 1582, fos 10, 19 et 112.

5 Calvini consilia (Corpus Reformatorum, t. X, p. 238), La consultation ne porte ni date ni lieu ; mais il s'y agit de personnalités montpelliéraines.

t; Le 8 novembre 1502, mariage protestant de Jean Foucard et de Catherine Calvet (Arch. mun. de Montpellier, GG, 315, f° 25 .

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quementcles conclusions. Jl s'en dégage cependant une constatation qu'un historien probe a le devoir de ne point négliger. Sans doute, les ralliements au protestantisme étaient nombreux, et'beaucoup d'auditeurs auraient pu parler comme le notaire montpelliërain Guillaume Solier le fait en un document intime et sincère : «Le mercredy dix septiesme décembre, le matin, suys allé au presche, dans led. temple de la Loge, ouyr nions1' le ministre Formy, par l'inspiration du S1 Sprit. L'ay ouy et entendu et cogneu qu'il preschoit la pure, vray, simple et sincère parolle de Dieu et doctrine salutaire. Dieu me doint grâce de me t'ere ouyr, entendre et retenir a l'honneur et advantage et gloire de Dieu et nostre rédempteur .lesus Christ et proufictde mon ame. Ainsi soit-il. — Solier»1. Mais le véritable amendement des mœurs, le redressement delà volonté viciée suivaient-ils l'adhésion de l'esprit aux arguments du prédicateur? Et celui-ci, de son côté, s'astreignait-il à maintenir sa parole dans la sphère doctrinale, sans recourir aux moyens extérieurs, tels que l'attaque aux adversaires ou l'appel déguisé à la cupidité native des auditeurs? Avec les exemples cités précédemment, deux paroles de l'une des plus célèbres autorités protestantes répondront. Viret, parlant des magistrats calvinistes, l'ait cette remarque : «Ils ont volontiers ouy les prescheurs, quand ils ont crié contre les vices des prestres et des moines, mais ne les veulent point ouir crier contre les leurs»2. Et il généralise, amèrement : « Ils veulent qu'on leur presche un évangile sans repentance et sans amendement de vie » :t.

Les événements allaient, presque sous ses yeux mêmes, justifier un tel reproche à l'égard des calvinistes montpelliérains. en laissant paraître à nu leurs plus tristes passions.

1 Note écrite sur le feuillet de garde d'un registre de ses minutes (Àrch. de l'Hérault, G, not. du Clergé : Guill. Solier, reg. 107).

- Le monde a l'empire, p. 207, cité par -1. Barnaud [Pierre Viret, \\. 665).

3 Le monde a l'empire, p. 269, cité par J. Barnaud 'Ibidem).

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