II. — LE PASSAGE DE CATHERINE DE MÉDICIS EN
Dispositions défavorables réciproques de Catherine et des protestants montpelliérains. — Réclamations et ambassades des deux partis pendant le voyage de la reine-mère. — Son séjour à Lavérune. — Elle y solutionne le différend relatif à la possession de l'église N.-IJ. des Tables. — Elle passe devant Montpellier sans y entrer.
En thèse générale, depuis la Saint-Barthélémy, Catherine de Médicis ne pouvait guère qu'être odieuse aux protestants, mais ceux de Montpellier avaient contre elle des griefs plus particuliers et récents. Par ses lettres et par ses ordres, elle avait, dès l'automne de 1578, empêché le retour dans leur ville du Bureau des finances et de la Becette générale 1 et rejeté, lors de la conférence de Nérac, une nouvelle réclamation en ce sens ; de même pour la Monnaie 2. Elle avait, alors aussi, répondu évasivement quant à la Cour des Aides 3, très catégoriquement par un refus à la demande d'appointer Châtillon l, enfin par une leçon à l'endroit de ce dernier,
1 Baguenault de Puchesse, Lettres de Catherine de Médicis, t. VI, p. 81, au roi, du 20 octobre ; p. 91, au même, du 29 octobre ; p. 128, à Damville, du 22 novembre 1578.
- Le cahier des protestants à Nérac a été publié dans YHisloire de Languedoc, t. XII, ce. 96 et suivantes, et dans les Lettres de Catherine de Médicis, t. VI, pp. 417 et suiv. Y voir l'ait. 11.
3 Ibid., art. 10.
« Ibid., art. 31.
7i 3(1 LA RÉFORME A MONTPELLIER
quand elle avait déclaré la garnison suffisante, si le gouverneur se comporte bien envers les habitants 1. Une telle attitude lui était inspirée par les avertissements et renseignements de Damville sur les procédés de François de Goligny à l'égard des catholiques montpelliérains, qu'il avait forcés de marcher contre leurs coreligionnaires beaucairois -. Des circonstances nouvelles n'étaient point pour la modifier; tout au contraire.
Dès Agen, la reine-mère avait reçu une requête de protestants notables : gentilshommes, officiers, docteurs, avocats et marchands, afin d'obtenir justice sur leur appel des élections consulaires de 1570, et elle avait aussitôt pressé les magistrats locaux de hâter le jugement3. Quand elle fut à Pézenas, le 20 mai, trois délégations l'assaillirent. Si l'une avait pour objet les affaires générales de la province, les autres, montpelliéraines : la catholique et la protestante, réclamaient, chacune en son endroit, l'observation de l'édit. A première impression, cette formule sourit cà Catherine *, dont la tournée laborieuse n'avait pas d'autre but. Mais, à y regarder attentivement, elle changea d'avis. Les catholiques avaient d'eux-mêmes épuisé les voies de conciliation : ils avaient dressé le cahier de leurs revendications, l'avaient soumis au Conseil de Ville ; quand ils réclamèrent la réponse, on décida de leur accorder «ce qui sera raisonnable » et de communiquer leur cahier à Chatillon, de le soumettre aussi à l'examen de délégués5. C'est alors qu'ils avaient recouru à la reine-mère.
Elle s'occupa d'abord du débat sur les élections, et décida que les anciens consuls demeureraient en charge jusqu'à ce
1 Cahier des protestants à Nérac, art. 32 (Lettres, etc., t. VI, pp. 417 el
suiv.).
- Dans une lettre du 10 janvier 1579 (publiée en appendice du t. VI, p. 4G(.), des Lettres de Catherine de Mèdicis), il les lui dépeignait bannis, désespérés, errants et vagabonds, venant solliciter du gouverneur de Languedoc un gîte dans les maisons des protestants aux villes de l'obéissance royale. Mais Damville n'avait pas voulu de ces représailles, et leur faisait entrevoir dans la conférence la tin de leurs maux.
; Lettres, etc., p. 307, à Damville, du H) mars 1579.
4 Lettres, etc., p. 370, au roi, du 20 mai 1579.
5 Délib. du Conseil de Ville du 13 mai 157U.
que l'appel fût vidé par la Chambre de justice dite de l'Édii ', qu'il s'agissait de créer. Cette prorogation de charge avait été conseillée par le roi de Navarre, se servant de l'intermédiaire de Damville- ; mais elle était bien dans la manière de Catherine, laquelle ne cachait pas son espoir que le temps du consulat discuté s'écoulerait ainsi 3.
A les écouter de près, la reine jugea 1res peu favorablement les « jeans de Montpellier, les plus revèches et mauves que je veis jamès et tent d'oyseaulx de rapine », qui ne veulent « ny la pays ni rien de bien », assurait-elle à son amie, la duchesse d'Uzès l. Il lui fallut pourtant arriver jusqu'à eux. Son itinéraire la mena de Pézenas, où elle se trouvait encore le 20 mai 5, à Agde, où le 24 elle avait déjà fait quelque séjour0. De là, peut-être par les bains de Balaruc, où elle avait projeté de giter ", Catherine se rendit à Lavérune. C'est un petit village tout près de Montpellier. Le Chapitre cathédral en était prieur décimateur, et le seigneur était Jacques de Pelet, gouverneur de Montpellier8. C'est chez lui certainement que la souveraine fut hébergée9.
Elle avait cru y passer seulement une nuit; elle dut y
1 Lettres, etc , p. 372, au roi, du 24 mai 1579.
- Berger de Xivrey et Guadet, Lettres missives d'Henri IV, t. Ie1', p. 227, à Damville, du 8 mai 1579.
;l Voir note 1. — Les choses ne sembleraient pas cependant s être réalisées selon cette sentence, car il est dit dans des documents municipaux que les Consuls de 1578 ont exercé jusqu'au 25 mai 1579, d'ordre de la reine-mère (Arch. mun. de Montpellier, CC, reg. de comptabilité de 1579, f° 1) ; et que Nouvel et Gentil, consuls de 1579, ont exercé dix mois, soit du 25 mai 1579 au 25 mars 1580 (Ibid., Command. de 1580, f° 31 v°).
I Lettres, etc., p. 339 ; à la duchesse d'Uzès, sans date. 5 Lettres, etc., p. 371.
II Ibidem.
' Lettres, etc., p. 339. — Dans cette lettre, non datée, on voit une anomalie que je crois devoir signaler : la reine, à un quart de lieue de Toulouse, compte aller coucher le lendemain à Balaruc, quand elle avait une telle besogne à dépêcher entre Toulouse et Montpellier qu'elle y devra mettre quarante-quatre jours. Toulouse ne serait-il pas un lapsus de la souveraine ?
* Voir pp. 396 et 432.
11 Et non pas, comme le dil M'' Baguenault de Puchesse, éditeur de
demeurer quatre jours, et les employa du matin au soir à entendre les délégués montpelliérains des deux cultes. Sans doute, les anciens consuls avaient été réinstallés, l'édit publié, les catholiques réintégrés en leurs maisons et biens. Toutefois nombre de points restaient en discussion, tels que l'accès des catholiques au Conseil de Ville et à la garde des portes, ce qui fut réglé comme pour Périgueux, autre ville de sûreté. Surtout la possession de l'église Notre-Dame des Tables était en jeu. Depuis leur coup de force de 1577, les protestants utilisaient la nef pour le prêche, et la grande tour de l'Aiguille pour le guet. Vu la supériorité numérique des catholiques, la position centrale et la force de l'édifice, qui dominait la ville et commandait la maison consulaire, dépôt de munitions, ils estimaient que rendre l'église était dangereux. Les catholiques, eux, en réclamaient, selon l'édit, l'intégrale restitution. Catherine dépêcha Paul de Foix, archevêque de Toulouse, qui raccompagnait, afin d'enquêter sur place et s'aboucher avec Thoré pour les protestants et Saint-Félix pour les catholiques. Après plusieurs entretiens, ils ne s'étaient pas mis d'accord et, dans l'après-midi du '27, revinrent porter le différend devant la reine. Celle-ci pensa les contenter tous, en concédant l'église aux catholiques, et aux protestants la tour, dite Aiguille, accessible du dehors. Mais alors les calvinistes, « taquins, hargneux et opiniastres », dit-elle, soulevèrent une nouvelle difficulté, touchant l'autre tour, celle de l'Horloge, située sur la porte d'entrée vis-cà-vis la Grande-Loge. Là, disaient-ils, se trouvait l'unique cloche de la ville, utile au guet. Or on ne pouvait l'atteindre que par les tribunes supérieures du pourtour de l'église. Ils prétendaient donc avoir accès à celles-ci. De leur côté, les catholiques se récriaient : pendant leurs offices, ils ne consentaient pas à être exposés à la vue des protestants, qui circuleraient dans les galeries. Devant ces prétentions inconciliables. Catherine jugea que l'église serait exclusivement aux catholiques ; qu'ils la récupéreraient immédiatement, afin que le
ce volume des Lettres, chezl'évêque do Montpellier, lequel n'acquit Lavérune qu'en 1692 par échange contre la baronnie de Sauve.
culte y pût être célébré le prochain dimanche (qui tombait le 31 mai) ; que toutes les communications intérieures entre les deux tours seraient fermées ; que l'accès de la tour de la façade serait permise au seul horloger, en passant par une porte dont le gouverneur aurait l'unique clef.
Ensuite la reine fit choisir h chaque parti un certain nombre de personnes prises dans l'autre, et elle imposa à ces répondants de garder sûreté à tous, de concilier les différends quelconques possibles. Ces arbitres seraient, d'ailleurs, soutenus, en l'absence de Ghâtillon, par d'Andelot. son frère, qu'assisterait un conseiller au Présidial, de la part des protestants ; et, de celle des catholiques, par le sieur de Lombez, avec un juge de Gignac nommé Le Roy. Catherine écrivait tout ceci au roi dans la matinée du 28 mai. L'après-midi jusqu'à six heures fut encore consacré par elle à subir «ce tourment véhément de ceulx de Montpellier » ; mais elle crut ne pas perdre son temps, car elle obtint la promesse de l'évacuation des tribunes. Satisfaite de laisser ainsi la ville en bon état, se flattant d'avoir contenté les uns et les autres, « surtout les eccleziasticques et catholiques», elle espéra que tout le reste du Bas-Languedoc serait pacifié désormais !, et décida de se diriger sur la Provence.
Le '29 mai. elle quitta donc Lavérune. Sa route passait par Montpellier. Mais elle n'y entra point. Fut-ce à cause de la peste, que décidément elle était destinée à y rencontrer- l Fut-ce plutôt qu'elle appréhendait le contact, avec les habitants l Les consuls, en costume et entourés d'une grande l'ouïe de peuple appartenant aux deux cultes, étaient allés au devant de Catherine. Ils la haranguèrent très convenablement. Un peu après eux parurent Thoré, d'Andelot, le capitaine Porquières et d'autres protestants, qui, à cheval, venaient faire escorte à la reine et l'accompagnèrent une demi-lieue après la ville. Elle se contenta de longer les murs d'enceinte, du coté de la porte de Lattes 3, et vit le chemin
1 Lettres, pp. 375 et suivantes, au roi, du 28 mai 1579.
2 Même t'ail s'était produit lors du voyage de 1564 (Voir p. 308).
3 Catherine ne nomme point cette porte, mais la précision est fournie
tout bordé d'arquebusiers, dont les armes, en cet étroil passage, touchaient son chariot de voyage Elle, qui était brave et s'était faite à l'idée de « passer par la peste et par tous les brigans », lorsqu'elle serait à Montpellier '*, s'avançait, malgré les avertissements reçus, « franchement, sans leur monstrer aucune craincte ny deffiance ». Et le procédé lui réussit, bien que plus tard ait couru le bruit, peut-être intéressé, qu'on avait à ce moment songé à tirer sur la souveraine-. Parvenue devant la porte de Lattes, elle y vit une foule d'habitants sortis pour l'apercevoir.
A défaut d'enthousiasme, elle emportait de son intervention beaucoup d'espoir3.