‹ Études sur la réforme à MontpellierChapitre 48 sur 110 · I. — Saisie de l'église Notre-Dame · texte numérisé non relu

I. — Saisie de l'église Notre-Dame

Préméditation de cet acte. — Inanité du prétexte donné. — Récit de l'événement. — Ses conséquences.

Joyeuse maintenant avait reçu quelques troupes et se montrait disposé à la sévérité, car il croyait la répression possible partout, quoique difficile à Montpellier. Il promettait de

1 Corpus Reformatorion, t. XVIII. p. 584. — Histoire ecclésiastique, 1. Ier, p. 970. — La maison de Formy était située vis-à-vis l'église Notre- Dame sur la rue de l'Aiguillerie, près de la Grande-Loge ; celle de Maupeau, vis-à-vis l'entrée de Saint-Firmin.

- Corpus Reformatorum, t. XVIII, p. 584.

3 Ménard, Histoire de Nismes, t.. IV, p. 304.

4 C'est ce qui fut exposé par Chabot, syndic des protestants de la province, aux Etats de Languedoc tenus à lïéziers le 20 novembre 1561 et jouis suivants.

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commencer par cette ville1 . 11 fut néanmoins devancé : le 24 septembre, les huguenots se saisirent de Notre-Dame, exemple suivi par les Nimois le 20-.

Soucieux d'atténuer le fait de la spoliation, les auteurs ou informateurs de Y Histoire ecclésiastique ont représenté cette église comme entretenue par le peuple, appartenant à la ville et ne donnant au clergé aucun revenu, partant véritable propriété des protestants 3. Cette prétention est contraire au droit et au fait, inadmissible par une saine critique.

Sanctuaire très vénéré dès ses origines, l'église, usurpée par le seigneur de Montpellier, rendue par lui en 1091 à l'évoque, donnée par celui-ci à son Chapitre 4, faisait si bien partie de la mense de ce corps que, peu de mois auparavant, il déléguait un de ses membres pour la desservir •"•. Quant à la Ville, qui fournissait seulement les gages du prédicateur quadragésimal, elle venait de rompre avec cet usage, précisément en alléguant que la charge incombait « au prieur, qu'est le Chapitre de Sainct Pierre, que prend les revenuz... les proffictz et esmolumens))0. Le démenti ne pourrait être moins suspect, plus formel, venu mieux à point chronologiquement. Enfin, si les libéralités des particuliers enrichissaient le sanctuaire, on ne saurait soutenir raisonnablement que l'hommage des dévots à la Vierge Marie ait constitué un titre de propriété aux seuls contempteurs de son culte.

En soi, le récit de l'événement est court 7. Les desservants avaient coutume de célébrer des messes matinales pour la population laborieuse. Dès qu'ils ouvrirent les portes, le mercredi 24 septembre, quelques délégués protestants vinrent leur demander de laisser faire le prêche une heure, une

1 Histoire de Languedoc, t. XII, c. 583, n° 247. - Léon Ménard, Histoire de Nisrn.es, 1. IV, p. 305.

4 L. Guiraud, Histoire du culte de N.-I). des Tables, passim.

5 Délib. du Chap. cathédral des 20 octobre 1560 et S mai 1561. 0 Délib. du Conseil de Ville du 28 mars 1561.

7 Chroniques et Documents, pp. 40, 220 et 261. — Histoire de Languedoc, t. XII, c. 585, n° 248. — Gariel, L'origine, les changemens etc., de •S. Pierre de Mompelier, pp. 105 et 106.

Soc. Arch. de Montpellier. j;j

fois l'office achevé. Ils ajoutaient que le plus souvent la chaire était inutile au clergé catholique, lequel se contentait de l'autel, reproche notoirement faux. Surpris et indignés, les prêtres refusèrent une telle compromission. Alors les députés s'exclamèrent qu «ils vouloient parler, puisque les autres avoient chanté». Sur un mot d'ordre donné, un attroupement considérable1 s'était formé autour de l'église. Le premier consul, Jacques David, s'y porta également avec les gens de la police consulaire. Mais ce fut uniquement pour mettre la main sur le mobilier et les reliquaires de l'église. Les délégués du Consistoire se saisirent des clés de l'édifice, où le jour même Claude Formy inaugura le prêche -.

Philippi rnpporti1 qu'il n'y eut, à la suite de cette saisie, aucune destruction opérée dans l'église. C'est une assertion démentie par les dires officiels du moment. Soit que d'euxmêmes ils aient voulu contrebalancer l'effet de la délégation catholique envoyée à Joyeuse, soit que celui-ci les eût mandés, le premier et le second consuls, accompagnés des gens du roi, c'est-à-dire des magistrats judiciaires, allèrent à Pézenas parler au lieutenant du souverain, « etl'advertir tant du brisement des croix et ymajes que aussy de ce qu'on avoit prinse l'esglise Notre Dame de Tables contre les edictz et arrestz et deffences faictes sur le faict de laRelligion:{)).

Le butin réalisé à N.-D. des Tables et consistant en pièces d'orfèvrerie et mobilier d'église avait une grande valeur pécuniaire et artistique. Les prêtres auraient exigé du lieutenantcriminel et du lieutenant-particulier qu'il en fût dressé un état, et rendu les Consuls responsables de sa conservation *. A défaut de cet inventaire, on peut se faire une idée des principaux objets par celui qui a été dressé le 15 mars 1558, récolé le ? octobre 1559 et qui se réfère aux pièces déjeà déposées à cette date au Consulat5. Mais il ne vise pas tout. On n'y voit

1 Histoire de Languedoc, t. XII, c. 585, n° 248. - Aich. iiuin. de Montpellier, GG, 314, f° 11.

3 Ibid., CC, Command. de 1561, au 29 septembre.

4 Pierre Serres, Abrégé du Calvinisme, p. 8.

3 Arch. imin. de Montpellier, GG, 151, reg. de X.-D. des Tables.

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pas figurer, par exemple, le retable d'argent* spécialement mentionné -.

La stupéfaction du clergé et des catholiques fut grande. Le lendemain, vingt-huit chanoines s'assemblèrent pour parera la situation. Ils décidèrent d'abord que quelques-uns d'entre eux, sans doute les plus menacés, parmi lesquels Ozias de Malbosc, préposé au service de l'église spoliée, se réfugieraient pour quelque temps à Frontignan, le Chapitre y possédant un important bénéfice dont l'esprit était assez catholique encore3. Ensuite ils élurent une commission de six chanoines avec pouvoirs suffisants pour quatre, afin d'organiser la défense de la Cathédrale et de son annexe, l'ancien monastère Saint-Benoit4. Sans perdre un instant, on expédia à Joyeuse une requête lui demandant l'autorisation d'embaucher les gens d'armes nécessaires ; et, le vendredi 26 septembre, sa réponse étant arrivée favorable, une séance de la commission eut lieu aussitôt. Outre les six membres du Chapitre, elle comprenait trois laïques: le juge-mage et les syndics catholiques, Jean Christol et Jean de La Volhe. Il y fut voté à la majorité que ces députés éliraient» ung cappitaine souffisant, qui choisira tel nombre de gens de guerre et harnois souffisants pour la garde et seureté de l'esglise, avec certain nombre de messires de l'esglise ». Mais, quel que dût être le péril, la prédication au peuple ne fut point négligée : celui qui auparavant en était chargé à Notre-Dame, le dominicain Claude Bourdon, irait à Saint-Paul ; et Pierre du Menin, qui remplissait à la Cathédrale le même office, recevrait, en vue de sa sécurité personnelle, une chambre pour habiter dans le fort Saint-Pierre.

Se défendre soi-même était prudence élémentaire, Joyeuse ne pouvant, faute de troupes ou d'ordres, protéger personne. Qu'on veuille bien songer à la lenteur des communications à cette époque : il fallait un mois au bas mot pour obtenir une réponse réciproque. De cela et d'une action double et

1 J. Renouvier et A. Ricard, Des maîtres de pierre, etc., p. 180, doc.

LXXVH.

^^Cfironiques et Documents, p. 220.

3 Voir p. 180 et sa note 0.

/ . . ,. . : i L ■ i 1 du 25 septembre 1561.

inverse des partis auprès de la Cour résultait une direction tout à fait chaotique, et le plus souvent bien fausse. On ne le vit peut-être jamais mieux qu'en ces conjonctures si graves. Sur les premières demandes de Joyeuse, le gouvernement central avait mis en marche deux compagnies. Il reçut alors communication de l'espoir qu'avait le lieutenant royal île réprimer les calvinistes en débutant par Montpellier 1 ; et, d'autre part, les protestants offraient de livrer eux-mêmes les coupables à la justice. La Cour, s'y laissant prendre, contremandases instructions premières. Le 6 octobre elle ordonnait à Joyeuse de renvoyer les deux compagnies acheminées vers sa province, de n'inquiéter personne pour délit de religion, de mettre même en liberté les prisonniers incarcérés sur ce motif, en se contentant de punir les séditieux2. Peu de jours s'écoulèrent et l'on sut de Montpellier qu'une rixe violente y avait encore éclaté, à propos d'obstacles mis à quelque assemblée : assez vraisemblablement on avait essayé d'empêcher le culte calviniste à N.-D. des Tables. La rixe s'était terminée par une prise d'armes des protestants et par leur triomphe, au témoignage d'un de leurs coreligionnaires. Catherine de Médicis et le roi de Navarre en conférèrent très sérieusement avec Montmorency, et exigèrent de lui qu'il enverrait sur place des commissaires enquêteurs3.

Or, pendant que ces choses s'élaboraient à la Cour, la situation empirait à Montpellier. Le juge-mage ayant été contraint de quitter la ville4, son beau-frère, le procureur Sabatier, sans doute informé par lui. avertissait de Narbonne Montmorency de ce «que se dispose et traicte presantement a Montpellier pour est[r]e exécuté audict Montpellier»5.

1 Lettre de Joyeuse à Montmorency, du 17 septembre 15G1 [Histoire de Languedoc, t. XII, e. 083, n° 247).

- Histoire de Languedoc, t. XI, pp. .355, note 1, et 359, note 4.

3 Histoire ecclésiastique, t. Ier, p. 973, note 2. — Hubert Languet a pu être renseigné par son homonyme et compatriote, Charles, immatriculé à l'Université de Médecine de Montpellier le 28 janvier 1560 (Arch. de la Fac. de Méd., S, 19, f° 336).

4 On ne l'y voit plus, passé le 26 septembre. s Ribl. Nat., fr. 15.875, f» 351

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IL — Siège et prise de la Cathédrale

Les protestants maîtres réels de la ville; certains catholiques réfugiés à la cathédrale Saint-Pierre. — Négociations. — La tour du Colombier prise et reprise par les partis. — L'investissement. — Tentative de conciliation. — Progrès des assiégeants <'i nuit d'angoisses. — La capitulation du 20 octobre. — Le massacre ; le nonbre des victimes. — Les responsabilités. — Pierre Vire t en Languedoc.

Dans la première quinzaine d'octobre 1561, la situation était donc telle à Montpellier1: les représentants de l'autorité royale, religieuse et judiciaire partis successivement, pour sauvegarder leur vie ; quelques chanoines et religieux de même que certains notables catholiques réfugiés dans le fort Saint-

1 Les éléments de ce récit, sauf indication spéciale, sont, empruntes à l'une ou plusieurs des onze relations originales suivantes, mises d'accord ou corrigées les unes par les autres et d'après les documents :

1°. — Relation calviniste et montpelliéraine du 23 octobre 1561, envoyée à Nimes (Chron. et Doc, pp. 380 et suiv.), et transmise le 31 par Viret à Calvin [Corpus Reformatorum, t. XIX, p. 92).

2°. — Mention du Journal de Brus/art [Mémoires de Coudé, éd. Secousse, t. Ier, p. 60), catholique, niais inspirée par les rapports officiels locaux à la Cour, y parvenus au début de novembre 1561.

3°. — Histoire de VEfjlise de Montpellier [Chron. et Doc, pp. 261 et 262 .

4°. — Enquête catholique du 25 janvier 1564 [Chron. et Dor., pp. 386 H suiv..

>. — Histoire des troubles de Languedoc (Chron. et Doc, pp. 42 et suiv.).

6°. — Mémoires d'un calviniste de Millau, publiés par J.-L. Rigal, Rodez, Carrère, 1011, p. 25. — Cf. Bulletin S. P. F., t. XXXII, pp. 566, 562 et suiv. ; t. XXXIII, pp. 29 et suivantes.

7U. — Chronique du Petit Thalamus [Chron. et Doc , pp. 220 et 221).

8°. — Histoire de l'Europe par Jacques de Montaigne, utilisée par les Bénédictins [Histoire de Languedoc, t. XI, pp. 362 et 363).

0°. — Histoire ecclésiastique (t. Ier, pp. 071-073).

10°. — Pierre Gariel, L'origine, les changemens cl l'estal présent de l'esylise S Pierre de Mompclier (pp. 110-112).

11". — Relation franciscaine en latin (Bibl. du Musée Calvet à Avignon, ms. 2758, pp 141-143).

Pour la topographie, voir mon plan, annexé' au t. III dos Fondations du pape Urbain V à Montpellier.

Pierre, avec l'argenterie des églises, sous la garde d'une petit»' troupe de soldats à gages et la protection de deux pièces d'artillerie; enfin les calvinistes gouvernant la ville par la complicité de Jacques David et de quatre de ses collègues, maîtres également de la rue par leur assurance violente. Car Philippi. leur coreligionnaire, dépeint les uns exécutant des rondes bruyantes de nuit, les autres, qui formaient la lie du peuple, parcourant en plein jour la cité par bandes, munis d'armes et de gros bâtons, dont ils frappaient tous les prêtres ou religieux rencontrés. Ces bâtons acquirent une célébrité sous le nom d'éptntssettes de Montpellier, et le souvenir en restera si bien qu'ils reparaîtront ou d'analogues pour le même usage en 1621. Ces forcenés s'acharnaient aussi, dans la ville et la campagne, contre les croix et statues qui s'y trouvaient érigées '.

Vers le 13 octobre, le dernier consul, Jean Valez, laboureur catholique, livra à ses coreligionnaires la tour d'enceinte voisine de la Cathédrale et dite des Carmes. Deux pièces de campagne furent placées sur une des tours de Saint-Pierre pour couvrir tout le quartier. Là s'abritèrent ecclésiastiques et laïques. Parmi les premiers figurent des chanoines, des séculiers, des réguliers; parmi les seconds. Valez et la famille des Guizon dits Roujon -.

Les 16, 17, 18, les protestants se plaignirent des précautions prises aux Consuls, qui entamèrent des négociations. Elles aboutirent dans l'après-midi à une conférence chez le général des finances Chefdebien, que la condition de céder Notre- Dame fit avorter. Mais on convint de s'aboucher encore, Chefdebien départageant les avis de deux parlementaires seulement. Ceci nécessairement souffrait quelque délai. Or, dans la soirée même de ce samedi, la petite troupe catholique réussit à s'établir dans la tour du Colombier, au Palais, excellente position pour dominer la Cathédrale et, au besoin, la ville.

1 Chroniques et Documents, pp. 42 et -13.

- Sur leurs nom et surnom, voir procès-verbal des Etats de Languedoc du 28 novembre 1561, que beaucoup d'actes notariés confirment. D'après de Bèze, !<• père portait le sobriquel de Le More.

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Mais dans la nuit elle en fut délogée et remplacée par des arquebusiers huguenots.

Le dimanche 19 fut consacré aux offices, malgré une affluence énorme et hostile dans les rues, attirée, excitée par une enseigne qu'avaient arborée les chanoines, Au juste, qu'était cette enseigne, et oùl'avait-on placée ?. De Bèze, plus tard, précise : un balai. La relation calviniste du moment même parle d'une « enseigne desployée», ce qui semble bien exclure l'autre objet. Quant ci sa place, il y a accord des documents pour la marquer au sommet d'une tour, car c'est une simple tradition qui désignerait la fenêtre de la tour du sud-ouest, sur la façade, cà gauche. Les traces, visibles tout autour, des coups de mousquet, qui ont pu faire naitre cette opinion, ne suffisent point a l'autoriser: on ignore, en effet, l'état de l'autre tour, démolie quelques années après. Quoi qu'il en soit, l'intention des assiégés était offensante, assure Philippi, et ceci est fort vraisemblable, puisque, sur des représentations, ils consenrent à enlever l'objet.

Dans l'échange des coups de canon et d'arquebuse, deux habitants furent blessés hors de l'enceinte et un calviniste trouva la mort. L'émotion croissait dans la ville. Un Conseil général décida de hâter la conférence projetée la veille. Les négociateurs se dirigèrent donc vers la Cathédrale, escortés des Consuls, de magistrats et de notables, niais ils ne réussirent point a parlementer. La garnison, en défiance, tirait. lîey, second consul, et un conseiller au Présidial furent atteints.

Maintenant l'effort des assiégeants se condensait sur la tour des Carmes. Douze cents hommes, qu'animaient la haine religieuse et l'appât du pillage, conduits par deux jeunes gens de Montpellier, l'assaillaient furieusement. 11 y périt un second protestant, nommé Miot, mais un dernier effort la livra à ses coreligionnaires. Jean Valez, le consul, y fut capturé et on l'emmena à l'Hôtel de Ville. La tour d'enceinte toute voisine du fort Saint-Pierre, et qui porte aujourd'hui le nom de Tour des Pins, fut également prise pendant la nuit.

Lien ne couvrait plus la forteresse. S' aidant de l'obscurité,

certains assiégeants atteignirent et incendièrent la porte intérieure dite du Plan du Prévôt, représentant l'entrée régulière de l'ancien monastère Saint-Benoit, en arrière de la rue appelée aujourd'hui de Saint-Pierre et près du chevet de l'église. Par cette porte on accédait à une cour, où s'élevaient les constructions parasites qu'au cours des siècles la décadence avait permis aux dignitaires de bâtir. Malgré une vive défense, les protestants s'en emparèrent successivement, et de là se mirent, abrités du feu des adversaires, à percer les murailles mêmes du fort.

Toute cette nuit d'angoisses, les malheureux assiégés sonnèrent la grosse cloche en manière de tocsin, «q'estoit piteuse chose d'oyr», rapporte Philippi. Mais l'étonnement, la crainte, la communauté de culte avec les assiégeants retinrent tout secours. Au matin pourtant du lundi 20 octobre les chanoines réussirent à faire part à quelques amis de leur détresse extrême. Aussitôt Chefdebien, Pelet, seigneur de Lavérune, et même des protestants notables, liés avec des chanoines, accoururent. 11 était temps : déjà le réfectoire, situé au rez-de-chaussée de l'aile nord et conduisant aux sacristies, était percé. En hâte, Chefdebien et un général aux Aides, catholique aussi, aidés du protestant Montaigne, parlementent avec les chefs des calvinistes, en obtiennent que deux chanoines sortiront pour négocier. Ce furent le vieil archidiacre de Valence, Jacques de Manse, et le sacristain. Guillaume Arquier. Ces délégués donc arrêtèrent, transmirent à leurs confrères et par eux firent accepter l'accord suivant, stipulé devant Jean Perdrier, procureur du roi au Présidial : les chanoines et prêtres habitués de la Cathédrale pourraient y demeurer sans armes pour faire le service accoutumé; les soldats évacueraient le fort avec leurs armes, puis sortiraient de la ville ; on déposerait chez M. de Chefdebien les pièces d'artillerie munissant le fort, dont la garde serait exercée par des gens des deux cultes.

Moralement acceptable pour les chanoines et agréé par eux, cet arrangement, une capitulation en définitive, ne le futpoint par les gens d'armes, qu'elle forçait au bannisse-

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ment de Montpellier. Tandis donc que les délégués s'occultaient de faire ratifier par serment la convention, un des soldats de la garnison tua d'un coup d'arquebuse un assiégeant. Pierre Chalon. Cet incident malheureux eut de terribles conséquences, car la populace, un peu écartée par ses chefs durant les pourparlers, s'affola aussitôt. Elle accusait les négociateurs de trahison, et ils furent un moment en danger. Surtout elle se précipitait vers le fort. Une troupe perdue passa par une fenêtre ou une brèche dé la salle haute à l'aile nord. Elle était dans la place. Son chef s'empressa d'ouvrir la grande porte de l'église, (le fut la ruée.

Des scènes a jamais exécrables de massacre et de destruction qui se déroulèrent alors, on aimerait abolir la mémoire. Le devoir de l'histoire est, au contraire, de la fixer dans ce qui en a été conservé par d'irrécusables témoignages. Sur le nombre des victimes, les onze relations qui mentionnent l'holocauste varient, et j'en supputerai les chiffres. Mais il faut parler d'abord t\<>* meurtres qui sont hors de toute discussion.

Le gardien des Cordeliers, le P. Antoine Brune! '. prédicateur de Saint-Firmin. homme de talent et d'énergie, fut, pour ces motifs, la première victime. On s'acharna sur lui. H se trouvait dans la nef. le rosaire en main, récitant le psautier. L'injure et le blasphème aux lèvres contre la Vierge Marie et saint François, les meurtriers s'avancent, le transpercent d'un coup de lance au corps; ensuite leurs poignards déchiquètent ses membres. Son sang rejaillit jusqu'à la muraille, y laissant des traces durables -. Trois jours entiers le corps demeura privé de sépulture.

Dans un coin de l'église, le capitaine catholique. Le More de Roujon, qu'entouraient trente ou quarante soldats, parmi lesquels ses quatre fils, se défendait opiniâtrement. Il ne succomba qu'au nombre, et avec lui périrent deux de ses fils.

1 Appelé à tort Beraud par Philippi e1 Montaigne. Son nom est confirmé par les délibérations du Chapitre cathédral (voir p. 1G3, note 2).

2 « Cruoreque sparso, cujus vestigia adhuc videntur hœrerc parieti », rapporte le chroniqueur franciscain.

Cependant des protestants notables s'interposaient, entraînaient dehors, pour les sauver, les malheureux ecclésiastiques. Il yen eut de blessés à la sortie, tels le vieil archidiacre de Manse '. et surtout le socîus du P. Brunel, ce jeune et héroïque frère Pons Chaissy, dont l'histoire est à conter. Comme il quittait la Cathédrale, il fut grièvement blessé à la. tète, à une main et au ventre. Horrible détail : ses intestins échappaient de la plaie. Il eut alors le stoïcisme de faire lier plus bas sa corde, pour les retenir. Ensuite, ayant perdu tout son sang, à demi mort, tantôt rampant, tantôt se roulant, il réussit à se traîner jusqu'à la demeure d'un pâtissier, où il se cacha deux jours. Au bout de ce temps un ministre2, apprenant ou feignant d'apprendre le fait, commanda de transporter à l'hôpital l'infortuné religieux et lui-même s'y rendit pour le voir. Mais c'était, assure l'annaliste franciscain, afin d'en obtenir plus aisément une abjuration de ses croyances et un abandon de ses vœux. Tout ce qu'on peut imaginer de plus tentant fut mis en œuvre dans ce but, ajoute-t-il en rapportant les offres qui furent faites au frère Chaissy, soit de guérison, soit de mariage, tandis que ministres, médecins, belles calvinistes même se succédaient à son chevet. Sa constance fut invincible, et le troisième jour il consomma son sacrifice et ses souffrances par une pieuse mort.

Dans l'église ou à la sortie périrent encore trois chanoines. \J Enquête catholique fournit leurs noms. Deux sont confirmés par les registres du Chapitre cathédral : c'étaient Jacques Calvin et Arnaud Arnaud. Quant à Guillaume de Pignan, le fait ou l'attribution n'est pas acquis sans conteste3.

1 Chroniques et Documents, p. 393.

- Le chroniqueur franciscain attribue 1'' rôle à Virel même, ce que rend très peu vraisemblable le fait (pie, le 23 octobre, on lui écrivait à Nimes le ré cil îles événements depuis le 17 (voir p. 197, note 1).

3 Bien que, lors «le son immatriculation en droit, Guillaume de Pignan soit dit né en ce lieu (Arch. de l'Hérault, <ï, IV, 70, 15 janvier 1539 a. st.), condition notée dans V Enquête, on le retrouve, à moins qu'il ne s'agisse d'un homonyme, en février 1564 au sein du Chapitre (Arch. de l'Hérault, (i, Baux, f° 310). Mais il aura pu rester caché, puis reparaître postérieurement à l'empiète, faite le 25 janvier, 'l'ont se concilierait abus.

l'établissement du protestantisme 203

Voilà donc sept, peut-être huit personnes nommément désignées. Quelles autres leur adjoindre? Ici, l'écart des relations sur le chiffre global, entre huit et une cinquantaine. paraîtra extrême. Mais, à tenir compte de la date et de la provenance des récits, il est peut-être possib'e de serrer de près la vérité, en indiquant Je nombre de dix-sept ou dixhuit.

La relation du 23 octobre précisait le chiffre de sept tués, ce qui revient au nombre des meurtres dont j'ai fait le décompte nominal, le cordelier Chaissy n'étant mort que trois jours après le massacre, à l'hôpital.

Pourtant on l'a vu, selon X Histoire ecclésiastique, il y avait, outre les morts, «d'autres, blessés, qui en moururent quelques jours après», et ceci élève le nombre des victimes, de façon encore indéterminée, il est vrai. Alors interviennent les relations écrites quelque temps après, quand le jour s'était fait plus complet sur les événements. Certaines fixent un chiffre: quinze hommes en tout, consigne par ouï-dire l'auteur du manuscrit millavois ; seize ou dix-sept tués, note Jacques de Montaigne. A ces indications, qui se touchent, ne contredisent ni Y Histoire de l'Eglise de Montpellier, protestante, ni Y Enquête catholique du 25 janvier 1564. La première, qu'on ne saurait suspecter d'exagérer les torts des calvinistes, énumère ainsi les victimes : douze chanoines ou prêtres, dont deux cordeliers, plus quelques soldats, dont leur chef. La seconde, qui n'avait à mentionner que les gens d'église, parle de trois chanoines, deux cordeliers et quelques séculiers : il faut donc y joindre les laïques, les soldats.

Une objection grave est l'assertion de Philippi. Dans Y Histoire des troubles de Languedoc, il accuse de trente à quarante victimes, chiffre élastique, et qu'il aura pu confondre avec celui de la garnison. On ne sut peut-être pas, d'ailleurs, bien au juste qui parmi les blessés, les sauvés, les fugitifs, était frappé ou épargné. Au Petit Thalamus, Philippi s'est copié, comme presque toujours, lui-même. Quant à Gariel, il amplifie jusqu'à la cinquantaine, ayant déjà parle de trente ou quarante soldats et ('tant forcé d'y joindre plusieurs ecclé-

siastiques. On saisit son exagération manifeste a propos du nombre des Cordeliers, cinq ou six, lorsque l'annaliste de ceux-ci n'en mentionne que deux '. Le Vilaret, que Gariel qualifie chanoine, n'existait pas comme tel, et a dû être quelque prêtre séculier. D'autres témoignages restent vagues : << multi ». s'exprime l'annaliste franciscain ; et Jacques de Manse, l'archidiacre de Valence, grièvement blessé lui-même, précise : « nonnullos canonicos et sacerdotes ac multosseculares et laicos viros»*. Même en ramenant à seize ou dixsept cas mortels le triste bilan, comme il faut encore y joindre les blessés, on ne saurait trop déplorer un tel événement.

Vers qui en faire remonter les responsabilités l Les deux partis se les sont rejetées.

Séditieux, tel est le premier reproche formulé par les calvinistes contre les catholiques. Or, si l'on résume les événements précédemment relatés, il faut conclure que la retraite au fort Saint-Pierre et la résistance dans celui-ci, légalement autorisées par un ordre de Joyeuse, lieutenant du roi en Languedoc 3, n'étaient en l'ait, dans une ville livrée ainsi a l'anarchie, que des actes de légitime défense.

Car le second reproche, celui de provocation, n'est pas mieux fondé. Ici c'est une suite chronologique et rationnelle a établir dans les faits violents de l'année 1561 : émeutes de juillet, obligeant le juge-mage, le gouverneur, l'évèque à fuir; puis, invasion brusque de Notre-Dame ; — alors retraite a Saint-Pierre et appel à une garnison ; — menaces dirigées de la ville, plus élevée, sur la Cathédrale, en contre-bas ; — occupation des tours voisines par les catholiques, quand déjà les epoussettes ont répandu la terreur dans les rues. Par malheur, aux jours de lutte civile, les actes engendrent les actes, les

1 Plus tard Fient' Serres [Abrégé du Calvinisme, p. 10) portera à trente le nombre des Cordeliers massacrés avec leur gardien, le P. Brunel.

- Chroniques et Documents, p. 393.

3 L'appointement mis à la requête du Chapitre est dit c< contenant permission île deffendre la maison et esglise cathedralle avec gens d'armes nécessaires » (Délib. du Chap. cathédral du 26 septembre ITiOl).

L'ÉTABLISSEMENT l>l PROTESTANTISME '205

esprits s'en exaltent. Excepté l'initiale responsabilité, toutes les autres, s' enchevêtrant, réagissant, dès lors se confondent. En évoquant tous ces incidents, la provocation de l'enseigne mise, mais ùtée par les catholiques, semble bien légère Quant au tir dirigé sur les parlementaires l'après-midi du 19, dans' une foule grouillante de catholiques et de protestants mêlés, comment l'imputer à agression '.

Le troisième grief articulé, c'est une double violation de parole. 1" Par la prise de la tour du Colombier, le samedi soir, après un accord ; or la conférence de ce joui* avait échoué, l'autre n'était que projetée. 2° Par le coup de feu tiré dans la matinée du lundi, maigri'' la capitulation convenue ; or Montaigne, négociateur protestant, distingue fort bien que la transaction, acceptée par les chanoines, avait été rejetée par les soldats, et que ceux-ci, non les autres, furent les auteurs de l'acte.

A l'inverse, l'annaliste franciscain fait peser sur Pierre Viret, dès son arrivée en Languedoc, la responsabilité de l'invasion de Notre-Dame et de tout ce qui l'a suivie. C'est hà-dessus également qu'il faut s'expliquer. La santé fragile de ce réformateur l'avait conduit dans le Languedoc et, après nombre d'hésitations entre Montpellier et Ni mes, décidé pour cette dernière ville, où il était depuis au moins le G octobre1. Dès lors, investi par Calvin d'une mission dans toute la France2, il a pu être consulté par les calvinistes de Montpellier sur la conduite à tenir, sinon dans l'invasion de Notre-Dame, du moins dans le siège de la Cathédrale, dont on le voit recevoir et transmettre la relation à Calvin3. Est-ce à dire que la responsabilité doit lui en incomber? Dans les péripéties du siège qui ont été' relatées, le rôle de la fatalité fut grand, grande aussi l'avidité d'une foule d'étrangers excités, ditPhilippi, par l'espoir du pillage; et, enfin, les faits débordent toujours les théories qui les ont déchaînés. Les victimes, cependant, accusent clairement que le maximum de torts provint des protestants, et tout ce qui suivît confirme bien le jugement.

1 Léon Menant, Histoire de Nismes, t. IV, p. 285.

2 Corpus Refortnatorum, t. XIX, p. 3.

3 Voir p. 197, note 1.

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