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Méditation comme noslre seigneur est mort confusiblement

10. Méditation des joyes de paradis. Les principales joies de paradis.

A la suite de ces dix doctrines essentielles, l'auteur a fait figurer plusieurs méditations, réunies sous ce titre général : « Dévote méditation de l'âme pour soy esmouvoir à dévotion quant elle est desconfortée et ennuyée par considération de ses péchez ». C'est une série de léflexions mj'^stiques, d'un caractère très touchant, sur l'état de l'âme abandonnée de Dieu. Parmi ces réflexions, il en est qui font déjà penser au mysticisme réformé, à celui, par exemple, de ]Marguerite d'Angoulême (1). Ce sont celles où l'auteur insiste sur l'irrémédiable méchanceté de l'âme, vouée aux supplices les plus mérités si Dieu, par son Evangile, n'avait substitué à la vieille et dure Loi la loi de grâce. Par exemple ce passage :

" Il est vray, et bien je Je cognois, que de sa présence [ de la présence de Dieu] je ne suis pas digne et que rien je n'ay desservi fors que peine et tourment et bature plus que créature ne pourroit penser. Néanmoins je sçay par les lettres de son évangile que sa miséricorde est si grande que luy mesme il m'appelle et exhorte à cecy faire : combien que tant l'ay courroucé et despité et mesnrisé.

Ce sont déjà les accents de Marguerite dans le Miroir (éd. Frank, t. I, p. 15 et ss.) :

( 1 ) L'ouvrage est dédié à une dame pieuse. Serait-ce l'œuvre d 'un des serviteurs de la duchesse d'Alençon ?

En terre gist sans clarté ne Unnière I\[a ehclive âme, esclave et prisonnière, Les pieds liez par sa concupiscence.

Et les deux bras par accoustumance.

En ino}' ne gist le pouvoir du remède. Force je n'ay pour bien crier à l'aide ....Mais sa grâce, que ne puys mériter... Par sa clarlè ma ténèbre illumine...

et dans tant d'autres de ses poésies. Mais l'auteur des Dix doctrines est loin d'être, dans le chemin .de la Réforme, aussi avancé que le sera plus tard la reine de Navarre. Avec cette naïve inconséquence qui marque les débuts de toute révolution religieuse, il retient encore quelques-uns des éléments essentiels du christianisme catholique. Il semble croire à la grâce seule justifiante ; il semblait même, dans sa septième doctrine, nier l'intervention des saints ; voici au contraire qu'il va faire appel à tous les célestes médiateurs qui doivent porter jusqu'aux pieds de Dieu la prière sortie des lèvres de l'homme :

« Toy, oraison la dévote, va par la grande cité de paradis de rue en rue, de huys en huys ; des anges en archanges et patriarches ; des patriarches aux prophètes ; pareillement des prophètes aux apostres, des apostres aux martirs, puis aux confesseurs et aux vierges. Tellement qu'il n'y ait sainct ne saincte que tu ne requières en pleurs et gémissemens, te prosternant à leurs piedz et les priant par especial qu'ils facent ma paix envers mon père et qu'ils me impètrent pardon des mes oultraiges et folies... »

Ce qui rappelle tout à fait Marguerite, c'est le galimatias mystique par lequel on s'emploie à dépeindre la bienheureuse invasion de la grâce dans une

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âme pécheresse. Le style des lettres à Briçonnet n'est ni plus contourné ni plus fleuri :

« O qui est celuy qui a iu'urîc à mon luiys ? que demande-til ? Que veut-il ? Pour vray, c'est mon Dieu, mon Seigneur et mon père. O sire, bien soyez vous venu en l'hostel de votre petite et liuinijle ancelle. Kntrez dedans, beau très doux père, entrez dedans... Et de vo're riclie et plantureuse bonté veuillez ma très soufreteuse indigence remplir et resaisier, que je ne périsse de maie faim et soif en la charire de ce corps où je suis enclose ... n

Et surtout ce qui suit :

« Si c'est vostre plaisir, je metray la table de sobriété, la chandelle de vraye foy, le pain de sapience, le vin de compunction, le sel de discrétion, le fruit de bonnes œuvres. .Je espandray par tout mon hostel la belle herbe verte des bonnes pensées avecques les florettes de sainctes méditations. Je vous donneré à laver de l'eaue de dévotion, chauffée par feu de bonne amour et dilection ».

Le volume se termine par l'éloge des heures de la Vierge.

Le Miroir [du Pénitent]. Psal. L Seigneur, aye mercy de moy, selon ta grande miséricorde [Marque de Jean de Tournes] A Lyon| par Jean de Tournes j M.D.XLIX. — Pet. in-80 de 136 p. — Bibl. Xat! Rés. D 67.940.

Ce volume commence par un dizain, à rimes batelées, où sont exprimées les idées des réformés sur l'impuissance du pécheur et la toute-puissance de la grâce :

262 ÉTUDES SIH l.\ r.ÉFOmiE FRANÇAISE

O grand nuillK'iir, ô Iriste clescoiifort, Fors que pleurer ne sçay, et dire hélas. Las et recreu je suis sans réconfort, I'"ort gémissant, eslongné de soûlas.

Soubs lacs de ducil hélas est cheut mon sort. Sort malheureux prend en moy son ressort. Sortir n'en puys si de Dieu n'ay secours. Ce cours m'est grief par péché qui me lie, I-ié je suis, et tenu en decours, Très grièvement, si Dieu ne me deslie.

Le Miroir se compose de cinq livres, dont voici les titres :

I. « Le pécheur pénitent en cœur contrit et humilié se convertit à Dieu, luy présentant par dévote affection humbles supplications et oraisons.

II. « Le Pécheur pénitent demande à Dieu, qui est souverainement bon, piteux et miséricordieux, secours et ayde pour résister aux tentations, porter et endurer patiemment les tribulations peines et adversitez de ce monde.

III. « Le Pécheur pénitent considérant la grande dilcction et amour de nostre doux Dieu envers nous, est excité et esmu à l'aymer sur toutes choses, ainsi que très disne d'ertre avmé souverainement.

IV. « Le Pécheur pénitent se prépare et dispose à bien mourir.

V. « Comment le Pécheur pénitent se dispose devant que mourir à recevoir sainctement le précieux corps et sang de nostre benoît sauveur et rédempteur Jesuchrist, très puissant et vertueux viatique, pour parvenir lassus au convive de noces de l'église triomphante. »

A ne lire que ces titres, on pourrait douter si l'auteur de ce Miroir est réformé ou catholique. Tandis que le texte des trois premiers titres, et l'absence de toute mention relative aux saints, pourraient faire penser que ce Miroir a réfléchi les mêmes rayons

que celui de Marguerite, le cinquième livre a l'air d'être une apologie du sacrement de l'Extrême- Onction. Entrons dans le détail, et voyons quel est le caractère vrai de l'ouvrage.

Il se compose de variations sur le péché, sur le démérite de l'homme et la grâce imméritée ; la parabole de l'enfant prodigue y joue un rôle considérable et aussi, comme chez Marguerite, l'allégorie de l'épouse infidèle. C'est ici encore le drame intérieur d'une âme pécheresse, qui se sent perdue par ses fautes, et qui se veut sauver par la grâce. L'auteur n'est dépourvu ni de mérite littéraire, ni d'esprit philosophique. 11 est habitué aux idées abstraites, il a le goût des définitions, des divisions, des raisonnements qui s'enchaînent.

Le fond du livre est une théorie du péché : « Pour ce que je suis conçu en péché (p. 18), ma nature est par péché corrompue, dont je sens la loy des membres, contredisant à la loy de l'esprit : hélas ! ainsi que fol et inique j'ay estendu la maifi à la mort, à mal et à peine. « Frappé de la contradiction qu'il y a, dans la doctrine de la grâce, à refuser à l'homme le mérite de ses vertus dans le temps même où on l'écrase sous le poids de ses fautes, l'écrivain essaie de la résoudre en avançant que l'homme est sinon auteur, du moins collaborateur du péché .

« Et jà soit que les premiers mouvemens en telle eslection ne fussent en ma puissance, toutesfois délectation, consentement et consommation de mes mauvaises œuvres dependoient de ma volonté ... Or y ay je donné consentement et qui est pis, souventes fois, j'ay par ma mauvaistié prévenu les ten-

tations... Je n'ay tenu coiitc des bonnes inspirations que lia ])leii à sa bonté infinie me donner, mais j'ay fait et suis allé au contraire. "

Il n'appartient pas à l'historien de décider si cette explication est valable et si, après comme avant, la théorie de la grâce ne fait pas Dieu auteur du péché. La puissante logique de Calvin s'est usée à ce redoutable problème;, on pardonnera bien à notre « pénitent « inconnu de n'avoir pu le résoudre. Il se sauve de tout en implorant l'unique médiateur Jésus (p. 21), « qui peux seul pardonner les péchez et justifier les pécheurs ». Le salut, dit-il, ne peut être obtenu que par la foi (p. 72), « ainsi qu'apparoît en la benoîte Marie Magdelaine pécheresse. Car ja soit ce qu'elle ayt plouré abondamment et ayt lavé de ses larmes les piedz de nostre seigneur Jesuchrist, les ayt essuyez de ses cheveux, baisez et enoints de liqueur précieuse, toutesfois n'est point attribuée la rémission de ses péchez à toutes ces choses icy, mais principalement à la foy, et à la dilection... »

La doctrine du salut par la foi a ici pour corollaire, comme chez tous les réformés français de la première heure, l'impossibilité du salut par les œuvres, la radicale inutilité des œuvres (p. 77) : « Je sçay, ô mon Dieu très juste estimateur des œuvres et vertus, que quelques œuvres qu'on fasse, toutesfois sont de nulle valeur, qui n'ha vraye dilection, composée de foy, espérance et charité. » Cette dévotion qui vient du cœur, ce culte en esprit et vérité n'est-il pas .d'ailleurs, mille fois plus facile que l'accomplissement formel des rites et des cérémonies ? (p. 79) « Si on

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disoit à quelqu'un qu'il jeusne, il pourroit dire : Je suis débile. Et si on luy disoit qu'il donne l'aumosne, il pourroit répondre : Je suis pouvre. Mais quand on luy dit qu'il ayme Dieu et son prochain, il n'a excusation. »

L'idée de la mort remplit les dernières parties du livre. De la bouche de notre inconnu sortent alors des accents dignes d'un vrai morahste, qui font penser tout ensemble à un Montaigne et à un Bossuet. On y retrouve à la fois l'écho de la sagesse antique et la majesté des saints livres (p. 84) :

Is'' I. C'est un arresl et ordonn;iiice générale qu'il nous convient tous mourir par le péché tle nos premiers parens. C'est une Loy qui lie l'homme laquelle n'eut et n'aura jamais exception quant au cours commun de la nature. Et n'est chose plus certaine que la mort, et chose plus incertaine que l'heure, le lieu et la manière d'icelle. Qui est celuy qui peult savoir quand il mourra, et en quel lieu et eoinnienl : c'est assavoir bien ou mal? »

Et ailleurs encore (p. 99) :

« Quelque part ou lieu que nous soyons, nous avons tousjours la mort présente : elle nous attend et assaut en tous lieux, et ainsi nosire vivre n'est que mourir : car ainsi que nous croissons corporellement ainsi nostre vie descroit. Nous n'avons journée où la mort ne prenne portion. «

Contre cette mort de tous les jours, qui est la vie, contre la mort dernière qui nous enlèvera du monde des vivants, quel sera notre recours, si ce n'est Jésus, vers lequel le pécheur se tourne en une double exaltation d'angoisse et de joie ? (p. 108) :

« O mon doux sauveur .Jésus, toute ma vertu, mon refuge, ma gloire en qui j'espère, en qui je croy, celui que j'ayme, ma

souveraine douceur : te plaise ni'appeller el recevoir, qui suis œuvre de tes mains et à qui, toy mourant en la croix et espandanl Ion sang précieux, as donné vie et miséricorde. »

Nous arrivons eiifiii, avec le livre cinquième, à la question, grave entre toutes, de l'Eucharistie. De l'attitude que notre inconnu prendra vis-à-vis du sacrement de la Cène dépendra la réponse que nous devrons faire à cette interrogation : est-il catholique ? est-il réformé ? S'il est avec Rome, il verra dans la Cène un sacrifice journellement renouvelé ; s'il est avec les « sacramentaires », avec tous les artisans de la Réforme purement française, il y verra un souvenir du sacrifice accompli, une fois pour toutes," par Jésus lui-même.

Recevoir l'Eucharistie, dit-il (p. 114), « c'est recevoir sacramentellement et spirituellement son précieux corps, lequel me soit très puissant et vertueux viatique pour parvenir à la montagne de Dieu, c'est asavoir au ciel... )> Déjà ces mots, sacramentellement et spirituellement, sentent terriblement le fagot ; on dirait qu'ils sont mis là tout exprès pour éviter toute confusion possible, pour écarter toute idée d'une présence réelle. Même préoccupation dans cette autre définition : « la vraye viande spirituelle, le viatique de tous nous conduisant à vie éternelle... »

Présence purement spirituelle de Jésus dans le sacrement, caractère purement symbolique de ce sacrement même, telles sont les deux idées qui éclatent dans ce récit de l'institution de la Cène (p. 120) : « Mais, ô fontaine de miséricorde, tu nous as montré un grand signe de charité, que tu avois envers nous,

quand tu as institué la sainte Cène, pour nous communiquer ton corps et ton sang spirituellement. Tu l'as instituée pour la viande spirituelle de nostre âme, et pour un gage de ta benevolence envers nous. » Et plus loin, s'exprimant avec plus de clarté encore (p. 129) :

» Puisqu'il t'a pieu par ta miséricorde iufinie de nous commander de célébrer ta sainte cène, en mémoire et recordation de ta mort. »

Cette fois la question est tranchée : l'auteur est un « sacramentaire », comme le Fèvre d'Etaples l'était déjà dans son Commentaire de 1512 sur les Epîtres de Saint Paul.

Pouvons-nous connaître l'auteur du Miroir du Pénitent ? Nous devons du moins constater les rapports très étroits qui existent entre ce traité et un autre petit livret que nous étudierons plus loin, V Alphabet on instruction clirestienne. En effet, que l'on compare, dans le Pénitent et dans V Alphabet, le texte de la prière par laquelle on doit faire confession de ses péchés :

Pénitent, p. 123.

O Père de toute consolation, Dieu éternel et tout puissant, je congnois et confesse sans hypocrisie et simulation devant ta face et devant tout le monde que je suis grand pécheur, plein de malice, conçu et né en iniquité et cor-

Alphabet, f° C 2.

Confession dévote

Seigneur Dieu, Père éternel et -tout puissant, je congnois et confesse sans hypocrisie et simulation devant ta sainte Majesté, que je suis pauvre pécheur, conceu et né en iniquité et corruption, enclin à mal faire, inutile à tout

niption, enclin à in;il faire, inutile à tout bien, et que à cause de mon vice j'aj' sans cesse transgressé tes saintes ordonnances et conimandeinens. Kn quoy faisant j'ay acquis sur moy tous les jours par Ion juste jugement ruine et perdition. Toutefois, mon Dieu, j'ay desplaisir en moymesme de t'avoir offense...

bien, et que de mon vice je transgresse sans fin et sans cesse tes saints commandemens, en quoy faisant j'ay acquis, par ton juste jugement, ruine et perdition sur moy. Toutesfois, Seigneur j'ay desplaisir en moy mesme de t'avoir offencé....

Non seulement les idées sont les mêmes (1) — et elles sont purement protestantes — mais la forme est identique dans les deux morceaux, à peine plus longue dans le Pénitent que dans V Alphabet. Même similitude presque complète dans la prière qu'on doit prononcer après avoir reçu l'Eucharistie :

Pénitent, p. 13.3.

Le pénitent rend action de grâces, après qu'il ha receu le S. Sacrement. Je te rends grâces et louanges éternelles, Père céleste, car tu as eslargi un sacrement incompréhensible, un bénéfice inénarrable, un bien infini, à moy poure pécheur, quand tu m'as fait participant de la communion de ton fils Jesu-Christ mon bon sauveur, et l'ayant livré pour moy à la mort le m'as donné pour viande et nourriture de vie éternelle.

Alphabet f» D s v"

Action de grâces après avoir receu le T. S. Sacrement.

Père céleste, nous te rendons louanges et grâces éternelles, que tu as eslargy un tel bien à nous pauvres pécheurs, de nous avoir attirez en la communion de ton Fil? .Jésus Christ, nostre seigneur, l'ayant livré pour nous à la mort, et le nous donnant en viande, nourriture de vie éternelle.

(1) Les mêmes sans doute que dans « Le vrai moyen de bien et catholiquement se confesser « et que dans « La confession vrayment chrestienne, pleine de saine doctrine, de beaux et

Ou bien l'auteur du Pénitent ne fait qu'un avec celui de V Alphabet ; ou bien l'auteur du second a eu le premier sous les yeux ; ou bien encore, et ceci est le plus probable, tous deux procèdent de la même source.

Le Petit Angevin. Les figures de l'Apocalipse.... exposées en latin et vers françoys. A Paris, Groulleau, 1552, pet. in-8o. « Nul ne s'y frote (1). » — Bibl. Nat. Rés. A 17.991, relié avec « Dix histoires Idu Nouveau Testa] ment exposées tant \en latin que rithme française. Avec un cantique crestien, en fajveur de ceux qui ayment les jsaintes et sacrées [chansons. |Par le petit Angevin. » (Feuillets E et F du volume). Colophon : « imprimé à Paris, par Estienne |Groulleau| 1551. »

Chaque « figure de l'Apocalypse » est illustrée d'une planche qui occupe le verso du feuillet précédent. Ces planches sont inspirées par les célèbres tapisseries de la cathédrale d'Angers. L'auteur, qui signe « Vostre petit serviteur l'Angevin », rappelle que feu Denys Janot (2) avait donné aux lecteurs plusieurs livres illustrés, « mesmes ces dernières années la tapisserie de l'Eglise, » mais qu'il y manquait l'Apocalypse et les Actes.

salutaires advertissemens, 1549 », qui .sont condamnés par le Catalogus librorum de 1551 (d'Argentré, t. II, p. 175). Or Le vray moyen est une traduction, faite par Berquin {Fr. prot., 2^ éd., t. II, col. 433, qui en connaît une éd. lyonnaise de 1542), d'un traité d'Erasme.

(1) Voy. Ph. Renouard, Imprimeurs parisiens, p. 164.

(2) Ibi'd., p. 191. Mort en 1545.

Le privilège pour six ans est au nom de Janne de Marnefïe, veuve de feu Denys Janot, à présent femme d'Estienne Groulleau. Il est du 14 août 1546, et l'achevé d'imprimer du 13 juin 1547. — Pour les Dix histoires, imprimées en 1551, la disposition des planches est la même.

L'auteur paraît catholique. Au {° F ii, saint .Jacques, tout en vantant

Le bien que la foy nous aporte.

Prouve, au vray, par l'antiquité.

Et conclut sans subtilité, Qu'elle est sans œuvres vaine et morte.

Il ne faut donc pas attacher d'importance à ce vers, qu'on rencontre plus loin dans un cantique :

Ton rédempteur unique .Jésus-Christ.

Rédempteur, en effet, n'est pas médiateur.

Les Iregretz et Icomplainctes de |Passe partout et Bruict qui court, sur la mél moire renouvellée du trespas et bout de [l'an de feu très noble et vénérable personjne Maistre Françoys Picart, docteur en [théologie et grand doyen de sainct jGeimain de l'Aucerrois. \Sutra Erised [Désiré Artus]. |A Paris [Avec Privilège. |Par Pierre Gaultier, rue S. Jacques à (l'enseigne de la Vigne (1)| 1557. — ■ Pet. in-4P, A-D. — Bibl. Nat. Rés. p. Ye 151. Le privilège est du 13 septembre 1557.

C'est un éloge de François Picart, le célèbre adver-

(1) Itenouard, p. IH.

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saire des hérétiques, éloge versifié par un de leurs non moins acharnés ennemis, Désiré Artus (1). Il dédie son ouvrage « A Messeigneurs les Prévost, Eschevins et Bourgeois de Paris. » Après six quatrains, en vers alexandrins, consacrés à l'énumération des vertus de Picart, commence, en vers de huit pieds, le dialogue entre Passepartout et Bruictquicourt. Ces deux personnages, d'un symbolisme un peu transparent, s'entretiennent du trépas du grand théologien, et de la tristesse qui remplit Paris à la nouvelle de sa mort. Plus de 20.000 cito^'ens assistaient à son convoi,

Comme si c'eust élc le Roy.

Cette comparaison est quelque peu irrévérencieuse. ]Mais il n'importe à Sutra Erised, qui nous dépeint

les douleurs.

Les clameurs, les larmes, les pleurs.

Ht les regrets mélancoliques

Que faisoient les bons catholiques.

As-tu point vu les nobles dames.

Filles et autres pourcs femmes.

Lesquelles d"unc atTection

Faisoient par grand dévotion -

Très honorablement toucher

Leurs patenostres à sa chair ?

C'était bien le moins qu'on pût faire pour

(1) Qui sera Ijanni, le 29 jauviei' 1.504. En 1561, il avait été condamné à cinq ans de réclusion pour avoir été trouvé porteur d'une requête par laquelle on demandait à Philippe II de protéger la religion catholique eu France. Mcm. Coudé T. V, p. 44.

Ce grand capitaine de guerre

CoiUre le pcuijle lulhérisle.

Il n'y a docteur sfu-bonistc

Hn toute rriiiversilé.

Ne homme en la ville et cite...

Oui n'en ail i^rand douleur au ca'ur...

Dieu nous l'a ôté pour nous punir de nos péchés ; nous n'étions pas dignes d'un tel miroir de vertu :

« C'estoit l'ennemy d'hérésie... »

Mais, en poursuivant l'hérésie, il travaillait au salut des hérétiques, et ceux-ci ne devraient pas moins pleurer sa perte que les catholiques eux-mêmes :

Où estes-Yous, gens dissolus ?

Gens malheureux, gens hérétiques,

Gens misérables seismaliques.

Qui vous en resjouissez tous,

Plorez hardiment comme nous :

Car si vous aviez entendu

Le bien que vous avez perdu.

Au lieu de rire et de chanter

Ne cesseriez de lamenter.

Car si encore mort ne fust,

11 est possible qu'il vous eust

Osté par prédication

Vostre dure obstination.

Ht que vous fussiez convertis :

Alais tout ainsi que enfants petis

Prenez plaisir à vostre perte.

Qui est si notoire et apperte

A tous les lidèles chrestiens

Que vous mourrez luthériens,

En voz lictz un de ces matins.

Plorez donc, plorez chiens matins,

Plorez, inanldicts et réprouvés...

Hélas ! non, les « chiens mâtins » n'ont pas pleuré aux obsèques de leur convertisseur ; ou, s'ils ont pleuré, c'est de rage de voir qu'on lui rendait de semblables honneurs. Mais ne pleurons plus ce héros, chantons plutôt ; car il est au ciel, auprès

De sa maistresse nostre Dame.

C'est par des prières à la Vierge qu'il commençait et finissait ses sermons.

Et contre la secte maligne De ^lartin Luther plein d"erreur, Il fist deux sermons à l'honneur, D'icelle Vierge glorieuse.

notamment son dernier sermon. Quel contraste avec la mort de Luther lui-même ?

Hélas ! le supost d'antechrist .Martin Luther sacramentaire, Fist à sa mort bien le contraire :

Car au dernier sermon qu'il fist.

En si grand cholaire il se mist ("outre ladicte Vierge saincte, Que sans reverance ne crainte Le paillard meschant el infâme S'efforça de toute son âme D'abolir ses filtres d'honneur....

Et si fut tente jusques-là De dire et prescher audit lieu Qu'il croioit n'estre point de Dieu.

Et après que le misérable Eut finy ce sermon damnable Composé de toute hérésie.

Le faux corps plein de punaisie.

Sentant ses douleurs approcher.

S'en alla sur son lil coucher Sur lequel (notez bien cela) Le Diable d'enfer Festrangla...

Et voilà comment mourut Luther. Après un si véridique récit, il ne reste plus qu'à établir un parallèle entre le damné hérésiarque et le glorieux docteur. Et de ce parallèle, comment ne pas tirer cette conclusion que l'un a prêché la vérité, que l'autre était un suppôt d'enfer ?

Or voyés, povres malheureux, Comme vous estes bien deceuz.

Les faux sermons avez receuz D'un damné meschant et paillard.

Et ceux du sainct liomme Picart (De toute l'église approuvez) Avez jectez et reprouvez, A vostre très grand préjudice Contre les arrestz de justice...

Ce dernier vers n'est peut-être pas très poétique ; mais il a le mérite d'être clair : ce n'est pas seulement à la damnation éternelle que s'exposent les adversaires de Désiré Artus, c'est aux rigueurs temporelles du bras séculier.

Alphabet [ouj instruction jchrestienne, pour les pe|tis enfans iNoiwellement reveue et augmentée \de plusieurs choses. |Mat. X|. Laissez les petis enfans venir à moy, et ne |les empeschez, car à tels est le| Royaume de Dieu. |Ephes. VI| Pères, nourrissez vos enfans en la discipline et correction de no[stre Seigneur. |A Lyon, [Par Pierre Estiard.

|M.D.LVIII (1). — Pet. in-80 non paginé (ou dont la pagination a disparu dans l'exemplaire que j'ai consulté), folios signés A à H et A à D. — Bibl. Nat., Rés. D 67.940.

Le livre contient d'abord un < almanach pour XVII ans » à dater de 1557, puis les alphabets et le syllabaire. Ensuite, on s'aperçoit immédiatement que, sous couleur d'enseigner aux enfants les éléments de lecture, l'auteur veut en réalité faire pénétrer dans leurs âmes une doctrine religieuse :

i Pour ce que l'une des premières vois articulées cju'apprent le jeune enfant en ce monde, c'est papa, qui signilie Père : par laquelle il appelle son père, ayant son recours à iiiy, et luy demandant ce dequoy il se sent avoir besoing... pour ^e aussi que de nostre part nous ne devons pas moins, mais beaucoup plus reconnoistre Dieu pour nostre Père, et avoir nostre fiance en luy plus qu'en noz propres pères charnelz : c'est bien raison ... que le jeune enfant soit apprins et institué dès le comnaencement à avoir recours et fiance en son vray Papa, qui est Dieu le créateur. Pour ce la première leçon qu'il apprendra sachant parler sera l'Oraison dominicale, qui s'ensuit. »

L'importance hors ligne donnée ici à l'Oraison dominicale est significative, surtout si l'on constate que, dans tout le livre, il n'y a pas une seule prière adressée aux saints ni à la Vierge. Entre les réformés et les catholiques, la ligne de démarcation était indiquée par ce schibboleth : VAve Maria.

Après l'oraison, viennent les dix commandements. L'auteur insiste particulièrement sur le premier.

( 1 ) Lee huit premiers mots, le^ deux références, le lieu 'et la dat« en lettrée rouges.

t Ce en quoy consiste toute l'observation de la Loy... Tu aynieras donc le seigneur ton Dieu de tout cœur, de toute ton âme, et de toute ta force, et enteiidenient. Gesluy est le premier et le grand commandement. 1^1 le second est semblable à iceluy... Et de ces deux commandements dépendent toute la loy et des Prophètes.

« Et pour ce que onlindirenicnl plnslosl sonl apprinscs et mieux retenues toutes choses mises en vers ou rilhme qu'en prose, s'ensuiji'ent les mesnirs convnandemrns mis m rithmc, par Cl. Maiot :

Lève le cœur, ouvre l'aureille.

Peuple endurcy...

Cette citation de Marot suffit à nous avertir que nous nous trouvons en présence d'un livre fortement suspect d'iiérésie. Ce caractère hérétique apparaîtra plus clairement encore dans la Briefve conclusion des dix commandemens prinse en saint Matthieu YI. On y voit s'y manifester clairement la justification par la foi seule :

« Et pour ce que la Loy n'ha suffisant moyen de nous faire parvenir à salut, non que le defîaut en soit en elle, ains en nous qui [ne] la pouvons accomplir. Mais le vray moyen de nostre salut gist et consiste en l'incarnation mort et passion de nostre Sauveur .lesus-Christ, qui vivant et mourant ha satisfait ù la Loy pour nous.... »

C'est par ce commentaire tout réformé qu'il prépare l'enfant à l'étude du symbole. Après l'avoir donné en prose, il le donne encore « mis en rithme par Clément Marot. »

A partir de ce point, le prétendu « alphabet » n'est plus qu'un simple livre de prières ; et, pour que nous ne croyions pas que ces prières ne sont desti'

nées qu'aux seuls enfants, on nous avertit expressément que nous sommes en présence d'un livre d'édification qui s'adresse à tous et à toutes : « Desvotes et chrestiennes oraisons, qui doivent estre apprinses et dites ordinairement, non seulement des petis enfans, mais de toutes personnes chrestiennes... (1) » Il V en a pour toutes les heures du jour et toutes les occupations de la vie : prière pour le matin en se levant, prière pour l'enfant avant d'étudier sa leçon; prière, avant de commencer son travail, pour « toute personne de quelque estât qu'il soit » ; prière avant le repas, actions de grâces après le repas, etc. Elles sont suivies de « sept spalmes (sic) de David, qui vulgairement sont appeliez penitentiels. » Chaque psaume, traduit en prose, est accompagné d'une paraphrase ; ces paraphrases roulent toujours sur le même sujet : impuissance de l'homme, toute-puissance de la grâce (2).

Parmi les oraisons, quelques unes présentent, au point de vue de la doctrine, une importance toute particulière. Nous citerons tout d'abord la « con-

( 1 ) Cf. N. Weiss, Notes sur les traités de Luther traduits en français et imprimés en France entre 1523 et 1537 (Bull., t. XXXVII, p. 155, 432, 500).

(2) Ces idées se retrouvent dans les prières. Dans une des prières indiquées pour le matin : « Xous te prions tousjours nous soustenir et garder par ta vertu, à ce qu'en ce jour nous ne tombions point en aucune oiïence ». — Les prières et les psaumes insérés dans ce texte ont dn être pris à un ouvrage déjà condamné par la Sorbonne le 2 mars 1531-1532, (d'Argentré II p. 85) : (I Liber qui inscribitur l'oraison de J.-C. qui est le Pater Noster, le Credo, les Dix commandemens, les sept pseaumes tout en françois, contenant plusieurs autres traités luthériens, est publiée comburendus ».

fession dévote et reconnaissance de ses péchez devant Dieu pour impétrer miséricorde. » Cette confession est, en quelques lignes, un résumé complet de la doctrine protestante de la justification. « Je me confesse à toy, seigneur Dieu tout puissant, ([uo moy misérable pécheur ay ofîensé contre ta Loy toute ma vie par pensée, par parolle et par œuvre ; tellement que par ma seule coulpe suis digne de damnation. Mais je te prie, ô seigneur Dieu pitoyable, que par le mérite et passion de ton fils Jésus Christ tu ayes mercy de moy pauvre pécheur. » Mêmes idées dans une « Autre confession », c[ue nous nous dispenserons d'examiner ici pour la bonne raison qu'elle est, comme on l'a vu plus haut, presque textuellement extraite du Miroir d'un Pénitent (1).

De même, sur l'Eucharistie, l'auteur ne se contente pas de reproduire encore la prière du Miroir. Il en ajoute une autre, dont les termes sont plus précis, plus « sacramentaires » pour ainsi dire :

» Christ a une /ois (2) ofîorl son corps et son sang... et le nous veut communiquer pour nourriture en vie éternelle... Qu'en certaine foy nous recevions son corps et son sang, voire luy tout entièrement, comme lui estant vray Dieu et vray homme et véritablement le sacré pain céleste, pour nous vivifier... Donne nous donccjues Père céleste la grâce d'humblement et saintement recevoir ce saint sacrement du corps et du sang de ton cher filz afin de nous exercer en continuelle souvenance de la passion d'iceluy... »

On voit avec quel soin les moindres expressions de ce morceau sont choisies, comme tout v est cal-

(1) Ou du livret de Berquin (lue le Miroir a utilisé.

(2) Je souligne.

culé pour ne pas donner aux mots de « corps » et de « sang » un sens réel, pour faire du sacrifice une simple commémoration, une communion purement mystique à laquelle nous ne pouvons participer que par la foi, et avec le concours de la grâce.

A côté de ces prières si nettes en ce qui touche le dogm.e, il en est d'autres qui offrent un intérêt plus proprement historique. L'allusion à la révolution religieuse du siècle est des plus claires dans ces mots : ' 11 t'ha pieu nous appeller à la connoissance de ton saint Evangile, nous retirant de la misérable servitude du diable, où nous estions... » Mais c'est l'attitude même des réformés vis-à-vis des grands de la terre, vis-à-vis de l'Etat et de l'Eglise, qui est exposée dans (' l'Oraison très dévote par laquelle on prie Dieu non seulement pour soy, mais aussi pour toutes autres personnes de divers estats, comme Roys, Princes, Pasteurs d'Eglise... » En 1558, vingt ans passés après la première apparition de ï Institution chrestienne, les réformés français ont encore l'espérance de voir la royauté française adhérer, comme ils disent, « à l'Evangile ». Ils ne cherchent pas encore, comment ils le feront à la fin du siècle, à s'organiser en minorité religieuse, uniquement désireuse de vivre en paix et en liberté dans un Etat catholique ; ils ont encore l'ambition de réformer l'Etat lui-même, et aussi l'Eglise. Voici les deux passages essentiels :

(i) " Xous te prions donc, Père céleste, pour tous Princes et seigneurs tes serviteurs ausquels tu as commis le régime de ta justice, qiril te plaise leur communiquer ton esprit seul bon et vrayement principal, et iceluy journellement leur aug-

mciiler : tellement que, reccmnaissant en vraye foy Jesiis-Christ, ton filz noslre Seigneur, estre le roy des Rojs et seigneur sur tous seigneurs, » ils gouvernent suivant sa loi.

/)) « Aussi nous te prions. Père véritable et sauveur, i)<)ur tous ceux que tu as ordonnés Pasteurs à tes fidelles, cl ausquelz lu as commis la charge des âmes, à la dis[)ensation de ton sacré Evangile, que tu les conduises par Ion saint ïîsprit, afin qu'ilz soyent trouvez fidèles el loyaux ministres de ta gloire, ayans lousjours ce but, que toutes les ouailles esgarées soyent recueillies el reduittes au seigneur Jesus-Christ, principal Pasteur et Prince des Evesques : D'autre part, vueilles délivrer loules les églises de la gueule des louiis ravissans cl de tous mercenaires qui cherchent leur amiiition ou proufil, et non point l'exaltation de ton saint nom... ■>

Il n'est pas nécessaire d'être très familier avec la littérature réformée du xvi^ siècle pour reconnaître dans ces « loups ravissans w les prélats de l'Eglise romaine. C'est la même haine contre cette Eglise, que les réformés considèrent comme infidèle à sa mission, c'est le même désir de rétablir l'unité, de restaurer une catholicité sur les bases de l'Evangile, qui éclate dans 1'" Oraison pour la paix de l'Eglise » :

« Tu peux seul réduire les choses en concorde, combien qu'elles soyent mal d'accord... Quand tu vivois homme mortel entre les hommes pareillement mortelz, les diables fuyoient à la voix. Nous te prio^ns, Seigneur, envoyé Ion Esprit qui pousse hors des cœurs de tous ceux qui font j)rofession de ton saint nom ces meschans esprits, maistres de dissolution, avarice, paillardise, ambition, vengeance, discorde... Que, comme tous ceux qui demeurent en ta maison ont une mesme lumière, un baptesme, un espoir, un esprit : ilz ayent pareillement une mesme voix, tous confessans la vérité catholique... Donne aux pasteurs... le don et grâce de Prophétie, afin qu'ils exposent les saintes Escritures, non par sens humain, mais par ton inspiration... »

C'est un appel passionné, une sommation à Dieu d'avoir à sauver sa gloire en protégeant ceux qui luttent pour lui.

On peut saisir là, sur le vif, l'un des procédés employés par les réformés pour répandre la doctrine. Voici un petit livre d'aspect bien inoffensif, un simple alphabet destiné aux enfants ; le colporteur qui le porte dans sa balle ne peut éveiller la méfiance ; le maître qui le glisse entre les mains de ses écoliers n'est pas suspect davantage. Et pourtant ce petit livret est une terrible machine de guerre ; c'est un résumé, sous forme brève et populaire, de ïlnstitution calvinienne, c'est toute la révolution religieuse qui fait explosion dans l'école.

Lorsqu'il sortait, en 1558, des presses de Pierre Estiard, ce hardi petit livre ne voyait pas le jour pour la première fois. Il faut en elTet le reconnaître dans V Instruction des enfants qui est censurée par la Faculté de théologie de Paris, le 27 janvier 1543 (1). Cette même Instruction des enfans est également condamnée dans l'Index dit de Bécanis, rédigé à Toulouse vers 1549, et publié dans le t. I^r du Bulletin (voy. p. 439) par de Fréville. Est-ce également « VA B C pour les enfans )> du Catcdogus librorum publié par la Sorbonne en 1551 (2) ? C'est assuré-

(1) D'Argentré, t. II, p. 232 (1542 vx .st.). U Instruction était reliée avec les « Pseaumes en françois » et les « Livres de Salomon ».

(2) D'Argentré, t. II, p. 174. Comparez les Quatre insiructions fidèles pour les simples et les rudes, en partie traduites du Petit Catéchisme de Luther (imprimées entre 1529 et 1531), étudiées par M. N. Weiss, art. cités.

282 ÉTUDES suit LA RÉFORME FRANÇAISE

ment « V Instruction pour les enf ans », citée plus loin par le même catalogue (1).

En cette même année 1558, le petit livret que nous venons d'étudier d'après l'édition lyonnaise l'ut édité au moins deux fois à Paris (2). En eiïet, le 31 avril, la Faculté prononce la censure d'un livre en français intitulé « Instruction familière et chrestienne pour les petits enfans. A Paris, rue S. Jacques, à la Rose blanche couronnée, 1558 (3) ». C'est un livre « juventuti instituendse valde perniciosus. » Il contient « falsas sacrée scripturse expositiones, hœreses de imaginibus tollendis et maxime contra sacrosanctum Eucharistiœ sacramentum », et les omissions qu'on y relève ne sont pas moins condamnables que les propositions qui y sont avancées.

On a remarqué sans doute que le titre — tel du moins qu'il est contenu dans la détermination de la Faculté — du livre paru « à la Rose blanche couronnée » n'est pas exactement conforme à celui du volume de Pierre Estiard ; il s'agit peut-être d'une version quelque peu différente du même ouvrage. Mais c'est bien notre alphabet lui-même que nous retrouverons dans la liste des livres transmis à la Faculté, le 26 mai, par l'évêque de Paris : «/l/p/îa&e/ ou instruction chrestienne pour les peiis enfans. A Paris, par Jean Taveiller (4), rue Frementel, près les

(1) D'Argentré, p. 176.

(2) Ibid., p. 187.

(3) C'est-à-dire chez Guillaume I^"' Le Noir (Ph. R«nouard, 235).

(4) Lisez Caveiller (Renouard, p. 59).

Clos Bruneaux, à l'Etoile d'or (1). «La Faculté porte sur cet opuscule le même jugement que sur le précédent. Elle remarque en outre que dans le calendrier (annexé à cette édition comme à celle de Pierre Estiard), on compte parmi les saints Tertullien et Origène, qui ne sont pas reçus par l'Eglise, tandis qu'on omet Eleuthère, Zéphyrin et autres saints qui ont été papes et martyrs.

A la même date, à Nîmes, on dénonçait au chapitre « quatre petits livres imprimés in-8o à L^^on par Pierre Estiard en 1556, intitulés Alphabets ou instruction chrestienne pour les petits enfans nouvellement reveue et augmentée de plusieurs choses, » ce qui est très exactement le titre de notre alphabet (2). Si la lecture de M. Puech est correcte, l'édition de 1558 aurait été précédée d'une édition antérieure, donnée également par Estiard, en 1556. La Cour (.3) demande à l'official « si dans iceulx il avoit treuvé chose escripte mal sentant de la foy. » Celui-ci répond « en iceulx livres n'avoir treuvé chose réprouvée ou autrement suspecte, si ce n'est en ce que, pour autant que en iceux livres est mise la fourme de l'institution chrestienne (4), il ne treuvé poinct y estre faicte mention de la confession ou (5) chose nécessere

(1) D'Argentré II, p. 187 et 188.

(2) Puech, Renaiss. et Réf. à Nimes, v. 83.

(3) Le tribunal du juge-mage.

(4) n ne faut évidemment pas voir là une allusion à l'ouvrage de Calvin. Ce que veut dire le chanoine Alesty, c'est : Voici un ouvrage qui a la prétention d'être une institution chrétienne, un manuel religieux ; or la confession n'y figure pas au rang des sacrements ; donc ce livre est suspect.

(5 ) C'est-à-dire en. Je cite tous ces textes d'après M. Puech.

comme estant l'ung des sacremens de l'Eglise. » La Cour, assez hésitante, se retranche derrière les autorités des villes où ce livre a été imprimé, et qui sans doute l'auraient fait saisir s'il leur avait paru suspect :

« Luy a esté remonstré [à l'official] que led. livre est treuvé imprimé à lad. ville de Lyon, ville jurée, par libraire nommé, que soit led. livre hors de soupçon, joint qu'il soit esté aussi imprimé aux villes de Paris et Tholouze, où y a gens d'autres universités jurées et courts souveraines de Parlemens, qui vraisemblablement ne permettroient l'impression et vente dud. livre ; contre l'autorité desquels l'on ne doit facillement entreprendre de le censurer et prohiber. »

Ainsi donc, en dehors des éditions de Lyon et de Paris, il existait de notre alphabet une édition toulousaine qu'il s'agirait de retrouver. J'ignore laquelle de ces trois éditions fut encore soumise au jugement de la Sorbonne, le 4 avril 1559, sous le titre de V Instruction chrestienne pour les enfans (1). On y signale l'omission de la confession, des prières pour les saints,

(1) D'Argentré II, p. 277. Quel rapport y a-t-il entre l'Instruction et « le Moyen de promptement et facillement apprendre en lettres françaises à bien lire et écrire, ensemble la manière de prier Dieu en toutes nécessitez, par Pierre Habert, écrivain ; Paris, imprimerie de Ph. Danfrie et Richard Breton, rue St- Jacques, à l'Ecrevisse, avec Privilège », qui fut censuré le 15 avril ? On y relève également la formule « seul médiateur et avocat », l'omission de Y Ave Maria, la croyance au serfarbitre, le rejet des images, des ordonnances humaines, de la confession, de la messe, des fêtes, des sacrements. On condamne spécialement 1' « Oraison pour le jour qu'on communique à la Table. Oratio est Calvini, qua suos alioqui sacramentarios instituif ». Renouard, p. 45, signale en 1569 une saisie de livres protestants dans la boutique de Breton.

des prières pour les morts. On y relève cette phrase « seul Médiateur et avocat pour nous », et on déclare le livre « suspedus de hseresi sacramentariorum. »

Aucune des condamnations que nous avons mentionnées ne nous donne le nom de l'auteur de ce petit livre, si dangereux pour le catholicisme, et dont le succès paraît avoir été si grand. Il nous est impossible de ne pas penser à un prêtre, poursuivi dès 1540 pour avoir distribué aux enfants des alphabets de sa composition, dans lesquels il avait habilement glissé des propositions hérétiques. Ce prêtre est François Landry, curé de Ste-Croix en la Cité, et que Marguerite d'Angoulême avait fait nommer aumônier de ses Enfants rouges (1). En effet dans VExtraict... des charges et informations... qui le concerne (2), il est accusé d'avoir « baillé des alphabets estans en françoys à plusieurs petitz entïans, tant ceulx de sa parroisse que aux enfîans rouges, lesquels livres d'alphabetz sont scandaleux, auxquels il y a erreur... et est chargé de les avoir faictz et composez. Et se trouve dedans iceux alphabetz vers la confession en françoys et le misereatur, erreur, choses mal sonnantes contre la confession auriculaire. »

L'alphabet de Landiy a-t-il été imprimé ? et chez qui ? A-t-il été simplement distribué sous le manteau aux enfants qu'il avait sous son autorité ?(3).

(1) Weiss, Bull., 1888, t. XXXVII, p. 241.

(2) Donné par M. Weiss, ibid., p. 248, n. 5, d'après Arch. nat. L428 n" 43.

(3) 11 dit seulement: « Je croy que le misereatur qn\ est contenu en ung petit alphabet et a b c présenté et baiUé par moy aux enfîans de ma paroisse et aux enffans rouges ... »

Ce sont des questions actuellement sans réponse. Y a-t-il identité entre cet « alphabet », ou, comme il l'appelle lui-même ailleurs, cet « abc » et celui que nous avons étudié ? Nous connaissons trop mal le livre de François Landry pour résoudre ce problème. D'après l'acte de rétractation qu'il dut lire publiquement à Notre-Dame le 29 avril 1543, la prière pour la confession aurait porté ce titre « l'Oraison et consolation du prebstre » : on ne retrouve pas ce titre dans le volume de 1558.

Il est possible que l'auteur des alphabets de 1558 ait copié l'œuvre de Landry tout en éliminant, par prudence, les passages qui avaient été trop formellement condamnés. Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, de l'identité de cet alphabet avec celui de Landry, ce qui reste établi, c'est l'importance de ces petits livres dans l'histoire de la propagation de la Réforme en France. L'école a joué dans cette propagation un rôle de premier ordre, et sur lequel on n'a pas suffisamment insisté. Dans plus d'une ville, les autorités ecclésiastiques dénoncent l'école comme un foyer d'hérésie, et nombreux sont les maîtres d'école qui montèrent sur le bûcher, ou qui partirent pour Genève ou Lausanne. C'est par l'enfant que la Réforme essayait de gagner la nation française toute entière ; et cette conquête de l'âme enfantine, elle voulait la commencer au moyen du premier livre qu'on met aux mains de l'enfant, l'alphabet (1).

(1) Nous avons reproduit, dans Les Compagnonnages d\irt.s et métiers à Dijon (p. 71), un document du 3 février 1561, découvert et utilisé par un do nos élèves, M. Belle : Philippe Berry,

petits livres du xvi^ siècle 287

Les Iregrez, com|plain'ctes et lamentatiIons d'une Damoiselle, laquelle s'estoit retirée à \Genesue pour vivre en liberté. Avec la côlvertion d'icelle estant à r article de \la mort. {Consolation pour les bons chrestiens let exemple pour les mauvais. [La marque est une femme nue, la main sur le sein droit, un cœur dessiné sur le gauche]. A Paris [chez Pierre Gaultier, rue S. Jacc[ues, à l'enseigne Ide la Vigne, 1558. — Petit in-40 A-C. — Bibl. Nal. Rés. p. Ye 152.

L'ouvrage débute par une épître de « Passevent Parisien à Pasquin Rommain. » Ce pamphlet versifié, imprimé une première fois à Lyon en 1556, réimprimé par Liseux en 1875, est une réponse aux Epistolœ magistri Benedicii de Théodore de Bèze. Faussement attribué, nous dit du Verdier, à Désiré Artus, il est en réalité d'Anthoine Cathelan, cordelier albigeois, auquel il faut sans doute restituer la plaquette tout entière. Le « Parisien » qui est censé écrire l'épître doit être à Genève, car il a écrit à son ami pour l'avertir « d'un grand miracle advenu en ceste ville de Genève puys n'aguères. » Ce miracle, c'est « merveilleux regretz et complainctes et lamentations, à l'article de la mort, d'une Damoiselle qui s'estoit retirée en ceste ville de Genesve ; laquelle par la grâce de Dieu s'est convertie et retournée à la vrave fov et obéissance de nostre mère saincte

compagnon cordonnier, arrêté à Dijon, a dans son paquet un Nouveau Testament français, les psaumes de David, la Forme des prières ecclésiastiques, •■ et ung petit livre couvert de parchemin intitulé le : A B C des Chn'tiens contenant V interrogation des enfans, etc. », et les Sommaires du Deutéronome.

288 ÉTUDES SUR l.A RÉFORME FRANÇAISE

Eglise rommaine, au moyen de quoy les frères de la secle Luthérienne ont esté si marris et despitez que par grande vengeance qu'ilz ont eu de sa conversion, incontinent après son trespas ilz ont fait traîner son corps en la voyrie comme une beste brute... »

Il n'est peut-être pas très utile de rechercher s'il y a un fait historique à la base du récit contenu dans ce livre. Notons seulement que « ce présent livret a esté veu par Docteurs en théologie, et n'ont trouvé chose qui ne soit de bonne doctrine et instruction. »

Les Regrets sont un dialogue en vers de huit pieds (comme dans le livret d'Artus sur la mort de Picart) entre Passevent et Pasquin. — Le Saint Esprit est venu, à l'heure de la mort, trouver la « damoiselle » pour lui dire que la secte à laquelle elle appartient est damnée. A son tour, Calvin est amené au lit de la mourante, et celle-ci lui fait un sermon, où elle lui démontre la fausseté de la doctrine réformée. Voici ses preuves : 1° c'est la paillardise seule qui attire les moines à la Réforme ; 2° ils ont été condamnés par la Sorbonne, les conciles, les Pères ; 3° nos parents ne suivaient-ils pas les lois de l'Eglise ? 4° peut-on admettre que Jésus aurait attendu seize siècles avant de nous révéler la vérité ?

Après cette triomphante argumentation, elle demande un prêtre (il faut entendre ici un pasteur de l'Eglise de Genève), et l'adjure de renoncer à ses erreurs :

(^r quand le paillard scismaliquc Eut entendu ces propos là, Il luy répondit sur cela :

« Va lueschante, irifame, maudite, Malheureuse femme interdite, Va à tous les diables d'enfer. »

Et ce peu aimable pasteur de se retirer. La mourante pleure, implore les saints, prie Dieu, se repent et meurt.

.... Les CJiristaudins furent fort Tristes et troublez de sa mort.

Pour la repentance qu'elle eut.

Lucifer, en son conseil, ordonna qu'elle fût jetée à la voirie. Ce qui fut fait. Son cadavre fut livré aux chiens ; mais l'auteur se console de ce malheur, car

Elle est mieux en sa foy entière Au corps des chiens qu'au cimetière Des malheureux plains de diffame.

Traicté |tres excel-Ilent de la liberté chres- TiENNE, composé par Martin Luther : auquel est vivement |descrite la justification de la Foy, et la fin |où se doivent réduire toutes bonnes œu-jvres. Avec une épistre dudit Luther, en-|voyée au Pape Léon dixiesme. [Nouvellement tra-|duit de La/z'n en François. |Galat. V. \Frères vous estes appelez en liberté : \seulement ne mettez point la li-\berté en occasion à la chair : mais \scrvez l'un l'autre par charité IM.D.LXI.

In-8 de 95 p. Bibl. Nat. D"- 15.595. — S. 1., mais les caractères sont les mêmes que ceux de l'Apologie des ministres.... de Rouen, avec laquelle ce traité est relié ; il est donc probable qu'il a été également imprimé à Rouen, pendant que cette ville était

entre les mains des huguenots. L'exemplaire de la Bibl. Nat. porte, sur le titre et à la dernière page, ces mots, d'une écriture du xvi^ siècle : « Le militayre », et, sur le titre, d'une écriture du xyiii^ siècle : « capucins de Rennes. »

Le traité De la liberté chrétienne ne figure pas parmi les traités de Luther traduits en français dès les premiers temps de la Réforme et imprimés par Simon Dubois (1). Il est vraisemblable que le traducteur de 1561 fut Augustin Marlorat, qui exerçait alors une si grande influence sur l'Eglise de Rouen (2).

Pour nous, l'intérêt de cette traduction réside surtout dans l'épître du « translateur au lecteur ». Nous y verrons ce que pensaient les réformés français au début des guerres civiles, et comment ils interprétaient les idées luthériennes. La principale crainte du traducteur (qui se montre en cela disciple de Calvin, de l'auteur du livre contre Les libertins qui se disent spirituels), c'est que l'on n'abuse du mot « liberté » pour se livrer à tous les excès ; c'est que, sous couleur de rejeter les ordonnances de l'Eglise, on n'aille s'abîmer dans je ne sais quel mysticisme sensualiste, qu'on n'en arrive à considérer le vice et la vertu comme choses indifférentes. C'était en effet l'issue dangereuse où pouvait conduire une application trop littérale du dogme de la grâce seule justifiante :

(1) Weiss, Bull., 1887, p. 662 et 1888, p. 155 et 435. Impressions de 1528 à 1531 ; ces traductions étaient sans doute l'œuvre de Berquin.

(2) Bull., t. VI, p. 109, Ibid., 1891, p. 2 et 222.

t Les uns après avoir entendu qu'ils sont affranchis de toutes traditions luunaines et coniniandemens non fondez sur la parole de Dieu (desquelz ils avoyent auparavant les consciences liées) mettent quant et quant les préceptes divins en un mesme rang, et indilTéreninient se desbordent en toute licence charnelle, san'^ plus faire conscience de chose quelcon- (jue. »

Mais le mot de « liberté » présente encore, au point de vue calviniste, un autre danger. A force de voir appliquer le libre examen aux traditions sous lesquelles l'Eglise a enfoui la pureté de la religion, quelques esprits se sont enhardis jusqu'à s'attaquer à la religion même. Ces libertins de pensée ne sont pas, aux yeux du traducteur de Luther, moins redoutables que les libertins de conduite, et il leur préfère, sans hésiter, les papistes eux-mêmes :

« Les autres ayans une fois le cerveau purgé de l'opinion des mérites, non seulement deviennent froids et nonchalans en toutes bonnes œuvres ; mais aussi tombent en extrême impiété, estans beaucoup pires que devant pour le mespris du grand bénéfice que Dieu leuravoit conféré par la cognoissance de sa saincte parole, et pour avoir rejette la crainte du Seigneur. Cecy advient coustumiérement à ceux qui vivent aux lieux où la parole de Dieu n'est purement enseignée, et où il n'est licite de se maintenir en la purité du service de Dieu et ne faire conte des traditions humaines. »

Ce mot de « liberté » a enfin d'une autre manière servi d'arme aux ennemis de la Réforme. Parce qu'ils réclamaient la « liberté chrétienne », on les a représentés comme des adversaires de toute autorité, civile aussi bien que religieuse, comme des révolutionnaires et des anarchistes. Ces accusations n'ont trouvé que trop facilement créance auprès

des rois et des princes : en défendant l'Eglise romaine, ils ont cru surtout défendre leur pouvoir. Ce qui a pu donner quelque apparence de fondement à ce reproche, c'est l'attitude de certains réformés, qui n'ont pas craint de '-evendiquer les armes à la main la liberté religieuse et qui se sont révoltés contre l'autorité légitime. Il faut que l'Eglise réformée, comme elle s'est séparée des débauchés et des impies, se sépare aussi des séditieux. C'est toujours la doctrine de l'Institution chrestienne, c'est une nouvelle tentative pour persuader le roi et les conservateurs politiques qu'ils n'ont rien à redouter de la révolution religieuse :

« Il y a davantage, que ce point de la liberté a donné merveilleuse occasion aux adversaires de l'Evangile de calomnier toute la doctrine : comme si elle confondoit tout ordre, police et degrez : joint que quelques esprits tempestatifs et séditieux (qui en plusieurs lieux ont fait de grans troubles et esmeutes, jusques à prendre les armes contre le Magistrat, sous couleur de la liberté chrestienne) ont mis bien fort le feu aux estouppes, et ont preste l'occasion aux mesdisans et mal affectionnez de semer partout qu'on prenoit l'Evangile pour secouer le joug et l'obéissance des loix et du Magistrat, et pour faire que tout ce qui plaisoit fust licite. »

C'est pour toutes ces raisons, conclut le traducteur, qu'

« il nous a semblé bon de mettre en noslre vulgaire françois ce petit traicté, que jadis Martin Luther, homme de saincte et heureuse mémoire, avoit composé en latin. >-

Apolo-Igie des Minis-Itres et An-jciens de l'Eghse réformée en la | ville de Rouen, sur le brise-|ment des Images.JAvEC une exhorta-jtion

à tout le peuple d'embrasser le | saint Evangile. AcT. XVII, G. XXX. |Dieu ayant dissimulé le temps de l'ignorance, |dénonce maintenant à tous hommes en tous |lieux qu'ils se repentent. [MDLXII.

Petit in-40 A-G. — Bibl. Xat. D^ 15.595.

Cette apologie a pour objet de dégager la responsabilité des ministres au sujet des scènes de désordre qui avaient eu lieu à Rouen le 3 mai 1562. Ces scènes sont racontées comme suit dans les Mémoires de Condé, t. I, p. 85, d'après une lettre adressée au Roi par les membres du Parlement de Rouen, chassés de la ville (1) :

» Le lundi quatriesme de ce mois vindrent nouvelles au Roy et à son Conseil, comme toutes les Eglises de la ville de Rouen avoient esté pillées par les noveaux évangclistes et les Images rompues et abbatues, les Titres et Ornemens bruslés, touts les livres, ^Manuels, Missels et Psaultiers servants à l'usage du service, touts bruslés, le précieux corps de Dieu foulé aux pieds, portants des Hosties au bout d'une lance où il y avoit un dragon, disants nn dérision que le dragon avoit mangé la messe. »

Les ministres des Eglises réformées de France avaient toujours repoussé toute solidarité avec les iconoclastes. Calvin et Théodore de Bèze avaient formellement réprouvé ces violences (2). Malheureusement le populaire, une fois déchaîné, n'écoutait pas toujours la voix de ses chefs spirituels ; c'est ce qui était arrivé à Rouen. Les ministres déclarent

(1) Le récit de VHist. ecclés. II, p. 616 concorde avec celui-ci. Voy. E. Le Parquier, Le Siège de Rouen en 1562, Sotteville, 1907.

(2) Marlorat blâma les iconoclastes rouennais dans le synode provincial de Dieppe (12 mai), dont il fut le modérateur.

donc que jamais le consistoire n'a délibéré sur la destruction des images ; il a au contraire recherché (' plustost quel moyen on pourroit tenir, pour empescher ceux qui de leur authorité privée alloyent çà et là, plus de nuit que de jour, abbattre les croix et images qui estoyent par les rues et hors des temples. » Il n'a eu d'autre souci que de chasser l'idolâtrie des cœurs, et en même temps d'éviter toute sédition et lespecter les édits du roi.

Les ministres prévoient bien que leur justification rencontrera des incrédules.

« ]\Iais quoy ? dira (luelqu'iin, voulez-vous dire que ceux qui ont réunie ce niesnage ne sont point (!es vostres ? Sait-on pas bien qu'on les voit ordinairement suyvre les sermons de vos ministres et que de louf^temps ils ont quitté les façons de faire que suyvent ceux qui sont de religion contraire '?... Tout ainsi répondent les ministres, qu'il y en a plusieurs de ceux-ci ([ui nous sont du tout incognus, aussi en y a il aucuns qui s'en sont meslez, lesauels on a veus quelquefois en nos assemblées. .

A les en croire, ce sont surtout des enfants, instruments d'une volonté providentielle, qui ont brisé les images. Cela s'est fait par un soulèvement spontané dans tout Rouen, sans qu'il y ait eu de violences commises contre les personnes et contre les propriétés (1).

Evidemment la position des ministres n'est guère forte : on voit clairement que, tout en se défendant d'avoir pris part directement aux bris d'images ou

(1) Le désintéressement des iconoclastes est attesté parla Chronique que suit M. Le Parquier (ouvr. c, p. 9).

de les avoir conseillés, ils les considèrent comme un heureux événement, comme un succès pour leur cause (1). Ils blâment, il est vrai, les désordres, mais — attitude assez ambiguë — ils tirent argument de ces désordres mêmes pour demander aux magistrats d'établir officiellement la Réforme. Il est clair que s'il n'y avait plus d'images, ou du moins plus de cérémonies catholiques, il n'y aurait pas d'iconoclastes :

« Les Gouverneurs, Juges et Magistrats, en la main desquels Dieu a mis le glaive pour la vengeance des malfaiteurs et la louange de ceux qui font bien, doyvent ici considérer le devoir de leur office qui est de maintenir la gloire de Dieu duquel toute iniissance dépend, de faire que luy seul soit servi et honoré (2), les bons maintenus, les meschans punis, et recognoistre que nostre cause t[ui par ci devant a esté tant de fois condamnée sans u'estre bien entendue, est maintenant si claire et évidente, qu'ils ne peuvent ignorer l'équité d'icelle, si ce n'est à leur escient et contre le tesmoignage de leur propre conscience, qu'ils advisent que ce n'est par témérité de fortune, ains par une singulière providence de Dieu, qu'ils ont peu voir qu'au mesme lieu qu'ils ont fait brusler tous vifs les vrays images de Dieu, c'est à dire les vrays fidèles et tesmoins de Jésus Christ, les images mortes et muettes que ceux-là n'avoient voulu adorer ont esté consumées par feu et que la flamme et fumée qui en est sortie doit efTacer toute la mauvaise opinion qu'on avoit des povres membres de Jésus Christ. »

Cette Apologie est suivie d'une « exhortation au peuple d'embrasser le saint Evangile », laquelle

(1) h'Hist. ecclés. dit elle-même que ces troubles eurent lieu « au retour de l'exhortation qui s'estoit faite dehors la porte Cochoise ».

(2 ) En style réformé, cela veut dire : faire de l'Eglise réformée une Eglise d'Etat.

nous donne quelques détails sur les débuts de l'Eglise rouennaise.

• Vous ne pouvez ignorer, ô habilans delà ville de Rouen, que depuis cinq ans en ça Dieu avoit icy envoyé des Ministres pour recueillir les ouailles et les amener en la bergerie de son Fils Jésus Christ, pour leur faire ouïr sa voix. »

Il ne faudrait pas conclure de ce passage que le protestantisme ne s'introduisit à Rouen que vers 1557. Tout au contraire, nous savons qu'un religieux y fut brûlé pour hérésie dès 1528 (1) et que Rouen était déjà rempli, en 1530 et 1531, de personnages fort suspects. Mais ce que veulent dire les ministres, c'est qu'une Eglise régulièrement dressée fonctionne à Rouen depuis cinq ans. C'est assez l'habitude, on le sait, des ministres contemporains des guerres religieuses, formés tous à l'école de Genève, de dédaigner les humbles débuts de la Réforme dans les pays de France, et de ne faire commencer l'histoire du protestantisme dans une ville que du jour où la discipline genevoise y a été installée. 1557 est en effet la date indiquée par l'Histoire ecclésiastique comme celle de la fondation officielle de l'Eglise de Rouen (2). Lorsque Marlorat vint y prêcher, en juin 1560, elle était déjà, au témoignage de Bèze, très nombreuse ; elle comptait quatre ministres, et environ dix milliers de fidèles, recrutés surtout dans les

(1) Weiss, Bull., 1887, p. 303.

(2) I p. 112. Pourtant la même Histoire, p. 34, cite le martyre de Guill. Husson, brûl»^ dès 1544 « pour avoir semié quelques livrets ».

PETITS LIVRES DU X\a^ SIÈCLE 297

corps de métiers. Elle avait commencé, comme toutes les Eglises, par des réunions nocturnes au Marché neuf, au parvis de la cathédrale, et puis elle s'enhardit et se montra au grand jour (1). Cette évolution est fort bien décrite dans ce passage de V Exhortation :

• Que si vous dites, que nos assemblées ne vous pouvoyent estre que suspectes, pour ce qu'elles se faisoyent secrettement et de nuit pour la plupart, et que ce n'est la nature de vérité de se cacher, ains se produire devant tous sans crainte de personne, pourquoy n'avez vous donc creu à la doctrine que nous suyvons, depuis le temps que nos dictes assemblées se sont faictes publiquement, et à plein jour ? Aucuns de vous se plaignoyent auparavant, disans qu'ils eussent bien voulu ouïr les Ministres, mais qu'on ne leur vouloit donner entrée pour ce faire, comme de fait il estoit bien nécessaire de savoir quelles gens se mesloyent parmi nous, veu le grand nombre de malins et espions apostez, desquelz Satan se servoit... Mais depuis qu'il a pieu à Dieu nous faire ce bien de dire en public ce qu'on avoit dit devant peu de tesmoins, toute excuse vous a esté ostce. Car vous deviez pour le moins prester l'oreille pour entendre si la doctrine qu'on nous preschoit estoit telle que vos conducteurs aveugles vous faisoyent à croire. »

C'est là un très noble appel à la conscience des foules, un acte de foi dans la puissance de la parole, mise au service d'une conviction sincèie. Il est fâcheux que les ministres gâtent cette belle attitude en affichant une solidarité de mauvais aloi, je ne dis pas avec les iconoclastes, mais du moins avec l'iconoclastie. Parmi les arguments qu'ils présentent aux Rouennais pour les presser de renoncei à la religion de leurs pères, on relève en effet celui-ci :

(1) Le 25 novembre 1561, d'après VHiat. eccléa., I p. 777.

Vos pères, « ont-ils veu rompre et abbatre les idoles devant eux, comme vous avez veu dimanche dernier ? » Je veux bien croire que le mouvement populaire du 3 mai a été tout spontané, que les ministres ne l'ont ni encouragé par leurs paroles, ni même autorisé par leur silence, mais, lorsque le coup est fait, ils ne le condamnent qu'à demi et se disposent à en profiter.

Nous osons croire que ces quelques notes, dans leur désordre même, donneront au lecteur le sentiment de l'intense vie intellectuelle du xvi^ siècle, et du rôle que jouait la presse dans les polémiques religieuses. Cet universel bouillonnement est l'un des plus intéressants spectacles que nous présente l'histoire de l'esprit humain. Par cet appel constant à l'intelligence naissante de l'enfant, à la raison de l'adulte, aux passions des masses, se préparait le règne de l'opinion, la future regina del mondo.

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