‹ Études sur la renaissance: renaissance et réformeChapitre 4 sur 7 · MARTIN LUTHER A ÉRASME DE ROTTERDAM · texte numérisé non relu

MARTIN LUTHER A ÉRASME DE ROTTERDAM

K Grâce et paix au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

« Je me suis tu assez longtemps^ excellent Érasme, attendant que toi, le plus grand des deux, tu rompisses fe premier le silence; mais, après une si longue et si vaine attente, la charité, je pense, m'oblige à commencer. D'abord je me plaindrai de ce que tu t'es montré hostile à nous, afin de te ménager auprès des papistes, me^ ennemis. En second lieu, c'est sang indignation que je t'ai vu, dans tes publications, nous mordre et nous piquer en certains endroits, soit pour Cjapter leur faveur, soit pour adoucir leur haine. Il faut bien en prendre son parti, puisque je vois que Dieu ne t'a pas encore donné assez de courage et de sens pour te joindre à moi, en pleine liberté et confiance, contre ces monstres ameutés contre moi. je ne suis, pas homme, d'ailleurs, à exiger de toi ce qui. surpasse mes propres forces et ma mesure. Bien plus, j'ai supporté et respecté en toi ma pro< pre faiblesse et te part que tu as eue des dons de Dieu. Car le monde entier ne peut nier que ce règne et cette prospérité des lettres, par lesquels on est arrivé à une lecture intelligente des livres saints, ne soit en toi un don magnifique et supérieur de Dieu, pour lequel il a fallu lui rendre grâce. Je n'ai, certes, jamais désiré qu'abandonnant ou méconnaissant ta mesure, tu vinsses te mêler à mes amis, dans mon camp; et, quoique ton esprit et ton éloquence nous y pussent être d'un grand secours, le courage te manquant, il valait mieux que tu servisses la cause sans sortir de chez toi. Je ne craignais qu'une chose, c'est que tu ne fusses entraîné quelque jour par mes adversaires à marcher avec tes

livres contre nos opinions, et qu'alors la nécessité ne me forçât de te résister en face. J'avais déjà eu Toccasion d'adoucir quelques-uns de nos amis qui se tenaient tout prêts à te faire descendre dans l'arène, et c'est dans cet esprit que j'aurais désiré que l'attaque d'Hutten n'eût pas été imprimée, mais surtout que tu n'y répondisses pas par ton Éponge \ dans laquelle, si je ne me trompa, tu sens toi-même que, s'il est très-facile d'écrire sur la modération et d'accuser Luther d'en manquer, il est très-difGcile, que dis>je! impossible d'en avoir, à moins d'un don particulier de l'Esprit. c Crois donc, ou ne crois pas, il suffit que le Christ m'en soit témoin, que je te plains du fond du cœur, de ce que tant de haines et de passions de gens si considérables soient soulevées contre toi. Que tu n'en sois p^s ému, je ne le crois pas ; c'est iin fardeau au-d,ëssus de ta vertu. Il faut dire aussi qu'ils n'ont peut-être pas tort de se piquer des provocations indignes qui leur sont venues de toi. Je te Tavouerai franchement, il y a des hommes qui n'ont pas la force de supporter ton amertume ni cette dissimuls^tion que tu veux qu'on traite de modération et de prudence : ils ont bien sujet de s'Indigner; ils ne s'indigneraient pas s'ils avaient plus de force d'âme. Moi-même, qui suis irritable, encore que je me sois laissé emporter jusqu'à écrire d*un style trop amer, ce n*a jamais été que contre les entêtés et les indomptables. Du reste, j'ai toujours été clément et doux envers les pécheurs et les impies, quelles que fussent leur folie et leur injustice; ma conscience m'en rend le tén^oignage, et l'expérience de plusieurs en pourrait faire foi. Et non-seulement j'ai arrêté ma plume alors que tu ne^'épargnais pas tes piqûres, mais j'ai déclaré, dans des lettrés à des amis, lesquelles ont dû t'être lues, que je continuerais à m'abs-

* G'csl le titre assez bizarre de la réponse d'Érasme aux attaques d'Ulric Hutten, un des soldats d'avant-garde dc'Lutber, bomme instruit, mais léger et libertin : Sfongia adversus adsperginti Uhici BuUinù

' tenir jusqu'à ce que lu descendisses en champ clos. Car, s'il est vrai que tû ne partages pas mon sentiment, et si, par impiété ou par dissitiiulation, tu condamnes ou laisses en suspenscertainspoihtsde doctrine, jenepuisnine veux croire que ce soit par entêtement. Hais que faire ? Des deux côtés, la chose s'est singulièrement envenimée. Pour moi, s*il m'était permis d*étrë médiateur, je conseillerais à ceux-ci de ne plus l*attaquer avec autant de force, et de laisser ta vieillesse s'endormir dans la paix du Seigneur; et certes, c'est ce qu'ilsrne manqueraient pas de faire, à mon sens, s'ils avaient égard à ta faiblesse d'esprit, et s'ils appréciaient la grandeur delà cause, laquelle a depuis longtemps dépassé ta mesure. a A présent surtout que la cliose en est venue à ce point qu'il y aurait fort peu de péril pour nos opinions à être attaquées par toutes les forces réunies d'Érasme, bien loin qu'il y puisse nuire par ses pointes et ses coups de dents, tu devrais, mon cher Érasme, songer à la faiblesse de ces armes, et t'abstenirde ces figures de rhétorique si acres et si salées ; et, si tu ne peux ni n'oses tout à fait te ranger à notre croyance, tu devrais ne t'en point mêler, et te borner à ce qui te concerne. S'il est vrai que ceux-ci, comme tu t'en plains, supportent mal tes morsures, ils en ont bien quelque cause, à savoir cette faiblesse humaine qui craint l'autorité et le nom d'Érasme, et qui sent qu'il est fort différent d'avoir été mordu une seule fois par Érasme, ou d'avoir été démoli entièrement par tous les papistes ensemble.

c J'ai voulu, excellent Érasme, que tu prisses ces avis comme d'un homme qui veut être sincère avec toi, et qui désire que le Seigneur te donne un esprit digne de ton nom. Si le Seigneur te fait attendre cette grâce, je demande que dans l'intervalle, à défaut d'autre service, tu nous rendes celui d'être simple spectateur de notre tragédie, de ne pas grossir la troupe de mes adversaires, et surtout de ne pas faire de livres contre moi, comme je m'engage a ne rien

m ÉTUDES SUR LA UENÀISSANCE.

faire contre toi... C'est assez de morsures; il faut pourvoir à ne pas nous dévorer Fun Tautre, ce qui serait un spectacle d'autant plus pitoyable, qu'il est très-certain que ni Tun ni l'autre ne veut de mal, au fond du coeiur, à la vraie piétë^ et que c'est sans entêtement que chacun persiste dans son opinion. Sois généreux pour mon peu d'habitude d'écrire^ et, au nrom du Seigneur, adieu.

A Hartik Luther,

a An 1524. ».

Que cette lettre est méprisante! Singulière charité que celle qui ôtaità Luther tout respect pour un vieillard, pour l'ancien maître de sa jeunesse solitaire et désintéressée ! Quel orgueil perce à travers ces ironiques élogea 1 Quelle haine franche du libre arbitre pratique dans cet homme qui ne permet pas la contradiction ! Le dira i-je aussi? quel désordre dans les idées ! C'est une tête ardente et tumultueuse, c>st la chair et le sang, mais ce n'est pas un beau génie qui a inspiré ces choses. Nous sommes dans les. coulisses de la réforme 1 Les petites passions sont derrière les grandes choses, et le comédien derrière le héros* Il est vainqueur depuis hier, et déjà la tête lui tourne. Il lance contre les <X)ntradictenrs Tarme qui lui a servi à contredire; il insulte son précurseur, son vieux maître. Oh ' qu'il me soit permis de le répéter : combien les hommes valent moins que la cause pour laquelle ils combattent ! •

Cette lettre de Luther avait fait pressentir à Érasme le ton de sa réponse au traité du Libre arbitre. Quand Luther lut ce traité, il eut un moment de surprise : il s'attendait à des injures; au lieu d'injures il y voyait des raisons, de la science, une discussion modérée, des ménagements pour sa personne. 11 rendit d'abord hommage à la modération de son rival; mais, une fois la plume à la main, sa première impression céda vite à la fougue de son esprit et à ses habi-

tudes de diseur d'injures. Il fit un traité du Serf arbitre^, en réponse à celui d*Érasme, où il prouva, plus qu'il ne pensait, que Thomme est en effet le serf de sa passion ; qu'en tout temps, sous tous les drapeaux et pour toutes les causes, il aime la liberté pour lui et la hait daus les autres; que la liberté victorieuse devient bientôt le despotisme; que si lui, Luther, ne rallumait pas le bûcher de Jean Huss pour y brûler Érasme, c'est qu'il n'avait pas sous ses ordres l'armée de bourreaux de Henri VIII, le grand admirateur du traité du Libre arbitre. Quant au fond même de la question, il entassait de la contre-érudition théologique en réponse à l'érudition d'Érasme, il tourmentait les textes, faisait mentir les autorités , avec -grand accompagnement d'inveclive^. Étrange polémique dont Dieu devait faire sortir l'imprescriptible liberté de la conscience, non certes pour justifier cette polémique, mais pour montrer qu'il sait tirer le bien (lu mal, en les faisant se succéder l'un à l'autre, sinon s'engendrer Pun de l'autre, car il n'y a point de parenté entre le mal et le bien !

Érasme fit deux fautes, deux victoires pour Luther, qui avait su l'y pousser. La première fut de demander justice des calomnies au Serf ayMtre à l'électeur de Saxe, Frédéric, l'ami et le protecteur de Luther : c'était demander une mauvaise chose, et la demander avec certitude d'un refus. La seconde fut de quitter son naturel, de se fourvoyer sur les pas de Luther dans la polémique d'injures, et de n'y avoir ni originalité, ni éloiquence, à la différence de Luther, chez qui la pratique en était naturelle et relevée d'ailleurs par un grand courage, mais d'y mettre une certaine rhétorique misérable et d'invectiver d'une voix cassée et en cheveux blancs. La lettre suivante, en réponse à Luther, qui lui avait sans doute écrh en lui envoyant son traité, trahit, parmi

* De servo arhitrio.

quelques paroles dignes et nobles, un effort fïialbeureuxpour n'être pas en reste d'injures avec Luther,

ERASME DE ROTTERDAlf A VARTIIf LUTHER.

« Ta lettre m'a été remise tard. Si elle fût venue à temps, je ne m*en serais pas ému. Je n'ai pas l'esprit si puéril qu'a* près avoir reçu tant de blessures plus que mortelles, je sois calmé par un ou deux badinages et adouci par des cajoleries. Quant à ton esprit, le monde le connaît depuis longtemps ; mais cette fois tu^as si bien tempéré ton style, que jusqu'ici tu n'as rien écrit de plus furieux, et, qui pis est, de plus malveillant contre personne. Sans doute il va te vejfiir à Tesprit que tu n'es qu^un faible pécheur, toi qui ailleurs demandes qu'on ne te prenne pas tout à fait pour un dieu. Tu es, écris*tu, un homme doué d*un esprit yéhéiàent, et tu aimes à te vanter de cette insigne excuse de tes actions. Mais que ne déployais-tu depuis longtemps cette véhémence admirable contre Tévéque de Rochester, on contre Cocléus, lesquels te provoquent nominativement et te poursuivent d'injures, à la différence de moi, qui ai discuté polimentavec toi dans mon traité? Que font, jeté prie, pour la <|uestion en elle-même, tant d'injures bouffonnes, tant de mensonges calomnieux; que je suis un athée, un épicurien, un sceptique sur les matières de la foi chrétienne, un blasphémateur, que sais-je ! bien d'autres choses encore que tu ne dis pas? Ce sont outrages que je supporte d'autant plus facilement, que sur aucune de ces calomnies ma conscience ne me reproche rien. Si je n'avais sur Dieu et sur les livres saints les pensées d'un chrétien, je ne voudrais pas vivre un. jour de plus.

« Si tu avais plaidé ta cause avec cette véhémence qui t'est familière, mais en restant en deçà des fureurs et des injures,

ÉRASME. . JOl

tu aurais soulevé moins de gens contre toi ; mais voici que dans plus du tiers de ton volume tu as donné carrière à ton goût pour ce genre de dialectique. Quant aux égards que tu as eus pour moi, la chose parle assez d'elle-même ; tandis que tu m'aecables de tant de calomnies manifestes, moi je me suis abstenu de certaines choses que le monde n'ignore pas. Tu l'imagines, ce semble, qu'Érasme n'a point de partisans: il en a plus que tu ne penses. Après tout, quMmporte ce qui nous arrive à. tous les deux, surtout à moi, qui dois bientôt sortir de ce monde» <]uand bien même j'y serais universelle* ment applaudi ? Ce qui m'afflige profondément, et avec moi tous les gens de biçn, et ceux qui aiment les belles-lettres, c'est que tu donnes des armes pour la sédition aux méchants et aux esprits avides de changeinent ; c'est qu'enGn tu fais de la défense de TÉvangile une mêlée où sont confondus le saeré et le profane, com^me si tu travaillais à empêcher que cette tempête n*àit unejsonne fin, bien différent de moi, qui ai mis tous mes vœux et tous mes soins à la bâter.

« Je ne débattrai pas ce que tu p6.ux me devoir, et de quel prix tu m^en as payé; c'^stune affaire privée, et de toi à moi ; ce,qui mo déchire le cœur, c'est la calamité publique, c'est cette incurable confusion de toutes choses que nous ne devons qu'à ton esprit déchaîné, intraitable pour ceux de tes amis qui te donnent de bons conseils, et dont quelques ignorants étourdis fon)tout ce qu'ils veulent. J'ignore quels sont les hommes que tu as arrachés à l'empire des ténèbres, mais c'est contre ces sujets ingrats que tu devais aiguiser ta plume perçante plutôt que contre un disputeur modéré. Je te souhaiterais un meilleur esprit, si tu n'étais pas si content du tien. Souhaite-moi tout ce qu'il te plaira, pourvu que ce ne soit pas ton esprit, à moins que le Seigneur ne le change.

a Bâle, ce il avril, jour où ta lettre in*a été remise, an 1526. x

102 • ÉTUDES SUR LA BENâlSSANCE.

Voilà oA Luther avait voalti amener Érasme. La modération d'Érasme iéisaUsa force ; Luther Vea débasqua : c'est une grande victoire que d'amener ses adversaires à quitter leur caractère naturel, pour en prendre un d'imitation ou de rhétorique. Luther avait soufflé ses défauts à Érasme; celui-ci prit de ses mains, pour le combattre, l'injure qu*il maniait moins bien que lui; et la place qa'il employa dans ses écrits à imiter malheureusement son adversaire fut p^due pour le réfuter. A la lecture du traité du Serf arbitre, Mélanchthon lui-même., quoique si porté pour Luther, avait gémi de ses violences, et démenti le bruit qu'il n'était pas étranger à la partie injurieuse de l'écrit de Luther. Âpres la réponse d'Érasme : « Vois-tu, lui disait Luther triomphant, ton Érasme et sa modération si vantée! C'est un serpent! » Le vent soufflait pour Luther. Cet homme faisait sortir les vieillards de la gravité de leur âge ; il amenait les mourants à manquer à la dignité de leur vie passée; il forçait la modération a rougir d'elle-même; évidemment la fortune était de son côté. ^

il y eut encore, jasqu'en 1534, deux ^ns avant la mort d'Érasme, quelques écrits de ce ton échangés entre ces deux hommes illustres. Au reste, Érasme n'avait pas à répondre seulement à Luther. Ses dernières années furent assaillies d'ennemis ; toutes les presses de Froben étaient employées à ses apologies. La Sorbonne, les théologiens, les casuistes, les violents des deux partis, les Stunica, les Bède, les Carpi (ce dernier était prince), noms que la violence n'a pas immortalisés, le trouvèrent armé jusqu'à la fin contre toutes leurs diatribes. Le premier malheureux sachant griffonner quelques injures et balbutier la logomachie théologique se donnait la gloire de troubler les dernières heures de l'illustre vieillard, sauf à se faire marquer au front de s^ main mourante. Tout le monde se croyait intéressé à le compro-

ÉBASME. ' 100

mettre; tout le monde se disputait les lambeaux de cette dëconsidératioD où Tavait prdcipité Luther dtn&legnfatiéres de religion. Mars ce qui lui restait de modération dans le fond, ou, pour mieux dire, d'indépendanee religieuse, irritait surtout ses innombrables ennemis ; c'est à en faire la conquête, c'est à rarrachar de sa position intermédiaire entre les deux partis, représeQtés alors par leurs têtes folles et leurs hommes d*action, que travaillaient tous les esprits violents, fatigués de ses réserves, et voulant débarrasser le sol de la réforme des rétrogrades de la paix et de la philoso'^ phie chrétienne.

On avait obtenu de lui qu'il hurlât avec les loups; on ]*avait compromis dans la forme, on voulait encore le compromettre dans le fond, et lui airracher un testament de mort qui pût servir de torche aux catholiques pour allumer leurs bûchers, ou aux protestants de titre pour déposséder la vieille Église. Érasme tint bon. Il avait bien pu s'échauffer dans le langage; mais il resta fidèle aux idées de paix, de morale chrétienne, de réformé amiable; défendant jusqu'à la fin son indépendance , et tenant embrassée cette belle image de la philosophie chrétienne, qui devait survivre à toutes les discussions dogmatiques.

Érasme était-il plus protestant que catholique, ou plus catholique que protestant? Ce qu'on peut répondre à cette question, c'est qu'il eut peut-être un peu plus de superstition que de religion, et plus de religion que de scepticisme. Vous l'avez vu rendre grâce à sainte Geneviève d'être réchappe des œufs pourris et des chambres malsaines du collège de Montaigu ; vous l'avez vu faisant vœu d'achever un commentafare de YÉptPre aux Romains, si saint Paul le guérit d'une chute de cheval. Eu d'autres circonstances, ilaura quelque peur vague du démon ; il racontera deshistoires d'exorcisme du ton d'unbomme qui croit un peu aux possédés ; il" aura sur V ennemi du genre humain cette espèce de

doute eurieux et inquiet que nous avons s^f rinrdilKbilitë divinatoire des somnambules. Pour les deux dogmes aux prises, voici ce qu'il en pensait:

Le dogme protestant, né d'hier, qu'il avait vu sortir de cerveaux excités ou malades, ce fruit de tant de choses bonnes et mauvaises, de besoins sérieux et d'ambitions vulgaires, de la science et de Fignorance, des. hommes d'élite et des masses aveugles, de l'esprit et de là chair, de Ja rai* son «t de la folie, il ne le prenait même pas au sérieux, et il voulait encore moins d'une religion fabriquée de son temps par des hTouxWons. (nebulmès)^ que de la foi, exploitée et tournée en marchandise, des catholiques romains. Le dogme catholique, au contraire, se recommandait à ses respects par l'aacienneié,. parla tradition, par une longue possession des intelligences y il y croyait par sentiment et par habitude. Si, d'une part, ep suivant ce dogme dans les changements qu'il avait subis depuis son établissement; il ne pouvait se défendre de reiçarquer ce que Tœuvre des hommes y avait mêlé à l'œuvre de Dieu, sj le doute se glissait dans ses études, toutes les fois qu'il regardait dans le christianisme au delà de l'Évangile et du sublime précepte de l'égalité humaine ; d'autre part, les impressions de ^on en. fance catholique, la grandeur et Tantiquité de l'édifice fonde sur le dogme catholique, la polémique, où, à force d'aller, pour la nécessité du discours, au delà de sa vraie croyance on finit par perdre chaque jour un peu de ses doutes, e par devenir croyant par amour-propre; ses relations avei les rois et les papes, et l'honneur d'une foi commune ; toute ces choses rattachaient au catholicisme, et, ayant à mouri dans l'une ou Tautre croyance, il préférait les vieilles ga ranties de l'Église romaine aux promesses d'hier du prêtes tantisme.

Mais, au fond, il n'appartint jamais qu'à lui-même. Il pu se rapprocher tantôt d'un parti, tantôt de l'autre, selon qu^i

en espérait davantage pour la tolérance et les lettres; mais il resta rhomme de tputes les choses durables que les passions humaines avaient dérobées sous des formules devenues des cris de guerre; et Dieu, en lui inspirant le mot sublime àe philosophie chrétienne, se plut à révéler à sa belle et douce intelligence une de ces vérités qui ne meurent jamais.

Antre comparaison entre Érasme et Voltaire. — Puissance' morale d'Érasme. — 11 est le chef du parti' modéré en religion et de tous les lettrés de l'Europe. — Sa prodigieuse correspondance. — Sa petite maison à B&le. — Ses travaux à rapproche de la foire de Francfort — Sa lettre à des religieuses de Pologne qui lui ont envoyé des dragées. — Sa lettre à révêque Jean Turzon dans les intervalles de sa graTelle. — Érasme martyr dn traYail et de la réputation.

On pourrait apprécier matériellement Timportance d*un écrivain par le nombre de lettres qu!il a écrites et reçues, et la diversité d'opinions de ses correspondants. Beaucoup de lettres, et des lettres de toutes les opinions, de tous les partis, de toutes les conditions, sont la preuve d'une sorte de souveraineté intellectuelle, vers laquelle chacun se tourne avec foi pour y prendre le mot d'ordre de ses sympathies ou de ses répugnances. Celui-là est un grand homme vers qui tous ceux de son temps gravitent naturellement, comme vers le pôle de la science et de Tintelligence contemporaines, et dont le temps et Tesprit sont devenus une sorte de propriété publique.^ Ainsi toute la philosophie du dix-huitième siècle a convergé vers Voltaire ; toute la renaissance littéraire et religieuse de TEurope occidentale, au seizième siècle, a convergé vers Erasme. Un certain aimant d'idées et de croyances faisait incliner leur époque de leur côté.

Toute formule venait d'eux; leurs contemporains avaient des tendances plus ou moins obscures ; c'est par eux seuls que ces tendances étaient exprimées dans un langage populaire. Les grands hommes sont ceux qui disent ce que tout le monde sait ; mais ce savoir de tout te monde est confus, vague, inarticulé; leur gloire est de le produire à h lumière dans toute sa netteté, d'en créer la langue, et d'^ faire des croyances irrésistibles.

Dans cette incertitude des consciences qui accompagna et favorisa les commencements de la réforme, tous les contemporains d'Érasme se tournèrent vers lui. Chacun sentait en soi un certain renouvellement d'idées dont il ne pouvait se rendre compte par des mots. Ces mots, il les demandait a l'honime qui paraissait avoir la plus parfaite intelligence de la chose, et qui déjà, dans quelques détails, avait prouvé qu'il savait mettre le doigt sur le malaise dont Tépoque était tourmentée. Tout le monde savait, ceux-ci confusément, ceux-là avec un mélange de bonne foi et d'intérêt personnel, tous avec une impatience souffrante, qu'il se passait quelque chose de nouveau dans le monde ; mais personne ne pouvait déterminer ce que c'était. Ce fut le rôle d'Érasme d'éclaircir les pressentiments et les désirs de chacun, de trouver un langage pour cette universelle espérance qui emportait les esprits vers un avenir inconnu.

Pendant un moment il tint, pour ainsi dire, toutes les consciences dans sa main, et il fixa dans une opinion moyenne, mi-partie de critique et de croyance, ces innombrables esprits qui se sentaient entraînés, ceux-ci vers l'incrédulité inactive, ceux-là vers une révolution complète. Luther arriva bientôt, qui lui enleva les derniers ; il faisait mieux leur affaire ; c'était l'homme de la révolution. Érasme garda autour de lui, et jusqu'à son dernier jour, tout ce qu'il y avait 9'hommes sensés, tolérants, désintéressés, entre les catholiques immobiles et hs réformateurs déclarés.

Ce fut là ça royauté dernière, royauté plus solide et plus vraie que celle dont l'avait dépossédé Luther.

C'est à cette foule de bons esprits, fort nombreux même alors, pour Thopneur de notre espèce, qu'Érasme servir jusqu'à la lin de chef et d'organe; pourquoi nedirais-je pas de roi? car qu,el sujet a dit d'un roi ce que Frédéric Nauséa,. coilseiller du roi Ferdinand, disait d'Érasme: K Quoique nous fussions séparé de lui par des pravinces, nous nous sentions e;itraîné vers lui par une si grande autorité, que jamais il ne nous arriva de méditer, d'écrire, de dicter, de manger, dé boire, de dormir, de veiller, sans penser à lui, et sans que son image nous fût présente. Toute autre pensée était absorbée par la contemplation de ce grand homme ; nous l'entendions, nous le voyions, nous demandions à quiconque venait de loin : Vit-il encore? que fait-il? quelle santé a-t-il? Que va-t-il nous envoyer de nouveau * ? »

Parmi ces §ujels si dévoués, si tendres, qui dépérissaient pour luij comme dit .encore Nauséa, Érasme comptait plusieurs princes^ I J'ai remis au prince ta lettre et iapara^ phrase, lui écrit un certain Berselius. Il a lu la lettre et a embrassé à plusieurs reprises la paraphrase, en s'écriant avec un .accent de joie : Érasme!... Je suis resté un jour à la cour* Après la messe,, on s'est mis à table. Nous entrons dans la salle du festin, ornée de grands et nombreux tapis. Peu après on apporte de l'eau pour laver les mains. Le prince s'assoit, ayant près de lui son frère Bobert, le grand guerrier^ rAchille dé notre siècle. La femme du héros oc^ cupait la troisième place, Pénélope par sa vie, Lucrèce par ses mœurs. A la quatrième était assise leur fille, déjà nu^ bile, et, par ses traits, semblable à Diane. Venaient ensuite les deux frères de la jeune héroïne ; vous auriez dit les deux jumeaux de Léda. Parmi tant de dieux et de déesses, moi)

* Pi iderici Nauseœ MonodiU) torad i**" de rûdilion de Lejde.

pauvre scarabée, mterpellé nominalement par Jupiter, je m'assis à la septième place, repaissant mes yeux d'or, de pierreries et de pourpre, mes oreilles de doux accords, mon palais d'ambroisie et de nectar. La faim apaisée et les tables enlevées avec les mets, on ciiante des actions de grâces aux dieux*; nous nous levons; les tins jouent aux dés, lé§ autres aux échecs. Je suis appelé auprès du prince ; là s engage une conversation pleine de compliments pour toi. I^ prince n'a rien de plus cher que toi. H veut te. voir, te serrer dans ses bras, te traiter comme json père, comme une divinité tombée du ciel sur là terre. Viens donc sans retard : prends gardé, au nom du Dieu immortel, qu'un si grand héros n*ait trop longtemps à souiTrif dii tourment de t'attendre. »

C'est avec les hommes éminents qui représentaient dans toute l'Europe l'opinion intermédiaire entre le catholicisme pur et le protestantisme révolté qu'Érasme entretint, pendant les deux dernières années de sa vie, un commerce quotidien de lettres. Les plus nombreuses et les plus détaillées roulaient sur les affaires, sur les progrès de la réforme, sur les livres de ses docteurs, sur les querelles entre Érasme et ses ennemis, les Stunica, les Beda, la Sorbonne tout entière^ On le consultait, on lui demandait des directions ; il répon^ dait par. des discussions très-développées , et ses lettre^ étaient lues et répandues comme des traités. Bon bombrfl traitaient de l'état des lettres } plusieurs étaient desjuge^ ments sur quelques hommes éminents en érudition profane, ou des biographies de morts illustres^ ^

Une troisième catégorie ^e compose de celles qu'il en^ voyait à ses principaux amis, à certaines époques, comm< des témoignages périodiques de son souvenir, lettres char

* 229. D. F. — Traduisez :0n dit les grâces. Celle lettre est piquant comme détail de mœurs. Ces clurétiens étaient païens d'esprit.

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mantes où il parlait d'ordinaire de sa vie intérieure, de ses souffrances physiques si courageusement endurées, de sa vieillesse, de ses études, de ses prodigieux travaux. Enfin, une quatrième catégorie comprenait toutes les lettres de pure politesse : lettres en réponse à des louanges ; lettres demandées par des gens qui s'en voulaient faire honneur auprès de leurs amis ; lettres d'hommage aux princes qui l'avaient fait complimenter par leurs conseillers privés; lettres de remerciments pour des cadeaux de grands personnages. Érasme suffisait à tout cela.

Je me le figure, idàns sa petite maison de Bâte, aux ap* proches de la foire de Francfort, époque où il expédie par gros paquets ses lettres et ses traités pour tous les points de TEurope. Il vient d*ôtre pris d'une attaque de gravelle si forte, si douloureuse, que'« s'il a quelque ennemi, dit-il tristement, cet ennemi doit cesser de le haïr, et se trouver assez vengé par ses souffrances ^ » Assis sur son lit de douleur, faible, tremblant de fièvre, pendant qu'il corrige les épreuves de son épître à Christophe, évêque de Bâie, sur le choix des mets et sur d'autres points de discipline religieuse, il dicte à Tun de ses secrétaires diverses lettres pour ses amis. Quatre courriers attendent à Baie yes dépêches; l'un pour Rome, l'autre pour la France, le troisième pour l'Espagne, le quatrième pour la Saxe^.

Après plusieurs jours donnés aux lettres sérieuses, il faut penser aux lettres do politesse, et sourire agréablement à des gens valides, malgré les accès du mal qui lui font tomber la plume des mains. Ce sont d'abord les religieuses d'un couvent de Pologne, qui lui ont envoyé à plusieurs reprises des dragées et autres douceurs pour obtenir de lui, en retour, quelque écrit à mettre dans leurs archives'. Il

* LcUrc8,^ë7. B. C.

« Jbid., Til, E. F.

» Ibid.y 778. !). K.

no ÉTUDES SUU LA RENAISSANCE.

dicte celle réponse, non sans s'interrompre par des gémisseinenls: «Vous avez voulu, excellentes vierges, faire un gain honnête en acbelant, au prix de quelques douceurs qui récrççnl le palais, des choses qui nourrissent l'âme. Pieuse captalion, avidité sainte, prudent et lucratif échange, bien digne de vierges sages, si j'étais Thomme qui pût rendre pour une semence corporelle une semence spirituelle... »

Une crise violente l'arrête au milieu de sa lettre. Son médecin est appelé : quelques cuillerées de vin de Bourgogne le remettent; c'est le traitement qu'on opposait à ses douleurs de gravelle. La crise passée, sa figure redevient calme et riante; il reprend : ^ «

(( Votre époux, saintes filles, se glorifie de tous «es saints, mais principalement des martyrs et des viei'ges. Ce sont là les parures dont s'enorgpeillit le plus l'Église du Christ, laquelle ne tiré sa gloire que de son époux; mille vertus Tenvironuent comme des pierreries; mille fleurs le décorent, mais celles qu'il aime par-dessus toutes, ce sont les roses des martyrs et les fts des vierges. »

Suit un éloge de la virginité dai)«\^e ^yle un peu fade. Quelle pitié que la gloire! Il faut rire d'une bouche contractée par la souffrance, et développer des lieux communs prétentieux aux heures où Ton aurait besoin de sojnmeil. Il faut dicter, d'une voix dolente, des dragées épistolaires en réponse à des dragées de nonnes ; il faut mêler les fleurs de rhétorique aux potions calmantes, et se livrer au médecin entre deux jolies phrases I Mais ce n'est pas tout.,

Un messager est arrivé la veille de Breslau *. Il a apporte, delà part de Tévêque Jean Turzon, docte prélat, admirateur passionné d'Érasme, quatre clepsydres de verre d'une nouvelle invention, dont le sable, en tombant insensiblement, mesure les heures ; quatre petits lingots d'or vierge, extraits

* Lettres, 522. F.

ÉRASME. ifl

des mines du diocèse de l'évêque, symbole de rimmorlalité qui attend Erasme ^ plus un bonnet d'hermine, dont la douce chaleur et le poil soyeux, dit le bon Jean Turzon, rappelleront à Érasme rânH)ur ([u'il a pour lui. Les cadeaux sont là étalés sur le buffet, attendant un remerciment littéraire, travaillé, précieul/ Érasme les regarde d'un œil résigné, et dicte :

« Si lu veux me permettre de faire quelque peu de philosophie sur tes petits présents, je félicite ton diocèse d'avoir des mines d'où Ton tire un or si brillant et si pur; hiais je t'estime bien plus heureux^ toi qui tires des veines bien autrement précieuses des saitites Écritures Tor de la sagesse évangélique, cet or dont tu enrichis le troupeau qui t'est confié... »

Frobenentre en ce moment, Proben, son imprimeur et son ami. Il vient lui soumettre des doutes sur un passage de la dissertation sur le Choix des mets, et le prier de relire, et au besoin de corriger un manuscrit de Vives, qu'il a quelque répugnance à imprimer. Érasme lui demande son bras potir faire quelques tours dechambrOj et quelques minutes pour achever sa lettre à Jean Turzon. Soutenu d'un côté par un serviteur, de l'autre appuyé sur le brus de Froben, il descend de son lit et se- traîne dans sa chambre, le corps plie par la souffrance; puis il continue sa lettre :

« Tes deux clepsydres portent cette inscription : Hdle-toi lentement. C'est un ordre qu'entend la poussière qui tombe lentement par le petit trou j mais notre vie s'envole «vec une grande vitesse, et la mort n'accourt pas moins vile, même après que cette poussière a cessé de tomber. Sous cette inscription : Hâte toi lentement, je vois une image de la mort. Puisse- t-elle, ô Turzon î le frapper le plus tard possible, toi qui es digne, non d'une vie longue, mais d'une vie immortelle î »

Comme tout cela est tiré, affecté, puéril! Quel triste era-

iV2 ÉTUDES SUR LA hENAISSANCE.

pioi d'un temps dont riiabitudc de souffrir lui faisait compter toutes les minutes! Il en arrive au bonnet :

« Ton bonnet ne pourra me servir que chez moi. Il est trop riche pour un homme de si peu que moi, — à moins que tu ne comptes Érasme pour quelque chose; — il est d'ailleurs d'une forme étrangère aux usages de ce pays. Autrefois, selon le proverbe, tout allait bien aux gens de bien ; aujourd'hui rien ne sied qu'aux hommes puissants. Je le garderai pourtant comme un gage qui me rappellera Jean ïurzon. »

Demain il faudra recommencer cette comédie pitoyable d'un moribond qui fait de Tesprit sur les cadeaux qu'on lui envoie. Demain il faudra remercier sur ce ton quelque autre grand personnage, soit pour le don d'un gobelet d'argent ciselé, soit pour un anneau, soit pour un cheval que lui enverront d'Angleterre des gens qui le croient encore ingambe, et auxquels il répondra qu'il est à peine assez bon cavalier pour se tenir en selle sur un âne.

S'il y eut jamais un martyr du travail, certes ce fut Érasme. Esclave de sa réputation, de ses amitiés, de ses adv^ersaires, des curieux, des indiffërentç, le jour que tous les hommes éclairés de l'Europe^occidentale l'eurent proclamé le chef du parti modéré, il vit qu'il fallait mourir à la lâche et aller jusqu'au bout sans reprendre haleine. Il n'eut de loisir que les heures trop fréquentes Où Texcès de la maladie lui liait les mains, la parole et la pensée. Chose singulière! quoiqu'il ne fît les affaires de personne et qu'il fût l'organe d'une opinion intermédiaire dont le principe était de s'abstenir, sa tâche fut plus lourde que celle d'un homme départi gouvernant une multitude avide d'événements. Bien de plus simple. Avec une seule harangue, un parti passionné va plusieurs jours; mais les hommes expectants et spéculatifs sont insatiables de réflexions, de considérations, d'analyses. 11 fallait donc qu'Érasme, en sa qualité de guide et de précep-

teur de ces hommes, comme on l'appelait, fit l'histoire presque quotidienne de faitst)ii il n'avait aucune part active. Ce fut même un triomphe pour Luther d'avoir Érasme pour son historiographe de chaque jour.

Mais quelle vie, mon Dieu, que celle-là! Quelle glèbe à retourner, quelle pierre de Sisyphe à rouler! N'avoir pas un jour dont on puisse dire .- Il ,est à moi! voir passer tous les printemps et tous les étés sans avoir goûlé ce que nous appelons le plaisir de renaître, et ce qui n'est que l'oubli de vieillir; ne savoir la différence d'un beau joui* et d'un jour de pluie que par les intermittences ou les redoublements de sa gravelle; se lever tous les malins avec le même poids à soulever, avec la même pierre à rouler, et se coucher avec le regret de ce qu'on laisse en arrière, de ce que les visites d'amis, le temps des repas, vous ont dérobé de minutes; se sentir, toute la nuit, dans des rêves pénibles, la poitrine oppressée par ce vampire qu'on appelle la réputation, et qui dévore jusqu'au germe de vos pensées ; ne pouvoir s'échapper de ses travaux, mais y être enchaîné comme l'ouvrier à sa pièce, toute sa vie; avoir perdp le sentiment de la solitude, du silence, du recueillement, exquises jouissances dont le goût s'émousse faute d*usage; vivre toujours avec les hommes, par les hommes, pour les hommes, soit dans le passé, soit xians le présent, au sein de leurs livres, au fort de leurs querelles, et ne pas connaître un de ces moments où penser et sentir &ont une même chose, où Ton ne vit plus par la mémoire et l'imitation, où Von rêve un Dieu qui n'est ni celui des sectes ni celui des philosophes, ni le Dieu des formulaires, ni le Dieu des systèmes, mais le Dieu tout bienfaisant qui remplit de vie la terre et le ciel, fait parler tous les êtres et rouler toutes les sphères; enfin se donner, par le travail, une fièvre lente et continue, qui vous rend incapable du repos : voilà quelle fut la vie d'Érasme, voilà quelle fut sa gloire!

il4 ÉTUDES SUR LA RENAISSANCE. '

Ce fut aussi la vie et la gloire ^e son époque! Il n'y eut pas de saisons, pas de printemps, pas de loisirs, pas une heure perdue, pas une pensée sans faut^ pas un eaprice, pour cette époque de révolution et de conquèie ^ Jamais tâche plus effrayante ne pesa sur les générations des hommes!- Retrouver le passé, se tenir quelque temps dans un certain équilibre sur un présent mouvant comme le sable,, préparer l'avenir, telle fut cette triple tâche. Dans ce temps-là, le même homme était érudit, conseiller d'empire et réformateur; touchant, par ces trois ordres de travaux, au passé, au présent et à Tavenir : le même homme maniait la plume et Tépée, montait dans la chaire, faisait des traités, exhumait les vieux livres; le même homme vivait dans trois mondes à la fois.

Un des travers de notre époque, c'est qu*on y méprise la tradition, et q^e chacun s^y fait souche et principe de toutes choses, société, religion, art. Au temps d'Erasme on était plus humble; Thomme se trouvait à peine assuré en donnant la main à ses ancêtres, et en apprenant d'eux tout ce qu'ils avaient connu de la science de la vie. Le passé et le présent étaient solidaires; on croyait que Farbre de la science était né le même jour qiie Thomme, et que c'était le même tronc qui poussait incessamment de nouvelles branches. Personne ne s'imaginait avoir dans sa main la semence d'un nouvel arbre. Bans ce temps-là on ne connaissait pas le poétôy cet être tombé du ciel, qui nait sans père et meurt sans enfants, pour qui le monde contemporain n*est qu'un piédestal d'où il s'élance dans un monde qui n'est qu'à lui et à Dieu, où il vient replier de temps en temps ses ailes fatiguées; mais on connaissait et on étudiait les poètes, ces chantres ingénieux de la sagesse humaine, hommes ainsi que nous, si ce n'est qu'ils en savent un peu plus que nous sur nous-mêmes. Dans ce temps-là, les vieillards se faisaient enseigner, sur le bord de la tombe, la

langue Des professeurs vu cheveus

blancs, qualre jours de repos dans

toute ui élèves septuagénaires qui. ne

voulaie! ir rajeuni leur intelligence

par quelques souvenirs de la sagesse antique. Il est vrai que ces vieillards étaientrares à uneépoque où l'on comptait tant de jeunes gens enlevés par des morts prématurée de prodigieui travaux, et qui exhuiaient leur âme sur les belles pages où Platon leur promettait une vie immortelle. Érasme parle quelque part de ce petit nombre auquel il était donné d'atteindre àla vieillesse, c Faut-il l'attribuer, dit-il, à un monde qui penche vers son déclin, ou bien à ce qu'il en coûte plus d'efforts aujourd'hui ponr acquérir le savoir? »

ir qudlei raisDDi Érasme se plaisait i Bile, — Frolxo lui otTre une nuUon ut une pemion. — Caractère daFroben. —Sa mort; douleur qu'en éprouve Ëra&me. — La réforfoe s'iolreduit ù mie. — tEcolampade. ^ La réforme s'y rend mallreue; raiage des ^lises. — Érasme songe à quiller Bile. — Son enlreiae avec ŒcoUmpade. — Projet de dépu'l. — Le grand et le petit port, — Érasme se rolire i Friboure. — Ses delii quatrains.

C'est à Bâie qu'ÉraEme trQuva une solitude relative, la seule qui fût possible à son époque. Après de longues hésitations, il s'était fixé dans cette ville, d'où il inondait l'Allemagne et la France de ses écrits. Ce choix n'était pas un caprice; Bâie était une ville intermédiaire, paisible, bien gouvernée, où les théologiens avaient de la modération, où la lulle des choses anciennes et des choses nouvelles n'a-

iI6 ÉTUDES SUR LA RENAISSANCE.

vait ameaé aucune violence. Erasme y vivait tranquille, respecté^ dans la société intime de Jean Froben et de quelques amis. Appuyé sur la formidable imprimerie fondée par cet homme célèbre, il dominait tout le mouvement religieux et littéraire de TAIlemagne, et représentait, assez bien ta presse du temps dans sa plus grande fécondité et dans sa plus grande influence.

De toutes parts lui venaient des offres d'hospitalité; de l'Angleterre, dont le roi, Henri VHI, était son confrère en polémique; de la France, où l'appelait le fastueux, mais sincère ami des lettres, François P', lequel lui offrait dBs monts d'or^ ; de Cbarles-Quint, son roi et son maître, qui lui faisait retenir ses pensions, pour le prendre par la famine, et l'attirer de force dans ses Etats du Brabant ; de trois ou quatre princes régnants de TAllemagne, qui avaient avec lui une docte et familière correspondance; de plusieurs villes particulières, entre autres Besançon, dont le sénat lui demandait ses conditions, voulant à tout prix devenir la patrie de choix d*un hôte si illustre; d'un grand nombre d'archevêques, qui lui offraient une aile de leur palais épiscopal, une place d*honneur à leur table et une pension. Érasme avait pesé une à une toutes ces {)ropositions, «t par mille considérations d'indépendance personnelle, de sûreté, de santé, surtout par une noble et' immuable répugnance, pour les chaînes du patronage, il y avait répondu par des refus ingénieusement tournés, dont sbs maladies et sa vieillesse faisaient d'ordinaire tout le fond.

Ces politesses cachaient ses vrais motifs. Pour l'Angleterre, c'était un motif de sûreté personnelle :il fallait traverser la mer, cette mer où il avait déjà fait naufrage, et où la guerre entretenait toujours une espèce d'écumeurs tolérés par le gouvernement, soit qu'il eût une part dans les prises,

* Rex Galius montibus auicis invitât ad se. —Lettres, 787.

soit qu*il ne fût pas de force à faire la police de^a propre marine. Pour la France, il y avait danger de la vie à y écrire des .propositions malsonnantes et à n'y être pas bien avec ta * Sorbonne. On y brûlait ou menaçait de brûler les gens pour avoir, en maladie, mangé de la viande on carême On y faisait un procès capital à un homme pour avoir dit que l'argent dé* pensé à la construction d*un immense monastère aurait été mieux employé à fonder uii asile d'orphelins. François I" avait bien le pouvoir et peut-être la bonne volonté de tirer une première fais Taccusé des mains de la Sorbonne, comme cela se vit pour Clément Marot, et pour Berquin, Tami d'Érasme; mais, à la récidive, il l'abandonnait au bras spirituel, avec cet égoïsme royal qui ne peut pas s'intéresser deux fois à la vie du môme homme. Dans le Brabant, c'étaient toujours les tbéologiens^ race furieuse, qui aurait fait lapider Érasme par la populace. En Allemagne, les violents du parti de la réforme seraient venus briser ses vitres et déchirer ses. livres^ comme ils faisaient des bulles papales. D'ailleurs, c'étaient dès offres de princes, offres dont se méfiait Érasme, parce qu'il y voyait, dans l'avenir, ou d'insupportables obligations de flatterie, ou l'abandon.

Chez les prélats, sa vanité d'astre delà Germanie ne se serait pas accommodée d'une commensalité au-dessous de lui, ni surtout de complaisances dans legenrede celles deGil Blas pour l'archevêque de Grenade. Une seule hospitalité l'aurait tenté : c'était celle de Besançon. Cette fois, la chose se faisait de pair à pair; c'était le peuple offrant sa ville à un homme du peuple. Erasme ne trouvait pas le bienfait lourd, ni la recon* naissance désagréable, ni la rupture, si elle avait Heu, d'une grave conséquence; outre l'attrait du voisinage de la Bourgogne, dont le vin calmait sa gravelle. Il résista pourtant. Il aimait Bâie; il y était entouré de la considération publique; il y payait l'hospitalité de la ville par le produit de ses travaux et par sa gloire; il y avait des liens de cœur,

418 * ÉTCDES SUR LA RENAISSASCE.

entre autres un fUieul, un fils en Dieu, comme disent les Abglais, Tan des enfants de Froben, qu'il avait appelé Erastnius, nom qu'il regrettait de n'avoir pas pris lui-même, dès l'enfance, comme étant plus conforme à Tétymologie grecque qu'Erasmus. Il faisait de petits traités d'éducation pour cet enfant, de grande espérance, dit-il. I) s^était attaché à Baie (( comme l'huître et l'éponge au rocher, » lui qui répondait jadis au reproche d'insouciance que lui faisaient les moines qu'il n'était ni une huître ni une éponge, et que le reproche lui venait mal de gens a changeant tous les jours de pàtis, et émigrant là où ils voyaient la fumée de la cuisine plus grasse et le foyer plus luisant '. »• - '

Cçist dans l'année 1551 qu'Érasme vint s'établir à Bâle. Froben lui avait offert une maison et une pension. Il ne voulut ni de l'une ni de l'autre, et aima mieui être Tami que le pensionné de Froben. Il fit acheter une maison où» sauf quelques voyages commencés que sa mauvaise santé le forçait d'interrompre, il vécut dans l'amitié de Froben^et de sa famille, au milieu de travaux qu'il appelait avec quelque raison herculéens, k ceiie maison attenait un jardin assez grand, avec iin petit pavillon au milieu, dans lequel Érasme venait dans les beaux jours, non poi^r y prendre du repos, mais pour y traduire quelques pages de saint Bazile ou de saint Chrysostome *. • '

Le premier chagrin de cœur qu'il eut sf Bâle, ce fut la mort inopinée de son ami. Il avait eu une douleur modérée de la perle de son frère '; mais il fut accablé de la perte de Froben. Il l'aimait pour la douceur de leurs relations; il Taimait pour tout le bien qu'il avait fait aux études libérales; il l'aimait pour son noble caractère, pour la pureté

* Lettres, 370. F.

• Ibid., 955. D. E.

^ Ibid., 1053 F. P.

de Ses mœurs, pour la sûreté de son commerce, pour son dévouement à ses amis.

II y aurait un beau portrait à faire de ce Froben. C'était un homme, sans fiel et sans méfiance, aimant mieux ôtre volé que de faire aux gens Taffront dé les surveiller. Il ne pouvait se souvenir des injures les plus graves, ni oublier les moindres services. Doux, affable, facile au delà même de ce qui convient à un chef de maison et à un père de famille, il n'aurait pas su se montrer poli pour oeux qu'il suspectait, ni cacher squs un visage ouvert des arrièrepensées de défiance, et il eût tenté Thonnêteté des gens par la facilité qa'oû avait à le tromper. Érasme lui en faisait des reprcyckes. Froben souriait, et donnait le lendemain dans le jnkfae piège. .

Une seule chose où il montrât de l'adresse et de l'esprit de combinaison, c'était dans l'art de faire, accepter quelque présent à Érasme*. Il n était jamais plus gai que le "jour où, soit par ruse, soit à force de prières, il avait obtenu que son ami se laissât faire cette douce violence. Toute la rhétorique d'Erasme échoua^t^ontre ces importunes délicatesses. Erasme envoyait-il acheter par ses domestiques quelque pièce do drap pouf se faire un vêtement neuf, Froben, qui en avait eu -vent S payait d'avance l'étoffe a Tinsu d'Érasme. Il n'y avait ni prières ni gronderies qui lui fissent reprendre son argent Ce furent là leurs seules querelles ^ « querelles d'une espèce peu commune, dit Erasme, dans un monde où Ton cherche à tirer le plus qu'on peut des gens et à leur donner le moins qu'on peut »

Sa profession lui donnait des joies naïves. Quand il avait tiré les premières épreuves de quelque auteur célèbre, dont il préparait une édition, il venait, triomphant, le visage radieux, montrer son essai à Érâsme et à ses autres amis,

* Subodoratut, Lettres, 1054. A.. F.

comme si c'eût éié le seul prix qa'il attendit de tous les soins donnés à Timpression. Les éditions de Froben étaient vantées pour leur correction. Il n'imprimait, d'ailleurs, que des livres sérieux, et refusait ses presses aux libelles, quoique ce fût une branche de commerce lucrative; il ne voulait pa$ ternir sa réputation par de l'argent mal gagné. Il tomba comme foudroyé, un jour qu'il était monté sur une échelle pour prendre quelque livre sur un rayon élevé; on le porta dans son lit, sans connaissance, le cerveau brisé; il mourut après une léthargie de deux jours, Érasme lui fit depx épitaphes, en grec et en latin; toutes deux ingénieuses et touchantes; rare exemple d'estime et d*amitié réciproques entre un auteur et son libraire ^

Un événement d'une nature plus grave devait l'éloigner de Bâle. La réforme, longtemps contenue par la sagesse du sénat, et réduite à des discussions spéculatives, y avait acquis assez de force pour exiger qu'on la reconnût publiquement. Érasme y était vu d'un mauvais œil : on n'osait rien entreprendre contre un homme qui s'était placé sous^ la garantie de la foi publique; mais on murmurait contre lui dans les conciliabules, et déjà lesplusardentsdemandaient s'il n'y avait pas quelque autre ville neutre où il pût aller cacher son impartialité si équivoque. Au dehors, ses amis les catholiques se plaignaient qu'il restât dans une ville infectée d'hérésie ; et, quoiqu'il fît de prodigieux efforts de travail pour donner des gages aux plus exigeants, (quoiqu'on l'eût vu, en moins de douze jours, lire une première partie d'un traité de Luther non encore publié, écrire une diatribe en réponse, la faire imprimer, la revoir, la mettre sous presse, afin que la riposte parût en môme temps que l'attaque, et que les amis de Luther ne pussent triompher, pendant l'intervalle de deux foires, de l'absence d'un contradicteur *,

* Lettres, 1855. D. E.

« Ibid.,iOoê. A. C.

ÉRASME. m

ses ennemis répandaient qu'il jouait un jeu double, et qu*il désavouait à Baie, dans de secrètes intrigues avec les professeurs, les doctrines de ses réponses à Luther.

Œcolampade, un des principaux du parti à Baie, qui était resté jusque-là dans de bons termes avec Érasme, avait donné le signal de la brouilleen se plaignant de petits griefs, prétextes ordinaires des grands. Dans le colloque du Cyclope, le personnage a pour signalement une brebis sur la tête, un renard dans le cœur, et un long nez. OËcolampade avait cru s'y reconnaître, la nature lui ayant donné un long nez, un caractère mi-parti de renard et de brebis. De là une explication entre Érasme et lui.

« C'est mon domestique Nicolas, lui dit Érasme,qui m'a demandé à figurer dans un colloque, avec son long nez, son bonnet de laine et son teint jaune.

— Hais je porte aussi un bonnet de laine, dit OËcolampade.

— Je rignorais, reprit Érasme.

— Mais un jour que je venais au-devant de toi dans la rue, n'as-tu pas rebroussé chemin et pris une autre rue pour éviter de me saluer?

— Je ne t'avais pas vu venir. J'ai pris la rue par où je vais d'ordinaire au jardin de Froben, comme le plus court chemin et le moins infecté de mauvaises odeurs. Mon domestique m'ayantdit que tu passais, j'ai fait un mouvement pour te rejoindre, mais des amis que j'avais là m'ont retenu. •

Sous ces puériles explications se cachaient des dissentiments profonds. Œcolampade était trop à Luther pour rester lami d'Érasme; et derrière cet homme il y avait tout un peuple prêt à faire cause commune avec lui. Érasme vit venir l'orage ; il pensa dès lors à plier sa tente et à recommencer, à plus de soixante ans, sa vie de pèlerin.

Avant qu'il eût fait toutes ses dispositions, la révolution

i22 ÉTUDES SUR LA RENAISSANCE.

éclata à Bâie. II s y tenait depuis plusieurs jours: des conventiculeSy malgré un décret récent du sénat, et les hommes violents parlaient de faire main basse sur les églises catholiques et de briser les statuts. La bourgeoisie catholique prit les armes pour donner force au décret du sénat. Le peuple des conventicules s*arma de son côté, et les partis descendirent sur la place pour engager la bataille. Le sénat intervint à propos : la bourgeoisie déposa les armes; le peuple en fit autant, mais ce fut pour les reprendre quelque temps après. Le parti avait décidé la destruction des statues et de tous les simulacres du culte catliolique. Ils s^amassent sur la place avec du canon, et là, pendant plusieurs nuits, ils élèvent un immense bûcher, au milieu de la terreur universelle. Cependant ils respectèrent les maisons et les personnes, et Ton n*eut à Ijeur reprocher que la fuite précipitée du consul, lequel se sauvadans une barque et échappa ainsi à une mort certaine. D'autres personnages songeaient à.qultter Bâte ; mais le sénat, épuré en une nuit de tous ses membres catholiques, les invita à rester, sous peine de perdre leurs droits de citoyens : plusieurs demeurèrent. L'autorité nouvelle, sortie du peuple, parvint à empêcher le desordre ; elle fit enlever par des ouvriers, sans tumulte, avec la régularité d'une manœuvre, tout ce qui pouvait être consefrvé dans Tameublement des églises. Le reste fut abaadoniié.au peuple, qui put assouvir enfin sa haine contre les iûiages. Tout ce qui était bois fut brûlé; tout ce qui était marbre, pierre ou métal, fut mis en morceaux. « Tout cela se fit au milieu de telles risées, que je m'étonne, dit Érasme, que les saints n'aient pas fait un miracle, eux qui jadis en firent de si grands pour de si petites offenses ^ » Parole à double sens, comme la plupart de celles de ce sceptique prudent ; ce pouvait être à la fois Tironique réflexion d'un ennemi

* Lettres, 1188 et 1189.

(les saints, et le pieux cri d'étonnemenl (}*un adorateur des images.

Bientôt la messe fut abolie à Baie et dans toute la campagne, et défense fut faite à tous les citoyens de la célébrer clandestinement tlans leurs maisons. La réaction s'arrêta là. OEcolampadeusa de sdn crédit sur le peuple et le sénat pour conseiller des mesures de modération et prévenir des violences. Il ne fut fait nijure à aucun citoyen ou étranger, ni dans sa personne, ni dans ses biens. Mais, tous les jours, des motions violentes étaient faites, et des nouveautés décrétées dans le sénat. Érasme eut peur; il envoya demander secrètement ' au roi Ferdinand un ordre qui l'appelât vers ce prince et un permis de libre passage dans ses États et ceux de Tempereur. En môme temps il fit partir devant lui, par petits envois, afin de moins tenter les voleurs, son argent, ses anneaux, ses vases, toutes les choses précieuses qu'il devait à la munificence de ses amis. Peu après, il fit charger ouvertement deux chariots de ses livres et de ses bagages. Lul-môme eilfin allait se mettre en route ; mais, saisi la nuit d'un violent accès de pituite, il dut rester à Baie, fort inquiet des suites d'uû départ préparé en cachette, et dont le sénat pouvait s'offenser.

Le bruit s'en était répandu, et déjà OEcolampade en avait exprime du dépit. Érasme le fit prier de venir le voir. Celui-ci en usa généreusement /il vint, et, quoique théologien et victorieux, il permit à Érasme de n'être point de son avis sur quelques points de l'entretien, qyi roula sur la théologie. Il promit d'ailleurs à Érasme protection et sûreté au nom de la ville, et même il essaya, par mille raisons sincères, de le dissuader de partir, a Mais, dit Érasme, tous mes bagages sont à Fribourg. — Eh bien, partez, mais promettez-moi de revenir. — Je resterai quelques mois à Fribourg, pour aller ensuite où Dieu m'appellera. » Après un serrement de mains, ils se séparèrent.

124 ÉTUDES SUR LA REiNAISSANCE.

Sa pituite passée, Érasme frëia une barque et fixa le jour de son départ. Devait-il quitter Baie furtivement ou au grand jour? Le second parti était plus noble, le premier plus sûr. 11 s'était décidé pour le second, nous dit-il ; mais il eut des amis qui sans doute ne crurent pas lui déplaire en lui conseillant une sorte de moyen teripe entre la fuite clandestine et le départ au grand jour. Il y avait. sur le quai de Bàle deux ports d'où Ton s'embarquait à volonté pour descendre ou remonter le Rhin; Tun, tout près du grand pont, à Tendroit le plus fréquenté de la ville ; Tautre en face de Téglise Saint-Antoine ; c'était le petit port, où relâchaient d'ordinaire les barques de pêche et les radeaux de petit chargement. C'est de ce port que les amis d'Érasme lui conseillèrent de s'embarquer.

Tout était prêt. Les matelots étaient à leurs rames; il ne manquait que le laissez-passer du sénat ; mais ce laissez-passer ne venait pas. On fit d'abord des difficultés sur les bagages d'une servante d'Érasme ; ces difficultés levées, ce fut le patron de la barque qu'on manda au sénat. On l'interrogea une première fois, puis une seconde; sur quoi? Érasnie n'en savait rien et n'en était que plus inquiet. Debout sur le pont, enveloppé d'un manteau fourré, dernier présent du bon Froben, le regard inquiet, on pouvait croire qu'il était en proie à toutes les angoisses de la peur. Aussi bien^ il n'ignorait pas les dispositions d'une bonne partie du sénat à son égard : des paroles menaçantes avaient été prononcées; pourquoi retenait-on le patron de la barque? Allait-il être livré aux iconoclastes de Bâle? On était au mois d'avril; le fleuve exhalait une brume piquante. Érasme tremblait de tous ses membres. Etail-ce de crainte? il eût pu dire que c'était de froid. Le sort de toutes ses actions et de toutes ses paroles était de laisser quelques doutes.

Enfin le patron revint du sénat. Quel ordre apportait-il ? celui de s'embarquer du grand port, tout prés du pont.

Était-ce une mesure de police des nouvelles autorités? Était-ce pour contrarier Érasme? Quoi qu'il en soit, il n'y avait pas à hésiter; la barque remonta donc le fleuve jusqu'au pont, et Érasme se vit force d'affronter l'honneur (l'un départ au grand jour, honneur auquel ses amis, d'accord avec un de ces sentiments secrets qu'on ne dit pas, même à ses amis, avaient cru devoir le soustraire. Il parut (levant le peuple, qui le regarda partir sans l'accompagner ni (l'un geste ni d'un cri. Érasme s'en félicitait, comme un homme qui s'était attendu à pis. Il avait cette vanité des esprits inquiets qui leur fait croire qu'ils n'inspirent pas de seotiments médiocres, et qu'on ne peut pas moins faire que les haïr. U n'inspirait en réalité que de l'indifférence; on ne lui voulait ni assez de bien pour le saluer par des regrets, Di assez de mal pour violer dans sa personne les lois de l'hospitalité.

Arrivé à Fribourg, il fit deux quatrains qui peignent admirablement son caractère, mélange d'enjouement et de sensil)^lité douce; pourquoi le cacherais-je? caractère moyen en toutes choses, aussi loin des passions furieuses que des affections trop vives, et n'ayant guère de regrets que de quoi en remplir une épitaphe ou un quatrain.

Le premier de ces quatrains est une allusion aux pluies continuelles qui le reçurent à Fribourg :

Que sîgniûe cette tempête qui, du haut des airs, ^

Fond sur nous nuit et jour?

Puisque les habitants de la terre ne veulent pas pleurer leurs

crimes.

Le ciel, à leur défaut, se fond en larmes ^

Le second est un adieu à Baie, qu'il avait adoptée pour patrie. S'il faut l'en croire, il aurait fait ces vers en mon-

* Tout cela e«t fort mauvais en français et n'est pas bon en lalia. Je le donne comme irait de caractère, non comme modèle du genre.

tant dans la barque, au moment où je Vai supposé fort inquiet des sentiments du peuple qui assistait à son départ.

Adieu, Bâle! adieu, de tontes les villes

Celle qui m*a ofTert, pendant plusieurs années, la plus douce hospitalité;

De cette barque qui va m'emporter, je te souhaite tous les bonheurs, et surtout

Qu'il ne t'arrive jamais d*hôte plus incommode qu*Érasmc.

C'est un. adieu doux; ce n'est pas un adieu triste. L'ombre de Froben demandait mieux que ce quatrain.

La santé d*Érasme est de nouveau en péril. — 11 fait Lâtir. — Le pape Paul 111 lai fait offrir le chapeau de cardinal. — Son refus. — Il se fait ramener à Bâl£ sur un brancard. — Ses derniers projets en mai 1536. — Sa mort deux mois après. — Ses funérailles. — Souvenir que Bâle a conservé dXrasmf. — Irapossibilité de faire son portrait en abrégé. . .

Après avoir quitté Bâle, Érasme rejoignit ses bagages, qui Tattendaient dans une petite ville des bords du Rhin, d'où il partit, par la route de terre, pour Fribourg en Brisgaw. Les magistrats de cette ville le reçurent avec de grands honneurs, et lui offrirent, au nom de rarcbiduc Ferdinand, une maison où il passa les premiers temps de son séjour. Le climat lui plut d'abord ; Fribourg lui sembla plus tempéré que Bâle, où les brumes du Rhin le faisaient souvent grelotter, dit-il, et le pénétraient de part en part. Peut-être ?e crut-il sous un ciel meilleur, parce qu'il venait d'échapper aux séditions de Bâle et que le voyage, en le forçant d'interrompre ses travaux, avait rendu quelque ressort à sa frêle machine. Après quelques mois de séjour, Tillusion avait

cessé; le ciel de Fribourg était aussi rude que celui de Bâle; avec les travaux, répris plus activement que jamais, étaient revenus la langueur du corps, rabattement, les défaillances, et toutes ces incommodités qui mettent des nuages dans le plus beau ciel. La santé n'était plus pour lui que la ces^ sation passagère des souffrances aiguës; c'était, après une douloureuse opération chirurgicale, un peu de sommeil, et ce doux affaiblissement qui suit les grandes douleurs. « Je suis rentré en grâce avec le sommeil^ » écrit-il à un ami dans un latin charmant; «cependant je me traîne encore languissamment. )> C'étaient là ses meilleurs jours ; c^est dans ces rares et courtes trêves qu'il achevait, commençait ou révisait des travaux pour lesquels deux santés d'hommes valides sufflraient à peine aujourd'hui, outre d'immenses lettres, sur des points de doctrine ou autres sujets , qui le faisaient retomber de sa langueur sans souffrances dans de nouvelles crises. Il le savait, il le disait, il s'en plaignait à ses amis, et pourtant il ne s'en épargnait pas une phrase, la gloire est un rude tyran, elle obtient plus des hommes que l'honneur même; on lui donne sciemment sa vie, le plus que puisse donner l'homme; on s'immole lentement à elle.

Erasme, presque septuagénaire, épuisé, éteint, mettait une sorte de vanité à précipiter ce suicide. Il savait que ses ennemis leiaisaient mourir toutes les semaines, les uns d'une chute de cheval qui lui aurait fracassé la tête, les autres d'une maladie sans remède ; que les plus pressés ajoutaient le lieu, l'année, le mois, l'heure; jurant qu'ils avaient assisté à ses funérailles et heurté du pied son tombeau. Il savait tous ces bruits; il y répondait en fatiguant tontes les presses de Fribourg et de Bâle, et il semblait multiplier sa vie, afin de faire désirer plus impatiemment sa mort.

Ce n'est pas tout : s'il ne plantait pas, il bâtissait. Moitié

* Lettres, 1296. E. F.

par indépendance, moitié pour échapper à Tinsalabrité du palais délabré où Ferdinand Tavait hébergé, il achetait une maison et y faisait des changements, comme pour un long séjour. (( Si on t'annonçait, écrit-il à Jean Rinckius , qu'Érasme le septuagénaire vient de prendre femme, ne ferais-tu pas trois ou quatre signes de croix? Oui, Rinckius, et tu aurais grand'ralson. Eh bien, j'ai fait une chose qui n'est ni moins difficile, ni moins Minuyeuse^ ni moins incompatible avec mon caractère et mes goûts. J'ai acheté une maison d'assez belle apparence, mais d'un prix raisonnable. Qui désespérera que les fleuves remontent vers leurs sources, lorsqu'on voit le pauvre Érasme, Thonime qui a toujoursj préféré à toutes choses Toisiveté littéraire, devenir plaideur,| acheteur, stipulateur, constructeur, n'avoir plus affairej avec les Muses, mais avec les charpentiers, les serruriers, les maçons, les vitriers *? j» Hélas! dans cette belle maison, « il n'y a pas môme un nid où il puisse mettre en sûreté son petit corps. )> Il y a fait construire à la hâte une chambre avec cheminée et plancher; mais l'odeur de la chaux la rend encore inhabitable. Le voilà donc, placé entre deux maisons où il ne peut rester sans danger, l'une offerte par un prince, mais délabrée et insalubre, comme sont les maisons qu'on prôte, l'autre inachevée, ou trop fraîche pour être habitée en sûreté! Et déjà il se plaint de ce flux d& ventre qui doit l'emporter!

Dans le même temps que, ses dépenses augmentent, ses revenus diminuent. De deux pensions qu'il recevait d'Angleterre, un quart à peine lui arrive, tous prélèvements faitsj par les banquiers; encore ce quart est-il quelquefois enlevé sur la grande route. Sa pension de Flandre lui est volée par un ancien ami, auquel il avait tout confié, auquel il eût confié sa vie. Quant à la pension que lui tait Charles-

i Lctires, 1418. T>. F.

Quint) il n'en reçoit pas un florin. « Érasme reviendrait-il donc, se demandait-il, à la pauvreté évangélique *? »

Le moment est bon pour lui faire des offres. Tant de princes, fatigués du verbiage pesant de leurs théologiens ordinaires, seraient charmés d'être désennuyés parla fine et piquante conversation de l'illustre vieillard I Tant de hauts prélats, pauvres d'esprit, seraient flattés de se servir de celui d'Érasme! Mais les promesses ne tentent plus Érasme; voilà tantôt un demi-siècle qu'il sait qiie les promesses lient celui qui les reçoit, mais point celui qui les fait. Bernard, cardinal, évêque de Trente, le presse d'user de son crédit auprès de Ferdinand; veut-il une place, une pension? « Que serait pour moi une dignité ecclésiastique? répond Érasme. Un surcroît de charge pour un cheval qui chancelle. Et quant à amasser de l'argent a la fin de ma carrière, ne serait-ce pas aussi absurde que d'augmenter les provisions de route aa xertne du voyage? Tout ce que je souhaite, c'est une vieillesse tranquille, sinon joyeuse et florissante, comme j'en vois beaucoup qui l'ont, t^

Le pape Pauh III voulait faire entrer quelque érudit dans le collège des cardinaux; on parla d'Érasme. Il y avait des objections : d'abord sa santé, qui le rendait peu propre aux devoirs du cardinalat; ensuite son peu de fortune ; on ne pouvait être cardinal qu'à la condition de posséder un revenu de trois mille ducats. Les amis d'Erasme demandaient qu'on lui donnât quelques commissions ecclésiastiques dont les produits Taidassent à former le cens voulu pour le chapeau. Il savait leurs démarches et les blâmait vivement. Que pensaient-ils à conférer des sacerdoces à un homme qui attendait la mort tous -les jours, qui souvent la désirait, tant ses douleurs étaient cruelles! « A peine, dit*il, puis-je risquer de mettre le pied hors de ma chamhre, et la perspec-

* Lellres, tSW. E. F.

tivc d'aller même à dos d'ànc m'effraye. Ce corps maigre et transparent ne peut plus respirer qu'un air cuit, et c'est à un homme affligé de tant de maux qu*on veut faire briguer des commissions et des chapeaux ! »

Ces refus étaient sincères. Sa conscience, ses goûts, le repos de ses derniers jours, tout lui défendait cette ambition i tardive. Quel démenti ne donnerait-il pas à toute sa vie, si on le voyait revêtu de la pourpre romaine, lui qui avait vanté la simplicité de la primitive ^lise, attaquant indirectement^ sous ces éloges d'un autre temps, Topiilenee de^i prélats et le faste de leurs mœurs? Quelle figure ferait-il dans les processions ou dans les conclaves, à la suite de ce^ hauts cardinaux, pareils à des barons en guerre, gouver-l nant leurs chevaux fougueux comme des pages de rempe-' réur, lui; vieillard cassé» planté sur une mule^ entre deux valets, ou porté en litière comme une femme?

Faudrait- il donc apprendre l&4aQgage hypocrite ou vioJ lent de certains prélats de l'Église romaine, faire du zèle apos-l tolique contre la réforme, lui qui avait toujours eu le parlet^ libre, et s'était tant moqué du faux zèle^ delà violence et df^ l'hypocrisie? L'argent ne le tentait pas plus que les places.! Qu'il en eût assez pour payer ses domestiques, peur chauffd sa chambre sans poêle, pourboire de temps en temps se cuillerée de vieux vin de Bourgogne mêlé de jus de réglisse, pour envoyer quérir à toute heure le meilleur médecin dii lieu, pour pouvoir renouveler sa robe et seà fourrures san^ le secours de Froben, pour entretenir quelques messageri sur les grandes routes de TAIlemagne et dé la F^laiidre, quf lui fallait-il de plus?

11 passa sept années à Fribourg, au milieu de souffraiicei presque sans interruption, de travaux sans relâche; — il avait à la fois sur les bras les cicéroniens et les luthériens la grande querelle religieuse et la grande querelle littéraire du temps, Luther et Budé, — et de deux ou trois pestes qu|

KRÂSMK. 131

cnievcrent autour de lui ses amis et ses domestiques. Ses maux devenaient intolérables. Une tristesse pleine de pressentiments avait remplacé peu à peu cette humeur douce et ces habitudes de raillerie aimable qu'il conservait jusque dans ses souffrances. Il était las de Fribourg et de sa belle maison. 11 voulait revoir sa vraie patrie, Bàle, le petit jardin de Froben, ce pavillon où il avait traduit quelques ouvrages de saint Çbrysostome; il voulait surveiller TimpressioQ de son Ecclésiaste, qu'il avait confié aux presses de Froben, comme son dernier titre auprès de Dieu et des hommes;

Il avait souffert, tout le mois de mai 1535, des douleurs si vives, que les médecins, ne sachant plus comment le sou* lager, lut avaient conseillé de changer d'air. On l'amena donc sur ^ii brancard à Bâte, la seule ville qu*i1 eût aimée, parce qu'il y avait trouvé la liberté et des amis. Il l'avait laissée, sept ans^ auparavant, inquiète, menacée de troubles ; il la revit calme, tranquille, rentrée dans des mœurs sérieuses, et tout son peuple dans la première ferveur d'uue croyance iiauvelte. Ses amis lui avaient préparé une chambre telle qu'on savait qu'il Taimerâit, petite et commode, sans poêle Ai au levant. 11 se sentit d'abord soulagé; ces déplacements lui étaient bons; puis, on était au mois d'août, Tun des mois de l'année où il meurt le moins de monde, et où les mourants espèrent, et Ici, écrit-il, je me trouve un peu moins, mal; quant à me trouver tout à fait bien, je n'en ai plus l'espoir, du moins dans cette vie. »

Pourtant il faisait encore des projets. Dans une lettre du 17 mai 1556, il prie un certain Bonvalot, trésorier, de tirer d'un mauvais procès Gilbert Gognat, autrefois son domestique, dont il aura, dit-il, grand besoin dans son voyage à Besançon, cet homme sachant parler français. Beatus Rhenanus, le biographe d'Érasme, lui prête à tort l'intention ^ d'aller dans le Brabant, où l'appelait Marie, reine de Hongrie.

1M ÉTUDES SUr\ h\ RENAISSANCE.

Le Brabant était trop près tle Louvain et denses théologiens. Érasme voulait finir son Ecclésiaste à Bâle, puis s'en aller à Besançon, où il avait depuis longtemps un commerce de lettres avccle sénat; cette ville faisait partie des Ëiats de l'empereur. Bâle lui laissait quelque inquiétude; il y avait de meilleurs amis, mais, en retour, plus d'ennemis qu'à Fribourg. D'ailleurs, la mort pouvait le surprendre dans une ville hérétique, et il ne voulait pas qu'on opposât sa mort à sa vie. Homme de milieu jusqu'à la fin, il avait fait choix d'une ville sans couleur prononcée, cfii le catholicisme romain, n'ayant pas d'ennemis seVieux, n'avait aucune des exagérations de la lutte. Dieu en décida autrement. Cette petite chambre que lui avaient préparée ses amis de Bâle devait être sa^ chambre funéraire. C'est la réforme, dont il avait combattu les emportements pendant douze années, qui devait lui rendre les derniers devoirs et se faire une arme contre les catholiques, soit du mystère de ses derniers soupirs/ soit de sa tombe déposée dans la cathédrale de Bâle, devenue une église protestante.

La crise mortelle le surprit au milieu de ses projets, 11 ne la crut pas d'abord mortelle; car, poiir lui, toute maladie, depuis quelques années, avait dû paraître la dernière, et rhabitude de Tcxtrême danger lui en avait donné Tinsouciance. H continua donc d'écrire, malgré d'horribles souffrances, et, dans les courts moments où le mal semblait céder, il fit un commentaire sur la pureté de VÉglise et un travail de révision surOrigène. Mais, les forces l'ayant quitté tout à fait, il fallut bien qu'il se laissât arracher sa plume et qu'il s'avouât vaincu. Il le fit, si cela se peut dire, avec une grâce touchante, conservant jusqu à la Tin cette douce et bienveillante ironie qiii était le tour naturel de ses pensées. Peu de jours avant sa mort, ses amis étant venus le voir : « Eh bien, leur dit-il en souriant, où sont donc vos habits déchirés, où sont les cendres dont vous deviez couvrir

VOS lêles? » Sur le soir du 15 juillet 1536, ragonie commença. Pendant cette lutte, la dernière de toutes les luttes de rhomme, on Tentendit; à plusieurs reprises, prononcer en latin et en allemand ces paroles où le philosophe chrétien continuait à se séparer du catholique dogmatiquje : Mon DieUy délivrez-moi ! mon Dieu, mettez fin à mes matix! mon Dieu, ayez pitié de moi! Ce fureni ses derniers gémissements. Il rendit l'âme vers minuit.

Tonte la ville, le consul, le sénat, les professeurs de Tacadémie assistèrent à ses funérailles. Son corps fut porte par les étudiants et déposé dans la cathédrale, près du chœur, dans une chapelle anciennement consacrée à la Vierge. Bàle a conservé pour Erasme le souvenir d'une mère pour un enfant d'adoplioQ. On y montre la maison ou il est mort, son anneau, son cachet, son couteau, son testament, écrit de sa propre main^ dans lequel il lègue ses hiens aux pauvres vieux et inGrmes, aux jeunes filles en âge d'être mariées, et dont la pauvreté pourrait meure en danger la pudeur; aux adolescents debelleespérance; testament qui n'est ni d'an catholique dogmatique — eelui-là eût donné son bien aux couvents — ni d*un réformateur, qui eût consacré son héritage à la propagation de la fui nouvelle, mais d'un homme aimant le bien et sachant le faire, et, si nous regardons à la foi, d*un homme de milieu en toutes choses.

Ce serait Jci le lieu de tracer un portrait complet et définitif d'Érasme. Peu d'historiens résistent à la tentation de résumer le caractère et la vie des hommes supérieurs en quelques phrases expressives et de peser dans leurs mains, comme dit le poëte, la gloire d'Annibal. Ces sortes de portraits peuvent faire honneur à l'esprit du pVmtre, mais la vérité n'y gagne rien, si même elle n'y perd.

Toutefois, pour les hommes célèbres qui ont agi sous Tinfluence d'une passion et qui se sont illustrés à vouloir uniquement et ibrtement une grande chose, un portrait général

peut avoir plus de parties vraies et n'être plus seulement un ingénieux exercice du styl«.

Hais, pour les hommes supérieurs dont la gloire a été de beaucoup comprendre et d'affirmer peu, qui ont plus agi par la spéculation que par la passion, les traits en sont trop nombreux et trop divers pour qu'on les puisse réunir dans un cadre proportionné. Qui est-ce qui oserait se flatter de réduire Érasme à quelques Iraits principaux, sans mentir à l'histoire et à la nature humaine? C'est un portrait quLn'est pas faisable» et que je n'ai pas dû faire, même à rendreit où l'usage général m'y invitait.

Tel critique qui le regarderait dans TombYe à peine transparente à travers laquelle nous entrevoyons son époque, et qui le jugerait sans le lire, par l'opinion confuse qui est restée de lui dans la mémoire d£^ hommes, aurait beaucoup moins de scrupule et se fersfît peut-être de l'honneur par un croquis mensonger de ce grand homme. Mais celui qui l'a cherché dans ses livres, celui qui a étudié cette grande vie, tout entière écrite dans le sens rigoureux du mot, c'està-dire dont toutes les pensées et toutes les actions ont été consignées sur le papier, celui-là n'est point tente par ce facile honneur et aime mieux s'avouer accablé par la diversité du personnage que de le mutiler pour le faire entrer de force dans un cadre4ipp étroit.

Dans un ordre d'idées fort différent, et toute distance gardée, Rétif de la Bretonne, fécond romancier de la fin da dernier siècle, représente assez bien cette sorte de simultanéité de la conception et de la publication dans la laborieuse vie d'Érasme. Cet homme, à la fois auteur et compositeur d'imprimerie, imprimait ses livres sans les écrire, et faisait sa phrase sur la forme même. Ainsi faisait Érasme. Seulement Froben imprimait au fur et à mesure qu'Erasme pensait. Sa phrase, à peine jetée sur le papier, ne lui appartenait plus} un ouvrier de Froben la lui venait prendre, et

/â portait tout humide sous la presse. Une publicité dévorante forçait récrivain à une incroyable rapidité de travail , et livrait à des lecteurs impatients ses impressions informes, que les amis et les ennemis jugeaient ensuite comme des opinions réfléchies. ' Érasme se liait ainsi, dans le présent ^\ dans l'avenir, par des idées du moment, par des chaleurs de lêle que la réflexion aurait calmées; que sais-je? par des malaises d'esprit et des exagérations- de composition, dont récriture, qui ne périt point, faisait, malgré lui, des jugements médités et définitifs. Et, comme il touchait à tout, qu^il croyait un peu à tout avant de douter de tout, qu'il variait dans les détails, selon les variations des événements qui font flotter les plus fermes, on ne manquait pas dé criera la contradiction, quoique cette contradiction fût dans les mots et non dans les choses, et plus souvent dans les faits au milieu desquels vivait Érasme que dans Érasme lui-même.

A ce compte, quel homme public ne s'est pas contredit? Supposez rhomme le plus constant avec lui-même, le plus conséquent dans sa vie publique; qu'il ait sans cesse à côlé de lui un técaoin invisible qui épie toutes ses pensées, et qui les raconte au monde, y manquera-t-il des contradictions? Supposez maintenant ce mêmehommedouéd'une intelligence supérieure et impartiale autant que notre intelligence peut Têlre, c'est-à-dire malgré bien des abaissements et des défaillances; et, au lieu du témoin invisible de tout à Theure, mettez à côté de lui une publicité qui s'empare de ses pensées à peine écloses et qui ne lui laisse ni la veille pour les mûrir ni le lendemain pour les contrôler. Ëh bien, le jugerez-vous par des inconséquences de détail, ou par l'unité qui lie entre elles ses principales actions, et direz-vous qu'il s'est contredit parce qu'il s'est corrigé? A prendre le mot dans le vrai sens, il n'y a de contradictions qu^où les changements d'opinion sont intéressés et peuvent s'évaluer à prix d'argent. Les autres ne sont que le flux et le

reflux naturel de cet éire ondoyant ei divers, dont rame oscille longtemps à tous les points du faux et du vrai, avant de se fixer dans la certitude relative et rimmutabitité d*uD montent.

Montaigne, qui se contredit d'une page à lautre, au sens étroit que nous combattons, vous fait-il Teffet d*un homme sans consistance morale et sans arrêt? Peu de raisons d'hommes plus flottantes ont été plus fermes, peu de doutôurs plus sincères ont approché de plus près de la certitude humaine. C'est un homme qui a tout pesé et tout rejeté, sauf pourtant quelques points capitaux, placés de distance en distance dans la vie^ où nous le retrouvons un et invariable. G'«st à ces jalons qu'il faut suivre et reconnaître les caractères; l'intervalle est une poussière qui voltige et se renouvelle sans cesse à tous les vents des opi< nions humaines.

On ferait un beau portrait d'Erasme en s'en tenant aux actions et aux pensées où il fut le plus constant, et en le décliargeantde certaines faiblesses propresàson temps, comme ces demander d'argent, honorables à une époque où il était reçu qu'un homme manquant de pain en demandât, et où il n'était pas reçu qu'il se jetât par la fenêtre ou se noyât. Mais, ce portrait, vrai par les côtés princrpaux, serait incomplet. L'étendre aux actions secondaires, aux détails, y faire entrer la lumière et les ombres, les vertus et les faiblesses, les opinions arrêtées et les impressions fugitives, le caractère et le tempérament, ce serait sortir du portrait et faire une histoire. Une histoire, c'est en effet le seul portrait possible de ces hommes immenses en étendue, dont la pensée a touché atout; c'est le seul portrait d'un Erasme, d'un Montaigne, d'un Voltaire.

L'histoire de tels hommes, la simple chronologie de leurs travaux en apprendrait plus sur l'humanité que l'histoire môme de tout un peuple. Mais où trouver un écrivain pour

une telle lâche? Moi qui ai mesuré, autant que ma faible vue me Ta permis, tout le terrain que couvrent de tels hommes, j'ai du moins senti quel sujet ce serait dans les mains d'un écrivain capable à la fois de l'analyse la plus délicate et de la synthèse la plus élevée, et qui saurait échapper au plus grand péril de ce travail, la curiosité qui ne peut pas se satisfaire et qui ne sait pas choisir. Au reste, nous vivons dans un temps où ces sortes de taches tentent peu de gens. Le temps manque aux fils pour Connaître leurs pères ; nous marchons vers un avenir incertain avec les trois quarts du passé inconnus.

nflueuce littéraire d'Érasme. •:- Jalousie de l'Italie contre rAUemagiie, la France et r Angleterre. — Tableau des travaux lilléraires d'Érasme. — Le livre des Adages. — VÊloge de la Folie. — Les Colloques. — La querelle entre Érasme et les cicéroniees. •— Habitudes païennes des lettrés chrétiens. — Longueil est reçu au Capitole citoyen romain. — Érasme, l'homme de la liberté et de la tradition. — Conclusion.

Il ne faudrait pas juger les travaux littéraires d'Érasme sous le point de vue de Tart. Il n'y a pas d'art, à proprement parler, dans les ouvrages d'Érasme; il y a de l'esprit, de l'imagination, de l'ordre, des expressions vives, colorées; mais tout cela n'est pas encore l'art. Fruit délicat de mille convenances, dont les unes dépendent de la nature heureuse de l'écrivain, les autres de son époque et de sa langue, Tart, au sens précis du mot, n'est pas donné à un auteur qui n'écrit pas dans la kngue de sa mère, ni à une «époque chargée d'amasser les matériaux d'où doit sortir, dans d'autres temps, le noble et durable édifice de l'art.

Érasme lui-môme, et tous les hommes distingués qui se formèrent ou se développèrent par la lecture de ses ouvrages, n'ont été que des philologues, quelques-uns doués des qualités de Timagination, et, à force de ferveur et d'enthousiasme, s'élevant à une. sorte d'éloquence qui se refroidit dans la langue savante dont ils se servent. Leurs meilleurs livres ne résisteraient pas à une critique qui aurait pris ses principes et ses délicatesses dans les chefs-d'œuvre de ces époques vraiment littéraires, où une langue originale, née du sol et de la nation, a revêtu de formes parfaites ce fonds commun de vérités qui défraye successivement toutes les littératures. Il faut donc les'juger; ces hommes, et le plus illustre de tous, Érasme, au point de vue purement historique ; il faut leur tenir compte de ce qu'ils ont préparé encore plus que de ce qu'ils ont fah, de leurs exhumations bien plus que de leurs créations.

Jusqu'à Luther, la plus grande partie des travaux d'Érasme avait été liUërairé. Les querelles religieuses le vinrent surprendre aru milieu d'études de philologie sacrée et profane; car les lettres alors^ et comme on les appelait, les bonnes lettres, c'était l'étude simultanée de l'anliquité profane et de l'antiquité chrétienne. Érasme, à l'âge. de quarante ans, en avait employé vingt cinq à des travaux de grammaire, de lexicologie, d'organisati<)a "des études, de polémique littéraire antibarbare.^, comme il la qualifiait, contre l'ignorance et l'esprit de jalousie des moines. Quand il fut envoyée l'école de Deventer, fondée par le célèbre* Rodolphe Agricola, c^était encore de l'hérésie que de toucher aux lettres grecques. De mauvais traités, écrits dans un patois latin, avec des divisions et des subtilités à la manière de Thomas et de Scot ; une rhétorique qui préparait les jeunes gens à déraisonner avec toutes les formes du rai-

* Antibarbarorum liber primus.

ÉKÀSME. d39

sonnement; et, poifr surcroit de mal, n^il auteur ancien qui pût leur redresser le sens, c'était là toute l'instruction publique en Allemagne et en Hollande, en France et en Angleterre.

L'Italie, alors échappée à labqirbarie, méprisait l'Europe occidentale, et, aussi vaine que l'ancienne Rome, qualifiait de barbare tout ce qui vivait au delà des Alpes. Elle gardait ses richesses pour elle, et comme il arrive, les corrompait déjà par cette prétention à en connaître toute seple le prix et par le ridicule orgueil de l'initiateur qui perd le sens de ses propres mystères. Cependant des Allemands avaient pénétré dans le sanctuaire et avaient rapporté quelques livres grecs et latins. L'Allemagne était déjà le pays de la philologie ingénieuse et patiente; en peu de temps elle put opposer des savants aux savante d'Italie, et des éditions à leurs éditions.: L'Italie en fut blessée ; elle montrait naïvement son dépit en faisant soutenir aux candidats pour les grades universitaires des thèses où Ton prouvait à des contradicteurs bénévoles la supériorité de l'Italie sur l'Âllemagne, des Romains sur les barbares.

Érasme, élève d'Hegius, qui Tétait lui-même de Rodolphe Agricola, continua la tâçlie de ses deux illustres maîtres. Mais, doué d'iin génie plus actif, plus entreprenant, au lieu d'enfermer son savoir 'et son zèle dans l'enceinte d'une école, il s'adressa par la presse du temps à tout ce public d'Allemagne, d'Angleterre et dé France, qui ouvjait des yeux avides aux rayons de cette douce lumière venue d'Italie, en dépit de ses savants, qui croyaient la tenir sous le boisseau . Tandis que, par quelques écrits satiriques, par des allusions, par des lettres, il couvrait de ridicule les moines et tous les ignorants privilégiés qui vivaient des ténèbres, par des traductions d'auteurs grecs et latins S par des grammaires

* Tradaction de deux pièces d'Euripide, Hécube et IphigeniCy et des Diahfjues de Lucien,

et des dictionnaires * , par des traités généraux et spé* ciaux', par des plans d'étude', il toucbait à la fois à tous les points de renseignement élémentaire et de renseignement supérieur. Il sortait môme du cercle des lettres; et, soit en traduisant des traités de Galien, soit en écrivant de$ déclamations sur la médecine, il tâchait de tirer cet art de ce mélange d'empirisme et d'astrologie qui blessait tout au moins la raison , s*il ne tuait pas plus de gens que la médecine raisonnée. La plupart de ces ouvrages ou traités, écrits tantôt en forme de dialogues, tantôt avec Tappareil grave et orné d'une déclamation à la manière ancienne, ici coupés par petits chapitres clairs et substantiels, là semés d'exemples qui servent à faire comprendre et retenir le précepte, intéressaient l'imagination des jeunes gens en formant leur raison. Érasme avait le secret de la propagation des œuvres de l'esprit ; il savait faire des livres à la fois agréables et utiles. 11 avait, pour ne pas le mettre trop haut, Tinstinct d'une chose dont Voltaire eut le génie.

Par une autre vue non moins élevée, et qui eûcore aujourd'hui pourrait bien n'être pas sans à^propos, en même temps qu'il écrivait des traités pour llnstruction des jeunes gens, il traçait des plans d'éducation ^ et triaduisait peureux les beaux ouvrages de la morale antique^. Ce n'est pas un mérite que je prête gratuitement à Ërasme. Dans une sorte de préface écrite en 1524, où il donne la Classification de ses œuvres pour une édition générale, il divise ses écrits littéraires en deux catégories : Tune comprend les ouvrages

* Trailc sur les parties du discours. — Traduction de la Grammairej grecque de Thdodore Gaza. — Dictionnaire grec.

* Dialogue sur la bonne prononciation du grec et du latin. — IM duphci rerum ac ver'jorum copia. — De ratione contcribendi epistolaii

* De ratione eludii.

* Pueroe ad virtutem et lillerae liberaliter instituendos, idqueprotinusi nativitatef decla.f.atio.

* Traduction des truilésde morale de Piularqne.

d'enseignement, l'autre les ouvrages d'éducation. Son petit traité de la Civilité des mœurs des enfants, qui fut compose pour Henri de Bourgogne, fils du prince de Wère, est un livre plein de grâce et de raison, où ceux qui font des spéculations sur ces matières seraient bien surpris de trouver des vues qu^on croit d'hier, et qui dorment là depuis trois siècles, parce qu*une langue morte tue les idées modernes qu'on lui demande d'exprimer.

L'ouvrage d'Ërasme qui eut le plus d'influence sur la direction dès études, ce fut le recueil des Adages. Beaucoup ignorent ce qu'est ce livre, et n'ont peut-être pas tort; car quelle idée actuelle, vivante, forte, a sa source dans les Adages? Qui peut nous attirer vers cet ouvrage oublié d'un espriv supérieur qui n'est plus qu'un nom? Moi-même, je n'ai lu les Adages que comme l'avocat fait d'un dossier, c'est-à-dire pour le besoin de la cause. C'est pourtant un livre qui illumina un moment (te mot n'est point figuré) la fin du quinzième siècle et le commencement du seizième. Figurez-vous tous les proverbes de la sagesse antique, du bon sens populaire, tirés des livres grecs, latins, hébreux, et expliqués, commentés par Érasme, avec un mélange piquant de ses propres pensées, de ses expériences, de ses jugements et de tout ce qu'il y avait de sagesse pratique dans son époque. Ce fut un livre décisif pour l'avenir des littératures modernes. Ce fut la première révélation de ce double fait, que l'esprit humain est un, l'homme moderne fils de Thomme ancien, et que les littératures ne sont que le dépôt de la sagesse humaine.

Qu'on y pense un moment : l'époque qui précéda celle d'Érasme n'avait retenu de l'antiquité que quelques formules stériles pour lesquelles on s'était battu à coups de poing dans les écoles; les mois avaient fait oublier les idées; la lettre avait tué l'esprit. Vient Érasme, qui, dans un même livre.

ressuscite à la fois les mœurs, les usages, la vie publique et privée, Tesprit, l'imagiDation, le bon sens des temps anciens. Il montre que toute sagesse remonte à eux, que toute lumière vient d'eux, et, par de nombreux rapprochements entre les choses anciennes et les choses du temps, il fait voir leur filiation, leur succession naturelle, et combien le bon sens des pères peut épargner de fautes et d'erreurs aux enfants. Tel dut être l'effet de ce livre, si j'en crois ^es éloges significatifs qu'on en fit de toutes parts, et surtout lo mot si expressif de notre Budé, lequel disait des Adages : « C^est le magasin de Minerve ^ on y recourt comme aux livres des Sibylles. » Appréciation à la fois pleine de justesse, en ce qu'elle indiquait nettement l'objet du livre, et essentiellement française, en ce qu'elle mesurait dés ce temps-là la valeur d'un livre à son utilité pratique. Cette idée d3 résumer en un livre Tesprit, et, comme disait Budé, la Minerve des temps anciens, était si bien dans les besoins généraux de l'époque, que, dans le temps même qu'Erasme préparait les matériaux des Adages, Polydore Virgile faisait un traité de^ Proverbes. Cette concurrence faillit d'abord en faire un ennemi d'Erasme; mais, après quelques explications, ils devinrent bons amis. L'idée de ce travail appartenait donc à tous les esprits avancés; un seul pouvait la réaliser et la rendre populaire : c'était Érasme.

Des détails de mœurs intéressants, un dialogue spirituel aimable, quoique gâté par une quantité de pointes, un cadre heureux, une latinité naturelle, font lire encore, même par des gens qui n'ont aucune prétention au titre d'érudits, les deux ouvrages les plus littéraires d'Érasme, les Colloques et V Eloge de la Folie, Le dernier, écrit avec plus de recherche que les Colloques, dans un latin plus savant, est^

* fjogothecam Minervsp.

ÉUASME. 143

une galerie critique des différents étals au temps d'Érasme.

La Folie, sous les traits d'une femme portant de longues oreilles qui se terminent par des grelots, monte en chaire et renvoie à toutes les professions sa qualification de Folie. Le clergé a la meilleure part du sermon. Depuis le moine jusqu^au pape, toute la hiérarefaie sacerdotale reçoit de la Folie des leçons d'ailleurs circonspectes, surtout quand elle arrive aux premiers degrés, qu'elle touche à la mitre et a In pourpre. Il faut lire ce petit livre dans l'édition de Baie, avec le commentaire le plus piquant qui en ait été fait; je veux parler des dessins qu'Holbein a mêlés au texte. Les personnages d'Érasme, un peu embarrassés dans les périodes latines, vivent et se remuent dans Tœuvre d'Holbein. ^

De temps en temps, Ërasme ajoutait un Colloque à son recueil. Soit qu'il vît apparaître quelque ridicule Siouveau, soit qu'il voulût donner son sentiment sur un point de théologie, dans un style plus léger que celui de la dissertation, soit qu'il eût quelque petite vengeance innocente à tirer d'un ennemi en lui donnant le vilain rôle dans un dialogue, il arrangeait un petit cadre et y mettait son opinion dans la bouche d'un personnage appelé d'un nom grec, et qui naturellement avait le beau rôle. Plusieurs de ses Colloques datent du moment le plus chaud de ses querelles religieuses : ils sont plus longs, plus hérissés de citations, plus orthodoxes et plus ennuyeux. Le tour en est moins vif et la latinité plus diffuse; Tesprit d'Érasme avait baissé. Quant à l'influence, peu d'ouvrages en eurent plus et une plus féconde que les Colloques. Cette influence, moins spéciale que celle de ses livres d'instruction et d'éducation, s'étendit à un plus grand notnbre d'esprits et toucha à un plus grand nombre d'idées. Les Colloques développèrent Tesprit libre penseur qui fut si florissant au seizième siècle. Marot en traduisit un^ qui n'est pas des moins

i44 ÉTUDES SUR LA RENAISSANCE.

piquants'. La Sorbonne les censura; il s*en rendit un peu plus qu'auparavant.

Une seule fois Erasme fit de la polémique littéraire, et ce fut au plus fort de sa polémique religieuse. Dans cette que< relie comme dans Tautre, il resta Thomme de la vérité, le défenseur de l'idée la plus-juste et la plus fécondé : c'est à savoir la liberté et l'originalité dans l'imitation des modèles.

C'était la thèse opposée à celle des cicéroniens, lesquels faisaient consister Toriginalité à n'employer aucun mot, aucun tour qui ne se trouvât dans Gicéron. Érasme en trace un portrait plaisant. Le cicéronien a dans sa maison un cabinet, aux murs épais, aux fenêtres et portes doubles, dont toutes les fentes sont bouchées avçc du plâtre et de la poix, pour qu'il n'y pénétre ni jour ni bruit. Pour être cicéronien, il faut être pur de tout vice, exempt de tout souci, et passer par une préparation particulière, comme pour être magicien et astrologue. Le cicéronien ne se marie pas, de peur que sa femme ne vienne troubler son sanctuaire; il ne veut ni charge ni place, — il y avait des exceptions, — pour n'avoir pas à y donner de son temps, qui appartient tout entier a Gicéron. Il dîne avec dix grains i de raisin sec et trois grains de coriandre confits dans du sucre. Veut-on savoir quel est son procédé épistolaire? Tatius lui a emprunté des manuscrits dont il a grand besoin : il s'agit de les redemander à Tatius par une lettre. Pour faire celle lettre, il en parcourt le plus qu'il peut de Gicéron; il consulte toutes les tables; il note les expressions! vraiment cicéroniennes, les tournures, les tropes, les coupes de phrases; puis il cherche à placer les fleurs épistolaire^

i C*cst le Co'loque intitule : Ahhatts et eruditœ. Voici le préambule d^

Mo rot : !

Qui le sçavoîr d'Érasme vouldra veoir.

Et de Marot la ryihine ensemble aveoir.

Lise cestuy Collocque tant bien faicl ; Car c'est d'Érasme et de Marot le faict.

(ju'il a recueillies. Dans une nuit d'hiver, il fera uûe période, et, comme sa lettre à Tatius ne pourra guère avoir moins de six périodes, Tatius peut garder encore les manuscrits pendant six jours et six nuits. Le cicéronien a des formules cicéroniennes pour saluer un ami, pour le féliciter de sa santé, pour le remercier d'un petit service, pour le complimenter dé son mariage, ou le plaindre de ce qu'il est veuf.

Il a fait un volumineux leiique de tous les mots contenus dans Cicéron; un autre dé toutes les locutions; un autre des quantités prosodiques des mots qui commencent et terminent chaque période; un autre des tropes, figures, épiphonèmes; un autre des pensées générales et des sentences; un autre des plaisanteries délicates, et, comme dit Érasme, de toutes les délices de sa diction. Ces différents lexiques réunis sont quatre fois plus gros que tout Cicéron.

Il y avait des orateurs sacrés, prêtres ou ministres de rÉvangile, engagés dans, la secte des cicéroniens, et beaucoup plus fidèles à ses règles qu'à celles de leur ordre. Ërasmb étant à Rome, un de ces orateurs avait été chargé de prêcher sur la mort de Jésus-Christ, le jour de Pâques. On pressa vivement Érasme de venir à ce sermon. « Gardez-vous bien d'y manquer, lui dit-on; vous allez entendre la langue vraiment romaine dans une bouche romaine. » Il y vint, et se mit le plus près qu'il put de la chaire, pour ne pas perdre un mot. Jules II était présent. H y avait grand concours de cardinaux, d'évêques, de prêtres et de peuple. Dans un exorde et une péroraison plus longue que le discours, le cicéronien s'étendit sur l'éloge de Jules II, qu'il qualifiait de Jupiter tonnant, lançant de sa main toùtepuissante la foudre triangulaire, et remuant le monde du froncement de son sourcil. Pour faire valoir le sacrifice de Jésus mourant pour les hommes, il rappela les Décius, les Curtius, Gécrops, Régulus, et tous ceux à qui le salut de

146 ÉTUDES SUR Lk RENAISSANCE.

leur patrie et rhonneur avaient été plus cbers que la vie. Puis il compara les récompenses accordées à ces hommes illustres, et celles dont on avait payé le sacrifice de Jésus; aux uns, les honneurs divins, les statues d'or; à l'autre, la croix. Il en fit un Socrate, un Phocion, un Epamhiondas. un Scipioa, un Aristide, le tout sans le nommer, le mot Jésus n*élanl pas dans Cicéron.

Obligés de parler des matières religieuses dans la langue de leur modèle, ils disaient Jupiter Optimms Maximus pour Dieu, la sainte assemblée pour l'Église, la faction pour Thérésie, la sédition pour le schisme, Ja persuasion chrétienne pour la foi chrétienne, la proscription pour Texcommunication, interdire Veau et le feu pour excommunier, les présides des provinces pour les évêques, \^^ pères conscrits pour rassemblée des cardinaux, la munificence de la Divinité pour la grâce de Dieu^ la société des dieux immortels pour la vie éternelle.

Les cicéroniens de Rome s'étaient arrogé le droit de conférer le titre de citoyen romain aux érudits qu'ils avaient jugés dignes de celui de cicéronien. Christophe Longueil, philologue français^ le seul barbare d'au delà des Alpes qui eût trouvé grâce devant eux, fut invité à venir au Capitule recevoir le titre de citoyen romain. On avait préparé cette fête pour la plus grande gloire de Cicéron et de Tltalie. Un jeune cicéronien, beau parleur, fut chargé de contester tes droits de Longueil pour fournir à celui-ci l'occasion d'une plus belle réponse. Les chefs de Taccusation étaient que Longueil avait osé, dans ses écrits, égaler la France à ritalie, et dire quelques mots favorables d^Érasme et de Budé, en barbare qui louait des barbares; qu'à Tinstigëtioti de ces deux hommes il avait enlevé d'Italie les meilleurs livres d'étudition polir lesporter chez les barbares; qu'enfin un barbare comme lui, de naissance obscure, ne pouvait pas prétendre à un titte si glorieux. Longueil répondit comme

ERASMK. 147

eût fait Cicéron dans Rome. Il parla du périt qu'avait couru sa tète, des cohortes armées, d'une troupe de gladiateurs qui avaient détruit toute liberté de discussion dans le trèsauguste sénat. Il paria de cette Rome, Tancienne reine du mondet etde son fondateur Romul us, escorté de sesquirites; il rêva les pères conscrits, le sénat maître des rois, les tribus, le droit du préteur^ Jes provinces, les colonies, les municipes, les alliée, a Que sais-je? dit plaisamment Érasme : comment ne se souvint^il pas des clepsydres? »

Le même Lon^ueil, réfutant Luther, osait a peine prononcer le nom de chrétien, qui ne se trouve pas dans Cicéron, et au lieu de foi il employait le mot persuasion é

Il y avait des fanatiques de Tantiquité latine qui faisaient prédire à Prêtée la venue de Jésus-Christ, qui appelaient la Vierge Espoir de^ h(mmes et des dieux, qui faisaient le récit de la passion de Jésus-Christ avec. des centons d*Homère et de Virgile : plus cicéroniens que Cicéron, plus païens qullomère et Virgile, de respèoe de ce pauvre homtne qui, ma* lade d'une autre imitation, ayant vu Érasme se servir d'une plume attachée à un petit bâion, attacha des petits bâtons à toutes ses plumes:, dans la pensée que la plume faisait Técrivain.

Cette folie des cicéroniens, née de cet orgueil de Tltalie dont j'ai parlé plus haut, Érasme l'attaqua dans un dialogue intitulé : Dialoque cicéronien ^ peUt ouvrage plein de sens et de critique^ où Cicéron est ]ugé avec profondeur, où ses copistes sont raillés finement, et leur ridicule touché d'une main à laquelle la vieillesse et Thabitude des dissertations religieuses n'avaient pasôtéde ssk\éf;èveié.Boiilophore (ThoDune de bon conseil) défend la liberté de l'écrivain et la nécessité d'un style nouveau pour des idées nouvelles, chrétien pour des idées chrétiennes. Son contradicteur, No*

* JHalogui €ic«roniafiii«, êeu de optimo dictndi gentre.

i48 ÉTUDES SUR LA RENAISSANCE.

saponus (rennemi du travail), se corrige à la fln de Tentrelien.

Dans ce dialogue, comme dans tous ses écrits, Érasme était plus près de Qcéron que ses absurdes imitateurs. C'est qu au lieu de calquer ses formes de style, il l'imitait par la pensée, par la -suite, par le lien des idées, par les procédés de composition que les écrivains illustres se transmettent, maisiiese volent point. Érasme pensait en tâtin, s'échauffait en latin, aimait et haïssait en latin. Jamais il n'avait eu une idée littéraire en hollandais ou en allemand. La langue de .sa nourrice lui fournissait de quoi communiquer avec son domestique; mais, au delà de cet ordre de besoins, sa pensée ne pouvait se former qu'au moyen de signes latins, et son esprit, en s'élevant au-dessus de la sphère des idées exprimées par les langues vulgaires, s'était fait naturellement latin, et avait communiquera vie propre à cet Idiome éteint. De là ce naturel, cette simplicité, cette force, cette grâce qu'on admire dans les écrits d'Érasme, au milieu de fautes que n'auraient pas faites les cicéroniens et d'un franc néologisme de vulgate nécessaire pour rendre les idées de la théologie chrétienne.

Les cicéroniens ne faisaient pas de fautes, mais ils n'avaient pas les grâces naturelles d'Érasme, outre le ridicule d'être chrétiens dans les choses et de n'oser l'être dans lés mots. Érasme était donc l'homme de la tradition et de la liberté. En sa qualité de latin venu après l'âge de la langue latine, forcé, d'une part, de rester fidèle au génie de cette langue, sous peine d'être inintelligible, et, d'autre part, d'y faire entrer toutes les idées nouvelles, sous peine d'être sans action et sans rôle, il défendait ce que nous défendons en notre qualité de Français, venus après deux grands siècles, et forcés, sous les mêmes peines, de rester fidèles à la langue de ces grands siècles en eiEprimant toutes les idées du nôtre. Liberté et tradition, c'était aussi la thèse d'É-

rasme à propos d'une langue et d'innovations différentes. De toutes les idées d'Érasme, de toute cette œuvre, aussi volumineuse que celle de Voltaire, une moitié a péri à tout jamais, Tautre a été transformée, .ce qui est encore une manière de périr, Tesprit humain ne reconnaissant les idées que sous leur dernière forme. De la partie religieuse de ses œuvres, il n'est resté qu'un mot, la philosophie chrétienne, mot sublime, mais qu'il n'eût peut-être pas entendu conune nous. De ses ouvrages littéraires, ceux qui traitent des matières de l'enseigiiement ont été surpassés; ceux de polémique sont refroidis; les plus littéraires, aucune nation ne les réckme parmi ses titres, aucune langue vivante ne les reconnaît; ils ne sont lus que par quelques savants, obligés d'en chercher le vocabulaire à deux mille ans d'ici. Érasme est donc mort pour ne plus ressusciter; aussi n'est-ce point pour en provoquer la réhabilitation que j'ai tâché d'apprécier et ce qu'il a été et ce qu'il à fait. J'ai voulu appeler un peu de reconnaissance passagère sur cet illustre martyr du travail et de la science, qui a semé ce que d'autres devaient recueillir, et dégrossi ce que d'autres devaient perfectionner, toujours chargé de la plus rude et de la moins glorieuse tâche, toujours travaillant pour autrui; mais esprit vivace, libre, ingénieux, quoique sous le faix d'idées qui devaient mourir et d'une langue qui avait vécu; homme unique, dans lequel l'antiquité se rejoint aux temps modernes, et qui a été, dans l'Europe occidentale, l'acteur le plus intelligent dans cette magnifique scène de reconnaissance des fils et des pères, du passé et de l'avenir, que nous appelons la Renaissance.

Mort de Henri VU. — Henci YIII sou fils lui succède. — Mariage de Henri YIII avec Catherine d^Âragon. — L*épitbalame.

Henri VU venait de mourir, laissant un royaume tranquille et respecté, une administration ferme, et Jes coffres de i'Ëtat pleins. On était fatigué de son long règne, et on ne le regretta point, parce que tous ces biens venaient de sources impopulaires : la tranqqillité du royaume, d'une politique extérieure sans gloire; la fermeté de l'administration, d'un despotisme cruel ; le bon état des finances, de trente ans d'avarice et d^extorsions. La nation anglaise avait pour ce prince le sentiment d'un héritier pour uu parent qui ne lui a laissé son or que faute de pouvoir remporter dans la tombe. Sur la fin de sa vie, Henri n'amassait plus que pour conserver ses angelots d'or dans ses coffres. Un héritage do

dix-huit cent mille livres sterling, la jeunesse, un beau visage, une certaine instruction, la fatigue qu'on avait du mort, si favorable au survivant, faisaient du successeur de Henri VII le prince le plus riche, le plus puissant, le plus populaire de toute la chrétienté.

Les fêtés de son couronnement furent célébrées avec une allégresse sincère. Les richesses osaient enfin se montrer, délivrées de la crainte des collecteurs du dernier roi, lequel avait répandu sur tout le royaume un air d'avarice et de pauvreté. Les ceintures et les colliers d'or reparaissaient à la taille et au cou des dames, depuis qu'on n'avait plus peur que le trésorier du roi ne les prît comme redevances des pères ou des marris. Henri VIII et Catherine d'Aragon, sa femme, si comprimés eux-mêmes sous le feu roi, donnaient Texemple et le ton à toute la noblesse do Londres, et paraissaient jouir naïvement de la splendeur de leurs habits royaux. Les diamants brillaient sur tous les bonnets. La cour, que Henri VH, ami des petits, comme Louis XI, mais lion jusqu'à partager avec eux les dépouilles des grands, avait réduite, par ses lois somptuaires, à un état seulement décent, reluisait et seintillait au soleil. Lé peuple battait des mains à tout ce luxe, car les nations aiment mieux dans les princes les défauts brillants que les qualités vulgaires, et le roi qui dépense trop que celui qui thésaurise; préférence très-judicieuse, après tout, car, comme elles font les frais des deux espèces de caractères, et qu'il s'agit toujours de payer dans les deux cas, elles doivent préférer celui qui rend une partie de ce qu'il prend à celui qui garde le tout. ,

Le mariage de Henri Vîll avec Catherine d'Aragon, veuve de son frère le prince Arthur, avait été l'objet de discussions dans le conseil du nouveau roi. Le règne commençait par un genre d'affaire qui devait en ensanglanter la seconde moitié, par une affaire de mariage. Henri aimait sa belle-

sœur; il trouva des conseillers pour approuver son union avec elle, descasuistes pour la déclarer légitime selon les lois divines, et un pape qui n'avait rien à refuser à la maison d'Espagne, d'où sortait Catherine, pour donner la dispense exigée par l'Église. La virginité de la jeune reine fut solennellement vérifiée. et jurée par des matrones. On la maria avec les cérémonies en usage aux noces des vierges, en longue robe blanche et les cheveux épars K Sur tout le chemin, de. Westm'mster au palais du roi, les acclamations populaires accueillirent ces deux amants couronnés qui allaient être heureux comnte de simples mortels, car Henri avait pour Catiierine on penchant partagé; il lui avait souvent promis de l'épouser dès le temps du feu roi*. Ce fut eu juin 1509 que se célébrèrent les fêtes du mariage ; elles durèrent jusqu'à la fin de l'année.

Les lettres renaissantes payèrent leur tribut aux deux jeunes époux. Henri VU les j^vait peu encouragées. Pauvres à toutes les époques, elles l'étaient surtout dans ces temps J'ignorance universelle, et elles n'y pouvaient vivre que des miettes des tables royales; mais le feu roi, qui faisait des morceaux avec des miettes mises ensemble, n'avait pas voulu de leurs louanges pour n'avoir pas à payer leurs travaux. Elles attendaient beaucoup de Henri YIII, lequel avait paru leur vouloir du bien avant son avènement, et, quoique fort retirées des affaires politiques, elles avaient pu entendre parler de son riche héritage. Il fut donc loué en grec et en latin, les deux seules langues littéraires d'alors dans l'Europe occidentale. Sa figure, sa bonne mine, sa grâce, la douceur de ses traits, et ce qu'on supposait de courage militaire à un prince jeune, sain, beau cavalier, fournirent matière à des poésies où Ton promettait à la nation des

* Docl. Lingard, Henri VITI.

* Le cai*dinal Pôle.

perfections morales en harmonie avec toutes les qualités physiques du roi. La mythologie, qui inspirait alors sérieusement les poètes, prêta toutes les beautés de ses dieux à Henri VIII. Il eut la majesté de Jupiter, la sagesse de Minerve, la valeur de Mars, invariables flatteries, ou invariables satires de tous les rois à leur avènement, pendant plus de deux siècles que régna la mythologie.

Ija plus curieuse de toutes ces pièces est celle dont je vais traduire quelques passages ^ On y trouve une critique assez énergique du règne précédent; un esprit honnête, sérieux, indépendant, s*y cache sous les banalités d'usage, et le conseil y suit de près la flatterie. En lisant, ou en se faisant lire ces vers, Henri VIII dut rougir pour son père. Sous ce rapport, cette pièce manquait trop de convenance pour n^être pas d'un auteur honnête homme. Un flatteur ordinaire eût trouvé moyen de louer le fits sans attaquer le père; Tautour de cette pièce n'attaquait peut-être le père que pour donner une leçon au fils.

Après un début commun sur la félicité de TÂngleterre, le poëte oppose au tableau de la joie du peuple le contraste des misères du règne précédent.

« La noblesse, depuis longtemps exposée aux injures de la populace, relève aujourd'hui la tête, et triomphe sous un tel roi; et elle en a sujet! Le marchand, effrayé naguère par la multitude des taxes, lance de nouveau ses navires sur les mers, dont ils avaient désappris les chemins... Tous les citoyens se réjouissent, tous comptent sur les biens à venir pour se dédommager des pertes passées. Les richesses que la peur avait enfouies dans d'obscures cachettes, chacun se plaît à les montrer au grand jour, et ose être riche... La crainte ne murmure pas tout bas à Toreilie des mots mystérieux ; personne n'a sujet de se taire ni de rien dire tout

* Cette pièce est en distiques latins; elle a environ deux cents vers

THOMAS MORUS. dSo

bas. il y a plaisir à mépriser les flatteurs, et nul ne craint la délation, s'il n'a été lui-niéme délateur... d

Suit une peinture de Tempressement universel, des rues encombrées de peuple, des fenêtres et des toits garnis de spectateurs, des curieux qui vont attendre le cortège a différents endroits pour voir encore le roi qu'ils ont déjà vu '; puis un portrait du rôi, a le plus aimable objet qui soit sorti des mains de la nature. II surpasse ses mille compagnons par la hauteur de ^a taille, et semble avoir une force digne de son auguste corps. Ce prince n'est pas moins agile de la main que courageux du cœur, soit qu'il s'agisse de combattre à Tépée, soit qu'il faille courir avidement contre In lance tendue en avant ou faire voler une flèche au but. Le feu brille dans ses regards, Vénus se montre sur son visage, ses joues sont colorées de l'incarnat des roses. Cette figure, où la force le dispute à la grâce, tient de la jeune fille et de l'homme fait. Tel était Achille lorsqu'il se cacha sous les vêtements d'une nymphe ; tel lorsqu'il traîna derrière son cliar le cadavre d'Hector. »

Tout cela était rigoureusement vrai. La beauté de Henri VHI était célèbre en Europe. Les ambassadeurs en parlaient dans leurs dépêches. Dix ans après, on mettait encore Henri VIH, alors âgé de vingt-neuf ans, fort au-dessus de François I", comme roi de belle mine, quoique François T' eût de plus que Henri VIH, alors écrivain en société de livres de théologie, un goût vrai pour les lettres et les arts, et des batailles gagnées, non dans les tournois, mais dans les plaines d'Italie. Le poëte ne flattait donc pas le portrait physique de Henri VIII; peut-être, avec des yeux plus exercés ou plus défiants, eût-il remarqué cet œil à la fois impérieux et flatteur, et surtout ce bas de visage si lourd, si épais, si

* Nce semd est vidissc salis, loca plurima mutant.

Si qiiâ rnrsns enni parle vidcre queant.

156 ÉTUDES SUR LA nENAISSANCE.

brutal, que lui prêtent les portraits d'Holbein, et qui font baïr sa figure comme Je miroir le plus exact de tous les vices hypocrites de ce prince. Hais ce n*est pas dans les jours d'espérance qu'on songe à regarder les rois de si près; outre que la physiognomonie n'était ni une science ni une mode en 1519.

Le portrait moral de Hçnri VIII était moins facile à faire. Comme homme de gouvernement, il avait été trop effacé sous le feu roi, pour mériter plus que des espérances. Gomme homme de guerre, toutes ses campagnes avaient été des lanceis brisées dans les tournois ou des paris gagnés au jeu d'arc. Cependant il fallait le louer par le côté moral. On va voir combien les règnes démentent les illusions des avènements.

« Quelle maturité de prudence 1 s'écrie le même poëte; quel calme dans cette âme paisible! De quel esprit il supportera tout à la fois et modérera l'une et l'autre fortune! Quel soin de sa chasteté! quel trésor de clémence il garde dans son tranquille cœur! Quel éloignement pour le faste î tous ces signes, qq'on ne saurait feindre, éclatent sur le visage le notre prince. Ce qui se voit sur nos visages à nojjs, ce qui se manifeste par les biens dont nous jouissons, c'est sa justice, c'est son art de gouverner, c'est sa bonté royale pour son peuple. La licence des mœurs a coutume d'énerver les meilleures âmes, les plus grands esprits. Hen>ri» quoique pieux avant d'être roi, a apporté sur le trône des mœurs dignes du trône. Il nous a donné dès le premier jour ces biens qu'on n'attend que de la tardive vieillesse de quelques princes. L'ordre des grands, longtemps méprisé, est rentré dans ses droits; les magistratures et les charges, jadis vendues aux méchants, sont données aux gens de bien ; le docie reçoit le prix de l'ignorant; les lois redeviennent fortes et honorées »

Henri VII avait été le Louis XI de l'Angleterre. Comme

Louis XI, il avait frappé la féodalité dans les hauts barons; mais la destinée de TAngleterre n'était pas, comme celle de la France, d'arriver à la liberté en passant par la monarchie absolue. Dés lors les louanges du poëte sur le rétablissement de la noblesse étaient d'un bon Anglais et d'un esprit prévoyant.

Après le portrait dju roi, il fait celui delà reine. C'est cette princesse qui remporte en vertus <( sur les anciennes Sabines, en majesté sur les saintes; égale à Tanaquil par la promptitude de. son conseil, supérieure' à Cornélle en éloquence, à Pénélope en foi conjugale. » La pièce se termine par les vœux d'usage. « Puissent les dieux favoriser, comme ils l'ont fait jusqu'ici, cet hymen! et puisse le diadème, longtemps porté par Henri et Catherine, Têlre un jour par leurs enfants, et les enfants de leurs enfants, et les petitsenfants de leurs petits-enfants! »

Pendant la marche du cortège, une pluie soudaine arrosa, comme dit le poëte, toute la pompe. « Cependant le soleil ne disparut point, et le nuage qui avait crevé sur la ville ne fit que passer. Cette pluie était tombée à point pour calmer la chaleur, et, soit qu'on regarde la chose en ellemême, soit qu'on y veuille voir un présage, rien ne pouvait arriver plus a propos. Pboebus par ses rayons, et Junon par sa pluie, promettent à. nos princes des années d'abondance. »

il y eut, à l'occasion du couronnement, des tournois où, chose rare, on n'eut à regretter ni tués ni blessés. Le poëte en fit l'objet d'une félicitation spéciale, en vers iambiques, nu roi Henri : c D'ordinaire quelque malheur rend fameux les spectacles de chevalerie. Tantôt c'est un combattant traversé par une lance, et souillant l'arène de son sang; tantôt c'est quelque malheureux, dans la foule, e'crasé sous les pieds des chevaux, ou une tribune qui tombe sur les spectateurs. Hais les spectacles que tu nous as donnés, ô roi ! ne

sont marqués que par Tabsence d^accidents^ innoeuiié digne de ton caractère. »

Enfin, dans une petite pièce qui pourrait servir d'annexé à la grande pièce, le poëte, commentant une pensée de Platon sur les retours périodiques des choses, disait à Henri : a Platon a dit que tout ce qui se passait à uneépoque donnée,, ou avait eu lieu autrefois, ou aurait lieu quelque jour. De même que le printemps s'enfuit et revient tour à tour, poussé par Tannée rapide; de môme que Thiver sévit toujours dans le même temps; dé même, dit Platon, après les longues révolutions du ciel, toutes les choses pa^ssées recommencent par d'innombrables vicissitudes. L'âge 'd*or fut le premier; puis vint rage d'argent ; puis Tâge. de fer„ et enfin l'âge d'airain. L'âge d'or est révenu sous ton règne, ô prince! Puisse Platon n'être prophète que jusque-là! »

Ce dernier vœu pouvait n'être pas une phrase de rhétorique. L'homme qui faisait ces vers, quoique jeune encore, ne Tétait déjà plus assez pour laisser échapper légèrement Texclamation triste par laquelle se terminait ce long épithalame. En tout cas, il en aurait eu sujet; car cet homme, c'était Thomas Horus !

Naissance de Thomas Morus. — Les présages. — Morus e.st protégé par le cardinul lilorton. — Ses succès à Oxford. — Caractère de ses itfesnièrcs poésies.

— Ses austérités. — Les pieux entretiens chez le doyen de Saint-Paul, Col< t.

— Morus se marie deux fois. — il est nommé à la Chambre des communes. — Sa fuite en France. — il revient en Angleterre à Tavénemenl de Henri VUl.

Thomas Morus, — je lui conserve son nom d'écrivain dt^ la Renaissance, — naquit à Londres, en 1480. de sir John More, chevalier, Tun des juges du banc du roi, et de mistress

THOMAS MORUS. iS9

fâDdcombe de Holiewell, du comté de Bedford. Sa mère mourut en le mettant au monde. Comme il arrive pour tous les hommes illustres après leur mort, la piété de sa famille entoura sa naissance de mystérieux horoscopes et de prodiges. La nuit môme de ses noces, mistress More avait eu un songe dans lequel il lui sembla voir gravé sur son anneau nuptial le nombre des enfants dont elle devait être mère et les particularités de chacun d'eux. L'un de ces enfants avait les trahssi sombres et si vagues, qu'elle put à peine les distinguer ; la figure de Vautre brillait d'un éclat extraordinaire. En effet, le premier n'arriva même pas à terme; le second fut Thomas Morus ^

Peu de temps après sa naissance, comme sa nourrice traversait à cheval une petite rivière, portant Tenfant dans ses bras, l'animal fit tout à coup un écart, entra dans une eau profonde, et mit en péril demort la femme et son nourrisson. CeJle-ci, voulant sauver au moins l'enfant, le lança dans un champ voisin, par-dessus des haies qui bordaient la rivière, non sans l'avoir recommandé à Dieu. Le cheval sortit en nageant du trou, et mit la nourrice saine et sauve sur le bord. La pauvre femme courut bien vite à l'enfant, et, l'ayant relevé *, elle le trouva Sans blessure, souriant doucement à sa nourr'tce.

Il reçut là première éducation au collège Saint-Antoine, à Londres, où il se fit distinguer par sa facilité et son goût pour le travail. Le bruit en vint jusqu'aux oreilles du cardinal Morton, archevêque de Gantorbéry et chancelier d'Angleterre; il demanda l'enfant à son père, lui donna des maîtres et le prit en amitié. Il n'était pas rare, à cette époque, que les ecclésiastiques d'un rang élevé se chargeassent ainsi de l'éducation de quelque enfant pauvre et heu-

• Life of Thom. More, by his grandson.

* Ibid.

IfO ÉTUDES SUU LA RENAISSANCE.

reusement né; mais d'ordinaire c'était pour en faire un homme d'Église. Thomas Morus se développa rapidement dans la maison du cardinal. Acrx fêtes de Noël, le prélat donnait un grand repas, à la suite duquel on jouait de petites pièces en latin, les meilleures étaient toujonrs de la composition de Thomas Morus, à la fois auteur et acteur. Morton faisait à ses amis les honneurs de l'esprit de son protégé. Il n*épargnait pas les prédictions, disant qu'un enfant si précoce ne manquerait pas d'aller loin. Il l'envoya bientôt faire ses humanités à Oxford. Morus avait alors environ quinze ans.

A Oxford, il fit successivement sa rhétorique, sa logique et sa philosophie, avec un suecès prodigieux. On remarquait son application,. son ardeur pour l'élude, json éloigoenaent pour tous les amusements, quoiqu'il y fût porté par un enjouement naturel, et par une chose qui, d'ordinaire, fait aimer la société, je veux dire l'esprit de saillie. Une circonstance d'ailleurs lui aurait fait un devoir de raisoti de se tenir à l'écart, s'il n'y eût été déjà porté par son ardeur pour l'étude. La plupart deis amusements ^es écoliers d'Oxford étaient coûteux; or sir John More, outre qu'il avait trop de probité pour être riche, n'était pas exempt d'un grain d'avarice. Il ne parait pas que le cardinal, de son côté, pourvût aux menus plaisirs de son protégé. Le jeune homme travaillait donc par nécessité autant que par goût. Son esprit se mûrissait à la dure école de Tinégalilé et de la pauvreté. A dix-huit ans Morus était connu des érudits de l'Europe; à dix-huit ans il avait déjà des ennemis littéraires. C'était un plus sûr horoscope que le songe de sa mère. Les ennemis sont les premiers qui devinent le talent.

II faisait des vers en anglais et en latin. La plupart de ces vers sont médiocres. Mais les sujets en sont intéressants; ils réfléchissent déjà le caractère de Thomas Morus, caractère à

lâ fois enjoué et. grave,, également porté à la plaisanterie mondaine et à raustérité ascétique. Dans les pièces anglaises, à eôté de vers à Cupidon, de plaisanteries sur un soldat qui veut jouer le moine, il y a des vers sur réternité, sur la fragilité des biens de ce monde; un poëme sur ta fortune, ses faveurs et ses revers *. Dans les pièces latines, qui ne sont guère que dos distiques, ou des épigrammes imitées du grec ou originales, on lit, à côté de petites satires des ridicules de tous les temps, des pièces empreintes d'une tristesse chrétienne, et, si je ne me trompe, d*une certaine crainte vague de Tavenir. Binèveté de la Vie ; la Vie est une course vers la Mort ;les Yicissit'ud^.s delà Fortune ; tels en sont les titres.

On les dirait d'un homme qui aurait déjà beaucoup souffert ou- beaucoup vu souffrir* Morus faisait sans le savoir l'histoire de sa vie. 4 Quand on possède les plus grands l)iens, dit-il dans une de ces pièces, les plus grands maux sont tout près ; et, réciproquement, le souverain bien est tout près du souverain mal *, )) N'est-ce pas là le chancelier tombé de la plus haute fortune dans un cachot de la Totxvt N'est-ce pas là le prisonnier chrétien, malade, dénué de tout, obsédé, qui aspirait à la mort comme à une délivrance et à une réparation étemelle? « Je suppose que tu sois réservé à la longue vieillesse de Nestor, dit-il ailleurs, les longues années sont grosses d'une infinité de maux. Nous jouons avec la vie, pensant que la mort est bien loin de nous ; mais la mort est cachée daas notre sein. Dès la première heure de notre naissance, la mort et la vie cheminent ensemble du même pas. Nous mourons lentement; pendant que nous parlons, nous mou< rons'. B

' Ënglish Works of sir Thomas More, knigh ; in-fol., 1557. Biblioth. Sainle Geneviève.

* Thomae Mori Opéra latioa, in-fol. ; 1556. Biblioth. de la vUle. ' Œuvres latines.

Voilà de tristes et hautes pensées chrëtienDes. Thomas Horus devait commencer et finir par là.

Dès l'âge de dix-huit ans, il avait pris pour son héros Pic de la Mirandole, dont il écrivit en anglais la vie si pieuse et si savante, et dont il mit en vers les douze Règles pour exciter et dirigea' un Jwmme dans la bataille spirituelle *: poëme singulier, où tous les préceptes sont donnes par douzaine, et où Ton remarque, outre les douze règles, douze propriétés ou conditions d*un amant, au sens spirituel, et les douze épées qui doivent servir à Thomme dans cette bataille mystique^. Le jeune Horus rêvait une vio comme celle de Pic de la Hirandole, tout abîmée dans la science et dans Dieu. Il cherchait dans Tétude et dans la méditation le secret de ce grand savoir et de celte grande piété qui n'ont fait de Pic de la Hirandole ni un savant ni un saint.

Les débuts littéraires de Thomas Horus causèrent quelque sensation dans l'Europe savante. On en parlait à Louvain, à Londres, à Paris; Érasme, Budé| Beatus Rhenanus, les connaissaient et s'en écrivaient. On trouvait i*auteur naïf, ingénieux, bon latiniste^. Ses épigrammes surtout étaient fort goûtées et fort répandues : elles n'avaient pas été imprimées, mais on les copiait et on les colportait. Déjà, d'un commun accord, Thomas Horus avait été agrégé à cette république littéraire et chrétienne dont Érasme et fiudé se disputaient la royauté, mais dont Érasme demeura le chef

* (Euvres latines — English Works, p. 21. '

* Ces douze épées sont : 1" peu de plaisir et court plaisir ; 2* les suivants sont peine et tristesse; 5' la perte de la meilleure chose; 4* celte vie n'est qu'un rêve et une ombre ; 5* la mort est sous notre main et imprévue; 6* la crainte de partir dans l'impénitence; 7* étemelle joie, éler^ nelle peine; 8* la nature et la dignité de l'homme; 9* la paix d'une bonne ftme; 10* les grands bienfaits de Dieu; 11* la croix douloureuse du Christ : 12* le témoignage des martyrs el les exemples des saints.

» Candidus est, argulus, latinus. (Leltre de Beatus Rhenanus.)

THOMAS MOtlUS. 163

du consentement de tous. C'était, dans TEurope guerrière et barbare de cette époque, comme une'nation délicate et choisie qui vivait et commerçait par l'esprit au milieu du tumulte des armes et des mouvements politiques dont elle ne comprenait ni ne cherchait le sens. Le jeune Morus avait été déclaré tnémbre de cette nation. Érasme, qui le vit à son premier voyage en Angleterre, le reçut prêtre des iQuses et des lettres sacrées, comme on disait alors. Il ne paraît pas qu'il en ait été très-vain : la religion avait alors toutes ses pensées.

A vingt ans, les sens commenôèrent- à parler! Malgré ses habitudes austères, sa pauvreté, son ardeur pour le travail, Técolier d'Oxford était agité de désirs inconnus : le corps se révoltait contre Tesprît. Horus essaya de toutes sortes demortiûcations pour éteindre ses seps. Il portait un cilice sur la peau, habitude qu'il n'abandonna jamais entièrement, même quand les affaires eurent attiédi Tardeur religieuse, mais qu'il reprit sur la fin de sa vie, pour ne plus la quitter. On se moquait de lui ; on le plaisantait sur la chaleur que devait lai causer le cilice en été. C'était une de ses mortifications de supporter les railleries et de ne pas quitter son cilice par respect humain. En outre, il se donnait la discipline tous les vendredis et les jours de jeûne, a afin de châtier, dit son petit-fils, la sédition de son corps, et de ne pas laisser ta servante Sensualité prendre le dessus sur la maîtresse Baison'. » Il jeûnait et veillait souvent, dormait sur la dure pendant quatre ou cinq heures au plus, et la tête sur une bûche en guise d'oreillw, « traitant son corps, dit encore le naïf biographe, comme un âne, avec des coups et de la mauvaise nourriture, afin d'éviter les excitations de la bonne chère*. »

' Life of. sir Th More, by his grandson John More, p. 20. • ibid.

De telles austérités n'étaient guère compatibles avec la vie de famille, et exposaient trop souvent Morusàces tentations de la raillerie et du respect humain, si dangereuses pour un jeune homme. Il le sentit, et vînt se loger prés d'un couvent de Chartreijx, prenant part à Ifeurs exercices spirituels, mais sans faire de vœux. Il vécut ainsi quatre ans.

Il eut dans Tintervalle le désir d'entrer dans l'ordre des franciscains; mais, en y regardant de près, sa conscience fut blessée du relâchement de cette institution^ et généralement de la corruption qui avait gagné tous les ordres religieux. îl changea doncd'avis etdemeura libre commeauparavant, mais avec un besoin toujours croissant de direction et de frein, et souffrant toutes les angoisses du lent martyre de la chasteté. Vers ce temps-là, le docteur Colet * prêchait à Loadres avec beaucoup de doctrine et d'onction. Le jeune Morus le prit pour son confesseur, et lui demanda tous les secours de sa science et de sa piétd pour l'assister dans cette iuUe qui le consumait sans l'apaiser.

Tout le temps que le docteur étail à Londres, Horus se sentait calmé. Il allait entendre prêcher son directeur, et le soir il Técoutait, soit en tête-à-tête,, soit au milieu de quelques amis que le docteur édifiait par ses commentaires sur quelque lecture de piété. Colet était doyea de Saint-Paul, et, en cette qualité, il avait à tenir table ouverte pour les étrangers et pour les ecclésiastiques de son collège. Sous soi^ prédécesseur, on vantait la table du doyen de Saint-Paul pour sa magnificence et pour la longueur des repas, qu^ duraient jusque dans la nuit; Colet, par des habitudes d^ frugalité et un peu par cette tendresse pour l'argent que lu^ reproche discrètement Ërasme, avait réduit la table d^ doyen au nécessaire, et abrégé la longueur des repas. I^

* C'est le même docleur Golet qui répondait aax demandes d'argenj d'Erasme par des ? œux pour que Dieu l'assistât, et par des complimenl^ sur sa gloire.

INHUMAS MORCS. 165

avait remplacé les plats superflus par des lectures, et les libations prolongées par des causeries pieuses. Horus était quelquefois du festin et toujours des entretiens qui le suivaient.

Sitôt que les convives étaient à table, un des gens du doyen lisait d'une voix baute et claire quelque chapitre des Épîtres de saint Paul ou des Proverbes de Salomon*. Colet faisait choix d'un texte particulier, et, après avoir interrogé les assistants' sur le sens de ce texte et recueilli tous les avis, il donnait lui-même sa propre interprétation avec une gravité de langage et une douceur de controverse qui édifiaient tout le monde. Le repas fini^ et les grâces dite^, Tentrelien' continuait; si les interlocuteurs n'étaient pas du goût de Golet, on faisait une lecture que chacun écoutait en silence, et qui dispensait le doyen de parler. Du reste, très-tolérant pour les opinions, il Tétait moins pour les fautes de langage ; on le choquait presque plus par des solécismes que par des hérésies. Morus était le conviveet rinterlocuteur de prédilection de Colet, parce que, sur le double point de la doctrine et du langage, il partageait toutes ses croyances de chrétien ot tous ses scrupules de latiniste.

Mais le doyen de Saint-Paul faisait de fréquentes absen* ces : il avait, à quelques milles de Londres, une maison de campagne où il s'allait reposer des fatigues de son décanat. Tant que durait cette séparation, Horus était ressaisi par toutes ses tentations, et recommençait le rude combat de l'esprit et de la chair. V Jusqu'ici, écrivait-il à son maître alors absent, en suivant vos pas je me suis échappé de la gueule du lion. Aujourd'hui, comme une autre Eurydice, — mais avec cette différence qu'Eurydice resta dans le Tartare, parce qu'Orphée avait tourné la tête pour la voir, tan-

* Lettres d'Érasme, 455-457.

i66 ÉTLDES SUR LÀ KKiNÂISSANGË.

dis que moi je suis dans le même danger, parce que vous ne tournez pas la tôle pour me regarder, — je retombe, poussé par une force et une nécessité irré$istibies, dans la sombre obscurité d'où vous m'avez tiré. Car, je vous prie, qu'y a-t-il dans cette ville qui porte un homme à bien vivre, mais, tout au contraire, qui ne le fasse reculer, et qui ne précipite dans toutes sortes de vices l'homme le plus disposé à gFavir, avec mille efforts, la montagne escarpée de la vertu ?Quarencontre-t-il sur son chemin, si ce n'est Ta mour hypocrite et le mielleux poiso& de la (laiterie : ici la haine cruelle, là des querelles et des plaidoiries ; cà et là des tavernes, des bouchers, des cuisiniers, des marchands de poisson, de volailles et de pâtisserie, qui ne pensent qu'à remplir nos ventres et à servir le prince de ce monde, qui est le diable?

« Oui, les maisonfi elles-mêmes nous privent d'une partie do la lumière du ciel, en réduisant le cercle de notre bori son a la hauteur de leurs toits* C'est pour cela que je vous pardonne de grand cœur votre séjour à la campagne; vous y trouvez du moins une société de bonnes gens, purs de tout l'artifice des habitants des villes. Partout où vos yeux se reposent, la terre vous offre des aspects agréables ; la douce température de l'air rafraîchit vos sens; la libre vue du beau ciel vous enchante : vous ne voyez que les magniOques dons de la nature et les symboles sacrés de Tinnocence*. »

On peut apprécier, par ce touchant récit des cooibats intérieurs de Morus, quelle force avaient alors les idées religieuses, et ce qu'elles pouvaient obtenir d'un homme tour-* mente par ses sens, pour qui tout était tentation, piège, occasion de chute. Changez les temps, retirez les idées religieuses, le sentiment chrétien du devoir envers soi-même

* Life of sir Tb. More, b| bis gr.mdson, p. 21.

THOMAS MOllUS. 167

et envers Dieu, jetez l'homme au milieu des mêmes tentations sans autre frein qu'une morale à sa convenance, n'étes-vous pas effrayé, par la comparaison de la contrainte et des luttes du jeune Morus, de cid que va être la liberté de rhomme émancipé de la reli^on ?

Cependant le jeune homme allait être vaincu. Deux manières de finir s'offraient toujours a lui, le couvent et le mariage. Le couvent répugnait à sa conscience; il y aurait été dégoûté ou peut-être tenté par le mauvais exemple. Le mariage lui souriait», quoiqu'il eût fait des épigrammes contre les femmes ; il se sauva du libertinage dans une sainte union. Cette union même fut un acte de délicatesse chrétienne. Sir Coït, gentleman d'Essex, avait deux filles; Horus, qui s'était d'abord épris de la cadette, pensa que ce serait une peine amère et une sorte de déshonneur pour Tainée de se voir préférer sa sœur; il reporta toute son affection sur elle, et l'épousa *.

Le mariage l'avait enlevé à la vie contemplative. Il fallut enfin prendre un état. Le jeune ménage n'était pas riche, et les enfants allaient venir. Morus, par le conseil de son père, dk)nt il faisait toutes lejs volontés depuis son enfance, étudia le droit, et se destina au barreau. Quatre années se passèrent dans de fortes études mêlées de pratique. Quoique marié, et tous les ans père d'un nouvel enfant, Morus avait gardé dans l'iniérteur de sa maison les habitudes de chré* tien austère. Il était sobre, so contentait d'un plat à ses repas, buvait de la bière au lieu de vin, et poussait la négligeneedans ses vêtements jusqu'à sortir dans la rue avec des chaussures trouées, comme le lui fit remarquer un jour son secrétaire Harris.

La jeune femme mourut en mettant au monde son quatrième enfant. Le célibat ne convenait plus à Morus, père

' Life of sir Th; More, by his grandson, p. 21.

de quatre enfants en bas âge, et déjà chargé d'affaires. Au bout de deux ans, il se remaria, non par concupiscence, dit Érasme, car la femme qu'il prit était veuve, laide et déjà d'âge, mais pour donner à ses enfants une mère de famille active et vigilante. Ce fut mistress x\iice Middleton, femme un peu mondaine, qui se moquait de la piété de son mari, <( qui était avare d*un bout de chaDdélie, dit Morus, et gâtait en une fois la plus belle robe de velours, » qui faisait la guerre à son désintéressement d'avocat, et lui voulait donner de Tambition pour ses enfants; du reste, femme de cœur, dévouée, qu'il aima aussi solidement, sinon aussi tendrement^ que Jeauné Golt, qui était charmante, s'il en faut croire Erasme ^ Horus traita toujours mistress Alice avec bonté, quoiqu'il y ait sujet à croire qu'elle lui inspira sa comparaison, si plaisante et si connue, du mariage a un sac rempli de serpents/ parmi lesquels se trouve une anguille. Alice Middleton ne lui donni pas d'enfants.

Sa réputation d'avocat, son crédit auprès du corps dei marchands, où il avait, acquis une grande autorité par ses connaissances dans le contentieux du commerce, le firent nommer membre de la chambre des communes. Il résista en plein parlement au roi Henri VII, qui demandait un ca^ deau de noces pour sa fille. Déjà une première fois, pouj un simple scrupule religieux, appelé subitement par \i prince au moment où il assistait à la messe, il avait refusé d^ se rendre au palais, disant que le service de Dieu devail passer avant le service du roi. Cette indépendance de Vifn\ herbe enfant, comme l'appelait le chambellan du roi, Tyer| l'avait mis mal en cour *. Menacé dans sa liberté, frappé danj la personne de son père, que le roi fit incarcérer à la Tour

' Suavissima illius conjux. L. 238 A.

' Life of Morus, by bis grandson.

THOMAS MOBUS. 169

pour ua prétendu déni de justice, puis rançonner, ce qui* était la cause ^t la fin de tous ses démêlés avec ses sujets, Morus, pressé par ses amis, s'embarqua pour la France. Il attendit là quelque temps que Forage fût passé, apprenant la langue française, Tarithmétique, la géométrie; quelquefois se désennuyant de Texil à jouer de la viole : <;'était son instrument favori; il Tavait fait apprendre à ses enfants, et mênae à la vieille Alice Middleton, qui jouait en outre du luth, du monocorde, de la lyre, et tous les jours étudiait un morceau pour son mari, très-sévère et trés-exigeant sur ce point*.

La mort subite de Henri ¥11 le ramena en Angleterre. Il y revenait avec la faveur d'un exilé du règne précédent et d*un opposant au régime d'exaction et d'avarice, dont le prince de Galles, devenu roi, avait souffert tout le premier. Outre ce titre, il se recommandait à ce prince par sa double réputation d'avocat et de letiré, par l'amitié d'Érasme, comptée dès lors comme un mérite, enfin par son poëme sur le couronnement. Ce. prince voulut savoir qui avait fait ces vers si flatteurs. On lui dit que c'était l'avocat Morus, fils d'un des juges du ban<î du roi, le membre des communes récalcitrant sous le roi son père, Tami du docte Érasme. 11 le fît appeler. Je trouva à son gré, et le marqua de sa funeste faveur. C'était la fatalité sous laquelle Thomas Morus. devait se débattre vingt-cinq ans et mourir.

* Lettres d*Érasmc, 475. Ë. F.

iO

l'^O ÉTUDES SUR LA RENAISSANCE.

ni

Morus présenté à Henri Vlll par le cardinal Wolaey. — Il est chargé de 'diverses missions à l'étranger. — Sa lettre à Érasme à ce sujet. » Ses mœurs domestiques. — Comment il trouve du temps pour écrire. — Première idée de VV/opie. ~ Admiration que cet ouvrage excite en Europe.

Thomas Morus dvait Tespèce d'ambition d'un homme qui tente les honneurs parsa réputation, ses talents, plutôt qu il ne les cherche et ne va au-deyant« Il n'était pas ambitieux à la manière du courtisan de tous les temps, qui poursuit sa fortune à travers toutes les servitudes et tous les dégoûts, ne se relâche pas un moment, ne manque jamais i^ccasion, n'a que des scrupules d'homme habile, jamais d'honnête homme; qui compose avec les vices des princes, et se sert de leurs qualités comme de leurs défauts pour pousser ses affaires, qui arrache ce qu'on croit lui donner, et pour avoir une chose ne regarde jamais au prix. Morus fut saisi par la fortunée presque malgré lui, et jeté au milieu de la cour avec de$ moeurs, de la probité, plus de force de principes que de caractère, en sorte qu'il ne céda jamais tout à fait, quoique cédant toujours beaucoup trop; ses principes arrêtaient son caractère, mais, comme il arrive, toujours trop tard. C'était une ambition molle, incertaine, prenant mal son temps, se laissant faire, n'étant jamais de moitié dans ses succès, et par conséquent paraissant les devoir tout entiers à la bonté du prince, lequel exigeait de la reconnaissance en proportion. Morus ne sut ni se défendre de la cour ni s'y engager tout à fait.'Là où il avait cru dans sa conscience ne prendre qu'un joug, on lui demandait le remercîment d'une faveur; là où il n'avait fait que se laisser porter par faiblesse, on le traitait comme

THOMAS MORUS. 17i

s'y étant poussé de toutes ses forces, et comme ayant, en quelque manière, usurpé le bien d'autrui. Un tel bomme devait être désbonoré ou tué par un tyran du caractère de Henri VIII; déshonoré s'il cédait jusqu'au bout, tué à quelque point qu'il s'arrêtât. La fortune lui réserva le dernier sort. Sa mort fut le seul acte libr« et volontaire de sa vie, le seul où son caractère et ses principes furent d'accord.

Ce fut Wolsey, parti de bien plus bas que Horus, qui présenta Je jeune avocat au roi. Wolsey avait une supériorité rare dansun favori, celle dé ne pas voir un rival et un successeur dans tout bomme qui attirait Tattention de son maître. Morus, recommandé par lui, fut employé dans diverses ambassades, auprès de Gbarles-Quint et de François I". Ces places l'appauvrissaient et n'allaient pas à ses goûts : il s'y était laissé jeter, comme plus tard dans d'autres fonctions plus élevées, par cette ambition, ou plutôt cette disponibilité qui ne sait ni résister ni choisir, et qui reçoit une corvée comme un avancement, i La place d'envoyé, écrivait-il à Érasme au retour de Tambassade de Flandre, nem^a jamais beaucoup sourf. Elle nous convient moins a nous laïques et gens mariés, qu'à vous autres prêtres, qui n'avez chez .vous ni femmes ni enfants, ou qui en trouvez partout où vous allez. Quant à nous, à peine absents depuis quelques jours, nous sommes rappelés au logis par le regret de nos femmes et de nos enfants. En outre, un prêtre peut emmener partout avec lui toute sa maison, et nourrir aux frais du roi ceux quHI aurait nourris chez lui aux siens. Hais moi, j'ai deux maisons à soutenir, l'une à Londres et l'autre à l'étranger. Le roi s'est montré assez généreux pour ceux que j'ai emmenés avec moi; mais il n'a point songé à ceux que j'ai laissés à la maison. Or je n'ai pu obtenir de ceuxci, tout bon mari que tu me saches, père indulgent, maître facile, que, par amour pour moi, ils jeûnassent jusqu'à mon retour. Enfin, il est facile aux princes de récompenser,

8aD8 bourse délier, les ambassadeurs ecclésiastiques par le don de quelque abbaye. Mais, nous autres laïques, on ne nous rémunère ni si facilement ni si généreusement. Je dois dire pourtant, en ce qui me touche» que le roi a bien voulu, à mon retour, m'offrir une pension annuelle qui n'était nullement méprisable, soit pour Thonneur soit pour le profit; mais je Tai refusée jusqu'à ce jour, et je suis porté à persévérer dans mon refus, parce.qu*en acceptant il me faudrait soit abandonner ma position actuelle, dans cette ville, position que je préfère même à une meilleure, soit, ce que je ne veux à aucun prix, la retenir au risque de déplaire à mes concitoyens; car, $'il arrivait qu'une question de privilèges s'engageât entre eux et le rot, ils me croiraient moins sincère et moins dévoué à leurs intérêts, me voyant lié par les récompenses du prince ^ » Morus avait depuis quelques années, dans la Cité de Londres, une charge qui répoqd à celle de syndic du corps des marchands; cette charge rappelait inévitablement à la chambre des communes toutes les fois qu'il plaisait au roi de tenir parlement. *

Les affaires de ce syndicat, outre ses fonctions de sousshérif, espèce de magistrature secondaire, ne lui laissaient guère de loisir pour les lettres. Toujours en plaidoiries ou en consultations, avocat, arbitre ou juge, accablé de clients, « il n'avait rien à donner à lui-même, c'est-à-dire aux lettres, » comme il écrit à Egidius*. Rentré chez lui, il fallait bien causer avec sa femme, babiller avec ses enfants, communiquer avec les gens de la maison. C'étaient encore des affaires de devoir pour lui, « car, disait-il, il faut bien faire toutes ces choses, si Ton ne veut pas être un étranger dans sa propre maison. H faut bien se montrer agréable à ceux

* Correspondance d'Érasme, 221-22-2.

• Voir au commencement des Œuvres lalines, en têlc de V Utopie.

THOMAS MORUS. HZ

que la nature, le hasard ou le choix, vous ont donnés pour compagnons de voire vie, non pas pourtant jusqu'à les gâter par trop d'abandon, ni jusqu'à faire des domestiques vos maîtres. » Les heures, les jours, les années, s'en allaient ainsi dans les occupations du dehors et dans les dëlassenrents de la famille.

Morus ne parlait pas de deux autres distractions qui lui prenaient beaucoup de temps^; c'étaient les animaux domestiques, oiseaux ou quadrupèdes, qui occupaient tout un corps de logis dans sa maison, et dont il aimait à observer les mœurs. C'était sa guenon favorite, venue des Grandes*lndes, ou bien des animaux du pays, un beau renard, un furet, une belette, souvent achetés à grand prix; c'était encore son cabinet de choses précieuses, où étaient rassemblées des curiosités, soit du pays, soit exotiques, des minéraux, de grands coquillages des mers de Tlnde, des coraux, toutes Choses dont il s'amusait beaucoup, et dont il faisait les honneurs à l'étranger que lui adressait quelque menïbre accrédité de la république littéraire et chrétienne. Là surtout les heures s'écoulaient à faire Thistoirede chaque pièce, et à s'îimuser de Tétonnement ou du plaisir qu'elles causaient à ses hôtes ^

Cependant Morus sentait le besoin de prendre rang parmi les lettrés de l'Europe. Ses amis lui rappelaient ses débuts et leurs propres espérances. Après le temps consacré aux affaires et à la famille, aux gens et aux bêtes, à recevoir les hôtes et à leur demander des nouvelles de Budé, d'Érasme, de Petnis Egidius, il ne lui restait de libre que Pheure des repas et le temps du sommeil. Les repas, que son extrême sobriété avait déjà rendus si courts, il les réduisit encore^. Us consistaient en un morceau

* LcUres d'Erasme, 474. E F.

* Œufrcs latines.

iO.

de viande salée, des œufs, quelques fruits, de l'eau bue dans un gobelet d*étain. Pour le menu il n'y avait guère à en retrancher : il en ôta encore les doux entretiens do table avec la famille, lesquels donnent du cbaitne au plus maigre dîner. Quant au sommeil, et quoique ses fatigues le lui rendissent nécessaire, il Tabrégea de quelques heures qu'il employait aux lectures dans sa bibliothèque, et à la composition lente et fréquemment interrompue du livre qui allait faire sa gloire et marquer sa place dans le grand travail de la renaissance djes lettres. Ce livre, c'était V Utopie.

Morus avait alors trente-cinq ans. Wtapie, terminée en 1517, ne fut publiée qu'en lël8.Cesimnées-4à, quoique fort accablées^ avaient été des années heureuses. A l'étranger, en Flandre, en France, Morus s'était rencontré ave<î des amis de la république des lettres; il avait joui de leurs entretiens, il s'était plongo dans leurs livres. Revenu à Londres, il retrouvait la considération, les affections de famille, à la cour une faveur modérée qui n'était point encore exigeante, et qui laissait un vaste champ aux espérances. C'est dans cette disposition d'un esprit libre et content que Morus écrivit V Utopie,

Par une rencontre particulière, tandis qu'on parlait de Tapparilion prochaine de VUtopie, le bruit se répandait d'une guerre nouvelle avec le Turc, « nouvelle comédie, disait Érasme, que les princes et le pape veulent jouer sous le prétexte d'une guerre sacrée*. » Sélim, empereur des Turcs, après avoir conquis TÉgypte et la Syrie, venait de réunir une non.V.euse armée, et menaçait hautement TEurope de la destruction du nom chrétien. Léon X publia une bulle guerrière qui obligeait tous les hommes mariés, de vingt-six à cinquante ans, à prendre les armes. La bulle ordonnait aux femmes dont les maris étaient en guerre de ne

♦ ï^ettres, 1672. E. F.

THOMAS' MORU s. ' 175

prendre aucun plaisir* dans leurs maisons, de s'abstenir de toute toilette recherchée, de ne point boire de vin, de jeûner de deux jours Tun, < afin, disait la bulle, que Dieu protégeât leurs maris dans une guerre si sanglante. » La même prescription s'étendait aux femmes dont les maris avaient été exemptés du service militaire pour des affaires incompatibles avec les armes. EUes iievaient dormir dans la même chambre que leurs épouX) mais à part, et ne donner ni recevoir aucune caresse jusqu'à Theureuse issue de la guerre. Une utopie qui vantait les douceurs de la paix, qui ne mariait que le» amants, et qui promettait respect et liberté aux ménages, ne pouvait guère venir plus à point.

Morus, avant de fafr« imprimer son livre, Tavait montré à ses amis, à TunstaM, à Petrus Ëgidius, à Budé, à Deloine, à Érasme, à ce^ernier avant tous les autres. Il était sincère en leur demandant des avis et non des éloges; il ne Tétait pas moins en priant Erasme de faire les honneurs de son manuscrit à Tunstall, « afin, disait-il, que Touvrage fui parût plus élégant, expliqué par la bouche d'Érasme*. » Naïve inconséquence de Thonnête homme et de Thomme de lettres, dont Tun voulait la vérité, et dont l'autre la craignait. Par une autre inconséquence de ce genre, en même temps qu'il faisait modestement passer son Utopie par la critique de ses amis, il avait le dédain d'un auteur superbe pour le pauvre public, lequel porte la faute de tous les succès manques, et qu'on récuse toujours avant de demander ses suffrages et son argent. <( Les goûts des mortels, écrivait-il à Egidius, sont si divers, les esprits de la plupart si difficiles, leurs jugements si absurdes, qu'on ne réussit pas mieux à se livrer à toute la facilité et à toute la négligence de son génie, qu'à s'accabler de soucis pour faire quelque chose qui puisse

i Voluptoari. Lettres, 1672; E. F.

* Correspondance d'F>a8ine, Supplément, 1664. G. U,

être utile ou agréable à ces palais dégoûtés ou grossiers. Le barbare rejette comme dur ce qui n'est pas tout à fait barbare. Le demi-savant accuse de trivialité tout ce qui ne fourmille pas de mots vieillis. L'un est si austère, qu'il ne permet pas la plaisanterie; l'autre si fade, qu'il ne sent rien aux pointes : tels sont si mobiles, que ce qu'ils aiment debout, ils le critiquent assis. Puis viennent les beaux esprits de la taverne qui jugent les auteurs au bruit de leurs vers, et les esprits sans gratitude qui, tout en aimant un livre, n'en sont pas moins ennemis de l'auteur, pareils à ces hôtes grossiers qui, après avoir été recula une table abondante, s'en vont dès qu'ils sont saouls, sans remercier les gens qui les ont invités ^ » Tout cela est juste et piquant; mais la vraie gloire consiste à mettre tous ces goûts d'accord, ou à forcer les rares contradicteurs^de se taire devant l'applaudissement universel.

V Utopie avait réussi dans celle première épreuve; Budé en voulut faire la préface ; Érasme se chargea d'en- surveiller l'impression chez son ami Froben. W Utopie allait avoir pour parrains, outre un libraire qui recommandait ses publications, les deux plus grands noms littéraires de l'époque. Les amis de moindre marque suiv;pient l'opinion des maîtres. Morus ne recevait que félicitations et caresses. On metlait sa république fort au-dessus des républiques de Rome, de Sparte et d'Athènes. On disait le divin génie do Thomas Morus. Pour lui, il sentait la plus vive et la plus noble de toutes les jouissances, celle de l'homme de lettres honnête homme, quand il a fait une œuvre raisonnable et appréciée. Ce furent des jours d'or et de soie, comme on disait dans son temps, dans cette vie dont la fin devait être si sombre. Il avait la gloire, cette ivresse qui doit être si douce à i'itomme dont U cœur est pur, et à qui les lettres n'ont pas ôté sa candeuri

*, ^ Voir au commencement des Œuvres latines.

(( Que je meure, écrivait-il à Erasme, ô le plus doux de mes amis ! si Tapprobation que Tunstali a bien voulu donnera ma republique ne m'a pas rendu plus beureux que ne Teût fait un talent de TÂttique. Tu ne sais pas combien je me réjouis, combien je me sens grandi à mes propres yeux, combien je porte ma' tête plus haut! H me semble que mes Utopiens vont me nommer à perpétuité leur roi : je me vois marchant à leur tète, couronné de la gerbe d'épis, insigne de la royauté dans Utopie, beau dans mon vêtement de franciscain, et, dans cette pompe si simple, allant au devant des ambassadeurs et des princes étrangers, malheureux qui s'enorgueillissent de porter dçs ornements et des parures de femmes, des chaînes de cet or que nous méprisons tous dans Utopie, de la pourpre^ des perles, et autres colifichets qui les rendent si ridicules. Je ne veux cependant pas que toi ni Tunstali vous me jugiez par Texemple des autres hommes, dont la fortune change les mœurs. Et, quoiqu'il ait plu aux dieux d'élever mon humilité à cette grandeur suprême, à ce rang auquel nul monarque ne peut comparer le sien, vous ne me verrez jamais oublier la vieille amitié qui m'unissait à vous quand j'étais simple particulier. Que si vous ne craignez pas de faire un peu de chemin pour me venir voir en Utopie, je ferai en sorte que tous les mortels soumis à mon empire vous rendent les honneurs dus à ceux qu'ils savent être les plus chers amis de leur roi. — J'allais prolonger encore ce doux rêve, mais le lever de l'aurore a (dissipé mes songes et m'a chassé de ma royauté pour me

replonger dans ce pétrin qu'on appelle le barreau * »

Cela pourra paraître plus enjoué que fin, et plus naïf que délicat, à cause de cette diversité des palais dont parle Morus, si grande dans les hommes d'une même époque, si changeante d'une époque à l'autre ; mais il n'est personne

* Correspondance d'Ëiasme, Supplément, 1663-1(364.

qui ne doive être touché du ton aijnable et bon de ces confidences, et qui ne reconnaisse le cœur de rhomme de bien sous les joies de Thomine de lettres applaudi.

L't/topte parut en 1518. Le public confirma le suffrage particulier des amis de Morus. Ce fut une rumeur d'admiration dans toute TEurope occidentale. Les savants, Tes politiques, les magistrats, les princes, lurent ce livre. Ni les Colloques d'Érasme, ni VÈloge de la foUe, n'avaient eu plus de débit. Les érudits lisent encore les Colloques d*Ri*asme et YÉloge de la folie; mais personne ne lit VUtopie , grande leçon pour les livres à succès. Toutefois il y a une gloire pour les ouvrages qui ont été utiles un jour; même quand on ne les lit plus, on les nomme avec respect. Ceux qui n'ont été écrits que pour le plaisir, et qui n'ont parlé qu'à l'imagination des contemporains, ne sont ni lus ni nommés.

I/Utopie.

Notre siècle a lu, sans le savoir, bien des contrefaçons de VUtopie, quoique assurément les auteurs de ces contrefaçons ne connussent pas l'ouvrage original. Les doctrines de Saint- Simon et de Fourier sont dans VUtopie; les attaques contre le droit de propriété sont dans VUtopie; la défense de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre est dans ri7topie. VUtopie, c'est la phalange de Charles Fourier; VUtopie, c'est la communauté de biens de Saint-Simon. Quelques idées applicables brijlenlau milieu de ces rêveries, il y a telles maximes que Beccaria semble avoir transportées tout

THOMAS MORUS. lîd

entières, avec leurs développcîaents, du livre de V Utopie, dans le livra des Délits et des peines, h Utopie, c est cet idéal du bien absolu que caressent à toutes les époques certains esprits honnêtes ou impatients, qui ne savent pas voir le bien relatif dans le monde où ils vivent.

Horus suppose qu'étant à Anvers, adjoint à Cuthbert Tunstall, dans une ambassade auprès de Charles Y, il rencontrait souvent chez un ami un certain Raphaël Hythlodaeus', autrefois compagnon d'Âméric Yespuce, qui avait beaucoup voyagé et beaucoup vu. Les conversations roulaient sur des pointa de philosophie, sur les malheurs qui affligent T humanité, sur le^ moyens de rendre les hommes meilleurs, les gouvernements plus équitables, les vols moins communs. Cette question du vol est l'objet d'un entretien spécial. Hythlodeeus en indique deux causes principales qui peignent le-temps. La première, c'est la quantité de soldats blessés qui ne peuvent ni travailler à h terre, ni exercer les professions mécaniques, et qui sont réduits à voler pour vivre ; la seconde c'est la quantité de valets ayant appartenu à des nobles, a guêpes qui vivent dans la fainéantise sans produire une goutte de miel. » Dès que le maître est mort, c^tte nuée de valets congédiés tombe dans la- misère, et fait la guerre aux passants pour manger. Après l'examen de ces causes, Hythlodseus discute les châtiments. L'Angleterre d'aujourd'hui pourrait encore s'appliquer ces sages paroles : « Personne ne devrait ignorer cotnbien il est absurde de punir le vol delà même peine que l'homicide. Si le voleur sait qu'il ne court pas un moindre risque en se bornant à voler qu'en ajoutant le meurtre aU vol, il égorgera le malheureux qu'il se serait contenté de dépouiller; car^ outre que le danger pour lui n'est pas plus grand, il a une chance de plus d'impunité, en faisant disparaître le témoin de son

* TOXo^l babU, enfoatîUage; èia^xj atdir be^din de;

crime. » A la peine do mort pSur le vol, Hytfalodaeus substitue UD système de châtiments qui a beaucoup d'analogie avec les travaux forcés. Il parle aussi d'un certain pays tributaire de la Perse où on leur coupe une oreille.

Sa conclusion est que la société ne sera jamais bien gouvernée tant que subsistera le droit de propriété. Là-dessus, les interlocuteurs se récrient» et Morus, qui prend part à Teniretien, réfute Tidée d'Hythlods^us, surtout comme impraticable. Hytblodaeus répond qu'il en a vu dans ses voyages une application qui a parfaitement réussi. — Où donc? demandent les interlocuteurs. — En Utopie. —On presse le voyageur de raconter tout ce tju'iJ sait de cette contrée merveilleuse. Hythlodœusjcommence son récita et c'est ainsi que Morus amène âa descriptiou d-Utopie. Ces préli^iiinaires occupent tout le premier livre^ dans un ouvrage qui n'en a que deux.

L'ile d'Utopie est située au delà de Tocéan Atlantique. Elle tire son nom d'Utopus, roi d'un pays voisin, qui Ta conquise et lui a donné les lois qui là gouvernent encore. La Capitale d'Utopie, la première des cinquante-quatre grandes villes du pays, s'appelle Amaurote ^

La forme du gouvernement est républicaine. Tout s'y fait par élection, même le. rei qui n'est qu'un simple magistrat. La seule chose, qui le distingue des autres Utopiens, c'est qu'il porte une gerbe de blé à la main, en guise de sceptre. Le pontife, qui est le premier personnage de l'île après le roi, se fait précéder d'un homme tenant un cierge allumé.

L'organisation civile est fondée sur la famille. Chaque famille se compose de quarante personnes, tant hommes que femmes, plus deux esclaves, car il y a des esclaves ea Utopie. Pour trente familles, il y a un magistrat appelé pAt*

larque, dont l'autorité s'étend sur les chefs de ces familles, et

« A(xaupo(, sombre, obscur, et, sans doute par. nnalogiô, iiiconno.

THOMAS MOUUS. 181

pour dix philarques, il y îf un magistrat supérieur nouuno protaphilarque. Ces protophilarques, au nombre de deux cents, et élus pour un an, choisissent, en cas de vacance du trône, le prince entre deux candidats nommés par le peuple, et forment le conseil du roi qui est en charge. Ce conseil s'assemble tous les trois jours. En cas d'affaires importantes, on consulte la nation. Chaque philarque assemble ses trente familles, recueille leur avis et va le porter au sénat. Cent soixante-deux citoyens, c'est-à-dire trois par chaque ville, forment ce sénat qui s'assemble tous les ans dans la capitale. On les choisit parmi les vieillards. Toutes les fonctions, soit législatives, soit executives, sont annuelles, hormis celle du roi, qui est nommé à vie.

Tout appartient à tous, saufles femmes. Quiconque a besoin d'une charrue, d'un habit, d'un outil de travail, va le demander au magistrat, qui le lui donne. Les voyages, pour lesquels il faut obtenir la permission des magistrats et le consentement du père et de la femme, se font sans argent et sans viatique, tous les biens étant communs. L'étranger reçoit partout l'hospitalité, mais à la condition de la payer par quelque travail. Le temps du voyage est limité.

L'agriculture est une sorte de conscription à laquelle personne n'échappe. Chaque ville envoie tous les ans à la campagne vingt jeunes gens qui doivent apprendre à cultiver la terre. 11 est vrai que ceux qui n'y ont pas de goût sont libres de revenir; on les remplace par d'autres.

Outre l'agriculture, tous. les citoyens sont obligés de savoir un métier. 11 faut être tisserand, maçon, charpentier ou menuisier. Ceux qui marquent des dispositions particulières pour les sciences sont dispensés de ces travaux; mais si les résultats ne répondent pas aux espé rances qu'ils ont données, on les fait rentrer dans la classe des artisans. Le prince est choisi parmi ceux des artisan^ qui, par de grandes facultés, ont pris rang parmi les savants.

Le travail est modéré. La joarnée de ITtopien se divise en trois partjes : six heures pour travailler, dix heures pour se reposer ou faire ce qui lui plaît, huit heures pour dormir. Des cours publics sont ouverts aux heures de récréation, pour ceux qui veulent cultiver les lettres et les sciences. Le soir, en été, on travaille au jardin; chaque famille a le sien. En hiver, on se réunit dans de grandes salies où Ton joue, non à des jeux de hasard, mais à un jeu moral, en manière d'échecs ; on y fait comhattre en ordre de guerre les vices et les vertus représentés par des pièces de bois. C'est la seule guerre connue en Utopie. En cas d'attaque étrangère, ils opposent à Tennemi une armée de mercenaires, les Suisses d'Utopie. On entretient cette armée avec Targent amassé dans les coffre^, et provenant des blés qu'ils exportent. C'est là tout l'emploi qu'ils donnent à l'argent, métal qu'ils méprisent pour euX-mèmes, comme la principale source des maux de l'espèce humaine, et dont ils font leurs vases de nuit. Les chaînes des galériens, — car il y a des galériens dans Utopie, — sont en or. Tout individu qui a commis quelque grave délit est condamné à porter des boucles d'oreilles d'or.

On dîne en commun dans de grandes salles où tiennent trente familles de quarante membres, c'est-à-dire douze cents convives, présidés par leur philarque. On ne soupe jamais sans musique dans cette île bienhejureuse. Il y a au dessert toutes sortes de confitures et de friandises. Les parfums, les cassolettes, les eaux de senteur, embaument la salle du festin. Les Utopiens ont pour principe que toute volupté dont les suites ne sont pas fâcheuses doit être permise. Ils sont extrêmement sensuels. Ils disent que tous les plaisirs ont été donnés à l'homme pour en jouir sans en abuser. Us croient^ en sy^ livrant, suivre la voix de la nature et la volonté de Dieu. Les Utopiens sont de la secte de Fourier.

THOMAS MORUS. i83

Quand une maladie inortelle vient les frapper au milieu de cette vie de plaisirB sans abus, de travail sans fatigue^ de bien-être sans luxe, de liberté sans fainéantise, les prêtres et le philarque viennent exhorter le malade à prendre quelque potion calmante qui l'envoie sans douleur de cette vie dans Tautre. Mieux vaut mourir que souffrir est un des points de leur philosophie. Cependant le .niialade est libre d'attendre le moment où il plaira à Dieu de l'ft^eler à lui. On n'impose la potion calmante à personne; c'est un* avis paternel et non une. loi. Le suicide, honoré dans ce cas, est flétri publiquement dans tous les autres. Tout Utopien qut se tue par dégoût de la vie est privé de sépulture et jeté à la voirie. .

Le mariage n'a lieu, entre fiancés, qu'après vérification mutuelle de leur état physique. Cette vérification se fait en présence de deux experts, d'une matrone et d'une sorte de médecin ad fwc, lesquels font subir aux deux jeunes gens une visite du genre de celle que passent nos conscrits devant les conseils de révision. Quand les futurs se sont ainsi vus face à face et sans voile, et ont déclaré se trouver satisfaits Tun de l'autre, on les marie. Si, — ce qui ne se voit guère sur le corps, — il y a incompatibilité d'htimeur, le divorce est permis par consentement mutuel. L'adultère est puni d'esclavage pour la première fois, de mort pour la récidive. C'est le seul crime qui emporte la perte de la vie.

Toutes les religions sont tolérées en Utopie, même celle du Christ, que les Utopiens m connaissent que par Hythlodaeus et trois de ses compagnons. « Un des nouveaux convertis, raconte le voyageur, s'était mis, malgré nos conseils, à disserter du Christ et de son culte avec plus de zèle que de prudence; il criait que notre religion était supérieure à toutes les autres, et la seule vraie; que tout autre culte n'était qu'une profanation, et ses sectateurs que des sacrilèges et des impies dignes du feu éternel. Comme il remplissait la

place publique de ses clameurs, on le saisit, non comme coupable de mépris pour les religions d*Dlopîe, mais comme agitateur du peuple, el on Texita. Ce fut un des premiers soins d'Utopus, en prenant possession de Pile, d'ordonner que chacun serait libre dans ses croyances, et qu'on ne pourrait j amener les autres que par les voies de la douceur et de la persuasion. H pensa que c^était un acte absurde et insolent d^imposer à tout le monde, par la force et les menaces, la croyance d'un seul, cette croyance fût-elle la seule vraie, et toutes les autres vaines et mensongères. Mais il prévit t|ue, pourvu que les choses se fissent par la raison et la modération, la force de la vérité finirait quelque jour par remporter. Cest pourquoi il laissa chacun libre de croire ce qu^il voudrait*. »

Telles sont les principales idées de ce livre, si goûte à Fépoque où il parut, si oublié mainteodUt. Était-ce une critique exacte des gouvernements, de la société, des mœurs, de Tardeur religieuse de cette époque? Toutes les félicités que Morus prête à Tile fortunée d'Utopie sont-elles autant de contre-vérités 0u égard à son temps? Non VlJtopie est comme tous les livres de ce ^enre, comme la république de Platon, comme la Salente de Télémaque, une création où iT y a plus de fantaisie que d intention critique. On pourrait, à Taidç d'une analyse ingénieuse, et conjecturale, faire deux parts dans ces républiques en Fair, celle des allusions satiriques aux choses contemporaines, et celle des inventions de pure fantaisie. Mais vouloir donner à tout un sens ironique et profond, trouver a toute force un mécontentement amer sous chaque détail fantastique, un vœu de

' J'ai cité ce passage, parce que les idées de toléiancc qu'on y remar- ' que, et que sans doute Thomas Morus ne prêtait pas à son héros iiiiai^i^ naire sans en être pénétré lui-même, ont été opposées, comme une contradiction déplorable, à la conduite <ie llorus devenu ilianccJicr. Nuus verrons plus tard ce que ce grand homme garda de ces idées, et ce qu il en abandonna

réforme sous chaque peintyre d'un bien impossible, la pré- j méditation de la raison sous toutes les rêveries de l'imagi- ! nation, ce serait une puérilité. Sauf quelques passages où , l'intention satirique est évîdente, TUtopie est plutôt Paimable jeu d'esprit d*un érudit que la déclaration de principes d'un réformateur. C'est, par moments, Timage agréable et fidèle de resprii de Morus, dans les années où il fut le plus libre, Te plus impartial, le plus ouvert à toute sorte d'idées, même à celles qui s'accordent le moins avec Texaltation religieuse de sa première jeunesse, et avec Tâpreté dogmatique de la fin de sa vie.

Dans cet intervalle de mbii>^s de dix ans, le jeune ascétique qui avait fait ûpe si rude guerre à son corps, le chrétien qui n'avait pas trouvé le cloître assez dur pour y enfermer sa jeunesse révoltée, l'écrivain polémique qui allait défendre si ardemment la cause du catholicisme, avait senti ce relâchement des opinions et cette détente de l'esprit par lesquels nous passons tous vers cet âge-là, et qui nous rendent tolérants dans les matières religieuses, intelligents et modérés dans la critique de toutes choses, réformateurs sans haine, réservés dans la négation comme dans l'affirmation. En proclamant en Utopie la liberté des religions, en ne regardant comme obligatoire que la croyance à l'âme et à Ueu \ Horus était plus près du doute philosophique que de la foi romaine. Son âme s'était adoucie, sans se corrompre, par ia'pratlque des affaires, par la connaissance des intérêts humains, et par la gloire qui rend bienveillant. Sa tolérance n'était qu'une juste vue des choses, une philosophie douce sur un fond, d'humanité chrétienne, également éloignée de l'indifférence et de la passion.

* VVtopie, 1. II, p. 46.

I^ qucivUe de Morus et de Brixius. «^ Les dis années littéraires de la vie de Horus. — Son portrait par Erasme à quarante ans. — La gravure d'après Ilolbein. — Mot prophétique d*Érasine.

C'est pendaDt celte période trop courte de la vie de Morus que sa liaison avec Erasme fut le pins étroite et le plus amicale. Leurs lettres sont pleines de confiance et d'abandon. 11 n'y est point parlé de religion; mais des amis communs, des lettres, des quartiers de pensions qu'Érasme prie Morus de réclamer pour lui, du compte que Morus rend à Érasme de Ja vente de ses livres en Angleterre, de la vie intérieure, des travaux, de l'emploi du temps, des ennemis littéraires, ce grand sujet de condoléances heureuses et de chagrins agréables pour les gens de lettres. Ces deux hommes se touchent et se conviennent par tous les points. La prudence d'Érasme prend aux yeux de Morus la couleur de sa propre tolérance. Son penchant au doute rencontre en Morus une foi assoupie, qui ne sera réveillée que par la voix retentissante de Luther. Lorsque cet homme aura jeté dans le monde chrétien ces paroles qui deviendront des glaives, Morus et Érasme, jiisque-là si tendrement unis, s'aimeront moins, comme il arriva aux amis qui se trouvent tout à coup enrôlés dans des partis opposés, et dont les opinions ont refroidi les sentiments.

Alors Érasme dira de Morus que si, dans les matières religieuses, il incline vers une chose, c'est plutôt vers la superstition que vers la religion ^ Morus pensera d'Érasme

t Correspondance d'Érasme, pcutim.

que, s'il refuse la controverse active et quotidienne avec Luther, c'est qu'il penche secrètement vers l'hérésie; et que c'est faute de résolution qu il a laissé à un autre le triste honneur d'en lever l'étendard. Érasme trouvera que Morus manque d'étendue d'esprit; Morus, qu'Érasme manque de décision et de courage. Ils ne se brouilleront pas, ils continueront même à s'écrire de loin à loin, mais avec réserve, et sans s^ dire les vrais motifs de leurs actions publiques. Morus, par exemple, devenu chancelier, et, deux ans après, se diémettant de sa charge, ne donnera guère à Érasme que des raisons banales de son élévation, et lui cachera les vraies causes de sa retraite, comme on ferait à un étranger dont on a quelque sujet de suspecter la discrétion. La confiance aura cessé entré les deux amis, et le trop prudent Érasme, en faisant, sous nn nom supposé, le récit éloquent de la mort de son ancien ami, blâmera d'un manque de prudence et de souplesse le chrétien inflexible, mort martyr de sa conscience.

On sait qu'Érasme avait fait VÉloge de la Folie pour Morus, et en jouant sur spn nomV La scolastique, les universités, les grammairiens, y étaient tournés en ridicule. Martin Dorpion, de Louvain, théologien et grammairien, attaqua le livre d'Érasme. Morus, qui avait quelque liaison avec Dorpion, intervint, et lui écrivit une lettre sévère, dans laquelle il défendit la personne et les plaisanteries d'Érasme. Il renchérit sur ces plaisanteries par des pointes et des anecdotes, élargissant les blessures faites à Dorpion, et se montrant assez l'ami des deux adversaires pour dire la vérité à l'un et défendre chaudement l'autre. Érasme eût voulu rendre la pareille à Morus; mais, outre que les occasions manquaient de le faire avec éclat, c'était un champion plus tiède que son ami. 11 le prouva, un peu à sa honte, dans la querelle de celui-ci avec Brixius, lettré allemand, plus lié avec Érasme

188 KTUDES SUK LA RENAISSANCK.

que Dorpion ne Tétait avec Horus. Cette querelle peint les mœurs littéraires de Tépoque, et fait le plus grand honneur au caractère de Morus.

Ce Brixius avait fait un poëme en Phontieur d'un vaisseau français dont le capitaine, Hervé, s'était fait sauter avec tout son équipage, plutôt que de se rendre aux Anglais. Le poëme avait paru pendant les dernières guerres entre la France et l'Angleterre. Les vers en étaient assez corrects, mais emphatiques, et mêlés de centons, ce que je dois dire par respect pour la vérité, quoique Brixius s*y montrât Français de cœur. Le plus grand crime de Brixius aux yeux de Morus, bon Anglais d'abord, et auprès de qui Ton était mal venu à parler trop bien de la France, c'est que ce poëme renfermait quelques traits malins contre lui et contre ses épigrammes. Il répondit aux allusions satiriques de Brixius par une bordée de huit épigrammes, qui mirent les rieurs de son côté, dans un temps où Ton riait de peu, et où le latin donnaitde l'esprit aux poètes qui en manquaient. Brixius avait prêté au capitaine Hervé des traits de courage à la manière de Lucain, des morts entassés les uns sur les autres, des coups d'épée pourfendant cinq à six hommes à la fois, des traits (tela), — c'était pousser un peu loin la liberté du centon, car les traits ne faisaient plus alors partie des armes offensives, — clouant les guerriers dos à dos, et autres exploits d'éruditquin'a jamais vu la guerre. Morus, dans ses épigrammes, lui demandait si son héros avait cinq mains. Brixius avait comparé Hervé aux Décius. « Oui, disait Morus, mais il y a une légère différence, c'est que ceux-ci mouraient volontairement, et que celui-là est mort faute d'avoir pu fuir*. »

Brixius fut d'abord accablé de la riposte. Plusieurs an-

i Sed tamen hoc distant, illi quod sponte peribant.

Hic periit, quotiiam non potuit fugere.

[Œuvres latines ^ p. 28.)

nées se passèrent sans atlaqae de part ni d'autre. Hais le succès de Y Utopie irrita Brixius ; il fit VAnti-MoniSj où, reprenant la querelle des ëpigrammes, — tant les haines littéraires sont vivaces ! — il éplucha tout le petit recueil de Morus, notant les fautes de quantité et d'euphonie échappées à Tenfant de dix ans ou à Tadolest^ent de moins de vingt. 11 dénonça le fameux épithalame à Henri YIH, comme injurieux à la inémoire de son père; méchanceté sérieuse, car c'était en i 520, à Tépoque où quelques-unes des critiques faites au père pouvaieiit être àé'^ des reproches pour le fils. Puis venaient les aménités en usage alors. Brixius, faisant une pointe sur le nom de Morus, remplaçait Morus, par Mwrus (lEJtwpoç),. qui veut dire fou.

La faute d'Erasme/ut, ce semble, qu'ayant appris à temps que Brixius préparait uû livre contre son ami, il n'usa pas assez, tôt de son crédit sur lui pour le détourner de le publier, et que, l'ouvrage publié, il ne put obtenir de Brixius qu'il rachetât les exemplaires vendus et les détruisît. Quand le mal fut sans remède, il fit à Brixius de sévères reproches. « Personne ne lit votre livre, lui écrit-il; je ne Tai entendu louer de personne, pas même do vos Français. J'ai conseillé à Morus de n'y pas répondre, moins pour sa réputation que pour son repos. 11 importe à la dignité publique, comme à l'intérêt des études, que ceux qui sont initiés aux lettres ne se fassent pas la guerre, et que les Grâces ne soient pas séparées des Muses, surtout lorsque tant de haines conspirent contre l'ordre des lettrés. » Érasme avait en effet conseillé à Morus de mépriser cette querelle, et de ne pas donner de l'importance à l'attaque par l'éclat d'une réponse. C'était un arbitrage qu'il prenait de lui-même, au nom des lettres sacrées et profanes, entre les gens d'Église et les gens de lettres, et loin que personne le lui contestât, tout le monde le lui déférait

comme au plus illustre.

Morus était digne de son conseil. L'histoire des lettres offre peu d'exemples plas nobles que sa réponse à Érasme, où, malgré quelques duretés pour Brixius, bien pardonnables même à un auteur modeste, Morus se montre si digne comme homme et comme ami*. « Pour moi, cher Érasme, nlin que tu voies combien je sais plus disposé à fobéir que Brixius, — encore que ta lettre me soit arrivée, non pas quand mon livre était sous' presse, mais quand il était imprimé tout entier (comme tu pourras t'en assurer toimôme, puisque ce livre te parviendra très-certainemtent avant ma réponse), encore que j'y fusse poussé par tant d'amis , — au reçu de la lettre, de cette lettre d'un homme dont le sentiment passe à mes yeux avant tous les calculs, je n'ai point imité mon adversaire Brixius, lui qui se vante d'obéir à tes moindres signes de tête, et qui dit avoir la bourse si bien garnie. Il a fait tant de cas de tes avertissements, qu'il n'a pas pu se résigner à racheter ses exemplaires et à les jeter au feu ; il n'a pas voulu soustraire à tous les regards ces inepties qui doivent déshonorer ce nom de Brixius, qu'il veut, jusqu'à en faire pitié, rendre célèbre. Quant à moi, cher Érasme, sauf deux exemplaires partis d'ici avant l'arrivée de ta lettre, l'un pour toi, l'autre pour Petrus Egidius, et sauf cinq autres qu'avait déjà vendus le libraire, -^ car ta lettre m'a été remise comme on venait de mettre l'ouvrage en vente, et quand déjà on le demandait avidement, — j'ai racheté toute l'édition et je la

< II faut qu^on me permette de conserver à la phrase de Morus sa longueur, son encheyôtrement et sa dilTusion. Ce serait peut-être un manque de vérité locale que de couper cette phmse pour lui dooner une vivacité qu'elle n'a pas, et un tour qui sérail un eontreseas, eu égard à Thommc el à l'époque. De tous les gens de lettres de ce tempslà, Érasme est à peu près le seul Hont la pensée fût dégagée el la phrase courte. 11 étail aussi supérieur à son siècle par ses idoes que par sa

4on. N

THOMAS MOUUS. 191

tiens sous clef, attendant que tu décides ce que j'en dois faire** »

Ce n'était encore que la moitié du sacrifice, et Morus ne s*y résignait pas sans quelque résistance. Tout en s'en remettant à la décision d'Érasme, il ne négligeait pas les insinuations, afin de le faire pencher pour le parti de la publication. « Quelque grave rôle que ton amitié m'impose, ù Érasme! lui écrivait-il, puisque je suis encore parmi les mortels et non point parmi les saints, j'ai quelque assurance que le locteur me pardonnerait d'avoir cédé à une de ces faiblesses de la nature humaine que nul ne peut secouer tout à fait*. » Malgré cette' réserve des auteurs, qui ne s'accusent guère que pour s'absoudre, et se font les casuistés de leur amour-propre, Morus sut triompher de cette faiblesse. Soit qu'Érasme eût sagement insisté pour la suppression du livre, soit que le temps et la réflexion eussent adouci l'injure et rendu facile à Morus le sacrifice tout entier, la réponse à Brixius ne parut point

Ainsi se passèrent ces dix années, pendant lesquelles les lettres furent la principale pensée de Morus. Sa réputation étai si grande alors, et son nom si célèbre en Europe, où, dès ce lomps-là, la dignité morale de l'homme privé ne nuisait pas à la gloire de l'homme de lettres, qu'on demandait do toutes parts à Érasme des portraits de son illustre ami. 11 en traçait un en 1549, plein de traits charmants. C'est à la fois un portrait et un caractère'^. Morus pouvait alors faire envie par son bonheur. Il approchait de quarante ans. Sa taille était âii-dessus de la moyenne, ses membres bien proportionnés, son allure noble, si ce n'est que, par l'habitude de pencher sa tête à gauche, son épaule droite paraissait un peu

* Correspondance d'Krasme^ 571. C. D.

* Ibid., 571. E.F.

' Lellres d'Érasme à Ulric Hutten, 471 .

192 KTUDES SUU LA UENAISSANCE.

plus élevée que l'autre. Il avait le visage blanc et légèrement coloré, les cheveux de couleur châtain foncé, les yeux bleus et tachetés, ce qui passait alors pour la marque d'un génie heureux; l'air de bonté et d'enjouement, que je retrouve dans une très-belle gravure d'après Holbein*, avec je ne sais quoi de triste et de sou/frant dans le sourire. H est vrai que Morus était devenu chancelier d'Angleterre. Â la date du portrait qu en fait Érasme, le sourire était une habitude de Fâme ; quand Holbein le peignit, ce n'était plus guère qu'une habitude des traits.

Erasme raconte qu'il avait les mains rudes et négligées, plus que de l'abandon dans sa toilette, nulle d^élicatesse dans sa manière de vivre, ni soie ni pourpre sur lui, ni chaîne d'or, à moins que sa charge ne l'y obligeât, et qu'il n'y eût inconvenance à n'en pas mettre; une voix douce, pénétrante, peu accentuée; le discours ni trop lent ni trop rapide. Ses manières étaient aimables, attirantes, libres de toute cette étiquette particulière à son pays et à son époque, et qu'il estimait affaire de femmes. Il aimait passionnément le repos et la liberté; mais, quand le devoir le voulait, il se montrait un modèle d'activité, de zèle et de patience. Il semblait né pour l'amitié, tant il était facile dans ses choix, d'un commerce commode et peu exigeant^ fidèle à ses amis, leur sacrifiant ses propres affaires ; ayant beaucoup d'amis, dit Érasme, malgré le mot d'Hésiode; et, s'il s'en trouvait un qui cessât d'être digne de lui, le quittant comme par occasion, etdénouant l'amitié plulôtquede la rompre avec éclat. Du reste, il haïssait les jeux, soit de hasard, soit d'adresse, la paume, les dés, les cartes, y préférant les entretieus avec ses amis, dont sa bonne humeur égayait les plus tristes. Il aimait la plaisanterie jusqu'à la trouver bonne même contre lui, et, pourvu qu'on y mît de Tesprii, on lui plaisait

* Celle gravure est de Georfçe Vertue. d'après un portrait d' Holbein.

THOMAS MOHUS. !93

plus à le railler qu'a le louer. Il s'amusnit de toutes sortes de discours, de jcqux des sots comme de ceux des doctes, ne parlant guère sérieusement aux femmes, pas môme à la sienne, car les femmes n'élaient~pas encore, à cette époque, les égales de l'homme, même dans VUtopie; enfin, prenant plaisir aux propos 'du peuple qu'il allait écouter dans les marchés, s'amusant du tumulte des vendeurs et des acheteurs,' et y apprenant cet anglais familier et bouffon qui devait populariser plus tard ses écrits de polémique religieuse.

Toutes ces qualités mêmes devaient être ses plus grands ennemis. Sa réputation- d'activité, de vigilance, d'aptitude aux affaires, ses talents de lettré, l'appelaient au gouvernement; son enjouement, ses saillies, le rendaient agréuble, et allaient le rendre nécessaire à Henri YKI, prince lourd, pesant, plus sérieux par humeur que par réflexion, et qui, quoique auteur, avait plus les prétentions que l'application d'un faiseur de livres. Aussi Horus devint-il en peu d'années, de corfseiller du conseil privé, trésorier de la couronne, puis trésorier et peu après chancelier de Lancastre, avancements successifs, qui- faisaient dire à Érasme cette parole prophétique : « Comme je le vois, écrivait-il ù Richard Pacœus, la cour lui réussit si bien que j'en ai pitié pour lui * ! »

* Lettres d'Érasme, -646. B. G. Pacœus clait un leUré, ami commun d'Érasme et de Morus.

L'amitié du roi Henri VIll. - I.a maison de Morus à Ckelsea. — Bctroidissemcnt du roi. — Le parlement et le cardinal Wolsey en 1523. — Monis est nomme orateur malgré lui.-— Wulscy veut faire exiler Horus dajis une ambassade; Morus obtient du roi de rester en Angleterre. — Son genre de vie à Cbelsea.

— L'éducation de ses enfants.— Mai^uerite ^Roper^sa fille, traduit et commente les pères grecs et latins. — Sévérité de mœurs et piété croissante dans la maison de Monis. — Il réfute la réponse de Luther à un livre de Henri VIII.

— Caractère de ses croyances îi cette époque. — Henri le nomme lord-chancclier d'Angleterre.

Henri VIII s'éprenait pcHir un hommû comme pour une maîtresse, et, le dégoût venant, il se débarrassait de l'un comme de Vautre, par le meurtre judiciaire, moyen toujours odieux quand la victime est un homme, le plus odieux et le plus infâme de tous quand la victime est une femme. Je hais presque moins Néroti tuant, dans un accès décolère sauvage, sa concubine Poppée d'un coup de pied dans le venire, que Henri YIU renouvelant tous les trois ans son lit impudique par des meurtres judiciaires. Ce prince eut envie de Morus, comnae il aurait eu envie d'un bouffon, sur la réputation de ses saillies. Wolsey reçu^ Tordre d'amener bon gré mal gré Morus à la cour. Il avait échoué une première fois contre son désir sincère d'obscurité et die vie paisible; mais il réussit à cette seconde attaque, et amena la victime aux pieds du roi, qui lui donna à baiser ta main qui devait §igner son arrêt de mort.

Par une fatalité étrange, le premier à qui Morus fit part de son entrée à la cour, fut Joseph Fischer, Tévêquade Rochestcr, son ami, l'homme qui devait mourir sur le même échafaud que lui, frappé par la même main et pour la même cause. « Je suis arrivé à la cour, lui écrit Morus, tout à fait

contre ma volonté {extremely againstmy willjy comme tout le monde le sait, et comme lé roi lui-même me le reproche en plaisantant. Je m'y tiens aussi gauchement qu*un apprenti cavalier sur sa selle. Mais notre roi est si affable et si courtois pour tout le monde, que chacun peut se croire lobjot de sa bienveillance particulière, quelque mince opi- ' nion qu'il ait d'ailleurs de lui-niême. C'est comme ces bonnes bourgeoises de Londres qui s'imaginent. que la sainte Vierge de la Tout leur sourit du fond de sa niche toutes les fois qu'elles lui font une prfère. Pour moi, je ne suis pas assez heureux pour m'imaginer que j'ai mérité en quoi que ce soit son affection, et pour croire que je Tai déjà. Toutefois, si grandes sont ses vertus, que je commence à trouver de moins en moins fastidieuse la vie de courtisan *. » On s'attriste en vo3^ant le peu qui séparait. un contentement si médiocre de Teffort de résolution qu'il eût fallu faire pour échapper à la cour. Hélas! ce faible intervalle, c'était la distance d'une vie paisible et honorée à la mort sur l'échafaud !

I/amiiié de Henri YIII pour json malheureux favori avait toute la vivacité d'un goÂt exclusif, toute Timportunité d'une tyrannie. Tou« les jours de fête, — ils étaient nombreux alors, — après avoir fait ses dévotions, il l'envoyait quérir, et s'enfermait avec lui dans son cabinet. Il le faisait causer sur Jes sciences, la théologie, les lettres, quelquefois sur l'administration de Wolsey, qu'il aimait à entendre critiquer, comme tous les rois qui né peuvent ni se passer ni se débarrasser d'un principal ministre. D'autres fois, quand les nuits étaient belles, ils se promenaient sur les plombs du palais, et là, ils discouraient ensemble d'astronomie, des mouvements et des révolutions des planètes, science que Horus avait apprise dans sa jeunesse, et qui faisait par-

^ Life of Monis, by his grandson.

JiKÎ KTL1DES SUR LA RENAISSANCE.

lie à cette époque d'ane ëdacaiion complète. La reine partageait le goût de son mari pourMorus. Il leur arrivait souvent de le faire appeler é leur souper, et de lui donner place à la table royale. Morus les amusait par ses bons mots et par cette conversation semée de saillies qui rompait si agréablement un tête-à-tête conjugal dont Henri VIH commençait à être las. Le plus honnête bomme de rAngleterre faisait ainsi le métier de bouffon du roi. L'humeur ne 1 y portant pas toujours, il en était réduit, pour échapper aux provocations de son royal maître, à feindre une sorte de stérilité d'esprit; sa vie, de jour en jour plus sombre, ne lui rendait cette feinte que trop facile.

En remontant la Tamise, àr deux milles de Londres, on passe devant le village de Chelsea. L*église, bâtie sur le bord du fleuve, est visitée pour la chapelle qu'y fit construire Morus, dans Taile méridionale, en f 520, et où fut enterré son corps séparé de la tête. Dans ce village il avait une jolie maison avec un jardin ouvrant sur la Tamise, une belle bibliothèque, et cette ménagerie, si négligée depuis qu'il était devenu courtisan . Sa femme et ses enfants ^' demeuraient pendant toute Tannée; son seul plaisir, après les affaires de ses différentes charges, et les servitudes de son enaploi à la cour, était. d'aller passer une journée à Chelsea, au milieu de sa famille, de ses livres et de ses bêtes. Dans le commencement, ces voyages étaient fréquents. Plusieurs fois dans la semaine, la barque de Horus, m^née par quatre rameurs à la livrée du chancelier de Lancastre, venait le prendre au pont de Londres, et le transportait à Chelsea. Mais, la faveur royale augmentant, Morus avait fini par vivre plus dans le ménage du roi que dans le sien. Ses voyages à Chelsea étaient très-rares. Il n'osait plus s'éloigner de Londres, attendant à chaque minute le messager de la cour, lequel arrivait à toute heure et à tout caprice, comme si Morus eût été le seul médecin de cet ennui que commençait à sentir

Henri VIII, partagé dès lors entre son dégoût croissant pour sa femme et le scrupule d'y échapper par une rupture.

Morus ne pouvait pas se plaindre, ni intéresser à ses privations de mari et de père un roi qui pensait déjà à répudier sa femme et à déshonorer sa fille. 11 prit le parti de ruser avec cette amitié tyrannique ; il se montra grave les jours où Ton avait le plus besoin de saillies, ne voulant ni n'osant rompre, — c'était sa pratique dans les amitiés ordinaires, — mais tâchant de dénouer cette fatale liaison. Le stratagème réussit. On l'appela moins souvent à la cour. Il est vrai que le roi faisait maison séparée d'avec la reine, et que les repas, en tête-à^tôte ayant cessé, il n'avait plus besoin d'un grave bouffon pour en égayer Tennui. Morus était devenu moins nécessaire à Henri Vlll, qui leiui compta comme un grief. Toutefois le roi revint de temps en temps à l'ancien favori. Il le reprenait à peu près comme fait un enfant d'un jouet longtemps laissé de côté, et il lui venait redemander ses bons mots en attendant qu'il eût besoin de sa conscience.

L'occasion s'en présenta en l'année 1523 Le trésor était épuisé. La politique de Wolsey avait prodigué les traitements et les présents aux princes étrangers et à leurs favoris. Pour $voir de l'argeui, on prétexta des griefs contre la France, et la nécessité de se mettre en mesure par des armements considérables. Le parlement, qu'on n'avait convoqué depuis le commencement du règne que pour lui faire voter des subsides, se rassembla aux Blackfriars. La somme à demander ne s'élevait pas à moins de huit cent mille livres, réalisables par un impôt de vingt pour cent. Thomas Morus était membre du parlement. On voulut le faire nommer président afin d'enlever le vote par son influence. Morus n'approuvait pas la demande de subsides ; il résista. Wolsey, qui le savait probe et consciencieux, mais trop bien avec le

roi et peut-être trop timide pour oser ne pas servir la cour, s'il était mis dans ValterDative de soutenir sa demande ou de se brouiller avec éclat, Wolsey le fit nommer malgré lui. La partie de la chambre attachée à la cour et au premier ministre, augmentée d'un bon nombre de membres dont Morus avait la confiance, formèrent la majorité qui le choisit pour speaker. Le roi confirma réleclion.

Morus essaya vainement de faire revenir le roi sur sa nomination. Henri VIH tenait trop à son subside pour vouloir se passer de la probité de Morus, laquelle en couvrait ta cause secrète et en pouvait assurer le vote. Il maintint donc son premier choix. Morus voulut du moins faire ses réserves ; il écrivit à son maître une lettre en forme de supplique, où, tout en acceptant, il osait prendre la liberté d'y mettre deux conditions, Tune pour lui, Tautre pour rassemblée qu'il allait présider : la première, c'est que, s'il lui arrivait de faillir involontairement dans sa commission, soit par maladresse, soit par défaut d'exactitude, le roi voulût bien pardonner à sa simplicité ; la seconde, c'est qu'il plût d à l'inestimable bonté du roi » qu'aucun mal n'arrivât à aucun membre de l'assemblée pour avoir exprimé librement son opinion, mais que toute parole prononcée dans le parlement, dût la forme n'en être pas parfaitement convenable, fût interprétée par le roi comme une preuve de zèle pour le bien du ro3'aume et pour l'honneur de sa personne royale*.

Wolsey annonça qu'il viendrait lui-même aux communes soutenir le bill et proposer les moyens d'exécution. Un peu avant son arrivée, la chambre délibéra s'il serait reçu avec une suite de quelques seigneurs seulement, comme le voulait la majorité, ou si on lui permettrait d'entrer avec tout son train, f Messieurs, dit Morus, milord cardinal

* Life ofsir Th. Morus, by his grandson.

ayant mis rëcemmem à votre charge la légèreté de vos langues pour toutes les choses qui transpireraient de cette chambre dans le public, je pense qu'il n'y a aucun inconvénient à le recevoir avec toute sa pompe, ses massiers, ses hallebardiers et porte-haches, sa croix, son chapeau rouge, et même avec le grand sceau; car, s'il trouve quelque sujet de se plaindre de notre discrétion, nous ferons retomber Je blâme sur ceux que Sa Grâce aura amenés avec elle*. »

Wolsey prononça on discours solennel, long et subtil, pour prouver la nécessité du subside. Le chiffrede la demande était si exorbitant, que rassemblée répondit par un silence universel.' Irrité de -celte froideur, \Volsey interpella quelques membres, et nommément un M. Uurray, un des chefs de Topposition, lui demandant d'un ton de menace ce qu'il pensait faire. C'est, dit celui-ci, au président de répondre. Moras, se mettant à genoux, donna pour excuse au silence des communes leur stupéfaction à la vue d'un si haut personnage, capable d'intimider les plus sages et les plus instruits du royaume. Puis, venant au vif de l'affaire, il prouva par d'àboncjantes raisons que cette manière de procéder n'était ni utile ni conforme aux anciennes libertés des communes. « Quant à moi, conclut-il, à moins qu'on ne prétende que j'ai tous les esprits de mes collègues dans ma tête, je suis incapable, en matière si grave, de donner à moi seul satisfaction à Votre Grâce. » Wolsey se leva brusquement et sortit.

Quelque temps après, rencontrant Morus dans M galerie de Whitehall : « Par Dieu, lui dit-il, que n'étiézvous à Rome quand je vous ai fait orateur I - Je l'aurais voulu comme vous, milord, me le pardonne Votre Grâce, car c'est une ville que j'ai depuis longtemps le désir devoir.»

i Roper s life of sir Th. More.

Le cardinal ayant fait quelques pas sans ajouter un mot : a Voilà une belle galerie, dit Morus; je la préfère à celle d'IIamptoo-Court. » Wolsey ne répondit rien. Ils se séparèrent mécontents l'un de Tautre, Wolsey avec le projet rie se débarrasser de Morus à la première occasion . En effet, peu de temps après, les affaires ayant nécessité l'envoi d'une ambassade en Espagne, Wolsey persuada au roi d'en charger Horus. Mais celui-ci déjoua Tintrigue, et obtint de Henri de rester à Londres.

Il alléguait au roi, pour motifs de sa répugnance à quitter TAngleterre, sa santé plus délieate que forte, q^ueja sobriété seule avait soutenue contre les fatigues du travail, et ses enfants qu'il voyaitdéjà si peu, qu'ij ne verrait plus du tout. Toutes ses pensées s'étaient tournées depuis longte^^)s au soin de leur éducation. De ses troi« filles, deux étaient déjà mariées, et les gendres demeuraient à Chelsea, avec toute la faniille. Tous prenaient part à Téducatlon commune, laquelle se composait de bren plus de choses que l'éducation moderne, et se prolongeait bien au delà du temps qu'on y consacre. Quand Morus était à Chelsea, il dirigeait luimême les travaux et aidait les maîtres particuliers de ses enfants. Si les affaires le retenaient c^ Londres, il se faisait envoyer de Chelsea les devoirs et écrire des lettres sur des sujets littéraires; il y répondait par des jugements détaillés, et, selon les cas, par des critiques ou par des louanges.

Dans une de ses lettres, il félicite gaiement ses enfants, les élèves de maître Nicolas, savant en astronomie, de connaître non-seulement l'étoile polaire et Tétoile caniculaire, et toutes les autres constellations du ciel, mais, a ee qui prouve un astronome accompli, de savoir distinguer le soleil de la lune. » Puis, tirant de l'époque de l'année un sujet d'exhortations pieuses : (( Ne manquez pas, leur dit-il, quand vos yeux s'élèvent vers les étoiles, de vous ressome-

nir du saint temps de Pâques, et de chanter cet hymne pieux où Bo^Jco noiis enseigne qu'il faut pénétrer dans les cieux par notre esprit, de peur que, tandis que le corps s'élève en haut, l*âme ne se ravale à terre avec les brutes. »

Une autre fois, il leur conseille d'examiner avec grand soin ce qu'ils viennent d'écrire avant de le mettre au net, de lire la phra$e entière, puis chaque membre à part; — Tavis était bon à une époque où les phrases avaient la longueur de pages ; — de corriger les fautes, de recopier la lettre et, après l'avoir recopiée, de la relire encore; car les fautes qu'on a (effacées sur le brouillon, dit-il, se glissent quelquefois dans Ift copie.. Et il ajoute : « Par votre application, vous gagnerez cet avantage que des riens finiront par vous paraître des choses très-graves; car, comme il n'y a rien de si charmant qui ne puisse devenir déplaisant par le bavardage, de même iln'y arien de si déplaisant de sa nature à quoi le travail ne puisse donner de la grâce et de Tagrébient. »

Une autr« fois, il loue ses filles de leurs éloquentes lettres ; mais il regrette qu*on ne lui parle pas assez des entretiens qu'elles ont avec leur frère, de leurs lectures, de leurs tlièmes, de l'emploi de leurs journées, « au milieu dos doux fiuits de la science. » Un jour, c'est Jean, le plus jeune de la famille et son seul fils, qu'il félicite do sa dernière lettre, parce qu'elle est plus longue et plus soignée que celle de ses sœurs. Non-seulenient Jean traite son sujet avec goût et élégance; il sait déplus plaisanter avec son père iliscrètement, lui rendant bons mots pour bons mots, mais sans sortir de In retenue, et sans jamais oublier avec qui il fait assaut d'esprit.

L'enfant de prédilection de Morus, l'enfant de son cœur, c'était sa 01 le (iînée, Marguerite, mariée à Roper, et d«jà mère de plusieurs enfants. Marguerite pouvait passer pour un savant; elle écrivait également bien en anglais et en latin, et

traduisait ci ie-mArae ses propres ouvrages de Tanglais eu la^in, ou du latin en anglais. Elle répondit à la déclamation de Quintilien, où unpauvre accuse un riche d'avoir empoisonné ses abeilles par les fleurs vénéneuses de son jardin, et elle plaida la cause du riche. Elle traduisit Eusèbe du grec en latin. Habile commentateur, dans le sacré comme dans le profane, elle expliqua un passage de saint Cyprien qui avait mis à la torture tous les savants de son temps ^ L astronomie lui était familière ; son père la plaint de passer tant de nuits froides à contempler les merveilles « du teutpuissant et éternel ouvrier> » Toute cette science ne Tempéchait pas d'être bonne femme d'intérieur, m^re soigneuse, épouse dévouée.

Dans ce temps-là, la vieétaii bien remplie. Des occupations qui aujourd'hui s'excluent se.conciKaient à merveille; on faisait entrer deux fois plus de. choses dans le même temps, et il y avait peu d'heures oisives, la contemplation même avait un but d'activité. Une femme trouvait le temps d'être à son mari, à ses enfants, à son père, é ses frères et à ses sœurs, et d'étudier Tastronomie. de déchiffrer les Pères, de réfuter Quintilien, de traduire les auteurs grecs, d'être savante sans être précieuse, occupée des choses de l'esprit sans avoir de distractions, auteur sans cesser d'être femme. C'est que l'instruction che2 les femmes n^était ni une mode, ni une rareté^ ni une profession ; il s'y mêlail une idée de devoir chrétien, d'obligation religieuse envers soi et envers Dieu. La religion préservait let femmes de la corruption de la science.

Aux conseils littéraires, Morus ajoutait le plus souvent des exhortations à Thumilité chrétienne. Il faisait la guerre à toutes les petites vanités, soit des gendres, soit de leurs femmes, soit de M"' Alice, soit de son fils Jean. Il raillait les

' Au lieu de nisi ro» sinceritatis elle lut nervos sinCeritatis

vêtements trop serrés, les prétentions à une taille fine, « les cheveux relevés en J'air pour se donner un gr^nd front, » ridicule qui ne date pas d^aujourd'hui; les cfiaussures étroites pour faire ressortir la petitesse du. pied. Il disait que Dieu leur ferait injustice s'il ne les envoyait pas en enfer, car ils mettaient bien plus de soin à plaire au monde et au diable que les personnes vraiment pieuses n'en mettent à se rendre agréables à Dieu. Craignant que sa haute position dans TÉtat, ses places, ses honneurs, n'étourdissent ses enfants, il leur prêchait sans cesse le mépris de Tor et de Targent, de ne pa.s se croire meilleurs que ceux qui en avaient moin§ qu'eux, ni moins bons que ceux qui en avaient plus; « d'éviter tous les gouffres et tous les abîmes de l'orgueil, mais de passer par les douces prairies de la modestie, » enfin de regarder la vertu comme le principal bonheur.

La maison était réglée sur ce pied. La religion se mêlait à tous les travaux et à tous les plaisirs. Après le souper, pendant lequel on lisait quelque livre édifiant, et avant qu^on ne fît de la musique, ce qui était l'amusement de la veillée, il parlait aux siens de choses de piété, et leur recommandait le soin de leurs âmes. Dans la journée, chacun était occupé à quelque chose d'utile. Jamais on ne jouait, contre la coutume de l'époque. Pour les maîtres comme pour les domestiques, séparation des hommes et des femmes. On ne se mêlait qu'aux heures des repas, pour la prière, pour la lecture de piété, sous l'œil du chef de famille, les jours qu'il était à Chelsea. La maison de Morus avait pris peu à peu l'air d'un CQuvent.

 mesure qu'il s'élevait dans les honneurs, son esprit revenait à la religion austère de sa jeunesse. L'humrlité augmentait de jour en jour, comme un correctif croissant de la fortune. Sa prospérité lui faisait peur; les faveurs répouvantaiént comme autant de tentations et de pièges, et il n'engageait dans les affaires que ses talents, réser-

204 ÉTUDES SUU LA UENAlSSÂlNCE.

vant sa conscience à Dieu. Soit qu'il doutât de sa santé, soit qu'il eût vu sa mort dans le regard sec et flatteur de Henri VMI, de plus en plus il s'accablait de scrupules, multipliait et exagérait ses devoirs, redoublait d'austérités, comme s'il se fût cru à la veille de combattre le dernier combat. Et pourtant le ciel était encore serein, et rien n'annonçait l'orage. Mais pour le chrétien Torage est dans le ciel le plus pur, et la disgrâce au fond de toutes les faveurs. Morus se tenait donc prêt à tout événement * . Il s'arrangeait pour que les habitudes ne devinssent pas des besoins, et pour que, la fortune changeant, les pertes ne fussent pas des privations. Il savait par l'histoire de son payS; qu'il avait étudiée dés sa jeunesse*, comment les rois reprennent ce qu'ils ont donné, et il gardait au sein de la richesse les mœurs de la pauvreté, afin que, dans les mauvais jours, n'y ayant d'ôté que l'appareil de sa vie, le fond en demeurât le même.

D'ailleurs, ainsi que je l'ai dit, les écrits de Luth'ër avaient réveillé sa foi distraite par les affaires, attiédie par la tolérance, et quelque peu inchnée vers le déisme de l'Utopie. 1! fut secoué profondément par celte parole qui remuait toute la chrétienté, et contre laquelle les empereurs provoquaient des assemblées et les papes lançaient des bulles. Une circonstance l'engagea de sa personne dans la lutte.

On saitqueLuther compta parmisesantagonistesHenri VIII. à qui Wolsey laissait tout le temps jje jouter contre les hérétiques. Luther répondit à Henri VIII comme il répondait au pape, en le traitant d'ignare, d'âne couronné, de blasphémateur, de bavard. Henri Vlil, après avair, au préalable, demandé à l'électeur qui protégeait Luther de fermer la bou'

* Ego animum mihi in omnem cventum composui» Lettre ù KraMiiu.j Corrcapoiidamc cl'Krdsme, 570, A.

^ On a «le lui une a«cz liiiMe hisltire de Uidiard JIJ, en laljn.

cite à son antagoniste/ riposta par un écrit sévère, dit le docteur Lingaxd, mais plein de dignité. On en attribuait les meilleures parties à Wokey et à Fisher, évêque de Rochester. Morus, non plus, n*y était pas étranger. Quoi qu'il en soit, il se crut^tteint en particulier par les injures lancées au roi, et, tandis que Fisher, dans un écrit plein de doctrine, entreprenait la défense du Tivre de Henri, Morus, sous le nom supposé de William Ross, fit une réponse très-développée à Lu^ther, où d'abondantes injures servent de sel grossier à une polémique qui sent plus le barreau que Féglise.

Le docteur Lingard a tort, à mon sens, de réduire l'intention et le fond du livre de Morus à un parti pris de s'amuser à contrefaire le style injurieux du réformateur *. Ce livre est méthodique ; toutes 4es objections de Luther y sont réfutées; la doctjine dés sept sacrements, dont Henri VIII s'était fait le champion, y est établie avec un grand appareil de preuves. Mais la raillerie et un persiflage très-lourd y dominent. Les pointes, les jeux de mots, les injures, y discréditent, sans les égayer, les opinions orthodoxes et les -croyances ranimées du catholique. Morus se propose (( de souffler sur ces paroles, qui ont pu faire illusion aux lecteurs et de dissiper ces. pailles stériles que le réformateur ose donner pjur du froment. » Il montrera « que les insipides facéties du bouffon de Wittemberg ji^ ne tombent que sur lui. Morus se constitue le débiteur de ses lecteurs\ pour tous les points où le libelle du réformateur exige une réponse, sous peine, s il ne paye pas ses œufs^ de ne pas trouver mauvais que Luther disQ<le lui comme Horace du poëte au début ronflant : « Que nous donnera ce prometteur qui soit digne d'un tel éclat de, voix *? »

Voici un curieux passage de Técrit de Morus, d'après le-

• l'isl. d'Auglcl.,ircMiiVlII,p 114.

' Œuvrer lilini-iji, p. Cl.

906 ÉTUDES SUR LA REJSÂlSSANGE.

quel on a bien pu se mi^prendre sur Tintentioa de récrit loat eutier. C'est un récit burlesque de la manière dont Luther est supposé s'y être pris pour répondre au livre de Henri VIII*.

« Quand Luther eut reçu le livre du roi et qu'il l'eut goûté, ce mets salutaire parut amer à son palais corrompu. Ne pouvant le digérer et voulant faire passer son amertume en buvant, il convoqua son sénat de compagnons' de bouteille. Là, bien qu'il eût mieux aimé que le livre restât enseveli dans d'éternelles ténèbres, après avoir affermi son esprit par de fréquentes libations, il se résigna à le produire aux yeux de l'assemblée, La lecture des premières pages commença à mordre toutes ces oreilles d'âne. Ils le ferment, le rouvrent, puis ils l'épluchent pour y chercher quelque passage à reprendre. Rien né s'y montrait qui prêtât à la calomnie. Gomme dans tous les cas difficiles, on alla aux opinions. Le sénat devint sombre, et déjà Luther pensait à s'aller pendre, lorsque Brixius le consola par Cet adroit discours :

« Que leur importe ce qu'a écrit le roi d'Angleterre, « et ce qu'il faut croire de la religion, à eux qui n'ont « d'autre but que de provoquer des séditions et des tumultes, « et d'y rendre leurs noms célèbres f:Que veulent-ils, sinon « tirer de Targent des simples et prendre plaisir à lire les « écrits des hommes plus instruits qu'ils ont poussés dans la « querelle? Eu quoi peut leur nuire la vérité des paroles du « roi et la réfutation de leur propre hérésie? Que Luther « réponde seulement à sa manière accoutumée, c'est-à-dire « avec force injures et railleries. Qu'il ne se décourage pas; « surtout qu'il ne s'imagine pas qu'il faille combattre avec

1 Œuvres latines, p. 61 6ù.

a la raison. Des iovectivés, des outrages à toutes les pages, « plus pressées que la neige, voilà les raisons qu'il faut ff donner; Luther n'en manquera pas de reste, lui qui en <( possède une source inépuisable. Ce sont là des armes <( dont il frappera sûrement son ennemi, et qu'on ne re- <c tournera pas contre lui. Qui donc pourrait lutter contre « Luther, lui qui tiendrait tête à dix des plus bavardes et « des plus impertinentes commèrest Les amis, d'ailleurs, 4 ne lui manquent pas; qu'il prenne la plume, la victoire f est à lui. %

« Cet avis rendit du cœur à Luther, qui déjà s'était échappé par la porte de derrière. Mais, comme il vit qu^il fallait encore plus d'injures que sa pratique habituelle ne lui en fournissait, il exhorta ses compagnons à aller chacun de leur côté, partout où ils pourraient faire provision dé bouffonneries et de gros mots, et à lui rapporter tout ce qu'ils auraient ramassé en ce genre. C'est de cette farine qu'il voulait composer sa réponse. Ces ordres donnes, il congédie l'assemblée. Tous s'en vont l'un d'un côté, l'autre de l'autre, là où chacun est porté par ses goûts. Ils hantent les voitures, les bateaux, les bains, les maisons de jeu, les boutiques de barbier, les tavernes, les moulins, les maisons de prostitution. Là ils observent de tous leurs yeux, écoutent de toutes leurs oreilles, et consignent sur leurs tablettes tout ce qu'ils ont entendu dire de grossier aux cochers, d'insolent aux domestiques, de médisant aux portiers, de bouffon aux parasites, d'immonde à la courtisane, d'infâme aux baigneurs*, etc.. Après quelques mois d'une recherche assidue, tout ce qu'ils avaient ramassé de tous côtés d'injures, de mauvaises chicanes, de propos de saltimbanques, d'indécences, de cynisme, de boue, de fange, ils en chargent Tim-

^ Aut cacator obscœnè loquutns sit.

pur cloaque qu on appelle Tesprit de Luther. » Ici la traduction devient impossible ^

Ces saletés, si elles avaient été écrites en manière de plaisanteries, et, comme dit le docteur Lingard, par amusement, souilleraient le caractère de Iflforus. Mais l'emportement du catholique en inspira les plus fortes, et c'est à cause de la passion sérieuse qui se cache sous ce misérable langage qu^on peut dire que Tesprit de Morus en a été seul souillé. Du reste, il y avait déjà dans cette ân)e un peu de la foi implacable qui relevait les bûchers en Allemagne et en France. Morus répandait contre Luther les premières amertumes de sa vie. Il avait laissé les livres profanes pour les livres de polémique religieuse, pour les Pères, qu'il lisait en avocat plus qu'en théologien, y cherchant des arguments contre la partie adverse plutôt que. des raisons pour y nourrir sa propre doctrine. A sa conviction de catholique fervent se mêlaient des convictions de plaidoirie et de barreau, reste de ses mœurs d'avocat et des mauvaises habitudes de la profession. L'auteur de la lettre qui vengeait Erasme des haines des théologiens* était descendu Ini-même dans Farène pour y lutter de subtilité avec les plus subtils, de violence avec les plus violents. L'homme qui avait chassé d'Utopie les. prédicans, les métaphysiciens et toutes les mœurs de Técole universitaire ', se faisait métaphysicien et thomiste intolérant, ergoteur non plus sur des mots qui amenaient tout au plus des mêlées à coups de poings dans les écoles, mais sur des dogmes qui ôtaient la vie à des hommes. Ce retour vers Tintolérance attriste, mais n'indigne pas. Il semble que Morus défendît, dès lors, la foi romaine, comme le garant des espérances célestes qui al-

^ Qnnm colluviem totam, in Ubellum isLum convitiatorinm per os iUurl impurum, velut comesam merdam, reTomuit. C. 2. * Lettre à Martin Dorpion.

» Utopie, p. 10 biê. C. 2.

laieDt être son dernier bien,, le -seul que devait lui laisser le dialecticien royal Henri Vill, raisonneur qui concluait par Téchafaud.

Cette sorte de fraternité d'armes dans la querelle religieuse qui troublait toute l'Europe avait ranimé tous les sentiments du roi pour Morus. Par un raffinement d*amitié, au lieu de l'envoyer chercher, c'est lui qui fallait voir, soit dans sa maison de Londres, soit à Ghelsea, venant souvent diner sans être attendu, et s' exposant de bonne grâce à la fortune d'un modeste repas de famille. Après le dîner, Morus et son royal hôte faisaient de longues promenades dans le jardin. Henri, le bras appuyé sur l'épaule de son favori, avait avec lui des entretiens longs et animés qui faisaient faire mille conjectures à madame Alice et aux enfants, collés aux fenêtres pour voir et écouter les gestes des deuxpromeneurs. Après une de ces promenades, où le roi s'était entretenu pendant une. denu*heure avec Morus, le bras familièrement passé autour de son cou, son gendre Roper le félicitait d'une marque ^'amitié que l§ roi n'accordait pas même a Wolsey. Morus lui dit tristement : « Je trouve en effet, mon fils, que le roi est bien bon pour moi, et qu'il me témoigne plus de faveur qu'à aucun autre de ses sujets. Mais je-puia bien vous le dire, à vous, il n'y a guère lieu de nous en vanter; car, si ma tête pouvait lui faire gagner un seul château en France, il n'hésiterait pas à la faire tomber. » C'était la première fois qiie Morus laissait voir sa pensée secrète sur cette amitié mortelle, dans laquelle il s'engageait de plus en plus par les efforts mêmes qu'il faisait pour s'y dérober. Mais il n'avait plus ni la volonté de reculer, ni le pouvoir de ne pas aller plus avant. Le chrétien ardent devenait aussi nécessaire à Henri que le diseur de bons mots ; mais c'était pour un autre office qu'on allait avoir besoin de lui.

Quelque temps après la scène de Chelsea. Morus «tait nommé lord chancelier ^'Aiigreterre.

Disgrâce de Wolsey. — Discours d'inslallalioû du nouveau chancelier. — Le père de Thomas Morus préside à quatre-vingt-dix ans la cour du banc du rû. — Henri demande à Thomas Morus un avis favorable au divorce. — Refus de Morus. — Son application à ses devoirs judiciaires. — Caractère de sa justice.

— La requête des pauvres. — Morus y répond. — Sa polémique contre Tyndall.

— Il refuse un présent d'argent des évéques. — Sa démission de la cluu^e de chancelier. — Il licencie sa maison. -> Il fait son épitaphe.

Je n'ai point à raconter la disgrâce du cardinal Wolsey, ni les circonstances, assez compliquées, qui l'accompagnèrent. Il suffira de dire que l'administration qui rem* plaça le cardinal fut Touvrage d'Â&ne de Boleyn ; ce fut proprem^ t le ministère du divorce et du nouveau mariage. Wolsey, d'abord opposé à l'un et à l'autre, puis, par amour de sa place, par crainte du danger qu'il courait en la perdant, réconcilié faii^emeut avec cette double intrigue, Wolsey avait succombé pour ne l'avoir pas toujours voulue et pour n'y avoir pas réussi après s'y être ennemis. On cherchait qui pouvait le remplacer dans le titre et les fonctions de chancelier, le seul poste dont le rai n'eût pas disposé dès Tabord en formantla nouA^elle administration. Ou ne veillait plus d'un homme d'église; Wolsey avait dégoûté de ces ministres, sujets de deux maîtres, qui presque toujours vendaient l'un à l'autre. « Je crois bien, disait l'évéquede rayonne, ambassadeur de France à Londres, que les prêtres ne toucheront plus aux sceaux. » Henri en était las; outre qu'un haut dignitaire ecclésiastique eût été déplacé dans

une administration nommée contre le pape, et dont le chef réel, dit malignement le même évêque, « était par-dessus tout mademoiselle Anne. »

Le roi j«ta les yeux sur Thomas Morus. Celui-ci fit la faute d'accepter, en homme habitué à se laisser pousser où Ton avait besoin de lui, et à devejiir ambitieux par la suggestion d'autrui. On Pavait choisi à deux fins : d'abord pour conjurer le parlement, avec qui Ton allait avoir de grands démêlés, ensuite pour attaquer sa conscience par sa reconnaissance. Il entra dans lé ministère, avec une opinion arrêtée contre le divorce qui devait en être l'unique affaire, espérant peut-être que le roi serait guéri de sa fatale pasision par l'impossibilité d'y convertir son royaume. Aussi bien, une première fois^, Henri avait cessé un moment de voir Anne de Boleyn, et témoigné lé désir de revenir à la reine. ,

Morus apportait aux affaires un esprit fatigué et une âme profondément triste. Au dehors, les guerres ^ntre la France et TEmpire, les prpgrès de la réforme, les déchirements de ràllemagne; au dedans, cette malheureuse question du divorce, le remplissaient de soucis et depressentiments. Un jour qu'étant à Ghelsea il sç promenait avec Roper sur les bords de la Tamise, il prit tout a coup le bras de son gendre, et, lui. montrant le fleuve : a 11 y a trois choses que je vou^ drais voir arriver, fils Roper, dusse- je à ce prix être mis dans un sac et jeté dans cette rivière. — Quelles sont donc ces choses, dit Roper, pour lesquelles vous donneriez votre vie? •-Ëcout6:&-moi, fils : en premier lieu, je voudrais qu'au lieu de la guerre qui divise en ce moment tous les princes chrétiens, nous eussions la paix universelle; en second lieu, que l'Église du Christ, en ce moment déchirée par les hérésies, rentrât dans l'unité de la foi catholique ; en troisième Jieu, que le mariage du roi, qui cause tant de discussions, fût, ppur la gloire de Dieu et la tranquillité de tout le monde,

212 ÉTUDES SUR LA IlENAISSANCE.:

mené à bonne fin •. » Sur cette question du divorce ei du mariage il s'était toujours abstenu de donner une opinion formelle, encore plus par charité chrétienne que par prudence ; mais, comme il avait une conscience où chacun pouvait lire sans qu'il parlât, Roper comprit ce que signifiait ce vœu discret d'une bonne fin.

C'était la première fois qu'on voyait les sceaux d'Angleterre donnés à un homme qui n'était ni noble ni prélat. 11 fallut justifier cette nouveauté. On en chargea le duc de Norfolk, chef nominal du nouveau conseil, qui devait en cette qualité installer Morus. Aux éloges que fit le duc des vertus et du savoir qui compensaient dans leDoùveau chancelier le désavantage de son peu dé naissance, Morus répondit par d'humbles remercîments. « Il avait étt^ forcé, comme Sa Majesté se plaisait à ILavouêr, d'ejiirer à son service et de devenir courtisan. De toutes les dignités dont on Tavait comblé, la dernière et la plus haute était celle qu'il avait le moins désirée et qu'ail acceptait avec le plus de répugnance. Mais telle était la bonté du roi, qu'il tenait compte du dévouement du ^loindre de ses sujets, et qu'il récompensait avec magnificence/ non-setrlement ceux qui en étaient dignes, mais ceux mêmes qui n'avaient pour tout mérite que te désir d'en être dignes. » Ces paroles, semblables en apparence à celles de tous les ambitieux qui semblent se résignera ce qu'ils ont le plus envié, étaient sincères dans la bouche de Morus. Peut-être môme y avait il, dans cette phrase où il prenait le roi en témoignage de sa résistance à sa propre fortune, une vague prière de ne pas trop lui demander pour des fonctions acceptées par obéissance.

Son langage fut admirable de convenance et de courage, lorsque, se retournant vers le siège où il allait s'asseoir, et

« Life of sir Th. Morus, by bis grandson.

d'où Wolsey était totnbé, il dh avec une émoliôn qui passa dans toute rassemblée :

« Mais, quand je regardé ce siège et que je considère quels grands personnages $*y sont as^is avant moi; quand surtout je me rappelle Thomme qui Ta occupé le dernier^ son étonnante sagacité, son expérience consommée, quelle fut sa haute fortune pendant quelques années, et comment il finit par une chute si triste» mourant sans honneur et sans gloire, j'ai quelque raison de regarder les dignités humaines comme choses de peu de durée, et la pJace de chancelier comme beaucoup moins désirable que ne le pensent ceux qui m'en voient honoré. C'est pour cela que j'y vais monter comme à un poste plein de travail et de dangers, dépourvu de tout honneur véritable et solide, #t d'où il faut d'autant plus craindre de tomber que Ton tombe de plus haut. Et^, en vérité, je trébucherais dès le premier pas si je n'étais soutenu par la bonté du roi et rassuré par les marques d'estime que je reçois de vous. Sans cela ce siège ne me sourirait pas plus qu'à Damoclès l'épée suspendue sur sa tête par un crin de cheval, lorsque^ assis sur le trône de Denys, tyran de Syracuse, il s'oubliait dans la bonne chère d'un festin royal. Au reste, il est deux choses que j'aurai toujours devant les yeux : d'une part, que ce siège sera pour moi honorable et glorieux si je remplis mes devoirs avec zèle, diligence et fidélité; d'autre part, qu'il peut arriver que la jouissance en soit courte et incertaine : or mon travail et ma bonne volonté devront m'assurer la première chose ; ^exemple de mon prédécesseur m'édifiera sur la seconde. Qu'on juge maintenant combien doivent me plaire et la dignité de chancelier et les éloges du noble duc*. »

Ce fut un spectacle touchant de voir, dans le palais de

' Life ofsir Thomas Morus, by his frrandson.

Westminster, les deux plus grandes chambres du royaume, celle de la justice du banc du roi, et celle des lords, présidées, Tune par le père, et Tautre par le fils. Le père de Morus était alors âgé de quatre-vingt-dix ans. Tous les jours, avant d'aller remplir sa charge, le chancelier demandait à genoux la bénédiction du vieillard, lequel eut le bonheur de mourir, son fils étant encore en charge, sans/que ses derniers moments fussent troublés par la crainte de cette chute à laquelle le successeur de Wolsey se tenait prêt.

A peine Morus fut-il en possession de sa charge que le roi vint lui en demander le prix. I| s'agissait de se prononcer pour le divorce. Henri usa d'adresse. Au lieu d'exiger une adhésion immédiate, il se contenta de recommander la matière à ses méditations, comme s'il se fût agi, non d'ouvrir à la maîtresse le lit de la femnie légitime, tnais de mettre d'accord le Lévitique avec saint Paul. Morus, qui comprit où en voulait venir le roi, se jetant à ses genoux, le pria de lui continuer ses bonnes grâces d'autrefois, ajoutant que rien au momie n'avait été si sensible à son cœur que de ne rien trouver dans cette affaire où sa conscience lui permît de satisfaire Sa Majesté. Il lui rappela le serment qu'il lui avait fait tenir, en le prenant à son service, de penser d'abord à Dieu, et, après Dieu, au roi, ce qu'il avait toujours fait et ferait toujours. Henri, déconcerté, le releva, et, cachant son dépit sous des paroles de bienveillance, il lui répondit gracieusement que, s'il ne pouvait pas^ en conscience, le con tenter sur cela , ses services lui seraient toujours agréables en toute autre chose; il ajouta que, tout en prenant, sur cette question, les avis de ceux de ses conseillers dont les consciences pouvaient s'accorder avec son sentiment, il lui garderait sa faveur accoutumée, et ne le troublerait plus de

ce sujet.

Morus, un moment délivré, se renferma dans les devoirs judiciaires de sa charge. Il n'assistait jamais aux conseils où'

THOMAS MOHUS. 215

s'agitait la redoutable question du divorce, et no prenait aucune part à la direction générale des affaires, abaissant cette hante position de chancelier que Wolsey avait élevée au niveau du trône, se mettant à Torabre, dérobant derrière le magisU'at affairé le catholique austère de qui TAngleterre attendait un avis dans une question qui agitait toute l'Europe. Mais Morus était un de ces hommes qui ne peuvent pas se cacher, et dont ia conscience, ayant longtemps réglé celle du public, ne peut se taire dans les circonstances graves sans être interpellée de toutes parts. Il allait être trahi par Testime de toute TÂngleterre, et, quoiqu'il n'eût laissé rien voir de sa pensée, l'opinion publique, habituée à y lire, ne permettait déjà plus au. roi de ne pas s'inquiéter de son silence. Tel était le malheur de sa position, que ce silence même, loin de diminuer la responsabilité morale de Henri, comme le voulait Horus en bon chrétien et en^ sujet fidèle, nuisait plus au roi qu'une opposition déclarée, par la façon dont on l'interprétait dans le public. La faute de la position devint le crime dt^ l'homme.

Le soin presque eiEclusif que Morus donnait aux affaires purement judiciaires rendit à la justice publique l'activité qu'elle avait perdue sous Wobey, qui n'était ni un juriste ni un boimme de détail. Lés procédures qui s'éternisaient sous son administration, pins brillante que solide, furent reprises et menées ave<^ vigueur par Morus. Le nouveau chancelier mit à flot toutes les affaires laissées en suspens, et donna une impulsion forte et utile à tous les corps de la judicature, lesquels s'étaient relâchés, faute d'un contrôle supérieur. Comme magistrat, nul ne porta plus loin que lui les vertus de sa profession, pro'bité, intégrité, vigilance. Dans des temps réguliers, où la promptitude et la sûreté des jugements auraient été comptées comme un des plus grands biens dans un vaste État, l'administration de Morus eût été assez utile et assez glorieuse pour qu'on lui reconnût le droit

SIC) I^TUUKS SUU LA UtN AISSA.NCK.

de s'abstenir daDs toule autre affaire. Mais, dans 1 état des esprits et de la civilisation d'alors, son application aux devoirs de sa place ne fut pas appréciée, et nui ne lui en tint compte, si ce n'est peut-être quelques clients qui languissaient après une décision, et qu'il retira des mains de la justice subalterne. La nation, qui l'attendait aijletirs, lui sut à peine gré d'avoir rendu des services qu'on ne lui demandait pas,

* Dans les cas où la loi et le bon sens étaient d'accord. Horus montrait la seule qualité qu'on ^xige du magistrat, la promptitude. Dans ceux oùlebonsens était offensé par la loi, il tempérait Tune par Tautre. Dans lescasjmprévus, il avait une sorte d'équité ingénieuse, à la manière de Salomon, plus piquante qu'élevée, et marquée^ si cela peut se dire, d'un peu de rusticité. On. en citait des traits qui reportent l'esprit aux temps aiittques.'Uû jo]i chien, volé a une-pauvre femme, avait été vendu à lady Morus; La véritable maîtresse de l'animal) ayant su où il était, se présenta devant le chancelier, alors en pleine audiencei, et se plaignit de ce que lady Morus retenait son chien. 'Le chancelier fit aussitôt appeler sa femmç. IKprit le chien dans ses mains, et, faisant placer lady Morus au hauthoutde la saHe, à cause de son ran[(, et la pauvre femme au bas bout, il leur dit à toutes les deux d*a|;$peler le chien. L'animal, entendantia voix de sa première maîtresse, courut aussitôt à elle. « Le chien ne vous appartient pas, dit Morus à sa femme : il faui vous en consoler. » Comme elle réclamait tH)ntre ce jugement, le chancelier acheta le chien trois fois sa valeur, ce qui mit tout le monde d'accord.

N'étant encore que sops-shérif de la cité de Londres, il avait remarqué, en assistant aux sessions de Newgate, un vieux juge qui grondait toujours les pauvres gens dont on avait coupé la bourse, disant que c'était leur faute si l'on voyait tant de voleurs aux assises. Morus envoya chercher

un des plus habiles coapeurs de bourse de la prison de Newgate, et lui promit de parler pour lui s'il voulait enlever la bourse du vieux juge, à Taudience du lendemain. Le voleur consentit à tout. Le lendemain, au commencement de la séance, son aifaire est appelée. Il dit qu'il est sûr de prouver son innocence, si on lui permet de parler en particulier à Tun des juges. On lui demande lequel. 11 désigne le vieux censeur des gens volés. Â cette époque, on portait sa bourse suspendue à la ceinture. Pendant que, penché à Toreille du juge, il Tamusait par des aveux, il lui coupe habilement sa bourse-, et revient à sa place avec beaucoup de solennité. Noms, prenant alors la parole, demande aux juges de vouloir bien faire l'aumône à un palivré diable qui se trouvait là. Lui-mémo donne l'exemple. Tous mettent la main à leur bourse, Le vieux juge, ne trouvant pas la sienne, s'écrie qu'on la lui a volée. — « Eh quoi! dit plaisamment Horus, est-ce que vous nous accuseriez de vous avoir volé? » — Le bonhomme commençant à se fâcher, Morus fait appeler le filou, lui reprend la bourse, et la rendant au vieux jugé : <( Je puis vous conseiller, dit-il, d'être moins sévère pour les pauvres gens qui se IsLissent couper leur bourse, puisque vous vous laissez prendre la vôtre en pleine audience** ».

Outre ses devoirs judiciaires. Noms continuait en son nom la polémique religieuse qu'il avait engagée sous un nom supposé avec Luther. Divers ouvrages de doctrine rayaient signalé depuis ce débat au ressentiment des réformés. Avant son élévation au poste de chancelier, il avait publié une piquante réponse à un ouvrage contre les moines, intitulé la Requête des pauvres. Dans ce livre, les pauvres se plaignaient que l«s charités qui leur étaient destinées fussent dévorées par des moines fainéants. Us opposaient lesbe-

* Life of sir Th. Morui, by his grandson, p. 57 et i 77.

soins des vrais pà^rj^s à la grasse oisiveté de ces pauvres de nom, et, poussant Fattaque jusqu'au saint-siége, ils prétendaient que les papes étaient condamnables, puisqu'en n'ouvrant le purgatoire qu*à ceux qui font des dons, ils en excluaient les âmes des pauvres tant affectionnés du Christ. La réponse de Morus était une sorte de contre*requôte des âmes du purgatoire. Il y décrivait les souffrances âe ces âmes, et le bien que leur faisaient les messes des moines. Il défendait avec beaucoup de preuves la croyance au purgatoire que la Requête des pauvres mettait en doute. Il importait à l'avocat des mT)ines de sauver -le purgatoire, dans l'institution duquel ceux-ci jouaient le rôle d'intermédiaires entre les âmes rachetables et Dieu. Horus.fut réfuté. Il riposta. La prose anglaise y gagnait, à défaut d'autre résultat. Morus la manie dans ces écrits avec fermeté, vivacité, quelquefois avec éclat, et, sous ce tissu de phrases longues, chargées d'incidentes, manquant de proportion et de grâce, on voit se former cet idiome anglais dont la liberté fera une des plus belles langues politiques qu'aient parlées les hommes.

Depuis celte première querelle, la dispute était devenue plus générale. Des réformés anglais, retirés à Anvers pour échapper à la justice sévère dont les conciles armaient les évéques, inondaient l'Angleterre de livres et de pamphlets où tout le catholicisme romain était -bouleversé. Un des plus hardis, Tyndall, avait fait grand bruit par un ouvrage qui touchait avec scandale à tous les points de4a foi. Morus, alors chancelier d'Angleterre, engagea avec lui une polémique qui ferait la matière de six volumes. Une moitié seulement parut pendant qu'il était chancelier; fautre ne fut écrite et publiée qu'après sa sortie de charge- Les questions y sont traitées avec plus de doctrine, de profondeur et de sévérité, que dttns la Requête des âmes du Purgatoire, ou^ Vrage qui sent plus la plaidoirie que la théologie.

îuoMâs moaus. m

On retrouve dans la réfutation dujiyre de Tyndall ce sel grossier, cette ironie plus viveque délicate, et ces inévitables bons mots dont Horus farcit tous ses ouvrages; mais une certaine colère s'y fait sentir, sourde et cachée; et, pour parler comme Érasme, la superstition s'y montre ddjà plus que la foi. C'en est fait, Morus n'est plus libre. Il commençait à se passionner plus contre les hommes que pour la cause, signe trop certain que cette beUe et noble intelligence allait glisser de la foi dans le fanatisme. Morus était arrivé à cette limite suprême dn raisonnement, où l'idée de contraindre ses^adversairjîs' par Ta force se mêle à l'idée de les convertir par la raison, et où il semble que la main qui tient la plume soit impatiente de prendre la hache. Il était chancelier d'Angleterre et l'homme le plus puissant du royaume après le roi : allaît-il être tenté de déployer la força? Allait il se souiller par des meurtres? L'humilité de jour en jour croissante du chrétien n'allait-elle être pour Morus, tomme pour tant d'orthodoxes impitoyables, qu'un leurre de la conscience qui cache à Tbomme l'orgueil de son esprit? La postérilc devait-elle dire de Mbrus^ assassiné juridiquement par Henri VIIIj que, comme il avait tiré Tcpéé, il devait périr par l'épée? Ne devançons pas les événements.

Cest dans les courts instants de relâche que lui laissait sa place de cbancelierf s^ccrue à de:sein de mille devoirs inconnus à ses prédécesseurs ; c'est la nuit, dans le temps pris sur son sommeil, que Horus écrivait ses réponses à Tyndall. Elles étaient fort lues et fort goûtées. Morus voubit-il, en se renfermant dans les choses de pur dogme, se faire libérer dé toute compétence en une matière mêlée de politique, comme était le divorce du roi^ et, par ses immenses travaux de magistrat et d'antagoniste des protestants, faire croire à l'Angleterre qu^l ne pouvait guère avoir un avis dans une affaire qu'il n'avait pas le temps d'étudier? Quoi qu'il en soit, l'impression générale qui resta de ses écrits, fut que l'homme

qui savait ci bien lire au fond des choses sacrées, était le seul capable de résoudre les contradictions des textes, dans la question da divorce. Plus Morus faisait d'efforts pour échapper à la compétence que lui déférait TAngleterre, plus l'Angleterre lui trouvait de droits à s'en emparer. Placé entre deux tyrans impitoyables, le roi et Topinion, Tun qui voulait sa honte, Tautre qui lui imposait une d^o* béissance glorieuse, Morus ne dut-il pas penser pour la première fois à s'en délivrer par le martyre?

Sa place de chancelier, la plus lucrative de tout lî^royaume, entre les mains d'un homme qui ea eût accepté tous les petits profits détournés et illicites, tels que présents et épices de clients; cette place, volontairement réduite par Horus au traitement qu'il recevait du roi, l'avait laissé pauvre comme auparavant. Les évéques d'Angleterre, pour la plupart ardents catholiques, et dont quelques-uns même avaient usé contre les hérétiques des lois portées par tes conciles, se coti^ seront pour offrir à Horu$ une somme de huit mille livres *. C'était, disaient les prélats, une faible récompense des services qu'il rendait à l'Église et des long^ues veilles qu'il dépensait à ses ouvrages. Morus reçut la députation desévêques avec de grands témoignages de reconnaissance; mais il re* fusa l'argent. Les évéques voulurent offrvir quelque présent à lady Horus et aux enfant^ « N'en faites rien, milords, s'ccria le chancelier; j'aimerais mieux voir jeter tout cet argent dans la Tamise, que moi ou quelqu'un des miens nous en prissions un sou. Votre offre me fait h plus grand honneur,, milords; mais j'estime si fort mon plaisir et si peu mon intérêt, que, pour beaucoup plus d'argent que vous ne m'en offrez, je ne voudrais pa^ avoir perdu le repos de tant de nuits passées dans ces travaux. Et pourtant, ajouta-t-il avec tristesse, je voudrais voir tous mes ouvrages brûlés et

* Lil'c ofsir Th. Moi us, by bis graodsoo, p. 174.

THOMAS MORCS. 221

tout ce travail jeté au vent, si je pouvais obtenir a ce prix que toutes les hérésies eussent disparu. »

Henri Vlil, autrefois le frère d*arme$ de Ndrus dans la défense de la papauté, ne pouvait guère lui savoir gré de son zèle catholique depuis qu'il s'était tourné lui-même contre le pape. Les choses n'en étaient pas encore au point où elles en vinrent plus tard, quand on vit saint Thomas de Cantorbéry accusé de lèse-majeste, et ses os enlevés de leur châsse et brûlés en place publique ; mais c'était déjà hautement déplaire au roi, que de soutenir l'orthodoxie catholique dans un moment où le chef de cette orthodoxie était brouillé avec lui. La place n^llait plus être tenable pour Noms.

Henri, ne pouvant le faire parler, voulut du moins ramener à une épreuve où ^n silence ne put être qu'un acte de rébeHion ou un acte de lâcheté. Il convoqua le parlement pour lui demander le subside de noces. Avant d'obtenir l'argent, il importait d'abord de détruire l'effet d'un bref du pape,.pubiié récemment en Flandre^ par lequel il était défendu à tous les archevêques, évêqiies, cours ou tribunaux, de rendre aucun jugement dans Taffaire du divorce. Il fallait répondrez ce bref par là lecture des consentements extorqués aux universités de Cambridge et d'Oxford sur la légalité du divorce, et vanter en plein parlement le zèle d*hommes pour la plupart intimidés ou corrompus. C'était là l'épreuve où Ton attendait Horus^ Forcé, comme pré* sident de la chambre des lords, d'aller aux communes, avec un cortège de nobles et d'évêques, lire ces adhésions arrachées ou vendues, et en faire l'éloge comme d'opinions libres, il s'acquitta de sa charge froidement, avec gravité, mais sans rien laisser pénétrer de sa pensée. Ce n'était ni de la révolte ni de la soumission, et Horus avait tiré sa conscience du piège que lui tendait Henri. Toutefois, ce rôle était trop équivoque pour un homme de tant de droiture, et cette épreuve trop menaçante pour que Morus

322 ÉTUDES sua LA RENAISSANCE.

la regarda comme la dernière*. .11 songea donc à se démettre de sa place.

Il s*cn ouvrit au du€ de Norfolk, qui ëtpit de ses amis jusqu'à ce qu il fut de ses juges, et il le pria de communiquer sa résolution au roi, allcgua&t quelques Infirmités qui le rendaient incapable des fatigues de son office. Le duc» pensant qu'il y avait plus de péril à sortir qu*à rester, es^ saya de le faire changer d*avis. 11 lui parlait eof ami, car il n'y aNait pas encore de sa sàreté à se tourner contre lui, et il voulait sincèrement le voir rentrer dans les l)onnes grâces du roi. Morus fut inflexible. Toutefois, pour éviter jusqu'au bout Fapparence d'une guerre, il pria le duc d'obtenir du roi la permission de venir remettre les sceaux entre les mains royales, voulant ainsi se montrer obéissant et fidèle jusque dans un acte que la co.ur allait qualifier de désertion.

Henri reçut les sceaux avec grâc«, et congédia Horus avec beaucoup d*éloges et de remerciments pour tous ses bous services.

Morus crut avoir obtenu du roi une sorte de pardon pour Tacte le plus honnête et le plus ferme de sa vie. Il s'eu trouva si soulagé ei si libre d'esprit, qu'il reprit tout à: coup sa gaieté et cette humeur particulière qui tirait des sujets de plaisanterie des choses les plus sérieuses. On le vit dans la manière dont il annonça sa démission à lady Iforns. C'était un samedi que Tex-chancelier avait été reçu par le roi. Le lendemain, qui était un jour de fête, peu de personnes sachant encore ce qui s'était passé; il alla entendre la niesse dans l'église de Chelsea avec sa femme, ses gendres et ses enfants. C'était l'usage, la messe finie, qu'un des gentils* hommes du chancelier allât trouver lady Horus à son prie- Dieu et l'avertît du départ du chancelier. Cette fois, ce fut Blorus lui-même qui vint en personne au prie-Dieu de sa femme, et qui lui dit, en faisant une profonde révérence, le

lionnet à la main : ^( SU plaît à votre seigneurie, milady, rie FOUS en venir, roilord chancelier n'est plus ici. » Celle-ci ne comprit rien à ces paroles, et crut que son mari plaisantait; mais Horus, prenant un ton triste, lui dit qu'il nVtaitquertrop vrai qu'il venait de quitter sa charge, et que le roi ^avait bien voulu accepter sa démission. Lady Horus se tut d'abord; puis, le caractère remportant ! « Chansons, chansons, que tout cela! s' écria-t-elle. Et que comptez-vous donc faire, monsieur Morus? Yonlez-vous donc rester au coin de votre feu à tracer des figures dans la cendre? Groyezmoî, il vaut mieux gouverner qu'être gouverné. »

Il y eut une conversation sur ce ton aigre jusqu'à la maison de Chelsea, que Morus croyait posséder pour la première fois. Lady Horus était une femme mondaine, pour qui descendre du rang do femme du chancelier d'Angleterre au rôle de mère de famille dans la maison d'un homme disgracié, était un coup mortel. Elle blâmait donc avec amertume la conduite de son mari, qui n'avait jamais songé, disait-elle, étant chancelier, à pourvoir ses enfants, et qui quittait, sa charge sans se soucier dé leur avenir, préférant son loiisir à sa famille. Horus, pour rompre ce sujet, se mit à critiquer sa toilette et à railler la pauvre femme du peu âe soin qu'elle prenait de sa personne. Il n'en fallut pas plus pour arrêter court lady Morus. Oubliant la démission pour ne penser qu'à ce nouveau grief, elle se tourna vers ses filles, et, teur renvoyant le reproche, se plaignit qu'elles n'eussent pas remarqué ce qui manquait à sa toilette. Les filles répondirent qu'elles n'y voyaient rien à reprendre. « Eh quoi l dit Morus en riant, ne voyez-vous pas que le nez de votre mère est un peu de travers? » Lady Morus ne tint pas à ces derniers mots, et, quittant brusquement son mari et ses Slles, elle rentra seule à la maison ^

* îJfe of sir Th. Morus, by his grandson, p. 186.

Bientôt il rassembla ses principaux serviteurs, dont que)ques-uns étaient de bonne famille et gens de mérite; il leur dit qu'il ne pouvait plus les garder, quelque désir qu'il en eût, mais qu'il ferait tous ses efforts pour les placer à leur contentement. Ceux-ci, les yeux en larmes, répondirent qu'ils aimaient mieux le servir gratuitement que d'autres aux plus belles conditions. Mbrus les consola, et après quelques jours, il les plaça tous honorablement, les uns chez des évêques, les autres chez des lords. Il donna sa barque avec les huit rameurs à milord Atfdeley, qui lui suc(^da aux sceaux. Il Ht présent de son fou Patenson au lord-maire de Londres, à condition qu*il serait le fou de la maison de ville et non de l'homme, et que chaque année il appartiendrait au nouveau lord-maire : disposition singulière, qui prouve que les fous étaient des objets de luxe plutôt que d'amusement, puisqu'ils pouvaient ainsi appartenir successivement à plusieurs maîtres.

Sa maison licenciée, il s'occupa de faire descendre le train de sa vie au niveau de ses ressources. Il appela devant lui tous ses enfants et leur de(nanda s'ils pensaient qu'avec le peu qui lui restait de bien il pût continuer de les garder avec lui, comme c'était son plus cher désir. Les voyant tous silencieux et aucun ne donnant un avis : « C'est donc moi, leur dit-il, qui vous ouvrirai mon cœur là-dessus. J*ai passé tour à tour par le régime d'Oxford, par celui de Técole de la chancellerie, puis par Lincolns'Inn, puis par la cour du roi, depuis la condition la plus humble jusqu'aux plus hautes dignités de l'État. De tout cela, il ne m*est resté guère plus de cent livres sterling de revenu annuel. Si donc nous voulons rester ensemble, il faut que chacun y mette un peu du sien. Mais voici mon conseil : ne nous laissons pas tomber tout d'abord au régime d'Oxford, ni à celui de l'école de la chancellerie. Commençons par ta 'iète de Lincolns*Inn , dont s'accommodent très-bien Jes

THOMAS MOBUS. 2-25

pors^omies de grafid. mérita, distinguées, et d'un âge avancé. Si nos ressourcés D*y suffisent pas, Tannée suivante nous nous rabattrons jusqu'itu régime d'Oxford, dont se trouvent à merveille jcertains pères et docteurs très-âgés et très-doctes qui y vivent dans de continuels entretiens. Si cela même est encore trop pour nos bourses, eh bion l nous irons la besace au dos, tendant la main ensemble, avec l'espoir que quelque âme charitable nous fera Taumône, et nous chanterons devant la porte de chacun un Salve Hegina! De cette sorte, nous ne nous séparerons point et nous nous consolerons mutuellement. »

La première 6hûse ^ue flt Thomas Uorus» rentré dans la vie privée, fut de se préparer un tombeau. Il y fît transporter les eendres de sa première femme, et attacher sur la muraille, au-àessus, une feuille de marbre noir sur laquelle on grava cette singulière épitaphe, composée par lui, en manière de brève histoire de sa vie : ^^

« Thomas Morus, de la ville de Londres, né d'une famille qui n'était pas noble, mais honorable, quelque peu versé dans/les lettres, ayant plaidé pendant une partie de sa jeunesse, et rendu la justice dans sa ville en qualité de shériff, fut appelé à la cour par Tinvincible roi H^nri VIII, — le seul de tous lés rois qui ait eu la gloire, jusqu'alors inouïe, d'être appelé à juste titre le défenseur de la foi, rôle qu'il remplit doublement avec Tépée et la plume ; — admis dans son conseil, créé chevalier, trésorier et bientôt après chancelier de Ijancastre, enfin, par une étonnante faveur de ce prince, chancelier d'Angleterre. Dans l'intervalle, il fut choisi par le sénat du royaume (la chambre des communes), pour être orateur du peuple (assez hardie explication du titre de Sp^ker)^ ambassadeur du roi en différents pays, et, en dernier lieu, adjoint en qualité de collègue, dans Tambassade de Cambrai, au chef de la légation Cuthbert Tunstall, alors évèquc de Londres et bientôt après de Durham;

226 I*!TUDES sua LA RENAISSANCE.

le monde n'a pas aujourd'hui un bomme plus savant, plus sage, ni meilleur*. — Il (Morus) vit avec joie un résultat au^ quel il contribua, comme ambassadeur, les traités refaits entre les plus puissants monarques du monde, et là paix, si longtemps désirée, 'rendue à Tunivers. Puissent les dieux l'affermir et la rendre éiornelle 1

« Qaam supcri pacem finnont, faxintque perenn'em !

a Durant cette carrière d'emplois et d'honneurs, où ii se conduisit de telle sorte que son exceHem roi voulut bien ne pas être mécontent de ses services, et qu'il ne fut ni odieux à la noblesse, ni désagréable au peupje^ mais seulement fdclietix aux voleurs,.aux homicides ei Buxhérétiqiies^ son père, Jean Morus, chevalier, l'un des juges du ba^cdu roi, homme civil, agréable, înoffensif, doux, miséricordieux, justeetinlégre, alors a^^cablé d'années^. mais d'un corps merveilleuse* ment alerte pour son âge, voyant qu^^rL avait eu assez de jjDurs pour être témoin de l'élévation de son fils au poste de chancelier, et pensant qu'il était resté assez longtemps sur cette terre, s'envola plein de joie dans le ciel. Le vieillard mort, son fils, qui, comparé à lui encore vivant, était qualifié de jeune homme, et croyait l'être à ses propres yeux, cherchant ce père qu'il avait perdu, et regardant ses quatre enfants et ses onze petits-enfants, commença à se trouver vieux. Cette disposition fut augmentée par une souffrance de poitrine qui suivit cette perte et qui fut comme un signe des approches de la vieillesse. C'est pourquoi, rassasié de toutes les choses mortelles, il demanda Une faveur qu'il avait toujours souhaitée depuis son enfance, celle d'avoir sur la fin de sa vie quelques années libres, pendant lesquelles, s'arrachant insensiblement aux affaires de la vie présente, il pût

* TunslaU, quoique ayant reçu plusieurs faveurs de Henri VIII , eut le courage de prolester contre la prétention du roi au litre de clîef spirituel de l'Éfflise catholique d'Angleterre — Lingard, Henri Vlll,258.

méditer sur rétérnité de la vie future; il l'obtint enfin de rincompàîable bonté du plus bienveillant des princes, aux mains duquel il résigna tous ses honneurs. Il s'est fait élever ce tombeau près des cendres de sa première femme, afin de se souvenir de la mort qui fait tous les jours quelques pas vers lui. Et maintenant, pour que ce tombeau n'ait pas été préparé «n vain, pour que celui qui doit y reposer no s'effraye pas de la mort prête à fondre sur lui, mais bien plutôt pour qu'il la reçoive avec plaisir de la volonté de Jesus-Christ, et qu'il trouve moins une mort que la porte d'une vie plus heureuse, excellent lecteur, dites une pieuse prière pour lui vivant et pour lui mort S »

Il ne faudrait pas conclure du rapprochement de deux dates, celle de sa sortie de charge et celle de son épîtaphe, qu'il se considérât dès lors comme un homme mort. Il y aurait de l'exagération à le dire. L'historien et le biographe doivent savoir se priver de l'effet fastueux d'un synchronisme pour rester fidèles à la vérité. Beaucoup de chrétiens, à cette époque, faisaient construire leur^ tombeau de leur vivant; ils n'attendaient pas rapproche des catastrophes pour s'occuper de leur mort, dans un temps où la mort effrayait peu, « n'étant que la porte d'une vie plus heureuse. » Mais si ces apprêts funéraires ne prouvent pas que Horus se crûtraenacé, dès ce temps-là, de mourir de mort violente, on ne le voit pas sans un serrement de coeur y préparer à son insu sa pensée, et, des deux dates fatales, la première, 14 juin 1532, être si près de celle de sa mort, 6 juillet 1555!

'Il envoya cette épîtaphe à Ërasme, en lui annonç.int sa démission. — Correspondance d'Érasme, 1441-1442.

38 ÉTUDES SUB LÀ nENAISSA.NGE.

La réhabilitation. — Mes premiers doutes sur la vérité du reproche fait à Thomas Horus d'avoir fait couler le aang des proCestaots.r— Jugements de Burnet, de Hume, de Voltaire, de Mackintosb. — Témoignage d*£rasme. — Sévérité des opinions catholiques de Morus. — L'opinion générale et la légalité Tautorisent à frapper \e$ protestants. — H résiste & sa propre logique et' à la provocation universelle. ~ Sa déclçiralion..— Histoire de Frilh. ~ Polémique avec le Pacificateur. r~ Les combats intérieurs de -Morus. — En quoi soii inconséquence est plus glorieuse que la logique de certains hommes.

On vieût de lire, daus Tépitaphe de Moras, cette phrase si expressive : « Il fut fâcheux aux voleurs, aux bomiéides et aux hérétiques. » Dans quel sens faut-il entendre le mot fâcheux^ Est-ce la froide confession d'un catholique au&tère qui croit n'avoir été qu'un fâclieux pour les gens qull a fait mourir? ou bien n'est-ce que Tex pression exacte et liitérale de la conduite de Morus envers les protestants? Aurons-nous à accuser le magistrat d'avoir été plus rigoureux que les lois, ou bien à louer Thommc de leur avoir refusé toute la rigueur qu'elles exigeaient du magistrat^ J'ai hâte de dire que ce second rôle fut celui de Morus, et que, des fait^ qui vont suivre, résultera sa complète réhabilitation. Qu'on me pardonne la confiance avec laquelle je l'annonce d'avance; je suis moins pressé de me faire honneur des preuves que j'en ai trouvées, que d'en faire profiter la vérité; je suis bien moins heureux de pouvoir renverser une opinion accréditée, que de laver la noble viede Morus du crime d'avoir versé le sang.

Morus est un de ces hoipmes plus solides que brillants, dont le trait distinctif est l'unité du caractère. Ils sont faciles à comprendre et à expliquer, parce qu'ils ne varient

point. Sait que leur cdraetère contienne ]eur esprit, soit que cet esprit échappe à la mobilité par le manque d'étendue, ils ne sont pas sujetsà ces contradictions où tombent certains hommes supérieurs, chez qui Tesprit domine le caractère. Ces dersiers,. vivant phis au dehors qu'en eux-mêmes, plus mobiles que le vent qui souffle, ne peuvent pas se passer de la faveur de Topinion ; si çlle change, âls la suivent, sans souci de se. contredire, moins pour tes profits du changement que par Timpossibilité d'être seuls et de ne penser que pour eux-mêmes. Tel n*est point Morus. Sauf dans les dix années données aux lettres et aux soins de la fortune, pendant lesquelles cet esprit si accoutumé à vivre avec luimême e$t un moment mêlé à tout le monde, et plie sous ce vent de réforme et de doute qui soufflait sur toute TEurope, MorusrepréàeQte le catholique immuable, restant debout au milieu de la chute de TÉglise universelle, comme Câtoa sur les ruines de la vieille république. Plus il avance dans la vie, plus il se retiré en lui, plus il enlève de ses actions et de ses pensées, aux influences extérieures, plus il se renferme dans sa foi, plus il est un.

Outre Tardeur ^catholique, uu autre trait distingue Morus ^t rend aimable. Taustère apologiste de l'Église de Rome : c'est la bonté, aussi constante que la foi, et qui devait empêcher la foi de devenir cruelle; une bonté encore plus de réâexion que d'abandon, une sorte d'équité bienveillante, appliquée à toutes les choses de la vie. Dans J histoire de |Aorus, l'homme débonnaire et le catholique fervent marchent du même pas; l'homme débonnaire, pour tempérer le catholique fervent, celui-ci pour préserver celuilà des faiblesses et des chutes.

C*est sous ce double aspect que Morus m'était apparu tout d'abord; dès mes premières recherches. C'est encore le catholique inflexible et l'homme bon que je retrouve après toutes mes lectures achevées, maintenant que, recueillies çà

tao ÉTUDES SUR LA RENAISSANCE.

et la, ces mille notes s'anîm^Dt, prennent un corps, un visage et une âme que j^aime comme s'ils étaient d/un ami. Plein de mon idée, j'éprouvai au débat une dé ces angoisses que connaissent, pour avoir passé par là, ceux qui poursuivent dans des recherchés historiques la découverte d'une vérité, d'une convenance éloignée entre les actions d'un personnage et son caractère, d'une de ces harmonies éternelles de la nature humaine qui se dérobent souvent à une première yue^sous les ténèbres des témoignages contradictoires. Où trouver la part de Thommô bon dans ces supplices reprochés à Morus par Burnet, par Voltaire, par Hume, par le grave Mackintosh, si judicieux et si calme, qui explique le reproche, mais qui Tadmet?

J'avais beau tenir compte du préjugé philosophique dans Voltaire et Hume, d'un peu d*inçurie et de facilité à s*en rapporter à l'opinion commune dans Mackintosh, de la partialité protestante dans Burnet; l'excès de sévérité de leurs jugements infirmait-il nécessairement le Tait qui y donnait lieu? Sans être « plus zélé pour l'Église roniaineet plus persécuteur qu'aucnn inquisiteur du saint-office, » comme le peint Thistorien flun^e; ni « un barbare digne du dernier supplice pour les cruautés qu'il avait commises étant chancelier, et non pas pour avoir nié la suprématie de Henri VHI, » comme le représente Vollaii;e ; ni « superstitieusement dévoué aux passions et aux intérêts des gens d'église, jusqu'à faire torturer ^t battre de verges, dans sa propre maison, les hérétiques, avant de les envoyer au bûcher, » comme l'en accuse à regret Burnet, copi^ par tous les historiens postérieurs, Horus ne pouvait-il pas avoir succombé à la tentation de frapper?

Dans rhumble vie de l'écrivain, ce sont là des peines d'esprit qui l'attristent, qui le poursuivent jusqu'au milieu des siens, comme s'il s'agissait de quelque proche parent souillé d'une grande faute, et qu'il y eftt une solidarité

THOMAS BfOBUS. 231

morale entre le biographe et son héros. Je portai plusieurs jours le poids de eette incertitude, ne pouvant pas me résoudre à adhérer, mêtne sous la caution d'historiens illustres» è l'opinion qui faisait de mon image aimce un de bes hommes violents etcommtinsdont les révolutions abondeni, et du chancelier Monis le sanglant contradicteur de Tutopiçte Morus. Enfin, las d'un doute qui devenait presque une souffrance, je commençai à incliner vers une sorte de transaction. Le fait n^est que trop vrai, me disais-]e; il ne mo reste plus qu'à le décharger de toutes les interprétations passiontiées des historiens, et à réhabiliter Morus, non de sa faule, mais des aggravations de leur point de vue, personnel et de la morale farliculiére au nom de laquelle ils Font accusé. Déjà je n$ feuilletais plus les vieux livres que d'une main découragée, lorsque je tombai sur le passage suivant de la correspondance d Érasme:

I Ce fut pourtant une assez grande preuve d'une clémence singulière que, sou$ sa chancellefie, personne ne perdit la vie pour les nouvelles croyances, quoi qu'il y eût, dans les deux iîermanies et en France, de nombreux exempbs de gens punis pour ce fait du dernier supplice*. »

Cette affirmation, si positive, me rendit toute mon ardeur. J'avais à opposer à Burnet, prélat protestant, écrivain sage, mais intéressé à charger les portraits des persécuteurs de l'Église naissante d'Angleterre, le témoignage d'Érasme, mi-catholique, mi-protestant, peut-être d'une parole moins sûre que celle de Morus, mais d'un caractère qui le portait plutôt à atténuer qu'à mentir, et à expliquer qu'à nier. Au lieu de nier les rigueurs de son illustre ami, Érasme ne

' LeUrcs, 181 1, A. B.

'm ÉTUDES SUR LA REIUISSASGE.

pouvait-il pas trouver, dans rentraineni^t dé répoqjie, de quoi les pallier? Il était tout près de rëvënement ; il avait un commerce suivi de lettres avec liorus et ses amis. Il savait, il devait savoir tout : quel intérêt avait-il à nier un fait de notoriété universelle, lui surtout qui ne nie rien et qui n^affirme pa« grand'chose? Bumet, à plus d'un siècle de là, allègue le fait contraire. Où a-t-il pris ses prepves? Il n'en cite aucune. Certes, si ce n'était pà& assez des graves paroles d'Érasme pour m'inscrire en faux contre l'opinion commune, c'était hissez pour la suspecter. Je recommençai donc mes recherches, je me plongeai de nouveau dans rin-foHo de théologie qu^a laissé Morus, que Burnet n'a lu qu'avec distraction, et j'y trouvai sur le fait en litige des déclairations qui ne permettent plus le doute.

Si l'historien avait le droit de conclure des. opinions aux actions, de ce qu'un homme approuve à ce qu'il a dû faire, certes Morus aurait pu commettre tous les meurtres juridiques que lui impute Burnet, et bien d'autres encore. Mais entre la parole et le fait, entre le fugemont intérieur de l'homme et l'arrêt exécutoire du magistrat, il y a une distance que Thistorien doit voir et apprécier ; car ce peut être la distance (l*une erreur d'esprit à un crime, d'un abus de logique a un abus de pouvoir, d'une faiblesse à une cruauté. Dans cet intervalle, qui se dérobe aux mesures ordinaires, il y a la place d'une des plus belles gloires et des plus rares qu'il ait été donné à Thomme d'acquérir, celle d'un logicien qui recule devant sa logique, le jour où elle lui commande de verser du sang.

Les opinions de Thomas Morus touchant TÉglise catholique devaient Tamenerà haïr les dissidents, et cette haine à faire tomber leurs têtes. On va voir par sa profession de foi quel effort dut faire l'homme bon pour triompher du catholique dogmatique, et quelle douloureuse et

noble lutte s'engagea en lui, au moment suprême, entre la nature et la loi.

Morus est le catholique de la tradition des conciles, le catholique selon le eoèur de saint Thomas, qu'il appelle « la fleur de la théologie*. » Pour lui, TÉglise représentée par le pape et les conciles est iufaîllibre; elle ne peut se tromper, ni se mépreùdre sur le sens des Écritures; elle ne peut perdre la vérité ni faillir dans la connaissance des lotsdeDieu; elle est éternelle, elle durera toujours. Tout ce qui émane de ses organes légitimes, le pape et les conciles, vient directement de Dieu. Morus ne fait aucune concession aux catholiques avec amendement, tel qu'était JErasme. Il n'abandonne aucun point de la croyance; il sait qu'on rompt la chaîne, si Ton en détache un seul anneau. Il défend tout, baptême, communron, vœux, confession, adoration des saints^ culte de la Vierge, tous les sacrements, tout, jusqu'à Teau bénite; jusqu'à certaines cérémonies sur lesquelles beaucoup de prêtres d'alors croyaient de bon sens et de kinne politique de transiger avec les incrédules. Il défend le purgatoire; il explique la transubstantiation dans le sens rigoureux et traditionnel : <( C'est le corps et le sang de Jésus-Christ que nous mangeons et buvons dans l'Eucharistie.» Selon lui^ la confession est indispensable pour le salut; elle est d'institution divine*; Dieu est spécialement présent dans la confession.

La foi, une foi ardente, exclusive^ étendue à tout, surveillant la raison, la traitant en ennemie, a^athématisant la curiosité comme une tentation du diable, disant : « Prenez garde au mot cammentî ne demandez pas le comment dans les œuvres de Dieu '; » voilà le catholicisme de Morus. Pensez ce que doit être pour lui un protestant. On tremble que

1 English Works, 679. G » ibid., 250. A.

» /6tU;iÛ52. 0.

la puissance de vie et de morl ne tombe aiix^ mains d'un chrétien si absolu! Ajoutez à cette ardeui*clé croyance la conscience la plus pure qui fût jamais, rien de mondain, rien d'iotëressë, rien d'équivoque dans le ceeur ; la pureté qui fart accomplir froidement à Tange des œuvres dé colère et de destruction ; un juge intérieur qui absout d'avance et qui rend toute responsabilité facile et sainte, môme celle de tuer son semblable I On frémit à Tidée qu'une sorte d'ivresse de conscience et de vertu ne s'empare ducbanceiier de FÂngleterre, Thomme le plus puissant après le roi!

En théorie nul n'était allé plus loin que Morus. Selon lui, rhéresieest le plus grand des crimesS L'hérésie, au double point de vue des lois spirituelles et des lois temporelles, est justement assimilée au crime de haute trahison. Dans Tun comme dans l'autre crime, comme en matière de meurtres et de félonie, l'audition des témoins est légale^. Ainsi on peut être dénoncé pour crime d'hérésie, et les délits latents d'opinion sont soumis à la même procédure que les crimes matériels ! Les hérétiques sont pires que les Turcs, les Juifs et les Sarrasins ^. Le brûlement des hérétiques est légal, nécessaire, juste *. Le clergé n'a pas tort de livrer les hérétiques au bras séculier, lors même que mort s'ensuit. Les princes sont tenus de châtier les hérétiques, et de même qu'ils ne doivent pas souffrir que leurs peuples soient en* vahis par les infidèles, de mi^me ils doivent empêcher que ces peuples soient séduits et corrompus par les hérétiques. a Car il y aura, en peu de temps, un double danger : d'abord, que les âmes ne soient enlevées à Dieu; ensuite, que les corps ne soient perdus et les biens détruits par la

* English Works, 866. D.

* Ibid.f ch. XII de l'Apologie, p. 910, D.

» Ibid., 382. G. H.

* À Dialogue concemyngê hereiyeUf 274. îî.

THOMAS MOBUS. ^5

sédition, Hnsurrection, les gueires ouvertes, ^ans la «œur môme il6 leur royaume ^ D <

Dans cet épouvantable jcorps de dôctriue sur lés hérétiques, il faut discerner deux préoccupations, celle, du catholique inquiété dans sa foi et eelle de Toffieier du pouvoir temporel. Or en faisait alors dans«toute FEurope une confusion, que font et feroni toujours toutes les sociétés attaquées par des opinions nouvelles, entre la liberté dé conscience et la rë« volte naatérieUe. Cette confusion n'était que trop justifiée par les troubles et les malheurs de T Allemagne, la jac(|uerie des paysans, de la Souabe, les excès des briseurs d^images, et par tant de séditions civiles, suites ordinaires des querelles religieuses. Morus ne séparait pas Tidée d'hérétique de Tidée de rebelle; tant d'exemples avaient appris que là où la II* berté de conscience était tolérée, on l'avait vu dégénérer bientôt en sédition ! ;

Soit que les hommes ne vaillent jamais la cause qu'ils défendent, soit que les plus nbble^ idées, condamnées à se faire aider par les passions violentes, se discréditent par cette complicité, il est certain que tous tes hommes raisonnables du seizième siècle jugeaient les réformés comme Morus. Érasme, exprimait la pensée de tous quand il disait que, sous des noms religieux, c'était la querelle de ceux qui ont centre ceux qui n'ont pas. Comme tout le monde, il approuvait Morus d'avoir fait emprisonner quelques dogmatistes^ séditieux! a Si on n'eût pas pris ces mesures de* puis longtemps, 'disait-il, les faux évangélistes se seraient rués sur les coffres et les trésors des riches, et quiconque aurait possédé quelque chose eût été papiste ^. » Les révolutions sont suspectes aux esprits les moins prévenus, parce que les passions y paraissent au premier rang, et que les idées n'y viennent qu'à la suite de ces ardents auxiliaires.

^ A. Dialogue eonêernynge hertsyen^Tl^. D.

* Correspondance, p. 1811. B. C.

236 ÉTUDES SUB LA RBNàlSSANGE.

Au seizième siècle, on n'!aperçut pas dftns la bataille la profondeur des rangs, mais seulement la première ligne, qui était composée d*aventûriers, d'intrigants et de brouillons, et les adversaires do la réforme ne s^imaginèrent pas qiie la liberté de conscience vint derri^e la liberté du pillage.

Outre cette première confusiion, llorus en faisait un&antre encore avec toute son époque, entre le mal fait aux corps et le mal fait aux âmes. Il donnait à ces paroles de TÊctiture : Dieu a confié à chacun le soin de son prochain, un sens spirituel, entendant ce soin non du corps, mais^de Tàme. Dés lors, les dommages faits à Tâme étaient assimilés à ceux faits au corps, le mai de la contagion religieuse au mal d*une invasion étrangère à niain armée, le crime du prosélytisme au crime de Toccupation, le droit d'attaquer l'hérétique envahissant la conscience au droit d'attaquer Tennemi envahissant le terriloire ^ Monis, chancelier, punissait dans un juge le simple soupçon d*hérésie comme un manquement à son devoir, et, sur de simples informations secrètes, qu*il regardait comme des preuves suffisantes en cette matière, il lui otait sa charge^. Il voulait bien qu'on avertît les hérétiques, qu'on les réprimandât, mais non qu'on disputât avec eux^. Comparant Thérésie à un chancre qui gagne la main qui le touche, il disait <jqu'aucun homme ne devait avoir le fatal courage de parler souyeni à un hérétique, ni de se rencontrer souvent avec lui, « dé peur que, comme la peste s'empare de la main du médecin qui veut la guérir, les hommes d'une foi faible ne fussent em^poisonnés par rhérésie à laquelle ils auraient touelïé^. »

* EngHsh Works, 277. BB. C.

» Apologie, 909. D.

* Refulalion of the frère Bam's Church, 83i. G.

* Prcfa'C of the Answer lo tbe liM part of IheLord's iupper, 1036 A. B.

TaOBiÂS MORUS. <&1

Telle était sur Thérésie et sur les hérétiques f opinion de tous les chrétiens attachés à TÉglise romaine, de tous les catholiques spéculatifs, comme de tous ceux qui avaient de grands emplois dans les gouvernements, et, sauf quelques amendements, de tous les hommes graves qui, comme Érasme et ses nombreux partisans, n'acceptaient pas tout le détail de la pratique imposée ou non désavouée par Rome. Cinq ans après les pfemières attaques de Luther, tous les hommes de sens étaient bien moins frappés du droit que de Tabus du droit, et de la liberté de conscience que de ses désordres. Ceux qui différaient de Topinlon commune sur la causé des excès des. réformés étaient d'accord avec elle sur la gravité de ces excès et la nécessité de les réprimer.

Luther même, par un de ces retours qu'il fit si souvent contre sa propre logique, autorisait, en attaquant les briseurs d'images et les nouveaux Jacques de la Basse-xMlemagne, la confusion qu'on tendait à faire généralement entre un hérétique et un rebelle, entre la liberté de conscience et Tesprit de sédition. Morus, dans ses opinions si dures sur les protestants, ne* faisait donc que donner à la réprobation générale Texagération et la couleur de son austérité personnelle. L'opinion et la légalité étaient pour lui. Il y avait des lois et des juridictions dans toute l'Europe catholique pour le châtiment régulier de l'hérésie. En Angleterre, où ces lois avaient été de tout temps sévèrement appliquées, et toujours soutenues par l'opinion, les premières affaires soumises au jury, dans chaque session, étaient les accusations d'hérésie ^

Outre la justice temporelle, il existait une juridiction ecïiésiastique qui attribuait aux évéques le droit de connaître les délits de religion, de prononcer des jugements en forme

' Apologie ; 909. G.

238 ÉTUDES. SÛR t% UENAISSANCË.

de bulles, et de livrer les coupables &u bras séculier. I^es deux justices étaient indépendirates Tune de Pautré, saïuf pour tes exécutions capitales, où la justice ecclésiastique empruntait toujours la main de la justice civile, ta première paraissait humaine, raisonnable, miséricordieuse, puisqu'elle permettait au coupable de sauver sa vie en se rétractant. On croyait faire beaucoup en laissa&t aux dissidents cette chance de salut, et telle était la confusion des idées sur la liberté de consêiefice, qu'on ne pensait pas qu'un homme pût aimer mieux mourir que se rëtfacter d'une damnable erreur, à moins de malice, nom dont on qualifiait, entre autres crimes, celui de'baute trahison. Morus, qui défendit cette justice, ne voyait pas, dans le courage de Thomme mourant pour sa croyance, le plus haut point de perfection morale de Thomme; il ne comprenait pas dans les autres une vertii pour laquelle il devait luimême rendre témoignage par son admirable mort.

Le plus grand nombre des accusations pour crime d'héré* sie était porté par les évêques, lesquels rendaient le jugement que la justice civile exécutait; A là première faate, le coupable comparaissait devant Tévéque, qui lui imposoitune punition. S'il se rétractait, ir était reçu de nouveau dans la faveur de TËglise chrétienne. Dans le cas de réeidive, un jugement solennel de I cvèque le rejetait hors de la chré' tienté par l'excommunication; et, comme le commerce d^un excommunié pouvait être dangereux dans une société de chrétiens, Tévêque en donnait connaissance au pouvoir temporel, sans toutefois exhùrter ie prince ni aucun antre Iwmme à le frapper de mort. L'officier de la justice temporelle venait demander le coupable au pouvoir spirituel, qui ne le livrait pas, mais le laissait prendre pur le bras séculier *. » Malgré la pieuse douceur de ces for-

 Dialogue concemynge heresyes, 276. G. H. 277. A.

THOMAS MOUlîS. 2S9

maies de la justice ecclésiastique, et quoique le, bras qui laissait prendre essayât de se cacher du bras qui prenait, on voit qu'il ne mourait que ^.cux que TEglise arait condamnés.

C'est par celte juridiction particulière des évêqnes que furent livrés au bras séculier quelques réformés, environ vers le temps où Tjiomas^Morus fut nommé chancelier d'Angleterre. Celte jsévérilé élait-e{le commandée aux évêques par Henri VIII, lequel, ayant alors besoin du pape, cher^ cbaità gagaer le saint-^siége à son divorce par des cadeaux d'argent et par des cadeaux de sangtOu bien étaît*elle le résultat d'une réaction d'ardeur catholique, causée par les progrès de la réforme en Allemagne et les livres brûlants des réfugiés anglais? Quoi qull en soit, quelques victimes furent immolées au catholicisme romain, dans le même pays où plus" tard, au nom du môme roi, on devait voir tomber des têtes pour leur fidélité à Home; et il n'y a pas à nier que ces exécutions n'aient eu lieu partie avant, partie après Horus. Mais c'est faute d'avoir distingue les deux ordres de justit'es, c*est parce que tout a été confondu, époques, aoms, dates, qu'on a pu charger sa mé^ moire de .supplices où il n'avait pris part^ ni de son chef, ni comme exécuteur dù^ jugements de la justice ecclésiastique. Non, le chancelier Horus n'a pas tué! Nojr, celui à qui l'opinion, les lois, tes exemples plus forts que les lois, une foi ardente et pure d arrière-pensées humaines, une conscience de saint auraient pu rendre si fa- !ilc et si légère la responsabilité d'un meurtre jurilique, non, celui-là n'a pas commis de meurtre! il n*a )as donné Texemple de lirer Tépee dont on devait le rapper!

Écoutez-le se justifier lui-même daus ce singulier récit, >ù il va se montrer dans tout son caractère, avouant ses du- "êtés en homme que la polémique» les temps, les eircon-

stancitô ont endurci, mais qui est demeuré assez bon pour s'approuver de n'avoir pas fait tout be qu'il lui était permis de faire. II se livre naïvement sur certains points, s'accuse là où il croit s'absoudre, se confesse gaiement de choses que la moralité plus douce ou plus rélâchée de notre teaips nous fait trouver cruelles. Jusque dans des déclarations qui doivent réhabiliter sa mémoire, il ne blâme pas c^ez les autres les rigueurs dont il se disculpe, pour son compte; il entend simplement rendre hommage à la vérité. Si je dis que la découverte de cette confession m'a pendant quelques jours rendu heureux comme. d'un bonheur de famille, :on me comprendra et on m'enviera ma chance. Elle est tirée de VApohgie de Jtfortw, ouvrage que personne n'avait lu jusqu'au bqut, parce que le. titre trompe, et qu'au lieu d'une apologie de sa conduite, on n'y voit guère que d'insipides récapitulations de ses opinions religieuses. C'est au dernier quart des deux cents colonnes in-folio ieV Apologie qu'on lit ce qui suit* :

« Moi-même j'ai beaucoup. d'expérience des réformateurs, et les mensonges que plusieurs membres de cette sainte confrérie ont faits et font journellement sur mon compte, ne sont ni petits, ni en petite quantité. Plusieurs ont dit que pendant que j'étais lord chancelier, je faisais, dans ma propre maison, appliquer la torture aux hérétiques que j'interrogeais, et que quelques-uns avaient été attachés à un arbre

*■ Le temps que j'aurais rois à lâcher de rendre agréable ce récil, à ta (bis si triste et si piquanl, soit en coupant les phrases, soil en les variant, (ans toutefois sortir du sens, j'ai cru devoir remployer plus ulilement a en reproduire , avec toute la clarté possible , ks lon^eurs , les a^umulaiions et les embarras. C'est que ce morceau, écrit par Morus deux ans avant sa mort, a en quelque sorte Tautorilé d'un testament. Je devais en garder religieusement la forme , d'ailleurs si semblable, sauf la ditlérenco des deux langue;, à celle de nos ëcrivains du seizième siècle.

dans mân jardin et fouettés sans pitié ^ Que ne pourraient dire après cela ces confrères, puisquMls ont perdu -la honte jusqu'à mentir ainsi? €ar, en toute vérité, quoique pour un vol considérable, pour un assassinat, pour un sacrilège dans une église, accompagné de vol des vases ^crés, ou pour le crime d'avoir jeté ces vases avec mépris, j'aie pu faire fouetter certains criminels par les officiers de la prison; quoique, en agissant ainsi, et par des peines si méritées, dont aucuoe d'ailleurs ne leur faisait assez de mal pour laisser de traces, j^aie pu réprimer plusieurs de ces malheureux {desperate wretches) qui autrement se seraient répandus dans le monde, et y. auraient fait beaucoup plus de mal aux honnêtes gens que je ne leur en ai fait à eqx; quoique encore une fois j'aie traité de cette sorte des assassins et des voleurs sacrilèges, et quoique les hérétiques soient pires que tom ces gens-là, je nai jamais fait subir aucun traitement de ce genre à aucun d'eux, dans toute ma vie, excepté de les tenir bien enfermés; — §auf à deux pourtant, dont Tun était uù enfant, et Tun de m^s domestiques, attaché à ma propre maison, que son père, avant de le mettre chez moi, avait nourri dans les nouvelles doctrines, et fait entrer au service de George Jaye, prêtre, qui, malgré ce" caractère, s'est marié à Anvers, et a reçu chez lui deux religieuses enlevées à leur couvent par John Byrt, dit Adrien, lequel en 6t des filles de plaisir.

« Ce George Jayo apprit à l'enfant sa détestable hérésie contre le saint sacrement de Tautel, hérésie que l'enfant, étant entré à mon service, transmit à un autre enfant qui dénonça la chose. Quand j'eus reconnu le fait, j'ordonnai à an de mes domestiques de fouetter l'enfant en présence de toute ma maison pour sa propre correction et pour servir d'exemple aux autres.

< Ceci détruit l'assertion de Burnet, répC'tée par Hume et exagérée par

Voltaire

Ul KTrDES SUR LA RENAISSANCE

(( L'autre était un homme qui, après avoir donné dans ces doctrines insensées, tomba bienlôt dans une folie parfaitement caractérisée. Quoiqu'on Tcût fait enfermer à Bedlam, et que, par le moyen de coups et de corrections, on Teût rappelé à lui, à peine fut-il mis en Kberté que ses vieilles imaginations lui revinrent à*la tête. Je fus averti de divers côtés, et par des personnes sûres, qu'on le voyait toujours errer dans les églises, y faisant plusieurs nrauvais tours et niches, au grand trouble du bon peuple qui assistait au service divin, et qu'il choisissait pour faire le plus de bruit le motnent où le silence était le plus profond, et où le prêtre célébrait te mystère de Télévationv Et, s'il voyait une femme agenouillée devant son banc, la tète baissée dans de pieuses méditations, i( se glissait tout doucement derrière elle, et, à moins qu'on ne fût assez prompt pour l'en empêcher, it relevait ses jupons et les retournait par-dessus sa tête. Étant informé de tous ces scandales, et supplié par des personnes très- pieuses d'y mettre ordre, un Jour qu'il passait devant ma maison, je le fia saisir par les constables qui l'attachèrent à un arbre dnns la rue, et le battirent de verges jusqu'à ce qu'il en eût assez, et quelque peu au delà. Et il paraît que sa raison n'était pas si mauvaise, sauf qu'elle s'en allait lorsque l'on ne la rappelait pas avec des coups. Alors il savait très-bien avouer ses fautes,, parler raisonnablement, et promettre de mieux faire à l'avenir. Et en effet, grâces à Dieu, je n'ai pas entendu qu*oti s'en soit plaint depuis*.

a Et de tous ceiuc qui sont jamais tombés dans mes mains poiir crime dliéi^ésiey jfen prends Dieii à témoin^ pas un n'a reçu de moi d* autre mal que d'être enfermé dans un en- \

On rctroiiTc dans ces parol.s, si i.akcmcnt cruc]Ics> toute rinhu* manitc des idées populaires de celle époque sur hss iotis. Aujourdliui, nous sommes meilleurs pour tes fous; roaii sommes* nous aussi bon* qu était Morus pour les gens nisonnibies?

droit sûr, — pas si sitr pourtant que George Constantin, nommément, n'ait réussi a s en échapper; -— sauf cela, je

n\\I pOM«é A AU€UM m corps, NI HEURT QUELCONQUE, PAS MtHE r>'E CHIQUENAUDE SUR LE FRONT '.

« A propos de George Constantin, on a prétendu que la nouvelle de son évasiçii .m*avaK jeté dans un accès de fureur épouvantable. Gertameqient je n'aurais pas voulu qu'il s' échappât; mais quand il montra, malgré tout ce qu'on en (lit. qu'il n'était ni assez affaibli par le manque de nourriture pour n'avoir pas la force de casser le ceps, nfsi perclus de ses jambes, à fçrrce de. rester couché, qu'il ne pût esca* lader légèrement les murs, ni si hébété et abruti par les mauvais traitements, qu'il ne conservât assez de présence d'esprit pour savoir qu'une fois sorti, il ne lui restait tout bonnement qu'à' courir droit son chemin; qut^nd, dis-je, la chose arriva, je n'en étais pas tellement affligé que je ne sentisse qu'il me restait encore assez de jeunesse et de temps pour m'en consoler, ni< si fâché contre aucun des miens que je leur disse une seule parole un peu aigre, si ce n'est que je recommandai à mon portier de faire raccommoder les ceps, et de les fermer à double toury de peur que le prisonnier n'y rentrât comme il en était sorti. Quant à Constantin lui-même, je ne pouvais en vérité qiie le féliciter; car je n*ai jamais été déraisonnable au point de me fâcher contré qui que ce soit qui se lève, s'il le peut, quand il ne se trouve pas assis commodément.

a Parmi tant de mensonges que les Nouveaux frères ont répandus sur 4es prétendus tourments que je faisais subir aux hérétiques, ils citent, entre autres, un certain Segar, libraire à Cambridge. Ce Segar, qui demeura quatre ou cinq ans dans ma maison, sans y recevoir le moindre mau-

* Ce sont des paroles sacrées. Yoici le texte anglais : . . . a ^lse had

ISVCB AHT OP THEM A.\Y STBIPB OR STROEE CIVE TUE», SO MOCIIE AS A FVI.IPPB

W TUE ponEiKAD. » — Apologîe, ch. xxxvf, p. 9(H-902.

vais traitement, sans y entendre une seule farde dure, osa rapporter depuis qu*il avait été attaché à un arbre dans mon jardin, et fustigé à faire pitié, et qu'en autre on lui avait serré si fort la tète avec une corde, qu^il en était tombé évanoui et comme mort.

c Tyndall, qui racontait cette histoire à un de mes amis, ajouta que, pendant qu'on fustigeait ce pauvre homme, ayant aperçu une petite bourse à son justaucorps, dans laquelle il avait, selon son compte, cinq marcs, je m* en emparai et la cachai sous mes vêtements. Segar dit qu'il n'avait jamais revu cette bourse ni les cinq marcs; il dit vrai ; il ne les a pas plus vus avant qu*après, lui plus que moi.

i En vérité, si je puisaugmenter mon bien par des moyens ai faciles, il n'est pas étonnant que je sois devenu si riche, comme disait Tyndall à ce même ami, lui affirmant que je ne possédais pas moins de vingt mille marcs, tant en argent comptant qu'en vaisselle et en meubles. J'avouerai franchement que si, en effet, j'ai amassé tant de biens, la moitié au moins n'a pu être acquise honnêtement. Ce qui est vrai, c'est que, de tous les voleurs, assassins, hérétiques qui ont passé par mes mains, je n'ai jamais retiré un penny, grâce à Dieu, mais bien plutôt j y ai mis du ûiien. Tajoute que si ces gens ou d'autres personnes qui ont porté des causes devant moi, ou qui ont eu affaire à nioi, se trouvent tant appauvries par ce que je leur ai pris, ils ont eu au moins le temps de réclamer ^ »

Fritli, qu'un historien fait brûler par le chancelier Morus, quoique nous voyions Morus, sorti de charge, entamer une longue polémique avec lui, le réfuter et en être réfuté, Frith avait rapporté une prétendue parole deMorus, qui aurait dit « qu'il lui Terait bientôt suer tout le roeit-

< Apologie, p. 901, 902, DOS.

leur sang de son corps. » — « Il y avait, dit Morus, assez de vérité d^ns ce propos pour bâtir un infâme mensonge. (( Car un jour quelqu'un m'étant venu dire que Frith, — il étaitalors enferhié à la Tour, — suait sang et eau en écrivant un livre contre le sacrement de Teucharistie, je témoig&ai'combien j'étais fâché que ce jeune étourdi prît tant de peine pour une œuvre si diabolique, et combien il était à désirer qu*il eilt quelque bon chrétien qui l'avertît du danger que couraient son corps et son âme. J'ajoutai que je craignais bien qoe le Christ n'allumât pour lui un bûcher dans ce monde, et, après lui avoir fait suer tout le sang de ses veines, n'envoyât tout droit son âme dans les feux de Tenfér. Or, loin que, par ces mots, j'aie voulu ou veuille dire que je le désire. Dieu, m'est témoin que, pour beaucoup plus qu'on ne pense, je serais heureux de conquérir ce jeune homme au Christ et à la vraie foi et de le sauver de la perte de son corps et de son âme ^ )>

Pius^ lôin^', résumant ses sentiments sur les personnes accusées d'hérésie, il dit : a En ce qui touche lesJiérétiques, je iélest&ieur hérésie et non pas leurs personnes, et je voudrais de tout mon cœur que Vune fût détruite et les autres sauvées. Et cûmbien il est vrai que je n'ai pas d- autre sentiment envers qui que ce soit, — quelque démenti que veuillent me donner les nouveaux frères, professeurs et prêcheurs de vérité^ — vous le verriez clairement et pleinement, si vous connaissiez tout ce que j'ai eu de bonté et de pitié pour eux, et tout ce que j'ai fait pour leur amendement, <*x»rôine j'en pourrais produire des témoignages, si besoin était. 9

Se peut-il qu'une confession si explicite, où il y a tant à apprendre sur rhomnie et sur le temps, ait été ignorée, ou> si elle a été connue, n'ait pas été comptée au moins comme

' Apolo^e, ch. XXXVII, p. 005. G. H.

• lùid., cb.XLix, p. 925.11.

un témoignage à décharge? De quoi faut-il accuser Burnet, Hume, Voltaire, Hackintosh, qui d'ailleurs se montre doux pour Horus; Lingard, qui reste neutre, et qui omet ce qu'il n'a pas le temps ou le goût d'éclaircir ? Comment ose-t-on condamner un des plus grands personnages de Thistoire sans l'entendre? Comment charge-t-on la mémoire d*un homme de meurtres qu'il n'a pas commis? Comment dort-on tranquille quand on a jugé sans pièces ni témoignages? Et, pour ne parler que du tort de manquer de curiosité, comment passe-t-on à côté d'un caractère si intéressant sans chercher à le pénétrer, à le comprendre, à le concilier avec lui-même? Comment ne montre^t-on de pareils hommes qu'à demi et par ua côté, celui par lequel ils.ont été saisis et emportés par le torrent des idées contemporaines, et laisse-t-on dans l'ombre d'une incertitude calomnieuse le côté par où ils sont restés libres et bons?

liais sur quelle preuve ai-je osé, humble l)iographe, casser le jugement de si graves historiens ? Sur la parole écrite de Morus, dira-tron. Depuis quand donc la parole d'un accusé est-elle une garantie suffisante de son ionocence? Ob ! si la parole d'un accusé tel que Thomas Horus n'était pas un gage de vérité, si l'homme qui va mourir pour l'honneur de sa conscience n'est pas digne de foi quand il $e défend d'avoir versé le sang, rien n'est vrai, rien n'est certain, ni du monde extérieur, ni de nous, ni de Dieu^ ni de la morale, ni de la conscience, et l'histoire n'est qu'un puéril exercice de bel esprit et de rhéteur. Je répondrai à ceux qui douteraient de la parole de Morus ce qu'il répondait luimôme à l'auteur du Pacificateur, espèce d'intermédiaire entre les catholiques exclusifs et les catholiques tolérants. L'orgueil de l'innocence éclate dans ces lignes :

« Maintenant quelle foi le Pacificateur va-t-il ajouter à ma parole, donnée dans ma propre cause? En vérité, je ne

TJIOMÂS MQRIJS. 247

puis lé dire, et je n'eja ai pas grand souci. Mais j^ ne doute pas assez de moi-même pour n'être pas convaincu que, dans ropinion des honnêtes gens, où j'aime à croife que je dois le compter, ma parole toute seulie, même dans ma propre cause, ferait plus foi que le aerment.de deux membres de la nouvelle confrérie, dans une affaire qui ne [es concerne* rait point*. • ' - ■ ,

Le Pacificateur répondit à V Apologie de Morus par un dialogue où, sous le nom de Salent et de Bysance, deux Anglais en réfutaient les doctrines. L'auteur de 1-écrit se cachait sousTanonyme : On dit « Somesay^ » cq qui lui valut le sobriquet plus burlesque que piquant que lui donnait Morus de M. Some Say,h\x reste, dans sa réfutation de V Apologie, il ne faisait aucune allusion de doute à la déclaration de Morus; ce qui (e prouve, e'est.que Morus, dans la Défense de V Apologie, ne revient pas même indirectement sur cette déclaration. 11 ne s'y .défend que de Pinterminable longueur de ses écrits, dont le raillaient les protestants, et avec trop de raison.

Dans cet écrit, dont le ti^^ réel est un Tong quolibet ', et le titre résumé la Débellation de Salem et de Bysance, Morus persistait à justifier les lois pénales appliquées aux hérétiques, tagtôt par des motifs tirés de la grandeur du crime, de la modération des juges chargés d'appliquer ces lois, tantôt par des motifs généraux, par les inconvénients du changement trop fréquent des lois, par l'impossibilité de faire sortir d'une assemblée de tous les sages réunis une loi pénale dont jamais un innocent n'eût à souffrir^; principes d*un boa Anglais et peut-être d'un sage politique, mais qui démentaient plus d*un passage de V Utopie. Cet ouvrage, comme tous ceux de Morus, est plus abondant que

1 Apologie, cb. xxxvi, p. 902. II.

* Ëaglish Works, 1034. B.

» /6jrf.,929. B. 0, F. Q.

bien composé et digéré, quelquefois éloquent, quelquefois plus subtil qu*éioquen|. L'habitude de la chicane y donne à la bonne foi la ^plus incontestable un faux air de casuisrae. Une prière le termine, prière belle et charitable, où Horus demande à Dieu de pardonner à tous, mais où le disputeur se montre jusqu'à la fin, en exhortant les lecteurs à prier pour les âmes du purgatoire, c qui- existe réellement, dit-il, et dont le feu brûle comme celui de Tenfer, » quoique moins fort et moins longtemps.

Je sais bien que toutes les doctrines de Morus menaient droit au meurtre juridique des hérétiques; qu*il n'y avait pas loin *de les assimiler, pour le crime, aux assassins et aux voleurs, à les y assimiler par la peine; que Thommequi approuvait les évéques d'Angleterre livrant les hérétiques au bras séculier, dût la mort s'ensuivre, s'associait moralement à ce qu'il ne biftmait pas : je sais que les paroles qui absolvent le juge et le bourreau, sont bien près, à l'apparence, des actions qui tuent;

Hais je sais que Thomas Morus n'a pas tué.

Il ne reste donc plus qu'à admirer la sublime inconséquence d'un logicien qui, comme chrétien, prend sa part de toutes les responsabilités de son Église, et ne veut pas d'une innocence qui accuserait ses frères; .mais qui, comme homme, s'arrête devant la conclusion de son raisonnement, et descendant en lui-même, se trouble, hésite, et ne frappe point.

Certes, les combats ne durent pas être médiocres dans cette conscience, quand, poussé par son austérité, par sa logique, par l'opinion commune qui assimilait le crime d'hérésie au crime de sédition, par des lois qu'il croyait venues de Dieu, par la contagion des bûchers de l'Allemagne et de la France, par les libelles des protestants qui lattaquaient dans sa vie privée, malade d'esprit et de corps, tourmenté de je ne sais quel désir de mourir qui dispose

mal à respecter la vie d'autrui, dans une place pleine de tentations où Thomme qui venge ses opinions peut ne se croire que le magistrat veillant à la sûreté publique, maître en plus dune occasion de la personne de ses adversaires, il recula devant tant de passions qui donnent la bonne foi, et devant la bonne foi qui absout jusqu'au meurtre !

n n'est jamais hors de propos d'admirer ce courage, le plus difficile et le plus héroïque de tous, parce qu'à toutes les époques, même dans la nôtre, où, s'il plaît à Dieu, la civilisation et les mœurs le doivent rendre rare, il y a des esprits honnêteS; fort imprudemment appelés logiciens, qui croient et font croire à la foule qu'il faut au besoin savoir conclure par Téchafaud; Si quelqu'un de ces théoriciens chez qui le patriotisme est poussé jusqu'à vouloir la destruction des individus, venait à lire ces lignes où j'exalte l'homme résistant au logicien, il rirait ou s'oiïenserait peut-être de mes paroles. Aussi n'est-ce point pour leur faire abjurer leur aveugle et cruelle foi, c'est pour la foule qui les écoute et qui peut être tentée de se laisser sauver par eux, que j*ai osé refuser pour Horus Findulgence de l'historien compensant froidement ses prétendus cri aies avec ses vertus et sa mort. C'est pour toutes ces consciences incertaines, qui rendent à la violence le culte de la peur, que j'ai osé dire qu'il y a plus de vrai courage à résister au droit de frapper qu'à frapper, à être inconséquent qu'à être logicien, et que du Horus falsifié par l'histoire au Morus de V Apologie, il y a la distance d*un homme vulgaire qui a un beau moment à un grand homme.

Mais la grandeur de Morus est principalement dans l'ordre moral, où les noms, moins éclatants, sont plus purs et plus aimés. Morus est un grand homme dans le rang des Boece, des l'Hôpital, des Vincent de Paule, grands esprits

25e ÉTUDES SUR LA RENAISSANCE.

et grandes âmes dont les titres sont moins dans les imaginations que dans les co&urs* Leur gloire est de celles qjii appartiennent à Thomme intérieur, et qui ne sont que des victoires remportées sur lui-môme, dont h monde a eu connaissance.

Maintenant va commencer le martyre du juste. Les deux années qui lui restent encore à vivre ne sont plus qu'un long chemin jusqu'au lieu du supplice, avec des stations dans un cachot. II va passer devapt nous, revêtu de sa ro^e blanche dont il a effacé la tache de sang que la calomnie y. avait jetée; il va mourir, non de la peine du talion, car il n'a fait mourir personne, mais parce que sa vie est devenue un supplice pour toutes ces consciences de cour qui vont faire sortir d'une intrigue d'alcôve une ré/orme et une Église.

La famille de Morus se disperse. — Ses inquiétudes. — Comment il se prépare et prépare les siens à un dernier malheur. — Présent d'argent que lui font des évêques. — Mariage de Henri Vf 11 avec Anne de Boleyn. — Conduite de Moras avant et après le mariage. — On cherche à l'impliquer dans un procès capital. — Aocusaiions de corruption. -<■ On lui impute le livre de Henri VlH contre Luther. — • Noms est renvoyé do toutes les accusations. — Ses pressenti rocnts.

La pauvreté disperse les familles. Le projet de continuer à vivre en commun, proposé et agréé dans ce premier besoin de rapprochement qui suit les grandes calamités, ce projet facile et doux dans l'abondance de tous les biens, devenait impossible entre gens qui ne pouvaient plus s'aider que par des privations. On n'aime pas être pauvres en commun. Les 'enfants de Horus demandèrent à quitter Chelsea, et à se re-

tirer chacun dans leur maison. Horus y conseniit. La séparation se fit sans refroidissement. Les enfants continuèren à venir voir leur père dans une maison dégarnie de tous ses meubles. Morus les avait vendus pour une somme de cent livres qu'il joignit à son revenu.

Quand.il se vit seul dans cette maison, autrefois si ani« mée, il fut troublé de terreurs secrètes. Les premières nuits d'inquiétude quil passa, non plus dans le lit séparé du chancelier, mais dans le lit comipun, à côté de sa femme, furent pleines de larmes. La chair, pour parler sa langue chrétienne, prenait le dessus sur IV^sprit. Morus avait une grande appréhension de toutes les douleurs physiques, et surtoui de la plus terrible et de la dernière de toutes, la mort. Il connaissait le roi ; il savait que sa tête allait être de moindre prix, n'étant plus couverte du bonnet de chancelier, et qu'aux. yeux d'un tel prince, une disgrâce recherchée était un plus grand crime qu'une disgrâce reçue. Il n'avait pu retirer du monde que sa personne; il y avait laissé sa renommée, et sa renonunée faisait plus de mal au roi que sa personne. L'homme qui, pour une ville de France, aurait fait tomber la4ête d'un favori, pour la possession d'une femme ménagerait-il une tête disgraciée? Au terme de toutes ses perplexités, ïforus voyait donc la mort, et tout son être frémissait, car, ainsi qu'il l'avouait lui-même^ il avait peur d'une chiquenaude ^ Cependant l'ardeur de la prière finit par le raffermir. A force d'eXaltation reli* gieuse, il en vint à ne plus craindre la mort; plus tard il la désira.

Toutes ses conversations avec ses enfants roulaient sur ce sujet. Il avait besoin d'en parler sans cesse, soit pour tromper la nature, qui a de si fréquents retours, même che2 les liommes les plus bcroïqueSj soit pour y préparer peu à peu

* Tbc Life of i\r Th Horus, b^ his gtaiideon, p. 204;

sa fumilie. Il les entretenait des joies ineffables du ciel et des peines de Tenfer, des vies àes saints martyrs, de leur patience merveilleuse, de leurs morts souffertes pour ne pas offenser Dieu ; il leur disait combien il est glorieux, pour Tamour de Jésus-Christ, d'endui'er la pris:on, la perte des biens et de la vie; puis, quand il avait élevé tout le monde par ces paroles ardentes, quittant les généralitéis, i( s'ouvrait à ses enfants sur tous les malheurs qu'il prévoyait. C'était comme dans les premiers temps du christianisme, à rapproche des grandes persécutions, quand le chef de la famille préparait lès siens aux calamités qui allaient fondre sur le troupeau de Dieu, et que toute la maison entonnait le chant du martyre.

Toutes les actions, toutes les paroles de Morus montraient cette double pensée de l'homme et du père de famille; Tun voulait se soutenir lui-même contre ses propres défaillances, l'autre tâchait d'endurcir les siens sur les menaces du sort qui l'attendait, afin qu'ils fussent plus courageux, ou qu'il ne leur restât plus de larmes à verser au moment suprême. C'est dans ce dessein qu'un jour il avait aposté un homme, en manière d'officier subalterne de la justice, lequel vintàrimproviste,pendiantque la famille était à table, frapper brusquement à la porte, et sommer Horus, au nom du roi, de comparaître le lendemain ilevant les commissaires royaux. Ces fausses terreurs familiarisaient sa femme et ses enfants aux terreurs réelles qui leur étaient réservées. Singulier, mais touchant raffinement, qui faisait de la désolation et des angoisses une sorte d'habitude de sa maison, et qui mettait d'avance la mort dans tous les cœurs pour leur éviter le passage de l'extrême sécurité à l'extrême désespoir !

Après ce premier effroi, la justice du roi n'arrivant pas encore, Morus reprit sa polémique avec Frith. Il y règne un ton remarquable d'indulgence et d'aménité. Horus y traite Frith, qui était jeune et qui fut brûlé plus tard, avec un mé-

THOMAS MORtS. 253

lange (fe raillerie aimable et tle réprimande paterDelle qui prouvait un grand adoucissement dans ses antipathies religieuses. Le malheur faisait suf la fin de'sa vie ce que les lettres avaient fait vers le milieu. D'ailleurs> les persécuteurs avaient dégoûté Moru& de la' persécution. C'était une dure leçon de tolérance que Texemple de ce roi, jadis antagoniste de Luther, aojourd*hui celui du pape, qui ne souffrait plus la foi chez les autres, quand elle ne s'accommodait pas de Tobéissance. Horus en était vepu où en, viennent tous lei» honnêtes gens qui ont vu de grands scanda les de religion , les adversaires devenus ^mis, et toute foi attaquée a titre de liberté; il sentait plus le besoin d'être chrétien pour lui-même que contre les autres, et de prier que de menacer. 11 avait quitté les rangs de FÉglise triomphante, et il discutait cotnmie les chrétiens de rËglise des martyrs qu'un édit deTempereur pouvait, du jour aulendems^in, livrer aux lions de Tamphithéâ* tre. Du reste, l-homine seul s'était radouci. Le croyant restait le même. A là veille do recueillir Fhe^itage sacré, il n'en voulait pas abandonner la moindre partie. C'était toujours le chrétien fidèle à Grégoire Vil, chef et fondateur de l'Église d'Angleterre; or, dans un moment où l'on agitait la séparation de cettjB Eglise d'avec le saint-siége, cette fidélité même avait un air de révolte qui devait aigrir profondément le roiy usurpateur de la souveraineté spirituelle de Grégoire VIL

Vers ce tetnps-là le mariage d'Anne de Boleyn avec Henri fut résolu. Quand Morus Rapprit, il dit tristement à Roper, son gendre : « Dieu veuille, fils, que dans peu ce mariage ne soit pas suivi de serments ! » Roper, qui avait vu tant de fois ses prédictions réalisées, fut tout troublé par cette parole. Les choses se firent comme Morus l'avait pré' dit. Ses pressentiments ne manquaient jamais de s'accomplir; ce qu'il craignait, il l'avait vu longtemps d'avance dans

le cœur du roi.

S54 ÉTUDES SUB LÀ HËI^ÀlSSÂNGE.

Quelques jours avaut le couroaneiaent de la nouvelle reine, les évèques de Durham, dé Winchester et de Bath le firent prier de les y accompagner, et d'accepter vingt livres pour s'acheter un vêteinent de cérémonie. Horus reçut Tàrgent et le garda> mais il n*alld pas au couronnement. Ayant rencontré peu après les trois évêques, il leur dit gaiement : « Je n'ai eu ancune répugnance à prendre Targent, car je sais que vous n*êtes pas pauvres, et je connais trop bien que je ne suis pas rich^e. Pour l'autre demande, elle m'a rap« pelé cette loi d'un empereur qui punissait de mort un certain crime, je ne sois plus lequel, à moin3 quille cou)^able ne fût une vierge. Or il arriva que le premier coupable fut précisément une vierge, ce qui embarrassa beaucoup Tempereur^ lequel voulait un exemple. Son conseil assemblé, après de longues discussions , un membre se leva et dit : « A' quoi bon tanl de discours? faites déshonorer la fille, et « vous la condamnerez ensuite en toute conscience. » Ainsi, quoique vos seigneuries aient gardé jusqu'ici leur virginité dans tout ce qui touche le niariage^u roi, qu'elles prennent soin de la bien défendre jusqu'à 4a fin ; car il s'en trouvera qui y après avoir obtenu de vous d'assister au couronnement^ vous demanderont d*écrire des livres pour justifier le mariage, et qui, après vous avoir déshonorés, ne tarderont pas à vous perdre. Pour moi, dit-il en finissant, il n'est plus en mon pouvoir d'empêcher qu'ils me ruinent, mais ils na me déshonoreront jamais, Dieu étant mon bon maître ^ i

Après le mariage vint l'affaire des serments, comme Horus l'avait prévu. On présenta au parlement un bill qui obligeait tous les sujets auglais à prêter sertn,ent dé fidélité à la reine Anne et à ses descendants, et à reconnaître le roi comme chef spirituel de l'Église d'Angleterre, C'était la con-

* The Life of èir Th. Moriu, by hia grancUoD, p. 4Ô2.

TH0M4S MORVS. 255

clusion de cette grande queréite qui occupait tous tes théologiens de TEùrope dépuis bientôt dix ans, et qui allait changer It religion du peuple anglais. Ainsi le divorce n'avait été agité que pour amener le mariage, et la suprématie spirituelle du roi que pour se passer de Ti^pprobation du pape*

Dés le commencement dé cette aÏÏaire, Morus avait déclaré au roi qu'il .ne pouvait pas approuver le divorce. H n'était ni évéque ni théologien. Il jugeait la position de Catherine et de sa fille Marie, non d'après les contradictions du Lévitique et de saint Paul/ mais avec son oœur d'époux et de père, avec ses mœurs de famille. La première fois que lé roi s'en ouvrit à lui, c'était à Hampton-Court, à son retour d'une ambassade sur le continent*. Après quelques tours dans la galerie, Henri, Tattaquant brusquement sur le divorce, le meiia devant une Bible ouverte, et lui montrant le passage du Lévitique; il îui voulut prouver que son mariage avec Catherine ne violait pas seulement lés lois écrites par Dieu, mais les lois mêmes de la nature. Il lut les versets qui l'avaient déterminé, lui et -d'autres personnes instruites, à examiner la matière, et il engagea Morus à en faire autant. Horus dit au roi que, comme l'opinion de son pauvre esprit, dans une si grave question, ne devmt pas faire que la chose parût à Sa Majesté ni plus ni moins prouvée, il avait moins de scrupules à lui avouer que la Bible ne lui semblait pas condamner son mariage avec la reine. Henri ne prit pas mal sa franchise, mais il lui recommanda d'aller voir son aumônier, qui lui ferait lire un livre qu'on préparait sur la matière. Horus osa n'être pas de l'avis du livre. Tant que le procès fut pendant devant la justice spirituelle, il s'en prévalut pour s^abstenir; il ne lui convenait pas, disait^l, de donner ni blâme ni approbation préalables. Devenu chan-

« Tfa.Mohu, Engliftb Works, p. 1436 i4t27;

celier, et TËglise s'étant prononcée, nous avons vu que le roi le mit en demeure de parler. Les choses alors avaient bien change. N'être pas de .l'avis du Lévitique, c'était résister au roi. Horus prit rengagement d'en conférer avec les membres du conseil, les archevêques de Cantorbéry et d'York, Taumônier du roi et un moine italien, maître Nicolas, docteur en théologie. Après d'inutiles conférences, il demanda au roi la faveur de se retirer du débat; Henri la lui accorda, mai^ ne la lui pardonna point.

Sa manière de résister au roi était pleine de réserve et de prudence; il prodiguait, les marques de déférence, les aveux d'humilité; il mettait aux pieds du roi ce pauvre esprit qui résistait à toutes ses séductions et à toute sa puissance. Nul homme sérieux ne va tète baissée au-devant de sa destinée, et il est rare qu'on ne conjure pas jusqu'au derniertnoment la main qui v^ vous frapper. Monis ne pouvait pas faire que son refus d'adhérer ne fût pas de l'opposition ; il voulut du moins lui dter l'air d'obstination et de mauvais vauloir que ses ennemis s'étaient hâtés d'y dénoncer. Il ne prétendait pas mettre sa conscience au-Jessûs des lumières de tous les évoques consentant au divorce; mais il demandait simplement la liberté de ne pas prendre parti par des actes publics, offrant de se laisser éclairer dans son privé par tous ceux dont les consciences pouvaient n'être pas d'accord avec la sienne. C'est ainsi qu'il mit une certaine affectation à ne point lire les livres contraires au divorce, et à en lire qui l'approuvaient ^ Malgré cette prudence, et quoiqu'il s'abstint de tout ce qui pouvait rendre son opposition active, sa réputation se jetait à la traverse de tout ce que voulait Henri, et c'est moins par ses paroles que par son silence qu'il conspirait. Il fut donc résolu qu'on, le déshonorerait ou qu'on le ferait mourir. Hais, comme il eût été mon-

« English Work*, 1427. F.

THOMAS MOltDS. 257

strueux de s'en prendre au sileûce d'un homme, oii fèuilla dans sa vie privée pour y trouver quelque action équivoque sur laquelle on pftt fonder ^ne accusation capitale. Il ne manquait alors ni gens du roi pour inventer des crimes, ni de juges pour les punir. On lui attribua des libelles injurieux, afin de le forcer à parier pour s'^ défendre, et p^utêtre de trouvet* dans. sa dé(en$e de quoi l'accuser de pis. Ce fut par une accusation de ce genre que ses épreuvea commencèrent. '

Le conseil avait fait imprimer un livre apologétique de la conduite du roi et de. ses, minisires dans Faf faire du nouveau mariage. Un matin, un des parents de Morus; William Krustal, reçut Ja visite d'un agent du secrétaire Cromwell, qui l'accusait d'avoir entre les mains une réponse à c^e livre, composée, disait-il, par Horns. €etui-GÎ, averti\par Krustal, écrivit à CromwdU, et donna des> explications qui rendaient toute poursuite impossible, tl avait été chef de la justice criminelle et avocat éminent; dans ces deux emplois, il avait acquis une double expérience , celle des accusations sans preuves et celle des défenses habiles^ Il savait éviter le piège qu^on lui tendait, sans s'offrir à celui qu'on n'avait pas pensé à lui tendre. Il écrivait de longues lettres sans donner prise à la moindre interprétation, et il défendait l'innocence d'un saint avec la dextérité d'un homme de barreau ^

L'accusation ayant manqué de ce côté, on rechercha dans sa longue carrière judiciaire s'il n'avait pas reçu quelque prirent d'une assez grande valeur pour justifier un procès de eormptien. Morus, avec un mot, une anecdote, une preuve fournie à propos, dissipait toutes ces charges, à la honte des plaignants apostés par la cour. Tantôt c'était une dame qni lui avait offert des gants et de l'argent; — oui, mais il n'avait pris que les gants, trouvant que c'eût été de

* Eoglish Works, 1422.

mauvais goût de refuser un cadeau de daoïe. Tantôt c'était un client qui lui avait envoyé une co^ipe d'or richement ciselée; — oui, mais il lui avait offert en retour une coupe d'une plus grande valeur, ne voulant pas recevoir de présents, et ne pouvant résister au plaisir de garder les ciselures.

L'accus&tion la plus grave fut portée par un H. Parnell, soutenu par le marqujs de Wiltshire, père d'Anne de Boleyn, Tennemi mortel de Morus e$ Tinstrument dii roi, qui ne craignait pas de laisser voir sa main dans ce honteux échafaudage^ de justice rétroactive. Ce M/Pamell se plaignait amèrement d'avoir perdu un procès contre un M. Vaugban, dont la femmc^ prétendait-il^ avait donné h Horus un magnifique vase en vermeil, Celui-ci. avoua le fait, ajoutant que le vase lui avait été offert longtemps après le procès, au nouvel an, comme cadeau d'étrennes, et qu'en effet il n'avait pas cru séant de résister aux instances de la dame. Sur quoi le marquis de Wiltsbire^ sMtant tourné vers les juges d'Mn air de triomphe ; « Ne vous Favais-je pas bien dit, milords, s'écria-t-il^ que vous trouveriez cette accusation fondée? j» Les juges, qui attendaient ieurs épices de la cour, s'étaient déjà levés pour condamner, quand Horus, prenant la parole : « Milords, dit-il humblement, puisque Vos Révérences ont bien voulu écouter la première partie de cette histoire, je les priededaigner en entendre la fin. » Ceux-ci s'étant rassis, Horus raconta qu'après avoir reçu le vase, il l'avait fait remplir de vin par son sommelier, et l'avait vidé à la santé de la dame; que la dame, à son tour, ayant bu à la sienne, il l'avait priée de reprendre lé vase à titre d^étrennes, ce qu'elle avait consenti à faire, non sans résistance. En même temps il produisit des témoins à l'appui de sa <]éclarotion^iies juges, le plaignant et le marquis furent confondus ^ Horus n'avait pas résisté au plaisir de leur donner

Tlie Life of sir Th. Morus, by bis ^randsort.

des espérances par son premier aveu pour les mieux confondre par ses ë]i;plîcations. Je retrouve là le tour d-esprit à la fois naïf et ironique du sotis-shériff donnant une leçon au vieux jiige, et du chancelier jugeant contre sa femme dans TaHaire du chien vole.

Toutes ces accusations, dont la honte retombait sur la

cour, augmentaient le danger de Morus. En faisant éclater

son innocence, en relevant la gloire de sa vie passée, en

popularisant son nom, elles aggravaient le tort de n'avoir

pas pour soi un homme à qui même des juges gagnés ne

trouvaient rien à imputer. Henri VIII et Morus n'allaient

plus pouvoir respirer le même air. Le plus fort précipita la

perte du plus faible. Si les accusations ne réussissaient pas

à le noircir, elles pouvaient, venant coup sur coup et sans

relâohe, le lasser et le réduire, et peut-être l'amener à une

transaction qui eût été ce déshonneur préalable auquel la loi

impériale soumettait la vierge romaine pour pouvoir la faire

mourir légalement. Il y a des dégoûts dont on a plus peur

que de la mort, et, pour certaines âmes, une mort retardée

offre^plus de tentations et de périls qu'une mort imminente.

A force de persécutions de détail, -Ae craintes présentées et

retirées, de carf sses et de menaces, d'alternatives extrêmes;

à force de ballotter cette victime illustre entre la promesse

de faveurs inouïes et l'échafaud, entre une place à côté du

trône et un cachot dans la Tour, on espérait mettre Horus

hors de lui et le rendre indigne de sa mort.

C'est pour cela qu'on Timpliqua, sans le plus léger motif, dans le bill de conviction d'Elisabeth Barton et de ses complices. Cette Elisabeth Barton, appelée la sainte fille de Kent, était une fille sujette aux spasmes, qui débitait, dans un langage mêlé de vers et de prose, des paroles incohérentes dont quelques moines s'imaginèrent de faire des oracles. On lui fit prédire la ruine de l'Angleterre et la mort prochaine de Henri VIII, s'il consommait son mariage avec Anne de Boleyn.

S80 ÉTUDES SGft LÀ REMAISBÂNGE.

Cette fille avait écrit à Morus, alors chancelier; mais Morus, sans vûQloir l'entendre, lui avait conseillé de ne plus prédire et de se guérir. Questionné, dès le commencement, par le roi sur ce qu'était cette pauvre créature, il en avait parlé comme d'une fille simple et sans malice, dont les prédictions ressemblaient à toutes les folies qui peuvent sortir d'une tête malade. Depuis lors, dans le plan de destruction des monastères et des abbayes proposé par Cromwell, comme on voulait trouver de grands coupables dans les personnes pour justifier la guerre contre les choses, on accusa de haute trahison les moines qui avaient exploité la fille de Kent, et on leur prit leur monastère. Pour Morus, il était compris dans l'accusation, parce que ne lui ayant pas; fait son procès, il s'était implicitement déclaré son complice. . «

Quelques jours-avant la présentation du bill au parlement, Morus écrivit au secrétaire Cromwell, pour lui demander de vouloir bien en parler au roi, et obtenir que son nom fût rayé du bill. Il niait avec fermeté toute intelligence avec les rêveries de la prétendue prophétesse. Soit que Cromwell, qui ne voulait pas la perte de Morus, mais qui voulait encore moins déplaire au roi, y eût mis de la tiédeur, soit que tout, conseil de douceur au sujet de Morus fût désormais offensant pour Henri, le nom de l'ancien chancelier fut maintenu dans le bill. Alors Morus s'adressa directement au roi, et, dans une lettre pleine d'humilité ', prosterné à ses gracieux pieds, selon son humble manière, il le pria de ménager sa pauvre honnêteté, et de considérer, avec sa prudence et sa bonté accoutumées, Une matière qu'il ne croyait pas convenable de discuter avec lui. Il insistait sur cette prière de bien considérer la chose , et c'était, sous une forme suppliante, un conseil blessant; car à force de solliciter Timpar-

« English Works, UU, F,

THOMAS MOBUS 2G1

tialhé du roi^ il paraissait la mettre en dotite. Henri affecta de voir dans sa lettre Pacte d'un homme qui se refusait à la discussion par défaut de preuves. It ordonna que le bill eût son plein effet.

Blessé de cette dureté, Morus put avoir Tidée de se venger du roi en donnant le plus grand éclat à sa défense, et il demanda à lu présenter lui-môme au ^parlement* Sa demande fut rejetée. On le cita devant un conseil composé de rarchevéque de Cantorbéry, du lord chancelier, du duc de Norfolk et du lord secrétaire CromweJI. Il n'y fut parlé ni de la fille de Kent ni de ses complices. Le lord chancelier vanta longuement à Morus les anciennes bontés du roi, et toutes celles dont Sa Majesté se plairait à le combler de nouveau, pensant Tébranler à la fois par la reconnaissance et par un reste d'ambition. Morus répondit avec beaucoup de douceur que nul n'était plus attaché que lui au roi, mais qo*il s'étonnait qu^on fui reparlât d'un sujet dont on lui avait promis de ne plus fe troubler, tes lords, jusque-là polis et caressants, prirent alors le ton de la menace, et i'accusèfenl avec yébéme'nce d'avoir été Tauteur et le provocateur du livre de Sa Majesté sur les sept sacrements et sur le maintien de Tautorité du pape, et d'avoir poussé le roi à mettre dans les mains du saint-siége une épée qui devait être tournée contre lui. ^

Les menaces agissaient moins sur Morus que les caresses. Il dit que ces terreurs étaient tout au plus bonnes pour effrayer des enfants; puis, venant au fait dont on Taccusait, il fit Thistoire de ce livre fameux, à la confusion du roî, qui, pour charger Morus, consentait à se donner le ridicule d'avoir signé un livre qui n'était pas de lui. Personne ne pouvait dire plus de choses que Henri à la décharge de l'ancien chancelier. Morus n'avait point conseillé le livre, il n'avait fait que le débrouiller et mettre en ordre les principales matières. Quant aux doctrines qu'on y établis-

sait sur rauU>rité do pape, il avait vu avec iiH]ui6Cttde la part énorme qu'en faisait au saint siège, et s'était permis de faire observer au roi que }e pape pouvant, comme prince temporel, se liguer contre lui avec les autres princes de la chrétienté, il était imprudent de tant favoriser une puissance avec laquelle on pouvait avoir à rompre. HeDri avait insisté poiir que la doctrine restât entière, disant qu*il ne saurait trop honorer le saint-siége de Rome, auquel il devait tant. Horus lui avait rappelé les statuts particuliers du royaume, et notamment le statut de Prâsmuntra/par lequel des bornes étaient mises à l'autorité spirituelle du pape; mais le roi, tranchant la discusâon, avait répondu que, tenant du saint-siége sa couronne royale, il n'était obstdcte qui pût Tempêcher de proclamer cette autorité. C'est ainsi que les choses s étaient passées,, c ety dit Morus avec unp noble fierté, j 'espère que, ces éclaircissementis étant rapportés au roi, si Sa Majesté veut bien se souvenir de ce que j'ai fait et dit dans cette affaire, elle n*en parlera plus^ et me renverra elle-même de cette accusation, i»

Après la séance, Morus et son gendre Ro^r n^ntêrent en bateau pour retourner à Chelsea. Morus paraissait très-^ai ; il parlait vivement, et de toutes choses, et sttr un fon auquel les siens n'étaient plus accoutumés. Roper» par une discrétion mêlée de crainte et d'espérance, ne lui avait point parlé du bill; mais, le voyant pendant toute la rpute si gai et si libre d'esprit, il s'était plu à penser qu'il avait été mis hors de cause. Quand ils furent dans le jardin : « Je pense, dit Roper, que tout va bien, puisque vous êtes si joyeux. — Oui, tout va bien, fils, et j'en rends grâces à Dieu ! — Vous êtes donc délivré de ce malheureux bill? — Par ma foi, je ne m'en souvenais plus. — Quoi! vous oubliez uae chose qui vous touchait de si près? Qu'il me chagrine de vous entendre parler ainsi, moi qui avais pensé, à votre visage, que c'était fini de ce bill! — Voulez- vous savoir.

THOMàS MORDS. 265

fils, pourquoi je suis si joyeux? De bonne foi, je me réjouis d'avoir fait faire une chute au diable, car j*ai été si loin avec ces lords, que je ne puis plus reculer sans la dernière honte. B Henri Tavait compris ainsi.

Quand il sût le résultat de la conférence, il entra dans une violente colère/ et dit qu'il entendait qu'on donnât suite au bill du parlement. On lui objecta la faveur que la chambre des lords montrait à Horus. Qenri parla de s'y rendre en personne pour leur imposer le hill. Les membres du conseil se jetèrent à ses genoux, et hii représentèrent le danger qu'il courait de recevoir des démentis; Morus, disaient-ils, loin d'être coupable dans l'affaire de Kent, n'avait mérité que des éloges. Le roi céda, mais avec un surcroit de haine contre l'homme dont Finnocence était plus forte que sa volonté.

Morus fut renvoyé de Taccusation : il n'y vit qu'une af* laire ajournée. Qtiand on vint le lui annoncer : « Ce qui est différé n'est pas perdu, » dit-il; comme si, à ce moment^ il eftt lu dans le cœur du roi ^

Le duc de Norfolk, son collègue dans l'administration précédente, et son ami à la façoil du secrétaire Gromwell, c'est-à-dire jusqu'au bon plaisir du roi, le vint voir quelque temps après, et, revenant sur la dernière affaire : (( Par la messe! monsieur Morus, lui dit-il, il est périlleux de lutter avec les princes. Je vous conseille donc, en bon ami^ d'incliner au bon plaisir du roi : car, ft>rps de Dieu ! monsieur Morus, l'indignation d'un prince c'est la mort^. — N'est-ce que cela, milord? répondit Morus; alors il n'y a d*autre différence entre vous et moi, sinon que je mourrai

* Quod differtur non auforiw... The Life of sir Th. Moru$, by lus «^randson, p. 215.

* Indignatio principi» mors est. Sir Th. Morus life, by bis grandson, p. 217.

aujourd'hui et vous demain. El si la colère d'uit prince »e peut donner qu'une mort temporelle, combien plus devonsnous craindre la mort éternelle où peut nous condamner le roi des cieux, si nous risquons de lui déplaire pour plaire à un roi terrestre 1 *

Deux an§ auparavant, ce même duc d« Norfolk, l'ayant trouvé un dimanche dans l'église de Ghelsea, chantant la messe à pleinevoix, et en surplis, lui avait dit qu'il dégradait) par ces pratiques, son office de chaacelier d'Angleterre. C'est pourtant dans ces pratiques mêmes, dans 1-humilité de son eœur et dans la force de sa foi que Morus avait trouvé le secret de cette résistsince aux colères des princes, que ne comprenait pas lo duc, . bon courtisan et médiocre chrétien*

Le double senncnt. — Morus refuse dé le prêter. — 11 est envoyé h, la Tour'. — Sa lettre, écrite au charbon, à Marguerite Roper.

Ce fut le parlement de 1554 qui vota les bills d'allégeance aux descendants de la reine Anne^ et de suprématie spirituelle du roi d'Angleterre. Sur tous, les points du royaume ce double serment fut exigé de tous les sujets, et reçu par des commissaires royaux. Pour le clergé de Londres et de Westminster, la prestation se ât à Lambeth, !sur les bords de la Tamise, dans le palais du secrétaire Cromw^ll, entre les mains de Cranmer, archevêque de Cantorbéry, et d'autres personnes de marque. Tous lès évêques, abbés, prêtres, et un seul laïque, Thomas Morus, avaient été mandés. Pour tout ce clergé, sauf Fisher, la séance était de pure for-

malitë. Ce grand appareil n'avait pour objet qne d'intimider les deux seuls récalcitrants, Fisher et Horus.

Le matin, avant de se rendre à Lambeth, ce dernier entendit la messe et reçut le sacrement de Teucbaristie, comme c'était son usage dans les cas graves. Ses enfants et 5a femme le reconduisaient, d'ordinaire, jusqu'au rivage, et ne le quittaient qu'après l'avoir vu monter dans le bateau; ce jour-là, il voulut qu'ils demeurassent à la maison, et, fermant la porte derrière lui, il partit seul avec son gendre Boper. Quand il eut mis le pied dans le bateau, il dit à Roper, dans une sorte de transport extatique : c Je remercie Notre-Seigneur, fils; le champ est gagné, » désignant par ce cbamp le ciel qu'il aillait conquérir par le martyre. Roper, qui voulait toujours se tromper, interprétant cette parole en bien : « J'en suis charmé, monsieur, » dit-il. Peu après il comprit et s'attrista profondément.

Quand Morus fut arrivé devant les juges, il pria qu'on lui montrât la formule du serment. Après quelques mo* ments de réflexion intérieure, il dit qu'il n'y trouvait rien à reprendre el qu'il ne blâmait ni ceux qui l'avaient rédigée, ni ceux qui seraient disposés à s'y soumettre; mais que, pour lui, il se regarderait comme en danger de mort éternelle s'il prêtait ce serment. On lui montra la liste de tous les grands personnages de la noblesse qui y avaient appose ieors signatures; H lût cette liste, mais ne changea rien à ses premières paroles. Alors on lui dit qu'il pouvait se promener dans le jardin, pendant que le tribunal recevrait les serments de toutes les personnes convoquées. On voulait lui donner le temps de se consulter.

On était en septembre et il faisait une extrême chaleur. Morus, dont la santé était fort délicate, aima mieux attendre dans une chambre du palais qui avait vue sur le jardin. lÀ, au lieu de délibérer avec lui-même, il se mita regarder les nouveaux assermentés qui se promenaient dans les al-

lées. Il 169 voyait sortir tout joyeux de la salle des commissaires et marcher d'un pied léger dans le jardin, soit gaieté de gens indifférents, soit soulagement de gens timides, après un grand péril évité. Le plus gai de la troupe était le docteur Latimer, chapelain de Tarchevôque de Caatorbéry, qui riait aux éclats avec quelques docteurs de ses amis, se jetant à leur cou et les serrant dans ses bras. Venait ensuite le vicaire de Groydon, joyeux prêtre, suivi d'ecclésiastiques dontoQ n'avait pris le selrmènt que pour la forme, « et à qui, ditHorus, onn*avait pas fait faire le pied de grue, comme c'est le lot des :plaideurs. » Maître de Croydon, fort connu de Tarchevéque, alla sans façon à loffice et s'y fit servir un grand verre de bière, qu'il but tout d'un trait *. La conscience n'était pas si exigeante cher le bon abbé que la soif. Morus, de sa fenêtre, notait ces petites circonstances, non sans malice, ni sans s'étonner que ces gens prissent si gaiement une chose où, selon sa foi, il y allait de ses deux vies.,

Quand tous les serments furent reçus, on le rappela et on lui montra la liste des nouveaux noms. Il persista dans sa première déclaration, ne blâmant personne, .mais ne voulant imiter personne. On lui reprocha son opiniâtreté; on lui dit qu'il y avait un double crime à refuser le serment et à n'en pas donner déraisons. Il répondit que c'était assez de son refus pur et simple pour lui attirer l'indignation du roi et qu'il ne voulait pas l'aggraver en le motivant; que, toutefois, si on pouvait l'assurer par de bonnes garanties que le développement de ses raisons n'irriterait pas davantage le roi, il s'empresserait de les donner, s' engageant, si à ces raisons on en pouvait opposer d'autres qui le satisfissent, à prêter le serment. Cranmer, raisonneur habile et qui connaissait Horus, comprit qu'on ne pouvait

* Englith Works, 4429, A. B. C. D.

THOMAS MÔRCS 267

avoir dé prise sur cet homme qu^en )ai donmint des doutes sur son sens ÎDtérieur, et eu opposant aux hésitations de la conseience le devoir certain d'obéir au prince. Cet argument, venant «vee tant d'autorité d*un personnage slconsidérafale^ frappa si vivement Horus, qull en fut d*abord interdit *. L'objection était, embarrassante, sinon par sa propre force, du moins par le danger ,ie la réponse. Après un moment de silence et de réflexion rapide, il répondit d'abord à Granmer que, c si t^aûlorilé du roi était une raison concluante, il {allait que, sur son commandement, tout doute cessât entre les docteurs, dans quelque question que ce fût; < puis à l'abbé de Westminster, qui avait renchéri sur Tarchevêque : que « lei témoigirage de toute la chrétienté avait plus de force à ses yeux que Popinion particulière d'un royaume. » Par cette réponse, il sauvait le droit de sa conscience sans augmenter son péril.

On lui demanda s'il voulait prêter serment d'allégeance à la reine Anne, tf Volontiers, dit-il, mais à condition que ce soit dans de tels terme» que je puisse le prêter sans-parjure. C'était le refuser indirectement.

Les quatre jours qui suivirent, il fût enfermé à AVestniinster, sous la garde particulière de Tabbé. Pendant ce temps, le roi. consulta ses ministres sur le parti à prendre. Le conseil fut d'avis qu'on devait se contenter d'un serment quelconque. C'était l'avis de Cranmer et surtout de Cromwell, qui, à l'issue de la séance de Lambeth, avait dit et affirmé, sur son honneur qu'il aimerait mieux que son fils unique, — jeune homme de grande promesse, — fût mort, que de voir Morus refuser le serment. La nouvelle reine ne voulut pas consentir à cette transaction. On représenta donc derechef le même serment à Morus, qui le refusa encore,

' English Works, 1430. A.

ses ÉTUDES SUB L4 RENAISSANCE.

mais cette fois av^c des formes ri discrètes et si atténuantes, qu'avec de la jpolitique ou du bon vouloir on eût pu en rester là. Hais la reine, devenue mère, y mettait une double passion : 1-amour maternel et le ressentiment d*une femme qui, sans le serment, n'était plus qu'une concubine. Morus fut condamné à la prison perpétuelle«et conduit immédiatement à la tour.

Quand il eut passé la porte d'entrée, le gardien lui demanda son vêtement de dessus. « Le voici, dit Mprus, ôtant sa cape ; je suis fâché pour vous qu'elle ne soit pas neuve. » — « Ce n^est pas tout, dit Je gardien, il me faut encore votre robe; c'est l'usage. » Horûs s'en dépouilla et la lui remit. On l'enferma dans une des chambres de Ja Tour et on lui donna, pour le servir, John Wood, l'un de ses gens, auquel on fit jurer de dénoncer tout ce qu'il pourrait écrire ou dire contre le roi.

Quelques jours après il écrivit, avec du charbon, sur un bout de papier, la lettre qui suit; à sa fille chérie Marguerite Roper, qui fut, pendant toute sa captivité, l'intermédiaire de cœur entre le prisonnier et sa famille.

ff Ma chère bonne fille, grâce à Notre-Seigneur, je suis en bonne santé, et, j'espère, en pleine tranquillité d'esprit, et, de tous les biens du monde, je ne désire que ce que j'en possède. Je supplie Notre-Seigneur de vous rendre tous joyeux dans l'espoir du ciel. Il y a bien des choses que j'aurais envie de vous dire touchant la vie éternelle : puisse-t-il vous les enseigner luimôme, comme j'espère qu'il le tait, et mieux que moi, par sou saint esprit! Puisse-t-il vous conserver et vous bénir tous!

« Écrit au charbon par votre tendre et affectueux père,

qui, dans ses pauvres prières, n'oublie aucun de vous, ni

vos babes (petits enfants), ni vos nourrices, ni les méchantes

etites femmes de vos maris, ni la femme de votre père, ni

VOS autres amis. Et adieu de tout. mon cœur : le papier me manque *. » ^

Entretiens de Morus et àé sa fille dans la prison. — i Le lord chancelier fait appeler sa belle-fille Alice. — : Les deux &bles. — Marguerite essaye dVimeder son père à prêter le serment. — La mère Eve. — Morus écrit deâ traités spirituels an charbon. — Il reçoit la visité de sa femme. — On attaque sa conscience par tous les moyens. — Le conseil du dernier jour d'avrii 1S35. — Interrogatoire de Moms. — Rigueurs de sa prison. — Le solliciteur Rich.

Marguerite avait obtenu la permission de le voir à la Tour. La première fois qu*eUe y vint, le père et sa fille bien-aimée se mirent à genoux et récitèrent les sept psauipes et les litanies, et, avant tout épanchement, rendirent grâces à Dieu. Horus parla ensuite de sa prison; il dit qu'il consi* dérait comme une faveur spéciale ^du ciel d'être enfermé dans cette étroite chambre; quQ Dieu Tavait pris et bercé sur ses genoux *, comme il avait fait pour ses meilleurs amis, saint lean-Baptiste, Pierre et Paul. C'est par des prières et des discours de ce genre que commençaient toujours les longs entretiens du père et de la fille ; puis, Texaltation passée, la conversation prenait un ton gai. Morus demandait des nouvelles de Ghelsea. On parlait des enfants» de leur mère, de la bonne conduite du fils et de ses sœurs ', qui tous travaillaient de plus en plus à mépriser le monde et à se réfugier en Dieu, des amis de la famille, des voisins, dont aucun n*oubliait le pauvre prisonnier dans ses prières.

EDglish Works, 1^0. G. H.

And setleth me upon bis lappe, and dandeleth me.

Eoglisb VVorks, 1434. G. D.

Horus était attendri par ces\souvenirs de tous les biens qu'il n'avait plus. C'est alors que Marguerite hasardait de timides conseils sur ce fatal serment qui le séparait pour jamais des siens. Mais Morus, souriant au piège que lut tendait madame Èvt, comme il appelait Marguerite, repoussait avec force la tentation, f prêt à partir le lendemain, disait-il, s*il plaisait à Dieu de l'appeler ^ » Et Marguerite, qui approuvait dans son cœur la conduite de son père, gagnée peu à peu à son enthousiasme, versait d*ar^entes larmes, et n'avait plus la force de lui disputer la gloire de mourir.

U lui venait des avis détournés de quelques membres du conseil, et entre autres, du lord chancelier et de Gromvi^ell, qui, n'ayant pas à craindre son ambition, Thonoraient pour savehu. Le premier, successeur de Morus, était allé, non sans dessein, chasser le chevreuil dans le parc dti mari d'Alice, belle-fille de Morus *. Il la fit prier de le venir voir le lendemain . Alice s*y rendit de bonne heurei, toute joyeuse, s*attendant à quelque bonne nouvelle pour celui qu'elle appelait son père. Après des protestations d'amitié pour Morus, le chancelier lui dit qu'il s'étonnait beaucoup de l'entêtement de son père, quand tout le monde s'arrangeait du contraire, excepté Yévêqm aveugle (Fisher). a Et en vérité, ajouta -t-il^ je me félicite de n'avoir point d'instruction, si ce n'est pour me rappeler deux on trois fables d'Ésope, et celle-ci entre autres : Il y avait un pays dont tous les habitants, sauf quelques sages, étaient fous. Ces sages, prévoyant qu'il devait tomber une grande pluie qui rendrait fous tous ceux qui en seraient mouillés, se creusèrent des cavernes sous terre, où ils attendirent que la pluie fût passée. Alors ils reparurent au jour, pensant bien qu'ils allaient faire des fous tout ce qu'ils voudraient.

» Englisb Works, iAZi.k.

« /6irf.,i433. r. H.

- THOMAS MORUS.: Î7i

Mais ceux^i les repoussèrent et s'obstiBèrent à se gouxrerner eux-mêmes. Alors les sages se reipenCirent, mais trop tard, de ne pas s'être laissé momller eomme tous les autres. )> Alice ne se trompa point sur le sens de cette fables et elle demanda au lojd chancelier s'iV nese montrerait pas, dans Vocca^onV bon ami pour son père^ Audley, pour toute réponse, lui conta une autre fable.

II s*agis8&it, cette fois, d'un lion; d'un. âne et d*un loup qui étaient allés se confes8er;,< Le lion dit qu'il avait dévoré tous les animaux qui s'-étaient trouvés sur son chemin. — Vous êtes tout pardonné, dit le confesseur, car vqus êtes roi et votre naturel vous poussait.à cela. -- L'ânë vint ensuite, d'un pas humble, et dit qu'un jour, 'mourant de faim, il avait mangé un brin de la paillé des souliers de son maître, et qu'il craignait que cela n*e&t contribué à Tenrhumer. Le confesseur se déclara incompétent pour prononcer sur un si grand crime^ et renvoya le coupable devant l'évoque. Ce fût ensuite le tour du loup, qui reçut, pour toute pénitence, rt>Tdre formel de ne jamais faire de repas qui coûtât plus de six sous» Après quelques jours de ce régime, pressé par la faim, il voit passer une vache et son veau. L'eau lui en vint à la bouche, mais la crainte de son confesseur lé retenait. À la fin, il résolut de prendre sa conscieriee pour juge du cas. L'ayant donc interrogée, il lui fut répondu que la vache ne valait certainement pas plus de quatre sous; et, qu'en estimant le veau à moitié prix, le tout ne dépasserait pas la somme fixée par son confesseur. Et il les mangea tous deux, et il fut fort en paix avec sa conscience. » Alice né comprit que trop le sens de cette autre fable, et elle en fut si confuse, qu'elle ne sut que répondre. Du reste, le lord chancelier avait du moins le mérite, étant du côté des fous et des loups, de ne pas affecter, comme le roi son maître, la sagesse ni les scrupules.

37S ÉTUDES StlR LÀ RENAISSANCE.

Alice écrivait ces choses à Marguerite, sa belles-sœur, qui les rapportait à Morus. C'était le sujet de conversations doaces, mais tristes, entre le prisonnier et sa fille. La fable de la pluie qui rend fous tous ceux qu'elle mouille était un dicton de Wolsey que lord- Audiey, peu riche de son fonds, avait trouvé dans les traditions de h chançeller4e. Mofus, s'appliqqant la fable avec bonne grâce, en portait un.jngemem plein de sens. «Si les sages, remarquait-il, au sortir de leur trou, regrettaient de ta e p^s être fous, pardëpit de voir ^les fous se refuser à être gouvernés par eux, x^es sages avaient dû recevoir quelques gouttes dé pluie jusque dans leurs cachettes souterraines. « Et H ajoutait : « J'espère que lord Audley m'aura compté parmi les fou%, au nombre desquels je me range moi-même, et où me place mon nom en grec. Il est très-vrai que Dietf -et ma eonscience ^rent combren je mérite peu d'être (Compris parmi oeux qui désirent tant de gouverner les autres. *

Il se faisait sa part dans l'autre fable avec la même bonne grâce. Sans prétendre deviner quels personnages cachaient ce lion qui mangeait toutes les bêtes sur son passage, et ce loup qui n'était que le lion devenu casuiste,' ni ce que pouvait être ce confesseur qui se montrait si dous aux grands et si dur aux petits, il se reçonnaiteait dans ce pauvre âne si scrupuleux, si inquiet, et qui attachait tant d'importance à ce que les habiles eussent regardé <^mme une peccadille. Mais, disait-il, dût lord Rochester, son ami, sa seconde conscience, Ten blâmer, il n'eût pas changé son rôle d'âne contre celui d'aucun des trois autres personnages de la fable, ni son innocence de captif contre le savoir-vivre de rbomme puissant d'où lui venaient, sous forme d'apologues, ces lâches conseils.

Dans un de ces entretiens si mélancoliquos, à cause de la pensée de mort qui était au fond, Marguerite essayait timidement de justifier ceux des amis de Morus qui inclinaient

vers Id parti d'une transaction. « Ce n'est pas, remarquât-elle, pour vous faire rentrer dans la vie publique qu'ils cherchent à ébranler votre conscience; c'est qu'étant hommes 'de bien et de grandes^ lumières, comme ils n'ont point cru mettre leur âme en danger en prêtafitle serment, ils se demandent pourquoi vous ne faites pas comme eux. »

— • Ma petite Marguerite, répondit le prisonnier, vous ne jouez pas mal votre rôle : màfs» de grâce, écoutez moi. • Et il lui montra, avec une grande abondance de preuves et de citations, dans quel cas on pouvait ne pas.prêter serment à des lois émanées des hommes « Quant à l'opinion des doctes, que lui opposait Marguerite : « f en sais beaucoup, dit-il, qui, après avoir^blâmé le divorce et le mariage, s'en sont déclarés partisans. Est-ce pour plaire au prince, ou par la crainte de Tirriter, de perdre leur? biens, d'attirer des malheurs sur leurs familles etieurs amis? J'espère que leurs motifs sont plu& courageux ; mais je ne veux point les imiter, étani aussi sûr de bien faire eii refusant le serment, que je le suis que Dieu existe. » >

Marguerite,, le voyant si ferme dans sonr. dessein, baissa la tête, le coeur gr^s de larmes^ pensant au danger, non de son âme, mais de son corps.

« Eh bien ! lïière Eve, dit Morus, que faites-vous là ? Sans doute vous couvez dans votre sein quelque autre serpent, qui va vous persuader enccMre une fois d'offrir la pomme au père Adam?

— En vérité, reprit Marguerite, je ne sais plus que dire, et me voilà, comme Gressida dans Ghaucer, au bmtt de mon esprit. Car, puisque les exemples de tant d'hommes cminents ne vous peuvent pas ébranler, que puis-je ajouter, ô mon père! à moins de vous dire comme votre fou, maître Patenson, lequel demandant à l'un de nos gens où vous étieiEy entra dans une grande cdère, et dit : cr Qui l'empêche donc de prêter serment? moi, je l'ai bien prêté! » Et

27é ÉTUDES SUR LA RENAISSANCE.

moi aussi, je ne puis vous dire que «ela : J*ai prêté ce serment ^

— Eh bien ! dit Morus, c^est. une ressembknçe de plus avec la mère Eve, laquelle n'offrait de si mauvais fruit à Adam qu'elle n'en eût auparavant mangée »

Ces entrevues.avec Marguerite ^'étaient pas la seule liberté qu'on lui eût laissée dans sa prison-. Outre sa fiUe, il recevait tous ceux de sa famille; il entendait là messe dans la chapelle; il pouvait descendre et se promener dans le jardin de la Tour '. Ses longues, journées se passaient à prier, à méditer, à écrire des traités spirituels, tantôt à la plume, tantôt au charbon, selon que les ordr^ du roi étaient au relâchement ou à la rigueur. C'est au charbon que furent écrits, en grande partie, les trois livres an Comfort m tribulation, espèce d'ouvrage^ allégorique où ^ sous le nom de deux interh^uteurs hongrois, qui, à rapproche d^ane irruption des Turcs dans leur pays, se préparent à le défendre et à périr, Moras peint le danger de l'Angleterre menacée par rhérésie, et montre comment les b6ns catholiques doivent se préparer à perdre leur liberté, leurs .biens et leur vie pour leur foi. C'est encore au charl^on que furent écrits ces vers à la fortune ^, inspirés, dit son petit-fils, par une visite du secrétaire Crotnwell,. qui lui avait parlé d'un retour possible du roi ; .

« Allons, caressante fortune, bien que tu ne m'aies jamais paru si belle, ni souri plus doucement, comme si tu voulais réparer tous mes malheurs*, désormais tu ne me tromperas plus ; car j'ai l'espoir que Dieu me fera bientôt entrer dans le port sûr et immuable de son ciel :.

* Elle Tavait prêté, mais avec restriction.

• English WorkSj 1434.

• Ibid.. LeUro de Marguerite, 1440 D. E;

* Ibid.

THOMAS MORlî s. 2?5

c fortuse ! après ton calme, j*eDtrevois toujours une tempête *. »

La première fois ^ue sa femme vint le voir/ moitié de son propre Qiouvement, moitié par le conseil indirect de la cour, qui avait compté parmi ses moyens d'influence Timportunité d'une femme dont la tendresse et Thumeur avaient quelque empire sur Horus, elle Taborda par des reproches : « Qu'était-ce donc qu'un prétendu sage qui se résignait à vivre enfermé dans la compagnie des rats, quand il pouvait recouvrer sa.liberté et revoir sa [olie maison de Chelsea, sa bibliothèque, sa galerie, son jardin /son verger, sa femme et ses enfants, pour peu qu'il voulut faire ce que tous les hommes instruits de. FAngleterre avaient jfait? >) Après un peu de silence : — « Dites-moi, dame Alice, ditesmoi une seule chose. — QuoilditroUe. — Cette maison-ci n'est-elle pas aussi près du ciel que ma jolie maison de Chelsea? » - ' ^ ^

La bonne dame s'emporta.

« Chansons! chan^nsl dit-elle. — Je ne sais, i'epritMo* rus, pourquoi je tiendrais tant à ma maison et à tout ce qui >*y trouve ; car si, après avoir été siï ans sous terre, je serais de ma tombe et revenais à Chelsea, je ne manquerais )as (l*y trouver des gens qui me mettraient à la porte, et [ui me diraient que ma maison n'est pas à moi. Pourquoi lonc^ encore une fois, aimerais^je tant une maison qui oublierait sitôt son maître? Voyons^ dame Alice, continua^ -il, combien me donneis vous d'années à vivre et à jouir ncore de Chelsea? — Vingt ans, dit-elle. — En vérité, rerit-il^ si c'était milie^ il y aurait à y regarder* Et encore 3rait-ce un mauvais marché que de perdre l'éternité pour

* Le texte est adn^tnible.

Euer aiter tby csime loke 5 ibr a slorine.

mille années. Mais combien pire serait le marché, sMl est vrai que nous ne sommes pas sûrs d'un jour * ! »

Le pian du roi, qui avait plus besoin de son parjure que de sa vie, avait été, dans le Commencement, de te prendre par les affections de famille, et de le mettre aux prises avec les regrets, les reproches, les prières, les larmes, les souvenirs de la liberté perdue, rendus si vifs par la présence de i;eux au milieu desquels ilavait vécu libre. Mais, toute la famille ayant échoué contre Thomme à qui sa foi commandait de mettre le Christ avant les siens, on lui ôta brusquement toutes ces petites consolations, et la rigueur succéda aux ménagements. On l^attaquait par tous les points. Tantôt on répandait lebruitqu'il avait prêté serment, et on lui ôtait ainsi Tappui de l'opHiion publique dont l'homme le plus ferme a besoin^; tantôt les agents royaux investissaient sa maison sous prétexte de sommes cachées, et fouillaient sa noble pauvreté comme ils eussent fait des coffres secrets de quelque exacteur du dernier roi. Mbrùs, dans une lettre à ce sujet, témoigne Tespoir que le roi ne prendra pas la ceinture et le collier d*or de sa femme, et ne touchera pas à sa garderobe'; Tantôt on parlait de lui arracher le serment par des tortures *. Tantôt c'était quelque affidé qui lui reprochait àe n'avoir pas écrit au roi depuis^ qu^il était en prison, comme s'il eût pu le faire sans se démentir ou sans Tirriter davantage*!

Un moyen de terreur plus significatif, ce futTexécution du prieur d'un couvent de chartreux, d'un prêtre et de quatre moines, qui furent pendus à Tyburn, puis décrochés vivants!

* The Life oC sir Th. Morus, by his grandson, p. ^57.

• English Works, 1450. E. • »/6td.,1446.

» Ibid.

du gibet, démembrés, et leurs entrai ilé&arracbées du ventre et dispersées^ Jl fut appelé devant le conseil sou» Fimpressien de ces supplices^ pendant que le saûg des victimes fumait encore; mais il ne fléchit pas. Sa famille avait pris Tépouvânte. Il lui écrivit pour la i;âssurer. Il ne voulait pas qu'ils eussent plus de craintes> hélas! ni plus d'esperanees qu'ils n'en avaient sujet*.

Ce conseil eut lieu. le damier jour d'avril 15^5, un. vendredi après midi. Morus alla changer d'iiabit peur paraître plus convenablement devant les personnes qui. le composaient, et se rendit dans la galerie, où il se trouva entouré da gens de oonnaissaince et d'inconnus. Vainement on le pria de s'asseoir; il resta debout, soit humilité, soit pour mon^ trer que désormais aucune conférence ne pouvait plus "être longue avec lui. On lui parla des nouveaux statuts du parlement; il déclara ne les avoir lus qu'avec peu d'attention. On lui demanda s'il n'avait pas lu celui qui conférait au roi le titre de chef de l'Église d'Angleterre, et, sur sa réponse qu'il l'avait lu, le secrétaire Cromw^ll l'invita obligeamment à dire ce qu^il en pensait t A présent, dit Morus, que j'ai mis mon esprit en repos .sur ces matières, je oe suis plus d'hiimeur à discuter les titres des rois et des papes. Mais je suis et veux être le fidèle sujet du roi^ et chaque jour je prié pour lui et pour tout ce qui lui appartient, et pour tous ceux qui composent son honorable conseil, et pour tout le royaume ^ hors de cela, je ne me mêlerai plus de rien. — Gela ne satisfera pas^Ie roi, répondit Cromwell; il veut une réponse phis précise. C'est d'ailleurs, ajouta-t-il, un prince bon et compatissant, prêta pardonner des actes d'obstination suivis de r^ntir, et qui désire en particulier vous voir rentrer dans le monde parmi les autres hommes. — Le monde!

' Doct. Uagard, Henri YIIL * EDgUali Woriu, i4Sl CD.

278 ÉTUDES SUR LA UëNAISSâNGE

dit vivemeat Horus» jouant sur le. mot,. je n'y' voudrais pas rentrer, dût-on me le donner tput entier ^ » Puis, continuant, il déclara qu'il ne voulait plus $e mêler de rien, mais qu*il allait passer ses jours à méditer sur la passion du Christ ^t sur son propre passage dans l'autre monde. On le fit retirer un moment pour Concerter ce qu'il restait à lui demander.

Appelé de nouveau devant le conseil, on lui dit que sa condamnation à la pri^n perpétuelle ne le dispensait pas d* obéir, et que le roi pouvait lui imposer le statut aux mêmes peimis qu'à tous ses autres sujets. Morus ne le nia pas. Grominrell lui parla derinfluencequ'allaitavoirspnexemple. « Que veut-on de moi? répondit Horus ; je^ne fais pas, de mal, je ne dis pas de mal, je ne pense pas de mal; si cela n'est pas assez pour garder un homme en vie, eh bien, je ne désire pas de vivre plus longtemps, D'ailleurs, je suis déjà mourant, et, depuis que je suis entré ici, j'ai dû penser plusieurs* fois que je n'avais pas une heure à vivi:e. Mon pauvre corps est à la disposition du roi. Dieu veuille que ma mort lui fasse du bien ! » Le conseil, que ces belles paroles embarrassaient fort, voulut rentrer dans la question; Morus s'y refusa^ déclarant qu'il ne parlerait plus. Alors Cromwell leva la séance, après lui avoir promis de ne pas prendre avantage de ses dernières paroles. On fit appeler le lieutenant, et on kii remit le prisonnier, qu'il ramena dans sa chambre.

Le roi voulait que Morus se prononçât pour ou contre le statut. Les mêmes personnages revinrent donc à la Tour, quelques jours après, pour l'interroger de nouveau. G* étaient milord de Cantorbéry, le lord-chancelier, lord Suffolk, lord Wiltshiro,et le secrétaire Cromwell, l'âme de ces interroga-

* I woulde nëver medle in the woride agayn, to baveibe. worlde geren tnee... KngHdh Works, 145'2 A.

THOMAS MO«as. 379

/oires, et, de tous les membres du conseil, le mieux disposé pour Morus.

On lui déclara la volonté irrévocable du roi. Morus rappela encore une fois la maxime de Henri : «^Servez IHeu d'abord, et le roi après Dieu^ » G* était la seule vengeance de rhonnéte homme.

On lui objecta les hérétiques qui avaient été obligés, sous son administpatroù/ de reconnaître le^apepour chef de la chrétienté, et d'exposer avec précision .leur croyance sur te point. Morus protesta contre la confusion qu'on youlart faire entre deux cas si différents. « La^lor^ 4it-il, en vertu de laquelle on a contraint les hérétiques était fondée sur une croyance universelle ; la loi au nom de laquellovon exige de moi que je jae prononce n'est qu'une loi particulière à un royaume. Or, en matière de erpyances, un homme est moins lié, dans sa <»nscience, envers un règlement local cpn traire à une loi de tout Le corps de la chrélienté qu'envers une loi émanée de tout ce corps, fîEit-elle contrariée par les statuts particuliers d'un État.» C'était la vraie doctrine catholique.

La discussion se prolongea inutilement. On fini^par lui poser ces deux.questions :

— Avei-vous lu le statut? — Il répondit : Oui.

— E^t-il légal, oui ou Udn? — Il se tut.

Un membre pensa le prendre en paraissant douter de son mépris de la vie. C'était la plus forte des tentations. Il dit a Morus : a Si voQs avez un si grand désir de quitter le monde, que ne vous prononcez-voqs nettement contre la légalité du statut? Totre silence ferait croire que vous seriez moins content de mourir que vous le dites. »

Morus fit cette sublime réponse : « Je n'ai pas été un homnae d'une vie si sainte que je puisse oser m 'offrir de moi-même à la mort. Je craindrais que Dieu ne me punît de ma présomption en m'abandonhant. Aussi, au lieu de me

ttO ÉI^UDES SUR LA RRHAfSSANGE.

jeter en avant, j'ai cm devoir plutôt me retenir et reculer^. » GromweH lui dit qu'il était moins eontent de lui qu'à la dernière conférence, et que, cette fois, il fe croyait malintentionné. Trop de grandeur d*âme devient suspect aux ftmes ordinaires. Cromwell pouvait être de bonne foi en ne voyant qu'un commencement de mauvaise intention là où commençait en effet Théroïsme suprême. Pfe pouvant sauver Noms, et forcé, pour son propre intérêt, de s'associer à ceux qui voulaient sa perte, it devait saisir avec empressement, et, au besoin, imaginer toutes les apparences qui, en donnant une couleur de justice au meurtre de Morus, allégeraient la part qu'il allait y prendre. Il devait en venir à soupçonner Ja conscience de Norus pour décharger d'autant la sienne, outre que toute magnanimité offosque et impatiente à- la loùgue un courtisan.

Après ce dernier interrogatoire, le roi envoya à la Tour, sous le prétexte officiel d'aller enlever tous les livres et papiers de Morus, mais avec l'ordre secret de lui tirer d^ aveux sur le statut, un certain H. Rich, solliciteur général, depuis , lord Rich, magistrat de fortune, un de ces ambitieux qui s'accommodent de tous les genres de services. 11 était accompagné de sir Richard Southw^ell et d\in M. Palmer. Rich amena la conversation sur le droit qn'avait le parlement de déférer au roi Je titre de^chef suprême de l'Eglise d'Angleterre. Morus j qui ne savait pas se refuser à la discussion, parce qu'il y réussissait, accepta le débat, mais sur le terrain où il l'avait tenu jusque-là, entre un oui qu'il ne voulait pas donner et un non qu'il aUénuait par toutes sortes d'humilités ou de réticences. C'en était assez pour les affaires de Rich. H courut chez le roi se vanter de confidences qu'il n'avait pas reçues, « laissant, dit le naïf biographe de Morus, une si mauvaise odeur sur son passage,

« Ëngiish Works, 1453-1464.

que M. le lieutenant de la Toi^r en /ut incommodé, et que sir Thomas la sentit ^ jt

On lui avait tout pris un^ seconde fois, papier, plumes, encre, livres. Une put achevor son commentaire sur la piassion du Christ, éavrage latin, en forme de paraphrase, et, chose singulière, sans allusion à sa. situation. 11 en était resté à ce mot si soleinnel : a Alors ils ç'approehèrent et mirent la main sur ié&asytunc accesserunt et injecenmt manus inJemtn*- Ce devait être, quelques jours après, le premier verset de sa passion.

Quand le solliciteur Rioh et ses x^ompagnons forent partis, Morus ferma sa fenêtre.; a Que faites*vous donc )àî lui dit le lieutenant de la Tour. *~ Quand toutes les marchandises sont parties, reprit Morus, n'esvtl pas ternes de fermer la boutique? »

xu

Procès d'ÉUt. ^ Condamnation. — Mort. — Conclusion. Mai, jaÎBy- juillet 1535.

Pourvu que Fopposilion de Horiis cessât, il importait peu à Henri VIII que ce fût par sou déshonneur ou par sa mort. Oa se. fût mieux arrangé dç son déshonneur;, on eût fait a rnsi disparaître à la fois l'homme et Texemple; la mort ne pouvait faire disparaître que l'homme. Mais, quand on vit le prisonnier s'opiniâtrer dans sa résistance, et qu'il fallut désespérer, de sauver son corps au prix de son âme, le roi voulut mettre fin à cette lutte de toutes les forces d*uQ royaume contre la conscience d*un homme. Morus fut cité

• tht tife of sir Th. Morus, by his grandson, cb. ix.

ÉTUDES SUR Là REKAISSANGE.

devant la bairre du banc du roi, le 7 mai ^535, pour $*y voir accuser du crime de haute traliison. Il y avait un peu plus d'un ^n qu'il languissait à la Tour.

Il vint^de la prison au palais de Westminster, à pied, malgré la longueur du chemin, s'appuyant sur un bâton, tant il avait été affaibli par les rigueurs de sa captivité, le corps voûté par la maladie, mais le visage calme et serein *, Les juges étaient : Audley, le lord chancelier; Fitz-James, le lord chef de justice; sir John Baldwin ; sir Richard Leîster; sir John Port; sir John Pilmaiï; sir Walter Luke; ^ir Antony Fitc-Herbert. Ces personnages composaient le banc du roi, lequel était chargé de diriger les débats, de recueillir le verdict du jury et d'appïiquer la peine,

L'attomey avait bâti un acte immense d'accusation ^ selon la pratique des effiéiers royaux de tous les temps, qui est de grouper mille crimes imaginaires autour de celui qu'on ne peut pas préciser. On avait espéré l'embarrasser dans ce chaos de détails, et énerver sa défense en Téparpillaot. Il vit le piège, et, dans Tinterminable lecture de-Fattomey, il distingua quatre chefs dont la réfutation devait faire tomber tout le procès et sauver son innocence,^ sinon sa vie. L'attomey, dans ses conclusions, le déclarait traître au roi et au royaume, pour avoir nié )a suprématie spirituelle du roi, au principal, et pour mille^utre^ crimes au particulier, - / .

Lecture faite de l'acte, le lord chancelier, comme chef suprême de la justice, et le duc dé Norfolk, comme membre du conseil, lui promirent qu*il obtiendrait son pardon du roi, s'il voulait abjurer son opinion. «Je prié Dieu, dit llorus, qu'il m*y affermisse et m'y fasse persévérer jusqu'à la inort. » On l'invita à se défendre. « Quand je pen^, dit-il, combien Tacte d'accusation est long,' et combien de griefs y

* Gorresp. d'Érasme, 1764. A.

^ûQt mkà ma charge, je crains que mou esprit eiMna mémoire, qui sont affaiblis, comme mon corps^ par la maladie, ne me fournissent pas assez promptement les preuves que je devrais donner, et que, dans un autre état, j^auràis pu donner. » Les juges lui firent apporter un siégô^ et il s'assit pour la première fois depuis son départ dé la Tour. Alors il commença sa défense.

Le premier chef était son oppositioop au second mariage du roi. Il ne le nia pas; mais jkd^t qu'il lui semblait qu'il en avait été assez puni par tantde maux de corps et d'esprit, depuis un an, par la perte de tous ses bi^s, et par une condamnation à la prison perpetueHo.

Le second était sa désobéissance au statut du pa-rlement touchant la supréooeatie du roi, et le refus qu'ilavait fait de donner son opinion. Il dit qu'il n'existait ni statuts^ ni loi dans le inonde qui punit un homme de n'avoir rien dit ni ôtt bien, ni en mal; qu'il n'y avait de punissable^ que les actions et les-paroleâ; que, pour ies pensées secrètes. Dieu seul en était juge, u C'est 'de ce silence même qu'on vous accuse, dit brusquement l'attorney.'-^Le^lenGe implique consentement, » répliqua Morus, Mais, pour qu'on ne tourr nât pas contre le chrétien cette parole ëehappée à l'avocat, iî se hâta d'ajouter quHt y avait des cas où Ton devait obéir k Dlea plutôt qu'aiïx hommes, et avoir plus de souci de sa ^nscience que de toute autre ehose.

I<e troisième chef capital était une prétendue machination oBtre le statut, prouvée par des lettres écrites de la Tour à évoque Fisher, où Morus encourageait son ami à la résisance. jCes lettres avaient ^té brûlées par Fisher, ce qui perlettait à l'attorney d'y lire tout ce qu'il jugerait bon pour » be^in de la eause. Horus avoua naïvement ce qu'elles >nte0aient. Plusieurs traitaient de choses privées, comme ? ieur vieille amitié et accointance ; dans l'une, Morus rémdait à Fisher, qui l'avait prié de lui mander ses répon-

ses dans j'affaire du serment, que s^ conscience était en repos sur ce point, et qu'il réglât de son côtç la sienne pour soti plus grand bien.

Une preuve de complot, plus forte que ces lettres, formait le quatrième chef : c'était une comparaison, commune à Fisher et à Morus, du statut du parlement avec un glaive à deux tranchants, tuant i'àme si Ton s'y soumettait, tuant le corps si Ton y résistait. Horus expliqua cette conformité dans les deux réponses par la conformité d-esprit et de doctrine qui Tavàit, depuis tant d'années, atta<:hé i Fisber. « Pour conclui*e, dit-il en finissant, je déclare que je n'ai jamais^ dit un mot contre le ^latut à aucun homme vivant, encare qu'on ait pu affirmer le contraire à Sa Majesté. »

L'iittomey ne répondit à cette défense que par un mot qui courut datis toute la cour : Malice. Il n'en ajouta pas un second, et il ne prouva pas celui-là. Rieh fut interrogé «ur son entretien avec Moriis. Il assura que le prisonnier avait nié le droit du parlement. Morus lui répondit avec véhémence, Taccatla de sa vie passée, de sa mauvaise réputation, de seidé^rdres, et ditcombienit était invraisemblable qu*il se fût ouvert sur un point aussi grave à un homme si léger et si mal famé, lui qui n^«n avait ym\u rien dire au roi ni à ceux de ses conseillers qui l'avaient interrogé à la Tour.j Rich, pour relever son téttioignage, fit appeler sir Richard SouthT^ell et M. Palmer. Le premier dit qu'il n'avait été envoyé à la Tour que pour procéder à l'enlèvement des livre^ du prii»onnier, et qu'il n'avait pas eu l'oreille à la conversation; le second, qu'il était si occupé à jeter les livres dans un sac, qu'il n'avait pas pris garde à ce qui se disait. Réponses de g^'us timides, mais honnêtes; qui ne voulaient ni mentir contre Morus, ni dire la vérité, au risque de se perdre sans le sauver. Le solliciteur Rich devint lord Rich, ef Morus fut condamné à mort.

Les jurés étaient au nombre de doute. Après un quart

THOMAS MOBUS. 285

d*b6are de délibération, ils rendirent, le. vejiàki de mort : Guilty^.

Le chancelier se leva pour prononcer la sentence. Morua rinterrompH : « Milord/dit-il, quand j'étais dans les lois, on demandait au prisonnier, avant la sentrace^ s'il avait quelque chose à dire contre le jugement. » Le chancelier lui dit de parler. Horus se mit alors à discuter librement le statut du parlement; il Tattaqua comme violant à la fois toutes les loi$ de rÉglise, les prérogatives du saint-siége, les lois mêmes derAngleterre^qui déclaraient rÉglisernationale libre et indépendante; il rappela lœliens de reconnaissance qui attachaient cette île au saint-siége, dont elle tenait le bienfait.de la foi catholique^ béritage de Gr^oire le Grand et de saint A-ugustin. Il répondit à tout avec une fermeté et une promptitude admirables, en homme qui n'était plus troublé par le soin desa viCf et qui s'abandonnait au plaisir de décharger sa conscience si lougtemps opprimée. Tout était consommé. Ce dernier espoir de salut, ce dernier attachement de l'homme à la vie, qu'on eût trouvé peut-être au fond du cœur des plus héroïques martyrs, ne retenaient plus sa langue, et ne mêlaient phis les précautions et les subtilités de la défense aux libres accents du chrétien rendant témoignage.

Le lord chancelier, isoit qu'il ne sût que répondre, soit poar diminuer sa part dans la responsabilité de Tarrêt, demanda hautement au lord ctief de justice, sir John Fitz- James, si Taccusation était fondée ou non « Hilords, dit celuiHsi, par saint Gi)lian, je dois déclarer que si Tacte du parlement n'est pas illégal, dans ma conscience, l'accusation est suffisamment fondée. » Paroles à double sens, comme

* Voici leurs noms : sir Thomas Palmer, sir Thomas Peirt, George Lowel, eBq.f Thomas Barbage, esq., Geoffroy Chambers, Edward Stokmore, Williams Browne, Gaspar Leuke, Thomas Bellingtou, John Pamell, KicliArd Bellame, George Stoakes.

886 ÉTUDES SUR hH BENAISSANGE.

toutes celles des hommes publics dans les temps de tyrannie, quand il arrive que chacun, sommé de dire son avis,

se replie sur celui des autres, dérobe sa lâcheté derrière la • i

lâcheté générale, -et se lave les mains, comme Pilate, dans

une eau que tout le monde a salie.

Le chancelier lut la sentence. Elle portait que le. criminel serait ramené à la Tour de Londres, par les soins de William Bingston, shérif, et delà traîné sur une claie à travers la ,Çïté de LondreSyjusqVi'à Tibum, pour y être pendu jusqu'à ce quHl fût à demi mart;.qu'en cet état il serait déchiré mf, 'Ses parties nobles arrachées y son ventre ouverl,^ entrailles brûlées; que les quatre quartiers seraient exposés sur les quatre portes de la Cité, et la tête sur le pont de Londres. Henri commua la peine en celle de la tête tranchée. « Dieu préserve mes amis, dit Horu$, de la compassion^ du roi, et toute ma postérité de ses pardons ! » Ce jfut le seul mot dur qu'il laissa échapper si^r le roi; encore était-ce dit avec un ton de gaieté qui en cachait Tamertume.

Quand Morus eut enten^iu sa sentence : « Maintenant, dit-il, que je suis condamné, Dieu sait de quel droit je dirai librement ce que je.pensp d& votre loi. Voilà sept: années que j'applique mon espri^ et que je tourne toutes mes études à cette matière, et je déclare que je n^i lu dans aucun des docteurs avoués par TÉglise qu'un laïque, ou, comme ils disent, un personnage séculier, ai^ été ou pu être chef d'une Église.

— Vous prétendez donc, maître Morus^ dit le chancelier, être plus sage et de meilleure conscience que tous les évéques, toute la noblesse, tout le peuple de ce royaume?

— Hilord chancelier, répondit Morus, pour un évèque que vous avez de votre opinion, j'ai de mon côté plusieurs centaines de saints et orthodoxes personnages; pour votre assemblée unique, j'ai tous les conciles généraux qui se sont tenus depuis mille ans; pour un seul royaume, j*iii toute

]a chrétienté. » Le duc de Norfolk, sou ancien ami, l'accusa de malveillance. Morus repoussa doucement le reproche^ sans se plaindre de celui qui le lui faisait. Il voulait se jus^ tifier*, il ne voulait.pas récriminer. -

La longueur de la discussion prouvait con^ien ces hommes faisaient à regret leur, métier de juges. Le sang qu'on allait verser ne profitait à aucun d'^ux et pouvait quelque jour rendre le leur moins précieux. Â la |in de Ja séance, ils dirent à Moriis qu il les trouverait prêts, chacun en particulier, à recevoir tout ce c[u'il leur voudrait communiquer ultérieurement pour sa défense. Morus, touché, leur répondit avec effusion : « Je n'ai plus qu'une chose à ajouter, milords. Nous lisons, dans-l^s Actes des apdtres, que le bienheureux apôtre saint Paul. était présent et consentant, à la mort du premier martyr Étieiine, et qu'il garda les habits de ceux qui le lapidaient. Et cependant Paul et Etienne som maintenant deux saintç dans le ciel, et jdeux amis poui: toujours.. De noiéme, j'espère de tout moû cœur, — et je prie Dieu à cet effet, — que, quoique vos^ seigneuries aient été sur la terre les juges pour ma condamnation, nous pourrons nous retrouver ensemble dans l6 ciel pour nôtre salut éternel» Que Dieu vou$ conserve tous, et, en particulier, mon souverain seigneur le roi, et qu'il lui accorde de sages conseillers M »

Il fut reconduit à pied de Westminster à la Tour, la hache portée devant lui, le tranchant de son côté. Son fils, John More, qui l'attendait -hors de la salle de justice, se mit à genoux devant lui, et lui demanda sa bénédiction; Morus l'embrassa et le bénit. Arrivé sur le quai de la Tour, sa fille Marguerite, passant à traveri^ les hallebardes et les haches ]ui Tentouraient, 5e jeta à son cou et y resta suspendue

< The Life ofsir Th. Uorus, by liis gtandson, ch. xi passim. Corrosp; l'Krawmei 1764-1766.

288 ÉTUDES StR LA HENÀI6SANGE.

sans. pouvoir dire d^autre parole que celle-ci : c mon père! ô mon père! t Morus lui donna sa bénédiction, et lui dit que, bien qu'il dût mourir pour un crime qu'il n'avait pas commis, cela n'arrivait pas sans Teiprosse volonté de Dieu, et qu'il fallait s*j soumettre. Après ces mots, Marguerite se retira ; mais, à peine eut-elte fait quelques pas, que, revenant tout à coup, et rompant la fotle qui s'était refermée derrière elle, elle se jeta de nouveau au cou de son père, et couvrit son visage de baisers pleins de larmes. Le sang-froid du prisonnier ne tint pas à cette seconde épreuve. Il ne dk rien à sa fille; il pleura. Ce fut le moment, dans toute la foule, d'une émotion déchirante, qui gagna ju^u'aux soldats de Tescorte. Tout autour de Morus on n'entendit qu'un long sanglot. Les soldats arrachèrent enfin Marguerite des bras de son père. Alors ses autres enfants et petits-enfants vinrent recevoir sa dernière bénédiction. Quant à ceux des siens qui étaient demeurés à la maison, « ils trouvèrent, dit son pieux petit-fils, que ceux qui l'avaient touché à ce moment sur prème en avaient rapporté une bonne odeur ^ »

Morus resta sept [ours et sept nuits dans la Tour, après son jugement, s'armantpàr la~ prière, la méditation, Tentbousiasme religieux, pour le jour du martyre ; se promenant dans sa chambre en chemise, comme un homme prêt à être enseveli, et se flagellant lui-ménie, pour faire taire cette chair délicate qui aurait eu peur d'une chiquenaude. Les deqx dernières lettres qu'il écrivit sont adressées, l'une à Antonio Bonviso, marchand italien, son intime ami, qu'il remercie de ses services, et qu'il espère revoir « là où il n'y aura plus besoin de lettres, où une n^uraitle ne séparera point les amis, où un gardien ne viendra pas interrompre leurs entretiens.*; • l'autre en anglais et au charbon, à

* The Life of sir Th. Moras, by hu grandson, eh. xi.

* Elle est écrite en Utin. Englûh Works, 1455.

THOMAS MORUS. 2fc9

sa fille Marguerite, qu'il charge de ses dernières recommaadations et adieux à tous ses enfants, petits-enfants, gendres, brus, et aux amis de sa famille^ Elle est datée du 5 juillet 1555; Morus devait être décapité le lendemain, lltappelle à sa fille leurs derniers adieux. « Je n*ai jamais mieux aimé votre manière envers moi, que lorsque vous m!avez embrassé la dernière fois; j'approuve cette piété filiale et cette tendresse de cœur qui ne s'inquiètent pas du respect humain. » Il prie son bon fils Jean, si la^ terre paternelle doit lui échoir, de ne rien changer à ses dispositions dernières pour sa sœur. Avec cette lettre, il envoyait pour cette sœur son portrait sur parchemin, pour sa belle-fille Alice une pierre précieuse, pour Marguerite, sa fille chérie, un mouchoir, son cilice et le^'ouetdont il s'était flagellé. Le con^b.at fini, il envoyait à sa fille ses arrfies.

Le lendemain matin, de très-bonne heure, sir Thomas Pope vint lui apporter le message du roi et de son conseil, qui lui annonçait qu'il devait mourir le jour même, avant neuf heures,. et qu'il eût à s'y préparer.

(( Monsieur Pope, dit-il, je vous remercie de tout mon cœur pour vos bons offices. Je dois beaucoup au roi pour les honneurs et bienfaits dont il m*a comblé, mais je lui dois bion plus encore t)our m'avoir mis dans cette prison, où j'ai eu le temps et un lieu convenable pour me souvenir de ma fin. Et, je le jure devant Dieu, ce dont je suis le plus obligé envers Sa Majesté, c'est qu'il lui plaise de me faire sortîT sitôt des misères de ce pauvre monde.

— La volonté du roi, dit sir Pope, est que vous ne prononciez pas de discours à votre exécution.

— Vous faites bien, monsieur Pope, reprit Morus, de me transmettre la volonté du roi; car je m'étais proposé de dire quelques paroles, dont aucune d'ailleurs n'eût offensé Sa

* Knglish Work»,i4j7.

Grâce oa tout autre personne. Quel qu'ait été mon désir à cet égard, je suis prêt à obéir au commandement de Sa Majesté. Je vous prie, bon monsieur Pope, d'obtenir du roi que ma fille Marguerite assiste à mes funérailles.

— Le roi, reprit M. Pope; a déjà permis quoTotre femme, vos enfants et vos amis fussent libres d'y assister.

— Com1)ien je lui suis reconnaissant, dit Morus, d'avoir eu tant de considération pour mes pauvres funérailles ! i»

Sir Thomas Pope, prêt à prendre congé de lui, ne put retenir ses larmes. Morus le consola. « Aye^ confiance, monsieur Pope, nous nous reverrons quelque jour Tun Fautre, dans un lieu où nous serons sûrs de nous aimer au sein d'un bonheur éternel !»

Quand Morus fut seul, il q^uitta sa chemise de mortifîeation, et, comme un homme invité à un banquet solennel, il s^habilla du mieux qu'il put et revêtit une robe de soie que lui avait donnée son ami Antonio Bonviso. Le lieutenant de ta Tour, le voyant ainsi paré, lui dit que c'était grand dommage qu'il s'habillât ainsi pour le profit du misérable qui devait lui donner le coup de la mort.

. « Quoi ! monsieur le lieutenant, dit Morus, un homme qui va me rendre un si grand service! Si cette robe etptt d'or, je ne ferais qu'une chose juste en la lui donnant. Saint Cyprien ne donna-t-il pas trente pièces d'or à son exécuteur, en reconnaissance de l'ineffable bienfait qu'il en allait recevoir? »

Le lieutenant insistant, sans doute par un scrupule de haut fonctionnaire qui ne veut pas qu'on gâte les subalternes, Morus ôta sa robe de soie, et la remplaça par une robe de laine de Frise. Toutefois il donna un angelot d't)r au bourreau pour qu'il ne le fît pas Souffrir, t mais qu'il se montrât son ami. n

A neuf heures, il fut livré par le lieutenant de la Tour au shérif, et s'achemina vers l'échafaud. Sa barbe était Ion

THOMAS MOKUS. 29i

gue, ce qui ne lui était pas accoutumé, son visage pâle et amaigri; Vi tenait dans ses inains une croix rouge, et levait souvent les yeux au ciel. Une bonne femme lui offrit un verre de vin; il lerefusa en disant : « Le Christ à sa passion ne but pas de vin, mais du fiel et du vinaigre. )> Deux malheureuses, apostées, dit-on, pour détruire Teffet de sa noble aiort, Tapostrophérent sur son passage. L*une lui redemandait certains livres qu'elle lui avait donnés en garde pendant qu*i) était lord chancelier. L'autre se plaignait d'une injustice qu'elle avait reçue de lui dans le même temps. A la première, il répondit doucement que le roi i'allart débarrasser de tout souci de ses papiers, livres et autres choses de ce gienre; à la seconde, qu'il se souvenait de son affaire, et que si c'était à recommencer, il rendrait la môme sentence.

Le dernier qui l'interrompit, mais pour un tout autre mo* tif, ce fut un homme de Winchester, lequel ayant senti autre^ fois de violentes tentations de désespoir, s'était fait présenter par un ami à sir Thomas, alors chancelier. Horus lui avait promis de prier p^ur lui, et, depuis lors, trois ans s'étaient passés sans qu'il se ressentit de son mal. Quand Morus fut mis en prison, cet homme, ne pouvant plus le voir, avait été repris de ses tentations jusqu'à vouloir se tuer. Le jour de Texécution, il vint à Londres, se m't sur le chemin du cortège funèbre, et quand Morus passa, il le pria de se souvenir de lui dans ses prières, disant qu'il était enfoncé si avant dans le désespoir, qu'il ne pensait plus pouvoir s'en relever.

c Allez, .dit Morus, et priez pour moi, je prierai de grand cœur pour vous. »

Ce (ut le dernier incident de la route.

Arrivé au pied de Téchafaud, il le trouva si branlant, qu'il dit au lieutenant do la Tour : « Veillez, je vous prie, à ce que je puisse monter sûrement; pour la descente, je

Û\H ÉTUDES Sl)U LA RENAISSANCE.

m'en tirerai comme je pourrai. » Gomme il commençait à prier au peuple, le shérif l'interrompit. Homs se borna à demandera la foule de prier pour lui, et d'être témoin qu'il mourait dans la foi catholique, et pour elle, fidèle serviteur de Dieu et du roi. Puis, s'agenouillant, il récita avec un grand recueillement le psaume Miserere. L'exécuteur lui demanda pardon. Horus l'embrassa et lui dit :

(( Tu vas me rendre le plus grand service que je puisse recevoir d'aucun homme. N'aie pas peur de faire ton devoir. Mon cou est court; prends garde de ne pas frapper à faux et sauve ton honneur, i

L'exécuteur voulut lui bander les yeux.

« Je me les banderai moi-même, » dit-il, et il se couvrit d'un mouchoir qu'il ^vait apporté dans ce dessein. Alors il posa sa tête sur le bloc, disant à l'exécuteur d'attendre qu'il eût écarté sa barbe, qui n'avait jamais commis de trahison.

Ce fat sa dernière parole. L'exécuteur, d'^un seul coup, sépara la tête du tronc.

Cette tète, exposée d'abord sur le pont de Londres, puis rachetée par Marguerite, fut pour cette femme tendre et exaltée, pendant les douze années qu'elle survécut à son pèrC; un double sujet de douieurs filiales et de méditations religieuses. Deux actes du parlement déclarèrent x^onfisqués tous les biens que Morus avait reçus de Henri et une portion de ses biens particuliers. Sa femme fut expulsée de la maison de Ghelsea, et reçut du roi une pension d« vingt livres. John Morus, son fils, d'abord enfermé à la Tour pour la même cause que son père, fut relâché comme de trop peu de valeur pour rien ajouter à l'exemple paternel.

Henri jouait aux échecs avec Anne, dans son palais de Uichemond, quand on vint lui apprendre que Moros avait cessé de vivre. Lançant sur elle un regard irrité : < C'est votre faute, lui dit-il, si cet homme est mort. » Et il se re-

lira br4i«queinent dans sa chambre, où il se tint enfermé tout le jour. Elah-ce remords du meurtre de Morùs, ou commencement de dégoût pour la nouvelle reine ?

Erasme, qui ^tait lui-même près de sa fin, écrivit, sous le nom de Nucérinu«, une relation touchante de la mort de son ami et de celle de Fisher, exécuté quelques jours après Morus. Il y fait un portrait éloquent de celui-ci, dans un langage où Ton reconnaît encore un esprit jeune dirigeant une main affaiblie: « J'ai vu beaucoup de gens, dit il, pleurer Marus, qui n'en avaient reçu aucun service, et naoi-même, en écrivant ces lignes, je sens mes larmes couler malgré moi. Quelle sera la douleur de notre Érasme, lequel était lié avec Morus d- une de ces amitiés dont Pythagore a . dit que c'est la même âme en deux corps! En mérité, je tremble que le bon vieillard ne surviire pas à son cher Morus, si toutefois il est encore parmi les vivants. » Je reconnais Erasme à ces paroles où l'estime parle comme Taroitié; mais je le reconnais bien plus encore à ces conseils qu'il aurait donnés, dit-il, aux deux illustres victimes. « Si ceux qui sont morts m'avaient demandé mon sentiment, je leur aurais dit <le ne point résister publiquement à Forage. La colère des rois est violente; si on la brave, elle soulève des tempêtes. ^On adoucit Jes chevaux farouches, non avec la force, mais avec des mots catessants. Les pilotes ne vont pas de lavant contre la tempête, ils l'éludent en louvoyant, ou attendent à Tancre un vent plus favorable. Le temps remédie à beaucoup de maux que nulle force humaine ne peut empêcher jQeux qui sont au service des rois doivent dissimuler beaucoup de choses, et, s'ils ne peuvent les amener à Tavis quils jugent bon, tâcher du moins de modérer par quelque moy«n leurs passions. Mais, dira-t-on, il faut savoir mourir pour la vérité. Pour toute vérité, non. » Ge n'est plus là le bon vieillard, mais le vieillard aride, et Thomme qui doute même de Tutilité de la vertu.

Voici maintenant où se montre Thomme sage et plein d expérience, qui ftattait les rois, mais non jusqu'à leur engager sa Hberté, et qui avait fui les honneurs parce qu'il savait à quel prix on y reste et on en sort : « Si Morus m'avait consulté quant] on lui proposa la phce de chancelier, le connaissant d'une conscience scrupuleuse, je râurais détourné de Taccepter. Il est impossible à ceux qui occupent des fonctions élevées auprès des princes d'être aussi rigoureusement justes dans les grandes que dans les petites choses. Aussi, quand an me félicite d'avoir pour ami un homme placé si haut, ']V\ coutume de répondre que je ne le complimenterai de sa prospérité que s*il me Fordonne*. t

Mélanchthoi>, à qui Henri YIII faisait des avances, et qui en recevait des assurances écrites de protection et d'amitié, Tannée même où ce prince fit mourir Morus, écrivit sur son épistolier : « Cette année a été fatale à notre ordre. J'apprends que Morus et d'autres ont été mis à mort*. » Et plus loin r a Je'suis attristé du malheur de Morùs, et ne me mêlerai plus de ces affaires-là'. »

Les morts des hommes illustres ne peuvent être jugées, comme leurs vies, avec impartialité, que quand les faits et les idées, les religions et les sociétés où ils ont vécu, ont péri. Tant qu'il en reste quelques parties encore vivantes, cette impartialité n'est pas possible. Nous jugeons sainement la vie et la mort de Soccate; maisiqui peut dire que nous ne nous trompons pas encore sur Thomas Morus? La société antique, au milieu de laquelle a vécu Socrate, a disparu tout entière, gouvernement, mœurs, politique, religion; le christianisme, pour lequel Morus a porté sa tête sur le billot, enveloppe il cette heure le monde moderne, ici de ses dogmes encore pleins de vie et assis sur le trône; là, de

* Correspondance d*Érasnie, 176^1769-1770.

* Lettres de Mélanchthon, Hv. IV, let. 177.

» Ibid.. 182. E.

ses schismes marnes, aussi vivaces que la mère croyance; ailleurs, de ses souvenirs et de son ombre.

Nous sommes tous chrétiens^ au dix-neuvième siècle, chrétiens ardents ou tièdes,^ ceux-ci de cœur, ceux-là d'habitude, h plupart indifférents, quelques-uns révoltés et continuant les haines du dix-huitième siècle ; mais tous, çn naissant, marqués du sceau de TEvangile, et nul ne pouvant dire qu'à la mort il repoussera ses consolations et ses espérances. Nos jugements sur les hommes illustres qui ont fait de grandes choses et souffert de grandes morts pour cette croyance ne peuvent guère être que des admirations sans réserve, des répugnances sans justice, ou des impressions légères, sans valeur morale. Le chrétien fidèle se prosternera devant ces grands hommes et les adorera; le chrétien révolté les traitera de fous et de barbares; le chrétien tiède ne les aimera pas jusqu*à feuilleter quelques heu-^ res de plus un livre dont une pag« inconnue les présenterait à ta postérité tels qu'ils sont aux yeux de Dieu. Entre cette tiédeur et une prévention trop forte, ai-je trouvé la véritable disposition d'esprit que demandaient mon sujet et mon héros? Morus a-t-il été bien jugé dans les pages qu'on vient de lire? Je ne le sais. Mais^j'ai la confiance que ce n*est pas «pour un personnage falsifié que mes yeux se sont plus d'une fois mouillés en les^écrivant.

Arrivé à la fin, une idée m'attriste. Je regarde autour de moi, peut-être aussi en moi-même, et je ne vois guère que des consciences isolées n'ayant pour lutter contre toutes les tentations et tous les pièges de l'extrême civilisation que ce vague instinct du bien et du mal et ce goût inné d'ordre moral que Dieu a mis en nous. L'homme est placé entre des traditions plus qu'à demi rompues et un avenir inconnu ; il est son commencement à lui, son milieu, sa fin : beaucoup d'entre nous, dont les pères vivent encore, sont orphelins par cet isolement que nous appelons indépendance. Qui

nou$ rendra cette force qui faisait dire à Morus aux prises avec la puissance publique de son temps : c J*ai pour inoi la chrétienté tout entière, quinze siècles de tradition, et, derrière toutes ces autorités, Dieu leur source et le prenâier anneau de la chaîne? » Qui nous rendra ce courage dont il châtiait son corps fragile et délicat pour le rompre à la souffrance, inflexible contre lui-même et doux pour les autres, ne doutaiit pas de sa foi quand il y va de sa vie, en doutant peut-être quand il y va de celle d'autrui? Beaucoup commencent à dire que la même religion d'où lui est venue cette force nous la rendra dans un temps prochain, quoique, plaise à Dieu! pour des épreuves différentes. Queh]ues-uns le croient sincèrement; les gouvernements le désirent pour leur commodité; bon nombre suivent le mouvement, qui se laisseraient emporter à un retour d1m* piété, si rimpiété redevenait une mode. Pour moi, je crois voir bien de Timaginatidn dans tout cela, et, d'un côté, plus de politique du moment que d'intelligence supérieure de l'avenir, de Tautre plus d'esprit d'imitation que de véritable rénovation intérieure; je doute que les époques où l'on comprend tant de choses soient propices à la croyance; je doute que la foi puisse refleurir là où Tarbre de la science plie sous le faix de ses fi*uits, et c'est ce qui me rend triste et me fait trembler pour moi.

L*écoIe de Pfortzheira. — Jean Hiingants. — Première éducation âc Mélanchtlion . Jean Reuchlin. -=-Xe père de Méianchthon. — Querelle des moines de Cologne conb'e Reuchlin. — L'inquisiteur Hoocstrate. — Mélapchthon à Tubiugae. — Il est appelé à Witterabèfg par Téleéleur de Saie. — Le repas académique donné en son honneur à LeipAick. -— W ari'ire à Wittembei>g ; II y est chai-gé de renseignement du grec.

En Tan 1508, rëcole de Pfortzfaeim V alors citée parmi \e^ meHIeures de rAHemagoe rhénane, comptait au nombre de ses écoliers deux frères, George et Philippe Schwartzerd, lesquels y Wvaiènt en pension avec Jean leur oncle, presque aussi jeune qu'eux, chez une sœur du célèbre Reuchlin. L'haine des deux frères, Philippe, à peine Agé de douze ans, montrait une rare aptitude à tous les exercices de Tesprit. Il était déjà très*versé dans la grammaire et les éléments du latin. Son premier maître, Jean Hungarus, les lui.avait in-

f Petite ville du duché de Bade.

culquës avec un soin particulier» aidant ses bonnes dispositions par un moyen fort innocent alors; il )e' battait à chaque faute de construction dans Texplication de Virgile. Hungarns, d'ailleurs, de Taveu de son élève, administrait ces corrections avec une modéra fion convenable. Ù n'en aimait pas moins comme un fils le jeune Philippe, qui rhonorait lui-même comme un père, et qqi toute sa vie lui fut reconnaissant de lui avoir appris le latin, même à ce prix.

Aux heures de récréation, PbiHppe, au lieu déjouer, cherchait avec qui s'entretenir des leçons du jour. Venait-il à Pfortzheim des écoliers du dehors, comme c'était alors là coutume, il les examinait^ il tâchait de tes pénétrer, s^attachant surtout aux plus âgés que l^ii, et, pour peu qu'il les y trouvât disposés, les provoquant à des disputes où il montrait un esprit vif et heureux, une conception surprenante, et avec un peu d*emportement contre les idées, beaucoup de facilité pour les personnes.

Reucblin, alors en grand crédit à la cour d'Ulrich, duc de Wittemberg, faisait souvent de petits voyages à Pfortzheim, sa ville natale. Il y employait son loisir à interroger les trois pensionnaires de sa sœur sur ce.quon leur avait enseigné à Pécole. Les réponses de Philippe étaient de boaucjup les meilleures, soit pour la solidité du fonds, soit pour la manière qui en était charmante. Aussi Reuehlin pritil cet enfant en grande affection. Il lui faisait de petits présents appropriés à ses études, et de grand prix alors, car c'étaient des livres. Les biographes ont noté, entre autres, le lexique grec-latin dont Reuehlin était Tauteur. C'était le premier qui eût paru eu Allemagne. Aidé de ce lexique, Philippe fit de rapides progrès dans les deux langues. En peu de temps, non- seulement il put écrire en prose, mais il faisait aussi des vers, où Reuehlin admirait la facilité et la sûreté précoce de celui qu'il appelait son fils.

BlËLÂNGHTHON. 299

Ce fut pour le ré<U)inpenser. d'une pièce qu'il avait composée, que cet homme illustre, alors la lumière de TÂllemagne, le prenant sur ses genoux, mit sur la tête de cet enfant de douze ans le bonnet qu'il avait reçu }iii*môme avec le titre de docteur. Philippe ne voulut pas être en reste avec son maître. Au voyage suivant; quel ne fut pas le plaisir de BeucUin de voir des acteurs improvisés, entre lesquels Philippe avait distribué les rôles, jouer une petite comédie que Reuchlin avait composée et fait jouer lui-mêtne à la cour dé Télecteur palatin ^?

Tout présageait que le nom de Philippe Schwarzerd serait célèbre. Reuchlin traduisit ce nom, selon ia coutume de Tépoque^ dans la hngue savante qui étàh alors la langue universelle. Schwarzerd signifie en allemand terre noire. Reuchlin y substitua un composé de deu^ tnots grecs fii.éxxc xO«»v, et appela son élève du nom de Mélancbtbon, comme lui-même avait échangé 1^ sien, qui veut dire légère fuinée^ contre celui de Capnion, dont le sens est le même en grec*.

Mélancbthon était né à Brettèn, dans lepalatinat du Rhin, le 16 février 1497; les biographes ont mjirqué l'heure et la minute. « Il naquit, dit un annotateur de Gamérarius^, pour le bien de tous, à sept heures six minutes^ du soir. »

Son père, George Schwarzerd, était un armurier d'Heidelbergr, fort habile dans la fabrication des armes de tournoi. Les princes en faLisaiekit cas, parce qu'il leur rendait la victoire moins périlleuse et plu» facile. Gamérarius en fait naïvement Taveu. 11 parle d'un combat singulier entre Tem-

* Probablement la pièce sur jes Sophismes du barreau. Reuchlin s'ctiit réfugié à la cour de l'clecleur palalin, après la mort d'I^bérard, duc de Wittemberg, dont le successeur, tJlricb, venait d'être dépossédé de ses ÉUtH Ayant été parmi les conseillers d'Ébérard et étant partisan d'Ulrich, Keuchlin avait été menacé de la prison par un certain moine auguslin» ministre et complice de l'usurpateur.

* Gamérarius, Vita Philippi Melanchthonis, ch. n. ' Le principal biographe de Mélanctitbon.

pereur Haximilien et un Italien qui s'était fait redouter. Grâce à l'armure que lui avait fabriquée tout exprès George Scbwarzerd, « le très-courageux héros, dit-il, eut si promptement Vavantage sur rUatien, que celui-ci jeta ses armes, et, tombant à genoux, demanda pardon à l'empereur. » Maximilien reconnaissant autorisa George Schwarzerd h porter pour armes de famille un lion assis sur un bouclier noir, la patte droite sur un marieau, la gauche sur une enclume.

Mélanehthon passa deux ans à Pfortzheim. L'enseignement n*y suffisant plus à Télève, sa mère Tenvoya à Oeidelberg, dont Tacadémie avait alors de la réputation, lî s*y fit d'abord assez distinguer pour qu'on le jugeât capable de faire une classe. Â peine âgé de quatorze ans« il futçhargc de donner des leçons dé style. Il reçut, |e 4 juin i512, le grade de bachelier, sous le rectorat du docteur Léonard Dietrirh. 11 voulut monter plus haut, et se présenta pour le grade de maître es arts; mais on le trouva trop jeune, et il fut refusé. Môme chose devait arriver dans le siècle suivant à Leibnitz, que l'école de Letpsick trouva aussi trop jeune pour le bonnet de docteur.

Cet échec le dégoûta d'Heidelberg; outre des fièvres fréquentes qu'il attribuait à l'insalubrité de la ville. Jt la quitta donc pour Tubingue, dans le Wirtemberg^ où il arriva le 17 septembre i512, Jean Sohemern étant recteur de Tacadémie. Les facultés de théologie, de droit et de médecine y étaient florissantes. Mélanehthon étudia tout ce qu'on y eii> seignait. Les théologiens, les jurisconsultes, les roédcûins, eurent en lui un auditeur qui sut distinguer le vrai et le faux de leur science, et un écolier i{UL parla bientôt de la matière de ses études plus pertinemment que ses maîtres. Dans le même temps qu'il recevait le grade de maître de philosophie, le premier sur onze candidats, il expliquait publiquement Virgile, Cicéron, Tile-Live, Térence, qu'on

croyait un auteur en prose, et doat les premiers exemplaires avaient été imprimés sous cette forme S 11 en rétablissait la métricpie et en interprétait le sens et les beautés avec une sûreté de goût qui n'était ni de son temps ni de son pays: On le voit tout à la fois composer des livres élémentaires, diriger une imprimerie, lire en publie des discours et des déclamations à la manière des Latins de la décadence^ avec un goût plus sain, et dans un but plus pratique^ .

Reuchlin avait alorç avec les moines de Cologne une querelle qui fit grand bruit, et où le jeune Mélancbtbon se trouva mêlé. Voici Toriginç de cette querelle. II. y avait à Cologne un juif apostat fort lié avecHoocstrate, Tinquisiteur, et avec ses amis. Il leur dit qu'il a trouvé un moyen exeeU lent de tirer des juifs une grosse somme, saiis difficultés et sous d'honnêtes prétex^tes. 11 s'agit d'obtenir de l'empereur un édit qui oblige le$ juifs à rémettre tous leurs livrer entre les mains du sénat de chaque vilIC) afin que tout ce qui n'est pas la Bible soit brûlé par les inquisiteurs. On espérait que les juifs rachèteraient leurs livres, et c'était le prix de ce rachat que le}uif et l'inquisiteur comptaient se partager. L'édit est rendu; tous Icfs livres sont apportés à Francfort. Mais les juifs avaient des amis auprès de l'empereur; ils obtiennent que leurs livres soient soumis à l'examen de docteurs hébraïsatis. Reuchlin, depuis longtemps le premier dans cette science, reçoit Tordre de donner son avis. Caché dass son petit jardin de Stuttgard, où il aclievait dans l'étude sa vie laborieuse et brillante, il ignorait l'intrigue du juif de Cologne. Il se contente de noter, parmi les Kvres de religion, ceux qui attaquent le Christ, et sauve tous les autres, particulièrement cec^ de grammaire et de médecine. L'empereur adopte son avis, les livres sont restitués aux juifs, et rinquisiteur et son complice s'en vont, selon l'ex-

* Éloffê funèbre de Mélanchthon, par Heerbrand de Tubingue.

pression d'un écrivain 4u temps, la boache béante, comme le corbeau de la fable ^

Hoocstrate furieux accusa d'hérésie le rapport de Reuchlin et le fit brûler. Reucblin- envoya sa défense à ('empereur et au pape, le^fuel commit Tévéque de Spïre pour examiner l'affaire. L*évéque nomma des juges, qui se prononcèrent en faveur de Reuchlin. Les moines de Goiogne., qui faisaient cause commune avec Tinqulsiteur, ne se tinrent pas pour battus. Ils en appelèrent au pape; mais Reuchlin avait plus de défenseurs à Rome qu'en Allemagne. Pendant que le saint-siége examine de nouveau l'affairej Érasme, Ulrich Hutten,. écrivent pour Reuchlin. Les moines répondent du haut de la chaire par des excommunications, et fcmt colporter des imagos injurieuses où figurent ReOchlin, Érasme et Hutten. L'affaire durait encore en 15i7; mais la querelle des indujgences fit oublier celle des moinesde Ckilegne.

Au fond, c'était la même; te réforme était au bout de routes les questions. Le vieux catholicisme monacal, celui dont ne veut pas Bossuet lui-même, barrant alors toutes les^ voies devresprit humain, il fallait bien que toute curiosité, toute résistance, tout savoir, le rencontrât et l'attaquât. Tout était bon pour commencer la guerre, parce que tout menait droit à l'onnemi. Une chicane do bibliographie ou de grammaire aurait, à défaut d'autres, soulevé l'immense question de la réforme; tous les hommes étant mûrs pour la traiter et la résoudre, il eût suffi du projet de cet auto:da-fé<simoniaque pour y amener rAliemagne, si les scandales de la vente des indulgences ne l'eussent posée publiquement et comme affichée à tous les carrefours et à la porte de tous les couvents.

Mélanchthon aida Reuchlin dans sa querelle; il copiait sa défense, mais en copiste auquel on donne le droit d'ajouter

* Qt(»,%\o de Joanne Capnione. (Orationes Melanchthonit, t. III.}

MKLAKCMTHON. 303

OU de retrancher. Tantôt il allait à Stuttgard, où habitait Reuchlin; tantôt jc'était le tour de Reuchlin de venir à Tubibguo, où, après aveir parlé de Taffaire principale, il passait de doitces heures à s^^ntretenir avec Mélanchthon de leurs communes études. Quelquefois Mélanch thon lui amenait de ses camarades; on visitait la bibliothèque, après quoi on allait joner.dans le jardin. Reuchtin, qui aimait la compagnie des jeunes gens, les traitait avec son meilleur vin; luimême, par sobriété, n'en bnvait (|ue de très-faible. *

Âppês SIX années de séjour, Mélanehxhon s*ennuyar de TubÎBgne. Il âvàithâle de quitter une académie où ses succès lui attiraient Tenvie, et que les disputes dés réalistes et des nominaux avaient partagée en deux camps ennemis. FjUÎ-' môme avait été forcé d'y prendre parti; il penchait pour Arîstole et les nominaux, mais ave« une modération qui ne blessait^pas les réalistes, même eu les réfutant, et qui maintint entre les^deux partis un^ sorte de concorde extérieure, fort à rhonneur de Mêla rich thon, si Fon considère que les querelles allaient ailleurs jusqu'aux coups. D'après les statuts académiques, son titre de maître es arts lui donnait une certaine part dans le gouvernement intérieur. Il' en usa pour y entretenir cette apparence de concorde; c'était la première fois qu'il s'essayait à ce rôle de médiateur, qu'il tacha de soutenir toute sa vie au prix de tant d'agitations. Pour la première fois aussi, il put en reconnaître l'impuissance. On ne lui sutpas gré d'avoir mis tant de goût et de vrai savoir du côté de la modération, et d'en avoir rendu IVxemple si beau que la violence fût devenue impossible : tout ce que les combattants furent obligés, par pudeur, de retenir de dépit et d'acrimonie, fut tourné contre lui.

La hardiesse et la nouveauté de ses vues sur l'enseignement, son savoir, ennemi des formules scolastiques, et pris tout entier aux sources, ne lui avaient fait guère moins d'ennemis. Aussi ne re$ipvrait-il plus à Taise dans cette ville où

rm ÉTUDES SÛR lA RENAISSANCE.

iOBt était dispute et routine. <( Je vivats, écrivait-il plus tard, dans une école où c'était un crime capital de s'entendre un peu mieux que les- autres aux lettres. % Il suppliait Reuchlin de le tirer de « cette prison. » — « J'aimerais mieux, dit-il, vivre eaché dans quelque caverne d*Héraclite, que d'être ici occupée ne rien faire ^ » Il se mettait à ia disposition de Reuchliif. « Où que td m^envoies professer, lui dit-il, il y faut aller. C'est mon métier, quoi que rien ne me plaise moins que cette vie publique, et que je soisJas d'entendre bourdonner autour de mes muses le murmure populaire. » La perspective d'une carrière si laborieuse Tépouvantait. « Je désirerais, dit-il à Reucfaiin, passer ma vie dans les loisirs littéraires et le silence'Sacré de la philosophie; mais, puisque la fortune ne me le permet pas encore, vivons, comme nous pouvons, non comme nous voulons. Suivons Tapplaudissement des hommes et ce jeu de hasard qu'on appelle la faveur du public. Un jour peut-être le loisir me sera pins doux après ce labeur'. »

Il apprit bientôt par Reuchlin que l'électeur rappelait à Wittemberg, et lui promettait bienveillance et protection. « Va, lui écrivait son maître en Im citant le texte des promesses faites à Abraham; sors de ton pays, dé ta .parenté, de la maison de ton père, et viens dans le pays que je te montrerai; je te ferai la source d'une. grande nation, et je te bénirai, et je rendrai grand ton nom. Voilà, ajoutait Reuchlin, ce que je présage qu'il t'arrivera, ô Philippe, mon ouvrage et ma consolation! » Il lui recommanda de hâter ses préparatifs, d'envoyer ses bagages par une voUure, et, après avoir été embrasser sa mère et la sœur de Reuchlio, d'accourir à Augsbourg, où était l'électeur, afin de ne pas partir sans lui. « Pour que lu juges, lui dit Reuchlin, à

* Corpus rêform<itorvm, K?. I, nM5.

» ibid.

MKLANCIJTHON. 305

quel point iu esngréable aux personnes de la cour et aux chambellans du prince, je t'envoie une lettre de Spalatin, qui est accoutumé de partager la voiture ou la litière du prince. » Et plus loin : a Hâte-toi, car les dispositions des princes sont changeantes ^ »

Méiancbtbon quitta Tubtngue au commencement d*août i518, peu regretté des professeurs, que son départ rendit à leurs habitudes. Un seul; Simlér, de qui Mélanchthon avait appris le grec, le plus habile de tous, se fit honneur en disant c que ce départ était un malheur pour la ville de Tubingue, et qu'on n'y avait pas compris jusqu'où allait le savoir de celui que leur enlevait Wittemberg*: »

Mélanchthon alla saluer, à Âugsboùrg, Télecteur Frédéric et son conseiller Spalatin, et après quelque séjbur à Nuremberg, où il fit en passant de nobles et solides amitiés, il se rendit à Leipsick. « Le 30 août, écrivait-il vingt-huit ans après, je vins pour la première fois à Leipsick, ignorant, jeune homme que j'étais, combien est douce la pa^ trie. » Le collège académique de cette' ville lui offrit un repas d'honneur. A chaque plat qui paraissait, un des professeurs se levait et adressait une harangue à Mélanchthon. Celui-ci répondit aux deux premières; mais, à la troisième, les convives étant nombrejux, et les plats menaçant de se succéder longtemps : a Illostres hôtes, dit Mélanchthon, je vous supplie dé trouver bon que je fasse une seule réponse à tous les discours que je vais entendre. Pris à Timproviste, je n'ai pu recueillir de quoi parler tant de fois. » Mélanchthon, qui aimait à raconter ce trait, se félicitait d'avoir fait supprimer un usage ridicule. C'est par là surtout que l'anecdote est intéressante ; en môme temps qu'elle peint les mœurs des écoles de ce temps, elle fait

I Corpus reformatorumf liv, I, n*16.

* Éloge funèbre de Mélanchthon, par Jac. Heerbrand.

voir dans Mélanchthon Thomme Tameuant toute chose au naturel, et la manière douce et insinuante dont il introduit les innovations.

Il arriva le^mercredi 25 août i518 à Wittemberg^ à une heure de Taprès-midi. Quatre jours après il fit un discours d'ouverture sur les réformes à opérer dans l'enseignement de la jeunesse. Voici i'à que Luther en écrivit à Spalatin : « Philippe a prononcé, quatre jours après son arrivée, un discours trè»-savant et très-soigné, qui lui a valu taiit de faveur et d'admiration, que vous n'avez plus à songera quels titres nous lo recommandera » LVlecteur le chargea de renseignement du grec. Après quelques mois a peine, sa chaire était la première de toute rAUemagne, et ses succès lui avaient valu lo surnom de Grec. Il n'avait pas encore vmgt-deux ans.

Fondation de racadémie de Wittemberg.

Mon objet, dans ces études, étant de mêler à l'histoire particulière d'un homme tout ce qui peut s'y rattacher de l'histoire générale de la Renaissance, il n'est pars hors de propos de raconter comment fut fondée cette académie, d'où sortirent les plus grands travaux de la renaissance et de la réforme.

Les académies ne furent instituées en Allemagne que sur la fin du quinzième siècle. Dans une diète tenue à Worms, en i495, par l'empereur Haximilien, il futconvenu entre les

' Lettrée de Luther.

sept électeurs du saint empire que chacun d'eux fondrait une académie. Jusqu'alors la superstition et le règne des moines avaient étouffé toutes les lueurs quir venaient de rftalie, cette première patrie de la Renaissance. Le peu que rÂlleniagne comptait de savants allaient chercher ati loin 61 à grands frais >les moyens d'étudier. Celte sorte de pèlerinage ^vait remplacé le pèlerinage en terre-sainte.

L'électeur de Saxe, Frédéric III, à peine rentré dans ses États, en délibéra avec son principal conseiller, le docjteur Mariin Mellerstadt, qui i!avait accompagné dans un voyage en Palestine, et l'avait sauvé d*un grand péril* C'était un homme de beaucoup de savoir, et célèbre dans toute l'Allemagne. Après avoir passé en revue toutes les villes des Etats de Télecteur qui pouvaient recevoir une acadànie, Mellerstadt nomma Wittemberg. L'électeur sourit. « Wittemherg, dit-il, un village étroit, obscur, un amas de cabanes de boue, bù l'on ne peut offrir Thospitalité à personne! vous n'y pensez pas. Il suffirait de quelques étran^ gers pour, affamer une ville entourée, pour toutes plaines, de sables stériles et profonds. — Pourquoi, dit vivement Mellerstadt, vous défier de Dieu? Vous devez à cette {)rovince cette marque de reconnaissance, que^ vos ancêtres en ayant tiré leur principal titre, il vous faut l'agrandir et l'élever. L'académie que vous fonderez à Wittemberg effacera toutes celles de l'Allemagne. — J'accepte le présage, dit l'électeur, et je pri« Dieu qu*avec d'honnêtes conseils et de pieux efforts l'événement y réponde! Que Wittemberg soit donc le siège de l'académie ' ! »

On sentit aussitôt à Tœuvre. Frédéric fit bâtir une église dédiée à tous les saints; il y recueillit des reliques achetées à grands frais par toute l'Allemagne; son désir était qu'il

< Di^cùur» tur la fondation de V académie de Wittemberg {Oralionet Uelanchlhonie.)

208 !^:tudes sur la renaissance.

â*y eût pas d'église qui ne cédât en richesses, sinon en grandeur» à celle de Wittemberg. Il rétablit Uévêché, et il voulut que Tévêque fût à la fois le chef des études et de la religion; enfin il appela des professeurs, et leur donna pour premier recteur Mellerstadt. Au bout de six mois, quatre cents jeunes gensi étaient déjà inscrits sur les registres. L'électeur donna à Tacadémie un sceau où il était représenté lui-même avec la pourpre du roi des Romains, et Tépée que Télecteur de Saxe a seul lé privilège de pofter dans les diètes devant Tempereur. L'exergue portait cas mots : c Sous mes auspices, Wittemberg à commencé d'enseigner. »

Mellerstadt vit entreprendre et achever les nouvelles constructions; mais il ne vit pas cette splendeur qu'il avait prédite, et qui devait obscurcir les autres académies, a II mourut, dit un écrivain de Wittemberg, en 1514, trois années avant que le docteur Martin Luther, inspiré dn Saint-Esprit, eût attaqué et détruit le règne de la superstition *. »

C'est un exempte étrange que celui de cet électeur, qualifié par rhistoire du nom de sage, qui bâtit une église dédiée h tous les saints, qui la remplit de leurs reliques^, et qui, trois ans après, inaugure, sous le nom de réforme, la révolte contre les images et la destruction de tout culte extérieur !

* Diêcourt sur la fondation de l'académie de Wittemberg.

MËLA^(;HTHo^. sou

Situatioa de Lulbet* à Tépoquc où MélanchUioA s'établissait à Wittomberg. . Son admiration pour Mclajichtlion. — Première ardeur de celui-ci pour les lettres. — Détail de ses travaui d'éhidit et de pi-ofesseuç. — Son caractc}*e. — Il est gagné par Lutliei:.

Au commencemeot, ce fut moins Luther qui parut un homme extraordinaire à Mëlanchthon que Mélanchthon à Luther. Ce dernier semblait alors embarrassé de la,hardiesse de ses propositions contre les indulgences, et il avait consenti à ne pas continuer la guerre^ si les défenseurs des indulgences se taisaient. Sa situation était critique. 11 savait l'empereur Maximilien d'accord avec le pape, et il avait sujet de craindre que son seul protecteur en Allemagne, Télecteur de Saxe, quoique déjà gagné à ses idées, ne le défendît pas contre les menaces impériales concertées avec les excommunications romaines. Ses inquiétudes étaient si vives, qu'il eut un moment la pensée de s'exiler pour ne pas éprouver jusqu*au bout la protection de Télecteur, ou pour ne pas la lui rendre périlleuse. Mélanchthon ne le vit donc pas tout d'abord dans tout son éclat, et ce saisissement dont parle Bossuet ne fut pas soudain. Luther n'avait encore secoué ni ses vœux, ni le pape, et il n'était pas assuré de sa vie. Celui que Mclanchthon devait appeler notre Achille n'était encore qu'un moine un peu effrayé d.u bruit (fu'il avait fait.

Au contraire, Mélanchthon arrivait à 1!Vlttemberg, désigné par Reuchlin, annoncé au monde savant pat Erasme, appelé partout où il n'était pas, envié partout où il avait été. Érasme lui-même n'avait pas fait lire à l'Allemagne des pages plus naturelles et plus élégantes que les essais de cet enfant. Mé-

3HI ETUDES SUR LA RENAISSÂNGt!. '

lanclitljon avait toute Tardeur des premières luttes et toute la conGaoce des premiers succès. Lui aussi avait entrepris une réforme, ceUe de renseignement, sans laquelle la réforme religieuse eût avorté, et il était précédé à Wittemberg par la. réputation d'érudit et d'écrivain, beaucoup moins commune alors en Allemagne que celle d^ théologien. ,

Le saisissement fut donc du côté de Luther. Les documents ne permettent pas d'en douter. Dans le même temps que Hélanchthon parlait de Luther en termes plus que modérés, et comme a d'un excellent homme et d*un vrai théologien, » Luther, dans ses lettres à Spalatin et à d*autrès, ne parle qu'avec étonnement de Mélanchthon. c Noi/s avons, écrit-il à Langus, pour professeur de grec, le trèssavant et très-grécisant Philippe Mélanchthon. un enfant ou à peine un adolescent, si vous regardez son âge, un des nôtres si vous considérez la diversité de ses connaissances, et son savoir dans les deux tangues. » Et ailleurs, écrivant à Ueuchlin : « Notre Philippe Mélanchthon, dit-il, homme admirable; que dis-je? n'ayant rien qut ne soit au-dessus de rhomme, mon ami le plus particulier et le plus intime, ji Luther pressait Spalatin d^augtnenler le traitement de Mélanchthon. Il craignait qu'on ne Tattirât ailleurs par l'appât d'un salaire plus honorable. Déjà ceu^ de Leipsick lui avaient fait des offres. Luther eut le bonheur d'épargner à son ami les demandes et de réussir.

Mélanchthon fut d'abord tout entier aux lettres et à l'enseignement. Deux mois après son entrée en fonctions, il publiait le petit traité de Lucien sur la calomnie, et le dédiait à l'électeur. Il avait un nombreux auditoire, composé principalement de théologiens, qui entendaient parler de grec pour la première fois. Voici un détail des diverses occupations qui partagent son temps : « J'enseigne, dit-il, j'imprime des livres, pour que les jeunes gens en soient pourvus; je professe dans une école fréquentée, pour

MÉLANCIITUON. 31t

leur apprendre à s*exercer. Déjà TEpitre à Tite est sous presse. J'ai presque achevé un dictionnaire grec. Viendra Bnsuite une rhétorique. ^Âprès quoi j'entreprendrai la réforme de la philosophie^ pour, de là, arriver tout préparé mx choses de la théologie, où, s'il plaît à Dieu, je rendrai [|uelques services^. » N*oubIions pas celte dernière phrase. Ce fut là sa méthode d'enseignement et sa régie de conduite. Cette préparation par les lettres anciennes qu'il veut apporter pour soa compte à Tétude delà th^oFogte, il la recommanda toute sa vie et dans tous ses écrits.

C'est cette première ardeur pour les lettres qui l'empêcha d'être entraîné dès l'abord par Luther. Ce que dit Bossuet en termes si forts de l'effôt que produisirent les écrits de Luther sur ce qu'il appelle les beaux esprits de l'Allemagne ne fut pas vrai d'abord de MélanchUion, lequel ne s'y laissa prendre que quand il s'y trouva préparé. Mais ce fut avec d'autant plus de forée, son admiration lui paraissant une adhésion réfléchie. '

En arrivant à Wittemberg, Mélanchthon trouva tout à faire dans l'enseignement. Les moines, empêchés par le prince de faire des entreprises ouvertes contre les lettres, les attaquaient sourdement, et en éloignaient les peuples comme de sources emipoisonnées. Wittemberg n'avait ni imprimerie, ni livres grecs. Vitus Winshemius nous a laissé un témoignage curieux de ce dénùment. (cJe me souviens, ditil, qu'après deux ans de séjour à Wittemberg, Mélanchthon expliquant les Philijfpiques de Démosthènes, nous n'étions (]ue quatre auditeurs, avec un seul exemplaire, celui de notre maître, que nous étions forcés- de copier sous sa dictée*. » Ajoutez que des leçons sur Démosthènes étaient une Qouveauté presque plus étrange, en Allemagne, que les jograes de Luther.

* Corpuâ refor . atorumj t. 1. Lettre à Spalatin. ' Oraiêon funèbre dé Mélalichthon .

Outre les travaux de sou euseignemeot, ses écrits particuliers et les éditions qu'il surveillait, Hélancbtbon tenait une classe privée. Sa santé, moins forte que son courage, suffisait à peine à tant de travaux. « Je ne crains qu'une chose, écrit Luther à Spalatin, c'est que sa faihle constitution ne supporte pas la manière de vivre' de ce pays. » L'électeur Frédéric, lui envoyant du vin de sa cave, lui citait cette parole de saint Paul : Il faut honoretson corps. « Si tu crois, ajoutait ce prince, que les autres paroles de cet apôtre sont vraies, crois-le aussi de celle-ci, et qu'il faut y obéir ^. » . La \ie de nos professeurs les plus occupés ne peut pas donner une idée de celle de Mélanchthon. Il faisait deux leçons par jour à Tacadémie, et probablement autant et de plus longues chez lui. Il prenait l'élève au sortir de L'enfaDce, le conduisant de degrés en degrés, des éléments de la grammaire jiisqu'à i'étude de la théologie, qu'il regardait comme.le couronnement de l'éducation littéraire. Il composait des grammaires grecques et latines, écrivait des traités élémentaires de toutes les sciences, distinguant dans chacune ce qui y appartenait naturellement de ce que la barbarie y avait importé d'étranger et d'hétérogène; séparant, par exemple^ la théologie de la philosophie, et, pour me servir de sa forte expression, la purgeant de ce grossier mélange des éthiques d'Aristéte et de TÉvangile, où Ton n'aurait su dire qui était Dieu d'Aristote ou de Jésus. Au reste, il ne faut pas admirer sans réflexion une telle capacité de travail. Les forces de l'homme, à toutes les époques, sont mesurées à sa tâche. Or, du temps de Mélanchthon, on avait tout à faire et une foi en proportion de Tœavre. La première moitié du seizième siècle fut la période héroïque des temps modernes. Les travaux de Tesprit y sont les travaux d'ilerculé. Si Mélanchthon eût été libre de choisir, nul doute que, des

* Oraison funèbre de Mélanchthon^ par Vitus Winshemiui.

MÉLANOUTHUN, 313

deux tâches qu'eurenià remplir les liouimes du i$euiéntt3 siècle, il n'eût pris la tâche littéraire. Il n^avait lii le caractère ni le genre d'esprit qui convienneiit à un réforma* leur religieux. Trop de doute, et, pour toute passion, des impatiences passagères contre les idées plutôt que contre les hommes ; aucun amour du bruit, le dégoût de la multitude, à laquelle il ne pardonnait pas sa foi brutale et aveugle à la merci de tous les sopbismes; un talent pratique, méthodique, sans mélange de déclamation; un esprit modeste, timide, s'agitant plus pour obéir que pour dominer, tels étaient les traits particuliers du caractère de Mélanchthon. Il eût fait comme les grands érudits de Tltalie, colnn^e Bembo, le Pogge, Marelle Ficin; il eût édité les anciens. Avant Luther; le choix était possible; après Luther, il fallait être, ou avec lui, ou contre lui. Mélanchthon n'essaya pas de se soustraire à .la destinée t!ommunc; mais il laissa plus d'une fois échapper des plaintes, et Taigreur des disputes thëologiques lui fit regretter souvent les pacifiques conférences de cette académie platonicienne de Florence, où ne disputaient que des' esprits d'élite, présidés par un prince magnifique. -

Ce fut après moins d'un an de séjour à Wittemberg qu'il commença de sentir TinQuence de Luther. La mort de l'empereur Maximilien *■ venait de délivrer celui-ci de ses craintes. N'ayant plus affaire qu'au pape, il avait relevé la tête. Il ne songeait plus à s'exiler. Le vicariat de l'empire, confie, pendant Tinterrègne, à son protecteur l'électeur de Saxe, faisait (le Luther comme le chef religieux de l'Allemagne. La réforme, un moment suspendue par la crainte d un accord entre le pape et l'empereur Maximilien, reprenaitsa marche victorieuse. La chaire de Wiltemberg avait recouvré la parole. L'esprit 4e Luther, soulagé de ce qu'il appelait, dans sa

* AiTÏvéu le 17 janvier 1510.

langue liartlie, les obsessions du diable, c'esUà-dire le doute et les craintes de la chair, avait recouvré tonte son audace. Il gagna Mélanchthpn par ce mélange si extraordinaire de fougue et de bubtilité, par cette domination qu'il exerçaitsur tous ses amis, et qui, jusqu'à sa mort, les retint presque tous sous son joug, soumis, quoique frémissants.

La dispute àe Le)pslck>

Le premier écrit où Mélanchthon s.'engagea dans les doctrines nouvelles fut une préface sur le g0x de la vraie théologie et sur l'étJiide des saiçtes lettres. Je ne parle pas d'une ode grecque à la louange de Luther, qui parut dans le même temps. Dans cette préface, il n'entrait pas dans le fond des idées de Luther; il s'en tenait à des considérations générales sur l'importance des matières et sur la préparation qu'il y fall^.it aj)porter. Il fit d'alwrd plusieurs préfaces de ce genre, moins en manière d'adhésion formelle qu'à titre d'hommage d'un lettré à un théologien célèbre. Il n'y laissait voir encore qu'une très-vive curiosité, ta nt pour les choses que pour Thomme.

Dans ce temps-là, on envoyait à Luther, de tous côtés, en forme de dfifi, des conclusions : c était la manière de jeter 1^ gant entre théologiens. ParnptUes champions de la scolastique qui s'étaient offerts à croiser leurs doctrines contre les siennes dans un combat singulier, Jean de Eck ou Eccius, ihrologien d'Ingolstadt, était de beaucoup le plus renommé. On le disait chargé secrètement par le pape d'exciter Luther, et

MÉLANCIITHON. 3i5

iTen tirer par rimpatience quelques propositions assez manifestement hérétiques pour qu'il y eût moyen d'en finîKavec lui comme on avait fait avee Jean Huss. Luther accepta le défî ; mais, soit qu'il craignît un piège, soit qu'il trouvât son adversaire insuffisant, il offrit d'abord de le faire réfuter par écrit, et il en chargea le plus ardent de ses disciples. Carlostadt, archi^cre de Wittemberg. Jean de Eck, qui passait pour n'avoir pas la plume facile, et qui, au contraire, avait eu de nombreux succès de parole, ne voulut pas d'une dispute de plume. Il importait que la réforme ne. refusât pas le premier combat public avec la scolastique. LutKer accepta donc le défi de Jean de Eck. Le lieu fut Leipsick, où était la cour du duc de Saxe ; le jour, le 17 }uin 1519.

Jean de Eck se rendit à Leipsick, suivi seulement d'un domestique ? et encore, dirent ses adversaires, ce domestique lui avait été prêté. Pour Luther, il y fit une entrée triomphante, ayant avec lui Gariostadt, qui devait être son second, et tous les professeurs de Tacadémie de Wittemberg, y compris Mélanchthon. Ils avaient attiré un si grand concours d'abbés, de nobles, de chevaliers, qu'aucune église ne parut assèl^ grande pour contenir toute cette foule; il fallut que le duc de Saxe fit disposer pour les recevoir la grande salle de la citadelle. Après une messe célébrée dans l'église de Saint- Thomas, en grande pompe et avec musique, on se rendit en procession au lieu des séagces. Des gardes placés aux portes protégeaient rentrée des personnes admises à assister au colloque, et repoussaient la multitude qui faisait irruption sur leurs pas. Mosellanus, conseiller du prince, et chargé de là harangue d'ouverture, n'y put pénétrer que par une porte secrète.

On se prépara à la dispute par des chants religieux et par un repas qu'un héraut d'armes fit cesser. Jean de Eck et Gariostadt engagèrent le combat. Ils disputèrent sur le libre arbitre. Gariostadt en nia l'efficace pour l'œuvre du salut :

il dit que Dieu est rouvrier, et notre libre arbitre le marteau avec lequel il fabrique notre salut. Jean de Eck soutint que le libre arbitre y est pour qne part, et la grâce pour une autre. Il invoquait Tautorité d'Aristote, le seul Père de rÉjçlise.dans Tétr^nge catholicisme des scolastiques.

Voici, du reste, comment.ce nom se trouvait mêlé an débat du libre arbitre et de la grâce^a philosophie aristotélique accorde tout à la force de Tbomme, à la volonté, au libre arbitre; c'était la doctrine païenne, dont l'excès alla jusqu'à égaler la volonté de Tbomme à la toute-puissance des dieux. Or les scolastiques s'autorisaient de omette philosophie pour défendre le libre arbitre. De là la haine de Luther et de ses disciples contre Aristote, auquel ils ne pardonnaient pas Timportance qu'il. donne à la volonté dans la conduite morale de l'homme, leur doctrine étant que la grâce seule fait les mérites et la moralité des actions.

A Carlostadt succéda Luther, qui souleva la question de la suprématie de Rome et de son évoque. Il dit que cette suprématie ne résultait que de décrets d'une date récente. Sur quoi Jean de Eck se récrira qu'il rec/onnaissait là un reste de la faction de Jean Huss. Luther sentit le piège, et sut échapper avec beaucoup d'adresse à la comparaison.

Vingt jours se passèrent en disputes de ce genre. Un incident les interrompit. Le marquis de Brandebourg revenant par Leipsick de la diète qui avait élu Gharles-Quint empereur, le duc de Saxe eut besoin, pour le recevoir, de la salle de la citadelle; il congédia l'assemblée. Les deux partis s'adjugèrent la victoire.

De tous les champions que les scolastiques opposèrent à Luther, et plus tard à Mélanchthon, Jean de Eck fut le plus célèbre. Il représentait cet amalgame d'une religion toute en pratiques superstitieuses, sans profondeur et sans savoir, et d'une prétendue philosophie aristotélique quç^ depuis longtemps on n'apprenait plus dans Aristote. C'est là seulement

MÉLâNCHTHON. 317

ce que les eatholiques crurent avoir à défendre dans les premiers colloques, de même que les réformateurs n'avaient cru et prétendu établir que la dtistinction de la religion et de la philosophie, et J' interprétation plus saine des textes sa.crés. Lq rôle des scolastiqties, évidemment inférieurs en savoir, et toujours battus dan« l'interprétation des textes, se réduisait à citer beaucoup et sans choix, et à prodiguer les mouvements oratoires. C'est à quoi excellait Jean de Eck. Il avait, comme on dit d'un acteur, le physique de son rôle. Mosellanus, dans une lettre à Pflug sur la dispute de Leipsick, en fait un portrait piquant : « 11 a, dit-il, une taillé élevée, un corps vigoureux et carré, une voix pleine et tout à fait allemande, poussée par, de vastes flancs, qui, eût convenu nonseulement à un acteur tragique, mais à un crieur. Tant s en faut qu'il ait cette douceur naturelle du visage tant louée dans Fabius et dans Cicéron. Sa bouche et ses yeux, tousses traits enfin, sont plutôt d'un boucher ou d'un soldat de Carie que d'un théologien. Qu^nt aux qualités de l'esprit, il a une mémoire puissante, qui eût fait de lui un homnve ac* compli, si elle eûtité au service<l'une intelligence de même force. Mais il n'a ni la conception vive, ni la finesse du jugement, sans lesquelles les autres qualités sont des dons stériles. Il n'a souci que de multiplier les citations, sans prendre garde à celles qui ne vont pas à son sujet, et qui sont froides ou sophistiques. Ajoutez à cela une incroyable audace, cachée «ous une a^stuce qui ne Test pas moins. S'il se sent pris à un piège, ou bien il détourne la dispute d'un autre côté, ou bien il s'empare de la pensée de son adversaire, se Tapproprîe en la revêtant de paroles à lui, et lui renvoie sa propre pensée, avec toutes les absurdités qu on en peut déduire ^.. » Ce portrait de Jean de Eck ne ressemble guère a celui que Moseilanus fait de Ëuther dans le même récit. « Il est, dit-il,

* Pétri Mosellani Epistola ad Pflugium, de Ditput. leips.

d'une taille moyenne, d'un corps grêle, tellement épuisé par les études et les soucis, qu'en te regardant de très-prés on pourrait compter ses os. Il est dans Tâge mûr. Sa voix est perçante et claire. Admirable par sa doctrine et la connaissance quMl a de l'Écriture, dont il pourrait compter tous les versets, par une grande richesse de pensée et d'expression, il laisse à regretter un certain manque de jugement et de méthode. Civil et facile dans les relations ; rien du stoïcien, rien de sourcilleux; toujours homme et ajoute heure; dans les réunions, jovial et aimant les plaisanteries; vif et plein d'assurance, la joie sur un visage ifleuri, malgré les atroces inenaces de ses adversaires, il est visible qu'un homme n*entreprend pas de si grandes choses sans la protection des dieux. » Ces deux portraits, faits dans le temps même de la dispute de Leipsick, ne sont-ils pas ceux de deux adversaires dont Tundoit vaincre et Tautre succomber? Mélanchthon ne joua pas un premier rôle dans ce colloque; mais il fut loin, quoiqu'il le dise quelque part, d'y être un personnage muet. Ne pouvant combattre de sa personne, il assistait ses amis, soit en leur découvrant les pièges de la logique de Jean <le Eck, soit en leur fournissant des citations à opposer aux siennes. Il aida surtout Carlostadt, qu'une voix étouffée et Sans accent, une mémoire défaillante, une extrême irritation, rendaient plus vulnérable. Il lui soufflait de vive voix, ou lui passait' des arguments par écrit avec si peu de précaution, que Jean de Eck s'en aperçut et lui cria : « Tais-toi, Philippe; occupe-loi de les études, et ne me trouble pas. » Une lettre que Mélanchthon écrivit à Œcolampade sur ce colloque lui attira une vive réponse de Jean de Eck. Il répliqua. Ce fut le premier gage qu'il donna aux nouvelles doctrines.

MKLANCHTHON. 549

Mélancbthon s'engage dans le parti de Luiher. — Petits traités élémentaires. — l^artage de sa vie entre la renaissance et la réforme. — Sa facilité pour ses amis ; son obligeance pour tout le monde; — Il se laisse marier avec Catherine Krapp. — - Le distique qui Taniionee à ses élèves. — Ses difilçulté»à Tacadémie. — Il refuse une ottve de Reuchlin. — On le charge malgré lui de renseignement de la théologie. — Squ désintéressement. — Ses efforts inutiles pour se tenir en dehors des luttas immiuentes. — Érasme Ty invite vainement. — La réforme avait besoin de lui. — II s'y engage.

Il revint à Wittemberg entièrement conquis par Luther. Non-seulement il s'associa à ses travaux, mais iHes fit valoir et les expliqua par des préfacesr. Il publia ses sermons, se jeta dans ses querelles, et, comme il arrive aux esprits modérës qui viennent de perdre leur indépendance et se sont donnés à un maître violent^ il se montra hii-méme injurieux et passionné dans des réponses pseudonymes aux adversaires de Luther, et plus tard, sous son propre nom, en le défendant contre les condamnations de la Sorbonne.

Les expressions les plus exaltées avaient remplacé, dans

ses lettres, les qualifications à peine suffisantes d'homme

bon et de théologien savant qu'il donnait à Luther. « Je n'ai

qu'un souci, écrit-il à Spalatin, c'est pour la santé de notre

père. J*ai peur^u'il ne se tue d'anxiété d'esprit, non pour

sa cause, mais pour la nôtre. Tu sais avec quelle sollicitude

il faut conserver le vase fragile qui renferme un si grand

trésor. Que si nous le perdions, je croirais la colère de Dieu

implacable. La lampe a été allumée par lui en Israël : si elle

irient à s'éteindre, quel autre espoir nous restera? » Et plus

oin : « Puissé-je, au prix de ma misérable existence, rache-

er la vie d'^ homme tel que l'univers entier n'a rien de

»lus divin! » Et ailleurs, parlant de reffigiede Luther brû-

590 i^:tudes sur Là renaissance.

lée à Rome, de ce Martin de papier, comme disait Lolber lui-même, bridé, exécré et dévmiéy il s'écrie : « L*Alleraagne n'a-t-elle pas, elle aussi, son phénix? Vrai phénix, et plût à Dieu que la malheureuse Europe le connût ' ! »

Bientôt il s'engagea plus avant. Il fit de petits traités élémentaires sïK la nouvelle doctrine, à l'usage des enfants et des personnes simples. Ces petits tr^iités étalent dans toutes les mains. Par là les nouveaux dogmes descendaient dans la foule, qui jusqu'alors n'avait compris de ta théologie rafBnée de Luther que te fonds de révolte et Tesprit de nouveauté qui sycachaientsous des discussions de textes. Mélanchthon s'était livré. En lui allait être personnifiée la méthode. comme en Luther la pensée de la réforme. Il se croyait encore lihre, et n'être qu'un auxiliaire qui combat, pour se retirer quand il sera las ;. mais il ne s'appartenait déjà plus, et il était devenu aussi nécessaire que Luther à la cause C/Ommune. li liiv fallait y donner le même temps que Luther; quoiqu'il fût loin de l'aimer, comme celui-ci, sans partage. Pour y suffire, il fit deux parts de sa vie : il donna l'une aux lettres, l'autre à la réforme*

Toutefois son penchant le plus vif était pour les lettres. Dans les affaires de la théologie, il n'était que soldat; dans colloi; des lettres, il était chef. Outre ses occupations régalières, sa facilité lui en suscitait tous les jours de nouvelles et d'imprévues. Gomme il excellait à mettre Tardre et la lumière dans un discours, tous ses amis, vrais ou d'occasion lui soumettaient leurs écrits, qui prenaient sous sa plumai si sûre une forme mieux appropriée à T intelligence des lecteurs. Nul n'éproUva de lui un refus. Il appelait tout l^ monde à profiter de qualités dont il rapportait tout Vhon neur à Dieu, et qu'il disait n'avoir reçues que pour l'usage commun. H fut généreux de son esprit jusqu'à ro qu'il pô

' * Corpui reformatorum,\.l. n'i\$.

MëLâNGHTHON. 3^

Tétre de sa bourse; et son savoir fut, comme plus tard sa maison, au service de tous ceux. qui se présentaient à lui avec le titre d'hôtes.

Dans cette bonté admirable, nul doute qu^il n'entrât un peu de faiblesse. Gomme, ses préfaces augmentaient la valeur vénale des livres, on lui en demandait de toutes parts, et on en obtenait même pour de^ ouvrages qui démentaient sa recommandation. De môme pour les lettres de crédit et les attestations; il les prodiguait un peu au hasard, ne disant de personne rien de médiocre, et ne rendant jamais le service à demi. S*il était sollicité par quelqu'un dont il ne crût pas pouvoir en conscience rendre bon témoignage, il s'en délivrait avec de l'argent *.

Mélanchthott ne savait pas résister, et ce qu'on a dit de Fénelon, qui lui ressembla par tant de traits, qu'il tenait à plaire à tout le monde, même à ses valets, est vrai de Mélanchthon, lequel fit beaucoup d'ingrats, jamais de mécontents. Excepté dans certaines déterminations capitales, qui ne se prennent qu'au plus profond de la conscience, où ne pénètrent pas les influences extérieures, Mé'anchthon se laissa vivre de la vie qu'on lui faisait. Hais telle était l'excellence de sa nature, que tout ce qui lui fut suggéré ou im* posé par ses amis tourna aussi bien que s'il fût venu entièrement de lui. Pour les charges surtout et les devoirs, quel qu'en fût le poids, il ne pensa jamais à s y soustraire, sous prétexte qu'on Tavait surpris.

C'est ainsi qu'il se laissa marier, vers le milieu de Tannée 4520, avec Catherine Krapp, fille de Jérôme Krapp, consul de Wittemberg. On attribua ce mariage à Luther, qui ne s'en défendit pas. Il voulait retenir Mélanchthon à Witlemberg par les liens de famille; il voulait, comme il l'avoue •j Spalatitt, travailler à l'accroissement de l'Évangile, en

* Gaipérarius, ch. xvii.

52S ÉTUDES SUR Uk RENAISSANCE.

mettant la frôle santé de son jeune disciple à l'abri des incertitudes et des agitations du célibat. Le mariage fui décidé avant qu'on eût l'aveu de Mélanchthon. Il l'apprit par le bruit public, a On dit, écrit-il à Hessus, que j'ai aussi la prétention de me marier, encore que je n^aie jamais été si froid'. » Et, plus loin, à Langus : a On me donne pour femme Catherine Krapp; je ne dis pas combien contre mon attente et à quel froid mari on la donne; mais tels sont les mœurs et le caractère de cette jeune fîlle, que je n'en aurais pas osé demander une autre aux dieux immortels. » Du reste, il se prêta de si bonne grâce à son bonheur, que les mômes amis qui lui avaient trouvé une femme le décidèrent, quoiqu'il eût voulu quelqtie délai, à hâter son mariage, « pour éviter, écrit Luther à Spalatin, le danger des mauvaises langues*. » Le 29 novembre 4520, un agréable distique, affiché à la porte de Tacadémie de Wittemberg, annonçait aux étudiants que Philippe Mélanchthon prenait ce jour-là de doux loisirs, et qu'il ne ferait pas de leçon sur saint Paul*.

Cette union, qui dura trente^ept^ns, fut heureuse. Catherine Krapp était une femme pieuse et fort attachée à son mari, excellente mère de famille, si bienfaisante pour les pauvres, qu'après avoir épuisé sa bourse, elle allait importuner ses amis de ses demandes d'aumônes; n'ayant d'ailleurs nul souci de sa per^nne et nul soin de son extérieur, ce qui ne blessait pas Mélanchthon, lequel était insensible à toute espèce de délices^. Deux ans après son mariage, il faisait à un ami cet aveu touchant : « Je pense que je n'ai pas reçu du ciel un médiocre bienfait, puisqu'il m'a fourni

' Corpus nfùrmatorumf t. I, n* S5.

*" Lettres de Luther,

'^ A studiis hodie fiicit otia grata Pbilippus,

Nec Tobis Pauli dogmata sacra leget. * * Gamérarius. VUa Pkil. Met.

MÉLANCHTHON. 3i5

matière à bien mériter d'une femme, et qu'il m'a rendu père d'un enfant*. »

Sa situation comme professeur, d'abord très-gênée, s'était peu à peu améliorée, grâce aux soins^ de Luther. Au reste, les embarras d'argent étaient les moindres; il lui en venait de plus grands, soit dés -étudiants, soit des ipagistrats.

Ceux-ci^ soit défaut de lumières, soit jalousie du crédit des professeurs, ne se prêtaient pas pu s'opposaient aux mesures de discipline que prenait Tacadémie. Mélanchtbon voulait .deux choses : qu'on tînt les élèves renfermés, et que chacun eût un prp{e3seur pour répondant. Il demandait qu'aucun élève ne pût être logé en ville que sur la permission écrite du recteur; mais, cette prétention entreprenant sur les privilèges de 4a cité, les magistrats s*y refusaient. De là toutes sortes de désordres.

Déplus, par un abus que qous n'avons guère à craindre de notre temps, les étudiants d'alors, voulant tout savoir, et croyant que le vrai savoir consiste à entendre beaucoup de choses diverses, suivaient tous les cours à la fois. Hé* lanclithon insistait pour qtie chaque professeur en prit sous sa direction personnelle un certain nombre, qui recevraient un enseignement déterminé; mais là il trouvait encore, outre la résistance des magistrats et celle des familles, celle des professeurs eux-mêmes, que cette responsabilité directe eût incommodés, et dont un ou deux à peine savaient assez le latin ou le grec pour renseigner avec fruit. Réduit à ses propres forces, Mélanchtbon tâchait de corriger par son sèle les effets de la mauvaise volonté universelle. Par ses exhortations, par rautorité de son non^^ quelques professeurs se chargeaient.d^une classe particulière, et bon nom- )re d'élèves s'attachaient à un professeur et à son enseignenent. Lui-même donnait Texemple. Sa maison était une

* Co rpuê reformatorum . l . 1 .

324 ÉTUDES SUU LA HËNAiSSÂ^GE.

école publique de grec et de latin. Il tâchait de retenir le plus longtemps possible dans les études préliminaires et générales tant de jeunes intelligences qu'attiraient les nouveautés tbéologiques, et qui s'y précijpitaient, pour la plupart, sans provision et sans préparation, exposées à toutes les surprises et ù toute la violence des premiers mouvements.

Quoiqu'il ne fût que simple professeur, et le plus jeune de lous, sa supériorité lui donnait le droit d'entretenir Spalatin de tous les besoins de l'académie. Il lui en écrivait fréquemment. Toutes ses vues sont justes et pratiques. Tantôt il demande qu'on ne confie pas Texplication de Pline l'Ancien, auteur fort goûté dans ce temps-là et pendant tout le seizième siècle, à un grammairien, mais à un naturaliste. Une autre fois; il veut qu'on dédouble renseignement des mathématiques, et qu'on les divise en deux branches, dont on chargera deux professeurs, «afin, dit-il, de mettre de là clarté dans cette partie des études; si nécéssatre, mais si obscure. » H indique les professeurs pour chaque enseignement; il demande qu'on applique aux besoins de Tacademie les revenus des prébendes restées vacantes par la mort des titulaires. Enfin, dans l'entraînement universel vers la théologie, il lutte pour que les lettres profanes ne soient pas abandonnées, et queceux qui ne sont pas attirés vers rÉglise par une voca(ion irrésistible poisacnt du moins entrer daD^ le monde avec un esprit cultivé.

Le succès de l'académie de Wittemberg l'avait fait désirer comme professeur par plusieurs villes. Il se refusa à toutes les offres, par devoir envers l'électeur, et aussi par son penchant pourses nouveaux amis, et pour leurs idées sur le* quelles ledoitte ne ravait pas encore atteint. La plusemba^ rassante de ces offres fut celle de Reuchlin, qui Tappelail, avec Tautorité de la vieillesse et de ses bons ofQces, à 1< remplacer dans sa chaire de professeur de grec à Ingolsladtl

MÉLANCHTîlON. 325

La lettre de Reuchlin, qu on a perdue, devait être, à en juger par la réponse de Méianchthon, d'un maître qui gourmande son élève. MéJanchtbon se défend du reproche de trop donner aux plaisirs de la jeunesse, el d'aimer ses amis par .enthousiasme de jeune homine plutôt que par jugement. Reuchlin Taurait-il blâmé de ses liaisons avec Luther etceuKdeson parti? Rien de plus probable. Reucblin logeait alors chez ce même Jean deEck, à qui Hélanehthon avait fait de si importunes piqilllres dans le^olloque de Leipsick. Il était vieux, et il avait dû se rapprocher des scolastiquès moitié par scrupule de religion, /moitié de dépit que les chefs de la réforme eussent fait oublier Tadvérsaire des moines de Cologne. Quoi qu'il en soit, Mélanchthon résista, mais à sa manière, sans vouloir ôter tout espoir à Reuchlin, et promettant d'obéir, en cas d'insi$lancesx)u'il soupçonnait que Reuchlin ne ferait point. Celui-ci s'en veugea en léguant au collège de Pforzheim sa bibliothèque, qu'il avait promise à .son élève à diverses fois, en présence de témoins. Mélanchthon eiit tort d .en écrire à Spalatin sur un ton piqué, et de parler des premiers encouragements et des services de cet homme illustre sous l'impression des changements d^humeur d'un vieillard qui n'était peut-être que ti^noré. Ce sont là les petitesses des amitiés humaines, plus regrettables quand l'exemple en est donné par des esprits supérieurs, parce qu'on leur croit .plus de force qu'aux autres hommes pour résister aux mauvais peu* chants et pour faire durer les bons. ,

Luther, que touchait assez peu la prospiérité des lettres profanes, si ce n'est par le chagrin qu'en avaient l«s moines et les scolastiquès, et parce que la cause en était liée à celle des nouvelles doctrines, importunait Mélanchthon, soit directement, sort par Spalatin, pour qu'il enseignât la théologie. Il demandait qu'on le déchargeât, du grec;, il insinuait que Mélanchthon réussissait mieux à interpréter saint Paul que P]ine. Mélanchthon s'en plaint à Spalatin. < Les lettres hu-

inaines, dit-il, ont irop besoin de maîtres nombreux et iiabiles; ear elles ne sont pas moins négligées dans ce siècle qu'elles Tétaient dans Tâge sophistique qui Ta précédé. » Il supplie qu'on le laisse. tout entier au soin de ces jeunes geDs qu'il a retirés « de je ne sais quelles études vagues et universelles où ils languissaient, et dont quelques-uns ont déjà traduit en latin des vers d'Homère S » Luthor n'en, poussait pas moins son dessein. H sentait tout le prix pour la doctrine de cette connaissance des langues, de ce don de bien dire, de cet art dMclaircir les choses douteuses, de dissiper les ambiguïtés, de cette onction qui rendait la parole de Mélanchthon si populaire. Il Huit par déterminer Spalatin, qui y penchait déjà par ses opinion», et Mélanchthon fut chargé du cours de théologie.

On obtint moins son conseintement qu'on ne le surprit. S*étant présenté pour le grade de bachelier biblique, il avait eu à faire; selon l'usage, une leçon de théologie. On l'y trouva excellent, et on le chargea de remplacer Luther pendant son voyagea Worms. Cette suppléance dura présde deux ans. Enfin Mélanchthon, fatigué, demanda à Spalatin d'être délivré de cet enseignement et de revenir à la grammaire, aux lettres enfantines, comme il les appelle. Ils'y plaisait trop pour les sacrifier à la théologie, où d'ailleurs il ne s'avançait que jusqu'où son esprit juste et méthodique pouvait y mettre l'ordre et la lumière, il n'avait pas, il ne devait jamais avoir Tenthou^iasme qui l'eût emporte, comme la plupart de se^ amis, au deln de cette limite. Dans ce temps-là, il était fort occupé de recherches sur le système monétaire de la Bible. et, quand on compare ce qu'il écrit « du merveilleux plaisir qu'il a eu à examiner une matière si désespérée » avec le témoignage grave et triste qu'il se rend d'avoir traité clairement certains points des croyances nouvelles, on voit que,

' Corpus reformatorum ^ [. I, n* 246

MÉLAKCHTHON. 327

dans les choses d*ërudition^ il a Tardeur et les illusions d'un homme qui marche en tête des antres, et que, dans la théologie contentîeuse, il ne fait que suivre avec hésitation et soumission. « Si Ton jugeait que Tacadénaie en eût besoin, écrit il à Spalatin, j'y accepterais même les fonctions de bouvier; sinon, qu'on me rende à ma classe. Dans leç matières de théologie, je suis Tâne portant les mystères. Il y a d'ailleurs tant de ces professeurs de théologie, que la jeunesse en reçoit plus- de fatigue que d^instruction, »

Il semblerait, aux effortsqu'il fit pour échapper à ce fardeau, qu'il pressentît les déchirements d'esprit (jui l'attendaient dans les luttes de religion, et qu*il n'y voulût pas prendra de responsabilité publique. Mais Luther ne s'en opi-^ nia trait que plus à ce qu'il professât h théolojïie. Les chefs de parti sont les plus rudes. dj5 tous les maîtres'. Non content d'écrire à Spal^tin, il demanda directement à l'électeur de Vaincre ce qu'il appelait Tobstination de Hétanchthon. « J'ai fait de vives instances, écrit-il ace prince, auprès dé Philippe, pour qu'au lieu du grec il enseigné l'Écriture sainte. Il est richement doué pour cet enseignement par une grâce spéciale de Dieu, p.t Técole entière, et nous tous, désirons ardemment qu'il en soit chargé. Cependant Philippe résiste, par la seule raison qu'il est nommé et payé par votre grandeur pour enseigner le grec. Voilà pourquoi ma prière respectueuse est que votre grandeur veuille bien intimer à Philippe Tordre de s'occuper de l'Écriture avec zèle, et, dût-on augmenter son traitement, il doit lé faire, il faut qu'il lé

asse * . »

Mélanchthon, ne pouvantobtenir un congé régulier, cessa, le son propre mouvement, ses leçons. « On m'a pris mes leures, écrivit-il- à Spalatin. J'ai dû, de nécessité, quitter ma haire. » C'était sa manière de résister.

' So ^oi^ ^^^ mwtx er hieran. (Lettres de Lutker,]

Ni du côté de la théologie, ni du côté des lettres, la perspective n'était riante. L'électeur négligeait Tacadéinie de Wittemberg, et Hélanchtbon osait s'en plaindre jusqu'à s attirer des reproches deSpalatin. Il n'abondait dans la réforme que sur un point où les protestants se montrèrent toujours fort pressants, je veux dire Tapplicatioii aux besoins des académies des revenus ecclésiastiques, restés vacants par suite des extinctions. « Les récompenses de la vertu et desétudes, écrit-il à Spalatin, sont toutes aux mains des mdrchaxids de messes. » « C'était le devoir des princes, dit- il ailleurs, d'éveiller et d'entretenir l'étude des lettres : mais ils continuent à être des Hidas. » Il ne pensait guère mieux de son siècle que des cours, et il déplorait cette indifférence qui laissait enfouis dans, la poussière tant de monuments de l'antiquité, i Souvent, écrit*il à Spalatin, quand je jette les yeux sur mes écrits, qui ne me soi^t guère moins chers que mes enfants, je gémis et je pense ^ moi-même : Les marchands de poisson en envelopperont leur denrée. »

Le traitement qu'il recevait, quoique supérieur à celui de ses collègues, suffisait à pQine à tous ses besoins, et le payement n en était pas assuré; mais, à force d'ordre, il trouvait moyen de se tenir dans ce milieu dont il parlait a ses amis, entre les dettes et l'avarice. Un aveu touchant à Spalatio nous fait voir à quel prix : « Tu peux, lui dit-il, apprécier par un fait quelle a été mon économie; depuis mon mariage, ma femme n'a pas acheté une nouvelle robe ^ b Je n'en admire que plus l'insouciance dont la loue Camérarius du côté de la toilette; elle avait fait de nécessité vertu.

Toutefois, en père prévoyant, Mélanchthon eût été heureux de laisser à ses enfants quelque peu de patrimoine honnêtement acquis. « Mais je vois, ajoute-t-il, que, dans ces temps si durs, je ne leur laisserai que le misérable et vain

< Corpu9 reformatorutUf 1. 1, n* 306.<— Il étiit marié depuis trois im

6roil de mon nom, et h petite réputation d'ërudit qui s y attachera. » En quittant les lettres pour ta théologie, i( eût pu s'enrichir. « Je pourrais être tout doré, dit-il dans la même lettre, si je voulais tirer profit de la théologie; mais je ne loferai à^ucun prix. »

G*est ainsi qu*un des plus grands théologiens de la réforme commença par se débattre contre la théologie et par la tenir pour suspecte^ quoique tout Ty appelât, et qu'il y eût pu trouver dès le commencement faveur et argent. L'histoire de la résistance de Mélanchthon n'a d'ailleurs rien de particulier ; c'est l'histoire de tous les hommes supérieurs qui veulent gardjor leur indépendance au milieu d'une révo- }atiotk reconnue par eux comme nécessaire, et qu'ils approuvent, lisse recommandent et se rendent inévi^bles par leurs efforts mêmes pour n'y pas concourir. Vainement ils veulent rester à l'écart; sous le noble prétexte qu'ils renoncent à tout profit-dans les conquêtes de l'esprit nouveau sur l'esprit ancien, à toute part dans les dépotiilles opimes du passé. Dieu ne permet à personne cette adhésion timide et spéculative. Il veut que tout le monde combatte, n'importe dans quels rangs; car, vainqueurs ou vaincus, il aime tous ceux qui ont été sincères et qui ont agi : les indifférents seuls ne trouvent pas grâce à ses yeux. Mais il doit avoir en dilection particulière ceux auxquels il a donné à la fois un cœur qui pousse au sacrifice et des yeux qui en. voient toute l'étendue : ceux-là sont les vrais martyrs.

Dans le^emps nîême que Mélanchthon se défendait contre toutes les influences liguées pour l'attirer dans les luttes hëoiogiques, Érasme fortifiait sa répugnance par des lettres ileines de sens et de grâce, lui montrant, sous tes traits les \lus aimables, l'image même de cette modération où il metait tant de prix à le retenir. Ce grand homme offrait à réIaDchthon l'exemple tentant d'une vieillesse glorieuse 'achevant au sein des lettres divines et humaines, en partie

330 ÉTUOKS SUn LA RlâNAISSANGE.

restauréesparlui, à égale distance de la routine scolastique et des nouveautés violente». On lui avait insinué de Rome qu'il essayât de tirer son jeune ami de ces querelles* « Je me suis contenté, écrit-il à Mélancbthon, de témoigner Tespoir que tu es demeuré libre. » Et ailleurs : c J'aurais aimé que ton esprit, qui est né pour les bellesrtettres, s'y consacrât sans réserve; il n'eût pas manqué d'acteurs à cette tragédie qui finira on ne sait comment ^ )» Rien de plus délicat ni de mieux mené que cette négociation, qui fut d'ailleurs inutile. Érasme n'y pouvait mettre l'ardeur d un catholique, puisqu'il pensait de même que Hélanchtbon sur la plupart des choses attaquées par Luther. 11 ne sut que lui vaater les douceurs des lettres, la part qu'il avait déjà prise à leur renaissance, et lui exprimer combien il était regrettable qu'il ne s'y pût donner tout entier.

Je m'explique très-bien pourquoi Érasme écrivit en faveur du libre arbitre, et.pourquoi„ aux emportements près, Molanchtbon se rangea à Tavis de Luther, qui le rejetait. Toutes les opinions humaines, même celles des théologiens, ont (les motifs secrets dans la conduite et le caractère de ceux qui les professent. 11 convenait à Érasme, qui avait su défendre toute sa vie son libre arbitre contre les autres et contre lui-même, de revendiquer ce dogme pour tous les hommes, et de le concilier avec celui de la toute-puissance et de la toute-prescience divines. Un esprit si prudent et si maître de lui, qui, pour rester plus libre, s'était fait une patrie nomade sur les frontières de TAllemagne, de la France et de l'Espagne, loin des villes où la dispute pouvait être périlleuse, ne devait pas être ingrat envers le principe même de sa conduite et la sauvegarde de^son indépendance. Mais quel intérêt pouvaient prendre au libre arbitre, soit Luther, si souvent esclave de sa propre fougue, qu'il confon-

* Corput reformatorum, t. I, n* 302.

MÊLANCIITHON. 531

dait avec la grâce, soit MélaDchthon, qui ne s*étâit.pres-^ que rien réservé du sien, et qui, dans le temps même de la dispute sur cette matière, s'était successivement laissé marier, sans y avoir de goût, et charger do Tenseigi^ement théo]t)gique, où il ne se sentait ni propre ni utile ? .

Au reste^ Érasme pouvait demeurer indépendant et s'abstenir; Hélanchtbon ne le pouvait pas. Le premier n'eût été approuvé de personne, s'il eût commis son savoir, sonexpé^ rience, sa gloire, dans des luttes dont les principaux acteurs étaient des jeunes gens, et dontrAcbille, pour me servir de son expression, était un homme à peine dans i*âge mûr. Aufisi bien sa saigesse était-elle méprisée dans le parti. On sa rappelle la manière superbe dont Luther l'exhorte à se retirer de démêlés qui ne le concernent pas ^ Le chef dé la réforme suisse, Zi^ingle, ne le traitait pas avec moins de dédain. Érasme lui avait donné quelques avertissements, du droit qu'il tenait de sa grande renommée. Zwingle lui répond : « Les choses que tu sais nous sont inutiles, les choses que nous savons ne te conviennent pas *, » Comment Érasme pouvait-il être tenté de se joindre à un parti « qui n-a, disait^ il, que ceci d'évangélique, c'est que beaucoup y manquent du nécessaire? * Le plus beau rôle et le seul qu'il pût prendre, c'était^ après avoir fourni à la réforme ses meilleures armes, de combattre ses excès et de lui marquer ses limites.

Hélanchtbon était venu, à peine âgé de vingt ans, dans le foyer même de b réforme allemande. Il s'était vu le collègue et l'égal de L\ither,> et n'avait pas été libre de n'être point de ses amis. Les jeunes gens se mettent toujours du côté du plus fort, mais seulement quand ce qui est le plus fort est une idée. Mélanchtbon avait suivi tous ceux de son âge, sauf quelques incertitudes secrètes, et un certain étonnement intérieur qui suspendait quelquefois le mouvement des espé-

' Voir l'éiade sur Érasme.

* Corpus refarmaU>rum\ t. I.

rai^ces, et qui était l'effet de grandes lumières dans Tâgede l'enthousiasme.

Ajoutez que la réforme avait besoin de lui, que sans lui Luther eût plutôt secoué les esprits qu'il n'y eût pénétré et pris racine, et se fût plus élevé que propagé. La réforme, telle qu'elle se montre dans les écrits de Luther, passionnée, puissante, mais excessive, demandait un écrivain souple, habile, élémentaire, qui la fit eouler et s'insinuer en quelque manière là où Luther, cet olympien, comme l'appela Mélancbtbon dans les jouTs de doute, la fulminait. Luther voulait garder impunément le mystère et les inégalités d'un oracle, les pensées sans application, les ravissements de Pathmos; il lui fallait Mélanchthon pouf l'interprétation modeste, pour lesadoucissemetits, et, sije puis parler ainsi, pour la réduction à l'échelle populaire de ses formes héroïques. Non-seulement Mélanchthon était nécessaire à Luther pour éclaircir et approprier les nouvelles doctrines ; il ne Tétait guère moins aux principaux chefs de là réforme, théologiens ou princes, et en particulier à l'électeur Frédéric de Saxe, pour tempérer la fougue de Luther et en obtenir, soit des concessions; soit, de temps en temps, le désaveu des forces aveugles qui se mettaient à son service. C'est ainsi que l'électeur le chargea personnellement de négocier avec Luther le maintien de la messe canonique à Wittemberg. La réforme avait besoin d'un écrivain et d'un négociateur : Mélanchthon avait toutes les qualités de l'un et de l'autre rôle; il n'y pouvait pas échapper. A son insu, et quoique résistant toujours, il fmit par s'engager, maison déclarant qu*il prenait pour bannière la modération. Il crut, par une erreur commune à tous les hommes supérieurs qui prennent parti, que cette bannière l'abriterait : ii se trompa. C'est la bannière qui attire le plus de coups, et c'est la seule qui ne protège contre personne.

Avant d'entrer sans retour dans cette carrière oii Tatten-

(JaieDt, selon la belle expression de Bossuet, <i les plu3 violen • tes agitations qute puisse jamais sentir un hoipme vivant, » il voulutallerrevoir sa ville nataîê, comme pour y prendre des forces pour les épreuves qui lui étaient réservées. Ce fui dans le mois de mal de l*année 1524. Il arriva le 6 mai à Bretten, où il trouva sa mère remariée ,^ par jalousie, dit-on, de ce que lui-même avait pris femme. Après quoique séjour qui ne fut pas tout donné au repos, puisqu'il écrivit pour le cardinal Campége* une Somme de la nouvelle théologie, il se remit en route, dans le mois de juin, pour Wîttemberg/ Chemin faisant, et comme il n^étaitplus qu'à quelque distance de Francfort, il rencontra le fameux landgrave de Hesse, fort jeune alors, qui se rendait avec une suite à Heidelberg, à la fête du jeu de Tare. Le landgrave avait su le voyage de Mélanchthon. L'allgre fort peu équestre du voyageur et de ses compagnons, lesquels, à ce que raconte Gamérarius, abrégieaient le chemin en faisant des épigrammes latines, lui fit soupçonner que ce devait être Mélanchthon. Il s'approche de lui et lui demande s'il n'est pas Mélanchthoh. (( C'est en effet mon. nom, dit celui-ci. » Et, par honneur, il se dispose à descendre de cheval, t Venez, dit l'électeur, m 'accompagner quelque peu de chemin : j'ai à vous entretenir de certaines choses. Du reste, ayez l'esprit tranquille, et soyez sans crainte. — Que craindrais-je? reprit Mélanchthon ; et que peut-il m'arrîver qui importe à qui que ce soit? — Mais si je vous emmenais et vous livrais à Campége, dit le prince en riant; je sais que je ne lui déplairiais pas. » Puis il lui fit quelques questions sur les points principaux de Is nouvelle doctrine, avec la légèreté d'un jeune prince qui avait de bien autres soucis, et qui n'aurait pu supporter un exposé sérieux. Mélanchthon répondit sommairement et en peu de mots, comme il con^nait au lieu et à la personne;

* Campége était le Yéfrat du pape

après quoi il demaBda la permission de reprendresa route. Le landgrave y consentit à la condition qu'à son retour il écrirait pour lui un traité diBS questions en litige. Il s*informa ensuite des dépenses du voyage, et le pria de passer par ses terres; ce qui fk dire plus tard que le landgrave. de Hesse était le disciple de Mélanchthon.

De retour à Wittemberg, celui-ci écrivit le traité promis, sous le titre d'Abrégé de la doctrine ecclésiastiqtus restaurée, pour le três-iUuStre landgrave de Hejise,

Premiers doutes. ->- Premières tlifHcultés iutestines. -^ I.a sédition éclate à ^'illemberg. — Guerre des paysans. — Douleur de Mélanchtbon. — Sa superstition. — Luther est soutenu contre le doute par Torgucil. — Son mariage; chagrin qu'en éprouve Mélanchthon. •>- II e^t charge d'inspecter les églises

. saionnes. — Sa querelle avec AgricoU au sujet de la pénitence. — Luther tranche le débat. — Mélanchthon acoompagi^e Télecteur à la diète de Spire. — Ses conseils à sa mère. — Le colloque de Marpurg.

On sait quelle fut la marche d^ la réiprme. Comme toutes les révolutions, elle s'était annoncée par des principes plus généraux que les changements qu'elle voulait opérer, et elle n^avait pas craint, comme fit TEurope pour le nouveau monde, de prendre droit de souveraineté môme sur Tinconnu. Luther avait dit : Toute vérité vient de rÉcriture. Axiome presque sans limites, car il comprenait non-seulement toutes' les réformes particulières que demandait et que précisait Luther, mais encore toutes celles que pouvaient rêver les imaginations les plus ardentes. Luther ne trouvait, dans TÉcrilure, ni pape, ni concile, ni confession auriculaire, ni intercession de^sâints, ni purgatoire, ni célibat des prêtres. Il pas^it par-dessus quinze siècles pour

MÉLANGUTHON. 355

arriver sans intermédiaire, sans tradition, aux livres pri* mitifs, et fonder, sur une nouvelle interprétation de ces livres, un nouveau christianisme. Le principe Tovte vérité est dans V Ecriture, pprtait cette conséquence : chacun peut voir dans TÊcriture la vérité qu^il veut. Aussi, peu de temps après les déclarations de Luther à Worms, Carlostadt, son disciple et son frère d'armes au colloque de Leipsick, déclarait Ile pas trouver dans TÉcriture le dogme de la présence réelle que devait rejeter la réfornxe suisse; et les anabaptistes, plus hardis, y trouvaient la nécessité d*un second baptême, et n'y trouvaient ni évoques, ni ministres, ni hiérarchie d'aucune sorte, ni droits féodaux, ni droits de succession. Les chefs ne sont souvent si har.dis que par subtilité, et à force de pousser leurs idées à Textrême ; les sectaires le sont par Temportement brutal des passions. Le principe posé par Luther déchaîna tous ceux qui avaient à se plaindre, à désirer, à se venger. Outre que la plupart ne lisaient rÉcriture que par les yeux grossiers de quelques chefs subalternes, chacun y trouva tout ce qu'il aimait, et n'y trouva pas ce qu'il haïssait; chacun y trouva des droits et n'y trouva pas de devoirs.

Wiltemberg donna le signal et en vit les premiers effets. Les esprits y avaient été échauffés dès Tannée i521 par Nicolas Storck, le chef des anabaptistes, qui disait avoir eu des entretiens avec Tange Gabriel, et en avoir reçu la pro-> messe qu'il serait le réformateur de rÉgljse. Il avait persuadé un certain Harcuâ (Stûbner), camarade d'école de Mélanchtbon pendant son séjour à Tubingue, et devenu son hôte à Wiitemberg. Mélanchtbon l'y avait accueilli, moitié par bon cœur, moitié pour savoir d'une manière plus certaine ce que professait sa secte. Mais ni son commerce avec Mélanchtbon, ni leurs nombreux entretiens sur la doctrine. ni la confiance de Mélanchtbon, qui l'avait associé à son école privée, n'avaient pu le changer. 11 s'y mêlait beaucoup de

visions, les lôtes n'étant pas médiocrement échauffées, cl Luther ayant en quelque sorte autorisé les visions par son exemple. Caroérarius raconte quece Marcus, étant assis à côté de Mélanchthon qui écrivait, s'assoupit peu à peu, et, laissant tomber sa tête sur la table, finit par s'endormir tout à fait. Après quelque temps, il s'éveilla comme en sursaut, et, regardant Blélànchthoii : « Que pensez-vous de Jean Chrysostonie? lui demanda-t^il. — Beaucoup de bfen, dit Mélanchthon, quoique je le trouve verbeux. -^ Je viens de le voir en r^ moment même, dit Harcus, dans un triste état, au fond du purgatoire. » Mélanchthon sourit d'abord, puis il quitta Marcus, déplorant l'aberration de gens qui, éveillés, niaient le purgatoire, et qui le voyaient daiis leurs songes*. Les sectaires voulaient immédiatement deux réformes : Tabolition du sacrement de l^Eucharistie, et la destruction, par le feu, des statues et images des saints. Garlostadt* prêtait à leurs projets l'appui de son nom. C'était un homme farûuche, sans génie, sans savoir ni bon sens; au physique, court de taille, le visage sombre, la voix sourde et sans accent; un de ces esprits ardents où tout fermente et où rien ne se forme et ne s'articule, qui, ne pouvant ni obéir ni se faire de partisans parmi les esprits cultivés, en cherchent jusque dans les derniers rangs de la foule. Garlostadt, un moment aussi considérable que Luther, avait pu se croire son égal. 11 ne put souffrir de voir s'étendre de jour en jour la distance qui le séparait de Luther, ou peut-être ne la vitil point par cette illusion propre aux contemporains et aux amis de jeunesse d'un homme qui doit les surpasser. Quoi qu'il en soit, sentant qu'il ne pouvait disputer à Luther le premier rang, ni dans la chaire, où il était confus et injurieux, ni par la plume, où il était tout à fait inhabile, il voulut l'égaler par l'action. L'absence de Luther, alors retenu

* Cann^rarius, ch. xit.

MÉLANCHTHON. rô7

par rélecteur de Saxe au château de Wartbourg, favorisait ses projefô violents, et bientôt Wittembcrg fut sous la menace d'une sédition à la fois sacramentaire et anabaptiste.

Mélanchthon, effrayé, en écrivit i Luther, qui, sans attendre la permission de Téiecteur et sans lui en donner avis^ parut à Wittemberg tout à coup, le 9 mars 4522. Ce coup de force étonna tes sectaires. Ses prêches multipliés, qui firent dire à un des plus fougueux d'entre eux que c'était moins la voix d'un homme que celle d'un ange, arrêtèrent tout. Les chefs, après quelques débats ave& lui, se retirèrent à Chemberg, d'où \\s lui écrivirent des lettres injurieuses, pour le moment sans effet.

Deux ans après, tout avait marché, même Luther, qui se trouvait à son insu plus près qu'en 4524 des opinions de Carlostadt. Ne s'étant pas encore borné lui-même, il avait perdu le droit de marquer des limites à son parti. La sédition éclata donc à Wittemberg, et toutes les statues furent brisées. Gela se passait en 4524. Un an après, cent inilte paysans, couverts du sang des nobles, des magistrats et dés prêtres, étaient noyés dans le leur, en Souabe, en Tburinge, en Franconie.

Les premiers mouvements avaient donné beaucoup de soucis à Métanchthon : la guerre des paysans lui fit plus de mal, car elle lui donna le doute. Elle le donna aussi à Luther, qui venait de jeter inutilement sa parole entre les paysans et lés princes. Hais le doute de Luther, superbe romme ses croyances, n'allait pas jusqu'à son cœur, et n'en faisait pas jaillir.ces vives larmes que la fille de Mélanchthon, assise sur les genoux de son père, essuyait, nous racontet-il, avec sa robe du matin*. Cielui-ci commença dès lors cette longue plainte qu'il continua jusqu'à sa mort, et qu'interronOpirenl à peine les seules joies pures quil lui fût permis

• Corpui reformatof'um^ t, I.

358 ÉTUDES SUR tA RËNAiSSANGE.

de goûter, celles que donnent les lettres^ car ses joies de famille furent mêlées.

Celte guerre augmenta aussi sa disposition aux idées superstitieuses. Dés sa plus tendre jeunesse, par penchant autant que par Tesprit du temps, il avait été frappé de la coïncidence de certains phénomènes naturels et de grands troubles dansj'ordre moral* Il s'effrayait xl'un été pluvieux, d'un débordement de l'Elbe. Âureste, le monde étani profondément troublé, il y avait toute clrance que des accidents de ce genre fussent suivis de quelque désordre social. Mélancbthon en concluait que lés uns étaient une menace du ciel, et les autres Teffet de cette menace.

Ajoutez à cela un peu plus de confiance dans les songes qu'il ne convenait à un homme si aensé,. presque de la foi dans Tastrologie divinatoire, et nul éloignement pour la chiromancie, quoiqu'il se défendît de Taccusation d'y croire aveuglément. Le préjugé du temps y était pour beaucoup; mais le plus fort venait d'une extrême curiosité, jointe à beaucoup d'esprit d'observation, et de l'état encore si imparfait de la physique et de Tastronomie. Mélanchthon savait tout ce qu^on en enseignait dans les écoles ; il en écrivait fort pertinemment; mais c'était trop peu pour avoir le doute philosophique, également éloigné de la superstition et de la crédulité, et qui doit être le point où se fixent tous les esprits élevés et sages dans ces matières. Car, poxtr nier obstinément qu'il y ait un rapport quelconque entre les faits naturels et les faits moraui^, et que l'homme reçoive quelque influence mystérieuse de la marche de ces grands corps qui roulent dans l'espace, c'est une témérité^ non moins déraisonnable que de croire cette influence irrésistible, et de s'y soumettre comme le Turc à la fatalité. D'autre part, ne s'en point soucier du tout, vivre au sein de cette harmonie, et en quelque sorte par elle, sans en adorer au moins le secret, est un épicurisme grossier, peut-être trop commun à

MÉLANCHTUON. 339

/'époque ^ù nous vivoirs; Pour inoi; j'admire les esjprits éminentsdu seizième siècle d'en> avoir été si vivement prt^occupés, et Mélancbthon, en particulier, ^d'avoir potissô cette préoccupation jusqu'à rinquiétude, et assez estimé Ktiomme pour chercher» même au risque d'unpeu de superstition ,^ h rattacher sa vie à Tordre universel.

Dans le. temps de la guerre des paysans, il écrivait à Camérarius des lettres ^pleines de tristesse, où Ton voit, dans toute sa naïveté, cette disposition superstitieuse. Dans une de ces lettrés, i^ parle d'un veau sans sexje, né Tannée précédente (1524),- qui signifiait très-'certainement les interprétatioB« charnelles et pernicieuses de la doctrine de Luther. Un arc^n-ciel qu'il avait vu la nuit, de la maison d'un de ses amis, ne présageait pas moins clairement un mouvement populaire. N'avait-il pas vu parçille chose avant Témeute de Wittemberg? Et il ajoute : « Quand je réfléchis à c«s pressages,* que je considère les innombrables vices de ceux qui gouvernent la fureur de la multitude^ les exemples qu'on en voit dans les histoires, les signes manifestes du jugement de Dieu, je n'ai aucun espoir que les Etats puissent durer plus longtemps. Tout cela, joint à ma mauvaise santé, me jette dans un trouble d^spril au-dessus de mes forces*. )>

Pour Luther, l'orgueil surmontait le doute. Dans le premier moment, il sentit au vif Taccusation d'avoir engendré deux partis, les anabaptistes et les sacramentaires, e:, à peine au début de sa réforme, de n'en être déjà plifs Tunique ehef. Hais peu, à peu la dispute s'échauffant, il n*cut pas de peine à se persuade^ qu'il Temporterait, et il s'é^ cria : « J'ai le pape en tête, j'ai à dos les anabaptistes et les sacramentaires; mais je marcherai seul contre tous, je les défierai au combat, je les foulerai aux piedsi »

En attendant, pour se distraire des horreurs de la guerre

* CoTfuê reformatorumf t. I, n* 330.

340 ÉTUDKS SUR h.\ RENAISSANCE.

des paysans» il aimait upe religieuse et répripsait. De là cette lettre de Mélanchthon à Camérarius, toute en grec : c'est un secret {[u'il n*osait dire que dans la langue savante. En parlant de rëtonnement où vont être les gens de bien de cette marque d'insensibilité de Luther au milieu de tant de maux, Mélanchthon laisse voir son propre sentiment. Il était blessé plps qu'il n'osait se Tavoner de ce nouvel exemple de régoïsme des chefs ée parti, lesquels montrent bien, par la facilité avec laquelle \h manquent tout à coup, et pour^un caprice, à Thonneur commun, combien |ieu ils estiment leurs instruments. Mais il ne pouvait pas rester sur une impression si fâcheuse. Il trouve bient(^t, soit dans son respect pour Luther» soit dans l'illusion de respritdo parti, des motifs d'atténuer et d^expliquer ce mariage : « Après tout, Luther n'est.pas un misanthrope ni un homme farouche; il n'y a rien d'étonnant que sa magnanimité ait é|é amollie; c'est la nature qui Ta forcé à devenir épçux; les saintes Écritures honorent le mariage. » Un peu de sa disposition superstitieuse vient à propos aider des explications dont il tâchait de s'exagérer la valeur i-^ Il y a. sans doute, ajoute-tril, dan^ cette affaire, quelque chose de caché et de divin, qu'il ne convient pas que nous recherchions. »

Les dernières réflexions sont plus conformes à la pr^ mière, et Mélanchthon finit comme il a commencé, par le doute. « Cet événement, dit-Il, ne sera pas inutile pour nous humilier; car il y a grand péril non-seulement pour ceux qui exercent des fonctions saintes, mais pour tous les mortels, à toujours s'élever ^ »

Malgré ces fautes, il fallait continuer à marcher. Les événements se pressaient. La formation des ligues catholique et protestante, le progrès des saeramentaires, ta réisurrectioD

* Carpui reformUorum, 1. 1. n' 544.

MÉLANGHTUON. 341

Jes anabaptistes, tant de difficultés et tant de menaces pour l'avenir ne laissaient guère de temps au découragement. Mélancbtbon, tout en résistant, était devenu si nécessaire, qu'il fut peu à peu amené à prendre une part active et personnelle au gouvernement des égjises saxonnes. Le nouvel électeur de Saxe, Jean Frédéric, qui connaissait son esprit conciliant et pratique, le chargea à diverses reprises d'iAspectfons religieuses dans les diverses parties de Télectorat. Il fallut qu*il fermât son école privée ; ses fréquentes absences ne Ini permettaient plus cette sorte d'enseignement. La tècbe d'inspecter les églises était pleine de difficultés, les principaux obstacles venant moins de la résistance des catboliques que du défaut d'intelligence et de lumières dans le$ organes de la réforme et de Tesprit de licence dans la multitude. Aussi Mélanchthon, comme tous les esprits pratiques, allant au plus pressé, s'inquiétai^il moins do raffiner sur la nouvelle religion que de la discipliner. Il en* gageait les prédicateurs à ne rien exiger d'excessif, à ne rien précipiter, à tolérer tous ceux des usages catholiques qu'on ne pouvait abolir sans irriter la foule. Il n'approuvait pas les injonctions lancées, du haut de la chaire évangélique, contre les danses, les lieux de réunion et autres choses semblables, dont certains prédicateurs n^attaquaient Tusage en général que pour l'interdire à quelques personnes objets de leurs ressentiments. Il ne voulait pas trop de prêches dans le même jour, et trouvait superflu qu'on en fît trois dans un dimanche. « Cette quantité, disait-il, engendre la satiété; d^ai Heurs, plus les prédicateurs ont à parler, moins il leur reste d^ temps pour s'instruire; obligés de monter en chaire sans préparation, ils n'ont d'autre matière que des déclamations contre les moines. »

Quant aux changements dans les choses, il conseillait qu'ils fussent insensibles et qu'on y conservât le plus qu'on i<>urrait de l'ancien état; pour la messe en latin, qu'il

34S ÉTUDES SUa LA RENAiSSAKCE

en fallait laisser subsister la phis graDde.partie, secontestant d'y mêler des cantiques en allemand; que là t)ù la messe latine avait été abolie^ il fallait néanmoins garder un^ certain ordre qui ne différât pas trop de l'ancien ^ et ne pas rejeter les vêtements sacerdotaux. Il poussait même Tesprit de tolérance jusqu'à conseiller qu'on n'empêchât pas le peuple de sonneries cloches pendant les pragçs, pour peu que l'abolition de cet usage dût causer quelques troubles. Enfin, il travaillait surtout à approprier à l'intelligence de la foule les nouvelles inierprétations des. livres saints; et il n'évitait pas moins^ dans ses instructions» la subtilité qui trouble les esprits simples que les injures, qui ^citent Ie& passions. Hélancbthon ne voulait pas plus d'une religion qui s'abaissât jusqu'aux imaginations grossières de la foule que d'un dogme trop raffiné qui les enivrât.

Quelque prudence qu'il mit dan» ces inspections, il ne pouvait se renfermer si strictement dans leâ doctrines de Luther, que la nécessité de les accommoder. à la pratique ne le forçât, quelquefois, soit d'y ajouter, soit d'en retrancher. Quand il voulut mettre par écrit les instructions qu'il avait (Tonnées, il n'y put tellement se conformer aux opinions du maître quç le désir d'être clair et applicable ne l'entraînât, selon les matières, à étendre ou à restreindre la pensée do la nouvelle église. Ces légers change^ments déplurent aux plus ardents; ils crièrent à la scission, et forcèrent Luther à en prendre de l'ombrage, ce qii'il n'eût peut-être pas fait de son propre mouvement, n'ayant pas donné à ses amis Texemple d'une fidélité immuable à ce qu'il avait dit.

A la suite d'une inspection des églises de Thuringe, Mélanchthon en avait exposé les principes dans un petit écrit en manière d'abrégé de la nouvelle doctrine. Ce petit écrit fut vivement attaqué. L'accusateur était un certain Âgricola, un de ces disciples de Luther qui, avant d'exagérer les conséquences deses doctrines, commencèrent par les défen-

MÉLÂNGllTUON. 3)5^

dre avec un achârnetnant inqaiet et jaloux, forçant le sôns ou supposant dès intentions profondes là .où te maître avait voulu être facile ou n'avait éxé qu'indifférent. Mélanchttion avait enseigné, dans son écrit, que la pénitence commence par la crainte de Dieu; c'était contraire à la doctrine de Luther, qui la faisait naître de l'amour de la justice. Luther admettait une crainte filiale, consistant a craindre Dieu poqr lui-même, ce qui semblé étrange et vague. Mélanchthon laissait subsister la crainte servile, enseignée par rÉglise cathoiique, et qni consiste à avoir peur des peines que Dieu réserve aux coupables. Par joe premier dissentiment, on peut juger tout. d'abord, etpourl!avenir, de Tesprit de la théolo^ gie de Mélanchthon. Luther, trop orgueilleux pour songer à persuader, n'évitait pas la métaphysique la plus subtile. Use souciait plus d^étonneir ou d'accabler les intelligences que de les gagner et de s'y établir de leur gré. Cette dernière pratique, ^u contraire, était celle de Mélanchthon; aussi,dans la question en litige, avaitnl préféré avec raison, à une maxime ardue et inaccessible^à cette pénitence sophistique qui naît de Tamour de la justice, la maxime commune que la pénitence commence à la crainte des châtiments. « J'ai jugé, dit-il à Agrlcola danç une admirable lettre qui n^arrêta pas la querelle, qu'il faut nourrir les enfans avec du lait; au reste, je pe t'empêche pas d'offrir aux grandes personnes des mets plus solides ^ »

En même temps que la réfutation d'Âgricola était colportée et vantée par les ardents du parti, on répandait le bruit que L uther chantait la palinodie, pour me servir d'un mot du temps ; Topinion de Mélanchthon sur la pénitence passait pour avoir été concertée avec lui. Ce bruit arriva jusqu'aux oreilles de SpàlaXin.. qui invita Mélanchthon à le démentir. Celui-ci écrivit que si^ malgré son désir d*être en tout de l'o-

* Cdrpu» rtformatùTvm^ t. I, n* 478.

344 ÉTUDES SUR LA RElfAISSANGE.

pinion de Luther, il s'était glissé dans ce livre quelque dissidence, il la prenait sur lui, et s'empresserait de Vexpliquer ; mais qu'il n'en fallait pas faire un tort à Luther, c Et, ajouta-t-il avec tristesse, c'est sans doute le soin que j'ai pris d'exposer toutes choses dans leur nudité, sans sophisterie et sans amertume dans l'expression, qui soulève contre moi tous ceux qui font consister la réforme en déclamations lancées, comme du haut du chariot d'un charlatan, contre tous les dissidents. »

Ce bruit, et d'autres dont on le grossissait,, n'avaient été répandus dans le parti que pour engager Luther à désavouer Mélanchthon. Outre dés motifs sincères de dissentiment dans cette ferveur d'une révolution nouvelle, les ardents étaient jaloux d'un homme qui, tout en paraissaniVahstenir, avilit plus d'éclat que les hommes d^action, et qui, déterminé à rester sur le seuil de la nouvelle théologie, hii rendait toutefois plus de services que ceux qui en avaient fait en quelque sorte leur domicile. On voulait l'affaiblir et arrêter des commencements si beaux, en faisant tomber sur sa tête quelque sévère désaveu dti maître. Hais Luther ne s'y laissa pas entraîner. Il se contenta de donner sèchement avis à Mélanchthon de ce qu'on écrivait contre lui, sans entrer dans aucune récrimination, et sans lui demander de s^expiiquer. Il ne se croyait pas sérieusement attaqué par Mélanchthon, mais il était sensible ftu ^plaisir de se voir défendu comme s'il eût été attaqué.

Cependant Âgricola se donnait beaucoup de mouvement pour aggraver les choses ; il y allait de son honneur de n'avoir pas fait une «ortie inutile. Ses partisans murmuraient de rinaction de Luther. Mélanchthotl s* étant trouvé avec les principaux d'entre eux aux noces d'un aini commun, Ambroise Reutter, ceux-ci avaient fait mine de ne pas le connaître; et l'un d'eux, Loguléius, qui le connaissait particulièrement, avait affecté de le saluer comme un inconnu. Enfin

MÉLAMCHTHON. 545

1 électeur s'en mêla ; il -manda Luther à Torgaw, ville où it tenait sa cour, et le chargea, ainsi que Poméranus, d'enten- Jre Mélanchthon et Agricola, et de prononcer entre eux.

Le débat fut court. Luther, qu' Agricola y avait mis sur le même rang que les saintes Écritures, le trancha par une dër finition ambiguë, soit qu'il eût voulu ménager à la fois le disciple ardent et Tau^xiliaire utile. Soit qu'il fût srncère,-et qu'il se payât lui-même de ces ambiguïtés. Toutefois, dans le dîner ^ui suivit, il disputa tout bas avec Mélanchthon sur d'autres passages du livre incriminé, l'embarrassant d'explications qui font dire à celui-ci, dans^une lettre à Justus Jo. nas: « Quel homme sqJhîI! » Pour Agricola, qui n'élait nullement satisfait de la décision, et ne trouvait pas le jugement assez éclatant pour le procès, i| refusa de se réconcilier avec Mélanchthon. Vainement celui-ci lui rappela une amitié déjà ancienne, et lui promit d^oublier son offense, du reste n'exigeant de lui aucune rétractation ; « il ne répondit, écrit Mélanchthon, non plus qu'une statue, i Mais au dehors il continua de triompher de Mélanchthon. Luther n'y contredisait pas, et sans douté se réjouissait secrètement d'un débat qui n'avait profité qu'a lui; il y ayait vu' tout à la fois éclater le dévouement de ses disciples à sa gloire, et intimider la. gloire naissante de Mélanchthon.

La querelle se calma, moins, comme il arrive en des temps si agités, par un adoucissement dans lès personnes ou un changement dans les opinions que par les événements qui suscitaient de nouvelles affaires avant que les affaires en instance fussent décidées. Les querelles se terminaient moins qu'elles ne s*ajounlaieiit; au moindre répit, toutes les haines du passé profitaient pour se réveiller de ces courtes trêves du présent. Ce ne fut pas la seule fois que Mélanchthon eut à défendre sa modération contre les attaques d* Agricola. Il est vrai que, pour prix des difficultés et des périls attachés au beau rôle de modérateur, Mélanchthon en

346 ÉTUDES SUR LA UENAlSSAriCE.

eut loulos les doucears secrètes. Il dut être touché de voir, par son exemple, combien la modération est nécessaire aux sociétés humaines, puisque les partis les plus violents, soit avant de se ruer l'un sur l'autre, soit après le combat, et pour régler la victoire, ont besoin de sa médiation, et I invoquent en la calomniant.

Il en eut bientôt une preuve dans l'ordre qu'il reçut d'accompagner, en i529, rëlecteur Jean Frédéric à la diète de Spire. C'est là qu'après bien des disputes entré les catholiques et les réformés, aucun des deux partis n'étant assez fort pour opprimer Tautre, ils s'accordèrent pour frapper les anabaptistes et les sacramentaires qui les embarrassaient également Us concoururent aux décrets violents qui furent rendus contre Tennemi commun, les réformés avec moins d'empressement, et non sans de grands délais, parce qu'ils soupçonnaient les catholiques d'y avoir plus d'intérêt qu'eux. Mais, une .fois les anabaptistes et les sacramentaires rejelës, ilfojlutbien que les catholiques et les luthériens se regardassent en face. Les premiers, qui avaient la majorité des voix, décrétèrent que tous ceux qui avaient jusqu'alors conservé les anciennes traditions fussent tenus d'y rester ûdèlés; que quanta ceux qui professaient ie nouvel évangile, ils fussent libres d'y persister, à la condition de s'unir aux catholiques pour obliger le reste des peupies à ne pas changer de religion. Ce décret absurde, qui demandait à un parti en progrès une aot'on contre nature, en exigeant qu'il se circonscrivît et s'isolât, souleva les luthériens, qui protestèrent auprès de l'empereur : d où le nom de protestants, bientôt commun à toutes les églises réformée».

Mélanchthon se montra très-circonspect, excepté sur un point, où il fut pressant jusqu'à se rendre suspect aux réformés ; c'était la séparation d'avec lés sacramentaires et Zwingie, leur chef. II blâmait toute lenteur à cet égard . Dans

MÉLANCHTliON. 347

le fond il était moins éloigné des catholiques, lesquels i:epréscDtaient dn moins Tordre établi, l'organisation, que des anabaptistes et des sacramentaires, à cause de l'esprit de bouleversement qui perçait sous leurs dogmes. C'est d ailleurs par cet esprit que ceux-ci trouvaient faveur auprès de certains prifices pour qui la réforme était une question d'intérêt bien plus que de conscience. Ces princes, et en particulier le landgrave de Hesse, se servaient de leurs théologiens, comme Philippe le Bel de ses jurisconsultes, pour brouiller les affaires, et trouver des prétextes sacrés aux projets d'ambittou. Hélançhtbon, qui les pénétrait, en écrivait à Jonas, à son retour de la diète : « Ces ménagements pour les Zwingliens m'ont jeté dans un grand trouble; j'aimerai& mieux mourir que d'avair à supporter de si grands maux. I^outes les Couleurs intérieures m'ont acca • blëà la fois*^. »

Dans ce voyage il était allé voir sa mère, à Bretton. Celle-ci lui demanda ce qu'il fallait croire de toutes ces disputes, et si elle devait s'en tenir aux prières qu'elle avait coutume de faire; et, les lui ayant récitées : « Continuez, hii dit son flls, de croire et de prier edmme vous avez fait jusqu'à présent, et ne vous troublez point Tesprit de toutes ces controverses. » A peu de temps de là une lettre de son frère lui apprit la mort de sa mère. L'indifférence avec laquelle il Tannonee à Ciamérarins, son ami intime et le confident ordinaire de ses douleurs privées, semble prouver, ou qu'il avait quelque raison de moins regretter celte mort, ou que ses travaux ne lui laissaient pas le temps de pleurer la perte des siens.

iiO colloque de Marpurg suivit de près la diète de Spire. Il avait été ménagé par le même landgrave deHesse que, cinq ans auparavant^ Mélanctithon avait rencontré chevauchant

* Corputr^fàrmatorum^i. I, n® 617.

548 ÉTUDES SUR LA UEIiÂJSSÂNGË.

sur la route d'Ileidelberg. Cinq ans avaient mûri ce jeune homme et en avaient fait un des ehefs les plus décidés de la réforme. C'était, comme le remarque Bossuet, le plus capable aussi bien que le plus vaillant des princes protestants. Prévoyant que toutes ces discussions finiraient par la guerre, et nourrissant des pensées d'indépendance et d'agrandissement, il avait senti le besoin d'assurer runion politique dans le parti par Tunion des doctrines. C'est dans ce but qu'il avait réuni à Harpurg les principaux théologiens de la réforme. Luther^ Mélanchthon et Osiandre y repr^ntaient l'église saxonne; ŒcoUmpade et Zwingle, leç sacranientaires et l'église de Suisse; Bocer, c^lle de Strasbourg, qui inclinait vers les sacramentaires; outre un certain nombre d'adhérents attachés à ces divers chefs, et qui ne s'étaient pas encore fait de nom dans le nouvel évangile.

Malgré le grand intérêt du landgrave et cehii de tout le parti à se mettre d'accord, et quoi qu'on eût coulé sur tous les autres points, moins par facilité que pour.ne pas soulever des difficultés prématurées, on demeura plus séparé que jamais sur la question d'où était née la secte des sacramentaires, la présence réelle. Après un débat de trois jours, où figurèrent seuls Luther et Zwingle, en présence des autres qui y jouèrent le rôle de personnages rouets, on se quitta en promettant qu'on n'écrirait plus les uns contre les autres. Il faut croire qu'on n'entendit pas par là les récits qui pouvaient être faits par lettres des incidents de la conférence, car il s'en répaqdit plusieurs où Yes divers partis ne se ménageaient pas.

MÉLANGHTIION. 349

VU

IHélanclithon accompagne l'âecteur de Saie à 1^ diète d'Augsbourg. — On y attend Gharles-Oaint. — TréfAratifs pour son^ jirrivée; — l^bats préa}af)les entre les sectes. — Consultation sur la conduite que devait tenir Télecteur. — Hélancbtlion tiavaille à la Confession éPAugstourg. — Ses difficultés du edlé de Luther et du. landgrave de Hesse. — Arrivé^ de Tempereur à Augsbourg, le 16 juin 1530. — Premiers débats entre les princes et lui au sujet de la liberté des prêches. — Les retouches faites à la Confession tTAugsbourg. — Légère brouille entre Hélànchthon et Luther. ^ Charles-Quint entend la lecture de la Confession; il s'y endort.— Menaces des catholiques.— Ménagement» de Mélancbtbon. — Ses craintes pour la paix. — Luther à Cobourg. — Ses prières à Dieu. — Contraste dés angoisses de Mélaachthon et de Tardeur impérieuse de Luther. — Divers incidents du débat religieux- — Mélanchlhon est accusé de trahison par son parti. — Suspect à tous, il est nécessaire a lous.^— Beauté de son rôle, et gloire de k modération,.

Au mois d'avril i550, Luther reçut de Télecteur de Saxe une lettre qui tui mandait de se concerter avec ses collègues Jonas et Hélançhthon, pour que les cours fussent continués en leur absence à Tacadémie de Wittemberg, et qu'ils se tinssent prêts à le joindre à Coboûrg, où Ton devait arrêter dans quels termes chaque parti exposerait son opinion à la diète d^ugsbourg.

Les magistrats de cette ville envoyèrent à l'électeur un sauf'Conduit dont les termes excluaient Luther, car il y était dit : « Nous en exceptons toute personne qui aurait rompu la paix de sa majesté impériale, notre pouvoir n'allant pas jusqu'à donner protection à ceux que l'empereur a condamnés. »

L'électeur n'emmena avec lui que Jonas et Hélanchthon. Pour Luther, il reçut Tordre de demeurer. On lui donna de vagues raisons. La vraie était que l'électeur craignait pour personne : maison la lui cacha, de peur qu'il n'y vit une

marque de défiance dans la bonté de la cause, et que, par un coup de fougue, il ne vint à Âugsbourg malgré tout le monde. Du reste, il fut convenu que rien ne se ferait sans ses avis.

Au commencement du mois de juin 1530, tous les princes et états qui devaient composer la diète étaient successivement arrivés, et .attendaient Charles-Quint. Chacun s^était fait accompagner ou représicnter par ses prédicateurs, lesquels abondaient des deux côtés. Georges, duc de Saxe, entre autres, en avait amené une voiture pleine. Dans cette confusion d opinions, d'hommes et d'intérêts si divers, les bruits liBs plus étranges et içs plus contradictoires avaient tour à tour crédit. L'arrivée, de Charlé^-Quint, ses dispositions, ses projets, ceux de sa cour, en étaient fa matière. Les uns annonçaient qu'il venait sans parti pris, avec l'intention d'examiner à fond la quei^élle, et decx)rriger ce qu'il trouverait d'excessif dans les^deux partis; le§ autres le disaient prêt à écraser la réforme par les armes, et déjà engagé par serment à cette oeuvre d'extermination. On ne faisait pas moins de conjectures, ni de moins contradiçtetres, sur les théologiens et les négociateurs: dont ii s^étàit fait suivre. Toutefois on s'accordait à fonder des espérances sur le crédit et la modération bien-connue de son chancelier, Hercurinus Gattinara, lequel ayait du penchant poul'Ies réformateurs, à cause des lettres, dont le goût lui était commun avec les principaux d'entre eux. Chacun s'alarmait ou se réjouissait selon les bruits auxquels il ajoutait foi. Les timides travaillaient à la paix; les hommes décidés ne prétendaient pas moins, protestants, qu'intijopider Charles-Quint; catholiques, que lui arracher des édits violents et des déclarations de guerre. ' :

Ces espérances ou ces craintes se trahissaient dans les nombreux prêches qui se faisaient à Âugsbourg^ Il fallait bien occuper tant de prédicateurs, tous impatients de se faire

UÉLANCHTHON. 351

eotendrô, les ^m par ardeur religieuse, les autres par ledë^ sir de se distinguer. Tous ces prêches remuaient la ville, trans* formée tout à coup en un vaste auditoire; les magistrats avaient fort à faire pour ïnaintenir Tordre àam cette foule qui désertait ses travaux, et se pressait autour des chaires pour s*abreuver de ,ces nouveautés enivrantes. Les princes y assistaient, entre autres le lanc|graye de Hesse, lequel écoutait volontiers uiaUre Michel, un des sacraméntaires.

La ville avait équipé huit cents hommes, tant fantassins que cavaliers, tous habillés de velours et de soie, et un bon nombre cuiras^s. En outre, on avait dressé des barrières et tendu des chaînes dans les. rues, en cas d*éméutes du soldat ou du peuple*. Charles-Quint) averti de ces précautions, en prit de Tombrage et exprima des méfiances. Le sénat répondit que rétablissement de chaînes et de barrières avait été résolu depuis iii^ ans, et que, quant aux soVdats; ils nV valent été équipés que pour fêter Tempereur. Charles-Quint insista. 11 voulut faire des épurations dans cette troupe, remplir les vides par des hommes à luî, et faire prêter à tous serinent de fidélité à Témpereur. Le. sénat aima mieux un licenciement général.

Au rest0, l'empereur en usait avec là ville d'Augsbourg^ comme il eût fait d'une ville de ses Espagnes. Ses fourriers arrachaient des auberges les écussons des princes, etpre* liaient possession, au nom de Témpereur, de tous les logements qui leur convenaient. On le disait, quant à lui, arrêté dans les États romains par le manque d'argent. Il attendait celui de France, dont le premier terme, selon les derniers traités, devait. échoir à la Pentecôte. N'est-il pas plus vraisemblable que cejretard était calculé, et que Tempereur voulait arriver au milieu de partis épuisés par des discussions préliminaires, avec Tespoir que la faiigue générale, en faisant désirer sa médiation, la rendrait plus facile ?

Quoi qu'il en soit, on anticipait sur la diète en agitant.

soit dans lèîB égirses, soit dans les conciliabules, toutes les questions qui devaient y être débattues. Pour les prêches en particulier, on délibérait à quel prix il faudrait en revendiquer le libre usage, au cas où il plût à Tempereur de l'interdire. Le plus grand nombre penchait pour la désobéissance, les zwingliens surtout, qui avaient le plus d'intérêt au maintien des prêches, étant Tettrême parti de la réforme, et ayant plu>s besoin que les autres de Tacclamation populaire. L'église saxonne aurait vu sans déplaisir Tinterdiciion des prêches zwingliens : mais, en la souffrant, n'invitait-elle pas Tempereur h supprimer les siens? On discutait tous les cas. Ou Charles-Quint interdirait tous les prêches quelconques, publics ou privés, ou il bornerait Tinterdiction aux prêches publics, ou enfin, de concert avec tous les états et ordres de Tempire, il abolirait indistinctement tous les prêches. Devrait-on résister? De quelle manière et jusqu'où?

Une consultation présentée à l'électeur par ses théologiens portait que, dans tous les cas, il fallait se soumettre ; qu'à la vérité ce serait l'obéissance de prisonniers qui ne peuvent pas résister, mais qu'il valait mieux s'yrésigner, la ville étant à Tempereur, que de montrer qu'on se défiait de la cause; qu'à cet égard, ni prières ni menaces ne devaient déterminer l'électeur à quitter Augsbourg avant d'avoir fait connaître la profession de foi saxonne à l'empereur et à l'empire.

Cette consultation, où l'on reconnaît la marque de Luther dans la recommandation de ne laisser soupçonner à aucun prix qu'on se défie de la cause, avait été rédigée par Hélancbthon. C'est lui qu'on avait chargé de dresser toutes les délibérations des théologiens saxons sur les questions subsi-. diaires qui s'agitaient, et généralement sur toutesle» décisions que pouvaient rendre nécessaires les dispositions présumées de Charles-Quint. Et, comme toutes ces délibérations étaient communiquées à tous les adhérents de l'Église saxonne, lesquels formaient la majorité du parti protestant, de fait Më-

MÊLAXCHTHON. 353

Jâochthon était la plume et le négociateur de ce parti. Il servait à la fois de lien entre les princes et les États confédérés, que distinguaient et que pouvaient séparer des caractères et des intérêts très-divers, et entre leurs théologiens, non moins partagés, qu'il fallait ménager pour ne pas les précipiter vers les partis extrêmes* Seul il pouvait sauver la doctrine des mains de, tant d'amis qui l'eussent déchirée et mise en pièces pour en attirer à eux Tinterprétation exclusive et le gouvernement, tr y mettait d'ailleurs tant de modestie, qu'on adhérait volontiers à dos éclaircissements qu'il ne donnait ni comme son invention, n^i comme un secret. -

Dans rintervalte, il préparait cette Confession, dont le

fonds avait été arrêté à Cobourg entre Luther et les autres

théologiens de l'électear. Il s'agissait de la faire accepter de

toutes les sectes protestantes. La tâche était immense. Il fal*

lait une rédaction nette et sans -équivoque, mais qui, soit

par des omissions calculées, soit par la généralité des termes,

laissât quelque espoir aux dissidents extrêmes, lesquels

voulaient bien ajourner leurs prétentions, mais non les voir

formellement exclues du corps du nouvel évangile, à titre

d'bérésies. Mélanchthon donnait tout le premier l'exemple

de ces transactions, que du resté Topiniâtreté des catholi«

ques rendit faciles; car qui pouvait penser à disputer sur

les conséquences ultérieures d'une opinion dont ceux-ci

ne voulaient même pas accepter le principe? Je cherche

vainement» dans l'article sur la pénitence, la crainte, servile

de Mélanchthon; il çn avait fait le sacrifice à TinténH

commun.

Les plus grandes difficultés lui venaient de Luther et du landgrave de Hesse. C'étaient deux rudes maîtres, surtout pour un homme encore moins propre à servir qu'à résister. Luther, enchaîné à Cobourg, en proie a des douleurs de tête qu'il compare, dans son langage plein de figures, à

des tourbillons de vent, supportait mal que les affatres se Ossent sans lui; il n'était content ni de commander de si loin, ni qu'on- lui obéît avec liberté. Quant au landgrave, comme il voulait la guerre, il favorisait Iqs zwingliens, qui y poussaient et qui la déclaraient à Temperèur dans leurs prêches. D*un côté, Mélanchthon avait à faire souscrire à sa Confession Luther» qui ne voulait pas marcher si doucement ni à si petit briiit, et qui ne se reconnaissait, ni dans k simplicité pratique des interprétations, m dans le ton modéré dont elles étaient présentées. De Tautre, il avait à dbtenir l'adhésion du landgrave, lequel voulait accommoder Tarticle sur Teucbaristie pour les Églises saionnes, qui l'entendaient dans le sens littéral, et pour les zwingliens, qui le voulaient au sens figuré.

Mélanchthon n'avait pas de prise sur cet esprit ardent, d'autant plus opinilitre qu'il défendait, sous des dissentiments tbédogiques, une politique déjà résolue ; il chargea Luther de le faire revenir* La peur qu'eut celui-ci des excès des zwingliens le rapprocha du terme ntoyen que proposait Mélanchthon. Il y attira bientôt lé landgrave, qui souscrivit enfin, avec des réserves sur l'eucharistie, à la Confession. Autant en fit Bucer, le représentant de TÊglise de Strasbourg, dont l'esprit subtil et insidieux ' avait imaginé une quatrième interprétation des paroles de Jésus-Christ, dans la cène, entre le sens littéral diversement expliqué par les catholiques et les luthériens,; et le sens figuré défendu par Zwingle et son Église:

Toutes ces négociations étaient pendantes quand Charles- Quint arriva. 11 fit son entrée à Augsbourg, lé i 6 juin 1550, sur le soir, accompagné de tous les princes venus au-devant de lui par honneur. En avant de Tempereur marchait rélecteur do Saxe, portant Yépéé^ selon le privilège de son

* On lui donatit dâlu le |Mrki l'épilhèt^ 4j» Yulfmmi,

râna* Charles avait avec lui Fordinandy son frère, roi des Romains, et le cardinal , Campége^ légat apostolique. On reporta sur ce prélat, fistimé pour sa modération, les espérances qu'on avait, conçues de Mercurinus Gattinara, mort quelques joursauparaY.ant. Canipége trompa ces espérances; il était venu 4vec la mission de conseiller à Charles-Quint remploi, de la force; il .rem()lit cette mission jusqu'à la fin de la diète., ^ ' .

 peine arrivé, T^mpereur fit appeler les trois princes évangéliqueSy l'électeur de Sa;^e, le margrave de Brandebourg, et \e landgrave de Hesse. Il n'avait auprès de. lui que {^erdinand son frère, lequel, parlant babituelleinent rallennand, lui servait d'interprète. 11 leur demanda de faire cesser tpus les prêches à Augsboufg. Ceux-ci répondirent que ce serait paraître nie,r le nouvel Évangile, si, avant toute discussion, ils supprimaient les prôclies. Charles leur donna jusqu'au lendemain matin pour en délibérer.

Ils demandèrent dans la nuit ujie copsultation à leurs théologiens. Hélanchthon conseilla d^obéir. La principale raison qu'il en donnait, d^ceord avec Luther, c'est que, la ville appartenant à Temp^r^suri les princes elles théologiens n'y étaient qja'à titre d'hôtes. Cette raison en cachait une plus sérieuse. Dans le fond, il tenait médiocrement à ce q ue les prêches fussent 1 ibres, cette liberté ne servant guère qu'à obscurcir les questions et à irriter les esprits. Mélanchthon voulait circonsprirele débat au petit cercle des doctes, et ne regrettait pas qu'on fermât Tune des voies par où les bommes impatients et sans lumières se jetaient dans des discussions déjà grosses de la guerre.

Son avis ne fut p^s suivj. Le matin, les princes se rendirent auprès de l'empereur,. et renouvelèrent leur réponse de (a veille; il n'était point, juste, disaient-ils, de les priver de la parole de Oieu; cette exigence était contraire aux lettres Je convocation qu'ifs avaient reçues. A de nouvelles insis-

350 ËTUDES SUR Lk RENAISSAIïGE.

UBces de Ghairies ils opposèrent de nouveaux refus, et les prêches particuliers continuèrent à Augsbourg.

Charles, trouvant sur ce point la résistance trop forte et n*étant ni disposé ni prêt à agir par le$ armes dès le début, deivanda aux princes de l'accompagner à la procession du Saint-Sacrement qui devait avoir lieu. le jour même. C'était leur demander de trancher par une manifestation extérieure et publique une des questions sur lesquelles il s était amassé le plus de controverses et préparé le plus de résistances, lis refusèrent, non sans y mettre toutes les formes de la déférence et du respect. Charles laissa échapper des menaces, et on put cr^^ire, à la violence de son indignation, que la diète n trait pas plus U)in. Unie transaction apaisa tout. 11 fut convenu que toiu les prêches sans distinction seraient, supprimés, que toutefois Temperour pourrait instituer des prédicateurs étrangers aux deux partis, lesquels enseigneraient TÉvangile sans commentaires. ((Hous attendons, écrivait plaisamment Brentius, une chimère ou quelque animal ténanttlu cerf ou du bouc. »

Il y eut un grand empressement à ce premier prêche, qui ne devait être ni papiste ni évangélique. a Nous étions là, é45rit Brentius, Toreille tendue ; mais nous n'avons entendu qu'une simple lecture du texte de TËvangile : seulement le prédicateur a commencé cette lecture par des prières communes pour les vivants et les morts, et Ta terminée par une confession générale. Vous avez la un prédicateur qui n'est ni papiste ni évangéjique, mais qui s'en tient au texte nu *. »

Le 20 juin, une messe dû Saint-Esprit fut célébrée dans la cathédrale d'Augsbourg, en grande pompo, avec chant et musique d'orgue. L'empereur et les princes avaient pris place dans le choeur, qui était fermé. Là, le prédicateur de )a lég»

t Corpus re forma torumf t. II, n* 729.

MÉLANCHTHO.N. 357

tion apostolique, Yint^Dt Pimpinelli, dans un sermon que ne pouvaient entendre les réformés répandus dans Téglise, invita Charles-Quint et Ferdinand à s'unir pour détruire rhërésie, et pour ramener toute l'Âlleitiagne sous le joug de Vancienne discipline romaine. Ce fut par le margrave d^ Brandeljourg^ qui savait assez de latin pour comprendre celui de Vincent Pimpinelli, que les réformés connurent dans quel esprit l'orateur avait parlé.

Pendant ces difficultés subsidiaires, Mélanchthon travaillait sans relâche à Tœuvre principale, la Confession du parti. Il avait à pourvoit à deux choses à la fois : accommoder la rédaction aux opinions de tous ses coreligionnaires, négocier pour que Charles*Quint en permît la lecture. Dans.ce dernier bot il s'était rapproché de quelques-uns des secrétaires espagnols de l'empereur, et en particulier de Valdéftius, qui avait du crédit. Les choses étaient allées assez loin pour qu'il crût pouvoir proposer de substituer à une lecture publique de simples communications à l'empereur, par l'entremise de son secrétaire. L'électeur, son maître, décidrque la Confe^ion serait lue comme elle avait été dressée. Mélanchthon, qui voulait la paix, y retouchait sans cesse^ tantôt d'accord avec ses coreligionnaires, qui lui reprochaient ensuite ce qu'ils s'étaient laissé arracher, tantôt de son propre mouvement,^ là où l'âpreté des expressions aurait pu effaroucher les adversaires. «J'y aurais fait bien plus de changements, écrivait^il à Camérarius, si nos amis me l'eussent permis; car, bien loin dépenser que l'écrit ^oit plus doux qu'il ne convient, j'ai grand'peur qu'on ne s'offense de notre liberté ^. »

Sa tâche était d'autant plus difficile, que Luther, en cessant tout à coup de lui écrire, avait paru désavouer tout ce qui se faisait à Augsbourg. Cette brusque interruption avait

* Corput reformatorumf t. Il, n° 740.

358 ÉTUDES SDH LA RENAiSSÀNGE.

eu de l'éclat. Mélanohthon s'en plaignit av«c douceur et humilité ; m^is Luther ne voulut pas même recevoir ses lettres. Il fallut qu'il priât Théedôrus Vitus, leur ami commun, resté près de Luther, de les lui lire malgré lui ; il les envoyait décachetées» afin que Vitus en prit d'abord connaissanee et s'assurât si elles étaient assez humbles pour , apaiser rimpérieux docteur. Une fois il lui ^r fit porter une par un messager à ses frais. « Vous savez, lui privait-il» les dangers que nous courons tous, et coçibien nous avons besoin de vos conseils et de vos consolations. On ne fait rien que par vos directions : quel sera notre péril si vous nous abandonnez! » La raison de Luther étaitque Mélanchthon ne lui écrivait pas assez souvent. C'était trop peu pour lui d'une lettre par semaine; il ne supportait pas qu'od fît un pas en avant sans l'en avertir. Ajoutez-y un peu de jalousie secrète de Timportanee croissante de Mélanchthon, qui, quoique sans prétention à être le chef du parti, parut, en certaines occasions,, ne manquer d'aucune des qualités d'un chef, et fit murmurer, parmi ses coreligionnaires mêmes, contre sa tyrannie *.

Enfin Charles-Quint consentit à entendre la confession des Églises saxonnes, non publiquement, mais dans son palais. Tous les princes et ordres de l'empire étaient présents^ Charles, selon les uns, s'y montra assez attentif; selon d'autres, il s'y endormit. L'iévêque d' Augsbourg, saisi de la clarté de ceUe théologie, de la profondeur de ce savoir, de cette défense sans déclamation et sans sophisterie, s'échappa jusqu'à dire : « Ce qui a été lu est vrai, est la pure vérité. » Le cardinal de Saltzbourg n'en pensait guère moins favorablement; mais la cause lui déplaisait en raison de l'homme qui Tavait soulevée; il ne voulait pas de la réforme, parce que le réformateur était un moine marié.

* Corp, réf., t. II. — Correipondance allmaade des député* de Nurem" berg.

MÉLANGHTHOK. 359

Pour les princes évangéliques, c'était peu de chose d'avoir obtenu qu'on entendît l'exposition de leur doctrine; pour Charles-Quint et l«s catholiques, en avoir souffert la lecture, c'était uneconcession pleine d'embarraa. Faliaiuii engager une discussion avec un parti qui avait si évidemment l'avantage du savoir, «t qui coipptait des amis secrets jusque dans la cour intime de l'empereur? Faber. Jean de Eck, les seuls tl'intre les catholiques qui pussent soutenir la discussion publique, s'agitaient pour l'empôcber, soit par intrigue, soit par crainte d'avoir le dessous. Les princes ne la voulaieni que plus vivement. V«nus sur ce que Tempereur avait promis, ils pouvaient contenter leur passion, tout eo n'ayant Pair que de réclamer l'exécution d'une promesse. Charles- Quint ne savait à quoi se résoudre. l,e fonds du débat l'intéressait médiocrement, et je suis plus porté à croire, avec Brentius, qu'il dormit à la lecture de la Confession, qu'avec Jonas, qu'il l'écouta assez attentivement. Il n'avait pas Tardeur religieuse qui fait qu'on se décide, quoique au hasard ; et, loin de partager la chaleur catholique de Ferdinand, il s'appliquait à la tempérer. Placé entre deux partis dont il n'était pas prudent de satisfaire l'un, et dont il eût été dangereux de trop mécontenter l'autre, il montra jusqu'où allaient son irrésolution et ses doutes en écrivant à Érasme de venir à Augsbourg. On comprend, du reste, que celui-ci ne manqua pas de raisons très-fort(;s pour rester à Bâle.

Cependant les Catholiques prodiguaient les menaces, probablement de Ta vende l'empereur, qui n'empêchait pasqu'on n'essayât de ce moyen. On en espérait l'effet, surtout sur Mélanch thon, qu'on croyait craintif parcequ'il était pacifique, et inquiet pour sa personne, quand il ne l'était que pour la cause. Il en donna une preuve, qu'aurait pu lui envier Luther. Après la lecture publiquede la Confession, il est appelé tout à coup par le cardinal Campége. On lui dit que l'empereur jettera plutôt tous les États dans la guerre que de supporter

^0 ÉTUDES suit Là RENAISSANCE.

eet outrage. En même temps plusieurs personnes d'autorité le pressent avec menace de céder et de faire céder ses amis. ((.Nous ne pouvons céder, dit-iK ni déserter la vérité; mais nous prions nos adversaires, au nom de Dieu et du Christ, de nous pardonner et de' souffrir que nous gardions notre croyance. — Je ne le puis, je ne le puis, interrompit Campége; les clefs sont infaillibles. — Eh bien, reprit Mélanchthon, nous remettrions notre cause entre les mains de Dieu. S'il est pour nous, qui sera contre nous ' ? »

Mars cet éclat ne lui convenait pas. Homme simple et ennemi du bruit, ne tirant aucune force de son imagination, n ayant pas, comme Luther, une tête « où tourbillonnaient les vents, » son courage ne se soutenait pas, pour peu surtout qu'il eut Tair d'une prétention au premier rôle. Au sortir de ces scènes violentes, après des entrevues ou Campége et d autres le faisaient appeler, vers le milieu de la nuit, comme pour profiter du trouble de ses sens, il rentrait chez lui ac eablé et en proie àh une mélancolie qui se communiquait à ses coreligionnaires. Dan^ cette espèce de Passion, pour parler le langage éuergiqiio d'un d'entre eux, tout ce qu'il pen sait, disaU, écrivait ou taisait, ne rendait pas la cause meilleure.

C'est dans uade ces accès de désespoir qu'il écrivit au cardinal Campége une lettre, dissimulée par ses amis, omise ou très-altéréedans les recueils, presqiie niée par lui, quoiqu'elle soit marquée de ses plus nobles qualités, où il affaiblissait, sans toutefois la désavouer, une autre lettre écrite officiellement le même jour au cardinal par les princes, et qu'il avait très très-probablement rédigée. « Nous n'avons, lui écrit-il, aucun dogme qui diffère de YÉgiise romaine. Nous avons, même réprimé plusieurs novateurs, pour avoir

< Oraison funèbre de Mélanchthon, par Vitiis Wiushemiu». — On a fait de celle belle parole : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? » la dcvi.rc de Mélanchlhon. Tous ses portraits portent cet exergue.

MÉLANCUTHOK. 501

essayé dé répandre des doctrines pernicieuses, et il en existe des témoignages publies. Nous sonin>es prêts a obéir à Y Église romaine, pourvu qu^usant de cette oiémence qu'elle a toujours montrée envers les peuples, elle consente, soit à dissimuler, soità permettre un très-plBtit nombre de changements que» le voulussion&-nous, nous ne pourrions empêcher,.. Nous n'avons attiré sur nous tant de haines que pour avoir défendu avec constance les . doctrines de ÏÉglise romaine. Cette foi eu Christ et dans VÉglise romaine, nous y persévérerons, s'il, plaît à Dieu, jusqu'au dernier soupir, dussiez-vou$ ne pas nous recevoir en grâce. »

On regrette d'avoir à remarquer dans la lettre secrète la substitution du terme trop souvent répété d'Église^ romaine à celui d'Ëglise catholique, dont se sert la lettre officielle. On y peut blàiner aussi quelque affectation, soit à protester d*une obéissance dont Mélanchthan savait bien ne pouvoir répondre, soit à réduire et à rapetisser les changements introduits par la réforme. Ce fut une erreur de conduite, dans un moment de découragement, plutôt qu'une lâcheté intéressée. Cette fois encore Mélanchthon s'immolait à la cause commune; mais. un sacrifice inutile est une faute.

Pendïint cette lutte, dont il suivait tous les incidents, Luther, enfermé à Cobourg, priait avec une ardeur fébrile. « Je prierai et je pleurerai, écrit-il, jusqu'à ce que je sache que mes cris ont été entendus dans le ciel. » Et ailleurs, à Spalatin : « Quant à moi, qui suis un ermite et comme une terre sans eau, il ne peut rien germer en moi qui soit digne de vous être écrit, si ce n'est que, par mes gémissements et mes soupirs, et par toutes les forces du geste et du discours, je» monte dans le ciel, et je frappe, quoique indigne, uux portés de celui qui a dit : Il sera ouvert à celui qui rnipi)e*.J)

* Utiret der Luffier.

3e2 ÉTUDES SUR LA RENAISSANCE.

Dans une lettre à Mélanciithon, Yitus raconte des choses étranges de l'audace et de la confiance de ces prières. « Il ne s'écoule pas un jour, dit-il, dont Luther ne piassé en oraison au lûoins trois des heures les plus favorables h Tétude. 11 m'est arrivé une fois de Tentendre prier ainsi. Bon Dieu! quelle spiritualité, quelle foi dans ses paroles! Ses demandes sont si respectueuses, qu'on voit bien qu'il parle à Dieu; elles sont si pleines d'espoif et dé confiance, qu*il semble pariera un père et à un ami. « Je sais, disait-ily que tu 6s notre père^et notre Dieu; je suW donc assuré que tu perdras les persécuteurs de tes enfants.' Que si tu ne le fais, ton péril est lié au nôtre. Tu noua défendras donc. » Tétais debout, à quelque distance, Tenlend^nt prier à peu près en ces termes, et je me sentais moi-même transporté d'un mouvement étrange, pendant qu'ail s'enfretenait ainsi avete Dieu, d'un ton si amical, si grave, si respectueux, le pressant par tant de promesses tirées des psaumes, et comme assuré que tout ce qu'il demandait allait arriver *. » '

On proposait, dans le conseil de Charles-Quint, soit de revenir à redit de Wormà, soit de faire juger la Confession par des personnes impartiales et de laisser la décision à Témpereur, soit enfin d'en faire dresser la réfutation ; après quoi l'empereur prononcerait.

De ces trois avis, aucun ne prévalut pour le moment. On essaya d'une autre politiquci On imagina de demander aux réformés s'ils avaient l'intention de soumettre à l'errtpereur plusd'articljBs que n'en contenaît la Confession, S'ils disaient non, on devait leur répondre : Donc vous relirez ou pensez qu'il faut retirer ce que vous passez sous silence. S'ils avouaient qu'ils réservaient en effet plusieiiirs articles : l^es controverses n'auront donc pas de fm ! leur répondrait-on En outre, on voulait leur poser une seconde question : Ar-

* Corp. réf., t. Il, n* 755.

MÉLANdHTHON. 56S

ceplerez-vous rempereur pour juge? S'ils ne l'acceptaient pas, tout rentrerait dans Tancien état jusqu'au prochain concile.

Tous ces pièges étaient grossiers. Les réformés, avertis d'avance par des indiscrétions probablement amies, avaient concerté leur réponse. A la première demande, ils dirent qu'ils n'avaient pas plus Tintention de dissimuler les points omis dans la Confession que de lès soulever ; que s'il plaisait aux catholiques de les soulever, leurs explications étaient prêtes. Celte conduite était. habile; elle rejetait sur les catholiques le tort d'avoir suscité des questions inutiles. Quant à la seconde question/ savoir s'ils acceptaient l'empereur pour juge, il était convenu qu'ils ne le rejetteraient pas ouvertement, mais qu'ils déclineraient, avec toutes les formes du respect, son autorité dans les matières spirituelles.

Ces réponses étaient concertées avec Luther, qui, du reste, sollicité par des amis communs, avait renoué sa correspondance avec Hélanchthon. A dès jugements sur les points controversés, il mêlait de$ consolations comme il en pouvait donner, parlant glus en maître qui craint que son disciple ne fléchisse, qu'en ami qui comprend les troubles d*une conscience timide et d'un esprit empêché par ses propres lumières. « Pourvois donc enfin, lui écrit-il, à. ne te pas tant macérer pour une cause qui n'est pas en ta main, mais en celle de Dieu. » Ailleurs : « C'est ta philosophie qui le donne tous ces tourments, et non la th(>ologie. » Et dans une autre lettre : « J'ai été dans de plus grands embarras rjue jamais tu ne seras, et pourtant un mot de mon frère, le Poméranus, de toi, me soulageait. Que ne nous écoutesu donc à notre tour?... Je suis le plus faible dans les diffiu Ités privées, et toi le plus fort. Au rebours, tu es en public ;e que je suis dans le privé. Je suis spectateur presque sans r>iJ€i, et je ne fais pas grand état de ces papistes si fiers et i menaçants. Si nous succombons, Christ succombera avec

564 ÉTUDES SUR LA llKNAISSANCE.

nous, lui qui est le roi du monde. Soit : qu'il succombe! J'aime mieux tomber avec Christ que demeurer debout avec Cësar. » Et ailleurs : « Je bais ces soins excessifs dont tu te dis consumé. Que s'ils te dominent, de cette façon, ce n'est point par la grandeur de la cause, mais par la grandeur de notre incrédulité... Pourquoi t*agiter à en perdre haleine? Si la cause est fausse, retirons<nous; si elle est vraie, pourquoi faire mentir à ses promesses celui qui nous ordonne d'être oisifs et endormis? Dieu a la puissance de ressusciter les morts ; il a la puissance de soutenir sa cause chancelante, de la relever si elle tombe, de la faire marcher en avant. Si nous sommes indignes, l'œuvre se fera par d'autres*. ))

J'admire cette force et cet enthousiasme. Mais Hélanchthon, après l'émotion d'une première lecture, n'en lirait guère de secours. Toute cette confiance ne résolvait aucuna difficulté, et pouvait en faire naître de nouvelles. Les embarras de Luther avaient été grands; mais il se les exagérait en ne permettant pas à Mélanchthon d'y comparer les siens. Sa positii)n avait toujours été nette. Dès le premier jour, il avait dit comme le Christ : « Quiconque n'est pas avec moi e^t contre moi. » Il n'avait affaire qu'à des ennemis irréconciliables, et il ne souffrait que des amis sans volonté et sans avis. Dès lors tout était facile. Avec^ès ennemis, la discussion, au lien de l'embarrasser, le soulageait. La lutte est plus aisée à l'homme qui ne voit pas le danger, ou qui le voit extrême, qu'à celui qui ne veut pas le courir inutilement ou qui le croit évitable. Avec sesamis, il ne conseillait pas, il commandait. En cas d'objection, ou bien il grondait, ou il s'abstenait de répondre. Il interrompit de nouveau sa correspondance avec Mélanchthon, sitôt qu'au lieu d'ordres il eut à lui donner des explications. Luther s'impatientait detiuil

* Lëtiret de Luther.

scrupule. La chair et le sang Tempéchaient de comprendre les incertitudes d'un esprit modéré et pratique jelé dans une conjoncture où rien n'était mûr po^ir les dénoûments extrêmes, et où^ des deux partis, aucun n'était prêt à profiter des imprudences de l'autre.

Les plus grands embarras de Luther avaient été à W&rms, puis deux ans plus tard, quand il eut à craindre que Vaccord de Maximilien: et du pape ejt le refroidissement de l'électeur ne le perdissent. U y allait de sa vie, son sauf-conduit à Worms pouvant être violé comme celui de Jean Hus à Constance, et l'électeur pouvant se lasser de le défendre. Mais les périls extrêmes exercent les courages qu'abat un danger douteux ; à Worms, où sa tête était menacée, il se montra plus résolu qu'à Wittemberg devant la crainte de dangers encore éloignés. Je ne veux point diminuer son courage; mais il était mauvais juge des embarras de.Mélanchthon, et n'ayant jamais eu à craindre que pour sa personne, il apprécia mal ]es craintes que donnait à son disciple le sort de ces quarante mille âmes qu'il ne voulait pas abandonner, «elon sa belle parole à Gampége, même au péril de mort. Lutber fut soutenu dans ses luttes par l'éclat d'un grand rôle, l'ivresse des applaudissements populaires, les joies secrètes de l'orgueil, ce serpent du nouvel Évangile. Pour Mélanchthon, lequel n'avait à défendre ni sa personne qui n'avait pas encore été menacée, ni des opinions propres à lui seul, il n'était soutenu, dans des luttes sans éclat, que par son dévouement à des coreligionnaires qui le suspectaient ou le désavouaient. Jeté au milieu d^un parti qui ne pensait qu'à jouir de sa foi et point au périls on ne lui savait pas gré de rair ce péril et de se compromettre pour le conjurer. La bule aime mieux l'homme qui la mène au combat, sauf t la quitter en présence de l'ennemi, que celui qui, après 'avoir suivie malgré lui, se fait tuer avec elle. Il aurait fallu qu'il entrât dans le plan deBossuet de pein-

(ire en moraliste ces an^pisses dont II a triomphé en catholique orthodoxe; mais ce n'était pas la tâche du défenseur de la tradition et (]e Tunité catholique de raffiner sur les tourments d'une belle intelligence qui avait quitté la grande voie ; il a laissé ces analyses au scepticisme de notre âge, avec la démérité d'essayer un nouveau portrait de Mélanchthon dans la langue où Bossuet a écrit.

Charles-Quint s'était arrêté au parti le plus inefficace, parce qu'il n'était pas en mesure de prendre le. seul qui fût décisif. On avait chargé Jean de Eck, Cochléus et Faber de dresser une réfutation de la Confession d'Augsbourg. Il en courut toutes sortes de bruits ridicules» de sorte qu'avant qu'elle parût elle était déjà ruinée, soit par les réponses sérieuses, soit par les railleries des protestants.

Il y eut, dans l'intervalle, une sorte de suspension d'armes, durant laquelle la ville d'Augsbourg courut voir un géant, « auprès de quî,'écrit Brentius, qui était de grande taille, je me suis trouvé un pygmée*. » Un autre jour, c'était le lendemain de la Saint-Jacques, l'empereur se donna lui-même en spectacle dans une cérémonie où il conféra les insignes de feudalaires à quelques princes^ vêtu d'un costume qu'on estimait à deux cent mille florins d'or. Le commun des deux partis s'amusait à ces fêtes; les chefs, surtout du côté des réformés, murmuraient de cet étalage de la majesté impériale, calculé, soit pour prolonger les débats et les trancher plus commodément par la fatigue universelle, soit pour effrayer les âmes timides par cette pompe menaçante.

Enfin, le 5 août, la réfutation des catholiques fut lue, au nom de l'empereur, par Frédéric, comte palatin. Elle était précédée d'une sorte de prologue où Charles-Quint déclaraitj que telle était sa profession de foi personnelle, et qu*il y de meurerait fidèle jusqu'à la mort, la lecture en fut longue.

i Corp. réf., t. II,n'8J3.

MÉLANGHTHON, 367

L* empereur y dormit, comme il avait fait à celle de la Confession d'Âugsbourg. Il n'en somma pas mojns les princes d*y souscrire ; puis il permit qu'on négociât. Telle avait été sa politique invariable depuis rpuver^ure de la diète. D'abord il refusait tout, coromç pdur «prouver la force de résistance des princesj ensuite il consentait, non sans les faire attendre longtemps, à des concessions insignifiantes, pensant que son premier refus y donnerait plus de prix, et que les princes, ayant d'abord désespéré de tout, s'exagéreraient par la surprise le peu qu'il le^r. céderait.

C'est ainsi qu'après dix jours de refus il consentit à-commun iquer aux princes la réfutation écrite, à la condition qu'ils jureraient par serment de ne ga$ la publier. It crut les satisfaire par cette faveur inattendue, et qu'il en détruirait l'effet principal en empêchant la publicité de la pièœ; m^is les princes avaient appris Tart d'opposer des r^fus qui n'entraînaient pas une rupture à des exigences qui n'y étaient pas préparées : ils refusèrent de lire le. document sous la condition qu'il y mettait. On convint enfin d'une controverse définitive entre des arbitres pris dans les deux partis. C'était, depuis la lecture de la jConfession, le second avantage des réformés. Ils ne demandaient, que la publicité, ^t des débats, si limités qu'ils fussent. *

Sur l'entrefaite, le landgrave de He^, qu'impatientaient toutes ces lenteurs, s'échappa d'Âug$})ourg un soir, avant la fermeture des portes, sous un déguisement, avec une suite le quelque;s cavaliers. Le lendemain Charles-Quint, qui le royait encore dans la ville, fît défendre au sénat d'Augsr lourg de laisser sortir personne. I^a garde des remparts fut oublëe. Ces précautions prises, il fait venir les princes et js menace. S'ils ne souscrivent pas à la réfutation, ils s'ex- 3sent aux derniers périls, eux, leurs familles, leurs États, ils y souscrivent, ils ont tout à attendre de sa clémence. jelques heures après, instruit que le landgrave s'est

:a\» études sur la reptaissance.

échappé, il rappelle les princes, s'excuse de, celte fermeture des porles, de ces gardes doublées, disant qu'il n'a pris ces mesures qu'à cause d'un tumulte de la veille où un soldat espagnol avait péri. Il les solfieite de rester jusqu'à une décision; que tous concourent à apaiser les troubles de TE* glise: il ne fera violence à personne. Sur ces assurances^ les princes, dont quelques-uns songeaient à faire comme le landgrave, conseaiont à demeurer, et je débat par arbitres est engagé.

Ces arbitres, ou plutôt ces champions, étaient au nombre de quatorze, dont sept cathoUqùea et sept réformés. Les'premiers avaient pour chef le docteur Ëck, qui, depuis la dispute de Leipsick, avait acquis assez de vrai savoir pour n'être pas un adversaire indigne de Hélanehthon, lequel était le chef des seconds. Seuls ils avaient le droit de prendre la parole. Dans une premièir^ «éance, qui dura depuis midi jusqu'au soir, ils convinrent de dix articles de la Confession. La discussion avait été douce et amicale. S'il arrivait que Tun des champions s'échauffât, les princes intervenaient des deux côtés pour les rappeler à la modération. Tout l'auditoire était de bonne foi, et ilsemblait qu'on fiit d'accord, les catholiques pour prouver que ce n'était point par insuffisance qu'ils s'étaient opposés d'abord à une discussion publique, les réformés pour faire regretter à l'empereur de leur avoir si longtemps refusé un moyen de défense dont ils usaient si modérément.

Dans une première conférem;e, la dispute est toujours mesurée, chacun voulant mettre de son côté l'avantage si considérable de la modération. Ajoutez que les préliminaires du débat n'intéressaient que les croyances acceptées de tous. Il s'agissait d6 la vérité de la religion chrétienne, du péché originel, et d'autres articles de foi générale, où un accord, même sincère, entre les deux partis, n'eût rien ôté à i'ûn ni rien donné à l'autre. Mais sitôt que le débat porta sur la

MKI.ANCIITHON. 569

forme môme de Téglise, sur ta messe, le mariage des prêtres, la communion sous les deux espèces et la juridiction cléricale, les conférences furent rompues. On trouva que c'était trop de quatorze commissaires, et on les réduisit à six. Le docteur Eck et Mélancbthon furent conservés.

Ce fut pour ce dernier le moment le plus rude. Tout le monde était las. L*essai d*iin accord par- la libre discussion n'avait pas réussi, et cette réduction des commissaires de quatorze a six était de la faute des deax partis. D'ailleurs le temps pressait : Charles-Quint avait passe plus de deux mois à Augsbourg ; l'orgueil du vainqueur de Pavie souffrait de n'avoir pu ni accorder ni faire taire une poignée de théologiens. On ne manquait pas, à sa cour, d'aigrir cette disposition et de comparer la rapidité de ses campagnes contre le roi de France avec rineffîcàcité de son arbitrage entre quelques beaux esprits. Les princes pressaient 4eurs mandataires de s* entendre sur les mots, bien qu'ils fussent eux-îiïémes pleins d'arnère-pensées sur les choses. Mélanchtbôn et le docteur Eck multipliaient les ultimatum. Mais.plus les concessions étaient précipitées, moins elles étalent sincères, rimpatience relâchant les convictions, ou dérobaat dans \e moment tes conséquences de ce qu'on accordait. Des deux négociateurs sur lesquels roulait toute l'affaire, liélanchthon, comme le plus pacifique et le plus droit, allait le plus loin dans les concessions, outre qu'à force de débattre sur le papier les articles en litige, soit pour les éclaircir, soit pour les atténuer, il se refroidissait pour tout ce qui n'y était que de pure théologie, et,' au contraire, s'échauffait pour les idées de paix, d'ordre, de discipline, qui sont d'un intérêt si pressant pour l'espèce humaine.

Ses concessions, quoique trop grandes, puisqu'elles devaient être sans résnliat. Tétaient pourtant moins que ne l'imaginait l'inquiétude ou la jalousie de ses coreligionnaires. Il n'était bruit à Augsbourg et dans toute cette partie

de rAllemagne que de la complaisance et, selon les plus exagérés, de la trahison de Mélanchthon. Ces derniers qualifiaient ses négociations de conseils ochitopJiéHques; les plus modérés, de conseils érasmiqiies. S'il eût été acheté par le pape, disait-on, il n*eût pas fait plus pouFle maintien de sa domination; il s'opiniâtrait à céder malgré tout le monde, et savait bien avoir contre ses amis la fermeté de caractère et d'opinion qu'on lui reprocivait de n*avoir pas contre l'ennemi commun. On lui écrivait de toutes parts; on demandait à «es collègues, à Spalatiu, à Agricola, des explications sur sa conduite! L^inquiétude avait gagné jusqu'à son ami Gaméràrius, lequel était st ébranlé, qu'avant de s'en ouvrir à lui il s'enquit près d'un ami commun de ce qu'il en devait penser, Les plus ardents, sans attendre ses explications, et avant même de connaître les articles proposés par lui, lui adressaient des protestations (( très-inei viles, dit BireBtius, et hors des termes de la charité. »

Les députés de Nuremberg,.qui avaient loué, au commencement de la (Jiète, son zèle et ses efforts, se plaignaient de lui avec beaucoup d'amertunie. « G; est vraiment, une grâce particulière de Dieu, écrit Jérômç Baumgalrten, un d'entre eux, que la Conifession soit rédigée et publiée : autrement, il y a longtemps que nos théologiens (les commissaires protestants) en aui^aient fait une autre. Philippe est. plus enfant qu'un enfant... Les autres théologiens saxons n'osent parier contre lui ; il a levé la tête jusqu'à dire dernièrement au chevalier de Luhebourg que ceux qui le blâmaient mentaient comme des scélérats... Et' quand on nous appelle, nous autres, et que nous ne goûtons pas la bouillie qu'on nous a cuite, nos théologiens s'emportent et vont partout disant que nous ne voulons pas la paix, et que nous aimons mieux frapper à tort et à travers avec le landgrave. » Dans une autre lettre, il passe toute mesure : « A c^tte diète, dit-

MÉLâNGHTHON. 371

il, persoD.ae n a fait, jusqu'à me jour^ autant de mat à rÉvajigile que Philippe. Il est devepu tellement orgueilleux, que non-seulement il ne supporte pas un avis contraire au sien, mais qu'il cherclie à intimider tout le monde par de violents reproches et des menaces inconvenantes. C'est à contre-coeur que je Taccuse ainsi, à cause de la grande es* tim&que tout le monde lui a porXëe jusqu'alors, et qui m'a fait moi-même lui céder, en bien des occasions, contre ma conscience'. »

QuQÎque ce portrait de H^IaochthQn ne puisse prévaloir contre la réputation de (Jouceur qu'il dvait de son temps, et à laquelle aucun historien n'aconiredit^ il est vraisemblable que, sur la fin de la diète, épuisé par tant de vicissitudes, il dut s'irriter et s*endurcir. Comme.tous les hommes chez qui la fermeté vient de rintelligence plutôt que du caractère, et semble moins une habitude qu'un devoir, Mélanchthon put laisser voir de rimpatience, et blesser d'autant plus par 3on obstination qu'on en attendait moins de lui. Peut-ôtre aussi laissa>t-il voir qu'il n'ignorait pas quel poids lui donnaient ses lumières et sa facilité de travail si nécessaire dans des négociations précipitées. S'il était suspect à tous, tous avaient besoin de lui. Les catholiques le recherchaient directement ou par des intermédiaires. Cochléus, théologien considérable dans ce parti, lui demandait des entrevues, soit à son auberge, soit dans une église, et en revenait radouci, dit Brentius, jusqu'à supporter la vue d'un prêtre marié. Les cliefs des sacra menlaires de Strasbourg, Bucer et Capiton, offraient de se donner ô lui, moitié pour lui, moitié rejetés vers les églises saxonnes par la peur de paraître complices des extravagances de Zwingle. Le landgrave lui-même ne refusait pas sa médiation. Enfin, Luther, tout en s'agitaut

« f^eitres de» 43 et 45 septembre. — Corp. ref . t. 11. — Correspond lunc0

ù Cubourg contre ce qu'il appelait la molle délicatesse de MélanchthoD, n'en cédait pas moins à son ascendant. Cest d'accord avec Luther qu'il avait proposé de rendre aux évéques la juridiction ecclésiastique. Or, de toutes les concessions reprochées à Mélanchthon, celle là était de beaucoup la plus importante, car elle restituait aux évoques un pouvoir par lequel ils avaient la chance de regagner tout le reste.

Si la nécessité était la justice, et qu'il n'y eût de bien entrepris que ce qui réussit, il faudrait blâmer Mélanchthon de s'être opiniâtre à cette chimère d'une transaction, au risque d'altérer ce caractère de douceur et de modestie qui le rendait si admirable. U crut la paix possrble, parce que la guerre ne Tétait pas encore. C'était un politique médiocre, et il avait coutume de dire qu'il n'aimait pas les^ cours, parce que les princes poursuivent toujours plusieurs desseins à la fois. U était bien plus propre à démêler les pensées que les volontés, et fe temps qu'il employait à éclaircir les principes était perdu pour l'observation des passions el des intrigues. Il eut la douleur d'être désavoué jusque dans les négociations concertées en commun, et de voir ses actes ou démentis par ceux qui y concouraient, ou décrédités par des arrière-pensées dont on potivait le croire complice. Ajoutez à cela les haines des imputients, les seuls qui, avec lui, fussent de bonne foi dans cette question de la juridiction des évêques ; ils ne supportaient pas qu'on fit un si grand sacrifice à la peur d*un danger qu'ils n'apercevaient point. Ils en voulaient moins d'ailleurs à Luther qu'à Mélanchthon. Outre plus de respect pour le chef véritable de la doctrine, ou bien ils le supposaient égaré par les artifices et l'insinuation de Mélanchthon, ou bien ils ne le croyaient pas sincère, et lui tenaient cette fausseté à vertu. Pour Mélanchthon, ce fut peut-être heureux qu'il échouât dans une entreprise impossible^ car l'insuccès put faire penser

à ses accusateurs, ou que ses concessions étaient moins grandes qu'ils ne Tavaient imaginé, puisqu'elles ne satisfaisaient point les catholiques, on qu'il n'y avait pas mis plus (le sincérité que Luther et les autres politiques.

Avant de le plaindre ou de le blâmer, cherchons s'il y eut un plus beau rôle que le sien à la diète d'Augsbourg : j'entends en mettant à part la gloire du génie, que nul ne pouvait disputera Luther, et qui a des privilèges qui étonnent la conscience des hommes simples. Lequel valait mieux, ou d'être impraticable comme Zwingle, qui voulait recommencer la guerre des anabaptistes; ou de céder, comme Luther, dans les acte» publics, sauf à décrier dans le privé les'.^cessions faites en commun, et de couvrir par l'orgueil et l'audace les plus choquantes contradictions; ou de raffiner, comme Bucer, entre les zwingliens et les luthériens, pour donnera l'église de Strasbourg quelque caractère qui la distinguât et qui en relevât le chef, ou enfin, de travailler, coname Mélanchthon, — au risque de la maladie qui tue le corps et de la calomnie qui tue l'âme, jour et nuit, par la plume, par la parole, en public et dans le privé, — . à établir par voie de concessions réciproques une réforme qui ne fît disparaître que les scandales, et qui sauvai la paix, l'ordre et les lettres, d'une nouvelle guerre de paysans?

Pour moi (|ui n'ainie pas moins la modération depuis le temps où j'en al étudié un si beau modèle dans la vie d'Érasme, puisqu'il fallait que tout le monde faillit, je préférerais la conduite de Mélanchthon avec toutes ses fautes. Aussi bien sa modération fut plus magnanime que <;elle d'Érasme. Tandis que celui-ci lui écrivait que « loin de se mêler des affaires d'Âùgsbourg, il songe à s'éloigi)||| de rAllemagne, i Mélanchthon, selon \^ mot de Luther, se consumait a mainte • nir cettapaix qu'Érasme se contentait de préférer a tout. La modération d'Érasme, surtout vers la fm de sa vie, put res-

sembler à une reiraite ati moment du danger. Celle de MétancbUion fut active et eourageuse; elle provoqua les inimitiés et y tint tète. En courant les mêmes périls que ceux qui tenaient pour les partis violents, il avait sur eux le mérite de n'être soutenu par aucune des grandes passions qui dérobent le danger^^t de risquer pour [intérêt général autant que chacun d-eux pour sa cause particulière. Or, s'il est vrai que dans cesgrands événements, si manifestement marqués du doigt de Dieu, tout concoure et tout sert au résultat, ceux qui précipitent les chodos comme ceux qui y font obstacle, ceux qui doutent comme ceux qui affirment, personne d'ailleurs n'ayant la gloire de ne pas faire de fautes, le plus beau rôle est à celui qui a le plus souffert pour rester le plus modérée

Mélanchthon laissa d'ailfeursla marque de son rare esprit dans la Confession d'Âugsbourg, adoptée comme le formulaire de la nouvelle doctrine, et dont la rédaction était son ouvrage. Le monde n'avait pas encore vu les questions de théologie exposées avec tant de méthode et de clarté, ni des interprétations si ardues ^appropriées si bien à Tintelligence du plus grand nombre. Tout ]e parti finit par y souscrire. Ceux qui avaient fait des réserves dans la. pensée qu'elle serait acceptée de Tempereur, la voyant rejetée à la fin tout entière, et toutes choses renvoyées à un concile, s'adoucirent sur leurs différends, et se rallièrent à une déclaration dont tous les points étaient également contestés^. Et ce fut en quelque sorte du consentement de tous que Mélanchthon, après tant de travail pour la faire reconnaître des catholiques, se chargea d'en écrire l'apologie en réponse à la réfutation que l'empereur en avait fait dressi r. « Je me tiens enfermé chez moi, écrit-il à CamératiJS» à cause des calomnies, et j'écris Tapologie avec soin et véhémence, pour la produira au besoin *. » . .

* Corp. réf., t. II, n' 908.

MKI.ANCHTHOX 375

L'empereur, quoique portera une ruplme, par lassitude autant que par rentraînement de ses conseillers et Tinstigation déi quelques cours, h^îsîtait encore. On était à la fin de septembre. L'électeur de SaxeayaQlfait partir ses bagages otsa bouche, Tempereur lui demanda un délai de trois jours. Ce déiaÂp'amena aucun résultat. L'électeur, après avoir donné ce dernfergagede bonne volonté, retourna dans sesEtats.Tous les piripces ei députés des villes en firent autant, et la diète fut close. Tout le.monde emportait en se retirant l'espoir ou la crainte d uqç guerre prochaine.

yiii

Les liguée d*Augiibourç ei de Smaliîsilde.'' •>• Politique de Charles-Quint. — Mélanciithon reprend ses travaux littéraires. -^ Mauvais vouloir pour les études.

— L'Académie de Wittcinberg est transférée à léna. — Soucis que donne cj déplacement il Mélanclithon. — Ses dégoûts.— 11 est tenté de quitter la Saxe.

— François 1*' le ma^de à Pacis.

L'effet de la diète d'Âugsbourg fut de fortifier deux ligues qui, d'ailleurs, existaient déjà, mais plus en projet qu*en action : la ligue d^Âugsbourg,. formée par les catholiques, et la ligue de Smalçalde, formée par les protestants. La première commença les hostilités en élisant roi des Romains, sans le concours des princes réformés, Ferdinand, frère de Charles-Quint. La ligue deSmalcalde protesta contre cette élection. Dès lors les préparatifs de guerre se firent ouvertement. L'électeur de Saxe consuHa ses théologiens sur la légitifiûté d'une guerre pour la défense de la religion. Luther, quoique préférant la paix, se laissait entraîner aux idées de guerre, et, comme en toutes ses actions principales, là où l'esprit l'avait fait hésiter, la chair le décidait. Four Hélanch-

thon, il ne voulut d'iibord la guerre à aucun prix; mais, soit contagion, tout le monde s'y préparant autour de lui, soit qu'il crût que les préparatifs mêmes Tem pécheraient d'éclater, il finit par déclarer qu'il n'en désapprouvait pas la pensée, et qu'il ftillait se tenir prêt à se faire respecter.

Je ne m'étonnerais pas que l'esprit de guerre ne Teôt gagné lui-même. Tant de fatigues de corps et d'esprit pour concilier le^ deu?^ partis à Augsbourg, sa considératiQn inutilement sacrifiée à la paix, la perte ou le refroiclissement de ses amitiés, leSattaques qui l'attendaient, pour avoir livré des points que les adversaires n'avaient même pas daigne prendre, tant d'efforts perdus et de dangers amassés pour l'avenir, avaient dû le disposer à Tidée d'une lutte ouverte. « Puisque les catholiques, écrit-il à Brentius, n'ont pas voulu de moi pour pacificateur, et qu'ils aiment mieiix m'avoir pour ennemi, je ferai ce qu'exige k circonstance, et je défendrai notre cause fidèlement*. »

Les théologiens de Char)es-Quint ne lui conseillaient pas la guerre. Il suffisait, dans leur opinion, que l'empereur fît exécuter les décrets. « Il ne faut pas faire la guerre, criait Cochléus, il faut sévir par les lois et les jugements. S'ils n'entendent pas les paroles, eh bien I qu'ils entendent le bruit des chaînes et des fouets, qu'ils goûtent des horreurs de la prison jusqu'à ce 4u'ils revienaent à la vérité*. * Si Charles-Quint n'écouta pas ses théologiens, c'est que faire exécuter les décrets, c'était déclarer la guerre. Il se décida par la politique, comme ii avait fait jusqu'alors. La Suisse était en feu, les Turcs menaçaient d'envahir la Hongrie; valait-il mieux faire la guerre au^ Turcs, avec TAllemagne protestante et catholique, réunies sous lé drapeau commun

* Corp. réf., t. II.

« Philippiquet de Cochléus, IV, 72.

MKLANCUrilON. 377

de Tempire, que la faire en même temps aux Turcs et à rAlleinagne protestante? Gbarles-Quint se décida pour le prem'wv parti. Il acheta, par la trêve de Nuremberg (1532) et ^ar le retrait des édits de Worms et d'Augsbourg, les secours des protestants, et le seul bruit de Tunion de rMlemagne et de Tempereur dissipa les projets des Turcs. Dans le même temps, la guerre avait cessé en Suisse, par la mort de Zwingle, frappé sur le champ de bataille, et rÉglise suisse se dissolvait pour être recueillie plus tard et réorganisée par Calvin.

Cette année-là, mourut Télecteur de Saxe, Jean, prince pacifique, qui avait inspiré ou soutenu la plupart des démarches de Mélanchthon à la diète d'Âugsbourg. Cette mort et les incertitudes d'un nouveau règne .ne changèrent pas les résolutions de Charles-Quint, il avait promis, dans le traité de Nuremberg, d'obtenir du pape la convocation d'un concile, et il s'y employait avec activité. Le pape Clément n*accorda qu'à demi ce qu'il ne pouvait pas refuser; des légats furent envoyés en Allemagne, en apparence pour témoigner de sa bonne volonté, en réalité pour tâter les protestants sur les conditions qu'il songeait à mettre au concile. Ces conditions étaient que l'assemblée serait présidée par lui, et que les protestants s'engageraient d'avance à se soumettre au jugement rendu. Tous les théologiens saxons, à l'exception de Mélanchthon, déclarèrent qu'il ne devait être souscrit ni à Tune ni à l'autre des deux conditions. Mélanchthon se réunissait à eux pour repousser la seconde, qui n'était qu'un piège grossier; mais il insistait pour qu'on acceptât la première, et il ne parut pas voir que le pape ne voulait la présidence du tribunal que pour se rendre maître du jugement.

Au reste, le concile n'eut pas lieu, le pape n*en voulant pas sans les conditions proposées, et Tcmpereur n'étant pas d'humeur ni peut-être en mesure de l'obtenir de force. Ce-

578 ÉTUDES SUR LA BENàlSSANGE.

pendant ta promesse n'en fut pas retirée par le pape, et les démarches ne cessèrent p^s du côté de Tempereur . Cet état de choses dura jusqu'à la mort de Clément^ arrivée en 1554, au milieu de ruses et d'efforts incroyables pour éludçr le concile.

11 y eut quelque intervalle où Mélahchthon reprit ses travnux littéraires, mais avec des interruptions continuelles et toutes sortes de dégoûta. Les affaires religieuses détournaient tout le monde de l'étude des lettres. On montrait si peu d'empressement pour les cours de rAcadémie, quelle que fût la nouveauté des matières, presque 4outes inconnues, que le professeur le plus populaj^e de l'Allemagne était souvent réduit, faute d'auditeurs, à changjsr d'un mois à Vautre le programme de ses leçons.

(( J'avais espéré, dit-il dans un avertissement affiché aux portes de l'Académie, que les. charmes de la seconda olynthienne inviteraient un grand, nombre d'auditeurs à eonnaîtreDémosthènes; car que peut-on imaginer de plus doux et de plus solide que cette harangue? Mais, je le vois, la jeunesse est sourde à de tels auteurs. J'ai pu à peine retenir dans la salle quelques auditeurs,, qui, par égard pour moi, n*ont pas voulu m'abandonner, ce dont je leur rends grâce. Je n'en continuerai pas moins à faire mon devoir, malgré les gens, dira-t-on dans les dîners, et demain j'exjpliquerai la quatrième philippiquede Démostbènes^ » -,

Quoique la quatrième philippique de Démosthénes ne soit guère moins charmante, selon son expression, que la seconde olynthienne, un mois après^ la même solitude le força de prétexter la publication prochaine d'une traduction des Philippiqiies fOiiT en suspendre l'explication. Il y substitua des leçons sur Âristote, dont il vanta aussi les charmes dans l'affiche de son cours, probablement avec un peu plus de succès, à cause du nom d'Âristote, si po-

* Corp. réf., t. II, n' H09.

MÉLANCHTIIOIÏ. 379

pulaire 6ii^re, quoique vaiaeu enfin: avec la scolaMique.

Il )uî fallait user des mêmes insinuations pour faire venir des auditeurs aux leçons sur les poètes, dont il entremékit Texplication des orateurs, et des philosophes. Voici comment il tâche de les allécher pour Homère: « J^ai résolu, dit-il, avec la grâce de Dieu, d'expUquer quelques chants d'Homère. J'y consacrerai la sixième heure du soir, les mercredis, eft, selon ma coutume, gratuitement. Ce quon a<lit d'Homère, qu'il. a mo|[idtë pendant sa via, n'est pas moins vrai d'Homère mort r il erre, çà et là, cet excellent poëte, demandant qui veut Tenteftâre. ïl ne peut pas promettre d'argent; mais il promet )a seiencc des grandes et des belles choses. 11 ne s'adresse pas à ceux qui étudient les arts lucratifs, et qui font consisterr. la sagesse à mépriser tout savoir honorable. Que si, par accident, Homère, comme il est aveugle, vieni à se heurter contr^ quelqu'un de ces sages< il prie qu'on le renvoie poliment, comme Platon le renvoie do sa république ^.... ))

La. dispersion de l'académie de^Witteonberg,- que, sur une fausse appréhension de la peste, l'électeur avait transférée ù lépa, viat ajouter à ses devoirs et à ses sollicitudes. Il avait été chargé d^ pourvoir à ce que ce déplacement «e fît au moindre dommage possible pour les études. Il fallut d'abord prendre des mesures pour que l^nouvelle de cette émigration ne causât pas de troubles. Un grand nombre d'étudiants parcouraient armés les rues de.Wittemberg : il fallut les calmer et leur ôter leurs armes. A léna, les difficultés augmentèrent. La ville avait mis un monastère à la disposition des étudiants; mais ce monastère était sans meubles, et ne pouvait contenir tout le monde. La plupart erraient dans la ville, sans domicile, sans livres, et comme dans un camp. Les plus riches faisaient venir des lits de chez eux; mais, en

* Corp, r«/.,t. H.nM0a4.

attendant, Us couchaient par terre, ainsi que les parents venus pour les suivre dans leurs études. Cependant Tordre ne fut pas troublé, et les cours purent recommencer après quelques jours. Le sénat d'ïéna, quiavart eu peur des étudiants, sur leur réputation un peu su^ecte, rassuré et adouci par ces dispositions pacifiques, avait fini par les traiter en hôtes, jusqu'à faire venir pour eux de la bière qui leur était vendue meilleur marché qu'ailleurs.

Hélanchthon, au mois d'août 1555, était dégoiité delà Saxe, et se laissait tenter de divers côtés d'en sortir. Il écrit à Camérarids en grec, comme dans tous les cas graves, qu'il lui faudra quitter un jour ce pays qui lui est peu propice. Le duc de Wurtemberg, Ulrich, rappelait dans ses États. Dans le môme temps, on lui écrivait de Pologne dans les termes les plus pressants. Enfin François I*" l'invitait de sa main à se rendre en France pour s'y employer au rétablissement de la paix religieuse.

Hélanchthon était fort célèbre à Paris. Les théologiens de la Sorbonne le connaissaient par un écrit qu'il- avait compo.sé à la prière de Guillaume du Bellay, frère de Jean, évêque de cette ville, sur les principaux articles de la nouvelle doctrine. Dans cet écrit, qui devait servir de texte à des délibérations entre hommes de savoir, il n'avait rien outré. ïl n'y demandait ni le changement de fa juridiction ecclésiastique, ni Tabolition de la suprématie romaine. Il se montrait coulant sur la question des deux espèces. C'est la réforme dans les limites où l'auraient acceptée, où l'acceptaient dans toute la chrétienté tous les esprits éclairés et de bonne foi. Le rêve de Mélanchthou élait celui de tous les hommes pour qui les questions religieuses n'étaient ni un prétexte politique ni un champ clos oratoire.

C'est à la suite dés première^ persécutions, et sur l'avis de Jean du Bellay, évoque de Paris, et de Guillaume son frère, que François V eut l'idée d'appeler Mélanchthon. Il lui en

MÉLANGHTHON. ?8i

fit faire les premières ouvertures par Barnabe de Yoray, un des disciples seerets de tfélanchtbon. Celui-ci objecta la difficulté d'obtenir une permission, de Télecteur et rinutillté d'un voyage dans un but d*arrangement. Qu'y gagnerait la France? Qu'y gagnerait la religion? a Si j'obtiens, disaft-il, qu'on ne brille pas ceux qui ont quitté le froc, faudra-t^il laisser mettre à mort ceux qui n'approuvant pi les liturgies ni le culte des saints? Mais alors on ne majaquera pas de dire que je suis exigeant sur les petites choses et trop coulant sur les grandes. Si j'accorde trop, par la consid^ation du temps, du pape, des personnes, ce sera un préjugé contre moi dans le concile. Qui sait même si le roi de France ne se croira pas quitte avec les noùveUes doctrines, au moyen de quelques conférences où il m'aura Àpp^lé, et s'il ne se refroidira pas sur ridée même d^un. concile? »

De nouvelles instances de Guillaume du Bellav le déci* dérent, ei, avant même d'en avoir écrit à Télecteur de Saxe. il avait pris l'engagement de partir. François I" ne fit pas, attendre le sauf-conduit qu'il dematidait, et lui écrivit. de sa main, le priant de se hâter^ et lui promettant toute sa protection.

Mélanchthon demanda le consentement de 4'électeur. Il avoua au prince qu'il s'était engagé à faire ce voyage, sauf toutefois .son agrément. <( Si je manquais à ma promesse, écrivait-il, il semblerait cfue j'eusse peur ou que je voulusse offenser le roi. Je partirai donc jsi votre grâce m'en donne la permission. Il est bon que les nations étrangères commencent à nous connaître, et nous distinguent des anabaptistes, avec lesquels on affecte de nous confondre. S'il m'est interdit d'aller à Paris, je crains que les partisans de^a modération, et le frère de Tévêquë de Paris en particulier, ne soient compromise »

* Voir aux pièces juslifica lires de 1 \ Vie de Mélanchthont par Camérariiu , édition de Thcod. StrobeliuA.

S82 ÉTUDES SUR LA RëNA1SSAN(^E.

L'électeur lui répondit par un refos, refas très-dur, selon MélanchthoD, plein de ménagements, s'il faut en croire Télecteur, écrivant à son conseiller Bruck. On lui opposait les conférences qui devaient avoir lieu aU sujet de la Hongrie et de la Bohême, et où le prince pourrait avoir besoin de Mélanchthon. En outre: François I*' faisant ouvertement des préparatifs de guerre contre Tempereur, le consentement de rélecteur au départ de Mélanchtbon n'eût-il point paru une ouverture bu roi de France? C'étaient là les prétextes du refus. Les vraies raisons, I électeur les donne à son conseiller dans un post-scriptum de la thème lettre, c II est à craindre, dit ce prince, que Mélancbthdn ne fasse des concessions qui le brouillent avec Lilthér; que les Français, peu soucieux de se convertir, ne cherchent à se jouer de lui ; que son influence ne soit nulle, même sur les mécontents du pays, lesquels sont^plutôt érasmiens qu*évangéliques ; qu'enfin on ne veuille se servir de Mélandhthon pour lui faire approuver le second mariage du roi anglais ^ » On ne voulait pas qu'il allât en Francèi achever de s'adoucir jusqu'à la connivence. Luther àntorvint 9âns succès. : ï\ approuvait ridée de ce voyage, soit qu'il y vit un moyen de faire' éeisser au mohds pour un temps le malaise qui le séparait de Mélanchthon, soit qu'il pensât que le moindre point gagné en France par la réforme vaudrait bien les concessions dont Mélanchthon Teût acheté.

Barnabe de Voray, revenu sans Mélanchthon, "trouva le roi tout entier à ses préparatifs de guerre contre Charles V. François ne s'occupa. plus<àe cette affaire, et' la persécution continua.

A la suite de celte négociation, Mélanchthon alla à Tuhingue, moitié pour rétablir sa santé, moitié pour échapper a des disputes pour lesquelles il prenais, d'ailleurs, si peu la

• Corp. ref.f t. IIL l\ s'agit du second ra«rtage d'Henri Vill.

peine de dissimuler son peu de goût; que Gamérarius secrut obligé de lui Recommander plus de précautions dans sa correspondance. On donna des motifs plus particuliers de ce voyage. On disait qu'il s'éloignait pour ne pas revenir ; on colportait des lettres où il était parlé d'un nouveau dissentiment entre lui et Luther. Ces bruits étaient fondés, mais la crainte des uns et Tespéranee des autres les exagéraient.

Mclanchlhon chef deVécole modérée ou érasiiiiqub. — 1^ proresseur Cruciger. — -~ Doctrine de la justification par la foi et par les œuvres. — Artifices lionnêteft de Mélanchthon po&r cbocilier la foi et les œuvres. — Querelle avec Cordatiis. — L'Électeur et ses théologiens à Smalcal^e. — Maladie de Luther. — Mélanchthon est chargé de préparer une déclaration de foi sur le pape. — Qnerelle ârvec Jacqoes Schenk.

Parmi les professeurs de l'académie de Wittemberg, qui penchaient le plus ouvertement pour les doctrines de Mélanchthon, était Creutziger, ou Gruciger, selon Pusagé universel de latiniser les rioms. Quoique fort attaché à Luther, il était de cette école modérée quel.ulher qualifiait d'érasmique et qui avait pour cherMélanchthon. Il enseignait alors la théologie. Ayant à faire des leçons sur la justification, une des plus grandes nouveautés de là doctrine de Lniher, il avait adopté l'interprétation de Mélanchthon, laquelle consistait à faire aux bonnes œuvres une plus forte part que ne voulait Luther.

Je n^ai ni lé talent qu'il faut pour exposer des questions si ardues, ni le goût, presque plus nécessaire que le talent, et qui seul peut ouvHr Tesprit et lé soutenir dans l'étude de ces mystères de la théologie chrétienne. Cependant j'ai dû faire des efforts pour comprendre, au moins dans les généralités, un des points de la nouvelle doctrine qui donna le

384 ÉTUDES SUH Là RENAISSANCE.

plus de trouble à Mélanchtbon, et lui attira le plus de tracasseries.

Après la question de l'autorité, que les catholiques plaçaient si la fois dans les livres saints et dans les traditions des conciles et de TÉglise romaine, et les protestants exclusivement dans les livres saints, la question de la jusjtification était la p[us considérable que la réforme eût soulevée. Être justiûé, c'est-à-dire quitter Tétat injuste pour Tétat juste; d'impie, de païen, devenir enfant de Dieu; d'exclus de ses divines promesses, y être à jamais participant : quel plus grand intérêt, et où était-il de plus grande conséquence d^assurer les esprits; puisqu'il s'agissait pour eux de la vie ou de la mort éternelle? Or, dans la doctrine catholique, on est justifié par la foi et par les bonnes œuvres tout ensemble. La foi»^ c'est la croyance naïve à la loi chrétienne, et l'habitude de. s'y conformer simplement, sans ardeur particulière comme sans doute. Luther changea tout cela. Saint Paul avait dit : a Nous sommes justifiés par la seulo foi. » Luther ajouta : « Par la seule foi, sans les œuvres. » Dans la doctrine catholique, la foi était implicitement dans les œuvres; dans la doctrine luthérienne, elle en était séparée, elle était tout. Il est vrai qu'à cette foi paisible et de tradition que demande la doctrine catholique, la doctrine luthérienne substituait une foi spéciale, absolue, velié* mente, marquée du caractère de son auteur, et réclamant de Dieu la justification à titre de promesse. Cela consistait a dire dans la pratique, de toutes les forces de son être : « Je crois que mes péchés me seront remis par les seuls mérites de Jésus-Christ, médiateur et propitiateur. »

C'est ce qu'on appela la justice imputative. Dans le commencement, on fut si épris de cette justice, qu'on ne s'occupa point des œuvres. On les proscrivit dans ce qui n'en avait éto que Tabus, à savoir, dans les pratiques extérieures et superstitieuses, au moyen desquelles les catbqlrques croyaieni

IIÉLANGUTIION. 385

acheter la justification, telles que le3 jeûnes et les pèlerinages, comme aussi dans Texcès des vœux de religion, dans ces fuites au fond des monastères o\i des solitudes, pour échapper aux mauvaises œuvres par l'inaction.

(( Quelles sont les bonnes œuvres qui ne laissent pas du doute? disait Luther. Y en a-t-il d'assez évidentes, d'assez claires, d'assez distinctes de. ces actions intéressées que notre amour-propre regarde comme bonnes, pour que nous soyons assurés qu'elles nous justifient? » Ft il .citait Texempledu pharisien de l'Évangile, qui se croit juste parce qu'il a satisfait à la loi., A ce doute où nous laissent môme nos bonnes actions il opposait la certitude que nous donne la foi en ce dogme que nos péchés nous sont i^emis par la médiation de Jésus-Christ. .

Il fallait tout le premier enivrement de cette foi spéciale pour dérober à Luther et a ses disciples la nécessité du concours delà foi et des œuvres dans la justification; mais cette difficulté qu'ils n'avaient pas vue d'abord ne tarda pas à se montrer dans toute $a force, ft'abord, leurs adversaires ne manquèrent pas de la leur opposer, et de comparer ce prétendu doute où nous laissent nos bonnes œuvres, au doute, bien autrement grave, qui vient nous inquiéter au sein même delà foi, et que Luther ignorait moins que persopne. Ensuite, bon nombre de partisans de la justice imputée, et Mélanchthon en particulier, par leurs efforts mômes pour établir ce point, étaient entraînés malgré eux vers la doctrine des bonnes œuvres, d'autant plus nécessaire que la foi est plus languissante. Mélanehthoji avait eu à traiter cette question à plusieurs reprises, et pour tous les degrés de lecteurs, depuis les enfants, pour lesquels il avait F^iit des catéchismes de la nouvelle doctrine, jusqu'aux théologiens les plus raffinés, il s'était donné des peines incroyables pour retenir les bonnes œuvres dont son esprit pratique sentait toute la nécessité, et toutefois ne pas abandonner la justice impula-

tive, ans. charmes de iaqaelle, pour parler comme Bossuet, il ne put jamais renonôer.

Il y avait un égal péril à trop donner, soit à la foi, soit aux œuvres. Trop donner a la foi, c'était aiitoriser les anabaptistes qui disaient après Luther : La foi sanâ les œuvres! et qui, la main dans le sang, se croynieAt absous en criant du fond de la poitrine : Je crois que mes péchés me sont remis par Jésus médiateur. Trop donner aux œuvres, c'était rouvrir la porte à ces abus de recherche de perfection chrétienne qui avaient rempli les déserts et ()lustard les couvents, et égaré In conscience des peuples sur ia nature des bonnes œuvres confondues avec les pratiques superstitieuses. En outre, Mélanchthon avait peur d'encourager certains esprits, à demi païens, qui prétendaient qu'il n'ya d'autre justice que celle des œuvres, et qu'à cet égard les Éthiques d*Aristote en' apprennent autant que l'Évangile. Il s'imprimait, en eff^, des livres où Ton comparait les paroles du Christ avec celles de Socrate et de Zenon, et qui le disaient venh dans le monde, moins pour nous obtenirla justification par ses propres mérites que pour nous apprendre par quelles actions et par quel accroissement de notre dignité personnelle nous pouvons y arriver.

Il est intéressant de lire de quels artifices honnêtes Mélanchthon s'est servi, dans ses nombreux écrits sur celte matière, pour demeurer dans la justice imputative, loin des excès des anabaptistes, el pour faire la part des œuvres, sans pencher vers les catholiques outres ni vêts les demi-païens. Luther n'avait pas pris tant dé peine ; une fois te dogme de la justification ï)ar la foi proclamé, il ne s'était pas soucié de le concilier avec les œuvres, et s'était reposé dans la joie de son invention. Pressé par les cvonemenls, il avait, selon le bt^soin de sa politique ou de son orgueil, tantôt abondé dans son premier sens, tantôt fait à la doctrine des œuvres des concessions ^attendues, peu calculées, el

comme avec la pensée de les retirer dans rbccasipn. Pour Mélanchthon, qui, dès le commencement, avait voulu faire des dogmes du maître des règles pour sa propre conduite, ce partage impossible lavait toujours agité. Il sentait la nécessité de ne pas séparer la foi des oeuvres; mais, voulant, â l'exemple de Luther, une p^rt^ absolue pour la foi,^ et seulement une part relative pour le;» œuvres, il n'arrivait pas à concilier deux choses inégalemei^tnécessaires, et il prévoyait que, dans la pratique, la moins niscessaire serait bientôt rejetée comme inutile,

il serait malaisé de déterminer clairement en quoi il dif* ferait de Luther. C'était moins une opinion dogmatique que des scrupules enveloppés de ténèbres qu'il ne pouvait ou n'osait dissiper. Hais telle était, dans le parti, l'autorité de sa conscience, que c^^ scrupules mêmes formaient,, sur «e point de doctrine, comme une école nouvelle, quoiqu'il n'y eût véritablement psis de dogme nouveau.

Gruciger, ainsi 4ue Je l'ai dit, enseignait à l'Académie de Wittemberg ces scrupules et ces incertitudes, de Hélanchthoû. Ses leçons, qui avaient été recueillies et publiées, émurent . un certain Gordatus, pasteur de Nimeck, qui, s'ennuyant d'un si petit théâtre, voulut $e faire voir sur celui de Wittemberg. II. avait été un des élèves de Mélanchthon. C'était un de ces hommes sans^ lumières, qui ont une sorte de bonne foi sourde et intraitable^ et qui se passionnent jusqu'au fanatisme pour le peu qu'ils entrevoient. Quoique jeune et marié, il avs^it eu des attaques d'apoplexie. Son jugement, naturellement borné, était encore offusqué par le sang; ses idées, obscures et confuses, semblaient des mouvements de colère mal comprimés. .Il écrivit d'abord à Cruciger une lettre en manière de défi, à laquelle celui-ci ne fît point de réponse. Une seconde lettre suivit, qui fut rendue publique. Gordatus attaquait les doctrines de Cruciger sur la justification et demandait un débat public. Il voulait, disait-il, dé«

fendre la foi de Luther, le docteur des docteurs, contre les interprétations de disciples infidèles.

Jonas, alors recteur de rAcadéroie, Tinvita, dans une lettre sévère, à se contenter d'explications amicales et secrètes. Cordatus insista pouf un débat public; on le lui refusa. Ne pouvant parler du haut de la chaire, il se soulagea par des écrits violents contre Cruciger et Mélanchtbon. Il foula aux pieds un des meilleurs ouvrages de ce dernier, les Lieux communs de théologie, dont il venait de paraître une édition nouvelle. Des placards étaient affichés aux murs de Téglise de Wittemberg, où Cruciger était dénoncé comme papiste et hérétique. Luther blâma ces excès; mais il ne toucha pas à celui qui les avait provoqués. Sa conduite à regard de Cordatus fut la même qu'à Tégard d'Âgricola : il n'approuva ni ne désavoua rien. Son orgueil était flatté que des élèves formés par Mélanchtbon remontassent à lui comme à la vraie et unique source de la doctrine, et le titre de docteur des docteurs lui cachait le danger de livrer les professeurs à relève, et les chefs mêmes de son Église à la violence d^un obscur sectaire.

Sur ces entrefaites, Télecteur emmena ses théologiens à SmalcaMe, où il avait à délibérer avec les autres princes évang<Hiques sur la proposition du nouveau pape, Paul TU, de convoquer un concile à Mantoue. Il y fut décidé qu'on ne se présenterait au concile qu'avec un appareil de preuves qui rendit la contradiction impossible. En conséquence, les théologiens eurent ordre de recueillir tous les passages des Écritures, des Pères, des conciles, des décrets pontificaux, qui pouvaient se rapporter à la Confession d'Augsbourg, demeurée le corps de doctrine du parti. Il manquait d'drfleursà cette Confession! un point important, on n'yav^^i'^pasdonDé d*avis sur la papauté: de peur d'en dire trot),%n avait omis cot article. Les théologiens devaient se mettre d'accord pour en arrêter la rédaction.

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