I. — La prédication et les controverses
Prédicateurs divers. — L'évêque Jean de Granier. — Zèle du Chapitre cathédral. — La réorganisation de V Académie protestante.
— La mission du P. Destrictis, jésuite, et sa controverse avec le pasteur Rudavel, qu'appuient les ministres Gigord et Peyrol'
— Le P. Corberan, auxiliaire du P. Destrictis. — Mission du P. Adam, jésuite. — Le Petit-Temple et son inscription ; celle de l'église de Saint-Jean-de-Fos. — Controverse Richeome- Bansilion.
Le temps où les jésuites durent s'effacer, de l'automne 1600 au printemps 1603, après le succès discret mais prometteur du P. Jacquinot, ne fut pas néanmoins perdu pour les conquêtes spirituelles. Un séculier, docteur en théologie de Paris, nommé Mauclerc l; un minime, le P. Humblot, venu de Marseille et qu'on s'efforçait de garder, « affm qu'il heut moyen continuer le fruict par luy commencé a la conversion de hérétiques en ceste ville »2; un dominicain, le P. Hippo-.
1 Délib. du Chap. cathédral du 24 juillet 1600 ; quittances des 29 octobre et 6 décembre 1600; compte et mandement du 19 décembre 1600.
— Délib. du Chap. cathédral des 3 décembre 1601 et 7 octobre 1602; pièces de compt., au 25 février 1602.
lyte Raulin '; un capucin, le P. Basile Garcin, tinrenl la chaire avec profit. A propos de ce dernier prédicateur, on a une preuve frappante du zèle déployé par le clergé séculier, même privé de son évêque.
Guitard de Rate, en effet, qui était allé à Toulouse soutenir un procès à lui intenté par des protestants2, y était moitié 7 juillet 1(302, des suites d'une chute de cheval 3. Sans tenir compte de la sollicitation intéressée de Ventadour '', Henri IV s'empressa de pourvoir le siège de Montpellier d'un sujet très distingué, que les circonstances désignèrent k son attention. Jean de Granier, né dans un village des environs de Bar-sur- Seine, appartenait à l'ordre bénédictin. Prédicateur d'Henri 111, puis d'Henri IV, il venait d'exhorter à la mort le duc de Biron5. Il fut nommé évêque peu après G et le 10 septembre l'écrivait au Chapitre cathédral7. Mais il différa encore d'un an sa venue, bien que. dès le 8 avril 1(303, il se soit fait retenir un logement non loin de la Ganourgue M.
I Délit», du Ghap. cathédral du 7 octobre 1002 ; pièces de compt. de ce jour; reg. de compt. de 1602 au 7 niai.
"- Antoine Ricard, Raymond Rose, lieutenant de bayle à Poussan, etc. (Arch. du Parlement de Toulouse, Chambre de l'Edit, arrêts criminels, reg. 7, aux 21, 26 février et 18 mai 1602).
:! Délib. du Chap. cathédral du 15 juillet 1602.
'' Le 6 juillet 1602, il écrivait de Toulouse à Montmorency : « J'ay trouvé en mon arrivée en ceste ville Mons1' de Montpellier habandonné des médecins et en estât qu'on n'y attend plus de vye ». Et il ajoutait que, le roi lui ayant accordé pour un de ses fils le premier évêché vacant, il mettrait à Montpellier, en attendant que s:m fils eût l'âge, un personnage capable (Bibl. Nat., fr. 3589, p. 77). Ventadour paraît s'être rabattu sur l'évêché de Lodève en 1605 (Ernest Martin, Histoire de la ville de Lodeve, t. II, p. 373).
5 Gariel, Idéede la ville de Mompeliev, part. Il, p. 188.
II II dit bien avoir été nommé au commencement de juillet, mais on verra ip. 607, note 2) quel intérêt il y avait. En réalité Biron eut la tête trancher li' ,",1 juillet ; et la lettre de Jean de Granier au Chapitre est du 10 septembre seulement.
7 Délib. du Chap. cathédral du 21 octobre 1602.
H C'était la grande maison de la célèbre héroïne de Leucate, Françoise de Céselly (Min. d'Ant. Comte, élude Condor, reg. «le 1603, f° 211).
G*est donc peifdanl cet intérim que les chanoines, ayant trouvé le P. Garcin ' et « ayant esgard au finit que led. Père faict a la conversion des pauvres aines esgarées en la ville», se préoccupèrent fortement de le garder, en envoyant négocier de tous cotés. Tandis que le chanoine Talon et le conseiller au Présidial Pierre Rudavel étaient, depuis le 22 janvier 1003, partis pour Aix-en-Provence, à la recherche du général des Capucins, deux jours avant leur rentrée on expédiait à Avignon le chanoine Engarran et le lieutenant particulier Claude Tallamandier. Ils devaient y parler au vicelégat, lequel avait retenu le P. Basile. Arrivés le 30, ils furent adressés au général des Capucins à Marseille. Intrépidement, Engarran tout seul se mit en route. Le temps était affreux : la neige, de fortes gelées en eussent arrêté de moins zélés. Il alla, conduit par des guides qu'il était obligé de renouveler d'une localité à l'autre, « a cause qu'il n'y avoiet aulcune trace, pour n'estre passé aulcung autre ». Et, rendu à Marseille, il réussit à obtenir le P. du Laurens, au cas où le vicelégat s'obstinerait à exiger le P. Basile Garcin. Mais, lorsque Engarran fut de retour à Avignon après ce terrible voyage de six journées, on n'aurait su lui plus rien refuser. Il put donc réexpédier un courrier spécial au général des Capucins à Marseille, afin de donner contre-ordre au P. du Laurens et Montpellier garda son capucin jusqu'à Pâques 2. Ensuite on se sentait bien pourvu. Mais cela était nécessaire, en raison des efforts tentés de leur côté par les protestants.
Nous avons laissé leur Académie inexistante en 1001 :!, bien que le colloque entretînt deux étudiants4. Les rudes po-
1 II fut précédé en septembre par le P. Bletus, de l'Observance, et prêcha depuis octobre 1602 (Reg. de conipt. du Chap. cathédral de 1602, passitn).
- Délib. du Chap. cathédral des 22 octobre 1602 et 13 janvier 1603 ; pièces de conipt. des 28 octobre, 2 et 30 décembre 1602, 20 mars et 1" avril 1603.
3 Voir p. 509.
4 Synode provincial de Nimes de 1601. — Ces deux étudiants semblent être Pierre Justamant, admis h l'examen puis au ministère par le synode provincial d'Alais en 1602 ; et Jean de Plantavit de la Pause, inscrit à Ce-
lémiques soutenues de toutes parts dans la région : par Gigord à Montpellier contre le dominicain Mîchaelis'1, à Castres contre le jésuite Gontéry2, à Nimes par Daniel Charnier contre le célèbre jésuite Gotton '-\ à Béziers par Bansilion contre des jésuites4, en étaient la cause véritable. Car les synodes se sont trop préoccupés d'enrayer ces disputes pour qu'elles n'aient pas réellement été défavorables au protestantisme. Sans doute, il faut se défier en général des triomphes revendiqués à grand bruit, et cela tant d'une part que de l'autre. Mais les aveux sont décisifs. Or ici ils se répètent. C'est, en j598, celui du synode national de Montpellier, enregistrant la plainte de diverses provinces relative à la licence qu'on se donne d'imprimer des écrits de toutes sortes, et recommandant la vigilance quant à ce aux pasteurs des villes pourvues d'une imprimerie5. L'année suivante, le synode provincial du Bas-Languedoc traduit cette recommandation en exigeant pour les controverses l'autorisation du colloque et la communication du manuscrit à une commission de censure 6. Enfin, — allusion très évidente à la controverse Cotton-Chamier et autres, — le synode de 1601 blâme des mi-
nève en niai 1602 (L. Guiraud, Qui a converti Plantavit de la Pause, dans Revue historique du diocèse de Montpellier, 5e année, pp. 145-155).
1 Voir pp. 501 et suivantes.
2 Actes de la dispute et conférence tenue en la ville de Castres au mois de septembre 1599, avec permission et soubz la modération de nos Seigneurs du Parlement et Chambre de l'Edit establie audit Castres, entre M. Jean Gontery, jésuite, et M. Jean Gigord, l'un des pasteurs de l'Eglise reformée de Montpellier ; Montpellier, Gillet, 1599.
3 Une conférence théologique à Nimes entre Daniel Chantier, ministre de Montélimar, et le jésuite Coton. 1600 {Bulletin S. P. F., t. VI, pp. 29-53).
4 Sur cet incident, ignoré jusqu'alors, voir : L. Guiraud, Qui a converti etc.
5 Aymon, t. Ier, p. 219.
,; « Des disputes contre les prestres de la papaulté. — Aucunes disputes et escrits ne seront permises sans permission du colloque ou lesd. disputes se présenteront, et sans communication desd. escrits a trois ou quatre pasteurs ou a tout le colloque, si faire se peult » (Synode provincial de Saint-Germain-de-Calberte de 1599).
nistres pour n'avoir pas fait suffisamment contrôler leurs ouvrages. Dorénavant, décrétait-il, on n'en pourra imprimer sans l'avis de six censeurs, qui a n'aient jugé de la nécessité d'iceluy. et quand et quand veu ledit livre despuis l'espitre liminaire jusqu'à la fin, et donné leur approbation au pied d'un exemplaire a la main signé par eulx » l. Ces prescriptions minutieuses et vraiment inquisitoriales, rapprochées de la défense, sous les peines religieuses les plus graves, d'aller entendre les prédicateurs catholiques 2, ne témoignentelles point d'appréhensions que seule l'expérience pouvait inspirer ?
Ce qu'il importait donc au calvinisme réduit à se défendre, c'était de donner à son enseignement théologique le maximum de garanties et, puisque la chaire catholique n'était plus guère occupée que par des docteurs, de se résoudre aussi à en créer. A ce point de vue, Gigord lui-même, le célèbre Gigord, cet infatigable champion, bien que formé à l'Académie de Genève, en ayant été prématurément rappelé3, ne possédait pas ses grades et se vit atteint par la prescription obligeant les professeurs au doctorat4. Nimes et Montpellier furent exhortés à relever leurs Académies 5. Et, comme pour cela il fallait, je le rappelle, collège et enseignement public, les consuls de Montpellier, qui subornèrent à ceux de Nimes le hessois Anne Rulman, lui imposèrent avec le principalat du Collège, vacant par le décès du béarnais Pierre de la
1 Synode provincial de Nimes de 1601.
2 « De ceulx fesant profession de la vraie religion qui vont ouir les prêcheurs de la papaulté, mesme des pasteurs — ... L'article 17 du chapitre des particuliers sera gardé et les consistoires procéderont par toutes voyes de la discipline contre ceulx qui les iront ouyr, voire jusqu'à la suspension de la s. cène ; duquel article et conclusion présente lecteure sera faicte dimanche prochain a chascune église, et ceulx qui seront descouverts ci après seront déférés aux églises d'où ils sont, et le mesme article sera représenté au Synode national pour estre amplifié » (Synode provincial d'Uzès de 1600).
3 Voir p. 479.
4 Synode provincial de Nimes de 1601.
5 Ibidem.
Grange, trois cours publics chaque semaine, le laissant libre, d'ailleurs, des matières a traiter l.
D'autre part, et d'après la prescription du synode de 1601 2, le -28 novembre 1602 fut tenue à Montpellier une assemblée pour l'examen des professeurs en théologie 3. (Test certainement à cette occasion que Jean Gigord a fait imprimer chez Gillet ses Thèses theolo g ica\ mais il fut dispensé de l'examen, vu ses preuves'1. Comment aurait-on pu y soumettre un homme de cette valeur, qui avait enseigné, discuté tant d'années et qui était sur le point encore de procéder au rétablissement de l'Ecole montpelliéraine? Car, trois jours avant de se voir nommé professeur par le synode d'Uzès5, il présida, le 12 avril 16: 3. la thèse du jeune Jean de Plantavit delà Pause t!. alors pour les protestants un sujet de très grande espérance. Gigord avait inspiré ce travail sur L'Eglise. C'était un point que lui-même avait jadis traité, au début de ses cours, en vue de réfuter Bellarmin7 et qui était devenu plus opportun que jamais8; il l'avait conseillé cà dessein pour
1 Contrat «rengagement «lu 4 mai 1601 (Min. do Pierre Fesquet, étude Grollier, reg. de 1597-1001, 2e partie, f° 176). — Voir p. 616, note 7. - Synode provincial de Nimes de 1601.
3 Synode provincial d'Uzès de 1603.
4 Le synode provincial de Nimës de Ï601 avait, pour « aucuns de ceste Compagnie qui peuvent estre propres pour lire en théologie », ordonné qu'ils seraient « examinés par des textes du Vieulx Testament et du Nouveau comme aussi respondre aux thèses ». C'est de l'examen que le synode provincial d'Uzès de 1603 dispensa Gigord; mais il eut à répondre sur sa thèse. Il suit de là que les lettres : R. I. G., signature discrète, au lieu d'être traduites : régente Ioanne Gigordo, ainsi que l'a fait Philippe Corbière [Académie protestante de Montpellier, dans Mémoires de l'Académie de Montpellier, section des Lettres, t. VIII, p. 435), doivent l'être : Respondente Ioanne Gigordo. C'est d'ailleurs la formule usitée (Voir cidessous, note 6).
5 Synode provincial d'Uzès de 1603.
6 De Ecclesia thèses theologicse, Prxside J. Gigordo, S. Theologix profess. Respondente Joanne Plantavito Pausano : 12 apr. 1603 — Sur cette thèse voir : Emile Bonnet, Xote sur les ouvrages de Jean Plantavit de la Pause (Ernest Martin, Histoire de la ville de Lodève, t. II, p. 435).
1 Voir p. 493.
s Voir p. 607, note 6.
LA RÉFORME CATtlOI.ÎQUË 607
armer son disciple contre les jésuites de Béziers 1. Or il allait, à Montpellier même, trouver devant lui ces adversaires si résolus.
Sous le bénédictin Jean de Granier, un docte et un pieux, qui se montra dès l'abord plus préoccupé du culte et des livres que de l'argent 2, et qui se sentait fortement soutenu par le souverain, les jésuites reparurent, en effet, dans la chaire de la Canourgue. Le 2 avril 1003. le chanoine Denyot se rendait à Avignon pour en arrêter un 3. On lui accorda aussitôt le P. Raymond Desétroits alias Destrictis, originaire de Mende 4, dont l'apostolat dura plus de deux années5 et fut très fécond en résultats. Car lui-même, constatant chez les calvinistes un ébranlement profond des esprits, qui hésitaient sur presque tous les points et doutaient fort quant à la véritable Eglise, jugea de telles dispositions très favorables pour essayer d'extirper l'hérésie dans cette grande cité (;. Non seu-
I L. Guiraud, Qui a converti Plantavit, etc. (Voir p. (503, note 4).
- Marguerite de Gallian, belle-sœur et héritière de Guitard de Rate, prétendait, celui-ci étant mort le 7 juillet, avoir droit au troisième quartier de l'année 1602, que Jean de Granier, disant avoir été nommé au commencement de juillet, réclamait aussi. Ils transigèrent le 9 octobre 1003 : l'évêque abandonna l'entière année 1602 pour obtenir les ornements d'église, la chapelle d'argent et la bibliothèque de son prédécesseur (Min. d'Ant. Comte, étude Cornier, reg. de 1603, f° 609 v°).
3 Arch. de l'Hérault, G, pièces de comptabilité du Chap. cathedra] : compte et mandement du 12 janvier 1604.
4 Paul Dudon, Etablissement des jésuites à Montpellier dans Mélanges de littérature et d'histoire religieuses, t. II, p. 239; Paris, Picard, 1899.
5 D'avril 1603 à août 1605 (Reg. de compt. du Chap. cathédral de 1603, 1604, 1605 et pièces de comptabilité ; délib. du Chap. cathédral des 3 février, 29 mars, 10 mai, 29 juillet 1604, des 2 juin et 18 juillet 1005).
II « Neque annumeravi conversos in Pessulano monte, de quibus hoc tantum generatim scribebat concionator nuper qui ibi versatur, factam esse tantam h;ereticorum inclinationem in illa urbe, quai maxima est, ut nutent pêne omnia et curiosissime dubitent de vera Ecclesia. Quam occasionem commodissimam se arbitrari ad lneresim funditus convellendam » [Litterx annuœ de 1603. Ad Collegiiuu Avenionense. Voir p. 546, note 7). — Dès lors on comprend également au point de vue montpelliérain le choix pour le sujet de sa thés.- de Plantavit, inspiré par Gigoid.
lementdonc il prêcha, mais, en présence de cette Académie renaissante, il entama une controverse avec un des pasteurs de Montpellier.
Pierre Rudavel avait figuré parmi ces disciples de Gigord, qui, écoliers bouillants, s'étaient, quelques années auparavant, dressés contre Guillaume de Reboul l et contre Sébastien Michaelis2. Pourquoi, en cette circonstance, Gigord ne descendit-il pas lui-même dans l'arène ? C'est ce que je n'ai pu préciser. Deux hypothèses se présentent à l'esprit. D'une part, accablé par les affaires publiques : synodes, assemblées politiques, ambassades, il n'avait pas même le loisir de vaquer cà l'enseignement théologique et en 1004 demandait pour suppléants Rudavel et Peyrol 3. De l'autre, l'abjuration du protestantisme par le conseiller au Présidial Pierre Rudavel, accomplie avant le début de 1003'*, aura pu exciter le zèle calviniste de son parent. Toujours est-il que furent alors publiées les Conférences 5 par escript entre Raimond Destrictis6 et Pierre1 Rudavel, ministre de l'Eglise réformée de Montpellier.
D'ailleurs, les autres pasteurs Gigord et Peyrol entreront aussi en lice, et voici comment. 11 ne semble pas douteux que l'opuscule imprimé en 1005 à Montpellier, dont il n'est resté malheureusement que le titre anonyme : Thèses theologicœ propugnatœ8, ne soit l'œuvre de Daniel Peyrol, venant à
1 Voir p. 520.
2 Voir p. 502.
3 Synode provincial de Saint-Hippolyte de 100-1. * Voir p. 003.
5 Sommervogel (t. III, p. 477) a indiqué cet ouvrage, mais avec des fautes, que je corrige d'après l'inventaire de la bibliothèque de Daniel Chabert, montpelliérain, du 10 janvier 1043 (Annexes de David Gibert, étude Blain, t. II, non folioté). — Ici Sommervogel donne : Conférence.
6 Sommervogel : d'Estrictis.
7 Sommervogel : R. Rudavel. — Or le prénom du ministre était bien Pierre.
8 C'est M1' Emile Bonnet qui, d'après le Catalogue de la Bibliothèque de Mgr. Colbert, a signalé cet ouvrage. {Les débats de l'Imprimerie à Montpellier, }). 147, n° 28).
La reforme catholique 609
la rescousse pour défendre les Thèses theologicœ de son collègue Gigord. mis en cause par le P. Destrictis. Cette. opinion se base sur la concordance des dates et des événements et sur les décisions rendues par le synode provincial en 1605, ordonnant d'examiner les thèses de Peyrol, puis de refuser celui-ci à Die, sa ville natale, parce qu'à Montpellier il est employé tant au ministère qu'à la théologie, «ou il est grandement utile w1. Ainsi Rudavel, puis Gigord attaqués par le jésuite Destrictis, — au moment même où celui-ci l'ait subventionner Plantavit de la Pause, converti à Béziers par les jésuites qu'on l'envoyait combattre2. — et défendus par leur collègue Peyrol, ex-jésuite, le tout sur la même question de l'Eglise, delà véritable Eglise: voilà par quelles certitudes s'avèrent les relations dues cà la Compagnie de Jésus.
Dans cette mêlée générale, comment n'être point, de part et d'autre, entraînés?
Vingt-deux ans après. Peiresc. montpelliérain d'occasion en 1603 et fervent élève de Pacius, n'avait point oublié et contait joliment cette anecdote à l'évêque d'Orléans, Gabriel de l'Aubespine : « J'ay aultrefoys veu le P. Raymond, jesuitte, avoir cotté comme hérésies dans quelques œuvres de Mr Pacius des maximes et propositions qui estoient de propre texte de l'empereur Justinian dans son Code, dont il fust bien heureux quand on luy en fist voir la veriffication. sans que jamais l'Eglise y ayt contrediet » 3.
Dans l'autre camp, les dispositions étaient plus acerbes. Le chiffre de cent vingt abjurations réalisées, la multiplicité des cas où d'hésitants catholiques furent confirmés dans une foi solide, excitèrent l'animosité contre les transfuges du calvinisme. Accablés de sarcasmes par les nobles, insultés par la lie du peuple, ces néophytes eurent, ceux du moins qui ne préférèrent point s'expatrier, cà montrer toute leur sérénité
1 Synode provincial de Montpellier de 1003.
- L. Guiraud, Qui a converti Plantavit de la Panse dans Revue hislovique du diocèse de Montpellier, .">'' année, p. 151. Cf. p. 254, où M. Maurice Luthard a continué le fait.
;! Lettre du 27 avril 1027 (Tamizey de Larroqne, Lettres de Peiresc, t. VII. p. 215 .
SOC. AllCH. CE McXTrELLIER. 39
d'âme '. Tel fut le cas certainement d'une tertiaire dominicaine, Ferrande Alquier, dont il sera parlé plus loin et qui. un jour, fut blessée dans la rue en escortant le Saint-Sacrement .-.
Au nom du P. Destrictis il est juste d'associer celui du P. Richard Corberan. du collège de Béziers:i, socius et « vaillant auxiliaire» du prédicateur. Le P. Corberan semble s'être occupé du culte : en décembre 1604. il faisait agrandir d'une tribune l'église de la Ganourgue *. La présence, le succès, l'ingérence des jésuites auraient-ils causé de l'ombrage aux desservants? Trois d'entre eux sur quatre manifestèrent la volonté de s'en aller, et reçurent leur congé d'autant plus volontiers qu'on entrevoyait le moyen de les remplacer avantageusement : « Et, pour pourvoir a la place des absans curés, le Ghappitre a commis le sr Mongrenierpour s'en aller en Avignon, lequel aura le soin de prier le R. P. Provincial desJesuittes dud. Avignon de donner deux de leur Compaignie.de la doctrine pour les establir curés en ceste esglise5». Une aumône de 300 livres à la maison des Jésuites d'Avignon témoigna, cette année-là comme la précédente, de la reconnaissance du Chapitre cathédral envers les apôtres qu'il recevait 6. On en vit une autre preuve aux obsèques du P. Richard Corberan. frappé au début de juin 1605 d'une maladie mortelle. Par le charme discret de son commerce, il avait su
1 Litterse annuae de 1604. Ad Collegium Avenionense (Communication du P. Paul Dudon).
- Année Dominicaine, 1. II de mars, au 28, p. 821. Cf. L. Guiraud, La Paroisse Saint-Denis de Montpellier, p. 235.
3 <( Ulterius etiam eorum excurrit industria quam Monspeliensibus in Christo iuvandis, ita duos annos integros utiliter collocavit pater Richardus Corberanus, concionatoris socius et strenuus adiutor » (Annuse litterse de L605, p. 609. Communication du P. Emest-M. Rivière).
En 1603-1604, le P. Corberan, est. en effet, porté au Catalogue de Béziers comme étant employé « in missione Monspeliensi » (Communication du même).
4 Arch. de l'Hérault, G, pièces- de compt. du Chap. cathédral : mandement du 7 décembre 1004.
5 Délit), du Chap. cathédral du 12 avril 1605.
6 Délib. du Chap. cathédral du 28 avril 1005.
se rendre cher à tous, catholiques, protestants même1. Malgré les soins du célèbre François Hanchin, l'alkennès renommé de Montpellier, les sachets de poudre, « l'emplastre pour le costé doulent », fabriqués par l'apothicaire Jean Magnol-, le P. Corberan succomba. Non seulement une foule d'habitants suivirent son convoi, mais celui-ci fut honoré de la présence de l'évêque, du clergé tout entier et des trois Cours de justice 3.
Devant une telle sympathie, le choix d'un prédicateur du même ordre était indiqué. Le P. Henri Adam, religieux déjà éprouvé du Collège d'Avignon et particulièrement lettré, fut nommé '*. Au moins du début de septembre 1G05 au 8 mai 1607 ■"'. il évangélisa la ville avec succès. Un gros incident marqua même sa mission.
Assurés par l'Edit de Nantes de garder Montpellier comme ville de sûreté, les calvinistes avaient décidé d'y bâtir un second temple. Une délibération du Consistoire, le 29 avril 1599, prise par les quatre ministres : Rudavel, Gigord, Codur etPeyrol, et par onze membres, dont le gendre de .T. Philippi, Charles Bernard de Miramont, et Mathurin de Tremolet de Bucelli, seigneur de La Valette, vota l'acquisition d'un sol à la rue dite du Porche d'En Rouan 6. Là, c'est-à-dire au lieu aujourd'hui occupé par la place Saint-Corne, derrière l'actuelle Bourse du Commerce, Barthélémy de Rodes, seigneur d'Auriac et habitant d'Avignon, possédait une vaste maison, que bordaientla rue et deux ruelles transversales, amorces des rues actuelles Cope-Cambes et Jules-Latreilhe. Sujet du Pape, il n'osa traiter directement avec le Consi.-toire, et
1 Voir p. 010, note 3.
- Délib. du Chap. cathédral du 13 octobre 1(30(3, et pièces de compt. de 1606 : compte de Magnol, contresigné par Ranchin ; compte de Tondut.
3 Voir p. 010, note 3.
4 II avait enseigné longues années la rhétorique (Paul Dudon, Op. cit., p. 240).
5 Délib. du Chap. cathédral du 9 septembre 1005 ; pièces de compt. du Chap. cathédral de 1605 à 1607 ; délib. du Chap. cathédral du 4 avril 1(307.
B Philippe Corbière, Les registres consistoriaux etc. {Bulletin S. P. F., t. II, p. 92).
l'on employa comme prête-nom le marchand Etienne Atgier, auquel autre Barthélémy de Rodes, procureur de son père. vendit, le 31 août 1599, pour le prix de 1.600 écus. Le 18 octobre suivant, Atgier passait l'immeuble au Consistoire l. dette acquisition fut complétée par d'autres -.
Mais la construction n'eut pas lieu aussitôt. Trois ans après; on la déclarait fort nécessaire et la Ville décidait une capitation de 10.000 livres sur les protestants. Une commission en ferait la répartition. Une autre s'occuperait de la bâtisse, dont le modèle était déjà exécuté et dont on évaluait le devis à 10.000 livres. Comme il restait encore à rembourser ceux qui avaient prêté pour l'acquisition :î, il est probable que les ressources de l'impôt ne suffirent point. Et ceci explique le nouveau retard d'une autre année misa l'achèvement4, car, le 12 août 1605, Barthélémy Massolier, bourgeois, se chargeait, par contrat sous-seing privé, de parfaire l'édifice au prix de 1.800 livres. Il fut entraîné, paraît-il, à modifier le devis — et spécialement sans doute sur un point dont il va être question ; — aussi y eut-il différend entre lui et le Consistoire. Une transaction cà ce sujet intervint le 2 avril 1608 5, et finalement c'est la femme de Daniel Peyrol qui, de l'héritage de sa sœur Marguerite Bonnencontre, satisfit Massolier. Elle ne fut remboursée qu'en 1617 et 1618 ,;.
Or sur cet édifice, qu'on appelait à l'origine le temple du porcbe d'En Rouan, et qui fut désigné ensuite sous le nom de Petit-Temple, fut placée une inscription en latin. Elle portait :
VER.E RELIGIOXI SACRUM EXTRUCTUM ANNO DOMINI If.SU CIO.KJC.IY ~.
Ces termes violaient le principe de respect mutuel posé
1 Voir note 5.
3 Voir p. 61 1, noie 6.
:! Délib. du Conseil de Ville du 8 septembre 1602.
4 L'ensemble fui l>àti en 1604 (Arch. Xat., TT, 256B, iv) et portait celte date (Voir p. (513, note 0).
5 Min. de Jean Roussel, étude Blain, reg. de 1608, f° 228 v°. — Arch. de l'Hérault, <i, IV, 43.
6 Ibid., : quittances marginales.
7 Voir p. 613.
par les arrêts des commissaires de l'Edft de Nantes et par ceux du Conseil privé1. Vivement 2, le P. Henri Adam dénonça en chaire ce fait, qui fut également porté devant l'autorité supérieure. Sur un ordre pressant du roi, le ministre Gigord enleva de nuit l'inscription3. Mais cet acte fut jugé accompli « au grand scandale de l'église », comme le premier consul, Guillaume de Bouques, seigneur du Pous, l'écrivit au synode. Il en fut, d'ailleurs, pour son indignation : l'assemblée écouta et approuva les raisons de Gigord l. Peu de temps après un texte hébraïque, dont je n'ai pu découvrir la teneur, remplaça le ver.*: religioni. Mais il fut de nouveau dénoncé par le prédicateur catholique, et parut condamnable encore, puisque, enfin, on y fit succéder le mot grec TPIZArm5. Encore peut-être y avait-il eu une' tentative intermédiaire, s'il en faut juger par le mot deo, contenu au procès-verbal à fin de vérification que dressa le juge au Présidial Pierre de Planque, le 7 juillet 16706, c'est-à-dire au moment où se poursuivait l'arrêt de démolition.
1 Voir pp. 508 et .j84.
- D'après les comptes de l'apothicaire Magnol (Pièces de compt. du Chap. cathédral), le P. Adam semble avoir souffert d'une affection gastrique. Ranchin lui ordonnait, entre autres remèdes, de porter sur l'estomac « ung sachet piquet aromatique avec le taffetas rouge ».
3 Paul Dudon, Op. cit., p. 223 (d'après Cordara).
4 « Letre de M. de Poulx, premier consul de Montpellier. — M. Gigord, au grand scandale de l'église, a osté du temple de Montpeillier une pierre a laquelle estoit escrit : Verse religioni sacrum. La Compagnie a aprouvé M. Gigord. » (Synode provincial d'Alais de 1606).
5 Paul Dudon, Op. cil., p. 24.0, d'après le P. Valentin Gérard, auteur du Triomphe de la glorieuse Vierge Marie etc., publié en 1607. — Le P. Gérard indique la lettre du P. Adam aux consuls comme avant déterminé celle de ces magistrats au synode, et il ajoute que celui-ci, invité à délibérer sur la rédaction d'une troisième inscription, n'eut pas le loisir d'y penser. — Voir note suivante.
i; (( Ayant trouvé que les premières lettres de l'inscription sont, en hébreu et ensuitte les mots : deo trizagin sacrum extructum anno domini Iesu et les autres en ceste forme : CIO. IOC. IV, ce quy veut dire 1604 ». La minute, prise sur place, donne ces variantes de rédaction, qui ne changent, rienj quant au fond : « Il y a au comman. quelque letres en hébreu et en suitte Deo. ..et, les letres suivantes CIO. IOC. IV. ». (Arch.de l'Hérault' <;, IV, 43,.
Cet incident, si propre à passionner l'opinion, eut un corollaire. En restaurant son église, le desservant de Saint-Jeande-Fos • y avait mis l'inscription : Ceste église fust ruynée par les hérétiques de ce lieu l'an MDLXXV, mots estimés aussi séditieux par le colloque de Montpellier, puis par le synode provincial et dont celui-ci chargea Gigord de réclamer la suppression par l'intermédiaire des députés-généraux '-'. L'affaire fit son chemin et souleva même la question du culte protestant dans la localité 3. Elle durait encore en 1609, quand toute la province se solidarisa avec les calvinistes de l'endroit. On voulait en saisir le synode national 4. Je n'ai plus à la suivre, mais ai dû l'indiquer comme contre-partie à celle du Petit-Temple de Montpellier et symptôme de l'état d'esprit né de ces controverses dogmatiques. Cet état d'esprit se traduisit d'une part, le 26 mars 1606, jour du Jeudi- Saint, par l'invasion, dans la chapelle des Pénitents-Blancs, d'une troupe d'hommes armés, conduits parmi certain Félix, et tous déférés à la justice pour ce fait5 : de l'autre, par la célébration enthousiaste d'un jubilé, avec beau monument à l'église 6.
Car à la rescousse du prédicateur catholique était venu son provincial, grand polémiste, le P. Louis Richeome. On le voit à Montpellier en avril 1607 7 et c'était certainement pour l'impression de son livre :
L'idolâtrie huguenote figurée au patron de la vieille payenne et dédiée au Roy très chrestien 8.
Le pasteur Jean Bansilion lui répliqua par
L'idolâtrie papistique opposée en réponse a l'idolâtrie hu-
1 Commune du canton de Gignac (Hérault). - Synode provincial d'Aiguesmortes de 1607. •! Synode provincial d'Anduze de 1608.
'• Synode provincial du Vigan de 1609.
5 Arch. du Parlement de Toulouse, arrêts civils, reg. 241, f° 44, 7 avril 1606.
,; Reg. de compt. du Chap. cathédral de 1606, aux 8 mai et 25 décembre.
7 Délib. du Chap. cathédral du 4 avril 1007.
8 Emile Bonnet, Biblioijraplnc du diocèse de Montpellier,^. 65.
LA KÉFORME CATHOLIQUE 615
g ne note dp Louys Richeome, et servant de trôisiesme partie à l'instructive des controverses de Jean Bansilion contenant les préventions et prévarications de l'Eglise romaine '.
Sur quoi le P Richeome donna encore :
Le panthéon huguenot découvert et ruiné contre l'authear dp I idolâtrie papistique, ministre dp Vauvert, cy-devant Aygues-Mortes 2.
Si Gigord avait laissé à Bansilion le poids de cette polémique, c'est que lui-même, pendant ce temps, se mesurait avec le célèbre P. Gotton a Paris, où l'appelaient d'autres affaires montpelliéraines, la controverse doctrinale n'étant pas le seul mode de là lutte confessionnelle à Montpellier, mais s'entremêlant aux questions scolaires.