V. — Le siège de
Damville adopte la tactique d'affamer la ville, en l'encerclant et détruisant les récoltes. — Ses postes de blocus. — Affaire du mas de Cocon, où Senglar est pendu. — Disette en ville. — Chàiillon sort chercher du secours. — Les conjonctures donnent au siège de Montpellier une importance marquée. — Approche du secours calviniste. — On se prépare des deux côtés à une bataille. — Léger engagement au Crès. — Emprisonnement des catholiques de la ville. — Autre engagement aux aires Saint-Denis. — Nouvelles de la paix de Bergerac, terminant la sixième guerre. — Bilan de l'Union quant à Montpellier, qui demeure légalement au pouvoir des religionnaires.
Ayant rompu avec l'Union, qui reconnaissait maintenant
1 Voir [>. 415, note 1.
- Déclaration des justes causes qui ont contrainct le roy de Navarre et ceux de la Religion à prendre les armes. . . Imprimé à Montpellier au /unis d'avril 1577 .
J Mémoires de Jacques Gâches, p. 241.
pour chef son frère Guillaume de Montmorency, baron de ïhorë ', Damville ne disposait plus que d'effectifs minimes ; en outre, suspect aux catholiques et n'étant pas encore réconcilié totalement avec la Cour, il n'obtint pas tous les renforts qu'il sollicitait, principalement en infanterie. De concert avec le maréchal de Bellegarde, il adopta donc une tactique lente, mais sûre. Sachant qu'il ne pouvait emporter Montpellier, il résolut de l'affamer. Pour cela, il fallait y arriver au moment de la moisson mûrissante, disséminer ses troupes par paquets aux avenues de la ville et systématiquement
1 Le récit du siège de 1577, qui va suivre, est emprunté à cinq sources originales, de provenance et d'esprit très divers :
1°. — Relations envoyées par Damville à Henri III, c'est-à-dire :
a) Lettre du 3 octobre 1577, publiée par Pradel, éditeur des Mémoires de Gâches (pp. 495-499).
b) Discours au roi sur l'ensemble du siège, publié par les nouveaux éditeurs de l'Histoire de Languedoc (t. XII, ce. 1232 et suiv.).
Ces relations forment une apologie personnelle très suspecte, mais sont précieuses surtout par l'aveu de faits rapportés ailleurs.
2°. — Histoire des troubles de Languedoc (Chron. et Doc, pp. 184 et 185). Attaché à la personne du Maréchal, Philippi s'y montre peu explicite sur des événements qui mettaient son patron en échec.
3°. — Mémoires de Jacques Gacftes (éd. Pradel, pp. 248-253). L'auteur parle soit d'après Chàtillon, qui se rendit à Castres solliciter des renforts et se trouvait intéressé à grossir les torts de Damville, soit d'après ceux de ses concitoyens qui firent l'expédition de Montpellier. Ceci explique l'abondance et la précision de son récit, mais aussi les réflexions partiales qu'il y mêle, et encore l'importance qu'il donne à des opérations plutôt minimes. En outre, il a rédigé tard, ce qui rend sa chronologie incertaine. Enfin sa relation n'est connue que par des copies, d'où certaines erreurs de noms propres.
4°. — Relation inédite (Chron. et Doc, p. 415), due au notaire montpelliérain Roussel. L'esprit modéré du récit, sa sobriélé, les précisions de ce témoin local doivent faire apprécier cette relation, à laquelle j'en ai joint une autre analogue, très brève (Ibid., p. 416).
5°. — ■ Histoire des choses mémorables advenues en la ville de Sommieres en Languedoc... avec le Siège et avitaillement de la ville de Montpellier, le tout descritpar M.Etienne Giri ; Lyon, Ben. Rigaud, 1578, pp. 148-104. Ce récit est d'un contemporain à opinions modérées, vraisemblablement un catholique uni, renseigné par ses concitoyens, acteurs dans la guerre, d'où les précisions qui attestent la véracité de la relation.
Soc. Arch. de Montpellier. 07
cueillir ou détruire les produits de la terre, en tenant aussi les chemins fermés aux arrivages. Céréales et fourrages, vin et fruits, tout serait coupé aux habitants. Le maréchal de Bellegarde bloquerait Ni mes dans les mêmes conditions.
Damville arriva le samedi 8 juin 1577 et, dès le lendemain, il répartit son armée très judicieusement en vue du but à poursuivre. Utilisant, on effet, de préférence ceux, parmi les mas ou les églises et couvents ruinés, qui se trouvaient situés à proximité des chemins à surveiller, aussi bien que de sources ou ruisseaux susceptibles de fournir boisson ou défense naturelle, et de même ceux qui se dressaient, isolés, sur quelque éminence ou bien présentaient une construction élevée, il établit une ceinture de fortins improvisés. Sont nommément cités parmi ces postes : le mas de Gabrol *, qui commandait la route du Lez et de la mer; les moulins sur cette rivière, c'est-à-dire ceux de Pont-Trincat, de l'Evêque. de Sémalens, de Salicates, de Sauret; l'église ruinée Saint- Denis2; Saint-Maur, couvent des Trinitaires vulgairement dit « S1 Mos », sur la route de Nimes3; le Colombier de Sully ou Montlhéry, sur le chemin de Castelnau l; le mas du Moys sur
1 Sur cernas, voir Chroniques et Documents, p. 476, et le Plan.
- Dont remplacement répond aujourd'hui à la partie nord du jardin de l'Esplanade, dominant alors les chemins des moulins du Lez et les faubourgs de Montpelliérel e1 du Pyla-Saint-Gély.
n Situé sur la droite de la mute actuelle de Castelnau, à la hauteur de sa bifurcation avec l'avenue du Cimetière Saint-Lazare (L. Guiraud, La Paroisse Saint-Denis à Montpellier, pp. S8 et suiv. el plan).
4 Le lieu où s'élevait ce mas a été si fort dénaturé et les dénominations s'y référant ont à tel point disparu que l'identification en a été malaisée à faire. Deux notes fournies par notre 1res érudit archiviste de l'Hérault. M. .los. IJerthelé, m'ont permis de retrouver le fil conducteur, celui-ci aboutissant aux immeubles situés aujourd'hui vers le milieu de la rue Abert et qui longent le ruisseau ou fossé dit de Chainbéry.
Le nom de Colombier est ancien : on le trouve dès 1409 pour « ung claus près Botonet apelat lo Colombie », avec pour propriétaires les hoirs de Philibert de Nève (Arch. de l'Hérault, (1, IV, 117 bis, f° 62); et même en 1448', pour « huna rebieyra que Segondi Boxsavy a comprat de mess. Johan de Beuna, que se apela la dit m rebieira lo Colonbié ». Ce marchand italien, tige des Bossavin, seigneurs de Pignan, y fit grande dépense pour
celui de Montferrier, cà côté du château ruiné de Boutonet1 ;
l'améliorer (Arch. mun. de Montpellier, CC, compoix Sainte-Foy de 1148, fo 10 \°). Mais, au moment qui nous occupe, le clos était passé à un certain « Jehan Fournier, alias de Suly, mercier. — Item ung mas et colombier dict Monlery, près Sanct Anthoine, confronte an sa vinhe et lo camin anan del portai de la Blanquaria a Castelnou » ; et il venait d'échoir par testament et partage à Jean Miot (Arch. mun. de Montpellier, CC, compoix de 1544, Saint-Paul, f° 184j. Ce nom est bien établi, d'ailleurs, par le testament de « Jehan Fornier alias dessully, mercier, a Montpellier », en date du 15 janvier 1557 a. st. (Arch. de l'Hérault, G, not. du Clergé : P. de Nemause, reg. 38, f° 95). Au compoix de Jean Miot commence la déformation du nom de Sully, due à certaine tache d'encre en surcharge et qui a donné successivement les formes : Saly [Ibid., compoix de 1544, Sainte-Foy, f° 118 v°) ; Sely (Ibid., compoix de 1598-1599, Sainte-Croix, art. 950, 951, 953, 955) ; Celei (Chron. et Doc, p. 415) ; Celie (Arch. mun. de Montpellier, CC, compoix de 1600 basane, Saint-Matthieu, f° 158) ou Celye (Ibid., compoix de 1738, sans maisons, t. III, f° 1719), ces dernières lui prêtant un faux air du nom patronymique d'une autre famille montpelliéraine, les Cellier. Peu à peu, d'ailleurs, le ruisseau reprend son nom de Colombier (Ibid., compoix de 1738, sans maisons, t. III, fos 1440 et 1509) ou perd toute appellation, étant désigné comme venant de Roqueturière et allant au clos de Miot (Ibid., compoix de 1738, sans maisons, t. Ie1', f° 547). Un plan (Arch. mun. de Montpellier, II, n° 155), entre plusieurs autres, représente très exactement, c'est-à-dire en accord avec leurs confronts orientés (Arch. mun. de Montpellier, CC, compoix de 1000 veau jaune, Saint-Firmin, f° 359), ce clos de Miot et la vigne qui en suivit toujours le sort : le premier à droite, la seconde à gauche du chemin allant à Castelnau, et tous deux en bordure du ruisseau. Comme il s'agit de la portion de ce chemin qui fut inféodée aux Récollets, et qui formait prolongement de la rue actuelle de Villefranche, nul doute n'est possible. Dans le vaste enclos des Récollets, puis sa partie aliénée à la Révolution, le Colombier de Sully, autrement dénommé Montlhéry, occupait la situation indiquée.
1 Raulin du Moys avait, à côté l'un de l'autre, deux mas : l'un, venu de son aïeul maternel, Jean Barrière, situé sur le chemin de Montferrier; l'autre, dit mas del Bren = du Son (?), qui avait appartenu à François Bastier sur le même chemin, mais séparé, au nord, du précédent par une traverse menant de Boutonet àSaint-Come. Ces deux mas restent distincts sous leurs possesseurs communs successifs : Raulin du Moys, Balthasar Aventurin, J.-J. de Bargeton, seigneur de Vallabrix, François puis Guillaume Clausel, entin Louis Despioch (Arch. mun. de Montpellier, CC, compoix de 1514 Saint-Paul, f"s 40 et 47, et Saint-Matthieu, f° 312; île 1000 veau jaune, Saint-Matthieu, fos 74 v°, 75 et 98, et sans maisons, f° 098 et v° ; après 1000 basane verte, Sainte-Fov, fos 234 et v° ; de 1600 basane, Sainte-Foy,
l'ancien couvent dos Carmes1, aussi bien que le mas des
Bosses2, surveillant cette même route de Monlferrier et celle de Ganges ; l'église de l'hôpital ruiné Saint-Côme, à cheval sur celles de Ganges et de Grabels:i; le couvent ruiné des FF. Prêcheurs, qui commandait à la l'ois le chemin de Malbosc et celui de Gelleneuve 'y ; les mas de Rondelet 5, de Cocon, du Coing et autres circonvoisins °, de même que celui de Pont- Trincat", isolant Montpellier de Lattes; enfin le Mas-Rouge8, jouant le même rôle pour Pérols et la plaine basse de Mauguio.
Au mas de Cocon, lorsque Damville y assit d'abord son quartier, se passa un incident sur lequel les versions diffèrent quelque peu. Là se trouvaient réunis, en devoir de
f° 230 et v°, et Sainte-Anne, f° 19 v° et 20 v°). Leur situation est identifiée par deux plans des Archives municipales de Montpellier (II, nos 11 et 16). Elle répond aux deux côtés de la rue de la Garenne, à son croisement avec celle du faubourg Boutonet.
1 Son sol est occupé aujourd'hui par l'Hôpital-Général.
- Le mas des Bosses répond dans son ensemble à l'Asile Rech, spécialement dans la partie avoisinant le pont Saint-Cùme et la rive droite du Merdanson, sur la gauche de la route allant à Ganges. 11 prit son nom de deux rochers saillants à proximité. Sa situation est ainsi précisée sous Laurent Dortoman : « Item ung mas a S' Cosme, appelle le mas des Bosses, confronte : de droit, le Merdanson ; du marin, Anthoine Raoulx : du levant, le chemin de Montpellier a S1 Gelly ; du couchant, la carrière que l'on va au grand (?) dud. mas » (Ibiil., corupoix de 1000 basane,
Sainte-Foy, f° 246). il est marqué sur divers plans (Ibid., II, nos 301, 321, 323,339, 341). Enfin le d1' Léon Coste l'avait déjà identifié [Notice historique sur les anciennes fontaines de Montpellier, p. 43, n. 2).
3 De vieux plans le montrent à l'angle aigu que forment ces deux chemins, en venant de la ville (Arch. mun. de Montpellier, II, nns 146, 299, 301, 323, 324). Près de là était la « font de las fiebvres »= fontaine des fièvres ou des fiévreux. Saint-Côme fut, en effet, utilisé au XVIe siècle pour recueillir les pestiférés.
'• 11 s'étendait de l'un à l'autre de ces chemins, derrière la promenade actuelle du Peyrou.
5 Sur ce mas, voir Chroniques et Documents, p. 480, et le Plan.
'■ Sur le mas de Cocon et ses alentours immédiats, voir Chroniques et Documents, pp. 476 et suivantes, et le Plan.
' Sur ce mas, voir Chroniques et Documenta, p. 4S0, et le Plan.
8 Le même que celui du Bousquet {Citron, et Doc, p. 475).
démolir une construction voisine ', plusieurs chefs des religionnaires : Gorneton, gouverneur de Chàtillon -, .Jean de Folley, seigneur de la Madeleine, les capitaines Senglar, Labarthe3, Basan, Bedos et autres. Ils lurent capturés ou se rendirent, d'aucuns disent sur promesse de la vie sauve. Or Damville fit pendre aussitôt à un petit arbre du mas le capitaine Senglar. La tète du supplicié fut même coupée et exposée à la porte du camp de Villeneuve, où le Maréchal s'était établi. Quelques jours après Senglar, c'est La Madeleine et Corneton qui furent pendus avec quelques autres. Le capitaine Bedos fut néanmoins épargné. Ces exécutions, celle de Senglar surtout, ont été follement, amèrement blâmées. Sans en nier la sévérité, elle s'explique pour Senglar par le rôle qu'avait joué ce capitaine dans la surprise de Montpellier, si dure au Maréchal, personnellement si insultante et qui nécessitait le présent siège ; pour La Madeleine par la défection de ce commandant de l'artillerie de Damville; pour Corneton par l'initiative du jeune Goligny, son élève. De leur coté, les protestants usaient de représailles et pendirent une trentaine de catholiques, dont certains marquants, de l'armée de Damville, tombés entre leurs mains.
A la fin juillet, tous les villages avoisinants étaient au pouvoir du Maréchal, lequel était allé en personne recevoir la soumission de Mauguio et l'avait dispensé de la garnison, se liant a la promesse des habitants. Ce fut, d'ailleurs, une imprudence. Maintenant, à cause de la chaleur, le quartiergénéral de Damville était à Lavérune. Ainsi organisé, c'est-àdire abondamment pourvu lui-même sur un sol fertile, coupant au contraire les voies de ravitaillement à la ville, il eut bientôt fait cruellement sentir la disette à celle-ci. On y avait
1 Assez vraisemblablement ce qu'on appela ensuite le Mas vieil, ou bien l'église (Chron. et Doc., p. 477).
2 C'est à tort que, dans les Mémoires d-z Gâches (p. 248) on lit Cornusson. Ce dernier personnage mourut en 1586 seulement (Ibid., p. 348). Aussi l'éditeur distingue-t-il (Index, v° Cornusson). Le notaire Roussel fournit la correction que j'opère.
3 C'est ainsi probablement qu'il faut corriger le nom imprimé Laburthe dans Yllisloire de Languedoc,
successivement réduit le nombre des bouches inutiles par l'expulsion des catholiques pauvres, ensuite des religionnaires hors d'état de servir. Malgré ces mesures, les vivres atteignaient les prix les plus élevés : cinquante-cinq livres la charge de blé, un sol cinq feuilles de chou. Les gens aisés devaient se contenter de lard, de riz, de pain d'avoine. Même on recourut aux confitures des apothicaires. Puis vint le moulent où il fallut prévoir la capitulation. Déjà nombre d'habitants, de soldats en parlaient ouvertement. Alors Châtillon, pour une bonne part responsable de la situation, s'offrit à aller chercher des renforts. Ayant fait, jurer aux assiégés de « s' entremanger » plutôt que de se rendre, il leur promit, de son côté, qu'il reviendrait avec ou sans aide partager leur sort. D'ailleurs, il leur laissait pour caution ses deux plus jeunes frères. De fait, l'un resta à Montpellier, l'autre vint à Mauguio, où François de Goligny, ayant percé nuitamment les lignes ennemies près d'un poste mal garni, se dirigea d'abord. Les habitants le reçurent avec enthousiasme et massacrèrent les catholiques, qui rappelaient le serment fait au Maréchal. Il leur laissa son frère d'Andelot et une garnison, ensuite se dirigea vers les Cévennes, le Rouergue et Castres, où il arriva le 29 août.
Partout ses récits, ses représentations, ses instances lui procuraient des renforts importants, eu égard aux effectifs de Damville. Un millier de cavaliers, quatre d'arquebusiers furent ainsi recrutés. D'excellents capitaines les commandaient : Bouillargues, Grémian, Porquières. vétérans des premières guerres à Montpellier même ; Saint-Gosme. le baron de Faugères, dont le farouche calvinisme s'était manifesté a Lodève, les vicomtes de Paulin, de Lavedan, de Panât. les seigneurs de Broquiès, de Boissezon, de la Vacaresse, les capitaines Deyme, Mole, d'Yolet, Le Ram, accourus du Castrais, du Rouergue, des Cévennes. Leur concentration se Ht a Sommières.
Damville avait également cherché du secours partout, sans rien obtenir quant à l'infanterie, les villes catholiques le tenant en suspicion. La noblesse avait mieux répondu à son appel : Joyeuse, Mondragon, Bellegarde, Mirepoix, Caraman
et il autres étaient venus ou avaient fourni des contingents. 11 eût mieux valu pourtant des hommes de pied, et nombreux, pour le genre d'opérations à effectuer.
Car l'importance de la partie qui se jouait à Montpellier ne tenait pas seulement à ce déploiement réciproque de forces ni au caractère régional des troupes en présence ; elle s'augmentait des circonstances générales. Tandis que le Languedoc s'absorbait dans ce fait de guerre, en France on négociait la sixième paix de religion ; en même temps la Cour poursuivait ses négociations personnelles avec Damville, marchandage véritable dont en grande partie l'enjeu était Montpellier. Cette ville el celle d'Aiguesmortes, à cause des salins de Peccais, étaient opiniâtrement revendiquées par les religionnaires comme places de sûreté en Languedoc. Le roi, sur le point de céder, ne mettait plus son espoir que dans la prise de la ville, que le gouverneur du Languedoc lui avait promise fin juillet encore. Il l'y excitait donc a cette heure critique, en lui montrant dans ce succès le prix de son pardon et de l'octroi du marquisat de Saluées '. Le Maréchal, enfin, en faisait une affaire d'amour-propre et de vengeance autant que d'intérêt. Or l'approche du secours calviniste bouleversait tout son plan : Montpellier ravitaillé lui demeurerait imprenable, et lui-même risquait d'être, par ces forces supérieures aux siennes, ou chassé avec honte ou bloqué. par une réédition du siège de 1562. Pour comble, à la tin septembre, Damville eut vent de l'arrivée imminente de La Noue, envoyé parle roi de Navarre afin d'annoncer la paix, conclue le 17 et dont une condition accordait aux huguenots Montpellier comme ville de sûreté pendant six ans. C'est pourquoi il se résolut à un prompt et suprême effort: le résultat en serait stérile évidemment, mais couvrirait sa réputation.
Précisément aussi les religionnaires, ayant de leur part tout intérêt à conserver une ville qu'ils entendaient faire leur
1 Instructions àPoigny Bibl. Nat., fr. 17.832, fos 238 et. suiv. Cf. Histoire de Languedoc, t. XII, c. 1220). — L'intention du Roi/ sur les difficultés, etc. (Bulletin S. P. F., t. XXXII, p. 354).
définitivement, s'efforçaient d'y jeter bien vite renforts et vivres. Dès le 15 septembre, Thoré, àNimcs, avait reçu des Montpelliérains un message de détresse et couru à Sommières hâter le secours. Châtillon, l'y rejoignant le *24, apprit cet appel désespéré et accepta le dévouement du capitaine Caissade, originaire de la ville, qui s'offrait avec quelques hommes pour y apporter la nouvelle cle l'aide imminente. .V marche forcée, Gaissade pénétra le soir même â Montpellier. Un feu de joie allumé sur le clocher de Notre-Dame annonça l'heureuse arrivée du messager. Mais il fallut attendit' cinq jours encore que Châtillon et Thoré, maintenant campés a Mauguio, fussent prêts à donner.
On arrivait au "20 septembre. Ainsi, après cent quatorze jours d'expectative, pendant lesquels l'histoire n'a enregistré aucun fait important durant ce siège, qui n'en était pas un â la ligueur, le cime allait enfin se produire, au moment précis où il ne devait plus avoir de portée sur la solution. Ce n'est pas une des moindres anomalies d'un temps fertile en étrangetés.
L'ordre de bataille des religionnaires était tel : â l'avantgarde, Châtillon, assisté de Bouillargues et Grémian, conduisant les Cévenols et, en enfants perdus, les cinq cents arquebusiers de l'Albigeois et du Lauraguais ; en corps, Thoré, appuyé par Paulin, Lavedan, Broquiès, Boissezon; à l'arrièregarde, Panât, soutenu par Saint-Romain, La Vacaresse et Saint-Cosme. Mais, quand Thoré vit le déploiement des troupes, il eut un soupir et un cri : « Plust à Dieu que ces forces fussent employées contre quelque autre que contre mon frère ! » Dans l'armée un murmure de commisération lui répondit. Il n'était pas juste, disait-on, de faire combattre à regret les catholiques. Thoré se retira donc et avec lui quelques autres. Les religionnaires restèrent seuls en face de Damville.
C'est du côté de Montaubérou que Châtillon avait résolu d'abord de s'approcher de la ville, mais la tentative échoua. Feignant alors de se retirer, les troupes calvinistes prirent par le Grès et franchirent le Salezon. Damville, comme on
l'a vu, décidé à aller à la rencontre du renfort, l'avait attendu toute la nuit au Gros. Quand donc l'armée huguenote fut
passée, un des lieutenants du Maréchal, Rozilles, se jeta sur l' arrière-garde et la bouscula. Mais Cbàtillon y porta vivement les troupes d'Albigeois, lesquelles vinrent ainsi de tête en queue, commandées par leur capitaine, Durand. Sous leur choc, l'infanterie catholique rétrograda jusqu'au gros de l'armée, remontant la colline. Cependant Rozilles enlève ses hommes et refoule les Albigeois vers leur corps de bataille. Une seconde charge de Durand, aidé de quelques autres, rejette définitivement Rozilles vers le village, où s'engage la lutte, un vrai corps à corps, les soldats laissant leurs arquebuses pour se battre avec les mains, et la cavalerie ne pouvant donner dans ce lieu montueux. De telles circonstances expliquent que Philippi, — éloigné de l'action, habitué à voir les choses plus en grand dans le monde, en outre catholique et dévoué au Maréchal, enfin et probablement surtout, parce que Rozilles était son beau-frère1, — ait parlé de l'engagement du Grès comme de « quelque legier combat », tandis que Gâches, écho des Castrais, les héros de l'affaire, donne à celle-ci une importance propre à flatter leur vanité. Chacun <ies belligérants s'est attribué le succès. Pourtant le résultat ilonne raison aux protestants, puisque, le combat ayant duré de midi à la nuit, tombante, finalement le renfort passa. De la ville on guettait constamment son arrivée et, durant cette attente, les religionnaires, qui appréhendaient à l'instant décisif quelque surprise venue de l'intérieur, prirent ù l'encontre des catholiques une menaçante précaution. Ils se saisirent de cinq cent trente-deux, dont ils possédaient le rôle, et les entassèrent soit à l'Hôtel-de- Ville soit dans l'auditoire de la Cour ordinaire, contigu. On les avait placés sous la garde de cent hommes, qui jurèrent de les [(réserver de toute offense du dehors ; mais les prisonniers restaient à la merci des événements, puisqu'un triage avait été opéré a leur endroit, les plus résolus ayant été laissés au rez-de-
1 Voir p. 395, noie 4.
chaussée afin de les dépêcher d'abord. Leurs familles ne s'y trompaienl point, et partout c'étaient pleurs et désolation. Le sort îles autres catholiques en ville n'était pas mieux assuré, car on vit un religionnaire mener à l'Hôtel-de-Ville son vieux père catholique, l'y estimant encore en plus grande sécurité que dans sa maison.
Quand les calvinistes du secours approchèrent, leurs coreligionnaires montpelliérains tirent sortir une troupe à leur rencontre. Du Grès le renfort avait pris par la plaine dos vignes pour se diriger vers la porte des Carmes, mais celleci était close, comme toutes les autres, à l'exception de la porte de Lattes, située à l'extrémité opposée de l'enceinte. Pour l'atteindre, on redouta le chemin par la droite, très garni de fortins et plus découvert, et l'on prit du côté gauche, par la voie principale.
Mais, sur le grand chemin de Nimes, le fort de Saint-Mos arrêta quelques heures le passage. Il fallut lui envoyer trois coups de canon et le prendre d'assaut. Là périrent, du ente catholique, plus de cent hommes. On eut ensuite à enlever le fort Saint-Denis, qui, de la hutte où il était construit, commandait la route passant derrière et que défendaient environ deux cents Gignacois. L'engagement y fut meurtrier aussi. Ghâtillon, qui avait pris les devants pour entrer dans la ville, en ressortit au clair de lune, afin d'accomplir cette prise. 11 n'y eut pas d'autre résistance. Les troupes catholiques évacuèrent d'elles-mêmes toutes leurs positions, mirent le feu aux mas '. et se replièrent vers Lattes et la mer. le Maréchal établissant son quartier au mas du Coing2. De son côté, au point du jour, l'armée calviniste entra dans Montpellier, qui, des vivres apportés mais surtout des récoltes amassées par les assiégeants en fuite, si; trouva soudain abondamment ravitaillé.
1 Le détail est confirmé pour Cocon (Min. de Roussel, étude lilain, reg. de 1578, f° 107) ; pour Pont-Trincat et « une grand quantité des mas des envyrons de lad. ville » (Min. de Noël Planque, étude Blain, reg. de 1577, f° 259).
2 Surce mas, voir Chroniques et Document*, p. 478.
Le lPr octobre, comme les deux années aux prises : — les protestants, sortis de la ville vers dix heures du matin, et le Maréchal, venu de Lattes, — s'apprêtaient à un nouveau choc, arrivèrent les messagers de paix : La Noue, porteur d'une lettre du roi de Navarre a Damville ; Fayolles, dépêché par le due (le Montpensier ; enfin le ministre de Montpellier, Jean Payan, délégué aux pourparlers. Leur mission eut pour effet de faire suspendre immédiatement les hostilités. Le même jour, les religionnaires publièrent cette sixième paix, dite de Bergerac, qui, consacrant leur coup de forée du 19 février 1577, leur était si avantageuse. Damville fit ensuite de même avec un mécontentement bien compréhensible et (lui perce dans ses dépêches. La haine des protestants, la suspicion fondée des catholiques, la perte probable de son gouvernement, tel était pour lui le bilan final de l'Union.
Au point de vue montpelliérain il n'était pas moins triste. Le règne de l'intolérance et de la discorde recommençait, aggravé désormais par son caractère de légalité. Seuls en possession du pouvoir dans la ville, lorsque l'Union avait été «< forgée avec grand peine et difficulté », les catholiques l'avaient loyalement partagé avec les religionnaires. Respectueux de la liberté de conscience, ils l'avaient là pratiquement assurée aux protestants, quand elle leur ('tait refusée en tous lieux par la législation. Et à cette heure ils se voyaient évincés religieusement et politiquement par eux de la cité; évincés de droit, c'est-à-dire de façon plus irrémédiable (pie par les violences de jadis ; évincés pour bien longtemps, car les six années d'otage, que stipulait la paix de Bergerac, renouvelées ou prolongées, dureront jusqu'en 16*22. Vraiment les historiens locaux n'avaient pas donné une attention suffisante à des faits qui ont pesé si sérieusement sur les destinées de Montpellier. Ce sera une excuse de s'y être longuement arrêté ici.