L 1 1 . — DÉVASTATION DES EGLISES ET DES MONASTERES
Pillage et hircins à lu Cathédrale et dans toutes les autres églises. — Perte irréparable pour Fart. —Haine cultuelle et ses effets. — Avidité et vol. — La spoliation revêt une apparence légale : inrcntaires, séquestre. — La persécution : fuite des prêtres et des religieux; incidents.
Durant les six ou sept heures qui suivirent la prise de la Cathédrale, c'est-à-dire tout l'après-midi du lundi 20 octobre, le pillage et la ruine y succédèrent au meurtre. Pas un coin de la maison qui ne fût fouillé, pas un meuble non forcé, pas un emblème religieux dans l'église ouïes cloîtres qui n'ait été brisé, démoli, détruit1. Au hasard ou à la précipitation seuls on dut de sauver quelques rares épaves, contre les prévisions de tous -.
Quand il ne resta plus rien à dérober ou anéantir dans Saint-Pierre, ce fut le tour des autres églises, urbaines et rurales, appartenant au clergé séculier ou au régulier. Il y en avait ainsi une soixantaine dans Montpellier ses faubourgs ou sa banlieue3. Il y fallut huit jours4 et Ton y employa des nuits également-y Enfin les mêmes bandes se rendirent dans les villages pour y opérer0.
Sacrilège devant les consciences catholiques, cette dévastation générale demeure une perte irréparable pour l'art du moyen âge, qui, inspiré par la foi, avait accumulé dans ces églises des œuvres remarquables en tout genre. Par quelques mentions incidemment faites 7 de ces produits de la sculpture
1 Chroniques el Documents, pp. 45, 46 et 220.
2 Arch. (If l'Hérault, <i, not. du Clergé : Guill. Torronc, reg. 35, fos 58 .•i 59.
3 Chroniques et Documents, pp. 40, 47, 48, 220 et suiv. * Ibid., p. 48.
i Aux Augustins celle du 21 au 22 (Voir plus loin).
11 Chroniques et Documents, p. 48.
7 Voir spécialement à ce sujet, dans la bibliographie locale, les descriptions des richesses données par Urbain V à son monastère de Saint- Benoît, de celles accumulées à Xutre-Dame des Tables.
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sur pierre et sur bois, de la menuiserie, de la ferronnerie, de la peinture, derémaillérie, de l'orfèvrerie, de l'art prestigieux des fondeurs, des verriers, des miniaturistes et copistes, des brodeurs, des chasubliers, ainsi que par leur rapprochement avec les merveilles analogues encore existantes ailleurs, qui ne serait amené à flétrir ces iconoclastes du XVIe siècle qu'un sectarisme fougueux, d'importation étrangère, fit de la sorte mentir à leurs origines et à toutes les traditions grécolatines ? Que de telles pertes soient rappelées, c'est ce qu'il importe à l'honneur d'une cité dont le prospère commerce avec Pise et Gênes, Lucques et Florence, Avignon, Paris et Bruges avait affiné le goût ; qui savait, tout en acquérant les produits de l'industrie cosmopolite, acclimater chez elle des eristalliers de Venise1 et répandre partout ses propres ouvrages d'orfèvrerie ou d'éinaillerie-. Ce que d'autres villes présentent à l'admiration des connaisseurs, Montpellier le possédait joyeusement, et l'a perdu en ces jours, les plus néfastes de toutes ses annales.
Les deux mobiles de cette dévastation furent le zèle cultuel et le vol, celui-ci s'abritant trop souvent derrière celui-là.
Du premier, qu'il faudrait plutôt qualifier de haine, Gariel a conservé quelques traits vraiment caractéristiques. Ici ce sont les effigies des saints, de la Vierge Marie, du Christ luimême, souillées, lacérées, tournées en dérision. Car on vit des forcenés en traîner dans la fange, en jeter dans leségouts, déchirer de leurs haches, de leurs épées une sainte Catherine d'Alexandrie, représentée sur sa roue, et couronner d'épines véritables un Jésus devant Pilate. Là ce sont les sépulcres détruits, les tombes violées et, pour comble d'horreur que la plume n'ose retracer, des corps fouillés afin d'en pendre les entrailles au sommet d'un clocher :î.
Philippi a un peu saisi que ce mobile était parfois simple prétexte, quand il dépeint «ce populaire ramassé, se voiantleplus
1 L. Guiraud, Recherches topographiques, etc., p. 245. - Comptes-rendus de la Société Archéologique de Montpellier, passim. 3 Gariel, L'origine, les changemens, etc., p. 113-116. Cf. Chroniques et Documents, p. 49.
for! dans la ville, soubz la faveur de la religion et cuidant faire sacrifice a Dieu que de prendre le bien de gentz d'église », accomplissant la ruine d. Mais il gardait là peut-être des illusions dont l'étude des documents défend l'historien averti. Selon les besoins, les appétits ou les goûts, la mentalité et les procédés varièrent, mais, en somme, de l'aveu des dirigeants mêmes du parti, ils aboutissaient à l'appropriation du bien d' autrui -.
A côté, en effet, de la tourbe qui arracha et déroba tout ce qu'elle put : objets ou meubles à sa convenance3, or, argent, métal de toute sorte, comme débris de grilles, tuyaux d'orgues, voire châssis de vitres, et qui, à cette entrée d'hiver, s'approvisionnait à rien ne coûte de bois4, de vin, de blé, il y eut les avides, qui cherchèrent à ravir d'un coup le plus précieux, c'est-à-dire le plus facilement monnayable, et les raffinés, qui opéraient avec intelligence quant au choix, avec élégance dans la manière.
François Guichard appartient à la première catégorie. Son nom a déjà paru dans cette histoire. C'est lui que Guillaume de Chaume avait, en 1560, choisi pour capitaine du guet, et qui favorisa sous ses ordres les premières assemblées5. Familier avec les armes, il n'a pas dû rester étranger à l'attaque, à la prise de la Cathédrale. En tout cas, la forteresse occupée, c'est lui qu'on chargea, avec trente hommes, de veiller sur les richesses accumulées dans le trésor. La tentation fut trop forte : Guichard et sa bande les pillèrent pendant la nuit du 20 au -21. Quand le lendemain les magistrats vinrent inventorier, ils constatèrent le vol. Aussitôt, le Consistoire informé lit
1 Chroniques cl Documents, p. 4~>.
- Ibi/I.,\). 47 et. suiv. — Procès-verbaux : pour les cardeurs, l<'6 octobre ir>()l (Arch. de l'Hérault, II, Carmes du Palais do Montpellier) ; pour les Carmes, les 22-23 octobre 1561 (Ibid.) ; pour les Augustins, le 22 octobre (Arch. de l'Hérault, H, Augustins de Montpellier).
:! « Chacun emportoil aux Augustins] ce que bon luy sembloit ».
4 « Mesme un grand nombre de pauvres gens qui emportait le bois » des Augustins .
ù Voir p. 130.
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diligence, et Y Histoire ecclésiastique assure qu'il obtint la restitution de tous les objets volés, sauf l'argent comptant; mais les coupables surent se dérober aux poursuites. Ils ne seront saisis et pendus que l'année suivante et par Joyeuse 1.
Une autre catégorie fut celle des habiles, amateurs intelligents, dont les convoitises étaient servies par leur position sociale. Tel Raymond de Farges, qui s'appropria tout uniment un bénitier, dont il fit un réservoir d'arrosage pour son jardin -, et qui, jetant aussi son dévolu sur de hauts sièges de noyer sculpté et sur un riche retable de la chapelle des Trois-Rois aux Augustins, se les fit donner en garde3. Tel Guillaume de Chaume, l'ancien consul, qui prenait à sa maison de la Pierre deux ballots de ces ornements d'église, aux riches tissus lamés ou brodés, dont les calvinistes aimaient se faire des sachets et des bourses Ou tel cet anonyme qui emporta jusqu'à Aimargues les fonts baptismaux en marbre blanc de Saint-Pierre *.
Pourtant, le plus grave des divers modes de spoliation, était, à tout prendre, celui qui revêtait les formes, surtout usait des formules de la légalité. A ce rôle, maître Jacques David, docteur es droits, premier consul et vigtiier de Montpellier, et, en ces qualités, toujours prêt à faire comparaître quelqu'un devant lui, excella vraiment. Il faut le voir à l'œuvre.
Quand déjà tout l'après-midi du lundi 20 octobre s'était passé à dévaster la Cathédrale, lorsque, la nuit suivante, avait pu se perpétrer à sa sacristie le vol Guichard, que les
1 Histoire ecclésiastique, t. Ier, p. 972. — Quant à la reconnaissance
des objets, on s'en rapporta aux anciens inventaires du Consulat (Délib. du Conseil de Ville du 21 octobre 15G1). Or, ce n'était pas là un critérium, le dernier, pour Sainl-Renoît, remontant à 1495, et, depuis, beaucoup d'objets du Chapitre de Maguelone étant venus grossir le trésor. Il y avait, en outre, l'argenterie des autres églises.
- Chroniques et Documents, p. 388.
* Voir p. 208, note 2.
4 Chroniques et Documents, p. 388.
Soc. Arch. de Montpellier. 14
bandes forcenées continuaient leurs tristes exploits, David se décida à convoquer un Conseil général, pour lui faire approuver les mesures suivantes. C'était d'abord de choisir des députés chargés de faire rapport au roi et à Joyeuse. Pour la première mission on nomma de Barges à la majorité, Montaigne à la minorité des voix. Mais de Barges, qui justement présidait le Conseil, s'excusa sur ses occupations et Montaigne donc fut désigné. Pour la seconde on adjoignit un catholique, Jacques de Pelet, seigneur de Lavérune, aux protestants de Chaume etFigaret.
Il fut aussi arrêté de prohiber par criée publique le port des armes, sous peine d'estrapade et d'amende. Magistrats et surveillants furent chargés d'y prendre garde.
Enfin on ordonna l'inventaire et le séquestre des biens meubles des églises et couvents. Ceux de Saint-Pierre seraient pour le moment gardés sur place, ceux des autres mis à l'Hôtel de Ville. Et ce qu'il y eut en cela de plus perfide, ce fut de déclarer responsables de toute perte, après récolement sur les anciens inventaires, les personnes qui en avaient eu l'administration i. Prétention exorbitante, puisqu'elle ne tendait à rien moins qu'à dessaisir de leur droit les propriétaires véritables, mais que David érigeait en thèse juridique, et qu'illustrait d'un exemple odieux un des partisans les plus déclarés de la Réforme, Barthélémy de Mandagout. « Pour l'indempnité du roy. de la republique et des pouvres ». dit, en effet, le premier; et le second, lui faisant écho : «Pour l'hutillité publique»2. Sous ce couvert, les objets disputés à la fureur ou ci la convoitise populaires, lesquelles, la nuit du 21 au 22, s'acharnaient aux Augustins, le lendemain aux Carmes, malgré l'inventaire, tombaient par confiscation au pouvoir de l'administration municipale. Ils constitueront un trésor de guerre appréciable au jour des hostilités déclarées, de la lutte ouverte.
En conséquence et dès que le consul Jacques David se fut
1 Délib. du Conseil de Ville du 21 octobre 1561. s Voir p. 208, note 2.
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successivement transporté dans les églises et couvents atin de l'ordonner, le charroi commenra, aux frais mêmes des communautés. Des portefaix l'exécutèrent. Lorsqu'à l'Hôtel de Ville il n'y eut plus de place, il se trouva, pour recevoir meubles et denrées, des affidés complaisants, si ce n'est fortement intéressés. De la sorte tout fut perdu pour l'Eglise catholique, car il n'y eut aucune répression, et « qui eut pris eut pris », affirme Philippi i avec son autorité de non catholique, de témoin, de magistrat. Tel était le sort des biens.
Le traitement des personnes fut digne de toute pitié. Sur ce point aussi une thèse officielle paraît s'être élaborée, plus ou moins sincèrement d'ailleurs, qui pénétra dans l'esprit du peuple. Rien caractéristique de cette mentalité est la démarche de ces trente-cinq membres de la confrérie des cardeurs, érigée dans l'église des religieux carmes, qui vinrent réelamer la mise en sauvegarde des objets de leur confrérie, « pour ce que, suyvant les ordonnances du roy, par la prédication de la evangille, a présent l'on poursuyt les veuz ne coffraires, et les religieux de la Religion des Garnies s'en sont allés, ou la plupart, hors diid. couvent»2. Pour beaucoup, dans cette classe, le cas était donc bien simple : ordres religieux et confréries de piété, étant censés interdits par l'autorité royale en vertu du culte nouveau, n'avaient plus qu'à disparaître, et ils s'exécutaient. Cela se disait le 6 octobre, au moment où les terribles époussettes de Montpellier se mettaient à fonctionner. Et, comme leur sécurité personnelle était en jeu, pour tous les ecclésiastiques la fuite s'imposa. Leurs ressources matérielles, leur tempérament moral, leur degré de risques en échelonnèrent seulement les dates.
Dès la prise de Notre-Dame, on a vu le Chapitre décider lui-même la retraite à Frontignan de certains de ses membres; après celle de Saint-Pierre, les uns ne savaient où se cacher en ville, d'autres se réfugièrent dans les villages, hors du diocèse même3. L'exode des Carmes fut graduel, du G au
1 Clwoniques et Documents, p. 48.
- Voir p. 208, note 2.
3 Pour les eus de Darles et de Cjprerie, voir : Les guerres de religion,
22octobre1. La ville du Puy devint leur asile-. Sur la nouvelle du massacre à Saint-Pierre, cinq Augustins valides, se répartissant avec précipitation leurs reliques, suivirent ce mince trésor, porté par un àne. Sur la route de Nimes, au lieu de Vestric, ils furent capturés par Barthélémy de Mandagout, au nom de 1' «hutillité publique», ramenés à Montpellier et incarcérés, pendant qu'un sixième religieux, impotent celuilà, assistait, terrifié, au sac nocturne du monastère3.
(Test en se terrant dans les caves et souterrains de leur établissement que les Cordeliers purent, l'émeute calmée, s'échapper4, sous la protection d'une escorte municipale, pour se rendre à Florensac et à Aiguesmories s. Les Clarisses souffrirent particulièrement6. Leur supérieure, la Mère Jeanne Charpentier, de Toulouse, dut leur chercher asile un peu partout : à Avignon, à Aix, à Marseille, à Carcassonne".
Tandis que certains Dominicains fléchissaient dans leur fidélité8, leur prieur, JeanPouzaire, compromis comme inquisiteur, disparut de la ville, où il reviendra après les troubles. Leur couvent l'ut néanmoins pillé0.
A cause de tous ces incidents, l'exercice du culte catholique cessa donc totalement à Montpellier, et l'on n'y voyait plus ni prêtres ni religieux en costume111.
Les laïques même furent molestés, au témoignage d'auteurs protestants : «Quelques insolences par les maisons des
chap. II §jii. Pour celui de Manse aussi et, on outre, Chroniques et .Documents, p. 393.
1 Voir p. 208, note 2.
2 Arch. do l'Hérault, G, not. «lu Clergé : Gui 11. Solier, reg. 108, f° 49. — C'est de \\ (pie reviendra la communauté quelques années après.
3 Voir p. 208, note 2.
4 Relation franciscaine citée p. 197, note ].
"' Arch. iiiun. do Montpellier, CC, Command. de 1501, au 3 novembre. e Connue il parait aux délibérations des États île Languedoc des 28 novembre et 1er décembre 1561.
7 Relation franciscaine citée p. 197, note 1. * Chroniques cl Documents, pp. 297 et suivantes. 9 lbid., p. 387.
111 lbid., p. -19.
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papistes », avoue Y Histoire de l'Église de Montpellier ' ; « ils se ruoint chez... aulcuns des habitantz qui s'estoint monstres adversaires auparavant de la religion », raconte Philip] >i -. On ne signale pourtant pas d'attentats aux personnes, les excès se réduisant pour les pillards à s'imposer comme gens d'armes, en exigeant vivres et couvert3. Les ministres et le Consistoire désavouaient cette conduite. Mais un Conseil fut assemblé pour décréter, vu l'exode des catholiques liquidant eux-mêmes leurs provisions et biens, que nul ne sortirait plus de la ville 4. Comme journellement les plaintes affluaient au sujet de larcins commis5, on juge de la situation.
1 ' Chroniques et Documents, y>. 262.
- îhid., p. 4'j.
:î Ibidem.
* Ibid., p. 262.
b Délib. du Conseil de Ville du 2 novembre 1561.