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ÉTUDE DE PSYCHOLOGIE HISTORIQUE

Tout semble avoir été dit sur la révocation de FEdit de Nantes et Ton ne saurait rien ajouter au tableau mille fois tracé et toujours émouvant de Tacbarnement des persécuteurs et des souffrances des victimes. Le drame a été suivi dans toutes ses phases, et les conséquences en ont été déroulées dans toute leur étendue. Mais il ne paraît pas qu'on ait prêté la même attention au côté intérieur de ce tragique sujet, aux mobiles qui ont agi sur les volontés, à la nature du dessein conçu et du système appliqué par Louis XI Y et ses conseillers. L'étude

de M. Franck Piiaiix, sur les responsabilités de la Révocation de VEdit de Nantes, a ouvert de ce côté des perspectives nouvelles. Nous voudrions essayer de pousser un peu plus avant dans le même sens. On n'a pas entièrement compris un événement historique tant qu'on ne Ta pas ramené à l'état mental particulier, dont il est à la fois l'expression et le produit. C'est cette psychologie morale des ouvriers de la révocation de l'Edit d'Henri lY que nous voudrions tenter. Car, enfin, le problème subsiste toujours. Comment comprendre qu'une tragédie aussi cruelle, un attentat aussi odieux se soit accompli dans le siècle et dans le pays le plus policé de l'univers , sans soulever , de la part de la société française d'alors, ni protestation ni blâme ni regret^? Ce qu'on entend en 1685, ce n'est pas même ce silence des peuples qui est la leçon des rois, ce sont des applaudissements unanimes et des bénédictions universelles. Ni la toute-puissance du prince, ni l'esprit

* Le fameux mémoire de Vauban qui semble faire exception est de 1686 — et, encore, faut-il remarquer qu'il ne fait guère que déplorer les conséquences militaires, financières et industrielles de la révocation.

de flatterie poussé à l'excès n'expliquent un tel phénomène. Ces témoignages d'approbation nous étonnent encore moins par leur hyperbole que par leur sincérité. Il y a là un secret. Il faut que la conscience nationale ait été, de longue main , accoutumée et façonnée h une manière de voir, de sentir et de juger. Il a fallu imaginer un système de procédure et d'interprétation qui lui fit trouver juste ce qui nous parait le comble de l'iniquité. Quel est ce système, quels en ont été les inventeurs, quelles circonstances en ont préparé et assuré le succès? Yoilà les questions auxquelles nous voudrions essayer de répondre.

Ce sont les causes psychologiques d'un événement qui en déterminent réellement la physionomie. Des actes peuvent paraître semblables par le dehors et différer essentiellement par les mobiles qui les ont fait commettre. On cite et l'on joint presque toujours ensemble les massacres de la Saint-Barthélémy et la Révo-

cation de FEdil do Nantes. Les deux événements n'ont rien de commun, si ce n'est que les protestants en ont été les victimes. Moralement, ils sont très différents. Dans le premier, ce qui éclate c'est, d'une part, l'esprit de perfidie, le machiavélisme italien (jui animait la cour, et de l'autre, la violence démagogique de la populace. Nous avons ici, tout ensemble, un i;uet-à-pens et un attentat; une émeute doublée d'une félonie. Les auteurs de cette catastrophe ont si violemment outragé leur propre conscience, qu'il n'est pas incroyable que ({uelquesuns d'entre eux, Charles IX, par exemple, aient eu des remords. En tous cas, la différence est si grande entre le crime de la Saint-Barthélémy et l'acte de Louis XIV, que Bossuet a pu déplorer l'un et louer l'autre avec la même sincérité. Dans le premier, vous retrouvez (juelque chose de l'Italie des Borgia. L;> second a une autre origine : il se rattaclie, comme nous le verrons, àl'intluence du jésuitisme espagnol et rappelle les procédés pieux, légaux et tranquilles de Philippe IL Ni l'un ni l'autre, en tout cas, ne sont authentiquement français. Dans le deuil et

les regrets qu'ils nous laissent, c'est presque une consolation.

Rien ne frappe plus, dans la polili(jue suivie par Louis XIV à l'égard des protestants, que le souci de la légalité. Ce souci va même jusqu'au scrupule. On ne put décider le roi à signer l'Edit qui révo([uait celui de Nantes que lorsque ses conseillers politiques et religieux lui eurent prouvé qu'il accomplissait la loi de son aïeul au lieu de la détruire. Le coté admirable de toute cette procédure, qui dura plus de vingt-cinq ans, c'est que les persécuteurs s'v montrent les défenseurs les plus rigides des lois, et qu'au lieu d'avoir la c«jnscience d'outrager la justice, ils peuvent se lendre à eux-mêmes le témoignage de la servir. Avant de frapper les protestants, ils prennent hien soin de les montrer coupables et de n'invoquer contre l'iiérésie que les autorités légales dont elle prétend se couvrir. Toutes leurs précautions, de ce coté-là, sont bien prises. Derrière les exécuteurs, vous trouvez toujours un jurisconsulte, et derrière le jurisconsulte un casuiste qui a pesé tous les textes, distingué les cas,

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fourni les interprétations, dissipé les scrupules et mis toutes les consciences en sûreté. Tout ce que la casuistique a de plus délié et de plus ingénieux, tout ce que l'esprit de chicane a de plus fertile et de plus opiniâtre a été mis en œuvre. On a dit, en parlant de cette politique, qu'il n'y avait eu rien de suivi, aucun dessein ^ La vérité, c'est que jamais système ne fut imaginé avec plus d'art, ni appliqué avec plus de persévérance. Quand on en embrasse la suite et l'ensemble, on se trouve en face d'un véritable chef-d'œuvre, dont la nature, dès qu'on l'a bien saisie, ne permet guère d'hésiter sur le génie qui l'a inventé.

Relisons tout d'abord le préambule de l'Edit de 1683 qui révoque celui de Nantes. Il est très curieux de constater quel souci a le roi de paraître en entière communion de pensée et de dessein avec son aïeul, dans le moment même OLi il détruit son œuvre.

« Le roi Henry-le-Grand, ncMre aïeul, voulant (( empescher que la paix qu'il avoit procurée à

* Voir l'étude précédente, p. 12.

ses sujets, après les grandes pertes qu'ils avoient souffertes par la durée des guerres civiles et estrang-ëres, ne fut troublée à l'occasionde la R. P. R., comme il estoit arrivé sous les rois ses prédécesseurs, auroit, par son Édit donné à Nantes, réglé la conduite qui seroit à tenir à l'égard de la dite Religion, etc., et pourvu enfin même par des articles particuliers à tout ce qu'il avoit jugé nécessaire pour maintenir la tranquilité dans son royaume et pour diminuer l'aversion qui estoit entre ceux de l'une et l'autre Religion, afin d'être j^lus en état de travailler comme il avoit résolu de faire , pour réunir à l'Eglise ceux qui s'en estoient si facilement éloignés , etc. »

Il faut s'arrêter à ces derniers mots qui laissent voir quel sens et quel but le roi et ses conseillers prêtaient à l'Édit de Nantes. Loin que Henri lY, suivant eux, eut voulu consacrer à jamais la liberté religieuse et les droits civils de ses sujets réformés, il n'avait eu recours à cet Edit de pacification que comme à un expédient destiné, dans sa pensée, à faciliter, dans

un temps propice, leur conversion à l'Egliso dont ils s'étaient si facilement éloignés. Grâce à cette interprétation ingénieuse, on pouvait déjà, par TEdit de Nantes, légitimer toute la politique de persécution suivie depuis vingt- <?inq ans et tous les actes de propag:ande, mémo les plus odieux, que Ton avait pu croire qu'il avait pour Lut d'empêcher.

Mais poursuivons notre lecture.

« Il n'a pas été permis auparavant de faire «' autre chose pour l'avantage de la Religion que « de diminuer le nomhre des exercices de la (( R. P. R. par l'interdiction de ceux qui se sont (( trouvez étahlis au préjudice de la disposition « desEdits, et par la suppression des Chambres « my-parties dont l'érection n'avait été faite que « par provision... Mais Dieu ayant enfin permis « que nos peuples jouissant d'un parfait repos c( et que nous-mêmes n'estant pas occupez des '( soins de les protéger contre nos ennemis, « ayons pu profiter de cette trêve, que nous « avons facilité, à l'efTet de donner nostre en- « tière application à rechercher les moyens de « parvenir au succès des desseins des Roys,

« nosdits Aïeul et Père, dans lequel nous sommes u entrez dès notre avènement à la couronne, « nous voyons présentement avec la juste re- « connaissance que nous devons à Dieu que « nos soins ont eu la fm que nous nous sommes « proposé, puisque la meilleure et la plus « grande partie de nos sujets de la dite R. P. R. « ont embrassé la (latliolique . »

Cette dernière affirmation élait mensongère : la meilleure partie du peuple protestant était aux galères, dans les prisons, ou sur les chemins de l'exil. De l'autre, on n'avait obtenu par les menaces, les promesses ou les brutalités des dragons qu'un semblant de conversion, si bien qu'un grand nombre de pieux ecclésiastiques regardaient la participation à la messe de ces prétendus convertis comme un monstrueux sacrilège. Mais on se consolait en disant que si les parents étaient de mauvais catholiques, les enfants seraient de sincères crovants. D'ailleurs le roi n'avait pour s'instruire des faits que les rapports des intendants, des évèques et des colonels de dragons ; il crut donc de bonne foi que l'hérésie était éteinte dans son rovaume.

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Dès lors, la conclusion suivait naïvo et irréfutable : (( Et (iautant qu'au moyen de ce, l'exé- « cution de l'Edit de Nantes et de tout ce qui a « été ordonné en faveur de la R. P. R. demeure <( inutile, nous avons jugé que nous ne pou- « vions rien faire de mieux, pour effacer entiëre- « ment la mémoire des troubles, de la confusion « et des maux que le progrès de cette fausse (( religion a causez dans notre Royaume et qui « ont donné lieu au dit Edit et à tant d'autres (( Edits et Déclarations qui Tont précédé ou ont (( été faits en conséquence, que de révoquer (( entièrement le dit Edit de Nantes et les Arti- « clés particuliers accordez ensuite d'icelui et « tout ce qui a été fait depuis lors en faveur de « la dite Religion. »

L'argumentation royale peut se réduire à trois termes, dans lesquels on trouvera admirablement résumé le système de politique dont l'édit de révocation en 1685 est non le commencement mais la fin naturelle : Le but de l'édit de tolérance donné à Nantes était de faciliter la réunion pacifique des dissidents à la seule Eglise véritable. On l'a appliqué à cette fin dès

le commencement du règne de Louis XI Y avec un succès merveilleux. Du moment qu'il n'y a plus de protestants, l'édit n'intéresse plus personne et n'est révoqué que parce qu'il est inutile. Le fond des choses que recouvre ce raisonnement est horrible ; mais il faut avouer que la forme du syllogisme est irréprochable. Cette savante et pieuse manière d'avoir fait servir à l'écrasement des réformés la loi qu'ils regardaient comme un abri tutélaire, d'avoir transformé en arme de guerre un traité de paix et réussi à détruire l'Edit de Nantes par Fédit lui-même, c'est précisément l'invention admirable et ce que nous avons nommé un coup de génie. Il faut maintenant remonter jusqu'à l'origine du système et essayer d'en découvrir les véritables inventeurs.

Dans le préambule de l'Édit de Révocation, Louis XIY nous fait savoir lui-même qu'il poursuivait depuis son avènement, c'est-à-dire sans doute depuis sa majorité, le dessein que Dieu

lui a permis enfin craccomplir. Cette indication est parfaitement exacte. Pendant les guerres de la Fronde, les réformés s'étaient partout distingués par leur fidélité au gouvernement de la reine-mère et par leur zèle à prendre sa défense contre les rebelles. Ils avaient résisté à toutes les tentations, et, à La Rochelle, à Montauban, dans tout le Midi, ils avaient donné des marques éclatantes de leur loyauté. Aussi, pour les récompenser, le gouvernement de la régente les avait-il confirmés par la déclaration de Saint- (jermain de 1652 dans Fentière jouissance des droits et libertés que leur accordait FÉdit de Nantes. Or, comme Claude Fa justement remar- «jué\ ce qui aurait dû tourner à leur avantage fut la cause de leur perte. La justice relative ([ui leur était faite alarma FEglise et provoqua J)ientot contre eux une implacable réaction. On leur fit un crime de ce dont on leur était redevable. La mesure des services qu'ils avaient rendus fut celle du mal qu'ils étaient capables de faire. La déclaration équitable de 1652 arra-

^ Les Plaintes des Protestants, c-Iit. de F. Puaux (1885), pag. 4 et 5.

clia au clergé dos plaintes tragiques. Gondrin, archevêque de Sens, chargé en I606 de porter au roi, à la reine et à Mazarin, les remontrances de rassemblée du clergé, le fit dans un langage où le plus violent esprit d'intolérance se dissimule sous les lamentations d'un nouveau Jérémie. Toutes les réparations accordées aux réformés sont présentées comme autant de coups sanglants portés à l'église catholique \ L'orateur déplore « la douleur que l'Egiise ressent dans « la persécution qu'elle souffre de ses ennemis. « ("est une mère affligée qui expose aux yeux (( de Sa Majesté les plaies profondes qui lui sont « faites tous les jours par la violence de ceux de « la R. P. R. Après avoir gémi longtemps dans « le cœur de ses prélats qui sont ses pères et de <( celui de tous les fidèles qui sont ses enfants, « elle ne peut plus retenir ses plaintes, et dans « cette grande oppression, elle cherche quelque « autre soulagement que ses soupirs et ses « larmes. »

1 Remonstrance du Clergé do France faite au roy, la reine, sa mère présentée par M. l'illustrissime et révérendissime Louis Henri de Gondrin, archevêque de Sens (16û6).

Celte harangue de 1656 est le premier éclat de la réaction contre les réformés que nous venons de signaler. Toutefois l'ardent prélat ne connaît pas encore le savant système qui retournera l'Edit de Nantes contre lui-même, et il demande seulement qu'on l'interprète d'après les arrêts de Louis XIII et qu'on s'en tienne à la politique suivie jusqu'en 1652. Au fond, il se déclarerait satisfait si l'on revenait sur la fâcheuse déclaration de Saint-Germain qui avait levé toutes les restrictions et prohibitions antérieures ^ Mais le cri d'alarme qu'il avait jeté éveilla partout des échos. L'Eglise romaine appelait à son aide. Il lui vint des conseils et des ressources que ceux qui les apportaient présentent eux-mêmes comme un merveilleux secours ménagé par la Providence.

Dix ans plus tard, en effet, nous trouvons, élaboré jusque dans ses moindres détails, un système d'interprétation de l'Edit de Nantes sous lequel le protestantisme devait inévitablement succomber. En 1666, parut à Paris avec

* Remonstrance du clergé, p. 5.

privilège du roy et dédicace aux seigneurs les évêques, un livre de droit, une sorte de manuel de la procédure à suivre à l'égard des réformés, sous ce titre : Explication de VEdit de Nantes par les autres édits de pacification et arrêts de rér/lement,^diV W Pierre Bernard, conseiller du roy au Présidial de Béziers. L'auteur y déploie tant de science et d'ingéniosité; les moyens de chicane qu'il recommande sont si imprévus et d'un effet si certain ; les conseils pour retourner contre les protestants tous les articles de la charte sous laquelle ils s'abritaient ont été si bien suivis et appliqués, et il lui en est venu tant de gloire et de récompense de la part du Clergé, qu'on a pu croire qu'il était l'inventeur même du système. Cette conclusion serait fausse. Quelles que soient les ressources de l'esprit de chicane propre aux avocats, il y a ici quelque chose qui les dépasse. Un simple jurisconsulte n'irait pas jusqu'à cette souveraine liberté à l'égard des lois les plus formelles ; il y faut l'assurance d'un théologien, qui se sachant appuyé à une autorité divine, regarde sans préjugé les lois humaines et civiles. Maître Bernard,

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on effet, malgré sa science et sa dialectique, n'est pas Finventeur, il n'est qu'un habile metteur en œuvre. D'autres lui ont fourni les principes et l'inspiration de son livre.

Il se réfère, en effet, comme à l'autorité qui le couvre, au Père Meynier de la Compagnie de Jésus. Or, nous avons plusieurslivres de ce jésuite sur l'exécution de l'Édit de Nantes. Il paraît même s'être établi successivement dans les provinces de France où il y avait le plus de réformés, et là, sur place, s'être fait l'avocat consultant du clergé pour indiquer les meilleurs et les plus rapides moyens de réduire les dissidents. C'est ainsi qu'il fit paraître une série de livres ou de brochures avec le même titre général, Exécution de l'Edit de Nantes, et visant successivement les diverses provinces, Daupliiné, Languedoc, Saintonge, Poitou, etc., où se trouve habilement développé et mis à la portée de tout le monde, et surtout des autorités politiques et religieuses, le secret d'appliquer l'Edit de Nantes au plus grand avantage de l'Eglise comme à la confusion et à l'extermination de l'hérésie. On découvre ici le véritable inventeur du svstème

qui se charge lui-même de le propager et s'en va de province en province l'expliquer et en recueillir les fruits merveilleux.

De ces publications, la première en date et la plus importante, celle qui peut être considérée comme ayant donné le signal et le modèle de cette nuée de commentaires qui s'abattirent dès lors sur l'Edit de Nantes pour l'anéantir, a pour titre : F Exécution de VEdït de Nantes dans le bas Languedoc . C'est un volume, format grand in-12, grossièrement imprimé dans la ville de Pézénas à la date de 1662. Pézénas n'est pas loin de Béziers, et maître Bernard, l'avocat, n'a fait, quatre ans plus tard, qu'organiser et commenter la matière môme du livre du jésuite Meynier.

Dès qu'on est entré dans la lecture de ces livres on ne peut se méprendre sur l'esprit qui les a dictés; c'est celui que Pascal avait rencontré en lisant les casuistes, le génie d'Escobar et du jésuitisme espagnol. C'est véritablement quelque chose de nouveau dans notre histoire morale, un esprit essentiellement opposé à la forte et noble tradition de nos jurisconsultes du xvi° siècle qui vivait encore dans les meilleures familles

parlementaires, vers 4650. Pascal, qui l'a combattu comme antichrétien, aurait pu le combattre aussi comme antinational, et je ne puis m'empêclier de sentir et de reconnaître, dans les Provinciales, en même temps que la protestation de la conscience cbrétienne, celle du génie français fait avant tout de droiture et de bon sens. Pascal y aurait mis moins de verve s'il n'avait été porté à cette œuvre de justicier par tempérament et tradition de famille aussi bien que par religion et par fidélité. Certes, la France avait connu et pratiqué la violence et la cbicane. Mais ce qui n'était pas dans la tradition française, c'était cet art de dialectique souple et raffiné appliqué à pervertir les lois, à brouiller les notions les plus claires, à les retourner contre elles-mêmes pour les détruire et à faire le vide dans les consciences et dans les esprits. La bataille dont les Provinciales sont le monument immortel, marque le moment où la méthode et la doctrine jésuitiques, qui s'infiltraient dans l'ombre depuis cinquante ans, s'établissent au grand jour sur le sol français. Seulement cette grande bataille de 1656 ne fut pas, comme on le croit et comme le

g-énie littéraire de Pascal en a donné l'illusion, une bataille gagnée, ce fut une bataille perdue. Tandis qu'on rit de leur casuistique, les jésuites s'installent partout malgré les curés gallicans, malgré les jansénistes, malgré les parlements. Ils dominent à la cour et dans les conseils du roi ; ils intimident le haut clergé et Bossuet lui-même ; ils s'emparent de la direction des esprits, et par la destruction du protestantisme et du jansénisme, brisent tout ce qui pouvait leur porter ombrage ou leur faire opposition. En 1683, commence une longue et sombre nuit. C'est Fombre du jésuitisme triomphant qui s'étend sur le règne de Louis XIV et sur la France comme pour éteindre la gloire de Tun et le génie de l'autre.

Il est impossible de ne pas rattacher les commentaires du père Meynier, de maître Bernard et ceux qui suivirent animés du même esprit, à l'école d'Escobar et des jésuites espagnols. Les principes et la forme du raisonnement sont, comme on le verra, les mêmes. Ce sont les mêmes distinctions subtiles, les mêmes réserves mentales, le même emploi de la probabilité.

C'est toujours et partout la souveraineté du but couvrant ce que les moyens peuvent avoir de défectueux ou de violent.

En 1656, précisément dans Tannée même où commençait la réaction contre les protestants, paraissait à Paris la vi° édition de la Théologie morale d'Escobar, avec toutes les approbations nécessaires tant du clergé que de l'autorité civile. C'est dire que depuis le commencement du siècle où ce livre fameux avait paru de ce côté-ci des Pyrénées, il y avait fait beaucoup de cbemin et de disciples. Or, le premier livre de cette Théologie morale traite précisément des lois et de la manière de les interpréter, de les observer ou de les abroger.

Ce sont les principes élémentaires sur lesquels est fondée toute l'interprétation du père Meynier. t^n voici quelques exemples :

(( Un prince est-il tenu d'observer les lois de ses prédécesseurs ? Réponse : Prœciso scandalo non tenetur. Il n'y est pas tenu, pourvu que le scandale soit évitée

1 Liber thêologlœ inoralls Tractalus I, Examen 1, caput V, quœstio 'o2.

« Un prince ou un supérieur est-il tenu à l'observation des lois édicLées par lui-même ? Réponse : A parler proprement, il n'y est pas obligé, parce que la loi n'oblige que les sujets et qu'on n'est pas le sujet de soi-même. Proprie loquendo ex vi coactiva non oblîgatur quia lex obligat subditos; nulliis autem sibisubditusest. » Et plus loin Escobar conclut ainsi : « Le prince n'est donc pas lié par ses propres lois? Il l'est uniquement parce qu'il doit donner Texemple à ses sujets, pourvu toutefois que ses lois soient universelles et conviennent à l'état de son royaume. Sic ne princeps propriis le gibus illigatur ? Ita plane ; débet enini subditos exemple sue movere modo leges si/it universales suoque statui convenientes^. » Dans son Exécution de VEdlt de Nantes, le père Meynier a si bien développé cette souveraineté royale au-dessus de toutes les lois, qu'il voit dans le fait que Louis XIY ou Louis XIII n'ont pas simplement et d'un seul coup abrogé l'Edit de Nantes, la preuve d'une clémence et d'une miséricorde

> Iljid. Tract. T. Ex. I. cap. V. Quœst. 33. •

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infinies, clémence et miséricorde qui prouvent le bon cœur du roi sans constituer aucun droit pour les hérétiques.

Une autre manière d'éluder une loi c'est de se demander si une loi a été acceptée, car selon Escobar une loi non acceptée n'oblige point. « Quand donc une loi peut-elle être dite non acceptée et non reçue par l'usage ? Réponse : Quand le peuple ou la majorité du peuple reste fidèle à la coutume antérieure, soit qu'il la sache contraire à la loi nouvelle, soit qu'il Fignore. Quando jjopulus vel major pars mort prœterito prœscripto adhœret, sive sciât contrariam esse latani legem, sive ignoret^,

« Sommes-nous obligés en conscience par une loi qui est contraire au droit divin ou au bien général de l'Etat, ou qui est fondée sur une fausse présomption ? Réponse : Nous ne sommes pas obligés, pourvu que le scandale soit évité et qu'il n'y ait pas péril de trouble dans l'Etat. Non ohlicjat, modo scandali aut perturhationis reipmblicœ periculum absit^.

1 Tract, l. Ex. I. Cap. VII, quœst. 22 et 23.

2 Ibid. Tract, I, Ex. I, Cap. VI. Quœst. 43.

« Est-il permis d'interpréter les lois, non seulement en exposant clairement leur contenu, mais encore en étendant ou en restreignant la signification des termes ? Réponse : cela est permis, Licet; même s'il s'agit des décrets du concile de Trente ^

(( De quelle manière une loi humaine doit-elle être interprétée ? Si la loi est odieuse, il faut s'en tenir au sens naturel des mots. Mais, en matière favorable, on peut aller aussi loin que les mots eux-mêmes le souffrent, non seulement suivant leur signification naturelle, mais aussi suivant leur acception civile. Lex qiddem odiosa explicanda et extendenda juxta natiiralem verborum proprïetatein. At in materia favorabili, explicanda et extendenda est quantum verba patiuntur. » Hélas î les mots ont beaucoup de patience '.

?sous pourrions continuer ces citations ; nous aimons mieux renvoyer à la lecture d'Escobar qui est des plus instructives. On y verra comment la coutume peut aider à renverser une

1 Ibid. Tract. I, Ex. I, Caj:». X, Quœst. 63. - Ibid. quœst. G4.

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loi, et pour qu'il y ait coutume, comment il suffit qu'une pratique contraire ait duré dix ans ; que l'utilité d'une loi venant à cesser, l'obligation d'y obéir cesse en même temps, qu'enfin aucun statut ou édit d'un prince séculier ne peut léser le droit ou la li])erté de l'Eglise sans devenir caduc du même coup ^ Avec de telles ressources il aurait fallu être bien maladroit pour ne pas venir à bout de l'Edit de Henri lY, que le clergé avait subi, mais non accepté. Or, ni le Père Meynier, ni son disciple maître Bernard ne manquaient de souplesse dans la dialectique, ni d'ingéniosité oudeliardiessedans l'esprit. Les voir à l'œuvre dans les cas difficiles et sujets à discussion ne prouverait pas assez. Pour admirer leur habileté dans son plein triomphe, il faut la voir aux prises avec les textes dont la précision et la clarté semblent défier toute chicane. On jugera parles citations qui vont suivre de leurs écrits, si les disciples d'Escobar avaient bien profité des leçons du maître.

1 Ibid. Tract. I, Ex. J, Cap. XI, Qvœst. 00, 07, 08, 09, 7'i, 75, 70, cU-.

L'article XXYII (\o TÉdit do Xantcs était rédigé comme suit : « Afin de réunir d'autant '( mieux les volontés de nos sujets, comme est «( notre intention et oster toutes plaintes à Faveu nir, déclarons tous ceux qui font ou qui fe- « ront profession de la dite Pieligion capables « de tenir et exercer tous états, dignités, offices « et charges publiques quelconques, royales, <( seigneuriales ou des villes de notre dit « Rovaume, pays et terres de notre obéissance. « nonobstant tous serments à ce contraire, et « d'être inditTéremment admis et reçus en iceux. « Et se contenteront nos cours de Parlement et « autres juges d'informer et d'enquérir sur la « vie, mœurs, religion (régularité religieuse « dans chaque culte) et honneste conversation « de ceux qui sont ou seront pourvus d'office, « tant d'une religion que d'autre, sans prendre « d'eux autre serment que de bien et fidèlement

(' servir le Roy en l'exercice de leurs charges ,

« Entendons aussi que ceux de la dite R. P. R. « puissent Ttre admis en tous conseils, délibé-

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« rations, assemblées et fonctions qui dépendent (( des choses dessus dictes sans que pour raison « de la dicte religion ils en puissent être empes- (( chez ou rejetez d'en jouir. »

Yoilà le texte : s'en peut-il imaginer un plus clair ? Yoici le commentaire de maître Bernard à la suite du père Meynier. Cet article permet-il à des protestants de tenir des charges consulaires dans les villes où l'exercice de la R. P. R. est interdit ?

Nullement et on le prouve en vertu du principe ; in eo quod plus est semper et hiest miniiSy c'est-à-dire le plus emporte le moins. Or, le droit d'occuper une charge est moindre que le droit d'exercice religieux. Donc où celui-ci est interdit, l'autre ne saurait être toléré. Yoilà la vraie dialectique jésuitique prise sur le vif. Mais ce n'est pas tout. Il fallait ruiner tout l'article d'Henri lY. Par un distinguo tout à fait imprévu et admirable, on y réussit complètement. Il suffit de presser un peu les mots comme le recommande Escobar : « Lorsqu'on a examiné (on, ce sont ici les docteurs experts) la chose exactement, dit notre auteur en propres termes, on a

trouvé que cet article de l'Edit de Nantes déclare ceux de la R. P. R. seulement capables de tenir offices et charges publiques, sans qu'il y ait de nécessité qu'ils en tiennent \ » Et ailleurs, à propos des juges : « Quoique par Tarticle XXVII de l'Edit de Nantes, ceux de la R. P. R. soient déclarés capables de tous offices, il n'y en a néantmoins aucun (article) qui permette aux seigneurs de les y nommer, et au contraire il y en a d'exprès dans la religion catholique qui le leur défendent. » C'est l'application du principe d'Escobar qu'aucune loi civile n'est valable qui est contraire aux lois de l'Eglise. Mais comment ne pas admirer cette heureuse distinction qui permet de respecter la capacité des réformés et de leur enlever la possession? Pascal a-t-il recueilli dans ses Provinciales un trait aussi imprévu et aussi plaisant ?

Les moyens conseillés par W Bernard pour arriver à réduire dans la pratique le nombre des lieux où les protestants ont des temples ne sont guère moins ingénieux. Il faut, dit-il, les mettre

1 Explicat. de l'Edit de Nantes, par M. Bernard, page 125.

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partout en demeure de faire la preuve officielle qu'ils y possèdent par FEdit de Nantes le droit d'exercice. L'ancienneté de la jouissance ici ne prouve rien. Il n'y a jamais prescription contre le droit naturel, divin et perpétuel de l'Église catholique. Quand, par un procès, on les a mis dans cette nécessité déjà fâcheuse de prouver leur droit, rien n'est plus facile que de les mettre dans Fimpossibilité d'administrer cette preuve, d'abord en écartant les témoignages oraux comme insuffisants et suspects et ensuite en contestant l'authenticité ou la légalité des actes et des registres consistoriaux. « Il est aisé de cette façon, en se tenant strictement aux prescriptions de l'Edit, ajoute notre subtil commenlateur, de faire démolir les trois quarts des temples dans le Royaume. C'est le père Meynier qui est le véritable auteur et exécuteur de cette enqu«''te. Bientôt chaque paroisse réformée eut un procès où toutes succombaient Tune après l'autre. Pour un motif ou pour un autre, les jugements et les arrêts se succédaient sans trêve et faisaient précédent pour faciliter de nouvelles condamnations. C'est ainsi que se

créait une jurisprudence et une coutume nouvelles qui, suivant la maxime crEscobar, suffisaient pour abroger progressivement la loi ancienne.

La manière proposée par le père Meynier et maître Bernard pour fairii fermer les écoles protestantes n'est pas moins curieuse. Ce fut TafFaire d'un cliangement dans la définition d'un mol. L'Edit de Nantes donnait expressément aux réformés le droit d'avoir de petites écoles dans tous les lieux où ils avaient l'exercice de leur religion, et « par ce terme de petites écîioles, selon l'expression commune, on avait toujours entendu celles oii l'on pouvait enseigner le latin et les lettres humaines \ »

Par une définition stricte et malgré l'usage, maître Bernard veut que par petites écoles ou écoles publiques, il faille entendre seulement les écoles où les rèolements se bornent à exiser qu'on enseigne à lire, à écrire et à compter, d'où il tire habilement par voie de conclusion

' Voy. article XXXVII, des articles particuliers joints à l'Édit de Nantes. Comp. Claude, Les Plainles des Protestants, p. 23 et 2i, et la note de cette dernière.

142 LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES

négative et restrictive qu'il est interdit aux protestants de par FÉdit de Nantes lui-même, ce que cet Edit voulait leur concéder et leur garantir, à savoir d'enseigner dans leurs écoles publiques le latin et les humanités sous peine de suppression totale. On disputait naturellement sur cette définition. Mais, pendant qu'on disputait, le Conseil du Roy rendait un arrêt prohibitif qui mettait fin à toute discussion et désormais faisait autorité \ On voulait par cette défense, qui nous paraît absurde aujourd'hui, contraindre la bourgeoisie réformée à envoyer ses enfants dans les collèges catholiques. A quelle fin, on va bientôt le voir. Nous ne sommes pas en présence d'une œuvre de violence, mais de la tr ame la plus savamment ourdie qui fut jamais. L'article XYIII de FÉdit de Nantes portait : « Défendons aussi à tous nos sujets, de quelque (( qualité et condition qu'ils soient, d'enlever (( jjar force ou induction, contre le gré de leurs « parents, les enfants de la dite religion, pour (( les faire baptizer et confirmer dans l'Eglise

^ Voyez Bernard. Explication des articles particuliers joints à l'Édit de Nantes, p. 276 et ss.

« catholique. Comme aussi mêmes défenses sont « faites à ceux de la R. P. R., le tout à peine « d'être punis exemplairement. »

Il semble impossible de tourner un texte aussi ferme et aussi péremptoire que celui-là. Quand on a lu le commentaire qu'en donnent le Père Meynier et M*' Bernard, le casuiste et le jurisconsulte, on vient à croire que le mot « impossible » n'est pas jésuite. Distinguons, disent-ils, comme toujours. Il y a d'abord la question des bâtards. Dans le royaume, ceux qui n'ont pas de père reconnu ont le roi pour père, et dès lors, ils doivent être élevés dans la religion de leur père, selon l'Edit de Nantes lui-même, c'està-dire du roi. En second lieu, il faut définir le mot « enfants ». Ici encore, nous retrouvons Escobar. Ce casuiste avait établi dans sa Théologie monde que la loi commence à obliger l'enfant dès l'âge de sept ans, parce qu'à ce moment il est doué de raison et capable de choix \ En conséquence, M" Bernard fait le raisonnement suivant : « Aie bien prendre, Far-

» TMol. Moralis Tract. î. Examen l Quœst. lOS.

« ticle XVIII (le Tédil fait soulement défense aux « catholiques frenlever par force ou inducliou « les enfants de la R. P. R. contre le gré de « leurs parents pour les faire baptiser en la ca- « tliolique, avant qu'ils aient passé l'âge de sept « ans, qui est le temps auquel la raison et la « connaissance commencent à venir et leur « est donné le sacrement de conlirmation. Mais « il n'y a pas de doute qu'après cet âge, ils peu- « vent se faire catholiques. La réunion à la reli- « gion catholique est naturelle; en être séparé, « c'est être dans un état violent et tout doit « favoriser les enfants qui Fembrassent. Il suffit « enfin qu'on obtienne de ces enfants qui se (( font catholiques, la déclaration qu'ils ne sont « ni forcés ni induits à le faire, ])our que les pa- « rents n'aient plus le droit d'être écoutés ^ » On sait que cette jurisprudence fut consacrée quelques années plus tard par un arrêt du ConseiP. Ce n'est pas tout. Le Père Meynier trouva mieux encore. En vertu du principe qu'appar-

1 Bernard. Explication de l'Edit de Nantes, p. 97-105.

2 Des arrêts du Conseil de 1G6:> et de 1GG5 fixaient cet âge à douze et quatorze ans. Mais une déclaration de 1G85 l'abaissa à sept ans. Voy. Claude, les Plaintes, p. '21 et '29, notes.

tenir à la reliiiioij catholique est un droit naturel et qu'on n'en peut être privé que par violence, il établit qu'il suffit (ju'un père protestant ait manifesté par un acte quelconque le désir de donner à ses enfants une éducation catholique pour qu'il leur ait ainsi constitué un droit dont il ne puisse plus les frustrer. Voici l'histoire qu'il raconte comme précédent juridique réglant cette matière. On aurait de la peine à la croire s'il elle était racontée autre part ^ Il y avait à Rouen, dit-il, un riche protestant nommé Louis du Val, qui avait mis son fils aîné au collège de Clerniont à Paris. Il était parti pour y conduire ses deux autres enfants âgés de treize et quatorze ans. Mais, quand il vit que les maîtres de ce collège avaient fait de son aîné un catholique, il changea d'avis et résolut de les conduire au collèg-e de Sedan. Il passa par Pteims et là, un prêtre, nommé Robert du Yal, ayant connu son projet, lui enleva secrètement ses deux enfants et les conduisit chez les Jésuites de Pont-à- Mousson. Le père intenta un procès à ce prêtre

1 Exécution de l'Edit de Nantes dans le Bas-Languedoc, p. 310 et 3-20.

146 LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES

ravisseur et, on vertu de rarticle XYIII de l'Edit de Nantes, le fit sévèrement condamner par le juge de Verdun. Le prêtre condamné en appela au Parlement de Paris, et là, le procureur général ayant fait valoir : (ici je cite textuellement) « qu'estant venu a Paris pour mettre (( ses enfants dans un collège catholique, le « père leur avait par là, donné la liberté de « faire profession de la religion catholique ; « qu'il n'était plus en son pouvoir de leur oter « cette liberté, et que, par ce chef, il avait « renoncé au droit que lui confère l'Edit de « Nantes, » le Parlement condamne Louis du Yal aux dépens et ordonne que ses deux enfants seront mis au collège de Navarre pour être élevés dans la religion catholique, que leur père leur fournira pension et lui est interdit de les prendre ou de les faire reprendre, sous peine de trente mille livres d'amende. » Telle est la jurisprudence que le Père Meynier, et après lui M'' Bernard, déclare faire désormais autorité. Celui-ci en cite au même endroit un autre exemple presque aussi étonnante

1 Explic. de l'Edit de Nantes, p. 97.

Celte prétention de sauvegarder la liberté des enfants rappelle la demande du coadjuteur d'Arles, pour les prêtres, d'avoir le droit de pénétrer dans les maisons protestantes pour offrir aux agonisants la liberté de mourir dans la religion catbolique. « N'est-ce pas, disait-il, con- « server aux prétendus réformés la liberté de « conscience, puisque c'est faire qu'ils soient (( maîtres de leur choix jusqu'à la mort et que « leurs parents ne puissent pas exercer sur eux « la plus cruelle de toutes les tyrannies en leur « ôtant cette liberté. » Il y a des moments où cette dialectique subtile et hardie ressemble h une amère ironie ^

Est-il étonnant qu'après avoir de cette manière retourné contre les protestants les principes et les lois dont ils faisaient leur défense, M" Bernard s'applaudisse de son œuvre, et demeure lui-même surpris et émerveillé du résultat obtenu. Ecoutez sa conclusion pieuse : « Ce- « pendant nous devons admirer la Providence « de Dieu qui n'abandonne jamais son église.

1 Cité plus haut par M. F. Puaux, page 25 (note).

448 LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES

« Il a permis (ju^on ait Iroiivo dans les édits

« mêmes de pacificalion qui avoient donné un

<( coup si funeste à la religion catholique de

(( quoi réparer une partie des pertes qu'elle avait

« faites. Que si on ne ferme pas entièrement les

« plaies qu'elle avait reçues, on la met du moins

(( en état d'une procliaine guérison sans qu'on

(( ait employé d'autres remèdes que ceux qui

« ont été pris dans les mêmes édits. »

Vulnus Achllœo quœ quondam fccerat hosti Vulneris auxUium Pelias hasta tulUK

(( La lance d'Achille suffit h guérir les maux qu'elle a faits. »

On serait tenté parfois de prendre tout cela pour une comédie, si la tragédie sanglante n'apparaissait derrière. Ainsi préparé à loisir, ce système de légalité hypocrite fut appliqué de jour en jour avec des raffmemcnls nouveaux par les trihunaux et les conseillers du roi, en sorte qu'il ahoutit nécessaii-ement, comme l'avaient prévu ses auteurs trente ans auparavant, à l'aholition de l'Edit de Nantes par Fédit lui-même.

* Explicat. de rÈdlt de Xantcs, pair. 3-24.

Les consciences étaient sauves. On absolvait le crime au nom même de la loi. Ne peut-on pas ici répéter avec Pascal (ju'il vaudrait mieux ignorer les lois que d'en être instruit à ce point : « Oh î qu'heureux sont les gens qui veulent se « débarrasser de leurs ennemis d'être munis de « cette doctrine. Mais que malheureux sont « ceux qui les offensent, (lar enfin Finteulion de ^( celui qui blesse ne soulage point celui qui est « blessé. Il ne s'aperçoit guère de cette direc- « tion secrète ; il ne sent que celle du coup '( qu'on lui porte. Et je- ne sais pas même si (( l'on aurait pas moins de dépit de se voir tuer <' brutalement par des gens emportés que de se <' sentir ainsi consciencieusement poignarder « par des gens dévots. »

Xous avons montré les origines et la nature de la politique suivie à partir de 1660 à l'égard des Réformés; il reste à expliquer comment elle réussit à gagner Tassentimont universel. Là est le problème moral. Comment se fait-il que ce

450 LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES

qui révollo notre bon sens autant que notre sentiment moderne du droit ou de la justice, n'excitât alors qu'un' applaudissement unanime et presque de la reconnaissance ? Il faut évidemment admettre que l'état mental des hommes de cette époque était fort différent du nôtre. Les jésuites n'auraient pas si bien réussi, s'ils n'avaient trouvé dans la conscience générale des principes dont leur système se présentait comme l'application et la suite naturelle. Essayons donc d'entrer dans l'état d'esprit d'un catholique sincère, honnête et éclairé, vivant vers l'an

Nous y trouvons deux idées seulement, mais deux idées absolues qui l'oppriment : l'idée de l'autorité divine de l'Église catholique et celle de l'autorité divine du roi. En face d'elles, il n'y a et ne saurait y avoir aucun droit humain qui les limite ou leur fasse obstacle. On ne fait pas opposition à Dieu. Il n'y a pas de justice qu'on puisse invoquer contre lui, de droit qu'on puisse élever contre le sien. Toute dissidence est un outrage à la vérité ; toute résistance une révolte criminelle. Divin par son origine et lé-

gitimement étalili, le droit de l'Eglise est également naturel. Se mettre hors d'elle ou contre elle, c'est se mettre hors de la nature, comme hors de la grâce. L'Eglise a pu subir des défaites et des humiliations comme la promulgation de l'Edit de Nantes; mais il n'y a jamais prescription contre elle ; son droit universel et absolu reste intact, et c'est par la logique la plus irrésistible qu'une fois passées les causes qui l'ont fait fléchir, il se redresse tout entier pour en abolir les effets. On remarquera que les jésuites et à leur suite tout le clergé partent précisément de ce principe pour faire tous leurs raisonnements et pour étayer leur interprétation de l'Edit de Nantes. C'est la seule interprétation que la logique du catholicisme permette et, pour y échapper, il aurait fallu en contester les prétentions dogmatiques elles-mêmes. Or, nul n'y pouvait songer parce qu'en dehors du droit catholique, le droit naturel n'existait pas, et dès lors, toutes les âmes sincèrement catholiques devaient trouver légitimes et irréfutables les sophismes les plus audacieux de M" Bernard et du Père Meynier.

152 LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES

Les jésuites n'insistaient guère moins sur le pouvoir absolu du roi, et, encore ici, ils avaient pour eux la foi commune, celle des indifférents en religion autant que celle des croyants sincères. Ils paraissaient être les défenseurs les plus j-aloux de Tautorité royale, tandis que les liérétiques, par leur histoire passée non moins que par leur attitude présente, semblaient en être les ennemis. Quand ou ne parvenait pas à les convaincre par des arguments tliéologiques de la vérité de la foi romaine, on leur enjoignait d'être de la religion du roi, et personne ne trouvait étrange alors cet ordre qui nous fait sourire. On avait ainsi le droit de punir comme des rebelles, ceux qu'on dénonçait comme des hérétiques. Ni les lois de ses prédécesseurs, ni même les siennes propres ne pouvaient lier Louis XIV. Nul ne mettait en doute qu'il n'eût le droit et le pouvoir de changer toutes les conditions établies, de casser tous les traités intervenus ou même d'exterminer les ennemis de l'Eglise qui étaient également les siens. S'il ne le faisait pas, c'était pure clémence et insigne longanimité de sa part. On faisait honneur à sa justice de toute

ET LES JÉSUITI'ZS 153

la l'igTiour qu'il déployait, et à sabontL', à son amour pour des enfants ingrats, de tous les maux qu'il ne leur faisait pas. Aujourd'hui, nous sommes révoltés des excès de sa politique religieuse ; alors on était étonné de sa patience. Il mit vingt-cinq ans à une œuvre qu'il pouvait accomplir en un jour. Quelle preuve de sa bienveillance toute paternelle! Nous prenons pour une dérision le discours de ral)bé ('olbert, discours rédigé par Racine, louant le roy d'avoir accompli sans violence la plus belle œuvre de son règne et « ramené par un chemin couvert de fleurs, les dissidents au giron de l'Église leur mère »; rien n'a été pensé ou dit avec plus de bonne foi et de naïveté. On croit que Bossuet ment en courtisan quand il proclame les louanges du Nouveau Constantin et prend à témoins les convertis de son diocèse que leur retour a été tout volontaire; Bossuet croyait ce qu'il disait. Louis XIV n'était pas sorti un instant de la légalité telle qu'on l'entendait alors. Les faveurs (ju'il distribuait pour récompenser les repentants, comme les charges militaires qu'il faisait peser sur les obstinés n'étaient que des mesures légi-

154 LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES

times et naturelles aux yeux de tous. Et ce qu'on lui disait en prose et en vers, il le croyait luimême. Il s'est toujours rendu témoignage de n'avoir usé que de clémence et de douceur à regard de ses sujets réformés. Aussi n'est-il pas vraisemblable qu'il se soit jamais repenti de sa politique, car s'il s'est jamais fait quelque reproclic, c'est celui d'y avoir mis trop de condescendance et trop de lenteur.

Sans doute le royaume est plein de ruines et d'afflictions ; mais ceux qui souffrent se sont attirés leurs misères par leur obstination ; les bois sont pleins de fugitifs, mais ce sont des re])elles qui évitent la juste punition de leurs méfaits. Les galères sont pleines de martyrs : mais on a pris soin de ne condamner les bérétiques que comme des criminels. Les dragonnades qui nous révoltent le plus et font encore h deux cents ans de distance saigner nos cœurs, n'ont pas le caractère exceptionnel que nous leur prétons. L'usage des garnisaires était un vieil usage en France que la coutume faisait accepter sans protestation malgré quelques abus dont les suites d'ailleurs étaient fécondes

et lieureuses. La souvorainet6 du but que les jésuites depuis un siècle n'avaient pas prêcliée en vain justifiait et couvrait t(3ut. Et comme ceux qui en souffraient n'avaient, pour y échapper, qu'à se convertir, du moment qu'ils s'opiniâtraient dans leur révolte, ils paraissaient aux cœurs les plus humains de la ville et de la cour sans excuse et indignes de pitié. C'était sur eux que retombait la responsabilité de tout ce qu'il pouvait y avoir de violent dans la conduite des soldats du roi, de sévère dans ses mesures et de tragique dans la situation du royaume.

Ainsi tout se trouva faussé par l'esprit qui avait faussé l'Edit de Nantes. Non seulement la politique des jésuites triomphe, mais tout le monde l'approuve. A la Saint-Barthélémy, la bonne foi violée criait du moins à côté des victimes. Ici la loi même devient la complice du crime et dumensong'e; avec le succès, les vainqueurs ont encore l'approbation de la conscience publique. C'est cette perversion de la conscience de la nation qui est le plus grand crime du jésuitisme, celui qu'on a le plus de

peine à lui pardonner. En 1685, tout est perverti dans les lois, tout est corrompu dans les tribunaux, tout est vicié dans les esprits elles cœurs. On a trouvé le subtil et infernal secret d'assasiner la justice avec la légalité et de poignarder le droit avec la jurisprudence. Partout il y a contradicti(jn entre les formes et le fond, entre les mots et les cboses. Les apparences sont régulières, élégantes, douces mêmes; la réalité est violente et odieuse. La violation la plus inique des lois les plus solennelles se nomme leur application stricte et scrupuleuse ; les savants détours d'une politique menteuse, s'appellent des marques d'une extraordinaire clémence ; les conversions en masse qu'opèrent les dragons, sont célébrées comme l'œuvre bénie du Saint-Esprit. On appelle miracles de la grâce les fruits liorribles de la violence des liommes. En mot le bien est devenu mal ; le mal est devenu bien. A ce moment, en France, quelque cliose d'irrémissible a été commis dont nous sentons encore le poids sur notre destinée nationale.

Sans doute l'Edit de Nantes qui mettait la France à la tète des nations modernes, par la

Oi

reconnaissance eîïective de la li])ei'té religieuse, était trop tut venu. Quivre du bon sens et du bon cœur d'Henri lY, il était en contradiction trop flagrante avec les principes d'intolérance du catbolicisme pour n'être pas exposé à succomber et à disparaître dans un retour de fanatisme. CiCpendant cette explication générale et toute abstraite ne suffit pas. On ne saurait méconnaîre que si Henri lY fut bien inspiré, il ne fit qu'obéir à la nécessité des choses.

Si son édit de pacification déplut au clergé, il répondit au vœu de l'opinion publique qui désirait impatiemment la fiu des troubles religieux. Il y avait pour le défendre, d'une part les familles des parlementaires que représentent les noms desTHospital, des de Tbou, des Arnaud, et de l'autre, tout le parti politique dont la satire Menippée fut le manifeste. Son édit était si bien enraciné dans l'opinion publique, qu'il survécut aux guerres semi-religieuses de la Rochelle et des Cévennes sous Richelieu, et que ce ministre, comme plus tard Mazarin, loin de l'abolir, ne songea qu'à le confirmer. Même plus tard, il est fort remarquable que ceux qui

158 LA. RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES

veulent le délriiire commencent par le tourner, et n'osent proposer au roi de Tabolir que lorsqu'on lui démontre qu'il est devenu inutile.

La vérité, c'est que lorsqu'on compare l'état politique en 1398, et l'état politique un siècle plus tard, on est frappé de la différence et l'on constate qu'une évolution fatale s'est accomplie. Le dix-septième siècle ne parait en progrès sur le seizième que par l'illusion que nous donne la littérature, et tant qu'on reste à la surface des choses. Au fond, on constate au point de vue religieux, moral et politique une réaction puissante contre l'âge précédent. Sans doute, auparavant, on trouvait bien devant soi l'idée de l'autorité souveraine de l'Eglise et celle du droit divin des rois. Mais ces idées, dans l'ancienne France, rencontraient dans les coutumes, les parlements, les traités et les lois, des tempéraments qui au fond étaient des appuis. Ce sont ces tempéraments que l'on voit disparaître partout au dix-septième siècle pour ne laisser subsister seule , dans l'effacement de tout le reste, que l'idée abstraite de l'autorité dans la personne du pape et dans celle du roi.

Tout ce qui semble devoir limiter l'une ou Tautre est dénoncé , attaqué , détruit sans pitié. C'est la logique formelle du jésuitisme qui fait ce ravage et change en un désert uni et vide la vie politique et sociale de la nation. Le mouvement est si puissant qu'il emporte tout : franchises féodales et franchises communales, jansénisme et gallicanisme; car si le gallicanisme s'affirme une dernière fois en 1682, c'est pour être immolé au pape quinze ans plus tard. Or, qui trouvez-vous h la tète de cette réaction, marchant à l'assaut de tous les obstacles qui barrent la route et les détruisant l'un après l'autre? Le jésuitisme espagnol, devenu assez puissant pour faire dévier et corrompre toute la tradition française. Ainsi la révocation de l'Edit de Nantes n'est pas quelque chose d'accidentel et d'étonnant en ce siècle ; c'est un moment du drame qui s'accomplit, une otïï-ande particulière dans l'immense holocauste où la France apporte ses lois, ses mœurs et ses biens, en l'honneur du Moloch insatiable de l'unité catholique. Les protestants luttent et succombent dans le même combat et devant les mêmes

160 LA. RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES

adversaires que les jansénites et les curés gallicans qui, en 1656,joig'naientleursprotestations indignées à celle de Pascal, ('es victimes du même drame ont pu se méconnaître et se combattre; elles n'en restent pas moins unies et solidaires devant riiisloire. Mais, comme jamais les apôtres du principe abstrait d'autorité ne remportèrent une plus complète victoire, jamais également on n'a mieux vu combien ils font une œuvre qui les trompe et finissent par ruine^ l'autorité même (ju'ils divinisent. Quand on a séparé celle-ci de tout ce qui l'entoure et la justifie, de tout ce qui la limite et l'appuie en môme temps; quand on l'a vidée, comme font alors les jésuites, de tout contenu moral, l'idée d'autorité seule se réduit simplement à l'idée de la force. Elle ne trouve d'autre légitimation que celle du fait de son existence. Mais ce qui subsiste ou s'impose par la force seule, la force peut le faire disparaître, et c'est ainsi que la logique jésuitique qui servait à consacrer tous les excès de pouvoir de Louis XIY, servira un siècle plus tard à légitimer les vengeances du peuple, et Técliafaud même de Louis XYL On

ET LES JÉSUITES IGl

peiil dire qu'au xwf siècle, grâce à cette acliuu <lu jésuitisme que nous avons essayé de mettre en lumière, un venin fut inoculé dans la pensée française qui explique toutes nos convulsions sociales et politiques depuis cette époque et dont malheureusement on ne peut pas dire que notre esprit public soit encore guéri.

LA

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