D'ANTOINE DE CHANDIEU
Nul n'ignore l'importance capitale que présente, pour toute la seconde moitié du xvi® siècle, le célèbre Livre des Martyrs (1), qui alla s'amplifiant, du petit in-8o en deux parties de 1554, jusqu'à l'énorme in-fo de 1619, en douze livres avec 1760 pages (2). Mais si l'on a utilisé ce recueil, si l'on s'est laissé gagner par l'extraordinaire puissance d'émotion qui s'en dégage, la critique du Martyrologe est encore à faire. On n'a pas étudié ces additions qui grossissaient incessamment le volume primitif, on ne s'est pas demandé avec quels éléments
(1) Titres divers : Kecueil de plusieiirs personnes. . . Actes des martyrs. Histoire des vrays témoins . . .
(2) A^oy., dans ]a nouvelle éd. de la France protestante, la liste de ces éditions : 14, sans compter les réimpressions, entre les deux dates extrêmes.
Crespin avait construit son livre. Nous croyons, sur un point, pouvoir donner une réponse précise à cette question.
On ne connaît pas d'édition de Crespin entre 1556 et 1565. Le P. Lelong mentionne, il est vrai, une édition de 1559 et une de 1560, mais les bibliographes modernes ne les ont pas vues. — Or, les deux éditions de 1556 vont « jusques à ces années précédentes ». Quant à celle de 1565, elle marque dans l'histoire du texte de Crespin, une date toute nouvelle.
Cette édition est intitulée : Actes des | Martyrs déduits en sept livres, 1 depuis le temps de Wiclef, et de Hus, jusques à présent. | Contenans un recueil de vraye histoire ecclésiastique de ceux | qui ont constamment enduré la mort es derniers temps, pour | la vérité du fils de Dieu (marque typographique de l'ancre). U Ancre de Jehan Crespin. M.D.L.X.IIIII .{\). Elle comprend les folios liminaires signés a — .-, 1074 p., plus des feuillets post-liminaires (tables des noms et surnoms), signés de X. x x. I à Y. y y. II. Elle s'ouvre par une épitre « à l'Eglise du Seigneur et à tous ses vrais enfans espars entre les peuples. . , Jean Crespin, s. », et elle va jusqu'à la fin de 1563.
(1) Les auteurs de la France prot. et Bernus (BSHPF, t. XXXVII, p. 132, ont lu (n° 7 de la liste) 1564. Mais le magnifique ex. de la Bibl. Nat. (H 153 rés., exposé à la galerie Mazarine) porte à n'en pas douter cinq fois le caractère I. — C'est un in-4° et non un pet. in-f°.
Voilà donc, d'un seul coup, sept années nouvelles incorporées au martyrologe protestant. Dans l'hypothèse où les éditions de 1559 et 1560 n'auraient pas existé, ce serait la première fois que ces sept années apparaîtraient dans une édition française. Même en tenant cor..pte des deux éditions latines (1), dont la plus jeune s'arrête au supplice de Du Bourg (23 déc. 1559), le problème resterait entier pour trois années. Où Crespin a-t-il puisé la matière de ces additions ?
Il est à remarquer que durant ces années capitales pour l'histoire des Eglises réformées (fin du règne de Henri II, règne éphémère de François II, débuts de Charles IX), un rôle essentiel est dévolu à l'Eglise de Paris. La Réforme française, qui a crû jusque Là d'une façon assez dispersée, trouve enfin un centre. Et, de fait, les additions à Crespin, du moins en ce qui touche la France, sont surtout des additions parisiennes.
Or, deux ans avant la publication genevoise de l'édition de 1565, avait paru à Lyon une Histoire des persécutions et martyres de VEglise de Paris, depuis Van 1557 jusques au temps de Charles IX (2). L'ouvrage est anonyme, mais il est précédé d'une épitre
(1) N<"* 4 et 6 de la France protestante ? Je n'ai pas vu ces éditions.
(2) Lyon, 1563, in-8» (Bil.l. Xat. Ln. ''91) ex. décrit, par Bernus, art. cité.
qui souligne son double caractère de livre d'édification et de défense apologétique : avec une épîlre contenant les remonstrances des profits qui reviendront aux fidèles. . . et une exhortation à ceux qui nous ont persécutez de revoir nostre cause. . . (1), morceau très important, véritable manifeste des réformés, et résumé, brossé à grands traits, des principaux évènenements de la période 1557 (et même 1555) — 1561. Elle annonce des intentions assez analogues à celles de Crespin : « Vous lirez ici des simples femmelettes, des povres artisans, des jeunes enfans, armez "des forces de l'esprit de Dieu, avoir surmontez toutes les puissances du monde, et estre allez gaiement à la mort. » Or, cette épître est signée A. Zamariel, l'un des deux pseudonymes connus d'Antoine de Chandieu, qui fut en partie témoin de ces heures tragiques. Non seulement, le récit de Chandieu est extrêmement vivant, mais il présente une valeur documentaire de premier ordre. Sur la prise de la rue Saint- Jacques (2), il a vu le procès-verbal, dressé par le Procureur du Roi au Châtelet. Il donne des « interrogatoires des martyrs », le plus souvent d'après « les registres des greffes ». — « Or, dit-il, voicy les pièces de ces responses de mot à mot, comme nous les avons recueillies de son procès ». On se demande m^me comment Chandieu a pu se procurer des textes de ce genre. Avait-il des amis au Châtelet ? au Parlement ? Quand on songe à ce qu'était la composition de ce
(1) Cette citation est un fragment du titre.
(2) A laquelle il a d'ailleure assisté.
corps avant la mercuriale, le cas ii 'a rien d'improbable.
Mais Chandieu a utilisé d'autres sources d'information. Il insère en entier (p. 14-50), V Apologie présentée au roi par l'Eglise de Paris ; de même, pour la conspiration d'Amboise, il « résume un petit discours qui en a été imprimé » ; il cite des lettres des Eglises, des lettres de Viret. Il donne surtout des lettres émanant des martyrs eux-mêmes. Voici, la lettre, que, des prisons de Dijon, Nicolas du Rousseau écrivit, le 6 septembre 1557 à une dame de Genève. Voici les lettres de Frédéric Danville, d'Oloron, étudiant à Paris, et de son camarade François Rebezies d'Astalîort, « lettres que nous avons reçues de leurs mains », et où ils relatent leurs interrogatoires et leurs tortures. Elles abondent en détails piquants, tels celui-ci : on demande à Danville, « vu que j'estoie d'Oloron (1), si je n'avoie point ouï Maistre Girard (Roussel) ? — R. Oui. — D. Veu que luy chantoit la messe, pourc[uoi ne la recevez- vous ?— R. Il le faisoit pour retenir son évêché ».
Il est impossible de ne i)as être frappé de la vie intense qui anime ces interrogatoires. Les juges y reparaissent avec leurs attitudes, leurs gestes de colère, leurs interjections familières, tantôt paternelles, quand ils espèrent ramener à la vérité orthodoxe ces jeunes égarés, tantôt furibondes, quand ils déses-
(1) Le texte dit Oléron, mais comme il est écrit plus haut Oloron en Béarn, aucun doute n'est possible.
pèrent de vaincre l'obstination de ces âmes ardentes. Rien de tout cela n'aurait subsisté dans un procèsverbal de greffier.
Enfin, Chandieu a été témoin oculaire de plusieurs exécutions ; il a connu des témoins oculaires : « Voicy comment ils se portèrent, ainsi que nous ont récité aucuns frères confesseurs de J.-C. qui estoient avec eux » (1). On voit quelle est la valeur exceptionnelle de Y Histoire des Perséculions de FEglise de Paris.
Quel rapport y-a-t-il entre ce fragment de martyrologe parisien et VHisioire des Martyrs qui ont constamment enduré la mort pour la doctrine du fils de Dieu, comme dit le titre intérieur du Crespin de 1565?
Remarquons-le tout d'abord : au V^ livre de cette histoire, à la p. 872, apparaît cette rubrique : « Histoire des persécutions qui ont esté en ce temps en l'Eglise des fidèles de la ville de Paris », qui rappelle d'assez près le titre de Chandieu. Après une formule de transition commence alors une copie du texte de Chandieu, qui va jusqu'à la p. 880, pour reprendre des p. 967 à 969, et 991 à 994. — L'édition de 1597 reproduit le même texte, p. 412, p. 425-475 et 516-518.
(1) Il a lu les lettres des aml)assadeurs suisses, du Palatiii, etc . . .
Crespin, il faut le dire à sa louange, ne s'est pas borné à copier purement et simplement, en le découpant en tranches chronologiques (1), le texte qu'il avait sous les yeux. Sa situation, à Genève, lui permettait de se procurer des documents qui avaient manqué à de Chandieu. Aussi essaie- t-il de compléter, sur certains points, le récit de celui-ci.
Chandieu parlait d' « Archambault, natif du lieu de Lamolyère en Bazadois «. Crespin sait qu'il s'appelait Archambaut Séraphon, qu'il était mercier, et il cite des lettres de lui à sa femme et à ses amis, « lesquelles nous avons icy insérées . . . puisqu'autres actes judiciaires concernant leurs interrogatoires (de Séraphon et de ses compagnons) et responses ne sont parvenus jusqu'à nous ». — Il s'enrichit de nouveaux détails d'édition en édition. En 1565, il copiait exactement le passage de Chandieu sur l'arrestation de Nicolas du Rousseau à Auxonne, et parlait, sans le nommer, d'un de ses compagnons, qui put échapper. En 1597, il sait le nom de ce compagnon, qui n'était autre que Nicolas des Gallars.
Il reste que le texte entier de Chandieu, à l'exception de son Epître, a pa.ssé dans celui de Crespin. Cela n'est pas pour diminuer la valeur du Martyrologe, bien au contraire. Si Crespin avait écrit, à Genève, sur des renseignements venus de loin, l'histoire de l'Eglise parisienne pendant cette crise déci-
(1) Crespin se livre à ce découpage parce qu'il veut intercaler, dans les vides de l'Histoire de l'Eglise de Paris, le récit des faits qui intére.ssent les églises de France, des Pays-Bas, d'Angleterre.
308 ÉTUDES SUK I-A HÉFORME FRANÇAISE
sive, ce récit pourrait être très sujet à caution : il s'est borné à reproduire une source de premier ordre.
Ce procédé littéraire n'était alors considéré par personne comme blâmable : l'essentiel semblait être de fournir aux lecteurs des renseignements aussi exacts que possible. — Le récit de C.resj)in fut à son tour repris par les auteurs de VHisloire Ecclésiaslique, qui tantôt le résumèrent, tantôt se contentèrent de le reproduire tel quel. Les savants éditeurs de cet ouvrage (1) ont signalé ces emprunts, et, avec leur sagacité ordinaire, ils ont même eu le pressentiment de la vérité : « Ce récit, disaient-ils, paraît provenir de Chandieu, dont le manuscrit est conservé à la I3ibliothèque Nationale de Paris ». (2).
Mais les éruditsstrasbourgeois n'ont pas vu ce manuscrit. Ils n'ont pas su que l'ouvrage de Chandieu avait été imprimé dès 1563 (3). S'ils l'avaient su, ils n'auraient pas hésité à écrire qu'en ce qui concerne les événements parisiens de 1557 à 1561, les passages empruntés par r Histoire Ecclésiastique ci IHistoire des Martyrs procèdent en droite ligne de VHistoire des persécutions et martyres de ["Eglise de Paris.
(Revue Henri /V, t. II, 1908).
(1) T. I, p. 139 n. 1. Voy. p. 139-157, 161-162, 220-225.
(2) Bernus a d'ailleurs établi que ce ms. n'était qu'vinc roj^ie de l'imprimé.
(3) Bernus seul, dans l'article cité plus haut, a .signalé le rapport qui existe entre les trois textes.
LONSLE-SAUNIER. - IMP. E. HUB«T DU MÉRAC.
/•\" RIP.LIOTHKOllK D'HISTOIIU: IIKLKIIKUSK
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I. L'Eglise de Paris et la Révolution, pnr 1'. I'isam. cliaiioiiit; de Notre l)aiiie de Paris, ddclcin' rs letli-os, professeur à l'instilul Catliolifiue. — 1 : i:.sii-l792. 1 vol. in- 12 3 50
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l'oucAiiT (Gi:oucKs), professeur adjoinl à la FacuKr des lettres de l'Université d'Àix-Marseille. — La Méthode comparative dans l'histoire des religions, 'ie édit. revue et aut^inciilée. — ! V(d.
N'm.ois (Noki,). membre de l'iiislitul. — La crise religieuse du XV' siècle. — Le pape et le concile (1418-1450). 2 vol. in-H fpl.) 15 «
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Histoire de la Compagnie de Jésus en France, des origines à la suppression (1528-1762). '\\>mc je. ; /.es orif^iiirs '•/ les pri-niicrrs Inltc.s 1 1528l',l')h par le !'. lIicMii FouQUEn.w. S. J. 1 vol. in-S 10 y
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