A LOUIS XIV
AVANT LA REVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES
(Janvier 1685)
Il ne saurait être sans intérêt de connaître les sentiments des réformés au moment où Louis XIV, cédant à la pression de son clergé abandonnait la politique de Henri IV. La dernière requête des protestants de France à Louis XIV, document historique de la plus grande valeur, resté inédit pendant deux siècles *, permet de se rendre le compte le plus exact de la situation. Nous rappellerons dans quelles circonstances et à quelle occasion fut publiée cette remarquable supplique.
* La Requête «les protestants de France, que nous avons retrouvée aux Arcliives nationales, a été publiée pour la pi'cmière fois dans la Revue historique de janvier 1885.
A la lin de l'année 1684, les réformés ne purent plus conserver d'illusions sur les dangers qui les menaçaient. « On travaille à une révocation, écrivait Claude, le plus célèbre de leurs ministres, et c'est une chose sûre, ajoutant, il est vrai, il ne faut pas pourtant divulguer cela. ^ )>
La politique du clergé de France l'emportait depuis de nombreuses années. Sous son inspiration directe, le Conseil d'État et les Parlements n'avaient cessé de rendre des arrêts qui ruinaient en détail l'Édit de Nantes. On ne comptait plus, du reste, les déclarations royales, obtenues par les soins des prélats, qui achevaient l'œuvre de cette persécution administrative. Aussi la situation était-elle devenue intolérable, car dans toutes les provinces les syndics du clergé, acceptés devant les juridictions comme parties, ne cessaient de multiplier les procès dont les églises et leurs pasteurs étaient les premières victimes. Toutes les carrières publiques se fermaient les unes après les autres devant les réformés, et déjà mille entraves étaient mises à leurs entreprises industrielles et commerciales. Il n'était pas douteux que le clergé ne voulût, par ce dur isolement qu'il faisait faire autour d'eux, les placer entre la misère et le catholicisme. D'un autre côté, il n'était pas de semaine où, sous le prétexte le plus futile, la présence d'un nouveau converti au culte pro-
1 Lettre de Claude à son fils, 8 décembre 1G84. Bibl. Leyde.
testant par exemple, le Conseil d'État n'ordonnât la destruction du temple, l'interdiction de l'exercice religieux et le bannissement du pasteur.
Les atteintes portées à l'autorité paternelle par la liberté laissée aux enfants protestants non seulement de se convertir dès l'âge de sept ans, mais même de quitter leur parents en exigeant d'eux des pensions, montraient que le clergé était décidé à faire aboutir son projet de détruire les Églises réformées.
L'issue fatale était donc une révocation de l'Édit de Nantes et on y marchait, mais cet acte paraissait si dangereux, ses conséquences pouvaient être si graves, qu'il ne semblait pas permis encore de considérer un tel événement comme possible.
Ce fut le sentiment qui prévalut dans les discussions qui précédèrent l'envoi à Louis XIV de la belle requête dressée par les protestants pour obtenir l'observation de l'édit de 1598. Depuis plusieurs années déjà, ils avaient renoncé à présenter des suppliques au roi, sachant, par de trop nombreuses expériences, l'accueil qui leur était réservé. Mais la gravité de la situation et les violences dont ils souffraient les engagèrent à sortir de cette réserve. L'heure était venue de faire entendre à Louis XIV une vérité que son entourage lui cachait à dessein, pensaient-ils, et de l'avertir des dangers qui menaçaient le royaume, si la politique du clergé 1/emportait. Fallait-il en appeler aux souvenirs du passé et proclamer le principe de l'irrévocabilité de TEdit de
Nantes? Telle était la pensée de tous ceux qui,voyant ce célèbre traité déchiré et mutilé par les arrêts sans nombre d'une justice à la dévotion du clergé, redoutaient, si la requête ne le faisait pas, et de la manière la plus décisive, de voir cette dernière défense enlevée par les ennemis.
Claude consulté ne se rangea pas à cet avis, et si grande était son autorité que, malgré le nombre considérable des opposants, ce fut son sentiment qui l'emporta. Il ne voulait pas en effet qu'on entreprit de discuter les origines d'un traité dont l'autorité devait être regardée comme dominant toute contestation. On pouvait craindre que Louis XIV, dont les hautaines prétentions de dominer la loi étaient si connues, ne voulût, par cela même qu'on fixait des bornes à son pouvoir, montrer par un acte d'éclat qu'il était souveverain absolu.
Cependant Claude connaissait tous les dangers du moment, mais sa pensée ne pouvait s'arrêter à la possibilité de la violation de la loi du royaume par celui qui avait juré si souvent de la faire respecter. Du reste, partageant pour Louis XIV l'admiration de ses sujets les plus dévoués, il croyait à un retour du roi aux idées de modération et de justice. Il était malheureusement trop tard : l'influence du clergé était si puissante, qu'il n'était plus possible aux réformés de ramener le roi.
Les protestants cependant savaient que le clergé les
poursuivait de sa haine implacable et avait juré leur perte, mais ils se refusaient à croire qu'il fut possible à Louis XIY de méconnaître si complètement l'intérêt de son propre pouvoir. C'était compter sans la passion d'une politique dévote, car, à cette époque, le roi avait déjà fait de la destruction du protestantisme la grande affaire du règne.
Dans l'espérance d'arrêter la persécution qui devenait tous les jours plus agressive, les réformés résolurent donc de présenter à Louis XIV l'apologie de leur innocence et de leurs droits.
C'est alors que fut composée la requête dont on ne connaissait que l'analyse donnée par E. Benoît dans son Histoire de VÉdit de Nantes. Il raconte qu'on y attacha, et non sans raison, une telle importance, « quelle fut consultée avec tous ceux qu'on crut capables de donner avis, et avant que d'être présentée elle passa par tant de mains, elle fut examinée par tant de censeurs, qu'il n'y avait peut-être rien sur quoi il n'eût été fait quelques remarques. ' »
La rédaction définitive du mémoire fut confiée à Claude qui, par la netteté de son esprit et la fermeté de la pensée, tout autant que par ses belles qualités
1 Benoit, Ilist. de l'Kdit de Santés, V, 735. T.es circonstances dans lesquelles fut composée cette remarquable supplique, en expliquent l'intérêt, elle demeure l'expression la plus autorisée des revendications des réformés, comme elle met aussi en pleine lumière la justice de leur cause.
170 LA DERNIÈRE REQUKTE
d'écrivain, était désigné pour celte tâche. Il se lit une fois de plus l'interprète des réformés en dressant cette requête, dernière et sublime protestation de ceux que la persécution allait chasser de la patrie. Il se dépensa tout entier dans ce grand ouvrage, y mettant partout ce bel ordre qui était dans sa pensée et cette netteté qui était le propre de son esprit. La langue en était éloquente et forte et tout y était dit avec une suite et une mesure parfaites.
Claude y refit l'histoire du protestantisme pendant le règne de Louis XIV et montra par quelle suite d'événements il se trouvait réduit à l'extrémité. C'était à la violation des droits consacrés par l'Édit de Nantes qu'il fallait faire remonter l'origine des malheurs qui accablaient les réformés. Par des preuves décisives et multipliées, il indiqua où avait conduit cette politique honteuse d'elle-même qui demandait à des lois qu'elle inspirait de sanctionner ses injustices et ses persécutions.
L'énumération longue et douloureuse des édits, arrêts, déclarations atteignant les réformés dans leur honneur et leurs biens, fut faite avec une exactitude qui devait frapper tout homme d'État, d'autant plus que la dignité et la modération des plaintes forçaient l'attention.
Claude écrivit de main de maître l'histoire de cette politique dont Henri IV avait fixé les grandes lignes prouv^mt que de son observation équitable dépendaient
la fortune et Tavenir de la France. Il rappela la solennité de ce traité qui avait mis fin aux guerres civiles, dont Louis XIII avait reconnu hautement le caractère inviolable et que Louis XIV, lui-même, dans de nombreuses circonstances, avait confirmé par des déclarations solennelles. En même temps, sans passion, mais avec fermeté, il rendit le clergé responsable des malheurs qui allaient frapper la France.
Si respectueux que soit son langage, il n'en est pas moins vrai qu'un souffle de fierté et un esprit d'indépendance élèvent sa parole. Du reste, le terrain sur lequel il se plaçait était celui de la loi et c'était avec une éloquence indignée qu'il repoussait les accusations dont les réformés étaient fobjet.
« Présentée au mois de janvier 1685^ écrit l'historien Elie Benoit, la requête fut reçue pour dire qu'on l'avait reçue, mais on n'en fit pas la moindre considération. » Ainsi commença cette année qui devait être celle de la révocation de l'Édit de Nantes et dont le célèbre Du Bosc a pu dire « qu'elle fut triste entre toutes les années du monde. )) Mais après deux siècles ce noble document reprend toute sa valeur et nul ne le lira sans mieux comprendre la grandeur de la faute commise, comme aussi la grandeur de la responsabilité qui pèse sur ceux qui l'ont rendue inévitable.