‹ Études sur la renaissance: renaissance et réformeChapitre 5 sur 7 · M KL ANC HT H ON · texte numérisé non relu

M KL ANC HT H ON

Dès le eommeôcemeiu des conférences, Luther étnit tombé malade. Il n'en continua pas moins de prêcher dans Tintervalle des crises : mais, le mal empirant, il fallut l'emporter de Smalcnide. Mélanchthon fut chargé d appeler un médecin de Wittemberg. <( Il a fallu faire tant de hâte, écrit-il à Sturz, docteur en médecine» qu'on n'en a pu confier qu'à moi la commission. » L'aveu est charmant; on l'employait à tout.

Au premier aspect, il semblait facile de rassembler tous les textes à l'appui de la Confession. Mais un choix ne pou* vaitêtre fait sans discussion, et la discussion, en rouvraut la carrière aux dissidences, pouvait rompre la ligue. Les politiques, et le landgrave de Hesse en particulier, firent avorter ces débats dés les premières paroles. Hélancbthon se trompe en accusant cette conduite de timidité. C'était habileté et prudeiïce de la part d'un prince beaucoup plus occupé d'émanciper l'Allemagne de l'empire que de mettre sa conscience en paix sur des articles de foi. Toutefois, pour que les théologiens ne restassent pas inactifs, on leur ordonna de préparer une déclaration de foi sur le pape.

Mélanchthon en fut chargé, comme de tout le reste» Il fit un écrit, a plus âpre qu'il n'est dans ses l^abitudes, » écritil à Jonas, (( modéré, >> selon sa \el^e à Camérarius; contradiction qu'expliquent ses alternatives d'animosité passagère contre les catholiques et de sollicitude pour le qiaintien de la paix. Dans cet écrit, il attaquait l'infaillibilité du pape, et ne reconnaissait les évê(|^ues qu'autant qu'ils s'accommoderaient de la nouvelle doi^rine. Il demandait que les biens ecclésiastiques fussent employés à l'entretien des ministres de l'Évangile, à fonder des écoles, à nourrir les pauvres, à faire les frais dune jpstice particulière chargée de régler les questions si diverses et si délicates que soulevaient les mariages, et dont la décision avait appartenu jusqu'alors aux évt^ques. Ce derniiHr point«tait une des plus grandes affaires

a90 ÉTUDES SDR LÀ RENAISSANCE.

des réformateurs. Ils donnaient sur tous les mariages mal contractés, sur les divorces, suf les cas de bigamie, des jugements généralement équîtal)1e$, mais |)léins de périls, comme toute règle qui ne se forme qu*au fur et à mesure des eiceptions.

MélanchthoD supportait avec peine le séjdUr de Smalcalde. Outre la confusion des affaires, et ces ajournements qui blessaient sa sincérité sans alléger ses travaux, il se plaignait de rineommodité des auberges, où il ti'àvaii pour toute boisson que « des vins sulfureux de France. » Faisant allusion aux établissements métallurgiques qui abondaient dans ce pays, il ajoutait : a Ces forges (le Vulcain sont pleines non-seulement de fumée, mais d'illusion '. »

l'assemblée se sépara après s'être contentée, en ce qui rep;ardait la doctrine, d'adhérer dé nouveau à' la Confession d'Augsbourg, avec Tannexe sur le pape et les évêques. Tous les théologiens y souscrivirent, sauf Luther, apt>aremment trop malade pour signer en connaissance de cause. Quant aux princes, ils décidèrent que la proposition de Paul IH serait rejetée, et Tempereur supplié d'obtenir un concile libre, général, dont le siège fût en Allemagne. Ce n'était pas l'opinion de Mélanchthon. Il voulait qu'on acceptât le concile du pape, qui avait, seîon lui, le droit de le convoquer, sinon d'y faire Toffice de juge, ce qui devait être réservé à des arbitres pris dans les deut partis. Il n'en eut pas moins à rédiger toutes les pièces relatives à ce refus, à en exposer les causes aux adhérents, et à le notifiera l'empereur au nom des princes. Ce ne fut pas sans débats, a 11 n'y a pas place auprès des princes, écrit-il à Théodorus, pour notre philosophie. Je leur ai pourtant obéi, cette fois encore, comme aux vents et à la tempête, parce que je ne pouvais m'arracher de là sans scandale. » Dians le trouble où le jetait cet

* Non 8olwn fumi, wâ fud^ etc., q*1528. '

MÉLÂNGHTHON. 391

étrange rôle, il regrettait de n'être pas à la placQ de Luther, ^ retenu chez lui par une fièvre mortelle.

' A peine de r^to^r à Wiltemberg, où il avait accompagné [ Luther convalescent, i( y trouva, outre les restes d^ la querelle de Cordatus, une nouvelle querelle soulevée par Jacques Schenk, de Fribourg, qui Taccusait auprès de Félecteur de paroles indiscrètes sHi: l'eucharistie. ' Luther se laissai^ renvoyer les accusations, comme au juge suprême, et jiccueillait: les plaintes. 11 lui échappa, cette fois, les niots de peste violente, de Médiateurs érasmiques, à propos de Mélanchtbon et de Gruciger; et, s'il ne rompit avec eux, il ne voulut pas les entendre, quoique sa femme, qui aimait Méianchthon, Yen priât avec instance. U n'arrêta pas les poursuites de Jacques Schenk, et laissa les choses en venir à ce point, que Méianchthon reçut jour de l'électeur pour s'ç^pliquer sur la dénonciation dont il était Tobjet. Il put se croire sérieusement menacé d'une déstitu-^ tion« et dans^sa douleur, noblement supportée, il se comparait à Eschine écrivant à un ami:qu'il se réjouit d'être délivré de l'administration^ de la république, comme d'une chienne enragée.

On ne lui avait pas fait savoir sur quoi porterait Tinterro^atoire.- On en délibérait aVec mystère dans des réunions où D^était ^dmis aucun de ses ami«. Pour lui, il avait préparé sa défense pour toutes .sortes d'attaques, s*étendant sur le grief principal, sur sa modération, qui rendait tout suspect. Udevait expliquer pourquoi il avait exposé certains dogmes dans la langue de tout le monde, coulé sur certains autres; pourquoi, dans les diètes, ses avis, avaient été mode* rés. Il devait dénoncer cette conspiration d'ignorants qui le haïVsaient pour sa philosophie, comme il appelle ses études ît ses goûts littéraires. Il se réjouissait d'avoir à plaider une ii belle cause, aimant mieux un débat public que des soupçons dans les ténèbres.

Cette attitude fit tomber Taffeire. Je trouve, à Tannée suivante, 1558, une lettre de Mélanchthon à ce même Jacques Scfaenk, où celui-ci est qualifié de prédicateur de la cour. Cétait sans doute le prix de ses attaques contre Mélanchthon. Dans cette lettre, Mélanchthon s'excuse de ce qu'un livre de Schenk n'est pas encore imprimé. « L'imprimeur attestera, dit-il, qu'ayant reçu lé livre avec ordre de Timprimer, je Tai porté à Luther, qui ne l'a pa§ encore lu, quoique je Ten aie pressé. » H prie Schenk de ne pas mal penser de lui, puisqu'il a fait son ^levoir, et il ajoute : « ^e crois pas que je me plaise aux haines. )>

Mélaiictithon rét'teiir de 1*Acadéniie de Wittemberg. — Divers avis aux étudiants.

• Celte année (1558), il fut élu recteur de l'Académie de Wittemberg. Les mofiuments qui nous restent iie son rectorat se réduisent à quelques avis aux étudiants. Cesavis ne sont pas sans intérêt pour l'histoire des mœurs.

J'en trouve un daté du 2 mai, qui prescrit aux étudiants d'assister à la lecture publique des statuts et des règlements de l'Académie, en [irésence des maîtres et docteurs. L'avis du recteur laisse percer quelques plaintes contré la conduite relâchée des étudiants. Cette lecture des statuts se faisait dans toutes les ci rcoti stances de quelque solennité, soit à la reprise des cours, soit lors de Pinstallation du nouveau recteur, soit à la collation des grades académiques. Gomme les règlements étaient mêlés de conseils, TAcadémie tenait la main à ce que tous les étudiant en entendissent la lecture. C'était un premier hommage à la discipline;

Un autre avis, daté du 8 juin, invite les étudiants et les maîtres à venir, selon l'usage, déposer sur l'autel les légers

se reaidait à Hagtienau, à une asiseïnbléo des prisée», W tomba malade à Weimar, et faillit mourir. Luther, qui vint lui donner' des soins, le trouva plus malade encore d'esprit que de corps. La bigamie du landgrave de Hesse Tavait jeté dans une sorte de désespoir. Il n'avait pu voir sans une douleur infinie la cause' dé la réforme déshonorée dans Id personne du- plus considérable et du plus habile de ses défen ■ seurs. Quant à Luther, il en avait pris son parti. Outre sa propre conduite, qui le rendait très-tolérant sur ce point, il lui importait peu que le landgrave fût bigame, pourvu qu'il demeurât ferme dans la foi. Il essaya de relever Méianchthon , lâchant dé lui faire comprendre cette morale particulière des hommes d'action, qui compensé les fautes personnelles par le dévouement à la cause commune.

A peine rétabli, Mélatichthon reçut l'ordre de partir pour Smalcalde, où s* était ajournée rassemblée de Haguenau. De Smalcalde, où les princes ne s'arrêtèrent qu'un moment, l'assemblée fut transférée à Spire, puis de Spire à Worms, pour être prorogée de nouveau à Ratisbonne. « Nous avons ^écu dans les synodes, disait Méianchthon, et âous y mourrons. »

L'empereur et le pape, jusque-là d'accord pour étouffer les protestants, s'étaient peu à peu séparés, selon les intérêts de leur politique. L'empereur avait demandé de bonne foi un concile, et en avait arraché plutôt ((u'obtenu la promesse. Le pape, qui s'y était résigné à regret, ne voulait ni retirer ni tenir sa parole. Il eût mieux aimé se servir de l'empereur pour opprimer les protestants et faire trancher Théré^sie par e bras séculier; mais il n'était pas dans les plans de Chares-Quint de se faire l'instrument du pape, le parti protestant prenant plus de force de jour en jour, et rendant de plus en plus chanceux l'emploi de la violence. Quant aux protestants, ils n'avaient pas eu de peine à s'accorder : on est toujours l'accord^ même dans le parti le plus divisé, pour demander

396 KTUDKS SUR LA UENAISSANCE.

(les choses que tout [e monde est égarement loin d'obtenir.

Au reste, jusqu'à la diète de Rattsbonne, qui s'duvriten mars \ 541 , les protestants désirèrent sincèrement un concile. i|uoique dans d'autres conditions que celui que proposait le pape. Le pape voulait le convoquer en Italie, et parlait de le présider. Les protestants Tauraient voulu en Allemagne, et que le pape n'y fût juge ni. en personne ni par ses représentants. Hais ridée même d'un concile, c'est-à-dire d'une assemblée solennel le où il leur fût enfin permis d'exposer librement la nouvelle doctrine, était populaire dans ce parti. Us y tenaient d'autant plus qu'ils y savaient le pape opposé, malgré ses promesses réitérées de le convoquer, et qu'ils le voyaient médiocrement désiré par l'empereur, pour qui c'était un moyen plutôt qu'un but.

Le pape ne voulait fixer ni l'époque ni la forme du concile. L'empereur l'en pressait, et se donnait aux yeux de^ protestants le mérite de demander avec instance ce que le pape refusait. Les diètes se succédaient presque sans interruption, et ne duraient guère au delà des discussions préliminaires. L'empereur s'y louait ou s'y faisait louer de ses nouveaux efforts pour obtenir le concile; après quoi venaient les difficultés ordinaires sur la manière de délibérer. L'empereur ne se hâtait point de les résoudre, sa politique étant de multiplier les diètes pour traîner la paix jusqu'à ce qu il fût plus libre du côté de la France ou de la Turquie, et de les rendre stériles, parce qu'il ne s'y pouvait rien arrêter qui ne fût une conquête pour le parti protestant.

(l'est une erreur commune aux plus grands politiques de croire que leurs plans ne servent qu'à eux seuls, et qu'ils restent maîtres de régler l'usage des droits qu'ils ont accordés. Quand Charles pensait se jouer avec ces diètes, il en était dupe à son insu. Chaque diète rapprochait les protestants, et le même moyen qui servait à l'empereur pour prolonger la paix leur servait pour s'affermir et s'étendre.

MÉLANCHTHON. 5ô7

Toutes les lenteurs ne faisaient que rendre inévitable, soit le concile dont le pape ne voulait pas, et dont l'empereur né' voulait que pour embarrasser le pape et tenir l«s réformés en suspens, soit une diète solennelle et définitive d'où il pouvait sortir autre chose qu'une paix de religion.

Pendant quelque temps, l'empereur et les prolestants parurent s'entendre contre le pape, parce qu'ils avaient alors un intérêt commun à suivre deux desseins fort différents, qui devaient plus tard amener la guerre entre eux. Tandis que Charles-Quint poursuivait son but, qui était de se faire l'arbitre de la religion en Allemagne, et les protestants, lé leur, quiétait de se faire reconnaître définitivement, le pape, qui souffrait également de leurs prétentions, et qui vît qu'on n'allait pas à moins qu'à se passer de lui, parla de nouveau du concile, mais en termes plus explicites. Il ne trouva pas de créance. Les protestjants, qui l'avaient désiré de bonne foi, n'en voulaient plus. Ils contestaient au pape le droit de le convoquer, celui de le présider, celui d'y être juge. L'idée d'un concile national, tenu en Allemagne et par Iqs églises d'Allemagne, avait prévalu, et l'empereur avait laissé les esprits s'y attacher, sa place ne pouvant pas être moindre que celle d'un médiateur suprême dans un concile de l'empire. On citait beaucoup d'exemples de conciles nationaux, où le pape n'était pas intervenu. Les catholiques eux-mêmes s'étaient rangés pour la plupart au parti d'un concile hatienah Quoique n'accordant pas qu'on pût s'y passer du pape, ils le demandaient par désespoir d'obtenir, ce concile général, auquel on s'habituait à ne plus croire. Le pape comprit le péril, et, au lieu des instructions ordinaires à ses légats, lesquels avaient ordre de présenter, dans un lointain qu'ils reculaient à volonté, le remède universel d'un concile, il chargea l'évêqûe de Moron d'en annoncer la convocation dans l'année. Il en fixait le siège à Trente, non sans avoir insinué Bologne et Mantoue, comme plus convenables à sa

vieillesse et à sa sanlé, afin de faire valoir le choix de Trente comme une faveur pour l' Allemagne.

Une bulle proclama bientôt Touverture du concilo; mais. le jour où il fut de Tintérêt de Paul III, qui s'était rapprocha' de la France, de convoquer le concile, Charles-Quint cessa de le vouloir. Il chercha des prétextes que lui rendaient faciles les dispositions des protestants, lesquels déclaraient n'accepter ni le concile, ni le lieu indiqué, par la raison que le pape n'avait pas le droit de convocation. Il se plaignait d'avoir été mis, dans la bulle^ sur le même rang que le roi de France, et déclara qu'il s'y prendrait autrement pour pacifier TAUemagne. Le saint-père n'en envoya pas moins des évèques et des ambassadeurs à Trente, ce qui força Charles-Quint à en envoyer dé son côté, avec Tordre d'observer ceux du pape et de ne pas engager la discussion.

N'ayant pu empêcher le concile, ii songea à s'en servir auprès des protestants, comme il avait fait de la promesse de l'obtenir. Il avait besoin d'eux contre François l", alors ligué avec le pape par un traité scellé du sang protestant. Il leur fit tour à tour la promesse de ne point laisser délibérer leconcile, ^'iU le contentaient, et la menace de le tenir luimême, s'ils résistaient, et de le laisser procéder contre eux. Les protestants, qui savaient ses embarras, subordonnaient leur concours politique à rarrangement des affaires de religion, et l'amenaient à déclarer ,^ à la diète de Spire, qu'ils eussent à se préparer pour un concile national. Ainsi ce grand politique, par la raison qu'il n'écoutait que des pensées d'agrandissement personnel, était, en définitive, moins habile que les protestants dont il faisait les affaires contre le pape, moins habile que le pape, qui hiattait sa politique personnelle par la politique antique et traditionnelle de l'Église romaine. Quelques mois après cette môme diète de Spire, où il avait annoncé à l'Alleroagne un concile nationaly c'est-à-dire sans pape, où elle réglerait elle<-mème sa

ttÉLAI^GHTilON. ^U9

religion, il faisait sa paix avec la France, et convenait avec le pape de travailler en commun à la défense du catholicismQ. L'empereur se liguait avec le saint-sii^ge contre l'empire.

On comprend quelles durent être, au milieu de complications si nombreuses, les peines d'esprit de Mélanchthon. Où les autres venaient avec plusieurs desseins manifestes ou cachés, il n'apportaii qu une pensée, et toujours la même, le désir d'une discussion solennelle et Tespoir d'un arrangement définitif. Ne sachant que penser de tous ces changements dans les volontés, dont il dit quelque part qu'il y aurait une longue histoire à faire, il renonçait à les pénétrer, et se laissait traîner de diètes en diètes, heureux quand la maladie ou quelque accident Tempê^^hait d*y prendre part. Il s'était fait une habitude de ne plus dspérer, et il cherchait dans les présages, comme un Romain du temps de Camille, rissuè de tant de complications. Durant la diète de Smalcalde, qui se tint en i^4{[), il avait vu un soir, élçnt à Gotha, des feux éclater dans l'air : « Que présagent ces feux? écriiil. Que Dieu éteigne ces flammes qui doivent dévorer TAIlemagne, ou qu'il dissolve, avec le feu céleste, toute cette machine du monde, et qu'il nous délivre tous ensemble pour Téternité des misères présentes * ! »

xn

Qnerelle aoutevée par le livre de la Réforme de Cologne. — Chagrins domestiqucf

de Mélanclithdii.

La réforme avait profité desdébatsentre le pape et Charles- Quint pour avanceir ses affaires en Allemagne. Hermann, archevêque-électeur de Cologne, avait demandé Mélanchthon,

* Corp. réf., n* 1932.

400 ÉTUDEé SUR LAT RENAISSANCE.

dés l'année 1543, pour constituer TÊglise nouvelle dans ses Étals. Luther et lé landgrave deilesse étaient d'avis de ce voyage; tous deux jugeaient, sans s*êire consultés/ que les atténuations mêmes de Mélanchthon étaient.d'assez hardies nouveautés pour une ville encore catholique, et que ee serait un grand point de les y établir. Hais il y eut d«s diffieultés du côté de Télecteur, qui, sans rien empêcher, ne répondit pas d'abord à la demande de Tarchevéque. Mélanchthon suurfrait facilement qu*on le retînt; il prévoyait des querelles à son retour, et il n'aimait pas assez Téclat de ces sortes de mission^, pour aller au-devant de Tenvie qu'elles lui attiraient. L'électeur ayant changé d'avis, Mélanehthon se laissa mettre en lôute pour Cologne au mois d'avril 1543. ^

. Il y trouva les plus fortes préventions contre h réforme, des adversaires en grand nombre, disposés à ne rien ménager, Varchevêque presque seul de sa cause, le peuple de Cologne contre son prince, et tout entier aux images. On fabriquait en ce ipoment même une robe pour la Vierge, estimée cent florins d'or. Le chapitre était très-menaçant; il avait parlé de déposer et de chasser l'archevêque, ce qui avait motivé une lettre du landgrave de Hesse, déclarant qu'il viendrait avec les confédérés le défendre en cas de violence. Hermann voulait constituer son Église selon la forme de celle de Nuremberg, Mélanehthon et Bujcer se partagèrent la rédaction du formulaire. Mélanehthon traita de la création, du pécbé originel, de la justification par la foi et les œuvres, de rÉglise, de la pénitence, laissant reucharistie à Bucer dont il s'était rapproché dan^ cette question- Ce formulaire souleva les plus vives discussions. Mélanehthon s'v emporta jusqu'à dire que les sycophanles^de Cologne ne devaient pas être réfutés avec des livres, mais châtiés a coups de bâton. Il est vrai que le jour où il quitta sa modération on le loua de sa fermeté, et Bucer, dans une lettre à Jonas,

. MÉLANCTITHOî<. 401

vantant les services qu'il rendait à la doctrine par sa résolution et sa science, lui donna le nom de proto*docteur et d'organe salutaire de Dieu, autant par équité que pour affliger Luther, à qui le mot devait être redit.

Enfin la réforme, triompha à Cplbgne, les conversions se faisant vite alors, e^ |a peur du landgrave y aidant. Le formulaire fut adopté par le plus granc( nombre. Le collège seul continua de résister. Du reste, la j-uridiction iecclésiastique avait été conservée aux évêques en échange de la tolérance qu'ils accorderaient à la doctrine. C'était pour Mélanchthon la borne extrême de toute réforme^ Quelque temps après son retour à Wittemberg, Tarchevôque de Cologne fit hommage à rélecteur de Saxe du formulaire de sa nouvelle Église» sous le litre de Réforme de Cologne. L'électeur chargea Amsdorff, évêque de Naumbourg, de l'examiner et d'en donner son avis. Cet Amsdorff, un^es disciples les plus passionnés de Luther, avait été récompensé de son zèle par Tévêché de Naumbourg, arraché au titulaire, Jules Pflug, malgré sa nomination régulière par le collège. Mélanchthon avait eu le chagrin d'aller, par ordre, installer le nouvel évêque à la place da Pflug, qui était de ses amis, et en avant des catholiques, comme Hélancbthon était en arrière des réformés. Ils se touchaient parla, comme Sadolet et Mélanchthon. Amsdorff avait su ce chagrin, et ne pardonnait à Hélanchihon ni son amitié pour Pflug, qui était un blâme secret contre l'usurpateur de son siège, ni surtout la cause de cette amitié, ce caractère de modération par où Mélanchthon paraissait aux hommes ardents de connivence avec les catholiques.

Amsdorff critiqua les articles sur le libre arbitre et l'eucharistie, dont l'un était plus particulièremeint l'ouvrage de Mélanchthon, et l'autre celui de Bucer. Il les dénonça à Luther, ^adjura^t d'en faire une réfutation solennelle du haut de la chaire et par écrit. « Je vois là, écrivit Mélanchthon à

Théodorus Vitus, la trompette d^une nouvelle guerre. Si notre Périclès le prend sur le ton de l'invective, je m'en vais. • En effet, dés' le 11 août, Luther monta en chaire, et la guerre fut déclarée.

Le crime de Hélanchthon était cette même doctrine de la justirrcation, qu'il ne pouvait plus approfondir sans incliner de plus en plus vers les œuvres. Il avait dit que ceux qui font des actes contre la conscience perdent la grâce, c^fêt-àdire, cessent d'être justifiés, et redeviennent impies et païens: d'où il résultait que si les œuvres ne justifient pas, elles peuvent néanmoins faire perdre le caractère de justifié. Comment donc ne donneraient-elles pas ce qxi'elles pouvaient ôter? Cette conséquence ramenait à la doctrine catholique, ce qui faisait horreur aux exagérés, lesquels voulaient que les élus qui pèchent contre la cônsèience ne cessassent pas d'être justes, et conservassent le Saint-Esprit. Luther n'allait pas jusque-là, pour ne pas tomber dans la doctrine des ahabaptistes ; mais il s éloignait de plus en plus des œuvres, à la différence de Mélanchthon, <^ui retranchait chaque jour quelqaes-unes des subtilités qui l'empêchaient de s'en rapprocher.

Non content d'une contradictioâ publique, Luther alla trouver Amsdorff pour se concerter sur le plan de campagne. On disait que Mélanchthon et Çruciger allaient être soumis à un interrogatoire solennel. On parlait d'uâ livre qui les forcerait de quitter Wittemberg. Ce fot alors que Hélanchthon songea, comme dit Bossuet, à prendre la fuite. « Je suis, écrit-il à Bucer, un oiseau tranquille, et je m'en irai très-volontiers de cette prison, d Tout en se tenant prêt à partir, il attendit le livre dont on Pavait menacé.

Ce livre parut. Il roulait principalement sur la cène, dogme d'une plus grande importance pour Luther que la justification, parce qu'il en était sorti toute une Égli^ régulièrement constituée, ceUe de Strasbourg. C'était le plus im-

pélueux qu'on eût îait'sijr la matière. Luther le fil suivre de la menace d'une formule, à laquelle il voulait que tout le monde souscrivît, sous peine de s'exiler lui-même de Wittemberg. Mélanchthon lui offrit des explications, avec )& ferme dessein, s'il ne s'en contentait pas, de quitter le pays. « Vous apprendrez bientôt, écrîvait-il à Medmann, que j'ai été renvoyé d'ici, comme Aristide d'Athènes. » Luther tint quelque temps suspendue sa réponse.

Dans rintervâllë, Mélanchthon reçut l'ordre de se rendre à la diète de Spire. Une intrigue de cour, pu peut-être un changement dans la politique de l'électeur, qiii crut n'avoir plus besoin de sa modération, fit contremander son départ. On h remplaça par un certain Naogeorgius, qui l'avait attaqué sur la justification. Mélanchthon n'en ressentit l'injure que pour la paix qui pouvait en souffrir. Pour lui, il se montrait peu jaloux de figurer dans ces stériles conférences. Depuis cette première dispute publique, où il avait échangé quel(|ues discours avec Jean de.Eck, il s'était désabusé dé sa chimère d'une assemblée de doctes arrangeant à Tamiable les affaires de l'Église. « Voici, dit-il à Myconius, la dixième lettre que j'écris aujourd'hui. Jugez par là de quels travaux je suis accablé. Toutefois j'aime mieux avoir à faire toute cette besogne d'école que d'être spectateur, dans une diète, de rixes sophistiques. Il m'est doux de û'y pas assister, quel qu^ait été le dessein dé la cour. »

Cette diète de Spire fut plus politique que religieuse. On vota des discours contre les Turcs, et on déclara François V ennemi dé l'empire. Pour la religion, Charles-Quint trouva moyen de l'ajourner. Il profita d'un jour où les princes étaient allés au-devant de l'électeur de Saxe, et fit fermer l'église où prêchaient les théologiens du landgrave. Du reste, il adjugea indirectement aux catholiques ce débat étouffé, en donnant des marques solennelles de catholicité, soit à un lavement de pieds qu'il célébra avec son frère Ferdinand, soit

à une procession de Tâne, le jour des Rameaux, où il assista six heures durant, accompagné des princes, Télecteur de Saxe excepté. 11 y eut aussi des Espagnols qui, pour de l'argent, dit-on, quelques-uns de plein gré, protestèrent contre le dogme de la justification par la foi, en se flagellant, les premiers jusqu'au sang, les derniers jusqu'à en mourir. C'était la doctrine du mérite des œuvres mise en scène avec un appareil dramatique qui n'y aurait pas nui dans ropînion populaire, si les réformés, auxquels Tempereur n*avait laissé que la liberté de railler, n'en eussent détruit Teffet par les plaisanteries qu'ils en faisaient courir.

Cependant la formule dont Luther avait menacé ses colègnes, et. en particulier Mélanchthon et Cruciger, se faisait encore attendre. Soit que les explications de Mélanchthon l'eussent satisfait, soit cet admirable instinct de chef de parti qu'il conserva jusqu'à 'la fin, et qui triomphait des plus grands emportements, Luther laissa tomber un débat qui affaiblissait tout le monde. D'ailleurs, une violente controverse entre lui et les jurisconsultes de Wittemberg l'avait détourné du livré de la Réforme de Cologne. Il s'agissait d'un mariage clandestin, que les jurisconsultes, maintenaient, et que Luther voulait casser. Luther l'emporta; mais cette lutte d'une espèce nouvelle acheva de l'aigrir. Les jurisconsultes étaient des gens fort orgueilleux. Avant Luther et depuis plusieurs siècles, ils avaient tenu le premier rang ; la réforme le leur enleva, pour y faire monter les théologiens. De là, la vivacité de toutes leurs querelles avec ces derniers. Dans ce débat particulier avec Luther, celui-ci, outre les préventions réciproques, avait été excité par Catherine, sa femme, laquelle avait pu se croire compétente dans une question de mariage.

L'irritation de Luther allait augmentant. Si on vivait avec quelque attention les grands changements qui surviennent dans le caractère des hommes supérieurs, on ver-

MÉLANCHTttON. 40$

rait que ees changements datent dii Jour où la mort les a marqués pour un terme prochain. Dans Luther en particulier, cette force des premières luttes devenue de la violence^ r injure remplaçant les mâles raisons, la tyrio^nnie et les caprices succédant au commandement ferme et égal, c*étaijBnt« pour qui aurait su voir, des signet d'une fin procluâine. Lès moindres choses lui. faisaient injure ou suscitaient en lui des soupçons qu'il cachait et nourrissait en secret. Il p^r^ait sans cesse de quitter l'école et Tacadëmie, et il en jetait la menace à quiconque iOte jurait pas siur sa parole. MélanchthoU avait donné le conseil qu'où s'abstint de le provoquer, car tout ce qui sortait de lui était plein d'amertume et ne faisait qu'augmenter les discordes. Beaucoup, qui ne-s'accommodaient pas de cette contrainte, soit par esprit d'indépendance, soit par scrupule de religion sur les points où Luther ne souffrait plus de contradictions, pensaient à s'éloigner de Wittemberg. «r S'il n'y avait ki, écrit Cruciger, un homme qui, par sa vertu, sa modérations^ toutes sortes de bons offices, entretient un certain accord entre tou§, et les maintient dans le devoir, la position ne serait plus tenahle. % Cet homme, c'était Mélanchthon.

Au milieu de ses efforts de chaque jour pour fafre tainef tout bruit autour de cet homme qui allait mourir^ il eut un vif chagrin de famille. Il lui fallut se séparer de sa fille Anna, la femme de Sabinus. Cette union n'avait pas été heureuse. Après quatre années de vie en commun dans la maison paternelle, aveclemélange ordinaire des bons et des mauvais jours, Sabinus venait d'être appelé en Prusse par le duc Albert. C'était un homme d'un esprit peu commun, mais ambitieux et vain et de mœurs irrégulières et basses, quoiqu'il ne faille peut-être pas faccuser de tous les malheurs de son mariage avec Anna. Il lui reprochait un caractèra morose, probablement cette habitude silencieuse dont la louait Mélanchthon; il voulait que son père l'en corrigeât.

Mélanchthon répondait : « Elle £esi accommodée de votre caractère, que ne vous accommodez- vous du sien? » C'était avouer qu*il y pvait quelque imperfection du côté de sa fille. Camérarius, à qui Mélanchthon confiait ses plaintes, était loin de donner tous les torts à Sablnùs.

Celui-ci était allé, sans sa femme, rejoindre le duc Albert; il écrivit à Mélanchthon des lettres violentes, où il demandait qu'on la fit partir, malgré des couches imminentes, avec ses filles. Mélanchthon promit de les lui conduire lui-môme, sauf la plus jeune des filles, qu'il suppliait Sabinus de laisser auprès de sa grand*mére, « qui, dit-i), n*a pas voulu ■s'en séparer. « Sur ce dernier point, Sabinus eut le mérite de céder. Les tristes époux se rejoignirent à Beltzig, et Tentrevue fut assez amicale. Mais, à peine Mélanchthon parti, Sabinus renvoya une servante qui avait élevé sa femme dès le berceau, et Tavait soignée dans toutes ses maladies. Je lis une lettre où Mélanchthon, de retour à Wittemberg, s'occupe de la remplacer, et cherche une Saxonne, dans la pensée qu'elle sera plus attachée à sa fille qu'une servante de la marche de Brandebourg.

S'il faut en croire Camérarius, les amis des deux époux, en abondant dans le sens de celui qu'ils favorisaient, a'avaieot pas peu tontribué à envenimer ces querelles domestiques. Après la réunion, les rapports redevinrent plus faciles; et, à moins que Camérarius n'ait mis quelque amour-propre à croire que la paix à laquelle il avait travaillé était rétablie, il paraît que Sabinus, plus satisfait du côté des honneurs et de l'argent, se serait adouci, et que les quatre années qui s'écoulèreiit jusqu'à la mort d'Anna auraient été sans orages. Cependant je vois une lettre d'Anna à sa mère où elle lui parle de dettes de son inari, et la prie de n'en rien dire à son père. Il était donc resté une cause de difficultés domestiques, et non pas la moins grave, les embarras d'argent.

MÉLANCHTHON. WJ

Mort de Lulbdt*. — Mélandithott devient oialgré lui Je chef religieux de la réforme en Allemagne. ^

La mort de Luther, arrivée le 15 février 1646,;fit cesser toutes les disputes intérieures. La gène entre Mélanchthon et lui était si ûotoire/qu'il ne ni$nqua pas de calomniateurs qui accusèrent Mélanchlhon de s'être réjoui de sa mort. J'aime mieux croire les témoignages plus nombreux qui parlent de la douleur qu'il 6n ressentit. Ils avaient vécu pendant vingt-huit ans dans une liaison que les différences de caractère avaient rendue difficile et orageuse, mais qu'avait soutenue, contre les dangers des premiers mouvements et les excitations d'autrui, une estime inaltérable, et; du côté de Mélancbtbon, beaucoup d'humilité véritable etdedévouement à la cause commune. Si leurs dissentiments ont laissé plus de traceg, c'est qu'ils furent la proie des parti^, qui les envenimèrent de leurs propres haines en s'y associant. Hais il y avait eu de bons jours, des jours d'intitnité, et en grand nombre, et il est touchant de lire, dans un discours d'adieu adressé par le vieux George Major aux élèves et aux maîtres de l'académie, un pacage où il remercie Dieu de lui avoir donné de vivre dans la familiarité dô ces deux grands hommes et de les avoir souvent entendus converser sur la doctrine et les grandes affaires. C'est dans ces jours-là que Luther, parlant de ce qui ai riverait après sa mort, et des effets de cet orgueil particulier à la réforme, dont il ne se souvenait pas assez qu'il était père, disait à Mélanchihon ; « Les clameurs des ambitieux, et cet aveugle désir de gloire et de domination dans 1 Église, troubleront etdétruirontptus

de choses en un mois qne toi et moi n'en avons élevé en dix ans à force de sueurs. »

Ces entretiens, où Luther et Mélanchtbon se traitaient comme une génération meilleure qui allait emporter dans la tombe toute la bonne foi et toutes les vertus de la nouvelle cause, n'avaient point d'éclat au dehors. Ceux qui étaient admis à y prendre part les gardaient dans leur cœur, comme George Major, pour s'en Souvenir avec émotion sur la fin de leurs jours et en nourrir leurs dernières pensées. Il est juste que Bossuet ne parle que des dissei^iments, et qu'il offre en holocau&te à son Église, une et universelle depuis dix-sept cents ans, les pleurs de Hélancbthoa ne pouvant ni obéir ni résister à Luther; mais il appartient aux liommes de notre temps, pour hesquels il n'y a plus ni vainqueurs ni vaincus dans deux camps également chrétiens, de compter les jours de concorde où deux grands esprits, connaissant mutuellement leurs faiblesses et te parti qu'on en tirait au dehors, oubliaient leurs différends pour se confondre dans un dévouement commun à une cause qu'ils jugeaient meilleure et qu*ils aimaient mieux qu'eux-mêmes.

Mélanchthon fut le premier, à WiUémberg, qui apprit la mort de Luther. La nouvelle lui en arriva comme il allait monter dans sa chaire. Oppressé par la douleur, il ne put que s'écrier : « Notre père, notre père est mort '. » L'oraison funèbre qu*il prononça quelques jours après est pleine de ses véritables sentiments. Une admiration profonde, point de doute sur le caractère divin de la mission deXuther, dont il explique les rudesses mêmes et les inégalités par les prophéties; beaucoup de soumission ; quelques remarques indulgentes, mais justes, sur sa vivacité et sa dureté; une appréciation sûre et élevée de ses qualités de caractère et d'esprit, de sa force, de son savoir, de ses travaux, des points fondamentaux

1 Utwr vattr, unêw vaiw ù todi.

de sa réforme ; rien sur lui-niôpie^ et pour parler du taleiH littéraire, une proportipo, un goût, une richesse et un naturel de diction, qu'on ne devait attendre ni.de son temps ni d*un auteur écrivant dans une langue morte; telle est cette oraison funèbre où Hélanchthon se plaçait au-dessus de toutes Jes insinuations et de toutes les calomnies, et gardait la vérité de son caractère avec Luther mort, comme il. avait fait avec Luther vivant.

La mort de Luther privait la réforme de sdn chef, l'Église nouvelle de son gouvernement. Hélanchthon aurait pu s'en réjouir, en effet, comme Ve^ accusaient ses ennemis, s'il s'était eru de force à remplacer Luther; mais il aimait mieux être Je premier sujet de ce Périclès, comme ir l'appelait, que d'être son successeur. lueurs rôles avaient été distincts, quoique chacun d'eux eût occupé te premier dans son rang. Luther marchait en tête, retenant ou poussant foutes choses, avec l'autorité qu'on lui supposait d'en haut. Mélanchthon enfermait les dogmes nouveaux dans les limites de la mé» thode. L'un fondait et l'autre enseignait. Mais,^ le premier mort, Tautre était insuffisant pour le remplacer, et ce n'est pas un des moindres mérites de Mélanchthon de l'avoir compris, et de n'avoir pas voulu prendre le commandement qui s'offrait à lui comme au premier après Luther.

H avait voulu longtemps un grand ^cbat, à la manière des conciles de l'ancienne Église, entre hommes de savoir, d'autorité et de bonne foi. Ce débat terminé, il se fût reposé dans sa religion épurée, et, après avoir mis sa conscience en paix, il aurait continué ses travaux littéraires. H n'avait aucune passion ni pour le (Tommandemeni, comme Luther, ni pour la dispute, comme lesscolastiques, et il manquait de la ^andeqr comipe des petitesses de l'ambition. S'il ne s'empara pa^du gouvernement après |4Uther, il n'empêcha personne 4e le prendre, et il ne fit que continuer à défepdreles scrupules d^ sa cott§ciei!|cp çpntre |^ at^^ques puyerles <jui suc-

cédèrent aux sourds mécontentements et aux demi-désaveux de Luther.

Ces attaques étaient inévitables. Le parti sentait le besoin d*un chef. II fallait un homme qui eût rautorité et les lumières de Mélanchthon, et en môme temps la passion et cet orgueil bilieux dont parle Bayje, qui fait les chefs actifs et dévoués. C'est ce besoin d'un chef qui fît accueillir successivement par les impatients du parti toutes sortes de brouillons, dont aucun n'avait la taille, quoique tous eussent la prétention d'un premier rôle. Mélanchthon les gênait, à cause de sa grande renommée, de la Confession el de V Apologie, si évidenjment marquées de son esprit, et parce qu'il avait été le premier et le plus illustre coopérateur de J^uther. De là tant de calomnies qui le poursuivirent jusqu'à la mort, et auxquelles il répondait mollement ou s'abstenait de répondre, n'étant point sujet à cette nécessité d'un chef de parti qui lui commande de ne laisser jamais a ses adversaires Tavantage delà violence ni du dernier mot.

L'histoire en serait monotone, et je ne dois pas la raconter dans tous ses détails. QuoiquMl n'y ait rien déplus beau que le spectacle d'un esprit supérieur qui ne veut que reconnaître et posséder la vérité, sans en rechercher les profits ni en redouter les périls, ce n'est pas là le héros des imaginations populaires, ni le rôle le plus intéressant dans le drame de l'histoire. Nous aimons mieux ceux qui ont éprouvé nos passions, bonnes et mauvaises, et les ont agrandies en mettant à leur service de grandes facultés et de grandes lumières. Nous préférons à celui qui songe toute sa vie à garder sa conscience intacte, comme un gage de salut futur, celui qui la mêle à nos erreurs, et la risque au milieu de nos emportements et de nos incertitudes. Nous voulons des héros faits à notre image, et qui nous donnent quelque avantage sur eux, en retour de l'admiration qu'ils nous inspirent. Nos saints de prédilection sont ceux qui ont eu beaucoup à expier.

MËLANCHTHON. 4M

Charles -Quint déclare la guerre au -corps germanique. — Mélanchtbon se retire' dans le duché d*Anhall, — L'empereur fait rédiger un formulaire sous le titre d'Iniérim. — Cara(5lère de ce livre. — Mplanchlhon en tàil la critique — 11 est menacé dans sa liberté. — Mort de sa fille Anna. — là question des cérémonies. — Doctrine de Mélanchtbon. — La querelle de;/ choses indifférentes. — lUyric — Oslandre. ^- Mélanchthon, appelé à Heidelberg pour y constituer rAcadémie, apprend la mort de sa fem^i». '

La dernière diète qui précéda la guerre dé religion fut celle de Ratisbonne. Hélanchthon avait dû reœvoir des instructions pour s y rendre; mais Télecteur changea d'avi«, sollicité, dit-on, par Luther, qui léguait en mourant ^es détfiances à ce prince. On craignait que les sentiments de Mélanchthon sur la Cène ne donnassent quelque avantage aux catholiques. Au reste, le rôle d*intermédiaire était fini. L'empereur avait résolu, la guerre. Depuis que sa politique Tavait rapproché du pape, et qu'il avait acheté les subsides du saist-siége par Tapprobation donnée siux décrets du concile de Trente, les protestants ne voulaient plus le reconnaître comme chef du corps germanique, tis ne rappelaient que Charles de Gand ou le prétendu empereur. Ceux de leurs princes qui passaient pour lui être le. plus contraires, n'avaient pas voulu se rendre à la diète, craignant, disaientils, les desseins violents, et que la guerre ne les surprit éloignés dé leurs États. Charles-Quint entra en campagne dans l'automne de 1546.

On voulut d'abord l'arrêter par des négociations. L'électeur de Saxe prit l'avis de ses théologiens. L'opinion de Mélanchthon ne pouvait être douteuse; il conseilla la rupture de la ligue protestante, et que les princes s'engageassent à ne troubler aucun évéque dans son gouvernement, et à ne

lui impser aneui»e charge nouvelle. U était trop tard. Déjà Charles-Quint était maître sur le Danube et sur le Rhin. Les villes de la Bavière et de la Souabe, Strasbourg, Francfortsu r-le-Mein, Augsbourg, avaient fait leur soumission. L'archevêque de Cologne, Hermann, Tami de Mélanchthon, abandonnait ses États à un successeur catholique.

Charles Quint fut un moment arrêté par les troubles de Gênes, par le soulèvement de la Bohême et de là Moravie, et parla nouvelle gu*un traité allait être conclu entre François I'' et les luthériens. Mais, François étant mort au milieu de ses projets, Tempereur se remit en campagne, et, dès le mois d'avril 1547, il était maîire sur TElbe comme sur le Danube et sur le Rh^n. L'électeur de Saxe, Jean Frédéric, fut battu et pris devant Muhlberg. Sibylle de Clèves, sa femme, après avoir défendu en. homme Witlemberg, se rendit à Tempereur pour prix d'une commutation de la peine de mort, à laquelle avait été condamné Télecteur, en une prison perpétuelle. Charles-Quint donna lés Etats du prince déchu à Maurice, d'une autre bratiche de la famille de Saxe, qui c'était fait son allié pour dépouiller Frédéric. Quant au landgrave de Hesse, voyant la Saxe conquise, il se rendit sans combattre. L'empereui^ le condamna, comme Tëlecteur, à une détention perpétuelle. Après quelques mois à peine, il ne restait plus rien de la ligue protestante.

Pendant celte guerre, Mélanchthon s'était retiré à Zerbst, petite ville du duché d'Ânhalt. Il ressentait dans son cœur tous les maux qui désolaient rAllemagne. Wittemberg était occupé par une garnison impériale. La guerre avait dispersé cette douce confrérie, comme il appelait TAcadémie: la plupart des professeurs s'étaient exilés : ce qui restait de cet enseignement naguère si florissatit, avait été transporté à léna. Mélanchthon n'y suivit p^is les professeurs : il revint à Wittemberg, pleurer en secret son prince légitime et prier Dieu pour sa délivrance.

MÉLANGHTilON. 415

Cette victoire^ à laquelle le pape avait contribué par ses deniers, le brouilla de nouveau avec Tempereur. Celui-ci, quoiqu'il eût en réalité vaincu pour l'empire, avait néanmoins fait la guerre pour la religion; après avoir tiré de sa victoire tout le profil qu'il en avait espéré en argent et en soumission, il voulait, ou bonorer la vraie cause, ou^ cacher le prétexte dp la guerre, en continuant l'œuvre de la paciPication religieuse. C'est dans ce but qu'il pressait le pape de continuer lé conciîe de Trente; mais le saint-père temporisait, la pacification ne pouvant avoir lieu sans deux cboses qui lui répugnaient également : une controverse avec les protestants, et l'arbitrage impérial. En conséquence, il avait fait décider par ses légats, sur un faux bruit de peste habilement exploité, que le concile serait transféré à Bologne. C'était iin moyen, ou de favoir sous la main, si tous les membres consentaient à la translation, ou de le dissoudre, s'il y avait dissentiment. Le premier vœu du pape était qu'il n'y eût pas de concile, dût-il même y ^^tre le maître; le second était qu'il se tînt le plus loin possible de TÂlIemagne et de Tempereur. Il le transférait à Bologne, faute d'oser le dissoudre.

Mais la politique de Charles était que le concile restât assemblé, afin de ne pas s'affaiblir aux yeux des protestants qu'il avait fait consentir, le fer sous la gorge^ à le reconnaître, et qu'il continuât de siéger à Trente, pour qu'il fût plus proche de ses armes. Aussi avait-il ordonné aux prélats im-. périaux de ne pas suivre les légats à Bologne, ce qui mit un schisme dans un concile institué pour établir l'unité. Après de vives récriminations de part et d'autre, le pape ne cédant point, Charles-Quint s'empara de la puissance spirituelle, et flt rédiger un formulaire de pacification. Ce formulaire devait régler l'état des Églises d'Allemagne jusqu'à la reprise du concile, qu'il ajournait à la mort du pape, jugée imminente à cause de son grand âge. En attendant, ses prélats

particuliers avaient ordre de rester à Trente, pour qu'il n'y eût pas dissolution, et que les protestants ne se crussent pas dégagés du serment envers un concile qui aurait cessé d'exister.

Le formulaire de Tempereur était Tœuvre commune de Jules Pflug, que la guerre avait rétabli sur son siège épiscopal ; de Holding, suffragant de Tarchevêque de Mayence, et de ce même Agricola, dont on se rappelle les débats avec Hélaqçhtbon. Les deux premiers, catholiques, appartenaient à ce parti de modérés qui était si f rès de s'entendre avec les protestants de Técôle de Mélahcbthon. Leur livre étant destiné à régler les choses jusqu'à la décision suprême du concile, reçut le titre d'Intérim, que chacun prit au nnot, les uns sincèrement, les autres, en plus grand nombre^ pour en faire la matière de plaisanteries. C'était un résumé de tous las articles soulevés par la réforme, et qui avaient été plutôt proposés qu'acceptés, il ne satisfit personne, ni les protestants qui n'y voyaient plus que des ombres de leurs dogmes, ni les catholiques, quoiqu'on leur y eût laissé de quoi reprendre le tout.

Autour du vieux pape, les catholiques honnêtes s'indignèrent, disant que Tenvoi d'un tel écrit insultait le saintsiège, et comparant Chartes-Quint à Henri VITl. Mais le saint-çère ne s'en alarma point. Il prévit que ce moyen terme ne ferait, comme il arrive, qu'éloigner davantage ceux qu'il voulait rapprocher, et il se garda bien de désavouer avec éclat V Intérim, pour n'y pas réconcilier les protestants. Il répondit vaguement à lu prière qui lui avait été faite de l'examiner, et l'examina avec upe lenteur calculée, pour lai laisser le temps de fa4re son effet.

L'empereur demeura quelque temps en Allemagne pour faire recevoir son livre. Il ne rencontra dans presque toutes les villes qu'une obéissance imparfaite et menaçante. L'ancien électeur de Saxe, Jean-Frédéric, quoique prisonnier, et

queiqueGranvelte, au rapport de Sleidanus', lui eût proirtis la liberté poiir prix de son adhe'sion à Vlntérim, déclara que - Die» ni sa conscience ne lui permettaient d'y souscrire. Il y eut une petite ville qui supplia l'empereur de se contenter que les biens et (es vies de ses citoyens fussent à lui, mais de leur laisser leur conscience, ajoutant qu*il n'était pas de sa justice de leur faire accepter par forcQ une confession de foi qu'il ne suivait pas lui-même*. En effet, les doctrines imposées à rAllemagne par Charles-Quint auraient été condamnées au- feu dans ses États d'Espagne. '" ,

Bien que Charles eût défendu,, sou^ les peines les plds sévères, d'écrire, d'anseignér et de prêcher contre Y Intérim, a pein« eut-il quitté TAIIemagne, que le livre impérial fut assailli d'une multitude de réponses, tant protestantes que catholiques. VaineHient Âgrieola^ à qui Mélanchthon avait paru au, commencement un réformateur trop tiède, se mit à prêcher que Y Intérim ramenait l'âge d'or. On ne lé crut pas, et on continua les attaques. Hélancblhon lui-même, quoiqu'il en eût approuvé certains articles, en fit des critiques qui faillirent lui coûter la liberté. L'empereur, du moins, le fit menacer; il y eut un projet d'édît par le- ' quel en devait appréhender Mélanchtbon, liii faire son procès et le mettre à mort. Le roi des Romains, Ferdinand, fit engager Maurice à l'éloigner, l'avertissant qu'il pourrait bien arriver que l'empereur lui écrivît, de le livrer. Maurice répondit qu'il avait promis à Mélanchtbon protection et sûreté, qu'il avait besoin de lui pour conserver l*Église et la discipline dans ses États; toutefois il le tint quelque temps caché dans un monastère sûr la Mulde.

Rentré à Wittemberg, Mélanchthon apprit la mort de sa fiUe Anna, femme de Sabinus. L'habitude de gémir, de prévoir les malheurs, d'en souffrir d'avance, l'ancienneté de

* De stcUu religionia et reipitbHc», etc., livre XXI. » Fra Paolo, livre Hl.

ses blessures^ avaient affaibli sa sensibilité. Il est touchant néanmoins de le voir eonsoler Sabinns et lui offrir une amitié sans arrière-pensée. « Vos enfants^ lui écrit-il, seront les miens. L'amour que f ai eu pour ma fiile, je le reporterai SOT ses enfants. Envoyez-moi, a]oute-t-il, ou toutes vos filles, ou quelques-unes. Elles seront élevées, avec Taide de Dieu, doucement et Gdèlement comme leur sœur, à la connaissance de Uieu et aux devoirs de leur sexe. Dois-jé les venir chercher moi-même, ou y envoyer un ami fidèle? Je désire surtout que vous permettiez à Marthe de venir près de. sa sœur. Les périls de la guerre ne m'effrayent pas tellement que je ne souhaite de vivre au milieu do tous les miens *. »

Les dernières victoires de CharlesjQuint, en opprimant 'tout le parti réformé, avaient empêché c^ parti de s'apercevoir qu'il lui manquait un chef spirituel, depuis la mort de Luther. l/éloignemen,t de ce prince, en réveillant avec la liberté les dissentiments qui en sont Teffet, fit sentir le besoin d'un chef; car les partis ont cet instinct contradictoire qu'en même temps (]u ils demandent rextrêrae liberté pour chacun, ils veulent un chef pour commander à tous. Il n y avait qu'un homme assez considérable pour remplir ce rôle; c'était Mélanchthon. Mais il n y était appelé ni par ceux qui pensaient que la réforme était allée assez loin, ni à plus forte raison par ceux qui la voulaient radicale. Disons même qu à cette époque il n'y avait plus aucun rôle qui lui convînt, et que son temps était fini comme réformateur. Mais ses écrits, soii autorité, son école, subsistaient ; il continuait à enseigner, et il n'était guère plus possible de marcher sans lui qu'avec lui. Encore qu'il ne disputât la place à personne, et qu'attaqué de tous côtés il ne voulût ni se défendre ni se laisser défendre, il faisait obstacle malgré lui par sa modération même, par ce désir de dissimuler les divisions de

* I««rM, col. 184.

MÉLANCUTHON. 417

la nouvelle Église en ne donnant point Téclât d^nn sehisme à ses griefs personnels. C'est sur lui, que les hommes ardents du parti allaient se vertger des humiliations de Vlntirim.

Parmi les obligations prescrites par ce livre, Tempereiir avait insisté sur le rétahtissemenl des cérémonies. Mélanchiihon, qui ne les avait jamais rejetées, s'était soumis à cetarticle et avait engagépubliquement quelques églises à s'y soumettre. Il voulait qu'on laissât subsister les fêtes, l'ordre des fecons, la confession et l'absolution avant de recevoir le sacrement, l'ordination publique pour Je ministère évangélique, les prières pour les noces et les discours pour Jes enterrements, les chants, enfin le surplis, si détesté par le parti extrême! Il conseillait de ne coi.ibattre que sur les choses importantes, d"où Tévidence pût résulter pour tous les hommrs de sens, môme parmi ses adversaires; mais qu'on ne ris(|uât pas, pour des points indifférents, de rappeler la guerre et de faire déserter les églises. «Point d'audace avant le combat, éerivait-il à ceux de Strasbourg, qui Taccusaient de rendre du cœur aux catholiques par sa faiblesse ; point de ce courage pour les choses inutiles, ordinairement suivi d'hésitation on de rétractation dans le combat. De la facilité sur ces èhoses ; mais du courage, et tout le courage possible, en cas d'appel devant le magistrat pour abjurer la doctrine ou en reconnaître nne autre. Sur ce point, il faut savoir préférer sa foi à sa vie et à la paix, moins nécessaire que la connaissance de la vérité. N'imitez pas ce martyr de Bâie, ajoutait-il, qui se fil brûler pour avoir mangé de la viande lé vendredi, ni saint Laurent, qui subit le tnême supplice pour ne pas payer l'impôt à Tempereur Dèce. Le vrai culte de Dieu, c'est la foi, la prière, l'amour, l'espérance, la patience, la chasteté, la justice envers le prochain, et les autres vertus* Sans to.ut cela, fa liberté dans le vêtement et dans Tusage de le viande, et d'autres libertés du même genre, ne sont qu'une nouvelle police plus agréa-

bic aux hommes, parce qu'elle les oblige à moins *. »

C'est là cette fameuse querelle des choses indirTéreDles (a^ia^opA) qui remua toute rAllemagne et hâta la mort de Mélançhthon. Le premier qui la souleva fut Illyric, théologien médiocre, qui n'a laissé ni un livre estimé^ ni même une erreur éclatante, mais doué d'assez d'audace et de talent pour défendre une cause qui pouvait se pajsser de haute théologie. Venu à Wittembergen i54i , il y avait été accueilli par Vélanchthon avec cette bonté célèbre dont presque tous les érudits d'Allemagne et tous les hommes de quelque espérance avaient reçu des marques. Il s*y était appliqué à Tétude de l'hébreu, avait reçu le titre de maître es arts, et s'était marié. Vers letemp? deYInténm, si propice, aux entreprises nouvelles, soit audace, soit instigation du dehors, ce que son caractère enveloppé ne permit pas de découvrir, il s'était mis à écrire, sous de faux noms^ des libelles où il attaquait tous les esprits et toutes les opinions pacifiques. Il avait une manière particulière de capter la confiance : affectant un grand zèle, prodiguaujl les gémissements, il parlait d^un commerce familier avec Dieu, qui se communiquait à lui dans ses extases*. Retiré à Magdebourg, la seule ville qui se fftt ouvertement révoltée contre Ylntérim, il y répandit des écrits et des cariCatures^ contre l'électeur, Mélançhthon, le prince d'Anhalt, Major, et d'autres chefs do pays modéré, qu'il appelait intérîmistes et adiaphoristes. 11 criait que l'on corrompait la doctrine en rétablissant les cérémonies abolies, qu'il fafUait plutôt déserter les églises et menacer les princes de séditions, que de rien rabattre des principes.

C'était la thèse populaire. Au^si Illyric eut-rl bientôt groupé autour de lui tous ceux qui avaient sur le cœur la

* Lettres, liv. !, col. 82.

* Discoure prononcés à V Académie d$ Wittemberg, t. VI . Discours de George Major.

MËLANGilTHON. 419

défaite de TÂlIemagne, et qui voulaient la vengef de ces images où on la représentait enchaînée aux pieds de FEspapagne et de Tltalie. Il était poussé à la fois par les passions qu'il avait, excitées, par le bruit qu'il avait fait et par une jalousie ardente contre Mélançhthon. Dans ce premier rôle, qu'il avait conquis avec toutes sorteis d'allié$, il était inquiet comme un usurpateur qui se sent inférieur à celui qu'il, a dépossédé. Outre l'ingratitude pour les services qu'il avait reçus, il faisait à ilélânchthon une guerre déloyale. Il lui prêtait des mots qui pouvaient mettre sa vie en péril, comme celui-ci : t Qu'il fallait ne passe séparer deTÉglise, dussent tous les anciens abus être rétablis. » Il se vantait d'avoir surpris dans ses entretiens des aveux de retour au catholicisme. Il parlait de rêves que Melanchthon lui aurait racontés, et il s'aveug^lait sur son manque de foi en Tétatant. Il n'est pas étonnant qu'un parti qui avait pour chef un tel homme se recrutât d^ tous c^ux que gênait le présent, dans ce qu'il avait de bon comme de mauvais.

A la faction d'illyrib vint s'en ajouter une autre, dont Osiandre était le chef; mais Tambition d'Osiandre était plus vaste. lUyric ne voulait que les conséquences extrêmes du luthéranisme -, Osiandre aspirait à être chef de doctrine et à innover dans le dogme. Il avai^ commencé par donner des leçons d'hébreu dans le couvent des Augustins, à Nuremberg. Remarqué dès ce temps-là pour la vivacité de son esprit et rétendue de son savoir, mais redouté pour sa rudesse et son orgueil, il fit admirer Téloquence de ses attaques contre les superstitions des moines. Depuis lors, il avait toujours fait partie, à titre de théologien de Nuremberg, de toutes les députations que cette ville avait envoyées aux diètes.

Il avait une grande connaissance des langues, et du savoir sur toutes choses; mais il gâtait ces dons excellents par beaucoup d*opiniâtreté, par un orgueil souffrant et envieux, par des opinions extraordinaires qu'il couvait longtemps

4â0 ÉTUDES SUR Là RENAISSANCE.

en lui, et qu'il ne laissait pénétrer de personne. L'occasion venue^ il les divulguait au hasard, sans retenue ni mesure, et son audace étonnait d'autant plus qu'elle avait été plus longtemps contrainte. Mélanchthon faccusaît avec raison d'avoir assisté à toutes les délibérations d'Augsbourg, sans adhérer ni contredire, sans aider en rien ceux qui tenaient la plume, s' enveloppant d'un /ilence orgueilleux et défiant, et paraissant borner son ambition à ce qu'on s'iîiquiétat de sa réserve. Il avait été vingt ans sans s'ouvrir. Enfin il éclata^ et lais$a voir la prétention de réformer Luther luimême.

A Nuremberg, le régime de Ylntérim le gênait, et d'ailleurs le parti modéré l'emportait. 11 quitta cette ville et vint dans le Brandebourg, auprès d'illyric et des autres, apportant une nouvelle interprétation de la justification, qu'il attribuait, non plus aux. mérites du Christ., mais à la justice de Dieu. Ce fut la grande nouveauté qu'il introduisit dans la réforme; mats cette nouveauté ne touchait que les théologiens, et il fallait faire la part ée la multitude. Mélanchthon et rÊglise saxonne lui en fournirent la matière. U les attaqua par des écrits et des prêches dont la violence émut tout le Brandebourg, d'ailleurs plus porté aux excès d'opinion, la réforme y étant plus récente et sans discipline, c II souffle sur moi de la Baltique des vents furieux, écrit Mélanchthon à Camérarius. J'entends parler de menaces. Cle harangueur du peuple dit qu'il me coupera une veine d'où le sang jaillira sur toute rAllemagne*. » Ceux delà Confession d'Augsbourg exigeaient de tout aspirant au titre de professeur de théologie le serment, qu'il confessait la doctrine présentée à Charles-Quint à la diète d'Aiigsbourg; qu'avec l'aide de Dieu il y persévérerait, et qu'en cas de controverses nouvelles sur des points où des jugements clairs n'auraient pas encore été

* Corp. réf., t. III.

portés, il en délibérerait avec les vieillards dé l'Église de Wittemberg et des villes alliées. Osiandre rejetait ce serment comme une tyrannie. H parlait 3e bien d'autres dissentiments encore, et sur un ton nienaçant, attaquant doublement la nouvelle Église parce qu*il disait et pat ce qu'il affectait de taire.

Pourquoi un homme si éminent, de tant de savoir et d'éloquence, qui, à la diète de Marpurg (1529). avait étnerveillé et charmé Luther et tous les autres théologiens, à qui ne manquait ni la fermeté ni la patience, qualités qui sont parmi les premières d'un chef de parti, n'eut-il que Téclat d'un brouillon? D'abord, ses premières années s'étaient passées sous Luther. (Jr il. n'y avait guère de chance à disputer à Luther le premier rang, et, en fait d'audace extravagante,' Carlostadt etZwingle n'avaient rien à laisser tenter. Luther tnôrt, il fallait suivre avec fa gloire toujours modeste d'un disciple, ou se distinguer par des folies. C'est la seule alternative dès^ hommes de talent quand les révolutions sont consommées : ceux qui ne se contentent pas de Ta gloire de les assurer, ue trouvant plus rien de solide à faire triompher, et ne pouvant pas obéir, renchérissent sur le schisme et innovent en séditions^.

Tel fût le sort d'Osiandre. Du resté, sa justification sans le Christ et sans les œuvres ne lui survécut que peu d'années. Elle causa quelques troubles à Nuremberg en i555; mais ces troubles étaient peu profonds, et ce fut assez de la douceur de Mélanchthon pour les apaiser.

Dans rintervalle, la guerre avait éclaté entre Charles- Quint et Maurice ,*Tqquel eut cette gloire singulière, qu'après avoir aidé l'empereur à vaincre rAllemagne protestante, il aida l'Allemagne protestante à vaincre l'empereur. On sait que Charles-Quint, poursuivi jusque dans Inspruck, s'échappa, non sans peine, par def passages inconnus des montagnes du Tyrol. La convention de Passaw rendit la liberté

à Jean-Frédënc et au landgrave de Hesse, et mit les protestants sur le même pied que les cathaUques.

L*Allemagne étant de nouveau maîtresse, et le parti protestant ayant vaincu par ses exagérés, Ulyric et les sieps revinrept à la charge contre Mélancbthon. Ils délibérèrent dans leurs conventicules de proscrire quelques-uns de sesjivres. Enfin, à la diète de Yfovms, qui se tint en 1557, ils demandèrent qu'avant d'engager le débat avec les catholiques, il en fût ouvert un' entre eux et les égUses de la Confession d'A,ugsbourg, représentées par JHélanchthon. lies deuxpartis échangèrent en effet quelques discours sur les questions qu'on débattait depuis trente ans. « Ce premier engagement, dit Hélanchtbon, fut brillant et agréable*, i II caressait encore ce rêve d'un grapd débat solennel et définitif, et il recommençait à croire à l'efficacité de la discussion. C'était Terreur d'un homme qui y était sincère et qui y réussissait.

Pendant une suspensiop de cette diète, Mélancbthon fut appelé à Heidelberg pour y copstitqer rAcadémie« C'est là queCamérarius vint lui apprendre la mort de sa femme. Leurs amis communs l'avaient chargé de çe^soin.Qn avait espéré que le coup serait moins rude, si Hélanchthon tenait cette nouvelle d'une. bout he si ehére. L'arrivée de Camérarius lui causa une joie si vive, que celui-ci n'osa pas d'abord la troubler, et qu'il le laissa s'engager en toute sécurité dans un de ces entretiens qu'il réservait pour ses amis, et qui ne roulaient pas sur les. matières théologiques. Le lendemain, Gamérarius, craignant qu'il n'apprît d'un autre son malheur, et qu'il lui en voulût de cq silence, se décida à lui en parler. A cette nouvelle, Hélanchthon ne. s'échappa point en démonstrations violentes : il dit adieu a sa femme, l'appelant par son nom, et ajoutant qu'il ne serait pas longtemps à la suivre. Puis, s'enfermant.avec son ami, il lui tint

« Leltrei, liv. I, 85, 86.

MÉLANGHTUOn 423

sur l'état des affaires et sur Tavenir de rAllemagne des discours pleins de tristesse, et mêlés de prédictions que l'événement ne démentit pas.

Dernières anùées de Mélancbthon* — Désordres causés par les partisans â*Hl7rie. — État (le trouble de la villi} de Wittemberg. — Kel^chement dé la disôpline académique. — Mœurs des étudiants. — Impatience d'arriver aux professions lucratives. — Esprit des parents. — Découragement croissant da JfélanchUien.

Mélanehfhon fte devait pas être séparé bngtemps de sa femme. Croyant sa fin -prochaine, il commençait à s'affecter moins des malheurs publics et des siens » il sentait que les douleurs longues et immodérées ne conviennent plus à Thomme que la mort va bientôt délivrer. Ses dernières années se passèrent dans<;e calme sans indifférence, où il était arrivé après tant de peines d'esprit, soit par la raison, soit par l'épuisement. D'ailleurs, tous ses amis de son âge élai^t morts : il avait vu disparaître Successivement Luther, Cruciger, Jonas, Menius, Pûméranus, l'électeur Jean-Frédéric, qui ne jotiit pas longtemps de la liberté, Bucer, qui était allé finir en Angleterre une vie laborieuse et conduite avec habileté. Ces hommes éiiiinents formaient la première génératioir de la réforme; ils eh avaient eu toutes les illusions et toute la bonne foi. Ceux qui venaient ensuite y mêlaient beaucoup d'intérêts divers et confus , outre cet orgueil propre aux héritiers immédiats d'une révolution, lesquels se piquent d'interpréter ce qu'ils n'ont pas fait, et se tournent quelquefois contre la gloire de leurs pères pour relever la leur.

Les adversaires eux-mêmes étaient changés. Dans ces pre-

jBxiéres luttes du vieux catbdtieisipe et de la réforme, on avait disputé des deux côtés, sinon avec la même bonne foi, du moins avec plus de bonne foi que de politique. On cherchait à mettre hors du débat quelques vérités évidentes pour les intelligences les plus simples. Ce fut toujours le but hautement déôlaré de Mélanchthon, et les scolastiques, peut-être moins sinoères-d'abord, parce qu'ils étaient moins savants et moins habiles, n'avaient pas paru s'en proposer un autre. Mais depuis que la guerre, précédée ou suivie des intrigues, avait exalté, comme il arrive, la lâcheté et l'audace, la politique avait chassé la bonne foi. Les catholiques s'étaient habitués à compter sur l'empereur, et se mettaient moins en peine d'éclaircir des difficultés qui devaient être tranchées par son épée. Le rôle de Mélanchtbon était fini. Il n'y avait presque plus de disciples pour apprécier ce langage honnête, sans équivoque, sincère là même où la pensée était encore ioC'ertainQ; il n'y avait plus d'adversaires pour rendre les armes, au moins sur quelques points, à cette polémique si loyale qui arracha aux consctences plus d'une concession retirée ensuite par les intérêts.

Les amis d'iilyric lui avaient rendu le séjour de Wittemberg assez difficile pour qu'une fois encofre il parlât d'en sortir, et de.chercher pour sa mort un exil plus hospitalier. Camérarius parle des désordres de ce parti avec une tristesse que son obscurité, habituellement impénétrable, n'a pu nous dérober entièrement. La Teligion p'était guère qu« le prétexte dont se couvraient les jalousies et les haines privées, et les noms d'adiaphoriste^y de majoristes*^^, désignaient ceux qu'on n'osait appeler du nom trop éhonté d'ennemis. C'est un trait commun à toutes les révolutions, que ces haines personnelles qui, au moyen de noms gêné-

* G'est-à-dirc de partisans de la tolénince sur des choses indifférentes. de disciples de Major, qui était lui-n)êmç de Técole de Mélapebthoo.

MÊLANCIITHON. 4Î5

rauT, parvienoent à se donner pour complices toute une ville et quelquefois toute une nation.

Wittemberg souffrait de tous les maiix que peuvent causer la plume et la parole, <{uand elles ont pour prétexte linlérêt publi(v ^t pour motif Tintérèt particulier. La rage de la dispute avait gagné tout le monde : les disciples interpellaient les maîtres; les écoliers offraient le débat public aux professeurs. Quelques-uns Facceptèreut, contre le gré de W-lancbtbon; il sentait qu'à ^ commettre ainsi on abaissait la dignité de renseignement: Pour les écrits, deu^x choses les multipliaient à rinfijii : Tamour du bruit qui fait tant d écrivains; unsujetoù la inoindre équivoque donnait aisé* ment matière à des volumes. Camérarius n'y voyait qu'un remède, U censure, ei il la demande honnêtement. On en avait, dès ce temps-là, tout au moins un commencement. Un décret de facadémie interdisait toute publication non revêtue de Tapprobation des quatre doyens des fat^ultés et du recteur. Mélanchthon lui-même paraît avoir été chargé, auprès de lacadémie, des fonctions de rapporteur dans les affaires de ce gepro. La censure n'était donc pas à trouver. Si elle ne réprimait rien, c'est peut-être que rinulilité de la censure n'est guère moins ancienne que son existence.

H n'est pas étonnant que cette confusion eût relâché la discipline académique. La plupart des jeunes gens avaient une religion fort tiède; ils aimaient mieux disputer qu'assister avec rjecueillement aux lectures, à la prière, aux rites du nouvel Evangile. La doetrine de la justilication dans les œuvres avait produit ses fruits, u Pourquoi nous mettre un frein, disaient les étudiants, puisque vous nous enseignez que le soin que nous prenons de gouverner nos actes extérieurs n*est pas la justice par laquelle nous sommes sauvés'? » En d'autres termes : a A quoi bon nous gêner, puis-

* PUeour» prononcés à V Académie de Wittemberg ^\. iV.

%n l^TUDES SUR LA RENAISSANCE.

que eette gène ne doit pas nous être comptée? » On les combattait par des subtilités. Méhnchthon lui-même, le plus souvent d'une clarté si admirable, ne répondait rien de concluant, il n'osait faire un pas de plus vers les œuvres» de peur d'affaiblir la doctrine^ de la justification par la foi, et la morale s'obscurcirait dans des subtilités impuissantes contre les passions.

Au reste, la tiédeur dans tes exercices de piété était le moindre de ces relâobements. On re|>rûebait aux élèves surtout la jB[loutonnerie, reprocha très-ancien en Allemagne. Seulement la table était alors plus turbulente qu'aujx)ttrd*hui. Las orgies se prolongeaient jusqu^à minuit, énormité pour le temps ; après quoi les jeunes gens se répandaient sur la place ei parcouraient lesruesdeWittemberg^x^riantet chantant à tuetèt^, éveillant tout le monde, et faisant croire aux mngiiiirats que Tentaiemi était dans la ville^.Un décret de l'académie leur ordonne d*être rentrés che^ eux à 4iuit heures. Si quelqu'un est appelé au dehors par des affaires, qu'il les fasse en silence, et s'éclaire dans les rues avec une lanterne, pour qu'on le reconnaisse. Quiconque sera surpris armé et sans lanterne, sera mis en pri^n. Un autre décret les menace d'une prison partiçuHèrej plus dure que la prison scolactique. Le premier décret n'avait pas réussi. On continuait à sortir armé, et on battait le guet.

Plnsieurs étudiants javaient pour domestiques ces Scapins et ces Mascarilles dont la comédie a fait un type, mais qui ont été d'abord des personnages réels, héritiers des Daves de Rome. Il ne parait pas d'ailleurs que la comédie les ait calomniés. Us étaient larrons jusqu'à rompre les coffres et crocheter les portes^ de complicité avec leur$ maîtres, qui prenaient leur part de ces rapines; ils soufflaient les discordes, excitaient les rixes, poussaient les moins braves.à se battre et fournissaient les armes; ils entraînaient dans les orgies les ieunes gens sobres, et troublaient de leurs chants,

MÉLANCHTHaK. 427

de leur ivresse, de leurs espiègleries, les noces et toutes les réuDions publiques^.

Dans les faubourgs, des maraudeurs prenaient d'assaut les jardins et lôs vignes, et ils avaiept des chambres où ils se cachaient potfr manger leurs vols. Un décret leur dëfeiid de coucber hprs deia ville. On leur fait un tableau des Messures qui les attendent, de la mort qu'ils risquent peut-être, outre le» châtiments que leur réservé Tacadémie. Un autre décret parle de femmes perdues qui attiraient Ibs jeunes gens dans les bois proches de la ville ou dans les bouges des faiibourgs^ et qui pénétraientdahs Tintérieur de la ville sous des habits d'homme.

Enfin ils sa faisaient accuser de modes outrées dans leur costume, et particulièrement dans la forme de leurs chapeaux. Les uns portaient des turbans à la manière turque, ce qu^on leur reproche comme une imitation, qui présage des mœurs et un empire barbares. Les autres se couvraient de chapeaux à larges bords, dofiton leur disait vainement, du haut (des chaires académiques, qu'ils gênent la vue, qu'ils sont enlevés par les coups de vent, que leur poids alourdit là tête et opprime l'esprit. Geux-K;i imitaient la coiffure militaire des cavaliers, ceux-là le bonnet de voyage» bigarrure qui étonnait beaucoup Tes étrangers et leur donnait une mauvaise opinion de la force du gouvernement académique.

Mais un mal plus grave, et contre lequel Mélanchthon lutta avec plus de zèle que de succès, c'était IHmpatience des jeunes gens d'arriver de plein saut aux professions lucratives sans passer par les études scolastiques. L'académie de Wittemberg suivait, à quelques changements près, la même conduite que notre université, quoique dès ce temps-là il se trouvât, comme aujourd'hui, nombre d'inventeurs et de par-

' Ekicourê prononcéi à l'Àèadémiê àt Wittemberg^ t. Vil.

tisans des méthodes cxpéditives. On n'arrivait aux sciences sp<kïiales et d'application, à la théologie, au droit, à la médecine, qu'après avoir éié arrêté longtemps sur ce qu'on appelait la grammaire et la dialectique, c'est-à-dire, les études de langue et la philosophie. A l'issue de ces premières études, on recevait le grade de bachelier. De là il fallait passer par la physique, \e$ mathématiques, 4es éthiques, et recevoir le grade qui y éiait attaché, avaat d'entrer dans renseignement d'applicatioa. Or, ces lenteurs, si sagemept caletilées sur les progrès des facultés de l'enfant, de l'adolescent- et du jeune homme, avaient, comme aujourd'hui, de nombreux contradicteura. On attaquait l'usage de décerner des grades comme une routine et un empêchement. Lesr parents avaient hâte d'échapper aux dépenses de l'éducation littéraire, et poussaient leurs enfant$ aux professipnsi lucratives, quoique la rétribution académique fût modique; les. plus riches ne payant que quatre florins d'or et demi par année, les pauvres deux florins, et quelquefois rien. Pour les écoliers, outre le peu d'appjicatiqn de cet âge, qu'aucune méthode ne corrigera, ils étaient impatients d'aller où les attiraient rinfluence, le bruit, la vie, c'est-à-dire, à la médecine, au droit, surtout à la théologie, par laquelle oo arrivait à la faveur des princes. « Il nous naît, dit Gruciger, des théologiens comme des champignons *. » On apportait à ces études un chapeau à larges bords et un souverain mépris pour les lettres. Gruciger juge le niai si grand, qu'il demande rinterventiott des magistrats et des princes pour empêcher ces professions sans instruction première, et cette nuée de théologiens, de jurisconsultes et de médecins improvisés.

De toutes ces difficultés, quelques^nes i)esont pas particulières au temps où vivait ttélanchthon ; lés plus graves, nées de l'esprit d'émancipation qui fait le fond de la re-

* ùucùurn prononcée à V Académie i$ Wiittfnberg, t. I.

forme, étalent depuis longtemps au-dessus de ses forces et de ses espérances. Qu'on y ajoute les einBarras que donnaient aux chefs de racàdéinie Tinsuffîsance ou le défaut de zèle de certains professeurs, la témérité de quelques-uns, lesquels déchiraient dans les querelles la robe académique, les inégalités des princes envers les lettres, tour à tour protégées avec faste ou abandonnées comme une dépense de luxe dans les temps de guerre ; l'anarchie des familles que partageaient tant de contradictions et de schismes dans la même doctrine; les embarras matériels et de police ; les disettes, alors si fréquentes ; la peur des Turcs, et celle plus récente des Russes, qu*enfànta4t sourdement le Nord; enfin Tidée, familière alorsàtous les esprits éminents, d'unéprochaine dissolution du monde; et Ton comprendra qu'un homme qui avait donné toute sa jeunesse et tout son âge mûr à la réforme, entrant dans la vieillesse avec des forces épuisées, et plus de considération que de pouvoir, vît venir avec quelque douceur la mort qui devait l'enlever à l'envie, au doute et h rimpuiissancé. Parmi les biens immédiats des révolutions, lesquels sont en petit nombre, le plus grand peut-être, c'est qu'après avoir payé sa dette, on désire de mourir avant le découragement extrême et l'incrédulité.

i3U ÉTUDES SDR LA BEN*ISSAMGE.

Hort de Mélaachthon.

L*année 1 560 trouva Mélanchthon occupé de sa fin , et déjà touché de cette tristesse douce que donne à rhomtne le mieux préparé l'approche solennelle de la mort. Depuis quelques mois, il priait Dieu tous les fours^ à son lever, de lui adoucir ce passage. M^lancbthon avait alors soixante trois ans. C^était une année ciimatérique, où, dans ce temps-lè, chacun se recueillait, s'attendant également à recommencer sa vie ou à la voir finir. Mélanchthon en parlait souvent avec une piété mêlée de superstition, disant que, seloq la prédiction d'un célèbre mathématicien et médecin, Jeau Virgund, les astres lui comptaient les années jusqu'à soi:^ntetrois, mais que, passé ce nombre,, ils ne parlaient plus. Il laissait voir par d'autres paroles qu'ilne se croyait pas loin de sa mort. Quand on lui parlait d*iûtrigu6s ourdies contre fui par ses ennemis : « Je ne les embarrasserai pas longtemps, .disait-il, démon opposition*. »

H traversa pourtant sans maladie l'année climatérique; mais c'était une opinion générale que les dangers en étaient souvent différés à la suivante. On Tavait remarqué de Luther, mort trois mois après Tépoque fatale, et les amis de Mélanchthon n'étaient point rassurée par son air de santé. Lui-même n'en continua pas nipins-de prédire sa fin, et de s'y accoutumer. Son corps s'amaigrissait, et, quoiqu'il conservât la même capacité de travail, ses amis renmrquaient qu'il perdait de sa facilité. Ce fut à sdéi retour de Leipsick,

* Oratùmesj epitaphia et aeripta qu» édita ivht de morte Philippi MtlanchthoniSf Witiemb6rg, 1561 . -

MÉLANOHTfiON. 4g4

Où l'électeur de Saxe Favait envoyé présider des exaraens, que Mélancbthon sentit les premières atteintes do mal qui devait l'enlever. Il éprouva de vives douleurs dans la nuit du 7 avril. Peucer, son gendre et json médecin, effrayé des symptômes, fitécrire à Çamérarius, aveclequel Mélancbthon était lié depuis quarante ans d'une étroite amitié, qa'il se hâtât de venir à tout événement.

Le matin, dés l« point du jour, Mélancbthon voulut reprendre ses travaux ordinaires, pensant trouver encore ses forces; mais, Jéjà frappé de cette faiblesse qui ^st le commencement de la mort, il écrivit d'une main tremblante à un de ses amis qu'apparemment Dieu voulaH l'enlever au synode que les partisans -dlllyrJQ aJlàient provoquer. Puis sHmerrompant pout* parler avec son gendre de sa maladie : « Si Dieu le veut ainsi, dit-il, je mourrai volontiers : puisse^ l-il faire que mon départ soit joyeux 1 » |1 était fort inquiet d'une éclipse qui avaiteu liçu dans l'équinoxe, et d'une conjonction de Mars et.de Saturne. Il y avait vu d'ailleurs un présage de stérilité^et avait conseillé' à l'académie de se pourvoir de blé pour une disette^ce qui fut fait.

Vers huit heures, il parla d'aller faire sa leçon de dialecti* que à l'académie. Comme on essayai4 de l'en détourner • « Je ne lirai qu'une petite demi-heure,. » dit-il, et il sortit, appuyé sur les bras de deux élèves. Arrivé dans la salle des cours publics, il la trouva Vide; on Fav^it trompé d'heure, dans l'espoir que, ne trouvant personne, il s'en reviendrait. 11 hésita d'aliord s'il ne prendrait pas l'heure d'un de ses collègues, alors absent; mais l'auditoire manquant, il se fit reconduire chez lui., Là, se sentant mieux, et neuf heures ayant sonné, il témoigna le désir de retourner à l'académie. On avait p^nsé d'abord à faire afficher que le cours n'aurait pas lieu; mais, sur là réflexion que cette contrariété pourrait le fatiguer plus que sa leçon, on le laissa monter dans sa chaire. Jl parvint à parler environ un quart

432 ÉTUDES SUR LA RËJ^AISSANGE.

d'heure sur uu texte de Grégoire de iNazianze, dissimuiant sa faiblesse, et affectant d'cicver la voix. Get effort parut toutefois le ranimer; ii eontinua tout le jour et une partie du lendemain à dicter une histoire universelle qu'il avait déjà menée jusqu'à Charlemagne; et le sénat de racadémie ayant été convoqué pour délibérer sur quelques rixes entre des jeunes gens, il s'y rendit; et prononça de graves paroles, conseillant des mesures mêlées de sévérité et de douceur.

De retour chez lui, il se remit à ses travaux. Il faisait imprimer alors un dkeours funèbre sur la mort de Philippe, duc de Stettin et de Poméranie. Ses amis craignaient d'y voir un présage, et lui-même allant au-devant de leurs pensées : « Je ne traite plus, leur dit-it, que des sujets funèbres. L'excellent prince à qui j'ai rendu cet hommage a été un Philippe. Quoi d'étrange que moi, un Philippe de la foule, je le suive? »

Le 12 avril, jour de la Passion, après une nuit sans sommeil, il se leva, dés quatre heures du matin, et deux heures après, il alla faire sa leçon, selon lacoiitume des professeurs de célébrer dès le matin la mémoire de si grandes choses ; effort de zèle qu^il ne faisait pas sans beaucoup de fatigue, même en santé. Ce fut la dernière fpis qu'il parla en public. \\ rentra chez lui pour n'en plus sortir que mort, luttant contre les progrès du mal, tantôtassis, tantôt debout et se promenant dans sa bibliothèque. Il y eut un moment où, descendant l'escalier qui y conduisait, les forces lui manquèrent, et il s'assit sur une marche, la tète appuyée sur le eoude. C'est dans celte posture que Camérarius le trouva.

Le jour de Pâques, quoiqu'il pût à peine se tenir debout, il voulut, dès six heures, aller à l'académie faire sa leçon accoutumée sur la' solennité du jour. E^jà, malgré la résistance de Camérarius, il avait revêtu sa robe, disant qu'il se liontenteruit de faire aux élèves quelques courtes réflexions, lorsque son fils^ survenant, lui annonce que l'auditoire est

MÉLAlNCHTJaO^. 455

désert. « Est-ce donc toi, dit Mélanchthon avec impatieD«e, qui as donné ordre aux élèves de se retirer? » Ce que celuici ayant ûié, Mélanchthon se calma : «Pour qui ferais-je ma leçon, dit-il, s'il n'y a' personne? » Et quittant sa robe il se mît à écrire des lettres.

Des affaires pressantes forçaient Gamérarius de partir. On n'avait pas perdu toute espérance; la tète était encore intacte. Un goûter d'adieu fut prépare, où devaient assister quelques amis. Il voulut les traiter avec du gibier que lui avait en-^ voyé le prince d'Ânhalt, et du vin du Rhin, qui lui venait d'un autre don. Avant de se mettre à table, Gamérarius et lui étant dans la bibliothèque, lui assis sur un escabeau, et plusieurs personnes debout vers la porte, il dit à son ami, comme dans un dernier adieu : « Mon cher Joachim/ nous sommes liés depuis quarante ans d'une amitié vraie et réciproque, dont ni l'un ni l'autre, de nous n'a cherché à tirer profit, et nous avons été de bons pédagogues, chacun à notre place. J'ai la confiance que nos travaux ont été utiles à plusieurs. Que si Dieu a voulu mettre fin à mes jours, nous continuerons de nous aimer saintement dans l'autre vie. » Ensuite ils descendirent pour le goûter. Hélanchtbon, après quelques discours touchants sur la mort édifiante d'une fille de Gamérarius, y fut pris d'une telle faiblesse, que celui-ci, effrayé, remit son départ au lendemain.

Le moment de la séparation arrivé, Mélanchthon lui dit d'une voix triste : « Que Jesus-Ghrist, Fils de Dieu, qui est assis à la droite de son Père et qui dispense ses dons aux hommes, te conserve, toi, les tiens et nous tous! ))Et il ajouta des<;ompliments pour la femme de son ami. Gamérarius monta à cheval et partit pour T^eipsick.

Le même jour, Mélanchthon parla delà folie de ceux qui nient que Jésus-Ghrist ait craint la mort. « Il la craignait d'autant plus, ajouta-t-il, qu'il connaissait mieux que nous ce que c'est que mourir. » 11 revint sur cette mort de la

flUe de Camërariu^;, et sur la maladie qui Tavait enlevée, et qu'il comparait à la sienne, sauf sa faiblesse qu'il trouvait si grande et qu'il attribuait à une cause absouré. Et peu auparavant, étant couché : « Si ce n*est pas la mort, dit-il, c'est du moins un bien grand châtiment. » Â. la muraille où touchait son lit, était suspendue une carte d'Europe; il la regarda d'un œil fixe, el se retournant vers ceux qui le soignaient, il leur dit avec un sourire : « Yirdung a lu dans les astres que je ferais naufrage dans la Baltique. Il a raison, je ne suis pas bien loin de cette lAer. » Et, en effet, la partie tJe ta carte oi]i elle était Hgurée était la plus proche de son lit.

Le lendemain, ne pouvant souffrir aucune position à cause de son extrême faiblesse, il se fit placer sur une litière de voyage, a Ceci s*appelle un lit de voyage, dit-il; n'est-ce pas dans ce lit que je vais partir ? » Vers neuf heures, il appela Peucer : «t Que vous semble, dit-il, de mon mal, et quelle espérance avez-vousl Ne me dissimulez rien. — A Dieu appartient votre vie, répondit Peacer,;etJa longueur de vos jours. Nous les lui recommandons; mais, puisque vous voulez que je vous dise la vérité, si je considère les causes physiques, votre état est loin d'être sans péril, car votre faiblesse est grande et s'accroît de moment en moment. — Je pense comme vous, dit Mélancbthon, et je ne m'abuse pas sur cette faiblesse. )» Et il pria qu'on cherchât dans ses papiers un projet de testament qu'il avait préparé, et dont le préambule était une profession de foi sur la religion. Comme on ne trouvait pas cet écrit, probablement dérobé par une de ces infidélités dont se plaignent tpus les hommes publics de ce temps-là, il en dicta un autre où il donnait son sentiment sur les dissidences des protestant3.

Le 19 avril, qui fut son dernier jour sur cette terre, après avoir tenu plusieurs discours a son gendre sur les malheurs de l'Eglise, il parut dormirquelques instante d'un sommeil

iJiaANGHThOiV. m

Jt

assez doux. Puis, se réveillanl en sursaut, il pria Peucer de lui couper les cheveux, service qu'il était accoutumé de recevoir de son gendre, et il se fit xîhanger de linge, comme s'il eût été averti tout à coop dû départ et qu'il vDulût se tenir prêt. Peu après, il fut visité par des amis et des hôtes d'une ville voisine. Il s'entretint avec eux environ une demiheure, avec quelque gaieté d'abord; pais, ses pensées devenant sombres, il leur ^ parla tristement des disputes qui déchiraient l'Église; et- il ajouta : <( Si je meurs, c*est un bienfaitsingttlier de Dieu qui m'enlève à tous les maux dont nous som^rties meiîacés. * . '

Vers midi, le pasteur et les ^rofesiseurs de Wittomberg entrèrent dans sa chambre. Né pouvant déjà plus parler, il demanda qu'on lui lût divers passages des livres sacrés qu'il aimait particulièrement. Cate lecture finie, il dit â haute voix : « J'ai toujours datis l'esprit et en vue ce mot de Jean sur le Fils de Dieu : « Le mondé ne Fa pas reçu; niais, à ceu]^ qui l'ont reçu, il a donné le privilège de devenir enfants de Dieu. » Après quoi il remua les lèvres environ un quart d'heure, comme s'il eût continué intérieurement ses pieuses réflexions.

L'heure approchait où la plupart des professeurs allaient faire leur cours: Personneiïesesentant le courâgede quitter, à ce moment suprême, Tami qui allait leur échapper,: on rédigea à la hâte, au nom de tous, un avis conçu eh ces termes : « Très-chers auditeurs, vous n'ignorez pas dans quelle sollicitude, quel chagrin et quelle crainte nous jette la maladie de notre vénéré précepteur et père, maître Philippe, et sans doute vous vous en affectez avec nous. Vous souffrirez donc que les leçons de celte après-midi n'aient pas lieu. Nous voulons vous prouver par là que telle est la force du mal, que, si Dieu n'aide la nature, notre maître ne pourra résister plus longtemps. Nous vous exhortons à vous unir à nous pour prier Dieu qu'il jette un regard de pitié

436 KTUDEtS SUU IS UKNAISSAINCE.

sur celte misérable ÉgUsa ei sur la jeunesse, et que, pour châtier DOtre ingratitude, il ne nous enlève pas, <]aiis des tempssi difficiles, le fidèle directeur de nos études. Employez à des prières ce temps de loisir, et implorez Dieu pour rÉglise et pour la santé de notre précepteur. »

Hais déjà Hélànclithon luttait avec la mort. Il ne parlait plus que pour répondre, ayant leslèv^^s toujours en mouvement, comme s'il se fût hâté de recueillir dans sa ndémoire toutes les promisses de Tautre vie. Son gendre iui demanda s*il voulait quelque chose : « Rien, dit^il, queleciel. » Et peu d'instants après, s'étant évanoui, comme on eut rappelé ses sens au moyen d'un cordial, il parut se ranimer et dit : « Pour({uoi troublez- vous moti repos? laissez-moi en paix jusqu'à la lin de ma vie, qui n'eat pas loin. » Cependant tout le monde s'était agenouillé, et le pasteur lisait, parmi les passages des saintes Pisritures,^^ ceux qu'il s*étarit plu toute sa vie a, méditer. Après cette lecture, on recommença les prières; et Vitus, un de ses collègues, docteur en médecine et professeur de langue grecque, lui ayant demandé s'il comprenait tout ce qui venait de lui être lu, il répondit en allemand : a Oui. )) Quelques minutes après, vers six heures du soir, pendant qu'on récitait le Symbole des apôtres et l'Oraison domjnicale,;il expira d'une fin si douce que, de tous ces yeux qui étaient attachés sur lui, aucun ne put surprendre Tinstant du passage suprême.

Il avait vécu soixante-trois ans et autant de jours, et était mort à la même heure qu'il était venu au mondel

La nouvelle de sa mort amena toute la ville devant sa maison : étudiants, étrangers, habitants de toutes les classes, demandaient à le voir avant qu'il fût mis dans le cercueil. Le corps resta exposé dans la bibliothèque, depuis le 20 avril au matin jusqu'au lendemain dans t'après-midi. Les plumes, et jusqu'aux débris de papier qui étaient répandus sur le plancher, furent enlevés. Sur le passage dii convoi, des

sanglots éclatèrent, parmi les femmes surtout, de qui Mélanchthon s'était fait aimer, pour c^tte douceur et cette grâce qui lui étaient particulières. Camérarius, arrivé, le matin, n*en4; pas la force d'entrer dans cette triste maison, au milieu des derniers préparatifs : il attendit que le cercueil fût fer mé,el il le suivit jusqu'à. Tégliéa de la citadelle où le corps fut déposé a côté de celui de Luther. U mort avait réuni le disciple au maître, après une séparation d^e quatorze ans.

Mélanchibon réformateur dans lea. lettres. — Caractère des corrections qu^iK fait à ses livres. — Ses contradictions. -^ Sa méthode. — 11 remprunte aux anciehs. — la Confession (CAugêlfOury au point de Vue liltéraire. — Influence de sa méthode en Europe. —H met la renaissance jatl service de la réforme.

— Est-ce un titre d'honneur? — La réforme dans de justes limites — le précepteur commun de V Allemagne. — Sa méthode dans renseignement des lettres

— La scolaslique, la ilialeclique la jurisprudence, la médecine de son temps. Dans quelle mesure il les réfocm*». -^ Ses doctrines littéraires. —Caractère de ses avis aux étudiants. — Comment ses collègues se distribuent son héritage. - Opinion générale sur Mélâncht))on

Mélanchthop avait bien gagné réternel repos : il avait rempli, avec une gloire que lui seul ne connut pas, la double tâche de réformateur dans la religion et de réformateur dans les lettres. Nul* ne mit a leur service un esprit pourvu de plus de ressources. Pîul ne souffrit plus pour ces deux causes, si étroitement liées au commencement : la réforme pénétrant partout où la jenaissance avait ouvert les intelligences, et le même progrès éclairant les esprits et émancipant les consciences.

Mëlanchthon n'estima jamais de son immense savoir que ce qui pouvait en être compris du plus grand nombre. Quel*

438 l'TUDES SUR LA RKNAISSANCE.

quefoU; pensaot à la gloire d^s anciens éçrils^v il iaiss» échapper Taveu qu'il eût pu faire des livres plus polis et plus agréables aux lecteurs ^ Mais il ne se croyait pas le droit ie $e contenter, et sacrifiait volontiers ceux de ses dons naturels que le travail et la patience eussent perfectionnés, au besoin de faire paraître ses livres à tenops et de les approprier à Tintelligence des lecteurs. Â une époque où les livres étaient des actions, et les lettrés des ckefs de parti» il n'était guère loisible de songer à la gloire dos écrits durables Pour Mélancblhon» il ne pensa jamais à jouir de son esprit; il ne fut et ne voulut être que pédagogue : assez semblable a Fénelon par ce nouveau trait, qu'il n'eut pas l'orgueil du génie, et qu'il ne trouva rien de plus beau que de faire des livres d'éducation.

On a vu Hélanchthon se défendre, non par peur de la responsabilité, mais pour être vrai, d'avoir rien iiïventéen fait de dogmes. Il y revient souvent dans ses écrits, a Je n'ai bien appliqué, dit-il quelque part, toutes les forces de mon esprit et tous les efforts de ma volonté qu'à expliquer avec clarté et précision de si grandes matières, et à donner à la jeunesse des opinions droites et modérées. Autant que je me connais, j'affirme avec vérité et en toute conscience que je n'ai jamais eu en vue que de servir le public *. j» Les seules corrections qu'il fit à ses livres, étaient pour y mettre plus de cette netteté qui découvre les choses aux lecteurs les plus inattentifs, et non pour atiirer les yeux sur l'écrivain. Sa conscience délicate et simple l'aidait beaucoup dans ce dessein : il ne pouvait enseigner que ce. qu'il cropit, et il ne pouvait croire que ce qu'il concevait nettement. Bossuet l'a surpris se contredisant, atténuant ou omettant selon le besoin. Le reproche est vrai; mais c'est à nous de dire que ce ne fut

' EpÎMt. Ph. MeL dé »eipso, et de ediHone prima scrip(orum Bvorum • Epùt.jix, lib. II.

jamais pour se tirer d'un embarras ou d*un dauger personnel. Méianehthon se dévouait à la concorde, qui fut toujours d'un plus grand prix à ses yeux que certaines conséquences d'un principe absolu. Les contradictions de Luther peuvent choquer, parce que c'est le plus souvent son orgueil qui donne un démenti à sa bonne, fqi, et qu'on voit un législateur s* excepter des loi^ qu'il a faites; mais comment blâmer MélanebÛM)n, lorsque, dans..unintërév commun et pressant, il ne souffre pas que ce qu'il a pu écrire soit un empêchement pour la paix, et que, à la différence^ de Luther, Thomme pacifique ne craint pas de démentir l'écrivainl Comment n'aimer pas cette habitude de ne tenir à ses idées qu'autant qu'elles peuvent servir au bien d'autrui? Eteelul-là n'était-il pas le vrai disciple du Christ , qui s'offrait toujoiirs pour premier otage de la paix qu'il a(^ortait. aux partis, et qui ne songeait à les accorder qu'à ses dépens?

Un esprit si pratique devait emprunter sa méthode aux anciens. Là, en effet, sont les^plus beaux modèlesxle littérature appropriée. Les livres des anciens sont comme leur politi^ que : celle-ci se faisait sur le Forum ou l'Agora, en plein jour, par la communication et la discussion. Les livres se faisaient comme la politique, ea vue et avec le contrôle de tous. L'art des anciens n'est que la connaissance de$ routes les plus sûres et les plus directes pour arriver à TinteUigence d'autrui, et pour accommoder le génie aux esprits les plusordinaires, sans le faire descendre., C'est aux anciens que Méianehthon prit ses plans, sa netteté dans l'exposition, l'art de grouper les preuves, de proportionner un sujet ; la clarté, cette lumière qui n'éclaire pas tout le monde au môme degré, mais qui ne laisse personne dans l'obscurité; le naturel de Texpression, qui n'est que le langage le plus général et le plus approprié : c'est à ces qualités qu'il dut cette puissance que tout le monde contesta et que tout le monde subit.

La Confession d'Avjgsbourg, son plus beau livre comme

tiléolôgien, est un ouvrage aoiique par la méthode. Ce livre lui a survécu et demeure eucore. Vainement Luther Taffaiblit, d'abord par son refus de concours,- tandis que Mélanchthon récrivait, ensuite par ses désaveux, quand il parut; vainement l^ssacramentaires et FÉglise de Strasbourg, par Féclat de leurs réserves ; tons les exagéréjs, par la peur de ne pas demander assez ^ tous les l)eaux-espnts, par le désir de se distinguer en se séparant des autres, s^agitèrent pour le discréditer : le livre résista. Il résista par sa méthode même, qui en avait exclu toutes les exagérations particulières de chacun des chefs, «t n'y avait fait entrer de leurs sentiments que ce qui pouvait être cQiisenti par tous et compris du public. Plus dhme fois, au début de certaines diètes, on parut s'entendre pDur rejeter ce code, qu'on s'étonnait diamant plus de subir, que l'auteur lui-même ne cherchait pas la domination. Les discussions s'ouvraient, soit sur certains points qui n*y avaient pas été résolus, soit sur d'autres qui y sont compris, mais que Ton prétendait poser dans d'autre$ termes, comme pour secouer au moins le joug de la rédaction consacrée : bientôt les excès de l'interprétation de chacun ramenaient tous les dispùteurs, comme à leur insu, au livre de Mélanchthon; en sorte que cerui de tous les réformateurs qui paraissait avoir fait le plus de sacrifices, revenait par le fait de moins loin que tous les autres. A force de se dérober, Mélanchthon avait fini par se faire suivre de tout le monde. •

Les plus éclairés de ses contemporains appréciaient trèsbien sa position. Ils le regardaient comme envoyé de Dieu, non moins manifestement que Luther, pour éclaircir la doctrine et rassurer. Dans Fimagination populaire; Luther découvrait des terres nouvelles et les conquérait; Mélanchthon y mettait Torganisation et l'administration. Ces deux hommes étaient si nécessaires Tun à l'autre, que Luther, qui fut toujours le premier à s'en fatiguer et à vouloir rompre, ne gagna

MÊLANCHTHON. , 441

rieût se brouiller avec Mélanchihon. Séparé du plusillustrô de ses dîscrples, du seul qui pût rentendre sans être ébloui, le maître, au lieu de fairedeseonquêtes, n'eut que des aventures sans cause et sans effet. La parole de Luther toute seule soulevait de$ tempêtes dans la foulé ; en passant par ta bouche de Mëlanchthon, elle s^insinuait doucement dans les esprits, et y prenait racine.

L'influence que samétbode lui donna ~«n Allemagne, il Teut en France, en Angleterre ; il Tout en Italie, en Espagne, sur tous les esprits éclairés que rinquisilton ou la prépondérancd. du eatholieisme n'empêcbèreiit pas de s'unir de vœux à rAllemàgne protestante. Cet art de trouver, au milieu datant d'opinions extrêmes, une sorte desprit nïoyen où pussentse rencontrer toutes les intelligences, lesunes comme à leur point d'arrivée, les autres comme à leur point de départ, lut donna une véritable importance diplomatique en Europe. Tant que les princes ne songèrent pas à tirer parti pour leur politique des questions religieuses, ou, plus tard, quand ils s'aperçurent que les embarras surpassaient le profit, ite pensèrent à se servir de Mélanohthon. On s'exagéra même les succès de' sa parole, cliacun jugeant par soi de Teffet que devaient produire surle^autresee^te modération et c^tteclarté. Mais lui même ne se laissa pas enivrer, et ne reçut jamais qu'avec héisitation cette médiation universelle, soit qu'il comprît que le débat ne resterait pas longtemps spéculatif, ou qu'il se souvint trop du prix que lui avaient coûté ses succès à Augsbourg.

Si je ne craignais les opinions trop absolues dans une étude sur Thomme qui se fit une gloire immortelle en les évitant, et les airs de paradoxe en parlant d'un esprit qui les redouta comme des fautes contre la conscience, je dirais que Mëlanchthon fut la méthode vivante de la réforme. Et, comme il prit tous ses moyens dans les anciens, j'ajouterais, pour compléter ma pensée, que ce fut la renaissance qui

fournit à la réforme sa méthode. Les preuves en sont manifestes, non-seulement pour ceux qui peuvent reconnaître sous la diversité de^ matières, en Tabsence de toute imitation visible, Tidentité de méthode^ mais encore pour ceux qui ne veulent se rendre qu'à des marquer extérieures et matérielles. Tous les l^ns écrite thëologiquesdu temps^et, parmi les meilleur?, ceux d'Érasme et de Mélancbthon, sont pénétrés de Tesprit ancien. La plus belle qualité de ces écrits est l'emploi même de ses ressources les plusniktureHes, de ses moyens les plus simp^les,: appliqués à 4'autres matières et à une autre cause : le défaut eaest une eertainj» superstition qui allait jusqu'au plagiat. Ainsi» dans les diètes» figuréesâ rinstar des assemblées a itiquef, Porateur s'ipterrompt comme Démosthènes,, pour faire lire par un secrétaire, imité du greffier athénien, les articles qui fout l'objet de la dkcussion. L'art des orateurs est souvent confondu avec les expédients des rhéteurs, et le grand goût des hâinmes de génie avec le goût puéril des écoles. Au lieu de s'en tenir à ce qui, dons l'esprit ancien, est conforme à Tesprit humain, on<^lquait jusqu'à ces circonstances de^ détail qui varient selon le temps et la forme des sociétés, et, dans un pays chrétien, on voulait avoir à la fois l'éloquence et la tribLune antiques. Mais l'effet général n'en était. pas mains excellent, et la superstition même de Tiinitation aidait la raison humaine à retrouver ses voiea par des images de ces temps adknirâbles^ . »

Ce serait pousser trop loin l'éloge que d's^tribu^ à Mëlanchthon tout seul l'honneur d'avoir appelé la renaissance au secours de la réforme. Luther, de son regard supérieur, avait bien vu le servi<;e qu'on pouvait tirer des lettres anciennes, et, avant de connaître Mélanchthon, il les avait assez étudiées pour être, môme en ce point, plus exercé* qu'aucun de ses adversaires. Mais il ne sentait pas le besoin de s'y perfectionner, et s'enfonçait de plus en plus dans la

MKLANCïlTHON. . 443

théologie, si favorable à la subtilité do soii esprit et à la hardiesse ie son imagination. Érasme, et c'est sa gloire, avait toujours mêlé les études littéraires aux études théologiques, éditant de la même main les Pérès du ehristianisme et les auteurs profanes ; mais son goût,tnoins fin que celui de Mé- * laûchthon:, le portait pJutôt.vers la négligence abondante des Pères que vers la perfetlion des anciens. Ses écrits théologiqués, outre leur indécision, tantôt oalcuiée, tantôt sincère, ne sont piquants que par leurs railleries sur la grossièreté illettrée des moines, il y manque la proportion, le plan, et cet art merveilleux des anciens, si C'est un art que de Se conformer à l'esprit humain, de se rendre accessible à tout le monde, quoique à des degrés divers, et à chacun dans la mesure do son intelligence et de son savoir. Or c'^st cet art que retrouva Mélanchthon, et qui, joint à sa sincérité en toutes circonstances,^ et à sa décision dans les choses essentielles, en fit le premier théologien de la réforme pour la propagation et renseigneià,ent de la doctrine.

Je crains qu'aux yeux de certaines personnes dont la foi peut être inquiète^ ou Torihodoxie intolérante, ce ne soit pour ia renaissance un médiocre bonnem* d'avoir aidé la réforme. Mais j'avertirai ces personnes do prendre garde

d'être plus catholiques que chrétiennes. Dans le temps que la réforme sqscitait les anabaptistes de Munstçr, ou qu'elle partageait la France en deùXvpays ennemis, cette prévention était juste ; mais dçpuis que les armes sont rentrées dans le fourreau, qu'aucun pays n'est divisé par la religion, que dans les deux partis les hommes éclairés se sont réconciliés sur le terrain du christianisme, il ne faut pas craindre de faire honneur à l'esprit ancien de nous avoir ramenés des derniers excès de la scolastique, à Tintelligence savante et profonde du christianisme. Il ne faut pas craindre de glorifier Hélanchthon en particulier pour y avoir tant contribué parsaplumecommepartoutes les vertusdu chrétien pratique.

444 F^TUDKS SUH LA RENAISSANCE.

Je dirai même aux catholiques^ pour peu qu'ils conseillent à ne Tôtre pas plus que B(»ssuet, que e*est la réforme qui a fait le catholicisme gallican , le catholicisme profond , savant et philosopbiquedecegràndhomme.Âimeraient-ils donc mieux le temps ixh des professeurs de scolastique, à Paris, ^'éver* tuaient à montrer à leurs élèves en quoi papam vidi diffère de vidi papam; où, aux termes de je ne sais quel article, soutenir qu'ego currit est de mauvais latin, sentait Fhérésie ; où un professeur de théologie, expliquant tin passage des livres sacrés dans lequel il est questimi d'un roi de Salem qui offre du pain et du vin, croyant jque Salem voulait dire sel, s'étendit sur la nature et la force de ce condimest? (Tétait le temps où les çvéques faisatentla guerre aux lettres comme à des semences d'hérésie. La réforme, força ces catholiques qui avaient oublié leurs Kvres, et étouffé sous un amas de vaine sophisterie lés dogmes de l'Évangile, tle revenir aux sources mêmes de leur foi, et de l'apprendrer pour mieux la défendre. Les premiers écrits de Luther, et plus tard les lu* mineux écrits de Mélanchtfaon, firent rougir Jean de Eck et les autres de n'être que diffus, et. les forcèrent à être éloquents. L'homme ne peut rien conquérir ni conserver que par le combat. Quand il fallut apprendre l'hébreu pour tenir tête aux élèves de Reuchlin^ €$ réfuter les écrits de Luther et de Hélanchthon par leur. propre méthode, il y eut un plus grand nombre de vrais catholiques qu'au temps où la scolastique régnait paisiblement sur tout le continent européen. Les plus illustres catholiques sont contemporains des réformateurs. Pendant que Luther et Mélanchthon remplissaient l'Europe occidentale de leurs écrits, le catholique Thomas Morus disputait comme un Père de l'Église romaine et mourail comme un martyr de l'Église primitive. Plus tard, ne sont-ce pas les protestants de Hollande qui suscitèrent la polémique de Bossuet? Les croyances disputées sont les seules qui soient profondes, outre que les mêmes combats qui re-

MÉLANCliTHOK 445

Douvellent les esprits, rendu veiteot les caractères. Au:x époques dont je viens de parler j les grandes vertus &e trouvaient du même eôtë (jue les grands talents. -

Aa reste; il est temps que je quitte ce terrain, oii je me sens mal assuré» ne pouvant rien affirmer avec autorité, ni exprimer de doutes utilement et avec convenance, et j'ai hâte de montrer dans Mélanebthon le réformateur littérsiire. Là du moins lès contradictions sont moins à craindre, et ont peu de conséquence. Je n y rencontrerai ni les protestants, pour interpréter sa modération par sa faiblesse de caractère plutôt que par^rexcellence de son esprit ; ni les catholiques, pour l'accuser de navoir pas été modéré jusqu'à passer de leur côté. Les services qu'il a rendus à ce qui, sous le nom de philosophie, embrassait alors toute la science humaine, ne peuvent être ni Contestés ni interprétés à mal, puisque^ grâce à Dieu, il n'y a pas un parti de Tignorance et de la vie, sauvage. Quiconque, aime les lettres pour ellesnvémes, et en a goûté la douceur dans le commerce des grands écrivains de Tantiquité^ honorera sans résorvo rhorame que sa patrie a nommé le précepteur commun de r Allemagne. ^ , , v

Le titre de précepteur est le pi us modeste des titres, ou bien un des plus grands^ selon le théâtre où se donnent les leçons. Quand Técole se compose d'un grand peuple, il n'y en a pas de. plus beau m de plus à envier^ Je ne trouve, dans T histoire de ce temps-là, que Mélanchthon qui en ait été honoré, C'est là en effet sa gloire trèà-partieulière, qu'à côté de ceux qui exhumaient les monuments de Tantiqurté et étaient souvent éblouis eux-mêmes par le flambeau qu'ils rallumaient, Mélanchthon faisait arriver jusqu'aux petits enfants quel< ques lueurs de la sagesse antique.

Il fut pour les lettres ce qu'il avait été pour la réforme ; il n'^imagina rien, il appropria ce qui avait été fait. Pourquoi lui donnerais-je une gloire à laquelle il s'^est refusé? La

140 ÉTUDES SUR f;A RENAISSANCE.

grande pensée de la réforme comme de la refnaissaDce, c'est le retour aux sources mêmes. Or, Luther pourra réforme, pour la renaissance Tltalie tout entière, et en Ailemagne, Erasme et Reuchlin, avaient rouvert les livres. Mais peiidaDt que Luther s'enivrait de la nouveauté de §es interprétations, et qu*Érasme écrivait d'agréables livres pour les lettrés do TEurope, Héhnehthon mettait eit catéchisme la théologie nouvelle, et faisait des grammaires pour apprendre aux enfants a lire les anciens.

Dans les lettres comme danâ la religion, il ne recherchait que la gloire d'approprier les choses à rentendement de la jeunesse. Mais tandis qu'il ne croyait et qu'il ne voulait être que pédagogue, se défendant de tout autre titre avec la modestie chrétienne^ il réformait toutes les parties de renseignement public. 11 taisait, pour la philosophie proprement dite, pour renseignement des langues, pour la jorisprudence, pour la médecine, pour les sciences physiques, ce que Luther avait fait pour la théologie : il les séparait de cette fausse science qui, dans l'ignorance où l'on était de h véritable, était née du souvenir vague et obscur qui en était demeuré, et avait fini par s'y substituer et en usurper le nom.

Avant lui, la scolastique était partout. J'entends par là ce mélange grossier de toutes les sciences les plus distinctes et ce rafGnement inouï qui retenait dans la spéculation stérile celles que, plus tard, la méthode devait mêler à la vie pratique. La philosophie, par exemple, était confondue avec la religion, ou plutôt c'était un amalgame de la tradition corrompue d'Àristote avec la tradition non moins corrompue du christianisme. De là l'indignation de Luther, et, dans le commencement, celle de Mélanchthon contre Ârislote, comme s'il eût été complice de cette confusion. Et de là, par contre-coup, l'attachement des scolastiques, dont cette confusion favorisait l'ignorance et la sophisterie, pour ce même

MÉLANCIITHÔN.

Arislote, qui leur ëtait presque plus Dieu que lésus-Clirisi. Le moyen âge avait désappris les livret, mais it avait retenu ies grands noms ; et son respect pour Ârlstote était d'autant plus superstitieux que, né pouvant le eonnaître par ses écrits, il Tavait fait à son image. Toutes les vanités et toutes les ignorances étaient intéressées à la perpétuité de son règne. . .

L'espèce de Science qui s'enseignait généralement dans les écoles sous le nom de dialectique, consistait ^n commentaires des diverses parties de YOrganum d'Aristote, défigurées et mutilées dans des traductions latines. Les professeurs de dialectique, nesacbant point les langues originales, et n'étant point exercés ii écrire, ajoutaient leur propre obscurité à toutes celles de la matière, et se contentaient d'étonner leurs auditeurs par des artifi^^es où toutes les forces du raisonnement^étaient employées à surprendre et à égarer la raison. Le prédécesseur de Mélanehthon à Wittemberg, un certain Tartaretus, passait, dit Vitu& Winshemius, pour un dieu \, tant il avait poussé loin l'art d'embarrasser les questions et de les résoudre par des moyens surprenants. On qualifiait les plus hpbiles en ce genre d'irréfragableSy de très-illuminéSy à'angéliquesy de séraphiqtws; les éloges étant, comme il arrive, d'autabt plus exagérés que la science était, moins solide. Mais l'admiration suscitait des critiques non moins passionnées, et les.xlisputes, sur ce misérable terrain d'équivoques et d'arguties, finirent plus d'une fois par des coups.

En arrivant à Wittemberg, -Mélanchtbon y trouva cette dialectique florissante: Les réalistes et les nominaux contiuuaient d'y disputer, quoique Luther les eût fort surpris en apportant une bien autre matière de disputes que celle qui

* Discours prononcé à V Académie de Wittemberg aprie la mort de Mé-^ lanchthon.

y- / ÉTUDES SUR LA RENAISSANCE.

A\\ divisés. Mélânchthon se phi ça entre eux comme ar- V condamna les deux partis, et leur demanda de réunir

h forces pour rechercher en commun la vérité dans ces

vres qu'ils citaient et qu'ils n'avaient pas lus. En même

temps il leur mit dans les mains une grammaire latine et

une grammaire grecque, et il rétablit la paix entre tous ces

docteurs en en faisant des écoîierg.

Quant à la dialectique, il alla en chercher la définition dans Cicéron, qui lui fournit le progjramme n)Ôme de ses leçons. « La dialectique, dit Cicéron, c'est cette science qui enseigne à distribuer un tout en ses diverses parties, à découvrir par la définition ce^qui est caché, à éclaircir par Tinterprétation ce qui est obscur, à voir les équivoques et à les résoudre par tl'habîles distinctions, à posséder enfin une règle certaine pour juger le vrai ou le faux, et pour savoir si une conséquence est bien ou mal déduite de son principe * . B Mélânchthon étudia les formes du raisonnement dans le plus* serré et le plu^ vif des logiciens, Démosthènés. Puis, faisant un choix de tous les préceptes de l'art antique, et renouvelant 4e raisonnement lui-même, il appliqua cet instrument réparé à des questions qui touchaient à la conduite même de Thomme et aux phs grands intérêts de son temps. Il fit succéder, dans son auditoire, à une curiosité stérile, l'attention et la réflexion; il intéressa aux vérités essentielles ceux que' son prédécesseur Tartaretus amusait par des jeux de paroles.. Bientôt le dieu dont parle Vitus fut traité par les nouveaux lettrés comme les saints Tétaient par les réformateurs, et il courut plus d'une épigramme grecque ou latino, où Ton jouait sur la ressemblance de son nom avec lenom du Taftare, dont il av; il, disait-on, répandu les ténèbres sur les pensées d' A ristote. Cet art, dont Cicéron raconte que le grand jurisconsulte

^ Brut vu, XLl.

MÉLANCîlTH^ON. 449

Scévola s'en aida pour débrouiller la jurisprudetice, n'est que la méthode même de tout esprit bien fait ; et la chose existait avant le nom. C'est Tarme défensive de F homme vivant en société. Elendez-la aux actions, c'est la morale. Un'y a de sûreté dafns la conduite, il n'y a dé solidité dans le jugement que par la dialectique. Le moyen âge n'en ayant pas la réalité, en avait adorévt ombre. Il languit dans une sorte d'ébahissement devant les merveilleux toufs de cet art équivoque, qui n'avait ni son fondement naturel, qui estrétude des langues, ni sa matière^ qui esrla vie pratique et contentieuse. Hélânchtbon les lui rendit; il rétablit r«mpire de la vraie dialectique dans toutes les branches des connaissances humaines, dans les lettres et les sciences morales où elle garda son nom, comme dans les sciences physiques où elle devait prendre le nom d*analy$e. r '

Avant, lui, la jurisprudence était une science obscure et captieuse, formée, comme la philosophie aristotélique, de quelques tniiditions confuses des monuments. On en avait fait l'art de résoudre des questions de ce genre : Quand La* zare fut ressuscité, st)p testament demeura-t-il valable? %\ cette autre : Un âne, voulant boire, s'approche d'un fleuve; mais, trouvant l'eau du bord ou trop bourbeuse ou en trop petite quantité,, il monte dans une barque qu'on avait amarrée là» afin de boire plus près du courant. La barque se détache, est emportée sur des écueils où elle se brise et où l'âne se noie. Procès entre le meunier qui accuse la barque d'avoir fait périr son âne, et le pêcheur, qui accuse l'âne du naufrage desa barque. Quia raison, qui atort, du pêcheur ou du meunier *? Voilà pour la théorie. Quant à la pratique, les lois et (es jugements étaient la proie de quelques agents d'affaires, qui profitaient de Tincertitude des traditions et de l'ignorance des juges, pour embrouiller .les causes et semer les procès.

* (yraiio Mvlanchthonis de legibuM.

150 KTUDES SUR LA RKNAISSANCE.

MélaDehtbon n'était pas jarisGonsulle; maïs il avait éiodië les ]ois romaines, et y avait retrouvé cette aagesse écrite dont on dit qu'elles sont le recueil. Il y renvoya les jurisconsultes; et, après avoir montré les sources et rétabli la théorie, il demanda que les lois et les jugements fussent arradiés des mains des sycophantes et remis aux hbmmes de savoir et de probité. Les catholiques soutenaient cette jurisprudence à la fois puérile et meurtrière, d'abord comme une des pièces da vieil édifice, ensuite sous le prétexte qu'un État chrétien ne devait pas être régi dans le civil par des lois païennes. Mélanchtbon les combattit par des raisons profondes, faisant, dès ce temps-là, entre le citoyen dans ses rapports avec TÉtat» et Thomme dans ses rapports avec Dieu, cette distinction protectrice qui a valu à notre législation d'être qualifiée d'athée, apparemment parce qu'elle a cessé de se croire dieu.

Cette même métjiode, il la conseilla dans I -étude de la médecine^ de la physique, de Tastrononrie^ des mathématiques, de la géographie, matières sur lesquelles il était allé fort au delà du savoir de son ^ernps. Si la diversité de ses travaux, et surtout rapplication de chaque jour que lui demanda la théologie^ ne lui laissèrent pas le temps d'inventer dans ces diverses sciences, il y mit du moins la< méthode, c'est-à-dire la parole qui féconde le chaos. Le^ hommes exercés en chacune de ces sciences trouveraient sans doute bien des erreurs dans ce qu'il en a écrit ,- les astronomes, par exemple, pourraient sourire de son penchant ponr Pastrologie judiciaire ; mais tous lui reconnaîtraient le mérite d'avoir compris la dignité de leur science et de leur avoir montré le vrai chemin.

Quant a ses théories littéraires, les lettres peuvent les accepter sans restriction. C'est la tradition et le grand goût. J'oppose ce grand goût à cette recherche puérile d'une sorte de perfection dans l'art d'écrire, indépendante de Tobjet

méi;anchtuon. 451

pour lequel on écrit, du i;aractère et des mœurs île récrivain. C'est ce petit goût qui, dans les pensées, s'attache plus à celles qui ne sont qu'ingénieuses, qu'à celles qui sont vraies et qui servent à la conduitede la vie, et, dans les mots, plus à la grammaire qu'au génie des langues. ^élantbthôn conçoit les lettres eomnjc la religion : les «nés doivent gouverner les actions dans^la vie civilei comme l'autre doit gouve;rner la conscience dans le$ choses de foi. Il ne voulut rien d'aeadémique, rien qui fût donné à Tesprît tout seul. Pour lui, les poëtes, les orateurs, les historiens, étaient d'admirables précepteur&qui nous apprennent par des voies agréables à distinguer le bien du mal, le vrai dn faux, à être tolérants, réserves, pacifiques, à ùous défendre et, s'il le faut, à nous sacrifier. D^ne ses charmants avis aux étudiants, il ne manquait guère d'indiquer les rapports de ses leçons avec la vie pratique. Il y a toujours deux choses dans son cours : la matière du cours et le but. La matière, c'est un auteur ou quelque partie d'un aiiteur ancien; le but, c'est une application déterminée^ soit à la vie pratique en général, soit, en certaines circonstances, à des événements eontemporains qui pouvaient exiger des étudiants une conduite particulière, tfélanchthon n'aurait pas imaginé de faire un cours, pour n'y montrer que son esprit, ou pour n'y faire que les affaires de son ambition.

Au sujet de ces avis; développés, que le professeur adressait en son nom aux étudiants, en prose et quelquefois en vers, que l'on me permette de les préférer à ces programmes placardés aux murs de^ la- Sorbonne, où il n'y a ni vers ni prose, mais des titres, des noms, et les jours et heures des cours. Ces communications entre le professeur et les élèves étaient toujours utiles, et, dans certains cas, touchantes. Mélanchthon n'eût pas manqué à une leçon sans en faire savoir le motif : parlant de sa santé, de ses fatigues, si l'empêchement venait de là; et, en aucun ciis, ne se faisant seul

juge du motif ou de Tobstacle qui le forçait à remeftre son cours au lendemain.

Je ne regrette guère moinscet autre u^age de recommandar aux élèves, sous la même forme, les bons livres qni se publiaient. Un de ces avis, signé ^le Mélanchthon, porte: <rL*ouvrage se vend — il s'agit d'un traité ée saint Augustin, — chex rimpriroeur Joseph. J'invite les étudiants à l'acheter et à le lire, par amour pour Tantiquité, dont Tétude convient à des gens d'esprit *. » D'autres fois je le vois engageant les étudiants à cuivre lès leçons de tel professeur dont renseignement a pu les effrayer par raridilé des matières. Il leur recommande ce professeur, il leur donne une idée sommaire du eours et du profit qu'ils pourront y trouver. Ainsi, à propos d'un traité d'arithmétique que doii expliquer Jean Fischer : « Il y a, dit-il, beaucotip de mérite et d'utilité à posséder cette science, quv est d'un si grand usage dans la vie, et qui ouvre la voie à la connaissance des mouvemonts célestes. Celui môme qui ne sait que médiocrement Tarithmétique est en poi^session d'un art qui peut le rendre propre à diverses fonctions' et lui être d'un grand secours. Il ne faut donc pas le négliger; il est de sa nature le premier des arts, la connaissaiice des nombres étant la première lumière de l'esprit*. »

Outre ces avis directs, Mélanchthon s'adressait souvent aui étudiants et au publie, dans des préfaces qu'il mettait en tête des auteurs ancienià, écrites, soit par lui, soit par ses amis La vraie critique n'a rien changé aux jugements que Ne lanchthon y porte sur les auteurs. Le dix-septième siècl les a adoptési le dix-huitième siècle s'y est rangé, mal gré la légèreté de ses opinions et de son savoir, en ce quj regarde les anciens; et, de nos jours, la seule nouveaut

* Corp. réf., n* 5256.

• Ibid., n*3036.

MÉLAWCHTHOIS. 455

so/ide à laquelle on puisse prétendre, c'est d'y revenir.

Ces communication^ si naïves entre le maître ^t les élèves, cette vie ouverte à tous, et sans, murailles, cette intelligence où chacun allait puiser, cette plume universelle, font de Mé- Jancluhon un génie très-original par tout ce qu'il fit pour ne point s'appartenir. Il servit tout le monde jusqu'à la fin, et il fut d'autant plqs grsind, qu'à Tâge où les hofnmes supérieurs commencent à s'impoiser, il continua toujours h se donner. Il fut puissant à force de refuser le pouvoir. Gomme recteur ou comme professeur, il gouverna i^académie qui gouvernait elle-mêm^e Ja ville, et^Ia vue de cette figure douce et souffrante, que lui prêtent les gravures du temps, animée par le courage du devoir, suffît plus d'une fois pour dissiper des séditions.

Qu'on imagine maintenant ce qui put se former d élèves et de maîtres distingués, pendant iin enseignement de quarante années, à la voix si persuasive et par les écrits si naturels et si pratiques de ce grand homme; qu'on songe à ces Académies qu'il fut chargé d'organiser sur le modèle de celle de Wittemberg; à tant de professeurs choisis par lui, sur la demande de toutes les villes de rAllemagUe, lesquels y répandirent sa méthode; qu'on ajoute à ce nombre l'inîmense multitude d'étudiants qui, à divers degrés, furent louches par cet esprit supérieur, et on s'expliquera ce titre [glorieux de précepteur commun de V Allemagne qui lui fut lécerné par son sièele,.et que les siècles suivants ne lui ont MS Ole.

Il fut aussi, à certains égards, le précepteur de la France, quoiqu'il n'y ait pas enseign^^ de sa personne. Calvin, par )ui se formaient nos meilleurs esprits de ce temps-là, s'était 9rjiié par la méthode deMélancfathon. Nos étudiants apprêtaient le latin dans ses grammaires. J'ai sous les yeux un xemplaire de ses Institutions de rhétorique, « J3ien autrelent traitées qu'auparavant, n dit le libraire François Re-

4 ÉTUDES SUU LA RENAISSaNGË.

gaault, et qui porte la date de 4529. Dès 1526, cette rhétorique était populaire dans dos écoles ^ Ses écrits de théologie, très-lus et très-admirés, formaient le goût de ceux mômes dont ils ne changeaient pas la foi. Je n'\ trouve rien d'essentiel qui ne fasse partie du fonds même de « Tesprit français, ni aucune qualité de composition et de style qui ne soit obligatoire pour nos écrivains. Si Tinfluence de Mélanchthon fut si directe, quelle reconnaissance ne devons-nous pas à ce grand homme? Si, ce qui ne le diminuerait point, Tesprit français n'a fait que suivre la même voie que Mélanchthoft, non sans le connaître, je le vénérerais encore pour cette confraternité avec nos grands écrivains, et comme me confirmant dans rexeéllence de leur art et dans la légitimité de leurs doctrines.

Qui peut apprécier tout ce que cet esprit si admirablement tempéfé, vif sans témérité, facile sans relâchement, éloquent sans déclamation,' toujours et en toutes matières solideet vrai, dut faire entendre, dans un enseignement de quarante années, de choses sensées, nobles, fructueuses? Qui peut connaître, si ce n'est Dieu, tout ce que produisit. dans les esprits formés sous sa discipline, cette semence choisie, tout ce qui partit de ce foyer pour se répandre autour de lui et dans toute TEurope? Il reste un curieux témoignage de ce qu'était son enseignement à Wittemberg : c'est le partage qu'en firent ses collègues après sa mon. li n'en fallut pas moins de quatre pour suffire à cet héritaf^e, « en attendant, dit TAcadémle, qu'on trouvât un homme, s'il en existait, qui pût reprendre le fardeau tout entier*. >. Vitus Ortelius, docteur en médecine, qui ensorgnaii depuis

* Gotsekedii or, ad memor. communis Germanisé prapceptorii PMUp Mel.

• Scriplum publiée propositum de owlinc aliquot le<lioaaiii publicjrum constiliito, post piuin et felicem obilum D. Pbilippi Melanch- Uionis.

MÉLANCHTHON. 4o5

quarante ans rëloqiience et la langue grecque, se chargea des cours de dialectique, et d'expliquer Euripide à la place de Mél.anchthon. C'étaient quatre leçûns par semaine. Il promii en outre aux élèves qui eommençaient l'étude du grec de leur enseigner une fois par semaine la grammaire de Mélanchtbon. Paul Eberus, pasteur, quoique chargé du gouvernement de l'Église de Wiiteraberg, consentit à remplacer Métanch thon, deux jours. par semaine, pouf la leçon de théologie, et,' le dimanche, dans cette leçon du matin que Hélancfajtbon^ avait coutume d'approprier à la solennité du jour. Pierre Vincent eut à expliquer les Éthiques d'Âristôle, -tous les mercredis. Enftîi Peucer, le gendre de Mélanchtbon, fut chargé de continuer à dicter la chronique^ ou bistaîre universelle, que Mélanchthoa^vait tnenée jusqu'à Gbarleinagne.

N Nous avons distribué de telle sorte, dit ce dernier, dans son discours d ouverture, les trgvau^ interrompus par sa mort, que le fardeau qu'il a porté sur les. épaules et éoutenu avec les forces d'Atlas, nous nous le sommes partagé entre plusieurs, réunissant nos efforts et nos conseils, pour prévenir la chute de cette école qui a^ subsisté et prospéré par lui . » Et il ajoute : « C'est pour empêcher que, dans ce malheur public, vous ne perdiez courage, et ne désespériez du sort des études, que nous avons résolu de poursuivre et de presser les travaux abandonnés par lui, et de donner tous nos soins^pour assurer par la diligence, rassid-uité, la fidélité au devoir, ce que nous nous ne pourrions obtenir par le talent, l'expérience, l'abondance et la variété des connaissances. » Dans cet écrit sur les changements qui vont avoir lieu dans les cours, l'académie de Wittemberg est comparée au navire Argo et Mélanchthon au pilote Typhis. Mais la douleur y est si vraie, qu'elle perce à travers ces souvenirs de la mythologie antique, d'ailleurs particuliers à ce temps, où les sentiments les plus profonds ne pouvaient

456 ÉTUDES SUH LA KtiNAlSSANGE.

s'exprimer qu avec des images et des tours empruatés à des langues mortes.

Le même professeur, dont il fallait partager Théritage entre quatre de ses callégties, écrivit pendant le mêaie espace de temps, outre tant de traités, de pièces diplomatiques, d'ouvrages de théologie, de préfaces, un nombre immense de lettres, quelquefois }usqu-à douze enun jour, dont quelques-unes ontl etepdue d'un traité. Cette modération admirable attirait à lui, de tous les points de l'Europe, tous ceux qui vouiaieùt se recueillir avant dé se décider, se connaître avant de disposer d'eux. Tous les yeux qu'éblouissait Téciat de Luther se tournaient vers cette lumière douce et égale qui pénétrait les coBscieuces san^ les troubler. Les hommes passionnés, pour qui les idées nouvelles n'étaient qu'une occasion de se déchaîner avec impunité, attendaient ,\e signal de Luther, et souvent le devançaient. Mélanehthon avait autour de lui tous ceux qui cherchaient la vérité pour elle-même, ou pour régler si^r ses enseignements leur vie intérieure; tous ceux qui voul'aienl moins un maître qu'un directeur de conscience, et aimaient mieux se donner librement que se lais^ser conquéHr; tous ceux qui avaient besoin de conseils, soit pour la conduite de leur conscience dans les choses de la foi, soit pour celle de leur esprit dans les choses de Fintelligence. Et ce n'est pas une médiocre gloire pour la modération, qu'elfe ait donné plus de travail à Mélanchthon', qu'à Luther le gouvernement de tant de passions qui offraient d'être ses auxiliaires^ sans lui dire et peutêtre sans savoir elles-mêmes jusqu'où elles comptaient le servir.

Tel fut Mélanehthon dans sa double tâche de réformateur de la religion et des lettres. Une vie si laborieuse, un si rude passage sur la terre, tant d'oubli de soi-même et de dévouement à tous, ont récopeilié tout le monde à cette grande mémoire. Les catholiques ne luiront pas eévères,

car Bossuet lui-même Ta aimé, et n'a pas pu voir impunément tant de douceur et de lumières. Les protestants, loin de le haïr, ne le suspectent même plus. Quant à ceux qui cultivent ce qu'il appelait la philosophie, comment ne seraient-ils pas justes pour lui? Il a défriché pour eux le champ de la science et de Tart, et nul, parmi les héroïques ouvriers de la renaissance, n'a fait plus d'efforts et dépensé plus de sa vie pour nous rendre faciles et doux les plaisirs les plus relevés de l'esprit.

Page 1