III. — Années troublées
Fléaux fréquents : pestes, saisons anormales. — Alarmes répétées pendant la septième et In huitième guerre. — « L'escalade » du 8 mars 1580. — Chute opportune du clocher de Notre-Dame. — Nouvelle expulsion de catholiques. — Intervention du Maréchal.
— Insécurité des roules. — La Ligue et la seconde Union : adoucissement au sort des catholiques. — '■ La huitième guerre donne lieu à quelques incidents : la tête de Pépésuc, statue hiterroise ; citadelle de Montpellier empêchée ; gouverneur suppléant Châtillon.
Une circonstance malheureuse, en suspendant en quelque sorte toute vie cà Montpellier près de dix-huit mois, ôte le moyen de contrôler si l'espoir de paix conçu par Catherine de Médicis se serait normalement réalisé. La peste, qui déjà sévissait lors du voyage de la reine-mère, redoubla d'intensité, causant en 1579 et 1580 les plus grands ravages. Un
par un passage du ins. 24 de la Société Archéologique de Montpellier, vers la fin (Voir Chroniques et Documents, p. "214, note 4 . 1 Lettres, etc., p. 339, à Mmc d'Uzès, sans date.
- Maurice Luthard, Remontrances de l'assemblée politique d'Anduze aux Etals du Languedoc, 30 novembre lÔT'J, p. 23.
3 Excepté pour les détails avec références spéciales, ce récit, du passage ;'i Montpellier est emprunté aux Lettres, etc. (p. 379, lettre au roi, du 30 mai 1579). Malheureusement les délibérations du Conseil de Ville offrent une lacune importante,
LES Gt ERRES DE RELIGION 441
Nimois porte a quinze mille le nombre des morts '. Parmi les victimes on eompte le deuxième et le cinquième consul de 1579. le cinquième de 1580 -; encore sait-on que le premier de cette année-ci avait, à peine installé, fui la contagion3. En fait d'actes, les rares notaires demeurés ne recueillent que des testaments, dont beaucoup de pestiférés, dictés soit d'une fenêtre, soit du lazaret, au clos de Boutonet, où étaient parqués les « infects » 4. Naturellement toutes les Cours se sont réfugiées ailleurs, et Gariel assure que les calvinistes prirent prétexte du fléau pour ne pas restituer l'église Notre-Dame 5. C'est seulement à l'automne de 1580 qu'on songea à autre chose qu'à la mort 6. Les ministres rentrèrent pour célébrer la cène le 15 janvier 1581, après dix-neuf mois d'interruption ".
Mais on n'en avait point fini avec la peste, alors presque endémique à Montpellier8. En 1501 l'évêque Subjet constate qu'elle s'était renouvelée quatre ou cinq fois dans une période de douze ans11. Et de fait j'ai noté, après 1570-1580, sa réapparition distincte en 1586 l0. en 1587 ", en 1588 12, en
I Léon Ménard, Histoire de Nismes, 1. IV, preuves, p. 15, deuxième journal anonyme.
- Chroniques et Documents, \>. 206.
:i « Monsr de la Tour, premier consul, estant absent a cause de la contagion » (Arch. mun. de Montpellier, CC, Command. de 1580, f° 1).
4 Voir spécialement les minutes de Degan, étude Grollier, reg. de 1578- 1580, fos 388 à 903 v».
5 Idée de la ville de Monlpelier, pari. IV, p. 45. 0 Voir note 4.
7 Arch. mun. de Montpellier, GG, 364, pp. 20 et 72.
s Le marchand Milan Gavaudan, le 7 avril 1580, déclare que » il plaict a Dieu visiter de peste ores de présent et ordinairement les habitans dud. Montpellier » (Min. de Tardivier, étude Cornier, reg. de 1580, f° 78).
II Délib. du Chapitre Cathedra! du 24 octobre 1591.
10 En 1586 la Ville acheta la maison des Trois- Couronnes au faubourg du Pyla Saint-Gély pour y mettre les pestiférés (Arch. mun. de Montpellier, CC, pièces de comptabilité de 1586, 2,! compte d'Antoine Bernard).
11 Permission de s'absenter le 23 juin, retour le 23 août (Délib. du Chap. cathédral).
li " Mesmes que la plus grand partie îles habitans et toutes les cours
L589*. Uneautre épidémie causa, dans l'été de L580, quelques ravages, généraux mais bénins. Philippi la nomme coqueluche ; mais il est aisé d'y reconnaître le processus de notre grippe ou influenza moderne -.
A ces maux s'ajouta l'inclémence anormale de certaines saisons : neige, gelée, grêle en 1580, 1587, 1592, 1597, amenant la disette et la cherté des vivres 3, contribuant à la ruine du pauvre peuple, qu'achevaient les hostilités incessantes. Sans doute, pendant les deux dernières guerres de religion. Montpellier ne revit plus ces mouvements de troupes qui l'avaient autrefois violemment tourmenté. Mais il fut exposé à des alarmes réitérées et l'on y vivait, à raison parfois et souvent a tort, dans des transes continuelles. Il est question à tout moment, dans les documents soit municipaux soit ecclésiastico-politiques des réformés, d'entreprises, d'escalades projetées, d'avertissements reçus. Prétexte commode a bannir ou à mater la faction contraire, mais qui s'usera à la longue et tournera, nous le verrons, contre ses auteurs. Pour l'instant il était de mise, quand on se battait en France en 1580 ou de 1585 à 1595, et qu'on ne cessait jamais en Languedoc de casser quelque verre, selon la pittoresque expression de Philippi 4.
Une des plus chaudes alertes fut l'escalade de Montpellier, le 8 mars 1580.
La surprise de la ville de Mende par les calvinistes à la Noël précédente avait rouvert officiellement dans la province les hostilités, qui s'étaient prolongées peu ou prou toute l'année5. Les catholiques montpelliérains paraissent avoir
dud. Montpellier sonl sorties hors d'icelle, causant la contagion » (Min. de Degan, étude Grollier, reg. de 1588-1589, f° 310 v°, 28 septembre 1588).
1 La peste étant de nouveau dans la ville, on maintient les mortespayes, pour garder celle-ci en l'absence des habitants (Délib. du Conseil de Ville du 28 septembre 1589).
- Mémoires de Philippi insérés dans les Annales de Serres [Annuaire de l'Hérault, année 1906, p. 41).
3 Ibid., pp. 41 et 42.
4 Chroniques et Documents, p. 189.
5 Voir à ce sujet soit l'Histoire des /roubles de Languedoc {Citron, cl
voulu profiter des conditions particulières dont souffrait la ville et de l'état de guerre pour, à leur tour, se trouver les maîtres lors de la paix : un jeu qui réussissait, en général, aux belligérants. Que la chose ait été leur œuvre, c'est ce que dénotent le langage de Philippi * et celui du roi de Navarre 2. Voici comment ils s'y prirent.
Grégoire Bernard, vulgairement dit le capitaine La Bernardière3, était ce lieutenant de Ghâtillon que celui-ci avait, au début de 1579, envoyé pour renfort à Baudonnet, défenseur du château deBeaucaire contre les troupes de Damville. Mais les agents du Maréchal ne le trouvèrent pas incorruptible. Le 5 février, il fut pris ou se laissa prendre, avec trente-cinq soldats. Loin de subir aucun mauvais traitement, La Bernardière fut ramené en sûreté à Montpellier, sa garnison habituelle, et reçut même une indemnité de 800 écus 4. 11 est à croire que La Grouzette, l'habile négociateur de 1568 5, savait bien ce qu'il faisait là, car La Bernardière, en l'absence de Ghâtillon, était chargé, avec quelques soldats étrangers, de garder la ville, fort dégarnie d'hommes par la peste. Dès novembre, les calvinistes prévirent le danger. Ils savaient qu'une première tentative avait avorté, qu'une autre s'était préparée ensuite, mais des avertissements venus même de source catholique l'avaient fait échouer. La menace en restait, car l'on disait qu'un certain personnage se trouvait dépositaire de douze cents écus destinés à payer les compli-
l)u<\, pp. 189 et suiv.) soit les Remontrances de l'assemblée politique d'Andnze aux Eta'.s du Languedoc, publiées par M. Luthard.
1 Dans ses Mémoires insérés dans les Annales de Serres (Annuaire de l'Hérault, année 1906, p. 41).
- Berger de Xivrey et Guadet, Lettres missives d'Henri IV, t. IX, j). 28, à Henri III. Cette lettre, non datée, a été à tort mise par les éditeurs en janvier 1580 ; l'incident auquel elle fait allusion doit la faire rejeter au moins on mars.
•t Areh. mun. de Montpellier, GG, 317, f° 15, au 28 juin 1571).
1 Lettre de Damville à Catherine de Médicis du 6 février 1579, publiée en Appendice des Lettres de Catherine de Médicis, t. VI, p. 473. — A. de Cazenove, La capitulation de Beaucaire (1578) (Bulletin S. }'. F., t. XLIX,pp. 582-601).
& Voir p. 344.
(••■s dans la ville; que, de Saint-Gùilhem leDésért à Brissac près de Ganges, une troupe de sepl à. huit cents soldats se tenait prête à marcher ; que trois ou quatre nuits, enfin, on avait découvert, à Montpellier, au bord du fossé, du coté de la Cathédrale, quatre hommes armés reconnaissant les lieux. La question fut portée à l'assemblée politique d'Anduze. Elle lit l'objet d'une des remontrances adressées par cette assemblée aux Etats de Languedoc *, et donna lieu k une mesure immédiate : le vote du renforcement de la garnison. Celle-ci, qui était de 1*25 hommes, fut augmentée de 50 2. La prise de Monde et les excès dont elle fut suivie, déterminèrent sans doute les conjurés à réaliser leur plan.
Le 8 mars, au point du jour, comme les sentinelles venaient de quitter les murailles, le capitaine La Bernardière et un certain Jean Duranc, citoyen de Montpellier, s'en rendirent maîtres et bientôt après de toute la ville. Ensuite ils chassèrent un grand nombre d'habitants, appartenant tous nu culte réformé, et cela sous prétexte de quelque ligue conclue à Nimes 3. Certainement les factieux durent constituer une administration, mais aucun acte de celle-ci n'a pu se retrouver. On est autorisé à penser que ses membres comprenaient des notabilités, car Philippi traite de populace sans frein ni autorité le parti contraire, qui, vaincu, se ressaisit bientôt. Avec l'aide de quelques-uns des soldats de la garnison, il reprit les corps de garde, et lutta dnns^les rues. Les avantages paraissent s'être balancés, l'accord final s'étant fait sur la base de la retraite, à la Grange du Pin *, de La Bernardière. de Duranc et de leurs compagnons. Comme vengeance ou précaution, Duranc, avant de partir, eut soin d'enclouer l'artillerie, déposée à l'église Sainte-Foy. L' « escalade de
1 Maurice Luthard, Op. cil., p. 18.
- Arch. du Gard, C, 846.
:! Chroniques et Documents, p. 24(>. Cette relation du greffier protestant Fesquel d celle de Philippi, catholique (voir p. 443, note 1), sonl les sources du présent récit, lorsqu'il n'est pas indiqué de références spéciales.
4 Ferme dans la commune de Saint-Clément, canton des Mntelles 'Hérault). Elle appartenait au monastère de Franquevaux.
les guerres df religion 445
Montpellier » fit quelque bruit, le roi de Navarre s'en plaignit à celui de France ', et son échec final n'améliora, certes. point la situation des catholiques montpelliérains. On le verra bientôt.
La paix de Fleix venait d'être conclue, le 26 novembre 1580. Confirmant l'édit de Poitiers et la conférence de Nérac, elle comportait la restitution de Notre-Dame des Tables. Non seulement cette paix ne fut point acceptée à Montpellier ni dans les autres villes protestantes de la région, mais très vraisemblablement elle donna lieu dans la première à un de ees actes illégaux de destruction dont nous avons vu des exemples répétés-. Le 21 janvier 1581. Montmorency avait fait publier la paix de Fleix à Saint-Pons de Thomières. où il se trouvait; le surlendemain la même formalité fut remplie au Parlement de Toulouse :!. Or, c'est quelques jours après, le 1er février, qu'à dix heures du soir et comme à un signal précis, se produisit un fait4 qui parait anormal dans ses causes, mais se trouvait singulièrement opportun dans ses effets. La grosse tour latérale de Notre-Dame des Tables, surmontée de la pyramide dite Aiguille, s'écroula soudain, effondrant les voûtes et partie des murs de l'édifice, endommageant les immeubles voisins et faisant cinq victimes, (les dernières étaient les deux veilleurs : Pierre Christol et Pierre Douzon, dont les héritiers, veuve ou frère, ne perçurent que la quinzaine de gages échue la veille5, un orfèvre, nommé Jean Bibal, son ouvrier et son apprenti. Ce dernier fut retrouvé encore vivant, mais succomba huit jours après. Quant aux immeubles voisins, c'étaient, d'abord, la boutique occupée par Bibal, mais dont la fabrique deN.-D. était propriétaire0;
1 Voir p. 443, note 2.
- Voir pi». 20G et suivi, 251, 287, 338-340, 342-343.
A Cliroiiiques et Doctaiteiits, p. 189.
1 IbkL, p. 247.
r' Arch. mun. de Montpellier, CC, Command. de 1580, fos 111, 113, 114 et 110.
6 N'ayant point de fonds pour la relever, cette fabrique la donna, le 2 septembre 1582, à nouvel achept à un cordonnier (Min. de Noël Planque, étude Blain, reg. de 1582, f° 485).
ensuite une maison appartenant à Mathurin de Chefdebien, premier président aux Aides et catholique notoire, maison qu'il dut faire réédifier1 ; enfin, mais pour peu, car on ne parla pas de la réparer, l'Orgerie de la Ville 2.
Les ravages précédemment commis par les calvinistes dans l'église Notre-Dame n'ayant porté que sur le mobilier et la décoration intérieure, ne suffisaient pas à justifier l'écroulement de la tour, solide construction du XIIIe ou XIVe siècle, qu'on entretenait soigneusement, et qui avait été réparée à la fin encore du XVe3. Il était donc naturel que les contemporains vissent dans cet effondrement autre chose qu'un accident fortuit. De l'opinion des catholiques témoigne le spirituel sixain suivant, que Gariel a recueilli, anonyme, sur les lèvres des témoins du fait4 :
La Place, La Roclie et La Tour
(Jnt fait desmolir cette tour ;
La Tour, La Place et L^a Roche
Ont fait miner la tour pour en avoir la cloche ;
Lm Roche, La Tour et La Place
Ont abbatu la tour pour la remettre en place.
Des trois personnages visés l'identification est assez aisée. J'ai déjà parlé de ce premier consul de 1580. qui, comme acte le plus pressé de sa charge, avait fui la contagion 5. Il se nommait Guillaume du Pleix, seigneur de la Tour-lez-.Tuvignae °, et c'était le neveu des capitaines Grémian7. Le nom du ministre Jean de la Place est également revenu plus d'une fois dans ce récit ; on le trouve à cette époque investi
1 Arch. de l'Hérault, E, fonds Léoncini, min. de Bermond de Laval, reg. de 1574-1582, f° 635.
2 Sur cette Orgerie, voir L. Guiraud, Recherches topographiques sur Montpellier au moyen âge, pp. 70 et suivantes.
:! J. Renouvier et A. Ricard, Des maîtres de pierre, etc., p. 140, doc. XXVI; p. 144, doc. XXIX; p. 146, doc. XXXIII ; p. 147, doc. XXXI II bis ; et p. 149, doc. XXXVII.
4 Gariel, Séries Pnvstdum, etc., lre éd., p. 608.
•"' Voir p. 441, note .'{.
,; Chroniques et Documents, p. 406.
7 Souvent nommés dans les guerres précédentes.
de nombreuses missions auprès du roi de Navarre, des assemblées, des synodes1. Quant à Micbel de La Roche, il appartenait certainement à la famille du viguier d'Uzès, fortement compromis dans les guerres civiles-. Calviniste3 dans les bonnes grâces du roi de Navarre, qui le nommera son secrétaire4, dans celles de Louise de Clermont, duchesse d'Uzès, qui dotera ses enfants5, dans celles de Simon de Fizes, baron de Sauve0, et de l'évêque Sabjet7, puisqu'il est le mandataire de tous deux, il garde une physionomie passablement ënigmatique. Il fera souche à Montpellier, où déjà il se pose en personnage.
Si, dans la question de l'effondrement du clocher de N.-D. des Tables, rien de positif ne doit être conclu sur de simples indices, il n'en est pas de même pour d'autres faits, de nature à faire adopter l'hypothèse défavorable. Ceux-ci sont mis hors de doute dans une lettre très intéressante, écrite d'Agde, le 20 mai 158J, par le maréchal de Montmorency au seigneur de Saint-Martin s, Pierre de Griffy, reçu maître à la Chambre des Comptes en 1579 9. Deux faits ressortent du document : moins de deux mois avant sa date, les catholiques montpelliérains avaient été expulsés de leur ville ; quand, après la publication de la paix 1(), certains d'entre eux y rentrèrent, ce
1 Le 4 mai suivant, pour citer une date rapprochée, il fut Réputé vers Montmorency à Agde (Délib. du Conseil de Ville de ce jour).
2 Voir p. 351.
:î Testament du 12 avril 1582 (Arch. de l'Hérault, E, fonds Léoncini, min. de Bermond de Laval, reg. de 1574-1582, f° 721).
4 11 se qualifie tel le 2 septembre 1587 (Arch. de l'Hérault, G, not. du Chap. cathédral : Darles, reg. de 1566-1591, f° 721).
5 Contrat du 21 décembre 1590 (Min. d'Ant. Comte, étude Cornier, reg. de 1587-1591, f° 499 v°).
G Acte du 30 juin 1573 (Min. de P. de Nemause, étude Grollier, reg. de 1573, f° 527 v»).
"' Voir note 4.
8 Bibl. de la ville de Toulouse, ms. 013, n° 55.
9 D'après les tables de Rignac (D'Aigrefeuille, t. 1er, p. 003).
10 Laquelle eut lieu le 14 mai 1581, après l'abolition accordée sur l'intervention du vicomte de Turenne, commissaire royal (Chron. et Doc, p. 190), qui séjourna à Montpellier du 14 au 24 mars précédent (Arch. mun. de Montpellier, CC, Command. de 1580, f° 62 v°).
fut sans garanties ni satisfactions. Afin do couvrir la proscription, postérieure à la paix de Fleix, les protestants avaient allégué une entreprise catholique contre la ville, dont ils auraient eu connaissance même par des catholiques, et Griffy s'était vanté d'en fournir les détails ailleurs et plus tard. Aussi le Maréchal, qui considérait le prétexte comme « une invention accostumée de longtemps d pour priver les cathollicques qui ne vous sont agréables de la demeure de leurs maisons », sommait très vivement son correspondant de préciser sur l'heure « les particularités de lad. entreprinse, le lieu ou a esté faict l'amas d'hommes, quels engins ont esté découverts, ceulx qui y tonoyent la main et generallement ce que vous en pensez ou imaginez ». Et il blâmait la hâte des catholiques à rentrer sans son consentement dans une ville où, de fait, ils se sont vus « receus plus tost comme captifs que comme habitans. sans armes ny aucun exercice de leur religion, et sans traicter des moyens de leur seuretté ». Il désapprouvait également les officiers du roi qui, en face de cette situation faite à leurs collègues catholiques, «n'ontgueres d'honneur » de demeurer là. Cet énergique langage du gouverneur de Languedoc parait avoir produit etïet et quelque peu adouci les épreuves des cinq années suivantes.
Néanmoins la situation restait critique pour le clergé, revenu comme il sera dit bientôt, mais tenu de demeurer à l'abri des murs. Les chemins jusqu'aux faubourgs étaient infestés de gens de guerre, qui capturaient les ecclésiastiques, même les simples catholiques, et les emmenaient aux montagnes, dans les villages de Sorbs, Les Rives, Saint-Jean de la Blaquière, pour les rançonner. Aussi un prêtre, pourvu de chapellenie à Lattes, se fait investir de la porte montpelliéraine de ce nom, sans s'aventurer plus loin - ; et les chanoines, convoqués à une ordination à Frontignan, se récrient que, la
1 On retrouve, en effet, ces allégations dans les Remontra /très de l'assemblée -politique d'Anduze aux Etats du Languedoc, publiées par M. Luthard (p. 18).
- Acte du 20 décembre ir>N."> (Annexes d'Ant. Comte, étude Cornier, vol. de 1576-1591, f" 181 .
i KS GtlIîkRES DE RELIGION 449
date de la cérémonie étant divulguée, les obliger à s*y rendre, « c'est aultant, saulfla correction, les livrer au coutteau»1.
Puis voici que la Ligue, la huitième guerre, qui suit la mort du frère d'Henri lit, enfin les évolutions de ce dernier viennent encore tout compliquer. Devant l'intransigeance du roi, rallié à Guise, Montmorency et les protestants s'étaient rapprochés : ce fut la seconde Union, grâce a laquelle le gouverneur de Languedoc revint à Montpellier, qu'il n'avait plus vu depuis 1577 et où il reçut bon accueil, le 25 mai 1584 -, le 7 juin 1585 3. Un signe extérieur de ce rapprochement fut que, le 18 mai 158G, Montmorency et sa fille Charlotte, mais représentés par Arnaud du Faur et la demoiselle Claude du Boys, consentirent à tenir en baptême un enfant de François de Coligny4. A cette attitude nouvelle, les catholiques restés dans la ville trouvèrent leur compte : Châtillon, qui se conduisait jadis avec eux si insolemment5, fut le premier à les rassurer, quand ils appréhendaient des représailles pour les événements de Provence 6. Aussi, lorsque Henri III ligueur voulut ôter cà Montpellier les Cours et l'Université, elles résistèrent". Tout ce qu'il put. c'est de mettre à Narbonne le Bureau des finances8.
Telles étaient les dispositions de la majorité de la popula-
1 Délib. du Chap. cathédral du 23 février 1584.
- Arch. mun. de Montpellier, CC, pièces do comptabilité do 1583-1585.
3 Ibid., Command. do 1585, au 17 mars 1586.
1 Arch. mun. do Montpellier, GG, 316, f° 65 v°.
s Damville à Catherine de Médicis le 16 janvier 1579 [Lettres de Catherine, etc., t. VI, p. 469).
6 « Nous avons receu si bon tesmoignage du seigneur de Chastillon pour le grand devoyr qu'il a apporté a la conservation de tous voz pauvres subjeetz catholiques cpii sont en ceste pauvre ville et es envyrons », porte une lettre des gens de la Cour des Aides au roi, du 14 avril 1585 (Bibl. Nat., fr. n. a., 20.600, f° 174). — Cf. Journal de Charbonneau, éd. Germain, p. A3.
' Journal de Charbonneau, éd. Germain, p. 52. — Histoire de Languedoc, 1. XI, ]>. 737.
H Arch. du Gard, C, 865.
Soc. Arch. de Montpellier 29
450 LÀ RÉFORME A MOXTPEI.t.iF.R
tion. Pourtant quelques catholiques s'étaient rangés dans le parti de la Ligue !. L'évèque Subjet fut du nombre : on le trouve présidant les Etats de Languedoc, allant en France soutenir la même politique 2. Sur le contre-coup de la Ligue à Montpellier, il n'est resté que de rares indices. Mais ils sont assez curieux à signaler, si l'on ne peut les narrer avec tous les détails désirables.
Béziers ayant embrassé le parti des ligueurs, entre cette ville et celle de Montpellier la rivalité qui s'était souvent manifestée, ne pouvait que s'exaspérer. Elle donna lieu à l'acquisition, — par ruse ou violence, je l'ignore, — d'un trophée de la seconde sur la première :\ Les Biterrois, successeurs d'anciens colons romains, possédaient une statue antique, sous le nom vulgaire de Pepesuc, peut-être venu de ces noms : Pius Esuvius, de l'empereur Tétricus. Ils l'avaient entourée dés le moyen âge d'une1 popularité extraordinaire, qui se manifestait surtout pour la fête de Charité *, le jour de l'Ascension. La statue représentait donc pour les calvinistes une superstition, une idolâtrie, et telle doit être la cause de sa mutilation. Celle-ci est attestée déjà par un dessin du commencement du XVIP siècle. Eut-elle lieu dès le 3 mai 1502, en même temps que celle des images de sainteté,
1 Le montpelliépain ligueur Cordier est pendu à Béziers le 8 août 1584 (Journal de Charbonneau, éd. Germain, p. 29). — Le 20 juillet 1590 commission pour la saisie des biens des ligueurs de Montpellier (Areh. de l'Hérault, G, Trésoriers de France, reg. de 1590, f° 196).
- Aussi le voit-on souvent à Béziers ou revenant de la Cour ou hors de son diocèse (Délib. du Chap. Cathédral, passim).
:f Sur Pepesuc, voir, comme résumant ce qui en était connu jusqu'alors, Emile Bonnet, Antiquités et monuments du département de l'Hérault, pp. 181 et suivantes. Sur l'incident relaté ici on peut consulter déjà mon article : La tête de Pepesuc, dans le journal montpelliérain L'Eclair dis 13 et 15 mars 1909 et le compte-rendu de la séance de la Société archéologique de Montpellier (2e série, t. V, p. lxii). Mais je compte reprendre en détail la question dans un mémoire en préparation et y publier le dessin de la tête primitive. C'est pourquoi je n'insisterai ni sur les textes ni sur les références dans le présent ouvrage, où l'affaire n'est qu'un minime incident des guerres de religion à Montpellier.
4 Voir p. 177, note 1.
ou seulement quand la tête, apportée à Montpellier, y fut, dans le courant de l'année 1580 ou le début de 1587, placée à l'Hôtel-de-Ville, au-dessus de la porte de la salle neuve du Conseil ? En tout cas, l'intention officiellement malicieuse de cet acte ressort de l'ensemble des documents recueillis, et le transforme en incident de guerre.
D'autres faits dénotent l'état d'esprit régnant à Montpellier. Tel fut le voyage, sur l'ordre du Conseil de Ville, de Blancard, conseiller protestant au Prësidial, auprès de Montmorency, à Montfrin, « pour le fet des pasquins truvés dans la maizon de monsieur de Mallemain >> i. En cette même année 1586, la Ville était en différend avec Châtillon sur une citadelle qu'il avait commencé de dresser au Palais, et dont les habitants détruisirent les premiers travaux -. Pour cette cause, Pierre Bocaud et Michel de La Roche furent députés vers le roi de Navarre, mais apprirent en route qu'il en avait remis la solution à Montmorency 3. Enfin, en l'absence de Châtillon, employé aux affaires de la guerre, le roi de Navarre envoya à Montpellier, pour le gouverner, Arnaud du Faur, baron de Pujols et Cazenove,son conseiller et chambellan ordinaire4.