LIBRAIRIE DE A. FRANCK
BUB BICaUJEU , 87.
l'amour, disons mieux, c'est la folie de Tunité. L'Allemagne a désiré Tunité comme un bien suprême, et, au lieu de chercher à rétablir d'abord dans les idées , dans les sentiments et les mœurs , elle a cru qu'il suffirait d'un article de loi pour refaire le travail des siècles. Elle a refusé de tenir compte de la réalité; elle s'est obstinée à ne pas voir les éléments contraires qu'il fallait rapprocher et unir; elle a procédé brusquement et révolutionnairement à une œuvre qui exigeait des précautions infinies. Là où il fallait préparer l'avenir par des transformations successives , elle a voulu se passer du concours du temps ; elle a prétendu imposer une théorie à des faits qui la repoussent; elle a décrété que l'idéal , en dépit de toutes les lois de l'histoire , au mépris de l'expérience et 4u bon sens , deviendrait immédiatement le réel. Enfin, infatuée de cette fausse métaphysique , éblouie par les systèmes de ses théoriciens enthousiastes , elle a armé contre elle-même des forces qu'elle devait appeler à son aide. Qu'est-il arrivé? -^ Le contraire exactement de ce qu'elle se promettait avec une si orgueilleuse confiance. L'Allemagne est plus divisée que jamais , et, soutenu par la Russie, l'absolutisme rallie tous ses soldats. L'ancienne unité a disparu, et la liberté est en péril.
Le jour où le parlement de Francfort se réunissait , il y a un an déjà , l'espérance était encore
permise. Sans doute , quand on voyait sur les bancs de l'église Saint-Paul les plus fougueux politiques d'université, les plus obstinés constructeurs de systèmes, l'exaltation de ces docteurs- devait inspirer des craintes ; cependant , je le répète , il y avait place pour l'espoir, et bien des intelligences droites comptèrent sur les résultats heureux de cette grande Convention nationale. L'ui^enoe du péril, pensait-on, donnera aux théoriciens de l'unité le sentiment des choses pratiques. Il sera difficile aux utopistes de continuer leurs édifice» imaginaires , tandis que le pays est en feu et que la démagogie fait irruption, de tous côtés. Il ne s'agit plus ici de méiaphysique hégélienne- ou de constructions historiques ; la tribune de Francfort n'est pas la chaire du professeur à Bonn ou à Berlin ; au lieu d'une centaine d'étudiants , c'est l'Allemagne entière qui écoute, rAllemagne bou-^ leversée, déchaînée, une Allemagne toute nouvelle où la Révolution triomphante a vaincu M.de Metternich, ahuniiIiéFrédéric*GuillaumeIY, a pénétré de vive force dans la Diète, et n'a laissé debout qu'un seul pouvoir respecté, l'assemblée de l'église Saint-PaïU. En présence d'une telle situation, auM prises avec des dangers si pressants , les faux systèmes , disions*-nott& , seront bientôt évanouis , et les esprit» éminents qui s'.ettthousiasment d'une chimère ouvriront les yeux à la vérité.
Les premiers actes du parlement de Francfort confirmaient ces espérances ; pendant plusieurs mois, le parlement a été investi d'une grande force morale et Ta employée au service de Tordre et du progrès. Bientôt cependant les folles prétentions ont reparu ; en voulant imposer du premier coup l'unité qui répugnait aux mœurs et aux intérêts des populations diverses , on a été conduit à diviser l'Allemagne plus profondément que jamais. Une fois ce premier sacrifice consommé , les théoriciens ne s'arrêtèrent plus; ils avaient retranché l'Autriche comme un membre rebelle , afin de mieux assurer la fantastique unité qu'ils poursuivent ; lorsqu'ils eurent besoin de l'appui des démagogues pour donner la couronne impériale au roi de Prusse, ils subirent les conditions du radicalisme. Voilà ou les a menés l'infatuation d'une théorie ! Patriotes passionnés , soldats dévoués des réformes constitutionnelles , ils ont sacrifié et une partie de l'Allemagne et une partie du vrai programme libéral à ce fantôme de l'unité qui leur échappe toujours !
Je voudrais raconter nettement cette confuse histoire ; je voudrais mettre en scène les hommes et les doctrines , signaler les péripéties de la lutte , faire connaître enfin les alternatives de bien et de mal qui ont honoré tour-à-tour et compromis Tinfluence du parlement de Francfort.
L'impartialité , j'ose le dire , ne me sera pas un devoir pénible. Si l'assemblée de Francfort eût travaillé efficacement à la constitution de l'unité allemande, il nous eût été difficile de nous inté* resser h son succès : le jour où l'empire allemand se constituera , la France devra mettre la main sur son épée , et puisqu'on aura déchiré contre elle les traités de 1815, elle les déchirera aussi pour redemander ses frontières; mais, hélas I grâce aux fautes sans nombre des politiques de Francfort, ce danger ne nous menace guère : j'en vois un autre bien plus sérieux. Ce n'est pas l'unité de l'Allemagne qui peut nous effrayer à l'heure qu'il est, c'est la victoire de l'absolutisme préparée par les folies démagogiques. Si la victoire reste à l'ancien régime , quelle complication pour toute l'Europe et quel échec pour l'esprit de la France ! Au lieu de ces pays constitutionnels qui grandissaient sous nos yeux pour porter au loin le triomphe de nos idées , c'est l'influence russe qui sera debout à nos portes. Je n'éprouverais donc aucune peine à étudier impartialement les travaux de l'assemblée de Francfort ; nos ennemis ne sont pas là. Co qu'elle a fait de bien ne saurait plus nous nuire , et, si ses fautes nous créent un jour des périls sérieux, l'Allemagne elle-même en serait la première victime.
Reprenons confiance cependant; ni la liberté ni .
la civilisation ne doivent périr. Eclairée par les événements, pressée entre l'anarchie et le despotisme, r Allemagne , tôt ou tard , saura retrouver ses voies. L'histoire que je vais commencer serait trop afiOigéante, si je n'étais soutenu en l'écrivant par ce sympathique espoir dans les destinées d'un grand peuple.
L*agiUlion all«nand« et le eomité de Heidelkerff.
La révolution de février venait d'éclater. Un orage de quelques heures avait emporté la monarchie constitutionnelle , et le vieux roi dont l'habileté proverbiale contenait depuis dix-huit ans tous les efforts de la démagogie européenne , errait misérablemmt sur les chemins de l'exil. Un avenir inconnu , rempli à la £6is d'espoir et de menaces , s'ouvrait aux imaginations. L'Allemagne surtout , travaillée comme elle l'était par une fermentation sourde, devait ressentir jusqu'au plus profond de son âme les émotions de ce formidable instant. La république proclamée à Paris! A ces mots , éclatant comme la foudre et courant de ville en ville avec une rapidité électrique, les plus graves pensées l'assaillirent en foule. La république de 1848 n'allait-elle pas se trouver en face d'une coalition de rois , comme sa terrible soeur de 92 , et , provoquée
par lennemi, ne menacerait-elle pas à son tour rintégrité de l'Allemagne? Ce n*est pas tout : ne verrait-on pas se déchatner toiis les éléments de désordre qui grondent depuis dix ans au sein des partis extrêmes? Les humanistes de la jeune école hégélienne , les disciples de Feuerbach et de Stirner, impatients de réclamer les droits de leur divinité récente , n'étaient-ils pas prêts à traduire dans la pratique la sauvage violence de leurs écrits? D'un autre côté , enfin , n'était-ce pas un devoir de mettre à profit les événements de février pour établir d'une manière sérieuse les libertés constitutionnelles, pour fonder surtout cette unité allemande si ardemment désirée par toutes les intelligences d'élite? C'est ainsi que les dangers de la frontière, les inquiétudes de Tintérieur, les grands problèmes à résoudre, mille craintes, en un mot, et mille espérances confuses remplirent immédiatement les esprits.
Dès le lendemain du 24 février, des assemblées populaires se formaient sur toute la ligne du Rhin et délibéraient en tumulte. Le 27, à Mannheim , une réunion considérable , présidée par M. d'Itztein , avait formulé ses vœux dans une pétition hautaine qui réclamait l'armement du peuple, la liberté de la presse sans conditions , et la formation immédiate d'un parlement national oii l'Allemagne entière ferait connaître ses volontés. Quatre cents
habitants de Mannheim , signataires de cette pétition , résolurent de la porter eux-mêmes à Garlsruhe. En vain le gouvernement badois , dès le 29, avait-il accordé la liberté de la presse , le droit de réunion et le jugement par le jury ; les porteurs de la pétition partirent de Mannheim le 1®' mars, et ce bruyant cortège , grossi des députations de Heidelberg et de toutes les villes du grand* duché, entra triomphalement à Cariscuhe comme dans une ville conquise.
Un mouvement semblable se produisait dans les pays voisins. Le duc de Hesse-Darmstadt fut obligé de se soumettre aussi promptement que le grand-duc de Bade aux exigences de la Révolution. Quatre députés de la seconde chambre, M. de Gagern, dont le rôle va singulièrement s'agrandir, M.Wernher, M. Lehne, M. Frank, adressèrent au gouvernement une pétition assez conforme à celle des habitants de Mannheim. Le grand-duc accorda quelques-uns des droits qu'on réclamait , et fit de vagues promesses pour les autres ; la Chambre ne se déclara pas satisfaite , et le lendemain , 5 mars , le grand-duc de Hesse-'Darmstadt , afin de conjurer Torage , était forcé de partager son pouvoir avec son fils, l'archiduc Louis, dont la générosité libérale était une suffisante garantie pour les vainqueurs. Le 6 mars, l'archiduc Louis chargeait M.Henri de Gagern de composer un ministère.
Mêmes événements , et plus graves encore , dans la Hesse-Êlectorale : les habitants de Hanau prirent les armes, et, si le grand-duc n'avait cédé, une lutte sanglante s'engageait. Le Wurtemberg s'agitait aussi ; l'assemblée populaire réunie à Stuttgart le 28 avait ei^primé les mêmes vœux que les pétitionnaires de Mannheim et de Darmstadt, et, quelques jours après , les membres les plus avancés de l'opposition étaient investis du pouvoir. Dans le duché de Nassau , dans la Prusse rhénane , à Wiesbade, à Francfort, à Cologne, partout enfin sur cette ligne du Rhin où l'influence de la France se fait directement sentir, le bruit seul de la révolution de février avait conquis à l'Allemagne ces libertés qu'elle réclamait depuis si long -temps. Des bords du Rhin , le mouvement pénétra bientôt dans l'intérieur et jusqu'à l'extrémité de la Confédération. La Saxe et la Prusse , l'Autriche et la Bavière, adressèrent les mêmes remontrances à leurs gouvernements et obtinrent les mêmes réformes , en attendant les révolutions qui devaient, à la fin du mois de mars , consacrer à Vienne et à Berlin l'orageux commencement d'une époque nouvelle.
On comprendrait mal ce qui se passait alors à Heidelberg , on méconnaîtrait l'origine vraiment extraordinaire du parlement de Francfort, si Ton ne se rappelait ce rapide et universel soulèvement
iO L'ALLEMAGNE
de rÂllemagne après notre révolution de février. La liberté était conquise ; liberté précaire, pensaiton , tant que Tunité n'existait pas : eœ unitate libertas. Il y avait long-temps que les intelligences d'élite , d'accord en cela avec le patriotisme populaire, se proposaient cette grande tâche de l'unité allemande avec toute l'intrépidité de l'inexpérience; cette fois , le triomphe des idées libérales aux premiers jours de mars , la soumission des gouvernements, l'enthousiasme des populations, tout enfin semblait provoquer les rêveurs. Jamais les vieux pouvoirs n'avaient été plus désarmés , jamais une situation si favorable n'avait frayé le chemin des aventures. Il fallait seulement se hâter. Déjà la pétition de Mannheim avait exprimé le vceu de l'opinion publique : une assemblée nationale fera connaître les volontés de la patrie. Tout-à-coup quelques hommes d'élite , sans autre mandat que la gravité des circonstances , sans autre droit que le droit du plus hardi, conçoivent la pensée de donner une prompte satisfaction aux pétitionnaires et de convoquer enfin le parlement des peuples allemands.
Le 5 mars , au milieu des commotions qui ébranlaient déjà toute cette partie du pays , au milieu des émeutes qui soulevaient toutes les villes , cinquante et un citoyens réunis à Heidelberg prirent l'initiative de cette révolution pacifique.
C'étaient presque tous des membres influents de l'opposition dans les chambres; les autres, connus par leurs écrits ou par leurs actes , publicistes, professeurs , avocats , étaient naturellement désignés pour l'œuvre audacieuse qui se préparait. L'urgence du péril ne laissant pas le temps de convoquer tous les hommes éminents du parti libéral en Allemagne , il avait fallu s'adresser exclusivement aux contrées les plus voisines. A cette assemblée improvisée, le duché de Bade fournit vingt membres, le Wurtemberg neuf, la Hesse six , la Bavière cinq , la Prusse rhénane quatre ; Francfort, le duché de Nassau et l'Autriche envoyèrent les six derniers. L'esprit qui dominait la réunion était franchement et hardiment libéral , le parti afépublicain y était représenté aussi , et même dans une oiesure beaucoup trop considérable pour l'etipression sincère de la pensée publique; mais ce n'était pas là un danger sérieux. Le comité de Heidelberg se proposait de frayer la route à l'assemblée de l'Allemagne tout entière ; les électeurs , on le pensait bien , rectifieraient un jour ces inexactitudes inévitables et remettraient chaque parti à sa place : c'est ainsi que M. Hecker et M. de Slrnve , les chefs de la démagogie badoise , siégeaient à Heidelberg à côté de M;ilansemann; c'est ainsi que H. Brentano et M. Wiesner , les futurs membres de Textréme gauche au parlement
(le Francfort , étaient associés à l'œuvre de M. Gervinus. Parmi les membres les plus distingués de la réunion de Heidelberg , il faut citer , avec les noms que je viens d écrire, Télite des hommes politiques du duché de Bade , M. Bassermann , M. Welcker, M. de Soiron. Le Wurtemberg était dignement représenté par M.Frédéric Roemer, Tami d'Uhland et de Paul Pfizer, que nous retrouverons bientôt dans le comité de constitution à Francfort. Les énergiques députés de Hesse - Darmstadt , M. Wernher , M. Lehne , M. Frank , y tenaient aussi parfaitement leur place. Quant au plus éminent de tous , M. Henri de Gagern , appelé , le lendemain , au gouvernement de son pays , il ne voulut pas cependant se séparer de l'œuvre commencée à Heidelberg; il signa les grandes mesures de l'assemblée , jaloux d'attacher son nom à cette entreprise extraordinaire et d'accroître l'autorité morale dont elle avait besoin.
Dès la première séance du 5 mars, les cinquante et un rédigèrent le programme de leur politique. «Les gouvernements, disaient-ils, n'interviendront pas dans les affaires de la France. L'Allemagne n'inquiétera pas la liberté des autres peuples , décidée qu'elle est à maintenir aussi contre l'étranger sa pleine indépendance. Les souverains allemands, s'il était nécessaire de tirer
ET LA RÉVOLUTION. iS
répée , se confieront à la fidélité et au courage de la nation, et ne feront jamais alliance avec la Russie. Une assemblée des représentants de toute r Allemagne sera réunie dans le plus bref délai , tant pour conjurer les périls au^ledans et audebors que pour développer toutes les forces et tous les trésors de la nationalité germanique. » Quand ce programme fut revêtu de toutes les signatures, les cinquante et un nommèrent un comité de sept membres , cbargé de préparer la convocation de l'assemblée nationale. Les sept membres étaient choisis de manière à représenter presque tous les États dont les délégués avaient pris part aux délibérations de rassemblée. Il fallait, en efiet, que tous agissent ensemble, et que. chacun d'eux cependant eût une action spéciale sur son pays : M. Stedtmann représentait la Prusse rhénane , M. de Gagern la Hesse - Darmstadt , M. Roemer le Wurtemberg , M. Willich la Bavière , M. Winding la ville de Francfort ; le duché de Bade , d'où le mouvement était parti , avait à lui seul deux représentants : c'étaient les deux chefs infatigables de l'opposition constitutionnelle, M. Welcker et M. d'Itztein , le premier comprenant déjà le besoin d'une résistance intelligente, le second , au contraire , tout prêt à se jeter dans les folies démagogiques.
Le comité des sept se mit à l'œuvre , et le
12 mars une proclamation signée de ces noms cbers au pays convoquait à Francfort, pour le jeudi 30 mars , tous les anciens membres et tous les membres présents des cbambres constitutionnelles. Un certain nombre d'bommes éminents, cboisis en debors des cbambres et investis de la confiance populaire, recevraient bientôt, disaiton , des invitations spéciales. Le vendredi 31 mars, ce parlement préparatoire (Vorparlament ) ou assemblée des notables (Notabeln Versammlung) , cbargé de faire la loi électorale , de parer aux nécessités du moment et de convoquer définitive-ment la véritable assemblée de la nation , tiendrait à Francfort sa première séance. Le rendez - vous était donné d'une manière solennelle , mais sans prétention et sans faste. Il y a presque toujours une beauté sévère dans ces premières transformations appelées par la conscience de tout un peuple. Ne sentez -vous pas ici quelque cho»e de 89? La Révolution s'avançait sans fureur, sans violence, sans aucune brutalité anarchique ; le flot montait majestueusement.
U est rare pourtant, même en ÂUeimagne, que les excès de la populace ne troublent pas les révolutions les plus pures. Pendant toute la seconde moitié du mois de mars, Francfort fut envahi par les clubs. Les démagogues , suivis de leurs bandes , y affluaient de tous côtés, et s'apprêtaient à sur-
veiller le parlement. Il n'était pas bien sur, en un mot, que cette assemblée, convoquée d'une façon révolutionnaire par un comité sans mission , pût trouver grâce devant les agitateurs et délibérer librement. Le parti exalté parlait haut dans les clubs et les tavernes. Les deux meneurs , M. Hecker et M. de Struve, prêchaient ouvertement la république : le premier, sans théorie précise, sans aucune trace de doctrine sérieuse , n'ayant à lui que réloquenœ avinée d'un étudiant badois en belle humeur ; le second , cherchant une sorte de système dans le Contrat social y mauvais scribe nourri de Robespierre et de Saint-Just , fanatique au teint hâve, à l'austérité pédantesque, un des moines mendiants de la démagogie; tous deux, enfin, profondément méprisés des révolutionnaires du Nord , et incapables , si la république triomphait i de tenir une heure seulement devant les montagnards de l'école hégélienne.
Heureusement pour la tranquillité de Francfort , les démagogues n'étaient pas seuls; chaque jour, à chaque heure , du nord , du centre , du sud de l'Allemagne arrivaient, accompagnés d'amis et de compatriotes , les membres du parlement qui allait s'ouvrir. Un auditoire nouveau remplissait les assemblées populaires , et les orateurs furent plus d'une fois décontenancés , n'étant plus soutenus par leurs fidèles. Le 30 mars pourtant, la veille au
soir de l'ouverture du parlement, le club du Wetdenbtisch, où s'agitait la rhétorique furieuse de M. Hecker, fut le théâtre d'une manifestation républicaine qui pouvait sembler de mauvais augure pour les délibérations du lendemain. Les membres de l'assemblée qui arrivèrent ce soir^Ià à Francfort , purent entendre des millim*s de voix demander la république. La république en Allemagne! La république imposée à quarante millions d'hommes par le peuple de M. Hecker ! C'était pousser un peu trop loin la naïveté du plagiat. Nos démagogues parisiens sont de vulgaires et odieux imitateurs d'une terrible époque. M. Hecker et M. de Strave ne sont - ils que les copistes de nos copistes? En vérité, est-ce bien à Francfort que nous sommes? Où donc est cette originalité allemande qui craint si fort de nous ressembler? Les plagiaires, par malheur, se retrouveront souvent sur notre chemin ; mais patience! les délégués sont fidèles au rendezvous, le parlement préparatoire commencera demain ses travaux ; cette foi^ du moins le spectacle sera tout-à-fait allemand.
Le 31 mars 1848, à huit heures et demie du matin , tous les députés des chambres allemandes et tous les citoyens libéraux convoqués par ie comité des sept étaient réunis dans cette grande salle du Roemer où se faisait le couronnement des empereurs. La Prusse seule avait envoyé 141 députés,
la duché de Hesse-Darmstadt 84 , le grand -dtiché de Bade 72, le Wurtemberg 51 , la Bavière 44. Les autres pays de l'Allemagne étaient. représentés dans une mesure assez équitable ; exceptons pourtant l'Âiitriche , qui , n'ayant pas de chambres et ne possédant que des publicistes inconnus, dut se résigner d'abord à ne compter que deux voix dans l'assemblée des notables , M. le comte Vissingen et M. le docteur Wiesner. Six autres délégués , parmi lesquels M. Schuselka et M. Kuranda , furent adjoints plus tard à ceux que je viens de nommer et prirent une part active aux délibérations. Si l'Autriche n'avait que deux représentants^ le Schleswig-Holstein en avait neuf, et l'orgueil allemand , on le pense bien , triomphait de les voir là. Depuis plus de deux ans, l'Allemagne et le Danemarck se disputaient le Schleswig ; la présence des députés de ce pays au sein de l'assemblée de Francfort semblait un défi jeté au Danemarck et un gage solennel de la victoire. En un mot, si arbitraire qu'elle fut, et malgré l'absence de l'Autriche , la réunion du 31 mars était une image assez fidèle de la situation de rÂllemagne.
Le comité de Heidelberg n'avait pas seulement convoqué cette assemblée ; il lui avait indiqué un programme et préparé un règlement. On put donc procéder sans délai à la nomination du bureau. La séance avait été ouverte par le président d'âge ^
M. Schmidt (de Brème); le président élu fu! M. Mittermaier, professeur à l'université de Heidelberg et ancien président de la chambre des députés du duché de Bade. L'assemblée nomma ensuite quatre vice-présidents, MM. Dahlmann, d'Itztein, Robert Blum et Jordan (de Marbourg). Les huit secrétaires étaient MM. Bauer ( de Bamberg ) , Schwarzenberg (de Cassel) , Wolfgang Mùller (de Dùsseldorf ) , Varrentrapp ( de Francfort) , Kierulff ( de Rostock) , Blankenhorn ( de Mùlheim ) , Briegleb (de Cobourg) , et enfin Tun des publicistes célèbres de la Prusse, M. Henri Simon (de Breslau). Le bureau une fois constitué , vers neuf heures et demie, de nombreuses salves d'artillerie annoncèrent au loin la nouvelle , toutes les cloches de la ville sonnèrent à pleine volée, et les notables, sortant du Roemer, se mireni en marche vers l'église Saint- Paul, escortés par une double haie de gardes nationaux et salués des acclamations d'une foule immense.
L^égllse Saint- Paul. -— Les quatre Journées du yorparlam$nt — Lullet du parti eonslitniionnel et des républicains. --• M. Henri de Gagern. — Sonmisaion de la Diète. -^ Le Gomilé des Cinquante. — Enthousiasme de Francfort.
Il serait difficile au premier coup-d'œil d'assigner exactement la destination de l'église Saint-
Paul. Si ce bâtiment ressemble à quelque chose > c'est bien plus à un temple antique qu à un édifice chrétien. Figurez-vous une large enceinte de forme circulaire, dont la partie centrale est entourée de colonnes. Sur ces colonnes repose un énorme jubé , ou , si vous Taimez mieux , une galerie supérieure assez vaste pour contenir aisément deux mille personnes. Ce singulier temple, disait récemment un spirituel écrivain de la Gazette d'Augsbourg, semble avoir été dédié par Tarchitecte à Tun des dieux inconnus de Tavenir ; et puisse le dieu arriver bientôt ! En attendant la divinité nouvelle , l'assemblée des notables prit possession de Téglise Saint-Paul , le 31 mars, au milieu d'une affluence tumultueuse dont l'attitude naïvement révolutionnaire donnait le plus étrange aspect à ses délibérations.
Entrons avec la foule dans la vaste galerie d'en haut. Cette partie centrale , que je viens d'indiquer, est occupée par les notables. En face d'eux s'élève la chaire, devenue aujourd'hui une tribune ; derrière la tribune , on a dressé Testrade du haut de laquelle le président doit diriger les débats. À droite et à gauche de la tribune et de l'estrade du président , d'immenses draperies rouges tombent entre les colonnes, et cachent ce côté de l'enceinte que la forme même du bâtiment condamne à rester inutile. Sur ces draperies
rouges, voyez les ornements noir et or qui complètent les couleurs de l'empire. Enfin , là -haut , là-haut, bien au-dessus de Testrade, à Textrémité des colonnes, regardez cette personnification de TÂIlemagne , cette colossale Germania. Pourquoi faut-il , hélas ! que , malgré tous les efforts du peintre, il y ait sur cette noble figure beaucoup plus d'intelligence que de netteté , beaucoup plus de vertus mystiques que de bon sens et de résolution ? Fâcheux symbole , si c'en est un ; triste présage des destinées du parlement !
Mais le bruit, les cris, le tumulte des spectateurs, viennent nous distraire de ces pensées chagrines. L'amphithéâtre où siègent les députés est continué par de longues rangées de bancs, qui remplissent tout l'espace compris derrière les colonnes; une foule bruyante occupe ces sommets, et, séparée du parlement par des balustrades, semble dominer l'assemblée comme la montagne domine la plaine.
Ce n'est pas tout : bien au-dessus de ce second amphithéâtre, au niveau de cette belle Germania trônant comme une reine mystique sur les hauteurs , la grande galerie que supportent les colonnes est envahie par une multitude formidable. Deux mille personnes se heurtent dans ce forum tumultueux soulevé en l'air, on le dirait vraiment, pour mieux exprimer la souveraineté du peuple. Jamais
les tribunes n'ont pesé plus lourdement sur une assemblée. Que vous semble de ces six cents députés pressés, dominés, enveloppés de toutes parts? Qu'ils paraissent petits et faibles sous la rude main de la foule! Le président du moins saura-t-il contenir les vagues et détourner les tempêtes ? Cette affectueuse bonhomie , cette bienveillance toujours prête , ce sourire qui jamais ne s'efface , est-ce assez pour gouverner une assemblée révolutionnaire ? Je crains bien que non. Qui sait cependant? Il y a une indécision naïve qui peut ressembler à une tactique savante; il y a de doux et candides esprits qui valent mieux que de profonds politiques. S'il ne faut pas, même en Allemagne, heurter trop vivement la Révolution , s'il convient de la saluer et de lui sourire , s'il y a de l'habileté à ne voir d'adversaires nulle part et à être enchanté de tout ce qui se passe, M. Mittermaier est le plus habile des hommes; sa douceur désarmerait une émeute. Le discours par lequel M. Mittermaier ouvrit la première séance de l'église Saint- Paul est tout rempli de cette complaisance banale que l'on n'a pas le courage de blâmer chez ce digne et illustre vieillard. Il y est question du géant qui s'éveille , c'est-à-dire de l'esprit du peuple , du peuple qui gagne son pain à la sueur de son front et qui réclame enfin une meilleure organisation de la société. Un peu plus loin , c'est une espérance
n L'ALLEMAGNE
donnée au parti modéré en des termes bibliques : l'esprit de l'ordre doit triompher, car il domine tout , le monde physique et le monde moral ; il est ce spiritus Dei qui était porté sur les eaux primitives et qui débrouilla le chaos. Tous les partis devaient être contents. Ajoutez à cela que le vénérable professeur de Heidelberg avait Tair de présider une réunion de famille, et que, souriant aux plus farouches montagnards, il les appelait toujours mes chers amis.
Je n'omettrai pas ici une circonstance qui caractérise assez bien cette assemblée des notables. Au moment oii M. Mittermaier ouvrait la discussion sur le programme légué à l'assemblée par le comité de Heidelberg , un député du duché de Bade , M. Mez, monta à la tribune et s'exprima ainsi: « Mes frères d'Allemagne , Franklin , le grand Franklin , l'homme de la raison , de la liberté et de la vertu , avait coutume de dire qu'il était profondément convaincu de la vérité de ce verset de la Bible : Si le Seigneur ne bâtit pas avec vous , vous bâtirez en vain. Mes frères , je déclare du haut de cette tribune que , comme Franklin , je crois fermement à* ces paroles ; je déclare que , comme Franklin l'a fait maintes fois, je prie le Seigneur de nous aider dans notre construction pour qu'elle s'élève avec succès. C'est un grand édifice que nous voulons construire ; c'est d'un bon et
puissant secours que nous avons besoin. Je prie donc M. le président d'engager tous les citoyens qui adoptent comme moi cette vérité suprême à exprimer leur adhésion en se levant. »
A cette proposition , tout empreinte qu'elle fut d'une fausse bonhomie déclamatoire , l'assemblée entière se leva. L'esprit de l'Allemagne du sud, on le voit aisément, dominait dans le parlement des notables. Les révolutionnaires de Bade, de Francfort, du Wurtemberg, à ce moment- là surtout, étaient médiocrement initiés à l'athéisme des radicaux de Berlin; ni M. Arnold Ruge, ni M. Charles Grùn, ni M. Nauwerck, les dignes maîtres de M. Proudhon, ne siégeaient à cette première assemblée de Francfort. Les radicaux que Berlin y avait envoyés étaient tous, en attendant mieux, des agitateurs modérés; ils n'avaient pas porté la Révolution dans le ciel et détrôné le Créateur. Les humanistes de la jeune école hégélienne voient dans la divinité un simple reflet de nous-mêmes, et veulent bien, avertir le genre humain qu'il est depuis six mille ans prosterné devant son ombre: l'assemblée des notables ne contenait aucun des fidèles de cette nouvelle église. Les plus hardis en fait de révolutions religieuses , ce n'étaient ni M. Bruno Bauer ni M. Feuerbach ; c'étaient un pasteur rationaliste , M. ^Yislicenus , et l'ancien chapelain de Laurahùtte, le fondateur infortuné
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du catholicisme allemand , le médiocre et emphatique Jean Ronge. Voilà comment la solennelle proposition de M. Mez fut accueillie avec un empressement unanime. M.Yogt lui-même, le seul athée qui pût représenter l'école hégélienne parmi les notables, tout surpris sans doute de cette adhésion spontanée et vraiment dépaysé au milieu de tant de croyants , M. Vogt ne protesta pas.
Aussitôt la discussion fut ouverte. Le comité de Heidelberg avait transmis aux notables un programme complet pour guider leurs délibérations. C'était une manière de gagner du temps. L'assemblée des notables aurait été obligée de nommer une commission pour préparer ce travail ; le comité des sept, siégeant à Heidelberg pendant tout le mois de mars , avait épargné cette peine à l'assemblée, et lui fournissait le moyen de commencer immédiatement ses délibérations. Ce programme du comité des sept , fortement empreint de l'esprit monarchique et constitutionnel , devait être attaqué et défendu avec une ardeur opiniâtre ; ce fut la première bataille rangée que se livrèrent à Francfort la démagogie et la liberté , l'esprit de révolution et l'esprit de réforme.
A peine M. Mittermaier avait-il achevé de lire le premier paragraphe du programme des sept, qu'un orateur s'élance à la tribune : c'est M. de Struve , le chef des républicains badois. Sans se soucier du
ET LA RÉVOLUTlOiN. 95
programme de Heidelberg , il fait une proposition qui est elle-même un programme tout entier, et quel programme, juste ciel! Avec quels ménage-ments habiles ce grand politique va préparer les transformations dç son pays ! Par quelles transitions inaperçues , par quels chemins naturellement frayés il va conduire ses compatriotes vers ce but si sérieux de lunité allemande! Comme il se gar^ dera bien de heurter les opinions et d'accumuler les obstacles là où les obstacles sont déjà si nombreux! Le programme de M. de Struve se termine par cet article qui me dispense de citer les autres : « Les royautés sont abolies. Elles sont remplacées par des parlements issus du suffrage universel , à la tête desquels siégeront des présidents élus aussi par le suffrage du peuple. Tous ces parlements seront unis par des liens communs, à l'exemple des États-Unis de l'Amérique du Nord. »
Puis , après une proclamation adressée au peuple à la suite de ce programme , M. de Struve terminait ainsi : a Nous siégerons à Francfort jusqu'à ce qu'une assemblée nationale librement élue puisse prendre en main les affaires du pays. Dans l'intervalle, nous élaborerons les projets de lois, et, par l'installation d'une commission executive , nous préparerons la régénération de l'Allemagne. » La question était nettement posée ; c'était la révolution , une révolution complète, radicale, que
M L'ALLEMAGNB
décrétait M. de Struve. Cette netteté inéme , on le pense bien , éloignait le péril ; la proposition de M. de Struve était trop intelligible pour être bien dangereuse.
Un tacticien plus expert s'empressa de venir à son aide. Voyez ce petit homme aux yeux clairs et perçants, à l'attitude froide et résolue; c'est un avocat saxon , M. Schaffrath. M. ScbaflPrath n'a pas la verve étourdie de M. de Struve , il ne parle ni de république ni de gouvernement provisoire. Que vient-il discuter à la tribune? — Une simple question de forme. L'assemblée nommera un comité chargé d'examiner non-seulement le programme de Heidelberg , mais tous les programmes , toutes tes propositions qui lui seront faites : c*est tout ce que demande M. Schaffrath. — Il professe, dit-il, la plus sincère estime pour les sept membres du comité de Heidelberg; mais ce comité a-t-il été élu par l'assemblée de Francfort? est-il l'expression de cette assemblée nouvelle? Depuis le jour où ce comité s'est réuni, tout un mois ne s'est-il pas écoulé? Un mois, depuis le 24 février, c'est plus qu'un siècle. Que de choses changées pendant ce long intervalle ! L'ancien régime vaincu à Berlin et à Vienne , M. de Metternich en fuite, le Schleswig délivré du joug danois , l'Allemagne entière en possession des libertés constitutionnelles! Nommez donc un comité qui soit l'expression fidèle de l'as-
semblée et qui ait l'autorité nécessaire pour pré* parer efficacement tos travaux. -^ Encore une fois, l'orateur semble ne traiter qu'une simple question de procédure : prenez garde cependant ; à l'insistance qu'il y met , à l'ftpreté de sa logique » vous devez sentir qu'il s'agit d'une chose grave. Si la proposition de M. Schaffrath est votée , la commission s'assemble, les programmes se succèdent sans relâche , et ce parlement des notables , convoqué surtout pour faire la loi des élections, va devenir peu à peu une convention souveraine qui ajournera indéfiniment la véritable assemblée nationale.
Le comité de Heidelberg sentit l'imminence du danger. La proposition de M. Schaffrath menait par un chemin détourné au but que proclamait si maladroitement M. de Struve. Un des membres éminents de ce comité, M. Welcker, prend aussitôt la parole : « Messieurs , dit-il , toute la question est de savoir si vous entendez prolonger la situation extraordinaire de cette assemblée. » Et, dévoilant la tactique de M. Schaffrath , il demande s'il est bien, si c'est un acte loyal de retarder la convocation du vrai parlement germanique. Ces simples paroles que lui dicte le bon sens sont prononcées par M, Welcker avec une animation prodigieuse ; une colère mal contenue éclate dans l'émotion de sa voix , dans la vivacité de son langage. Il n'y aura pas de malentendu , la gravité de la discussion a
été comprise par tous ; il est clair que , dans cette question de règlement, c'est la révolution régulière et la démagogie aventureuse qui sont aux prises. M. Gervinus , qui remplace M. Welcker à la tribune , n'était pas membre du comité des sept ; il était de cette réunion des cinquante et un d'oii sont sortis et le comité des sept et le parlement des notables. Le comité des sept, a dit M. Schaifrath, ne représente plus rien ; c'est à cela que répond M. Gervinus en quelques paroles nettes et hautaines. « La proposition de M. Schaffrath, s'écriet-il, aura cette conséquence nécessaire de substituer au programme du comité qui existe le programme d'un comité qui n*existe pas. Je prie M. le président de demander à l'assemblée si elle est de cet avis. » On ne pouvait mieux poser la question et provoquer plus clairement la réponse; par malheur, l'indécision de M. Mittermaier faillit tout perdre ; ses scrupules lui défendirent de fermer si tôt le débat, et la bataille recommença de plus belle.
C'est M. Robert Blum qui vint appuyer la proposition de M. Schaffrath , et il le fit avec une douceur, avec une tranquillité singulières. Beaucoup plus modéré dans la forme que ne l'avait été M. de Struve, M. Schaffrath avait montré cependant une certaine vivacité de légiste; M, Robert Blum, cité par quelques-uns comme le futur O'Gonnell de l'Allemagne , et qui devait mourir si misérable-
ment, victime à la fois et des entraînements de la démagogie et des vengeances de l'absolutisme , M. Robert Blum débuta au parlement des notables avec une sorte de bonhomie naïve qui révélait chez lui un talent fort original , le talent d'un diplomate au service des passions populaires. «'Le comité des sept a fait son programme, disait Robert Blum', laissez-nous faire le nôtre. » Et cette pétition était débitée d'un ton si débonnaire! Il y avait tant de candeur dans cette façon d'arranger les choses! On voit que de M. de Struve à Robert Blum , de la menace à la caresse, on avait parcouru toute la gamme de l'éloquence démocratique. Aussi le débat, si sérieux tout-à-I'heure , prenait une physionomie plaisante, et plus d'un esprit déconcç^rté cherchait vainement un point lumineux dans les ténèbres de cette discussion.
Ne demandez pas cette éclaircie à l'orateur qui remplace M. Robert Blum. M. le docteur Eisenmann , l'un des martyrs de l'ancien régime, l'un des hôtes les plus assidus des prisons de la Bavière rhénane , monte à la tribune pour soutenir le comité des sept; mais M. Eisenmann n'aime pas à s'enrôler sous une bannière. Son rôle de conspirateur émérite et de prisonnier perpétuel , bien loin d'irriter son humeur, lui a donné le goût d'une originalité paisible. En le voyant monter à la tribune, tous ceux qui se rappellent sa longue
captivité si noblement soufferte , s'attendent à une parole énergique , à une pensée résolue : vain espoir! l'originalité de M. Eisenmann consiste à dérouter ses amis. Le comité des sept propose un programme que la gauche trouve trop timide; M. Eisenmann le déclare excessif et engage l'assemblée à ne rien faire.
La discussion allait se traîner encore au milieu de ces bizarreries , si un homme résolu , s' emparant du débat et le gouvernant avec force, n'eût rallié la majorité indécise par la sûreté de son coup-d*œil et l'autorité de sa parole. Voyez-le monter à la tribune; regardez ce beau front, cet œil fier, ce geste superbe : voilà un chef de parti. Ce parlement des notables et celui qui en sortira un jour ne produiront pas un homme d'état plus considérable. Si quelqu'un doit régner sur cette assemblée sans expérience qui fait son éducation en face de TEu- .rope et sous la pression d*un auditoire révolutionnaire; si quelqu'un est digne de représenter le parlement de Francfort, de le contenir parfois, de le charmer toujours, et peut-être de se perdre follement avec lui, — regardez bien , — c'est le noble orateur qui prend en ce moment la parole , c'est M. le baron Henri de Gagern.
Ce n'est pas ici que je veux peindreM. de Gagern. Les occasions ne nous manqueront pas pour placer ce portrait dans son meilleur jour. Attendons que le
brillant orateur préside le parlement de Francfort , attendons surtout qu'il remplace M. de Schmerling à la tète du ministère de Tempire. C'est alors que le rôle de M. de Gagera acquiert toute sa valeur et qu'il convient d'étudier en détail cette personnalité puissante. Un mot seulement pour introduire M. de Gagera au milieu de la lutte qui s'agite. Fils d un homme qui a joué un certain rôle dans la diplomatie allemande, M. Henri de Gagera fut de bonne heure entouré d'exemples et de conseils qui décidèrent de sa vocation politique. Cette pratique des affaires qui fait si cruellement défaut, dans les temps de révolutions, aux hommes d'état improvisés, ne manquait pas à M. de Gagera quand les événements de 1848 le portèrent tout-à-coup au pouvoir. Sans être complète , on le verra bien , son éducation avait été sérieuse et forte. Chargé, bien jeune encore , de fonctions importantes dans l'administration du grand-duché de Hesse-Darmstadt , il avait trente-trois ans quand les électeurs l'envoyèrent à la chambre des députés. Il est entré dans cette chambre au mois de décembre 1 832 , et ii n'en est plus sorti que pour siéger aux assemblées de Francfort. On a trop peu suivi, en France, îe travail de l'Allemagne méridionale depuis 1830. Dans ces assemblées du duché de Bade, de la Hesse-Darmstadt, du Wurtemberg, de la Bavière, si restreintes que fussent les garanties constitu-
3î L'ALLEMAGNE
tionneiles et les libertés de la tribune , des esprits éminents maintenaient avec habileté les droits conquis et luttaient contre les envahissements de la Diète. Soutenues sans espérance de gloire sur un théâtre obscur, ces nobles luttes n'étaient pas sans profit pour l'opposition libérale. Des hommes d'état y grandissaient, et, tandis que l'Allemagne du nord , avant la belle saison parlementaire de Berlin en 1847, dépensait toute sa force dans les systèmes et les utopies , les chambres de Carlsruhe , de Stutt^ gard , de Darmstadt , préparaient des intelligences claires et des volontés droites pour les discussions de l'avenir. C'est là que s'est formé M. Henri de Gagern. M. de Gagern n'est ni un penseur ni un écrivain , comme le sont presque tous les hommes considérables de son pays; c'est avant tout un esprit politique. Doué d'un sens vif et net, dressé au maniement des affaires, habile à découvrir le meilleur parti en toutes choses, il semble destiné au pouvoir. Pour user sagement de ce pouvoir, il lui reste encore sans doute bien des qualités à acquérir; nous le verrons commettre bien des imprudences au parlement de Francfort. Tel qu'il est toutefois , et en attendant les leçons de l'expérience , c'est bien un homme politique , c'est bien un chef de parti qui va monter à la tribune dans cette première séance du 31 mars 1848. Cette réputation d'ailleurs l'y accompagnait déjà et augmentait sa
force. Nommé ministre dans le duché de Hesse- Darmstadt, M. Henri de Gagern ajoutait à Téclat de son talent Tautorité d'une position éminente ; un silence profond s'établit quand il se dirigea vers la tribune.
L'assemblée hésitait entre la proposition de M. Schaffrath et celle de M. Eisenmann , l'une qui créait une commission pour l'examen des divers programmes, l'autre qui ne voulait qu'une seule chose, la convocation la plus prochaine du parlement de l'Allemagne tout entière. La première proposition, nous l'avons dit, transformait le parlement préparatoire en un parlement définitif ; la seconde , tout-à-fait raisonnable en apparence , tout-à-fait conforme aux vrais principes constitutionnels , renfermait cependant un danger sérieux , que créait la gravité extraordinaire des circonstances, et que l'assemblée ne paraissait pas soupçonner. M. deGagern , avec la sûreté de son regard, vit immédiatement le péril et le signala sans hésiter. « Bien qu'elle ne représente pas tout le pays, l'assemblée, pensait-il , n'a pas le droit de s'abstenir sur certaines questions. Ne nous laissons pas enchaîner par le respect exagéré du droit : Summum jtts, summa injuria. La Révolution agite T Allemagne , ne permettons pas qu'il y ait le moindre doute dans les esprits au sujet de certains points fondamentaux. Repousser le programme des sept T. H. ' 3
OU tout autre programme équivalent , et ne faire que la loi électorale, c est laisser croire qu'il y a un interrègne , que nous sommes un gouvernement provisoire , et que. nous léguons à la future assemblée ce grand problème : la monarchie ou la république. Non , nous ne poserons pas ce problème , nous ne laisserons pas le doute aux esprits. Dans un moment oU le pouvoir s'écroule , nous ne nous tairons pas sur une question si grave. Acceptons le programme des sept, ou, si nous ne l'acceptons pas , arrangeons-nous de manière à déclarer hautement que TÂUemagne, en voulant l'unité et la liberté, ne renonce pas au principe monarchique. » Tel est le résumé des hardies paroles de M. de Gagern ; la grande majorité de l'assemblée, éclairée d'une lumière subite, éclata en bravos. Il ne restait plus qu'à ouvrir le vote. L'irrésolution de M. Mittermaier prolongea encore la discussion au seul profit de l'intrigue et des passions turbulentes. En vain M. Waechter (de Stuttgard) reprend -il avec force l'argumentation de M. de Gagern; un député de Brunswick, M. Assmann, comme pour embrouiller tout, présente un compromis entre la proposition Schaffrath et le programme des sept. L'indécision des esprits recommence déjà, et, profitant de l'occasion, M. Hecker demande à l'assemblée de se déclarer en permanence. Les tribunes applaudissent avec fureur; les députés cher-
cbent vainement où en est la délibération : le tumulte et la confusion sont au comble. Enfin , M. Mittermaier parait se souvenir qu'il est président; il met aux voix la question desavoir si le programme des sept sera soumis à une commission. C'est là , comme on voit , une partie seulement de la proposition Schaffrath ; la question n'était donc pas posée de manière à terminer clairement le débat. Aussi, quand rassemblée, à une majorité assez forte, se fut prononcée négativement, on ne vit là qu une victoire insignifiante; le champ de bataille n'appartenait à personne, et la lutte recommença.
Elle recommença avec une fureur et une confusion toujours croissantes. Voici M. Eisenmann qui soutient sa proposition par des motifs ou des scrupules de droit constitutionnel ; si M. Yesendonck l'appuie , c'est au contraire, et il s'en vante , parce qu'il y voit une arme révolutionnaire ; cette arme pourtant ne suffit pas au naturaliste hégélien de l'université de Giessen, et il faut voir avec quel emportement démagogique M.Vogt maudit à la fois et la proposition Eisenmann et le programme des sept. Où donc est M. de Gagern pour gouverner cette discussion qui s'égare? M. Bassermann prend sa place , et , dans une improvisation pleine de force et^ de logique , il pose une seconde fois la question aussi clairement et aussi intrépidement
qu'il est possible : « Voulez-vous la monarchie ou la république? Voulez-vous la réforme ou le bouleversement de rAllemagne ? Soyez francs. La proposition Ëisenmann crée une situation équivoque. Il n'y a que deux propositions en présence , le programme des républicains et le programme des sept ; j'adjure l'assemblée de faire son choix. » Qu'attendait-on pour voter après une explication si nette? Pour la deuxième fois, le président était mis en demeure de terminer le débat , et pour la deuxième fois il s'y refusait. Était-ce indécision naturelle? Était-ce intimidation causée par les tribunes et désir d'épargner à l'assemblée un vote trop décisif? Tout cela peut être en même temps. Ce qu'il y a de sûr, c'est que M. Mittermaier penche pour la proposition Ëisenmann et veut la mettre aux voix, au lieu de poser à l'assemblée la question si claire formulée par M. Bassermaiin. La majorité se révolte; M. Welcker proteste énergiquement, et il est remplacé à la tribune par M.Vogt, qui, dès le premier mot, lui jette comme un outrage le titre de plénipotentiaire à la Diète. C'était lui dire insolemment qu'il n'était pas digne de siéger à ce parlement populaire. Aussitôt la colère de la majorité éclate; un seul cri. sort de toutes les bouches : A bas! à bas de la tribune! (Herunter aus der Tribune !) Chassé de la tribune par l'indignation qu'il a soulevée , le jeune hégé-
lien va peut-être trouver quelque appui parmi les spectateurs qui se pressent dans les galeries. Le président se couvre , et la séance est interrompue pendant une heure.
Quand la séance fut rouverte, M. Mittermaier apporta à la tribune les excuses de M. Vogt. M. Robert Blum aussi, comme vice-président, fit entendre des paroles de conciliation , des conseils pleins de dignité et de calme. L'assemblée applaudit ; elle avait hâte de réparer elle-même et cette confusion violente de sa première séance et le triste incident qui Tavait terminée.
A travers le tumulte de cette orageuse matinée , malgré l'inexpérience des uns et l'entraînement révolutionnaire des autres, un symptôme rassurant s'était produit à l'assemblée des notables: le parti démagogique y était bien inférieur en nombre et entaient au parti de la réforme. Que le programme des sept fût admis, que la proposition Eisenmann fût repoussée, il n'y avait pas là, en apparence, un intérêt bien considérable. L'intérêt pressant, c'était que le parti libéral montrât sa force, c'était que l'influence de ce grand parti , clairement manifestée au sein de rassemblée, pût protéger et guider l'opinion publique jusqu'à la convocation del'assemblée nationale. Ce résultat , M. deGagern , M. Welcker,M. Gervinus , M. Bassermann , l'avaient préparé par leurs discours. L'assemblée commen-
çait à se faire connaître ; les forces de chaque parti se dessinaient clairement ; entre la réforme , comme l'avait dit M. de Gagern , et le bouleversement de TÂlIemagne, on pouvait prédire k coup sûr de quel côté se tournerait rassemblée.
On reprit donc la discussion sur la proposition Eisenmann sans y attacher désormais la même importance. La première partie fut admise , c'est-à-dire que l'assemblée résolut de commencer ses travaux par la loi électorale. C'était là une grave et difficile entreprise ; c*est aussi une des choses qui ont fait le plus d'honneur à l'assemblée des notables. Une assemblée formée par quelques hommes, réunie avec éclat dans la ville où l'on couronnait les empereurs, délibérant d'une manière solennelle , faisant enfin et promulguant la loi en vertu de laquelle tous les peuples de l'Allemagne , depuis le Rhin jusqu'aux frontières russes, depuis la mer Baltique jusqu'aux Alpes tyroliennes, choisiront leurs députés pour un grand parlement national , — tel est le spectacle extraordinaire qui fiit donné à l'Europe au mois d*avril 1848.
Il y avait plus d'un problème à résoudre. — Quelles seront les parties de la Confédératian germanique représentées à l'assemblée nationale? Quel rapport fixer entre l'importance de la population et le nombre des députés? Quel sera le mode de l'élection? Où se fera- 1- elle? N'y aura -t- il
ET LA BÉVOLUTION. 39
qu'une assemblée , ou bien les gouvernements seront-ils aussi représentés dans un congrès?
Sur le premier point, Torgueil allemand devait se donner des libertés singulières , et Ton va voir se déclarer avec candeur toutes les prétentions du patriotisme le plus jaloux. Qu'est-ce que l'Allemagne? se demande l'assemblée. Oii commencet-elle et où finît -elle? D'après les doctrines de Hegel, l'Allemagne ne finirait nulle part; car, si l'Europe mène le monde, c'est rÂIlemagne qui mène l'Europe, et le sang germanique a créé l'humanité moderne. Les politiques de ce pays veulent bien ne pas être aussi exigeants que les philosophes ; ils se contmtent de quelques bonnes conquêtes sur les frontières. Le Schleswig vient de se révolter contre le roi de Danemarck ; l'assemblée décide que le Schleswig enverra ses députés à Francfort. Ce sont deux délégués du Schleswig , M. Lempfel et M. Schleiden , qui provoquent cette décision au milieu des frénétiques applaudissements de l'assemblée et des tribunes. La décision est prise à l'unanimité. Un seul député , H. Schwetzke , professeur à Halle , ose se kver à la contr^preuve. C'est ainsi qu'une seule protestation s'éleva contre le serment du Jeu-de^ume, attestant par là l'indépendance des autres votes. Dans ces questions d'influence germanique, Tesprit allemand est aussi enthousiaste que nous l'étions en 89 pour les droits
de la Révolution. La question du Schleswig , nous le verrons plus d'une fois , a été et est encore pour rAIlemagne une de ces fantaisies ardentes avec lesquelles les démagogues soulèvent les peuples; c'est elle qui a fait couler le sang de septembre, c*est elle qui a livré aux assassins le brave général d'Àuerswald , le brillant et intrépide Lichnowsky.
Ce n'était pas assez d'avoir voté l'annexion du Schleswig au futur empire d'Allemagne; on réclama bientôt une province de l'ancienne Pologne.
Personne n'ignore que le grand-duché dePosen , donné à la Prusse lors du partage de la Pologne en 1 7731 , fait partie des états prussiens sans appartenir à la Confédération germanique. Décider que le duché de Posen enverrait ses députés à Francfort, c'était donnera l'empire presque un million de Polonais. Une discussion confuse s'éleva sur ce point : les uns , dans leur patriotisme orgueilleux , ne voulaient abandonner aucune des prétentions germaniques ; les autres , plus soucieux du droit , craignaient de trop mettre à découvert l'ardeur envahissante de l'Allemagne et réclamaient en faveur de la Pologne. M. Leisler (de Nassau) et M. Biedermann ^de Leipsick) osèrent même demander le rétablissement du royaume de Pologne dans les limites de 1772. Ce vœu , si populaire en France» ne sonne pas agréablement aux oreilles
germaniques. Sans aller jusque-là , M.Venedey proposait seulement de laisser aux Polonais du duché de Posen toute l'indépendance qui leur a été réservée , et de ne pas décréter leur annexion k l'empire. Quelques autres, tels que M. de Gagern et M. de Struve, étonnés cette fois de se trouver d'accord, songeaient surtout aux Allemands qui habitent la province de Posen, et demandaient qu'ils fussent invités à élire des représentants.
L'assemblée paraissait fort embarrassée. Devaitelle voter magnanimement le rétablissement de ta Pologne? Devait -elle continuer le cours de ses victoires et s'emparer du duché de Posen avec ses boules blanches , comme elle avait conquis le Schlesv^ig sans coup férir? 11 semble, en vérité, qu'elle ait voulu satisfaire tout le monde. Elle déclara , sur une proposition de M. Robert Blum , que tous les pays de langue allemande seraient représentés à l'assemblée nationale : c'était proclamer le principe fondamental de l'orgueil teutonique et flatter ses plus chimériques prétentions ; mais elle déclara en même temps, sur une proposition de M. de Struve , que le devoir le plus saint du peuple allemand était de rétablir la Pologne. Comprenne qui pourra ce singulier amalgame ! L'assemblée elle-même ne paraissait pas savoir très-bien ce qu'elle avait voté en acceptant la vague phraséologie de Robert Bluin; M. Mittermaier lui
expliqua son vote. L'assemblée avait décidé que la Prusse proprement dite, cette province dont Koenigsbergest la capitale, et qui ne fait pas partie de la Confédération germanique , entrerait désormais dans Tunité et enverrait ses députés à Francfort ; mais elle avait décidé aussi ( il était permis de rignorer) que le duché de Posen ne serait pas incorporé à l'empire. La justice l'avait emporté sur l'esprit de conquête. Le Schleswig suffisaitaux teutomanes ; on voulait bien réserver les droits de la Pologne.
Âpres cette confuse délibération, dans laquelle, selon la remarque très-sensée deM.Wernher (de Darmstadt) , on avait si longuement et si inutilement débattu une nouvelle carte d'Europe pour l'année 1900 , l'assemblée passa à des sujets moins périlleux pour elle. Quel rapport convenaii-il d'établir entre le nombre des représentants et l'importance de la population ? On décida qu'il y aurait un député par cinquante mille âmes ; les États dont la population n'atteindrait pas ce chiffre n'en auraient pas moins un représentant à élire.
Un singulier incident troubla la fin de cette séance : tandis qu'on délibérait sur le nombre des députés, M. Mittermaier annonça tout-à-coup à l'assemblée qu'une foule considérable d'hommes armés marchait sur l'église Saint- Paul. Â ces mots commence un tumulte épouvantable. Les
tribunes poussent des cris de joie. « Voilà le peuple ! crient des voix furieuses , ce peuple que vous ne voulez pas entendre ! Il vous montrera le chemin ! » Les hommes de la gauche, croyant déjà voir entrer le souverain , joignent leurs acclamations aux cris forcenés des tribunes. La droite indignée se lève et apostrophe violemment MM. Hecker et Struve. Ce n'était pourtant pas une révolution , ce n'était même pas une émeute ; une collision survenue entre la garde nationale de Francfort et une bande de démocrates avait causé tout ce bruit. Le calnie se rétablit bientôt , s'il peut être question de calme à propos d'une assemblée politique inquiétée sans cesse par les tribunes et livrée par un président trop débonnaire à tous les hasards tumultueux d'une discussion sans frein.
Ainsi se termina la première journée du parlement des notables. Beagcoup d'inexpérience , beaucoup de discours emphatiques et médiocres , des discussions confuses , des incidents nuisibles à la dignité de tous , une déplorable pression des tribunes sur l'assemblée, voilà la part du mal; la part du bien , ce fut l'attitude du parti de l'ordre, du parti sérieusement libéral , qui , indécis d'abord et mal sur de lui-même , se forma dès la première séance à l'appel de M. de Gagern.
La première séance du second jour (1®"^ avril) fut consacrée à la loi électorale. Tout citoyen aile-
mand parvenu à sa majorité fut déclaré électeur et éligible , sans aucune condition de cens , sans aucune exclusion fondée sur les croyances religieuses; décision grave qui racheta d'un seul mot tous les Juifs d'Allemagne et termina une fois pour toutes cette contestation séculaire sur laquelle les esprits les plus libéraux n'avaient pu se mettre d'accord ! Privés , la veille encore , de presque tous les droits politiques , de toutes les fonctions importantes , chassés même d*un grand nombre de villes , les Juifs furent élevés le l^'' avril à la dignité de citoyens.
L'assemblée s'attacha surtout à poser les principes, suffrage universel, éligibilité universelle, sans aucune autre condition que celle de l'âge et de la nationalité. Quant à l'exécution même de la loi , quant à la question de savoir si le suffrage serait direct ou indirect, elle s*en remit à la sagesse des gouvernements et les laissa libres de décider sur ce point, selon les convenances particulières de chaque pays , selon les nécessités de Tordre public. Elle voulut cependant faire connaître sa pensée propre , et déclara que le suffrage universel et direct était le mieux approprié à la situation du pays. On vota encore une autre disposition importante : il fut décidé que les députés pouvaient être choisis dans tous les pays allemands ; un Prussien avait le droit de représenter l'Autriche,
un Autrichien pouvait représenter la Saxe, ou plutôt on ne voulait pas de députés autrichiens ou prussiens, bavarois ou saxons : on ne voulait que les députés de TÂllemagne. Par malheur, cette décision ressemblait un peu trop à la conquête du Schleswig et du duché de Posen ; il est plus facile de rédiger un article de loi que de le faire passer dans les mœurs. Lorsque notre assemblée constituante détruisit les vieilles circonscriptions provinciales , elle ne fit, selon Texpression de M. Mignet , que décréter une révolution déjà faite ; rAllemagne, nous le verrons trop par la suite de cette histoire , décrétait une révolution impossible. Ce ne furent pas des députés allemands , ce furent des Autrichiens et des Prussiens , des hommes du nord et des hommes du midi , des catholiques et des protestants, qui vinrent siéger à Francfort.
Des questions plus graves et plus irritantes se présentèrent à la séance du soir. On avait décidé le matin que le parlement de Francfort se réunirait dans les premiers jours du mois de mai : du <®' avril au 1®^ mai, quel serait le représentant de l'Allemagne nouvelle? Laisserait- on aux gouvernements le soin de surveiller, le soin d'accomplir Toeuvre révolutionnaire de l'assemblée des no-, tables? Ne fallait-il pas se déclarer en permanence et ne déposer le pouvoir qu'entre les mains du parlement national? Les orateurs qui ouvrirent
la discussion demandèrent énergiquement la permanence , et rassemblée paraissait disposée à les suivre, lorsque M. Welcker monta à la tribune. «Messieurs, dit- il , je veux comme vous l'exécution la plus prompte et la plus complète de la loi électorale que nous venons de voter ; mais ce n'est pas sur une assemblée de six cents députés que nous pouvons nous reposer de ce soin. Voilà pourquoi je repousse la permanence. Nommons un comité exécutif, un comité puissant et résolu, qui sache s'entendre avec la Diète pour obtenir des gouvernements de TAllemagne le respect de nos décisions. Ne l'oubliez pas, en effet : la Diète existe; elle existe épurée, transformée déjà, et elle ira se transformant encore chaque jour sous l'influence de l'esprit nouveau , sous l'action des événements dont nous sommes nous-mêmes le plus éclatant témoignage. Cette Diète, ce congrès qui représente les gouvernements , c'est la dernière force qui reste au pouvoir au milieu des agitations du pays ; ne détruisons pas cette force , si c'est la réforme et non le bouleversement de l'Allemagne que nous désirons. »
Tel est le résumé des paroles de M. Welcker, et aussitôt les applaudissements éclatent. Ces conseils pleins à la fois de hardiesse et de modération , ce grand sentiment de l'ordre joint au sentiment non moins vif des devoirs de l'Allemagne nouvelle ,
avaient enthousiasmé une partie de rassemblée. Cependant la gauche proteste , et les tribunes poussent des clameurs furieuses. Alors les députés du centre et de la droite , debout et interpellant les spectateurs : « Vous ne nous intimiderez pas ! Point de terrorisme ! Nous voulons délibérer librement! » Le désordre devient général, etM.Welcker a besoin de toute son énergie pour dominer le tumulte. « Je renouvelle ma proposition , s'écriet-il avec forces je demande que le comité s'entende avec la Diète. Devant une institution régénérée , les vieilles attaques n'ont plus de sens. Âvez-vous un autre intermédiaire pour parler aux gouvernements? Âvez-vous un autre organe pour agir sur la Prusse et sur l'Autriche? Vous n'en avez aucun : sachez donc vous servir de celui-là. »
M. Hecker , on le pense bien , n'est pas de cet avis ; ce qu'il veut , ce qu'il demande avec force déclamations emphatiques , c'est la permanence de l'assemblée et la suppression de la Diète. Chose étrange! presque tous les députés qui lui succèdent à la tribune semblent d'accord avec les républicains. Sur une vingtaine d'orateurs , à peine en est-il trois qui s*unissent à la pensée de M. Welcker; leurs noms méritent d'être signalés : c'est M. Ruder ( d'Oldenbourg), M.Venedey, et le futur ministre de l'empire pour les affaires étrangères , un avocat de Hambourg, M.Heckscher. Soit entraine-
i8 L'ALLEMAGNE
ment involontaire , soit rancune invétérée conlre le nom seul de la Diète , soit désir de conserver pendant un mois une part de souveraineté , les plus modérés inclinent du côté de M. Hecker. Ils savent bien cependant que la Diète est profondément modifiée, ils savent que les gouvernements ont remplacé leurs anciens envoyés par des hommes éminents du parti libéral , ils savent que M. Welcker, que le poète Uhland , que plusieurs autres encore y ont pris place et y feront triompher l'esprit nouveau; mais non , ils ne veulent rien savoir, la rancune l'emporte , et, pour satisfaire des haines surannées , l'assemblée va se jeter follement dans une voie révolutionnaire.
Le danger presse ; il est temps qu'une voix puissante vienne rallier les troupes dispersées. M. Henri de Gagern est à la tribune. M. de Gagern reprend , pour l'agrandir , la proposition de M. Welcker. Il veut un comité , un comité qui sera plus fort que l'assemblée des notables , parce qu'il sera moins nombreux ; ua comité qui sera une plus fidèle image de la patrie, parce qu'il devra contenir dans son sein des représentants de tous les pays allemands ; un comité qui aura toute puissance et toute autorité pour négocier avec la Diète. « La Diète! c'est un cadavre, s'écrie M. de Struve. — Si c'est un cadavre , reprend M. de Gagern, nous lui rendrons la vie en y introdui-
sant des hommes investis de la confiance populaire, comme il y en a déjà depuis les derniers événements. Débarrassez - vous , pour une situation nouvelle, de tous vos vieux préjugés. Attaquer aujourd'hui la Diète, c'est un anachronisme. Qu'est-ce que la Diète en effet? L'image de l'unité. Que ses anciens membres ne soient plus que des cadavres, cela est possible; mais la Diète ellemême , je nie qu'elle soit morte , et vous devez le nier avec moi , vous qui êtes rassemblés dans l'église Saint-Paul pour préparer l'unité de l'Allemagne. Loin de désirer sa mort, souhaitons que la Diète soit une vérité; et elle deviendra une vérité féconde , quand nous y aurons installé les hommes qui ont la confiance de la nation. Encore une fois, ce n'est pas pour détruire, c'est pour édifier que nous siégeons ici ! » Enfin , formulant ses conclusions , M. de Gagern propose qu'un comité de cinquante giembres soit chargé de faire adopter par la Diète toutes les mesures nécessaires au salut de l'Allemagne et à la convocation du parlement. Si la patrie courait de sérieux dangers, le comité réunirait aussitôt l'assemblée des notables d'où il émane.
J'ai résumé fidèlement la pensée de M. de
Gagern ; mais comment rendre l'émotion de sa
parole , comment rendre cet accent de persuasion
énergique qui rétablit l'ordre dans les esprits et
emporte les décisions d'une grande assemblée? Dès qu'il eut parlé , la discussion fut close. En vain M. Hecker voulut-il la prolonger encore; en vain , pour effrayer quelques esprits timides , demanda-t-il le vote par appel nominal : cette mauvaise tactique ne servit qu'à mieux constater la faiblesse du parti républicain. 368 voix contre 148 repoussèrent la permanence , et se décidèrent pour un comité de cinquante membres chargé de préparer avec la Diète la convocation de l'assemblée nationale.
Vaincu le \^^ avril comme il l'avait été le 31 mars , le parti démagogique voulut prendre le lendemain une éclatante revanche. Une scène théâtrale , sur laquelle on comptait beaucoup pour soulever le peuple de Francfort, fut préparée et répétée avec soin. Il s'agissait d'une proposition tendant à expulser de la Diète les hommes qui y représentaient l'absolutisme ; et comme les termes de cette proposition devaienV, selon toute vraisemblance , être repoussés par l'assemblée , la gauche indignée se retirerait en masse. La proposition , signée de MM. Zitz (de Mayence) , Yogt, d'Itztein, Strecker et autres députés de la montagne , était conçue ainsi : a Avant de travailler à la convocation de l'assemblée nationale , la Diète annullera les lois d'exception qu'elle a faites depuis 1815, et elle expulsera de son sein les hommes qui ont contribué au vote ou à l'exécution de ces lois. » Au
premier coup-d'œil , rien n'était plus acceptable que cette proposition. Personne, assurément, dans rassemblée des notables, n'hésitait à déchirer les iniques décrets de 1819, personne ne désirait retenir dans les conseils de la Diète les ministres d'un absolutisme détesté. Par malheur, si la pensée était nette , la rédaction ne Tétait pas. Il y avait un danger sérieux dans les termes du décret proposé. Exiger que la Diète se reconstituât d'une manière complète avant de s'occuper de la convocation du parlement, c'était retarder de plusieurs semaines peut-être un travail dune urgence manifeste; c'était se servir d'une ruse hypocrite pour assurer à l'assemblée cette permanence qu'un vote solennel avait repoussée la veille.
L'assemblée fut avertie de cette manœuvre par un très-ferme et très-spirituel discours de M. Bassermann. M. Bassermann n'eut pas de peine à démontrer que la pftposition de la gauche était une manière détournée de déclarer la permanence. Il ne fallait pas cependant que la gauche pût accuser l'assemblée de favoriser les agents du despotisme et de souhaiter le maintien des lois d'exception : que fit l'ingénieux tacticien ? Il changea un seul mot dans le texte de la proposition. Au lieu de dire : « Avant de travailler à la convocation de l'assemblée nationale », M. Bassermann disait : » En travaillant à la convocation de l'assemblée
nationale, etc.. » Grâce à cette correction halile, tous les intérêts étaient saufs; i assemblée condamnait les actes de Tancienne Diète, et elle n'entravait pas la tâche si importante dont la Diète nouvelle était chargée. Il était impossible de déjouer plus spirituellement la conspiration de la gauche.
La gauche , on le devine aisément , n'accepta pas la rectification de M. Bassermann ; ce qu'elle voulait , ce n'était pas seulement la condamnation de l'absolutisme et le rejet des lois d'exception : c'était surtout un prétexte de rupture. Ce prétexte, elle l'avait trouvé; bien habile qui aurait pu lui enlever une occasion de scandale ! On vit donc se succéder à la tribune tous les agitateurs du duché de Bade; M. Kapp , professeur à Heidelberg, se fit remarquer entre tous par l'intempérance grossière de sa mauvaise humeur. Pendant plus de deux heures l'éloquence démagogique s'évertua sur un prétexte, pendant plus de deux heuret il fallut subir toute cette indignation à froid et toutes ces colères hypocrites. Enfin le vote est ouvert, et l'amendement de M. Bassermann est admis par une majorité considérable. Aussitôt le mélodrame préparé s'exécute tant bien que mai. M. Hecker et M. de Struve, M. Zitz et M.Yogt se retirent majestueusement, entourés de leurs fidèles.
Par malheur, tous les mécontents ne gagnèrent pas le mont Âventin. Il en est qui trouvèrent cette
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conduite indigne de gens sérieux, et qui refusèrent nettement de s'associer à une telle puérilité. M. Raveaux (de Cologne) donna ce bon exemple ; il déclara, au milieu du tumulte, qu'il avait voté contre Tamendement de M. Bassermann , mais qu'il se soumettait à la majorité et ne quitterait pas son poste. Cette loyale conduite arrêta beaucoup d'esprits indécis. M. Robert Blum lui-même parut fort embarrassé ; il allait et venait, il sortait et rentrait tour-à-tour. J'ai déjà dit que M. Robert Blum était un diplomate. Esprit plein de sens, cœur faible, il était trop engagé avec les fous pour revenir sur ses pas, et il a employé long -temps une habileté prodigieuse à se maintenir dans une position fausse. Malheur à l'homme généreux que sa faiblesse rend esclave de la démagogie ! Suspect à son parti , il sera poussé tôt ou tard dans les voies fatales de la violence. La fin tragique de Robert Blum l'a trop bien prouvé; ce n'est pas seulement la justice sommaire du prince Windischgraëtz qui doit se reprocher cette mort : Robert Blum , nous le verrons bientôt , a été frappé par les siens.
Le lendemain, 3 avril, M. Mittermaier, en ouvrant la séance, eut la joie de lire à l'assemblée un message bien significatif de M. le comte Waldsee-Colloredo , président de la Diète. M. le comte CoUoredo annonçait que la Diète, prévenant les désirs de l'assemblée des notables, avait déjà ,
dans sa séance du 10 mars, annulé toutes les lois d'exception. Il ajoutait que, parmi ses collègues, tous ceux dont les actes politiques antérieurs n'étaient pas d'accord avec la situation présente avaient envoyé ou enverraient bientôt leur démission.
Ainsi l'ancienne Diète, transformée déjà par l'introduction de M. Welcker et de ses amis, disparaissait devant la volonté des notables , et faisait place à un pouvoir nouveau , à un pouvoir libéral et intelligent , expression fidèle des exigences de la patrie. Cette victoire rappelait à tous les esprits une coïncidence extraordinaire. Quinze années auparavant , et précisément à pareil jour, le 3 avril 1 833, une troupe d'insurgés avait voulu s'emparer de la ville où siégeaient les plénipotentiaires des cabinets allemands. Cette folle tentative avait jeté dans la prison ou dans l'exil un grand nombre des hommes assis aujourd'hui sur les bancs de Féglise Saint- Paul et qui venaient de recevoir l'abdication de la Diète. Ce simple rapprochement exprimait d'une manière dramatique les conquêtes du parti libéral. Le mouvement pacifique de la révolution se développait avec grandeur; rien ne gênait plus sa marche; les lois de 1819 étaient déchirées , et les anciens chefs de l'opposition à Carlsruhe , à Stuttgard , à Berlin , étaient les délégués des souverains dans les conseils de la Diète. Belle situation , mais
pleine d'inquiétudes! Responsabilité terrible pour TÂUemagne nouvelle et pour rassemblée qui la représentera bientôt ! L'Allemagne va montrer si elle était digne de cette victoire , ou bien si , entraînée par un fol enthousiasme , elle ne doit poursuivre que des chimères et se précipiter dans les entreprises violentes qui la ramèneront sous le joug.
Si ces inquiétudes troublèrent plus d'un esprit clairvoyant le 3 avril 1848 , elles disparurent bientôt dans la joie du triomphe. Cette dernière séance fut consacrée à la nomination <lu comité des cinquante. On avait retardé le scrutin de quelques heures pour laisser aux dissidents de la veille le temps d'écouter les conseils de la raison et de revenir à leur poste. Ils revinrent en effet , ramenés par M. d'Itztein , et dissimulant tant bien que mal une confusion trop méritée. Il ne restait plus qu'une seule question à résoudre. Plusieurs députés influents voulaient écrire à grands traits une déclaration de droits , une magna charta , comme on disait à l'église Saint-Paul. Qui pouvait, en eflfet , se fier complètement à l'avenir? Un jour, si la révolution est vaincue, cette grande charte sera l'idéal auquel se rattacheront les âmes d'élite. Ainsi pensait M. Biedermann de Leipsick, et il était Torgane d'une partie de l'assemblée. D'autres ,. au contraire , «'associant aux scrupules de M. Ëisen-
mann, craignaient d'outre-passer leurs pouvoirs. « Gardons -nous bien, s'écriaient - ils , de nous attribuer une tâche qui n'appartient qu'au vrai parlement national ! » Alors un des chefs de l'ancienne opposition libérale à Garlsruhe , M.Alexandre de Soiron , député de Mannheim , essaie au moins de faire consacrer un de ces droits fondamentaux , le plus décisif de tous , le droit de la souveraineté du peuple. Comme l'assemblée craint d'usurper la mission du futur parlement , M. de Soiron a recours à une tactique habile ; il propose ce décret : « La tâche de reconstituer l'Allemagne appartient seulement et uniquement {allein und einzig) à l'assemblée nationale. »
C'était renvoyer à l'assemblée future la discussion des droits fondamentaux, en même temps que Ton consacrait d'avance le plus important de tous ces droits. Si ingénieuse qu'elle fût, cette manœuvre ne réussit pas immédiatement , et il fallut que M. de Soiron montât plusieurs fois à la tribune pour expliquer, pour atténuer sa proposition. M. de Soiron , en effet, attaquait là une question grave; il voulait que l'assemblée toute seule, sans le concours des souverains, constituât Tunité allemande , et , excluant de cette œuvre si difficile ceux-là précisément dont il fallait se concilier l'appui , il ouvrait à la révolution les abîmes où elle s'est perdue. Dgs esprits sérieux pressentirent
]e danger ; un député de Hanovre , M. Siemens , d'une voix brève et hautaine , protesta en quelques mots au nom des pouvoirs qu'on prétendait exclure. M. Welcker combattit aussi M. de Soiron, tandis queM. Jaup proposait tout simplement une déclaration de droits très-généraux qui ne créait aucune difficulté pour l'avenir. Rappelé à la tribune par le discours de M. Welcker, M. de Soiron assure qu'il n*eatend pas exclure les souverains ; il veut seulement faire décréter le droit absolu de la future constituante, c'est elle qui décidera si elle doit agir seule ou se concerter avec les gouvernements. Ainsi «pliquée , la proposition de M. de Soiron est admise ; la souveraineté du peuple est proclamée ; les notables ont terminé leur mission.
C'est alors qu'on vit éclater toute la joie candide, toutes les généreuses illusions de ce premier parlement. On avait oublié déjà les tristes incidents de ces discussions orageuses ; une même foi semblait réconcilier les partis. L'unité de l'Allemagne! cette œuvre si chère, si désirée , si long-temps attendue, les notables venaient de la commencer enfin ! Avec quelle cordialité sincère on vota des remerciments à la ville de Francfort, aux cinquante et un membres du comité de Heidelberg , à la commission des sept, au président et aux vice-présidents des notables ! Des bravos répétés saluaient chacun de ces votes ^ l'assemblée était fière de ses quatre journées,
et le vénérable M. Mittermaier. dans un discours d'adieu ou respirait sa confiance habituelle , exprima le bonheur naïf et les espérances enthousiastes qui enivraient les cœurs.
L'enthousiasme redoubla quand on vit les notables, marchant deux à deux, sortir solennellement de l'église Saint-Paul au milieu d'une population immense, au bruit prolongé des salves d'artillerie, au joyeux carillon de tous les clochers de la ville. La vieille cité de Francfort avait-elle jamais assisté, même pour le couronnement des empereurs , à une solennité plus radieuse? Partout des tapisseries tendues et des bannières flottant aux fenêtres; partout les couleurs de l'empire allemand, les couleurs noir, rouge et or, brillant sur des milliers de drapeaux. Le printemps ajoutait encore ses enchantements gracieux aux juvéniles séductions de ces heures brûlantes. L'air était parfumé , la soirée était tiède, et des processions aux torches prolongèrent fort avant dans la nuit cette fête de l'enthousiasme et de l'espoir. Ne croyait-on pas , en effet , que l'unité de la patrie serait bientôt constituée sans peine d'après le plan idéal que traçaient les docteurs? Comment ne pas se laisser gagner par cette confiance de tout un peuple ? Et quoi de plus beau que de tels songes , si l'heure du réveil ne devait pas sonner !
in.
CoBYOMlion ilu parlement national. — La Diète et la eomilé des cinquante. — Omnipotenca da parlement.
L'élection du comité des cinquante , commencée dans la séance du 3 avril , ne fut terminée que le soir. Le résultat parut satisfaisant. Le parti démagogique n'avait pu y introduire ses chefs ; M. Hecker et M. de Struve étaient exclus. D'autres membres de l'assemblée moins engagés avec les factions violentes , mais connus cependant pour la turbulence de leur esprit , M. Zitz ( de Mayence) , M. Schaffrath, M. le comte Reichenbach , M. d'Ester (de Cologne), n'avaient pas été plus heureux. Au contraire , des hommes éminents du parti libéral , M. Alexandre de Soiron, M. Heckscher, M. Lehne, M. Henri Simon y figuraient en première ligne sur la liste. Si M. Robert Rlum y avait aussi sa place , c'est que l'éloquent député de Leipsick , je l'ai déjà prouvé , employait la plus habile diplomatie à se faire une position mixte entre les constitutionnels et les agitateurs. Dès le lendemain , 4 avril , à dix heures du matin, le comité des cinquante, succédant à l'assemblée des notables , se réunit dans la salle impériale du Roemer; il choisit M. de Soiron pour président , MM. Robert Rlum et Abegg pour viceprésidents, et donna les fonctions de secrétaires
à MM. Henri Simon , Venedey et Briegleb. Une fois le bureau formé, le comité décida que ses séances seraient publiques , et qu'elles auraient lieu dans la salle du conseil législatif de Francfort. C'est là qu'on se rendit immédiatement , et les délibérations commencèrent.
Je n'^i pas à raconter en détail tous les actes du comité des cinquante : qu'il me suffise de les résumer brièvement. Le comité était chargé par l'assemblée des notables de s'entendre avec la Diète et de préparer la convocation du parlement de Francfort. On peut dire qu'il remplit fidèlement cette tâche. La Diète , qui avait fait sa soumission le 3 avril par l'organe de M. le comte Colloredo , essaya bien de lutter dans plusieurs circonstances contre la domination du comité; coAiment deux pouvoirs si différents , siégeant à côté l'un de l'autre , auraient-ils pu éviter toute occasion de conflits? Ces conflits cependant, quoique trèsgraves au fond et de nature à arrêter des esprits plus calmes, ces conflits ne furent jamais un obstacle pour le comité des cinquante. Au moment où l'Allemagne entière était soulevée, quinze jours après les révolutions de Berlin et de Vienne , lorsque M. de Metternich était en fuite , lorsque Frédéric- Guillaume IV saluait de son balcon les cadavres des insurgés et se donnait le titre de roi allemand pour flatter Les partisans de l'unité germanique ,
la Diète, en vérité, ne pouvait être bien redoutable. Le comité des cinquante n'eut pas besoin de beaucoup d'efforts pour maintenir le droit révolutionnaire que lui avait transmis l'assemblée.
Il y avait d'ailleurs , entre le comité et la Diète, une autre réunion qui pouvait leur servir de lien et empêcher de périlleux frottements. Dans la séance du 1 0 mars , c'est-à-dire trois semaines avant la réunion des notables, la Diète , voulant se maintenir, s'il était possible, en face de cette assemblée qui venait prendre sa place , avait entrepris ellemême la réforme des lois qui régissent la Gonfédératipn germanique. C'était une révision Mgale avant l'entreprise révolutionnaire des notables. La loi constitutive de 1815 prévoit la révision du règlement de la Confédération et prescrit certaines formalités à cet égard ; la Diète décida que cette révision aurait lieu. En même temps, elle engagea les cabinets à envoyer dix-sept représentants , choisis parmi les hommes les plus populaires , pour former une sorte de comité consultatif qui aiderait la Diète dans ce travail. On sait qu'il y a dix-sept votants aux conseils de la Diète , les gouvernements devaient donc avoir un envoyé officiel et un envoyé libre. Ce conseil se réunit en effet; M. de Gagern, M.Dahlmann , M. de Beckerath , M. Gervinus, en faisaient partie. Ce sont ces trois assemblées , la Diète, les dix-sept et le comité des cinquante , qui ont dirigé
les affaires générales du pays et travaillé à la con* vocation du parlement depuis le 4 avril jusqu'au 18 mai.
Cette tâche présentait plus d'une complication périlleuse. Qu'on veuille bien songer au bouleversement de TAllemagne; qu'on se rappelle la guerre civile et la guerre étrangère , les corps francs des républicains faisant irruption dans le duché de Bade , les tchèques de Bohème décidés à faire triompher l'élément slave en Autriche et protestant contre le parlement de Francfort, enfin les hostilités ouvertes entre le Danemarck et la Prusse au sujet du Schleswig. Tandis que les cinquante écrasaient les républicains dans le duché de Bade (tin avril ) , en Prusse ils poussaient le général Wrangel contre les Danois , afin de courtiser les passions populaires, et lui donnaient tout l'appui dont il avait besoin pour désobéir aux ordres de Frédéric-Guillaume.
D'un autre côté , si les Allemands du Schlesvng voulaient , malgré le Danemarck, faire partie de la Confédération germanique et siéger au parlement de Francfort, les Tchèques de la Bohème et de la Moravie ne cachaient plus leur désir d'enlever l'Autriche à l'Allemagne et de l'obliger à fonder un empire slave. Point d'élections pour Francfort! c'était le cri de l'insurrection en Moravie et en Bohème. Le comité des cinquante rédigeait proclamations sur proclamations ; il fallut bientôt
envoyer des délégués. M. deWachter, M.Kuranda, M. Schilling, se rendirent à Prague. Ils trouvèrent la ville en feu ; les Slaves étaient les maîtres , et tout ce qui s'intéressait à la cause allemande était sous le coup de la terreur. Les délégués essayèrent déparier dans les clubs; vains efforts! Au seul nom du parlement germanique, les Tchèques poussaient des cris de fureur et levaient leurs bâtons. M. Kuranda et M. de Wachter revinrent à Francfort, abattus et désespérés. Que faire? Implorer le secours de l'Autriche en faveur des Allemands de Prague? M. deWachter le demandait expressément dans la séance du 3 mai , après avoir raconté les tristes aventures de lambassade. Il est trop évident que c'était demander l'impossible. Effrayée de la formation révolutionnaire du parlement , effrayée surtout des projets de l'assemblée nationale , l'Autriche , même après les journées de mars , pouvaitelle se prêter complaisamment à l'œuvre de l'unité germanique? M. de Metternich, du fond de son exil, gouvernait encore à Vienne ; l'Autriche, pendant tout le mois de mai , se servit des Tchèques contre les prétentions de Francfort , de même qu'elle exploitait contre les Magyars les longues rancunes de la Croatie. Il fallut que l'insurrection des Tchèques devint tout-à-fait terrible et menaçât même l'Autriche , pour que le prince Windischgraëtz pût bombarder Prague. Cette extrémité ne devait se
produire qu'à la fin de juin , et Ton était alors au commencement de mai. On voit quels obstacles se dressaient devant le comité des cinquante!
Y avait-il au moins une suffitante harmonie entre les cinquante et la Diète? La Diète, nous Tavons vu , s'était soumise , et les événements , d'ailleurs , l'avaient transformée dans un sens libéral. Telle qu'elle était toutefois, elle représentait les gouvernements ; on ne s*étonnera pas qu'elle ait épié Toccasion de revendiquer les droits des souverains et de diminuer l'autorité dictatoriale dont on avait investi d'avance la future assemblée de Francfort.
Le comité des dix-sept avait été chargé de rédiger un plan de constitution , et il l'avait communiqué à la Diète dans la séance du 27 avril. Cette constitution , à laquelle avaient travaillé les partisans fougueux de l'unité germanique , était comme l'ébauche de celle qui a été votée par le parlement de Francfort , et qui , en ce moment même , incendie l'Allemagne entière. M. Dahlmann, M. Gervinus, tous ces grands politiques d'université qui sacrifieraient leur pays à un système , faisaient partie du comité des dix-sept , comme ils feront partie du comité de constitution dans le sein du parlement de Francfort. Toute renouvelée qu'elle fût par Tadjônction des principaux chefs du libéralisme , la Diète eut le sentiment des dangers de l'avenir, et , quoique désarmée, elle essaya une protestation. En
face de la révolution qui grandissait chaque jour, elle osa se préoccuper des intérêts des gouvernements , elle osa demander que l'assemblée de Francfort ne fût pas chargée toute seule de faire la constitution de Tempire, et qu'il y eût, soit au sein du parlement , soit en dehors , un organe quelconque du droit des souverains. La Diète n'indiqua pas la voie qu'il fallait suivre ; seulement , dans sa séance du 3 mai , elle rédigea une adresse aux différents cabinets pour les prévenir du danger, pour les engager surtout à ne pas reconnaître l'omnipotence absolue de rassemblée nationale.
M.Welcker, plénipotentiaire du duché de Bade à la Diète , prit une part importante à toute cette affaire; mais que pouvaient les efforts de M.Welcker? Les cinquante étaient bien décidés à résister, et ils avaient pour eux l'opinion publique , ils avaient cet enthousiasme de l'unité allemande qui confondait déjà républicains et réformateurs , dé* magogues et libéraux , et leur ouvrait la route des abîmes. C'est précisément le président des cinquante, M. Alexandre de Soiron, qui avait fait décider par l'assemblée des notables que le parlement de Francfort serait seul chargé de voter la constitution. Et puis, les hommes les plus modérés , les plus sérieux chefs de parti , n'étaient-ils pas aussi infatués que les autres du système de l'unité? M. Henri de Gagern , M. de Soiron ,
M. Heckscher, les trois hommes que le parti démagogique à Francfort honora de ses haines implacables , se montrèrent les plus obstinés à empêcher tout accommodement avec la Diète. M. de Gagern , ministre dans le duché de Hesse-Darmstadt et membre du comité des dix-sept , désavoua officiellement la part que l'envoyé de son cabinet avait prise à l'arrêté du 3 mai. M, Heckscher, le futur ministre de l'empire à Francfort, prononça, le lendemain 4 mai, un vigoureux discours où il défendait, avec toute l'autorité de son talent, la dictature de l'assemblée constituante. Quant à M. de Soiron, il s'agissait de son œuvre, il s'agissait du droit révolutionnaire qu'il avait fait attribuer à l'assemblée; son énergique activité se multiplia. Tous enfin , sans se préoccuper des difficultés que leur réservait l'avenir, sans se demander si une constitution débattue entre les souverains et les peuples n'aurait pas plus de chances de durée qu'une constitution arbitraire décrétée par un sénat métaphysique, ils cédèrent à l'entraînement des masses et repoussèrent toute conciliation avec les gouvernements.
Elle va donc se réunir avec toutes ses prétentions aveugles , avec tous ses droits révolutionnaires , celte grande assemblée nationale , le premier congrès des peuples allemands. Il n'y a rien auprès d'elle pour lui faire contre -poids. La passion de
M. de Soiron , de M. Heckscher, de M. de Gagern , Ta emporté sur la sage préroyance de M.WeIcker. Ah! sans doute /elle a de grandes choses à accomplir. Si les cabinets de TAllemagne avaient quelque part leurs représentants officiels , si la question de Tunité s'y débattait sérieusement, en pleine cour naissance de cause, avec toute la science pratique indispensable en de telles conjonctures; si Ton voulait, en un mot, tenir compte de la réalité et ne pas constituer par décret une Germanie imaginaire , l'assemblée de Francfort , assurément , ne bâtirait pas sur le sable. Instruite de ce qui est possible, elle n'élèverait pas un édifice de fantaisie ; elle ne construirait pas l'Allemagne comme le rêveur construit son système. La constitution qui sortirait de ce débat ne serait pas une œuvre impraticable, une œuvre pédante et fausse, et il ne faudrait pas donner le signal des guerres civiles pour venger l'humiliation de ceux qui l'ont votée. Grâce à l'autorité dont l'investit la confiance populaire, elle obligerait les souverains à des concessions raisonnables, et, d'accord avec eux, d'accord avec l'expérience et le bon sens, elle travaillerait à régulariser partout les libertés , en resserrant peu à peu les liens de la patrie commune.
Mais non; l'esprit révolutionnaire ne l'a pas voulu ainsi. L'assemblée des notables a voté l'omnipotence du parlement , le comité des cinquante
Ta maintenue, et voici le 18 mai qui s'approche. Les élections se sont faites avec calme. On a adopté presque partout le système à deux degrés , comme plus approprié à la présente situation de l'Allemagne et moins dangereux pour la tranquillité publique. Les électeurs de TÂutricbe , de la Prusse , de la Bavière, du Wurtemberg, de la Saxe, de tous les royaumes , de tous les ducbés , de toutes les villes , ont concouru avec empressement à cette formation de l'assemblée nationale. Du nord et du midi, on arrive à Francfort. Déjà M. de Soiron, dans la dernière séance du comité des cinquante , a félicité ses collègues sur leur intrépide attitude et déclaré leur mission terminée. La journée du 18 mai se lève. En présence de cette assemblée dictatoriale, en présence de cette Convention qui apporte avec elle ou la glorieuse transformation du pays ou les horreurs de la guerre civile suivies du triomphe de l'absolutisme, il ne reste plus, hélas! qu'à pousser en tremblant le cri des révolu* tiens : Aléa jacta est I
mSTOIRK DU PABUinT DE FHAICIORT.
L*ABCBIDI}C JEAN, TICAIBB DE L'BMMBB.
PremièrM sdaneet du parleaent. — Éleellon d« président. — M. H«nri de Gagern. — > Gommencemeiit dei débats.
Le 18 mai 1848, la ville de Francfort était plus animée et plus radieuse encore que le 31 mars et le 3 avril. Cette fois, ce n'était plus seulement une réunion de notables, une assemblée arbitrairement choisie , qui allait siéger sur les bancs de Téglise Saint-Paul , c'était T Allemagne tout entière qui envoyait ses députés au vrai parlement national. Dès le matin , les tambours battaient, et la garde civique occupait la ville ; les couleurs de l'empire étaient arborées partout : pas une maison qui ne fût pavoisée , pas un drapeau qui ne fit flotter au vent les symboles de Tunité germanique. Une population heureuse, triomphante, allait et
venait de Thôtel du Roemer à Téglise Saint-Paul. Tous les pays voisins , toutes les villes , tous les villages avaient là des députations sans nombre , toutes sous une même bannière , toutes sous le drapeau rouge, noir et or. Cette charmante cité de Francfort, avec ses vieilles rues sombres et ses riches quartiers neufs , avec ses antiques maisons recouvertes d'ardoises et ses riants boulevards garnis de villas italiennes , semblait s'être parée de ses meilleures richesses pour être le digne berceau de Tavenir. Quel est Tempereur qu'on va sacrer aujourd'hui? À qui appartiendront la couronne d'or et la couronne de fer? S'appellera-t-il Othon , Frédéric Barberousse, Rodolphe de Habsbourg?
En vérité , ces souvenirs du moyen-âge ne sont pas déplacés ici ; les imaginations allemandes , si promptes à se nourrir de songes , évoquaient involontairement les héros d'un autre âge , et déjà Ton croyait voir reparaître , rehaussé par les progrès du monde moderne, cet empire du XIIP siècle qui prétendait continuer les Césars. Il n'y a pas de croyance plus populaire que celle-là d'un bout de l'Allemagne à l'autre : philosophes et publicistes, poètes , peintres , statuaires , tous ceux qui , par la pensée ou par les arts , ont une action quelconque sur le peuple, tous ont contribué, depuis quarante ans , à éveiller, à entretenir ce patriotisme, le plus orgueilleux, le plus exigeant qui fût jamais. Depuis
le profond et effrayant Hegel jusqu'au gracieux poète de la Souabe , depuis le constructeur de formules abstraites jusqu'au peintre de Munich ou de Dûsseldorf , combien de talents divers se sont donné la tâche de glorifier la miraculeuse mission de rÂllemagne! Tantôt c'est une philosophie de l'histoire qui supprime le christianisme , et ne voit dans le monde moderne que l'influence du sang et des idées germaniques : signé du nom de Hegel , ce système enthousiaste est bientôt reproduit par une innombrable phalange d'écrivains , et devient la foi de plusieurs millions dhommes. — Tantôt ce sont^des chansons populaires où la gloire du vieil empire est célébrée comme l'idéal de la patrie. Une légion de trouvères s'est formée en Souabe pour continuer les chantres de la Wartbourg; Uhiand est l'héritier de Walther de Vogelweide, et l'homme du peuple qui répète ses lieder entretient confusément dans son esprit cette grande image de l'unité avec laquelle on lui promet tant de merveilles. — Tantôt , enfin , ce sont les arts , ce sont les statuaires et les peintres , qui font briller aux yeux dans les musées de Francfort , dans les palais de Munich et de Berlin , dans les magnifia ques salles de la Wahlhalla , les glorieux souvenirs de ces vieux temps , modèles retrouvés du grand avenir prédit aux races du Nord. Pendant près d'un demi-siècle , une nation tout entière s'est enivrée
des pouvoirs. Enfin , plusieurs, propositions inattendues viennent étonner et égayer les derniers moments de la séance : ici , c'est un député de la gauche qui invite l'assemblée à comparaître devant je ne sais quel club qui a arboré , comme un drapeau » la doctrine de la souveraineté du peuple; là , au contraire, cest un député du centre qui supplie le parlement de se réunir le lendemain matin dans les jardins du Mainlust pour y faire une solennelle adhésion au principe de la monarchie constitutionnelle. La proposition de Tévêque de Munster est plus sérieuse; il demande que le service divin soit célébré le lendemain , avant que l'assemblée commence ses délibérations. — « Aide -toi, le ciel t'aidera », lui crie durement M. Raveaux (de Cologne), et l'assemblée, encore tout agitée par les discussions précédentes, abrège, sans rien décider, les exhortations du prélat.
La séance du lendemain ne commença pas sous de meilleurs auspices. Le docteur Lang faisait d'inutiles efforts pour maintenir Tordre , et les orateurs montaient à la tribune, parlaient, gesticulaient, redescendaient enfin au milieu d'un tumulte épouvantable, répété par l'écho des galeries. Il était bien temps qu'un président plus énergique prit place au fauteuil. Tous les députés n'ayant pas encore pu se rendre à leur poste, on convint que la mission du président ne serait que provi-
soire, et l'on en fixa la durée à quinze jours. Enfin, le scrutin fut ouvert ; la majorité absolue était de 196 voix; M. Henri de Gâgern en obtint 305, et M. de Soiron 85. Au seul nom de M. Henri de Gagern , la confiance rentra dans les cœurs : nul n'avait plus de dignité unie à plus de présence d'esprit , personne n'avait une parole plus impérieuse au service d'un plus ferme courage. Et comment eût-on mieux représenté les espérances libérales et les illusions de la patrie? M. de Gagern était l'apôtre dévoué de toutes les réformes, et cette grande promesse de l'unité allemande , qui enivrait tant d'intelligences, était inscrite à la première ligne de son programme.
A peine installé au fauteuil , M. de Gagern s'exprima ainsi : « Je suis trop ému , Messieurs , pour vous adresser un long discours. Sans doute, ce n'est qu'une fonction provisoire dont je suis investi , et bien peu de jours me sont accordés pour répondre à la confiance de cette noble assemblée ; quelle que soit cependant la courte durée de ma présidence , j'ai le droit de vous demander votre appui. C'est avec joie que j'en prends l'engagement devant la nation tout entière, les intérêts des peuples allemands seront pour moi les plus sacrés de tous, et je n'aurai pas une autre règle de conduite tant qu'une goutte de sang coulera dans mes veines. Comptez sur ma parfaite impar-
tialité dans la direction des débats. L'assemblée a la plus grande tâche à accomplir; elle est chargée de la constitution de TAllemagne. Sa mission et sa force pour une telle œuvre résident dans la souveraineté de la nation. » A ces mots, des applaudissements prolongés éclatent sur presque tous les bancs. M. de Gagern craint cependant de s'être trop avancé, et, atténuant aussitôt ses paroles, appelant à son aide les gouvernements et leur promettant une part dans l'œuvre commune , il ajoute : « Ce qui fait le droit du parlement , c'est la difficulté, c'est l'impossibilité de confier cette tâche à aucun autre pouvoir. L'assemblée de Franc^ fort sera donc une assemblée constituante. L'Allemagne veut être une , elle veut être un grand empire régi parla volonté nationale, avec le concours de toutes les classes de citoyens et de tous les gouvernements. Voilà ridéal que l'assemblée devra réaliser. S'il y a des divisions sur d'autres points , aucun doute, aucune contestation n'est possible sur celui-là. L'Allemagne veut l'unité , et nous la lui donnerons. L'unité! c'est notre seule sauvegarde et au-dedans et au-dehors. » Quelle que soit rintelligence politique de M. de Gagern, on voit trop que ses doctrines n'étaient pas parfaitement arrêtées. Quel devait être le rôle du parlement de JPrancfort? Quelle était l'étendue de son droit et de son action? Sur quels points et dans quelles limites
s'exercerait leconcours des gouveroements? Âtoutes ces questions , M. de Gagern D*avait pas alors de réponse précise , et c'est pour n'avoir pas su , dès le premier jour, s'enfermer dans le cercle des choses possibles , c'est pour avoir indiqué le but sans se préoccuper des moyens , que le parlement de Francfort a accumulé les obstacles où il devait infailliblement se briser.
II restait à nommer le vice -président. M. de Soiron, le président du comité des cinquante, fut élu par 341 voix sur 392; les autres suffrages s'étaient partagés entre MM. Robert Blum , Dablmann , Mùblefeld , Hermann , Uhland , Henri Simon ( de Breslau), Heckscher etRoemer, qui appartenaient tous , excepté Robert Blum , au parti constitutionnel. L'extrême gauche attendait encore la meilleure partie de ses troupes.
On vit commencer cependant , à la séance du soir, un engagement très-vif, prélude d'une bataille qui dura huit jours et qui servit à mettre en évidence les différents partis de l'assemblée. Un député de Cologne, M. Raveaux , esprit turbulent, mais habile, le même que nous avons vu, dans l'assemblée des notables , résister à une misérable intrigue de son parti, porta devant le parlement un problème de la plus haute importance. La chambre des députés de Berlin était sur le point de se réunir. Quel serait le rôle de la chambre prus-
sienne en face de l'assemblée nationale? Pouvait-il y avoir une délibération parlementaire à Berlin tant que la constitution de rÂlleroagne^ n'aurait pas été votée à Francfort? Quels conflits, si la constitution prussienne n'était pas d'accord avec la constitution des peuples germaniques ! En présence de l'assemblée souveraine qui va statuer sur le sort de l'Allemagne entière , ne faut-il pas provisoirement fermer toutes les tribunes? Graves et urgentes questions dont M. Raveaux voulut saisir immédiatement l'assemblée. M. Raveaux proposait de déclarer que les députés de Francfort , nommés aussi députés à Berlin , pourraient accepter ce double mandat ; il ajoutait que la chambre des députés de Berlin, bien que autorisée à se réunir, ne pourrait voter que des mesures générales , parer aux nécessités du moment, maintenir l'ordre, mais qu'elle ne travaillerait pas à une constitution. « Ma proposition se compose de deux parties , disait M. Raveaux : la première autorise la réunion de la chambre prussienne , car après une révolution , au milieu de l'effervescence des esprits , en présence d'une réaction ardente à se venger, il ne faut pas désarmer le ministère , il ne faut pas le priver de l'appui qu'il trouvera dans les représentants du pays; mais, ce péril écarté, un autre danger se révèle : il importe que la chambre prussienne ne sengage pas dans des travaux d'où sortiraient des
conflits sérieux avec le parlement national de Francfort. Ne fermons donc pas la tribune de Berlin ; fixons seulement la limite de son droit. »
Trois opinions principales se formèrent sur la proposition Raveaux. L'extrême gauche en repoussait la première partie ; elle voulait fermer toutes les assemblées délibérantes, et que le parlement de Francfort , investi seul de la souveraineté absolue, dictât la loi à TÂllemagne. D'autres, au contraire (c'était le centre gauche), voyaient un abus de pouvoir dans la demande de M. Raveaux ; ils désiraient que la chambre prussienne fût complètement libre de faire la constitution particulière de ce pays , à la condition toutefois de revenir plus tard, sll le fallait, sur ses votes, et de se mettre d'accord avec les décisions du parlement national. Les derniers enfin auraient souhaité l'ajournement de cette discussion. Pourquoi aller au-devant du péril? Ne serait-il pas temps de résoudre le problème lorsqu'on fixerait dans la constitution de Francfort les devoirs des citoyens allemands à Tégard des constitutions particulières? Les membres de la droite, en s'exprimant ainsi , ne songeaient qu'à gagner du temps. Ils comptaient bien que les événements relèveraient peu à peu l'influence de chaque pays et diminueraient l'autorité dictatoriale du parlement.
Ces trois opinions furent représentées , et dans les conférences secrètes des députés prussiens , qui
se réunirent à Thôtei de Hollande pour délibérer sur la question , et à la tribune du parlement , où la lutte dura plus jd'une semaine. Des amendements sans nombre furent proposés; l'extrême gauche , la gauche , les centres , la droite , toutes ces fractions du parlement , manifestées désormais par cette discussion même , imaginèrent chacune leur théorie. La commission nommée à ce sujet adopta le système du centre gauche; elle proposa de voter que les constitutions particulières devraient être révisées par les chambres et mises d*accord avec la constitution nationale. C'était reconnaître la souveraineté du parlement en même temps qu'on évitait de proclamer trop haut ce principe. Le rapporteur, M. Roemer (de Stuttgard], défendit habilement cette opinion , qui fut soutenue aussi par MM. Heckscher, Welcker et de Beckerath. M. Schaffrath l'attaqua comme réactionnaire, M. Eisenmann comme trop avancée. Enfin , M. le comte d'Arnim et M. le baron de Vincke , organes de la droite , demandèrent énergiquement l'ordre du jour, c'est-à-dire l'ajournement de la difficulté. Après bien des débats , et quand une nuée d'orateurs eut passé à la tribune , un député du centre gauche, M. Wernher, formula une nouvelle proposition destinée à concilier les partis. La majorité qui l'adopta fut, en effet, considérable. M. Schaffrath et l'extrême gauche d'un côté, de l'autre
M . Roemer et les députés du centre abandonnèrent leurs propositions pour se rallier à celle de M. Wernher. Cette rédaction ne fut repoussée que par 20 ou 25 membres de la droite , parmi lesquels on remarqua M. deVincke, M. d'Ârnim, le prince Lichnowsky et le général de Radowitz.
La proposition Wernber était conçue ainsi : a L'assemblée nationale allemande, appelée par la volonté et les suffrages du peuple à constituer Tunité et la liberté politique de l'Allemagne, décrète ce qui suit : Toutes les dispositions des constitutions particulières qui ne seraient pas en harmonie avec la constitution générale , œuvre de l'assemblée allemande , n auront de vigueur que d'après la mesure de cette constitution même , sans préjudice, d'ailleurs, de leur complète efficacité jusqu'au moment où sera promulguée la constitution de Francfort. '> M. Roemer, M. de Beckeratb , M.Welcker et leurs amis n'eurent pas de peine à adopter cette formule, qui ne modifiait que trèslégèrement le projet de la commission. Mécontente de ne pouvoir établir la dictature du parlement, la gauche se rallia cependant à la proposition Wernher pour ne pas donner gain de cause à ceux qui demandaient l'ordre du jour. Enfin les membres du centre droit l'acceptèrent aussi , quoiqu'ils eussent mieux aimé ne pas reconnaître le principe de là souveraineté nationale implicitement contenu dans
la rédaction proposée; il leur parut que ce principe était indiqué sans fracas, et, puisqu'il fallait accorder cette satisfaction à l'assemblée , ils préférèrent une occasion comme celle-ci , espérant bien , disait naïvement l'un d'eux, que c*en était fait une fois pour toutes de cette proclamation de k souveraineté du peuple. C'est ainsi que, sur une question périlleuse , 25 voix à peine empêchèrent l'unanimité du parlement. Une explosion de bravos retentit dans ta salle et dans les tribunes , quand on vit l'ordre du jour rejeté et la proposition Wernher admise par cette majorité immense.
Pendant le cours de ces débats , ef tandis que la commission préparait son travail , une autre affaire, bien grave aussi , s'était produite devant le parlement. C'était , au fond , une question analogue à celle qui occupait déjà l'assemblée: il s'agissait de la dictature du parlement de Francfort. Une lutte sanglante avait éclaté à Mayence entre les troupes et une bande d'insurgés ; M. Zitz , exagérant la gravité du conflit, dénaturant les faits, et rejetant sur l'armée toute la responsabilité du sang répandu , demandait à l'assemblée d'intervenir directement et de châtier les coupables. Une enquête fut ordonnée. Décréter Tenquête , c'était peut-être une mesure imprudente; l'assemblée sortait de ses attributions, et, ajoutant sans aucun droit le pouvoir exécutif à l'autorité législative, elle semblait entrer dans les
voies révolutionnaires où la poussait Textrème gauche. « Si nous franchîmes cette fois les limites de notre mandat, dit très-bien M. Haym , député du centre droit * , c'était pour le mieux fixer à Tavenir. » L'assembjée, en effet , fit acte de gouvernement , mais ce fut pour déclarer d'une manière plus solennelle que lepouvoir exécutif ne lui appartenait pas. Après le rapport des commissaires envoyés à Mayence , et malgré tous les efforts de la gauche , rassemblée adopta un ordre du jour parfaitement motivé , qui ne laissait pas de doute sur ses intentions. De ce vote résultaient trois conséquences également graves : d'abord , l'assemblée se déclarait pouvoir législatif et proclamait que l'autorité executive n'était pas dans ses mains ; en second lieu y elle accordait son appui aux gouvernements affaiblis par la révolution ; troisièmement enfin , les insurgés de Mayence étant l'avant -garde des factions , l'assemblée , par un vote indirect , repoussait la république et affermissait la monarchie constitutionnelle.
Création dn pouvoir central. -~>L*«rchîdue Jean eat élu Vicaire de VEmpire d*Alleinagne.
Ce ne fut pas dans un débat accessoire et par
1 Die deutteke IftOionalversammlung , ein Berieht auê d^r Partei (UsreehUn Centrum, vod Robert Haym. FrancrorI, 1848.
voie d'allusion , ùe fut directement, à la clarté du soleil et sur le champ de bataille le plus propice, qu'on fut amené bientôt à décider cette question capitale : la monarchie ou la république. Les deux discussions que je viens de résumer remplirent toute la fin du mois de mai ; dès les premiers jours de juin , l'assemblée eut une tâche plus difficile à accomplir; il s'agissait de consacrer par avance l'unité de la patrie , il fallait créer l'autorité centrale.
Déjà , depuis la réunion du parlement , ce grand problème préoccupait tous les esprits sérieux. Il importait d'organiser au plus tôt le pouvoir qui représenterait l'unité dans le gouvernement de l'Allemagne. L'ancienne Diète était , pour ainsi dire, annihilée, et ses membres n'étaient plus, selon l'expression de M. Venedey, que les agents d'affaires de l'assemblée nationale. Fallait-il donc que cette assemblée elle-même , héritant delà Diète, remplaçât le pouvoir qu'elle venait de renverser? Tel était sans doute le vœu de la démagogie , et c'est précisément pour écarter, dès le début, toutes ces folles prétentions révolutionnaires, qu'il était urgent d'installer sans délai le gouvernement cen* tral. Une commission de quinze membres fut nommée le 3 juin ; la gauche n'avait pu y introduire que deux de ses membres , MM. Robert Blum et Trùschler.
Pendant le travail de cette commission, l'opinion publique travaillait aussi , et les projets , les systèmes , les théories les plus opposées , se succédaient sans relâche. Je ne parle pas des points principaux sur lesquels les partis ne pouvaient varier : d'un côté était le système républicain , qui prétendait transformer l'assemblée en une convention souveraine et investir son président de la puissance absolue; de l'autre était l'opinion vraiment sage et politique, la seule opinion sérieuse, celle qui voulait un pouvoir exécutif distinct de l'assemblée nationale. Entre ces deux points bien arrêtés, que de combinaisons différentes , que de projets particuliers étaient possibles et furent proposés en effet ! Donnerait-on ce pouvoir à un seul homme? serait-ce un prince? le choisirait-on parmi les souverains ou seulement dans leur famille? ou bien, au lieu de confier le pouvoir à un seul , ne vaudrait-il pas mieux créer un directoire , de manière à ce que les différentes parties de l'Allemagne, divisées encore par des mœurs , des sympathies et des intérêts contraires , eussent chacune leur représentant auprès du pouvoir supérieur? On voit combien de systèmes opposés se trouvaient en présence. Depuis le centre gauche Jusqu'à la droite, presque tous les députés, d'accord sur le fond du débat , ne pouvaient s'entendre sur l'application , et troublés, incertains, renon-
çaient à leur opinion de la veille pour un nouveau système qu'ils devaient abandonner le lendemain. Ce n'était plus , au moins de ce côté de la chambre , une affaire de lutte et de discipline; toutes les nuances étaient confondues , et chacun , selon ses vues personnelles , adoptait soit le directoire , soit le pouvoir unique , en dehors de tout intérêt de parti. Ajoutez à cela l'opinion de l'extrême droite , qui réclamait exclusivement pour les souverains le droit de constituer le pouvoir central , tandis que plusieurs membres de la droite auraient voulu que cette organisation se fit concurremment par les souverains et l'assemblée. Ainsi, d'un côté, l'extrême gauche avec son programme républicain ; en face , l'extrême droite avec un programme monarchique , qui refusait toute concession à l'esprit révolutionnaire; au centre, différents partis qui autorisaient volontiers l'élection du pouvoir central par le parlement , mais qui se montraient plus incertains que jamais sur le système définitif qu'il convenait d'adopter : telle était la situation de l'assemblée nationale, lorsque la commission , par l'organe de son rapporteur, M. Dahlmann, vint proposer aussi son système et commencer la lutte.
Le rapport de M. Dahlmann concluait à l'adoption de ces huit articles : 1^ Jusqu'à l'établissement définitif de la puissance executive en Allemagne , un directoire fédéral sera institué pour exercer
provisoirement cette puissance dans toutes les affaires communes des peuples allemands. 2^ Ce directoire se composera de trois membres , désignés par les gouvernements et nommés par eux , après que l'assemblée nationale , au moyen d'un simple vote sans discussion , aura accepté les choix proposés. 3^ Ce directoire aura provisoirement les attributions suivantes : il exercera le pouvoir exécutif dans toutes les affaires qui intéressent la sûreté et le bien-être de l'Allemagne; il prendra le commandement en chef de l'armée , et nommera tous les officiers supérieurs des troupes de la Confédération ; il sera chargé de tout ce qui concerne la représentation de TAIlemagne auprès des autres peuples , et nommera par conséquent les ambassadeurs et les consuls. 4^ Sur la paix et sur la guerre , sur les traités avec les puissances étrangères, le directoire fédéral ne peut rien décider sans le concours de l'assemblée nationale. 5^ L'œuvre de la constitution est et demeure soustraite à l'action du directoire. 6^ Le directoire exerce sa puissance par des ministres qu'il nomme et qui sont responsables devant l'assemblée. Tous les arrêtés du directoire ont besoin f pour être valables , de porter au moins la signature d'un ministre. 7^ Les ministres ont le droit d'assister aux délibérations de l'assemblée nationale et d'être entendus quand ils le demandent , mais ils ne peuvent prendre part au vote
que s*ils sont membres de rassemblée. Au con* traire , les fonctions de membres du directoire et de député au parlement sont incompatibles. 8^ Dès que la constitution allemande sera achevée et mise en vigueur, les fonctions du directoire et de ses ministres cesseront aussitôt. — Ces huit articles avaient été adoptés par la majorité. Dix membres sur quinze avaient adopté cette rédaction : c'étaient MM . Dahlmann , Claussen , Dunker , Max de Gagern , de Mayern , de Raumer, de Saucken , Wippermann, de Wùrth et de Zenetti.
C'est le 19 juin que la délibération commença. Elle menaçait d'être longue, et, sans le talent de quelques orateurs, elle n'aurait réussi qu'à embrouiller davantage une question déjà bien confuse. Plus de quarante propositions , sans compter les amendements , avaient été déposées sur le bureau. Quant au nombre des orateurs , il était vraiment effrayant : ceux qui étaient inscrits pour attaquer le projet de la commission n*étaient pas moins de soixante -douze; il y en avait trente qui s*apprêtaient à le soutenir , et onze qui devaient parler sur la question générale : cent treize discours sur le même sujet ! Le débat s'ouvrit d'abord sur le point le plus étendu de la question : Y a-t-îl lieu de constituer un pouvoir central ? Après quelques paroles de M. Dahlmann, la lutte s'engagea trèsvivement entre la république et la monarchie
constitutionnelle. M. Heckscher, l'un des membres éminents du centre gauche , adopte le projet , à l'exception de l'article 2 : — que les gouvernements proposent leurs candidats , rien de plus légitime ; mais c'est l'assemblée seule qui doit les nommer. M. le docteur Wîesner (de Vienne) parle le premier au nom de la montagne, et la montagne, il faut le dire, aurait pu envoyer sans trop de peine un combattant plus habile. M. Wiesner ne réussit guère qu'à divertir l'assemblée quand il exprime grotesquement sa profonde surprise au sujet du projet de loi , quand il dénonce avec une indignation factice l'insolence de la réaction, et s'écrie , pour terminer, qu'on ne doit pas installer le pouvoir central, avant de lui avoir iondé les reins.
Après quelques orateurs obscurs, M. le général de Radowitz monte à la tribune. M. de Radowitz est l'homme le plus éminent de l'extrême droite. C'est par la fermeté du caractère et par l'inflexible gravité du langage qu'il a pris la direction de son parti. L'austérité de son maintien , l'aspect sévère de son visage, tout est imposant chez lui, tout concourt à exprimer le commandement. Nous entendrons M. de Radowitz dans des occasions plus graves, et nous verrons l'exaltation réfléchie de ses croyances religieuses lui assigner un nouveau rôle au sein du parlement. Si M. de Radowitz
prend aujourd'hui la parole , c'est seulement pour rétablir, contre les orateurs de la gauche et même contre les députés du centre , les vrais principes constitutionnels. « On se demande , s'écrie M. de Radowitz, si c'est aux princes ou aux peuples qu'il faut attribuer la nomination du pouvoir central ; cette hésitation est une méprise profonde. Le régime constitutionnel existe ; or, les décisions du gouvernement , dans un état constitutionnel , ne sont pas l'œuvre des souverains ; elles appartiennent aux ministres , à des ministres responsables qui représentent la majorité dans les chambres, comme les chambres représentent la majorité du pays. Voilà la vraie théorie constitutionnelle. Maintenant , l'unité de la patrie que nous désirons tous , est-ce cette tyrannique unité qui anéantit l'esprit particulier de chaque peuple et ses libertés provinciales ? Unité et variété tout ensemble , telle est la nature même de l'Allemagne , et pour que notre œuvre soit durable , il faut que ces deux éléments s y retrouvent. Aujourd'hui donc, en renonçant, au nom de la nation entière, à établir nous-mêmes l'autorité centrale , en chargeant de cette mission la sagesse des états constitutionnels , nous contribuerions à l'unité de la famille allemande, sans rien enlever aux droits particuliers de chacun de ses enfants. » Le discours de M. de Radowitz , bien que contraire à l'opinion générale
de rassemblée, fut accueilli avec une sympathie très-vive sur un grand nombre de bancs ; on ne s'étonnera pas cependant que de violents murmures , réprimés aussitôt par l'énergie du président, aient éclaté dans les tribunes.
M. Wesendonck, qui répond à M. de Radowitz , ne s'attirera pas la colère du peuple; il soutient de son mieux la proposition de MM. Robert Blum et Trùschler, laquelle demande tout simplement un comité souverain choisi dans l'assemblée et chargé d'exécuter ses volontés. Les conclusions de MM. Robert Blum et Trùschler viennent d'être défendues à la tribune; il convient qu'une voix bien autorisée porte les premiers coups à l'ennemi ; c'est à M. Bassermann qu'est dévolu cet honneur, et l'habile orateur, par une argumentation invincible, met en pièces le prétentieux édifice de la gauche. Il produit surtout une impression profonde quand il reproche aux théoriciens de la montagne le vieux péché, le péché originel de l'Allemagne , l'abus des formules , l'enivrement des abstractions et l'ignorance absolue des choses possibles. « En Angleterre , s'écrie- 1- il, et il n'a malheureusement que trop raison , on parle peu de la souveraineté du peuple , et cependant la liberté de l'individu , la force et la dignité de la nation , n'y sont - elles pas mieux garanties qu'en France , bien que la France ait toujours ce mot de
cinquante , il avait redoublé d'efforts pour empêcher la dictature de rassemblée ; c'est encore là ce qui le préoccupe aujourd'hui. M. Welcker reproche au projet de loi de faire une part trop petite aux cabinets de TÂIlemagne. M. de Beckerath appartient au même parti ; mais , plus confiant que M. Welcker, il adhère complètement au projet de la commission. Le discours de M. de Beckerath fut un des événements de la séance. M. de Beckerath est un des hommes les plus éminents qu'ait produits la session parlementaire de Berlin en 1847 ; âme élevée , poétique , pleine de grâce , intelligence claire et fine, M. de Beckerath a la réputation de conserver , au milieu des affaires les plus ardues , cette distinction supérieure qui est le caractère de son talent. Un habile publiciste^ l'a comparé à M. Guillaume de Humboldt , à ce noble écrivain qui ne laissa jamais s'altérer , au milieu des embarras de la politique , la grâce de son esprit et la sérénité de son âme.
Le triomphe du lendemain fut pour M. de Yincke. M. de Yincke est le chef de la droite, avec le général de Radowitz. Il avait fait aussi, comme M. de Beckerath , comme M. de Lichnowsky, sa première éducation parlementaire à Berlin , dans la session de 1847. M. de Yincke
■ Beden und Hedner des ergten Preustitchen vereinigten Landtagi, Ton Robert Haym. Bertio, 1847, p. 36t.
ET LA RÉVOLDTION. 95
était alors l'adversaire déclaré des tendances rétrogrades du gouvernement prussien ; rien n'était plus antipathique à cet esprit si sensé et si net que le mysticisme illibéral de Frédéric - Guillaume IV. Malgré son audacieuse opposition , M. de Yincke appartenait de cœur et d*âme à Taristo* cratie; sa famille est Tune des plus anciennes de la Westphalie, et quand ce fier gentilhomme défendait si bien les droits du peuple , ce n'était pas qu'il fût disposé à abandonner les siens. Esprit agile et militant , M. de Yincke se faisait gloire d'avoir choisi le vrai terrain , le terrain du droit ( Rechisboden ) . Tout son libéralisme était dans ce mot. c Mais s'il triomphe dans la lutte , écrivait , il y a deux ans , le publiciste que je viens de citer, si les légitimes exigences du peuple prussien sont remplies un jour, l'assemblée de Berlin verra M. de Yincke reprendre sa place au milieu de la noblesse et défendre les droits de sa classe. » Cette prédiction, qui dut surprendre bien des lecteurs en 1847, au moment où le nom du Mirabeau prussien jouissait d'une popularité immense , cette prédiction de M. Robert Haym s'est complètement réalisée au parlement de Francfort. M. de Yincke est un de ces talents supérieurs à qui bien des hardiesses sont permises ; armé d'une dialectique invincible et d'une ironie toujours prête , capable de s'élever par instants à la plus haute éloquence , M. de
Yincke est aussi bien préparé que possible à tous les chocs d'une tumultueuse assemblée. Il osa donc attaquer résolument le dogme de la souveraineté du peuple, a L'assemblée nationale , disait M. de Yincke , ne représente pas seulement les droits du peuple , mais les droits des souverains. Quant à moi , je me considère ici comme le mandataire de ces deux ordres , comme le représentant de ces deux droite. Pourquoi le dissimulerais - je ? je n'admets pas la souveraineté du peuple , terme équivoque, formule perfide, matière propice aux phrases sonores , mais où je cherche vainement une idée claire. »
Après avoir brillamment défendu cette opinion , M. de Yincke, comme M. de Radowitz , réclamait exclusivement pour les souverains le droit de constituer* l'autorité centrale ; il ne voulait pas que l'assemblée , suivant le projet Dahlmann , pût intervenir par son veto dans une affaire de cette gravité et gêner le libre mouvement des états constitutionnels. « Nous aimons nos princes, s'écriait M. de Yincke sans se laisser intimider par les clameurs de la galerie , nous aimons nos princes , nous autres Westphaliens , et nous sommes fiers que le Grand -Électeur nous ait appelés ses meilleurs, ses plus fidèles sujets ; nous aimons nos princes non pas comme des poupées, non pas comme un mal nécessaire, nous les aimons comme
h libre Angleterre les aime. C'est pour cela que BOUS voulons maintenir leurs droits, afin que l'union des souverains et des peuples s'accomplisse sans dommage pour la dignité de chacun. » Toute cette partie du discours de M. de Yincke fut interrompue presque à chaque mot par les cris furieux des tribunes, tandis que la majorité de rassemblée , peu favorable aux conclusions de l'orateur, applaudissait à son talent et à son courage. M. de Yincke ne protestait pas seulement contre l'intervention de rassemblée dans rétablissement du pouvoir central ; il attaquait aussi le projet de former un directoire et soutenait avec force les avantages de l'unité. Point de directoire, mais un lieutenant de l'empire , telle était la conclusion de M. de Yincke. Cette opinion fut d'abord accueillie avec peu de faveur; un membre très-distingué de la droite , M. d'Âuerswald , la combattit par des raisons judicieuses empruntées au rapport de M. Dahlmann et fort habilement mises en œuvre. L'assemblée paraissait incliner de ce côté ; mais , je Tai déjà dit, la majorité hésita jusqu'au dernier jour entre les deux systèmes^ et l'on sait qu'au moment décisif ce fut , sur ce seul point il est vrai , le programme de M. de Yincke qui triompha.
Pendant que jes esprits sérieusement politiques, pendant que M. Heckscher, M. Bassermann, M.YVelcker, M. de Beckerath , M. de Yincke, quoi*
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que divisés sur bien des détails , défendaient si brillamment la monarchie constitutionnelle, que faisaient les orateurs républicains? M. Robert Blum est le seul qu'on puisse citer avec estime ; il évite presque toujours les lieux communs de ses confrères ; il est éloquent , il est habile , et sait se modérer à propos. Les autres, M. Wesendonck , M. Trùschler, M. Eisenstûck, M. Zitz, n'inquiéteront jamais les partisans de l'égalité démagogique; ils fraternisent parfaitement sous le même niveau.
MM. SchafTrath et Yogt méritent une place à part : le premier est un avocat saxon , esprit turbulent, ambitieux de bas étage, qui ne manque pas d'une certaine dextérité de parole; le second, professeur d*histoire naturelle à l'université de Giessen , a appris l'athéisme en étudiant les mer^ veilles de la Création. Ce logicien est enrôlé dans les corps francs de Y école hégélienne , et il serait le spécimen le plus complet de l'athéisme germanique au parlement de Francfort, si le parlement n'avait le bonheur de posséder l'un des maîtres de M.Yogt , le fondateur des Annales de Halle, M. Arnold Ruge. M. Arnold Ruge est un homme d'un incontestable talent. Il y a chez lui un écrivain habile ; une intelligence prompte, aubtile, originale, et qui avait conservé , en dépit des folies h^éliennes , plusieurs qualités estimables. Par malheur, cet
esprit , qui s'était soustrait tant bien que mal à Taction dissolvante de l'athéisme hégélien , a été comme dérangé subitement par la fièvre révolutionnaire. C'était hier un docteur qui extravaguait spirituellement la plume à la main ; c'est aujourd'hui un tribun qui a perdu la raison en faisant ses débuts sur la place publique. M. Arnold Ruge est un médiocre orateur, et il ne brille guère à la tribune de Saint-Paul ; en revanche , le publiciste hégélien réussit beaucoup dans les clubs, où il résume à sa manière les discussions de l'assemblée. C'est ainsi qu'à l'occasion du débat sur le pouvoir central , il condamnait tout simplement à la potence l'immense majorité du parlement. Les clubs avaient encore une autre façon de venger l'infériorité des orateurs démagogiques; les cris et les menaces ne suffisant pas , on en vint aux outrages directs. Dans la soirée du 22 juin, le digne président qui dirigeait si impartialement les débats vit sa maison entourée par une bande d'insulteursà gages. L'ordre fut promptement rétabli ; mais cette tentative seule, exécutée contre un homme tel que M. de Gagern , indiquait assez la stnpide brutalité des démagogues.
Il ne suffisait pas cependant d'avoir écarté le pn^ramme de la gauche : la question n'avançait pas, et les différentes fractions du parti constitutionnel étaient bien loin de s'entendre. Proposi-
iOO L'ALLEMAGNE
tîoDS et amendements se croisaient en tous seM. Enfin, au moment où le dernier des orateurs inscrits descendait de la tribune, M. de Gagern, laissant le fauteuil de la présidence à M. de Soiron, résolut de jeter dans Ja balance l'autorité de son opinion et de mettre fin une bonne fois à toutes les fluctuations de l'assemblée.
C'était le 24 juin , à la séance du soir. M. de Gagern commence par rendre hommage aux prin* cîpes de la droite. — « Il n'est pas bon , dit- il, absolument parlant, que cette création de l'autorité centrale ait lieu sans le concours des cabinets devienne et de Berlin , de Stuttgard et de Munich ; mais il ne s'agit pas ici de théorie absolue : la nécessité parle, la nécessité nous presse et nous entraine. En de telles occasions, hardiesse c'est sagesse. Messieurs , c'est à nous de créer seuls le pouvoir central. » — A ces mots, la gauche et le centre gauche applaudissent. Le centre et une partie du centre droit, sollicités depuis deux jours par des amendements de toute espèce, indécis, déconcertés, trop heureux de suivre un guide si résolu et si ferme, éclatent aussi en bravos. — « Et pourquoi est-ce à nous de créer ce pouvoir ? reprend vivement l'orateur. C'est à nous de le créer parce que nous en avons besoin , et parce que nous ne sommes pas sûrs de l'avoir aussi prômptement qu'il nous le faut, soit que nous.
ET LA RÉVOLUTION. m
réservions cette tâche aux gouvernements , soit que nous voulions seulement les associera notre œuvre. Si ce pouvoir central devait être un directoire de trois membres, la difficulté serait moins grande, les gouvernements auraient moins de peine à faire leurs choix; mais la majorité de cette assemblée incline à l'opinion contraire, qui est aussi la mienne : elle veut la force executive dans une seule main, elle veut un vicaire de Tempire entouré de ministres responsables ; de là des difficultés sans nombre pour les gouvernements à qui ce choix serait confié , de là des lenteurs sans fin , des embarras inextricables , et c'est pour cela que nous devons créer nous-mêmes lautorité centrale. » M. de Gagern ajoute que le vicaire de Tempire devra être nécessairement choisi parmi les membres des maisons souveraines. « Il nous faut, dit*il , un homme haut placé , un homme qui puisse compter sur Tappui de tous les états de TÂUemagne. » L'archiduc Jean d'Autriche , déjà désigné par l'opinion , par les journaux , par les comités particuliers, est présenté à l'assemblée aussi clairement et aussi solennellement que possible dans le discours du noble orateur.
La séance du 25 juin fut plus tumultueuse que jamais. Il s'agissait de poser la question , et les propositions se disputaient la priorité avec une 'Vivacité extraordinaire. La gauche surtout semblait
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employer tous les moyens pour prolonger indéfiniment le débat. Quelques sévères paroles de M. Heckscber soulevèrent du côté de la montagne et dans les galeries un épouvantable tumulte. M. Heckscber est une belliqueuse nature, qui provoque un peu trop volontiers les orages, sachant bien qu'il les supportera sans pâlir. En vain M. de Soiron , avec sa voix de stentor, espérait-il dominer le vacarme; la gaucbe demandait impérieusement que M. Heckscber fut rappelé à l'ordre; M. de Soiron s y refusait. Le désordre devint si violent, que M. de Soiron fut obligé de se couvrir, et la séance fut renvoyée au lendemain.
Le lendemain 26 , après quelques paroles conciliantes de M. de Gagern , le vote put commencer ; il eut lieu presque constamment par appel nomi- ' nal , excepté pour les parties les moins importantes du projet de loi, et ne dura pas moins de deux jours. Voici les principales dispositions votées par l'assemblée. Au lieu d'un directoire composé de trois membres, un vicaire de Fempire; le titre de président était expressément rejeté ; 355 voix contre 171 adoptèrent cette disposition. — Le vicaire de Tempire sera irresponsable (372 voix contre \ 75). — Le vicaire de Tempire sera nommé par rassemblée (403 voix contre 135. Applaudissements prolongés dans les galeries). — La Diète sera dissoute aussitôt après l'installation du pou-
voir central (510 voix contre 35), — Enfin, l'ensemble de la loi fut adopté par 450 voix contre 1 00. — Sur les cent membres qui repoussèrent la loi , soixante-dix environ appartenaient à la gauche et une trentaine à la droite. Les uns , tels que M. le baron de Yincke , n'admettaient pas que Torganisation de l'autorité centrale pût être faite s%ns les gouvernements ; les gens de la gauche , au contraire f M. Ruge et ses amis , se refusaient à consacrer un pouvoir irresponsable , le peuple seul » disaient-ils, étant vraiment souverain. Plusieurs membres de la droite, et entre autres M. de Radowitz , expliquèrent à la tribune comment ils avaient voté la loi : c'était sous la réserve expresse que les cabinets y donneraient leur assentiment. Malgré ces protestations et ces réserves , la majorité avait été considérable; on avait fait les premiers pa& dans la voie de l'unité , et il ne restait plus qu'à nommer le chef du nouveau pouvoir, le vicaire de Tempire d'Allemagne. C'est le 28 juin que ce grand acte devait être accompli.
Il y avait alors, je l'ai déjà dit, un homme vers qui se tournaient toutes les pensées , depuis que le projet d'un directoire était abandonné de l'opinion. Membre de la maison d'Autriche , fils et frère des 4leux derniers empereurs d'Allemagne, l'archiduc Jean représentait pour beaucoup d'esprits la vieille dignité impériale. Investi d'un pouvoir tout
nouveau, il serait aussi, disait-on, Théritier le plus direct de l'ancienne Allemagne. La chaîne d'or interrompue depuis 1806 allait se renouer et s'agrandir. L'empire germanique s'était éteint avec François II; il renaîtrait, jeune et vivace, avee son frère l'archiduc Jeanî
En même temps qu'il représentait si bien la tra-< dition, l'archiduc était mieux disposé que personne à régénérer le vieil empire, en acceptant le baptême de la démocratie. L'unité allemande était le plus cher de ses rêves. Né le 20 janvier 1782, l'archiduc Jean avait traversé dignement les plus mauvais jours de son pays. Bien jeune encore , il s'était distingué par son enthousiasme patriotique et son amour du progrès libéral. Il avait parcouru toutes les provinces de la monarchie autrichienne, étudiant partout le caractère et les besoins des populations diverses , s'occupant de réformes , dev^ nant enfin l'espoir du peuple et le centre de toutes les tentatives généreuses. Ses lettres à Jean de Muller, écrites de 1804 à 1806, révèlent tous les nobles sentiments qui fécondaient son âme : ce n'était pas l'esprit autrichien, c'était Tesprit aile* mand qui l'inspirait. Au moment de la plus grande division de la patrie, au moment où l'empire d'Allemagne, moins affaibli par les victoires de Napoléon que par les hostilités de ses membres , allait infailliblement se dissoudre, l'archiduc Jean
entretenait avec le mâle historien du patriotisme germanique une correspondance remplie d'une seule idée, animée d'un seul désir, la reconstitution des forces nationales. Plus tard , pendant les guerres de 1 8 1 3 , il prit rang parmi les plus dévoués défenseurs du pays. Il resta fidèle, après la vie* toire , aux principes de sa loyale jeunesse. Éloigné de la cour, suspect à son frère et à M. de Metternich, il ne s'associa jamais à cette politique que la révolution de 1$48 a renversée. Sa vie était modeste, son libéralisme sans fracas. On aimait à citer bien des faits inconnus de cette existence si digne. Des événements domestiques , les circonstances roma^ nesques de son mariage, ajoutaient encore au près*tige de ses vertus patriarcales : c'était vraiment l'homme simple et bon , c'était le braver Mann si cher à nos voisins. Quel autre prince aurait mieux répondu aux nécessités de la situation? Qui avait mieux mérité cette récompense de garder la couronne et Tépée de Tempire, en attendant qu'un bras plus fort ou un politique plus exercé acceptât définitivement cette laborieuse mission ?
Le 28 juin, à une heure ^ en présence d'une foule immense qui remplissait jusqu'au faite les tribunes et les galeries de l'église Saint-Paul, M. de Gagern ouvrit la séance par ces paroles : « L'heure a sonné oii , pour la première fois depuis des siècles, le peuple allemand est appelé à se donner
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lui-même un gouyernement pour régler les attiras de la patrie commune. L'unité de rÂllemagne, qui n'existait jusqu'ici qu'au fond de nos consciences , va devenir un fait et occuper sa place dans le monde. Nous allons exercer un droit qui sera respecté de tous ; accomplissons ce grand acte avec un esprit de paix. » Plusieurs propositions avaient été faites pour régler le vote ; consultée par le président, rassemblée décide que chaque représentant votera de sa place, à haute voix , et que l'élu devra Téunir la majorité absolue des suffrages. Alors M. de Gagem : « Quel que soit l'élu , Messieurs , soyons bien déterminés à le soutenir de toutes nos forces. »
Presque toute l'assemblée se lève en applaudissant ; M. Arnold Ruge et M. d'Itztein demeurent assis. Un des secrétaires, M. Simson, monte à la tribune et commence l'appel nominal. — ^M. Albrech {de Leipsick) : L'archiduc Jean d'Autriche! — M. Braun : L'archiduc Jean d'Autriche ! — M. Gompes ( de Berlin ) : L'archiduc Jean d'Autriche! — Les vingt députés qui ouvrent le vote répètent ainsi le nom de l'archiduc. M.Jordan (de Berlin) est le premier qui rompe cet accord en proclamant M. d'Itztein. D'autres membres de la gauche, en plus grand nombre , donnent leurs voix à M. de Gagem. D'autres s'abstiennent de voter en répétant cette phrase : Point de pouvoir irresponsable !
Enfin , rappel nommai est terminé ; le compté des votes donne le résultat suivant : L*archiduc Jean 436 voix, M. Henri de Gagern 52 , M. dltztein 32 , Tarchiduc Etienne 1 ; vingt-cinq députés de la gaudie se sont abstenus. M. de Gagern prend aussitôt la parole : « Je proclame Tarehiduc Jean d'Autriche vicaire de Tempire d'Allemagne. » L'assemblée se lève, et un tonnerre de vivats se prolonge sous les voûtes. « Qu'il soit , continue le président, qu'il soit le fondateur de notre unité, le gardien de notre liberté! qu'il rétablisse l'ordre et la confiance! Et, encore une fois, vive le vicaire de l'empire! » Les acclamations redoublent , et une députation composée de MM. Andrian , Jucho , Raveaux , Saucken , Rothenban, Franke et Heckscher, est envoyée à Vienne pour porter à l'arcbiduc Jean le titre que lui a conféré l'assemblée nationale.
Eairés 4« Tarehidoo Jean â Francfort. — Fêles et enthouiiasme populairr. — Abdleallon d« la Diète.
C'est le 5 juillet 1848 que la députation de l'assemblée nationale avait salué à Vienne le vicaire de l'empire ; six jours après , l'arcbiduc Jean faisait son entrée à Francfort , au milieu d'un immense concours des populations voisines.
Dhs le matin, la ville entière était sur pied.
Soldats , gardes civiques , corporations de toute espèce, lés autorités, les administrations Jes écoles, tous , bannières déployées , attendaient le représentant suprême de la patrie commune.Yers six heures du soir, de nombreuses salves d'artillerie annoncèrent l'arrivée du prince. Un arc-de-triomphe, orné de fleurs et de couronnes , pavoisé de mille drapeaux , s'élevait devant la porte de Tous-les- Saints avec cette inscription : La ville libre de Francfort au vicaire de l'empire d'Allemagne! C'est par là qu'entra l'archiduc , escorté aussitôt par un bataillon de garde nationale et accueilli à chaque pas par des acclamations enthousiastes. Toutes les cloches sonnant à pleine volée répondaient , aux saluts du canon.
C'était une fête à la fois solennelle et naïve, pleine de magniGcence et de cordialité. Dans la rue de Tous-les-Saints, la corporation des tonneliers offrit au prince une coupe d'argent remplie de vin ; c*était la même qui avait été présentée, lors des fêtes du couronnement, à son père et à son frère; c'est à cette coupe qu'avaient bu Léopold II et François II , les deux derniers empereurs d'Allemagne, a Yidez-Ia à votre tour, disait le tonnelier, et que ce soit à la prospérité de la patrie! » Ces scènes patriarcales augmentaient la joie et l'enthousiasme ; de toutes les fenêtres , des fleurs et des couronnes tombaient aux pieds du vieillard.
Le cortège /avançant avec lenteur au milieu de cette multitude , arriva enfin à Thôtel de Russie^, où le vicaire de Tempire fut reçu par une députation de rassemblée nationale et du sénat de Francfort. M. de Gagérn lui adressa quelques paroles de félicitation , et le pria , au nom de l'assemblée , de vouloir bien se rendre à Téglise Saint-Paul pour y recevoir officiellement l'investiture, a Messieurs , répondit l'archiduc, je vous remercie de cet accueil. Quand j'ai appris le choix du peuple allemand, j'ai été bien étonné que ma grande patrie eût songé à l'un de ses pli^s modestes enfants , à un vieillard tel que moi ; mais il y a des invitations auxquelles on ne peut se soustraire. Quand le pays nous appelle, c*est un devoir de lui consacrer nos derniers jours et nos derniers efforts. Voilà ce qui m'a décidé à accepter votre mandat , afin d'accomplir avec vous , avec des frères , une entreprise grande et sainte. Me voici ; je vous appartiens. » Les députations répondirent par des vivats qui furent entendus de la rue et répétés au loin. Alors les fenêtres s'ouvrirent, et le vicaire de Tempire parut au balcon.
La foula avide put le contempler à l'aise. Sous ses cheveux blancs , son visage était encore plein de vie et de jeunesse ; un simple uniforme bleu et gris le distinguait de son entourage ; sa casquette militaire à la main , il saluait affectueusement ces milliers de spectateurs enivrés. Il fit signe qu'il
voulait parler, et le silence s'établit. D'abord le prince salua les habitants de Francfort , et , répétant ce qu'il avait dit aux députés de l'assemblée , il s'exprima chaleureusement sur l'avenir de rAllemagne. «e J'atteindrai ce grand but , ajoutait-il en mettant la main sur le bras de M. de Gagern , j'atteindrai ce but glorieux , si les bons conseils et les bons appuis ne me manquent pas. Vive Francfort I vive l'Allemagne ! » Alors commença le défilé de toutes les corporations, et ce furent jusque dans la nuit des danses, des concerts , des processions aux torches, des illuminations sans fin, toutes les fêtes et toutes les joies d'un triomphe.
Le lendemain 1 2 juillet , après un intéressant rapport de M. Heckscher sur le voyage de la commission à Vienne , le vicaire de l'empire , introduit par une députation de cinquante membres de l'assemblée, entrait à l'église Saint -Paul, et prenait place sur un siège d'honneur. M. de Gagern, président de l'assemblée , lui adressa la parole en ces termes : « De-cette heure , de ce moment , où les puissances récemment constituées de l'Allemagne unie viennent de sceller leur alliance, de cette heure datera notre ère nouvelle et notre nouvelle histoire. Très -auguste archiduc, vicaire de l'empire, vous êtes le bien*-venu dans le sein de cette assemblée nationale , qui s'est promis à elle-même et qui a promis à la patrie de soutenir de toutes
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ses forceis votre altesse impériale, pour l'accomplissement de la difiicile tâche qui tous est dévolue. Pour tout ce qui doit contribuer à fortifier les liens de l'unité, à assurer la liberté du peuple, à rétablir l'ordre public, à ranimer la confiance, à augmenter enfin la prospérité commune , le gouvernement du vicaire de l'empire peut compter sur Tappui de l'assemblée nationale. Le peuple allemand proclame avec reconnaissance le patriotisme de votre altesse ; mais il demande que toute la force , que toute l'activité de l'archiduc Jean soit consacrée sans partage aux intérêts généraux du pays. Votre altesse me permettra de lui lire la lei sur l'installation du pouvoir central. » M. de Gagern fait cette lecture, puis il termine ainsi : a Au nom de l'assemblée , je prie votre altesse impériale de vouloir bien déclarer de nouveau , en présence du parlement national , qu'elle maintiendra et fera maintenir cette loi pour la gloire et la prospérité de l'Allemagne. »
Le vicaire de l'empire répond aussitôt*: « Messieurs, l'empressement que j'ai mis à me rendre dans cette ville, afin de paraître au milieu de vous , doit vous prouver le plus clairement possible le haut prix que j'attache à la dignité de vicaire de Tempire et à la confiance que m'ont témoignée dans cette occasion les représentants de la nation allemande. En prenant ici possession de mes fonctions,
je déclare de nouveau que je maintiendrai et ferai maintenir pour la gloire et la prospérité de TAIlemagne la loi qui vient de m'ètre lue sur l'organisation du pouvoir central. Je déclare en même temps que je me consacrerai sans partage à ces fonctions , et que je prierai immédiatement sa majesté l'empereur d'Autriche de me décharger du soin de le représenter à Vienne , aussitôt que j'aurai ouvert la Diète , comme je le lui avais précédemment promis. Une fois ma résolution prise, je dois m'y dévouer tout entier; j'appartiens à la nation alle-^ mande. » L'assemblée , qui avait gardé le silence au moment où l'archiduc entrait dans la salle ^ ap^ plaudit à ces paroles avec transport , et le noble élu , toujours accompagné de la grande députation , se retira aux cris cent fois répétés de vive le vicaire de l'empire ! Ce fut le sacre et le couronnement du nouveau pouvoir.
Le même jour, aux termes de la loi sur le pou^ voir central , la Diète devait se séparer. Image de l'ancienne unité, la Diète ne pouvait subsister plus long-temps en face des représentants de l'unité nouvelle. Le premier acte du vicaire de l'empire fut d'aller lui-même fermer les séances du conseil dé-^ chu , qui , depuis le 8 juin 1815 jusqu'au 1 Si juillet 1848, avait représenté les cabinets allemands. Au sortir de Téglise Saint-^Paul^ l'archiduc Jean se dirigea vers le palais Taxis , escorté par la troupe
et accompagné d^une foule de représentants. Quand on entra , les cloches sonnaient , cloches des funé^ railles, disait-on autour de l'archiduc, et les triomphateurs de l'église Saint -Paul s en allaient gaiment , comme le curé de La Fontaine» enterrer le mort au plus vite; mais, comme dane la fahle aussi, il eût mieux valu ne pas être si gai , et scmger que la situation était grave.
L'assemblée nationale et le vicaire de l'empire sont désormais les seules autorités qui aient le droit de décider et d*agir pour tout ce qui concerne les intérêts généraux de rÂlIemagne : responsabilité sérieuse à laquelle les dangers ne manqueront pas. Il semble même que l'assemblée, toute fière d*aVoir créé l'unité politique et comme pour essayer la force de l'instrument qu'elle s'est donné , prenne (daisir à provoquer les tempêtes. Dans sa dernière séance , la Diète a félicité l'archiduc Jean , et lui a exprimé là confiance de tous les gouvernements qu'elle représente; le roi de Wurtemberg, les grands-ducs de Bade, de Hesse, de Hesse-Darmstadt, sont venus en personne complimenter l'élu et lui promettre leur concours; toutes ces démonstrations sont regardées comme une victoire, et l'assemblée croit n'avoir plus qu'à donner des ordres pour que Futtité complète soit établie. C'est ainsi que , dès le début du nouveau pouvoir et avant même d'avoir commencé la constitution , çlle va créer au vicaire T. u. 8
de Teinpire des embarras inextricables. Pendant les mois de juillet et d'août , il semblera que le parlement ait rintention de mettre le feu aux quatre coinsdupays. Persuadé que Tunité existe, persuadé qu'il parle au nom de cette unité puissante et véri* tiBd)lement enivré de sa dictature , il voudra terminer les plus graves affaires en notifiant sa volonté sou* veraine. Point de négociations , point de diplomatie; rÂlIemagne parle , c'est assez. Rien n'arrêtera cette assemblée infatuée d'elle-même , ni la guerre extérieure » ni la guerre civile , ni les dangers du de* dans, ni les difficultés du dehors; elle menacera la Hollande et le Hanovre , elle outragera le Danemarck et la Pologne , elle s'aliénera l'Autriche et inquiétera la Prusse ; enfin , dans cette ardeur insensée qui l'emporte et qu'elle communique autour d'elle, elle ne se réveillera qu'en face de la réalité la plus sinistre, sous les coups de l'émeute et de l'assassinat.
If.
La politique «xlérieiire. — Prélenliont du t«utoiiism« — Affaire* de Pologne el da Bcblttwlg. — lararroctlon éê ••ptombr*.
Le 15 juillet, avant de repartir pour Yietine, le vicaire de l'empire , n'ayant pas eu le temps d'organiser tout un ministère , fit savoir à Tas* semblée par un message qu'il avait nommé provi-
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soirement trois ministres chargés de l'expédition des affaires courantes. C'étaient M. le chevalier de Schmerling pour Tintérieur et les relations étrangères, M.Heckscher pour la justice, et M.dePeucker pour la guerre. Le 9 août , le ministère fut définitivement constitué comme il suit : M. le prince Charles de Leinigen , président du conseil des ministres ; M. Heckscher , ministre des affaires étrangères; M. de Peucker, ministre de la guerre; M. de Schmerling, ministre de Tintérieur; M. de Beckerath , ministre des finances ; M. Robert Mohl , ministre de la justice ; M. Arnold Dûcwitz , ministre du commerce. Le vicaire appelait en même temps au poste de sous-secrétaire d*état M. Max de Gagern et Max-Louis de Biegeleben pour les affaires étrangères , Charles Mathy pour les finances , Frédéric Bassermann et Joseph de Wùrth pour l'intérieur, Widenmann pour la justice, Gustave Messiven et Jean Fallati pour le commerce.
Les hommes importants de ce cabinet étaient M. de Schmerling , M. de Peucker, M. Heckscher et M. de Beckerath. Les deux premiers, très-honorablement connus à Vienne et à Berlin , n'avaient pas encore eu l'occasion d'asseoir leur renommée dans le pays. M. Heckscher commençait à attirer l'attention par le rôle qu'il avait rempli à l'asseihblée des notables et dans les débuts du parlement. Quant à M. de Beckerath , ce n'était un inconnu
pour personne , depuis les belles luttes de la chambre des députés de Berlin en 1847.
■ M. le chevalier Antoine de Schmerling est né à Vienne en 1808. Il étudia le droit avec succès, devint un jurisconsulte exercé, et, nommé à un poste administratif dans une province de la Basse- Autriche , il y soutint une lutte très-vive contre les entraves et les routines de la bureaucratie : c'était la seule opposition possible sous le gouvernement de M. de Metternich. L'opposition de M. de Schmerling se montra toujours sérieuse, et fut parfaitement justifiée par les effets. La Basse-Autriche doit à son intelligente activité d'utiles réformes accomplies sans fracas : des établissements de crédit, des diminutions de charges, l'affranchissement des communes sur bien des points importants, telles furent les principales conquêtes de l'habile et opiniâtre administrateur. Au moment où la révolution de 1848 éclata, M. de Schmerling était Tune des lumières du parti libéral. Le 13 mars, il entra l'un des premiers dans le palais impérial , essayant à la fois de guider et de contenir la révolution ; ce fut lui qui, le soir de ce même jour, décida M. de Metternich à prendre la fuite. Après les journées de mars, il organisa la garde nationale, et se rendit à Francfort, au commencement d'avril, pour siéger à la Diète. Il y remplaça M. le comte Golloredo , et fut , avec M. Welcker, le plus éner-»
gique soutien de ce pouvoir, attaqué chaque jour par le comité des cinquante.
M. Edouard de Peuckcr est né en 1792, à Schmiedeberg , petite ville de la Silésie. II entra au service en 1809 ; nommé officier deux ans après , il se distingua dans les guerres de 1812 et de 1813. Depuis 1815, il n'a pas cessé de remplir des fonctions importantes à Berlin, auprès du ministre de la guerre; il fut chargé, en 1822, de la direction supérieure de l'artillerie et des fortifications; personne, en un mot, n'a mieux contribué que lui à l'organisation des forces militaires de la Prusse.
M. Jules Heckscher est né à Hambourg , vers la fin du siècle dernier, d'un riche banquier Israélite converti au christianisme : c'est un esprit énergique et ardent. Doué d'un remarquable talent de parole et profondément initié à la science du droit, M. Heckscher a suivi la carrière du barreau. Si la rudesse de sa nature lui fut assez long-temps nui-sible , la supériorité de son talent triompha cepen., dant des obstacles, et, en 1848, M. Heckscher pouvait être cité comme l'un des grands avocats de l'Allemagne du nord.
J'ai déjà dit quelle est la valeur de M. de Becke* rath , j'ai déjà signalé la rare distinction de cet esprit, qui sait se mouvoir avec tant d'aisance au milieu des plus laborieuses affaires , sans rien
perdre de TélévatioD de sa pensée et de la brillante facilité de sa parole. Tels sont les hommes que l'archiduc Jean associait à son pouvoir, et dont nous devrons juger les œuvres.
La première discussion qui occupa le parlement après l'installation du pouvoir central fut celle des droits fondamentaux ( Grundrechte ) . L'assemblée y perdit un temps précieux pour un médiocre résultat. Commencée au mois de juin, cette discussion ne se termina qu'en décembre. Six grands mois de débats métaphysiques sur l'État , sur l'Église , sur les universités, sur les communes, ce n'était pas beaucoup peut-être pour l'ancienne Allemagne ; c'était infiniment trop pour cette Allemagne nouvelle qui venait de se po^er des problèmes si redoutables , et qui était harcelée chaque jour par le bruit de la guerre extérieure ou les entreprises de la démagogie. Il faut à ces controverses abstraites une société plus régulière et des loisirs mieux assurés : c'est là ce que n'ont pas voulu comprendre les savants professeurs réunis à l'église Sainl-Paul. D'où vient la confusion de l'Allemagne actuelle, d'où vient l'irréparable échec du parlement de Francfort , sinon de cette obstination aveugle à se préoccuper de théories scholastiques , à ne poursuivre que des abstractions et des formules, sans souci de la réalité? On le verra bien quand la constitution sera décrétée; on put le pressentir, dès le
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mois de juin , à Foccasion des droits fondameQ-taux. Pendant six mois, de juin à décembre, ce parlement établit un tournoi scientifique et littéraire à propos de la grande charte des droits de rhomme. Au lieu de fixer dans les termes les plus simples une déclaration de principes qui pouvait être rédigée et votée dans Tespace d*une semaine , il renouvela les luttes des universités du XIII* siècle, il ouvrit des séances académiques, et convoqua tous les docteurs à Tassaut ou à la défense des thèses. Telle est la frivolité du pédantisme ehee ce peuple réputé si grave, tel est l'irrésistible entraînement de l'habitude chez des hommes qui se vantent d avoir rompu pour toujours avec le génie de la vieille Allemagne.
Les droits fondamentaux furent discutés au milieu de Tinattention générale. La foule, qui avait envahi jusque-là les galeries et les tribunes de 1 église Saint-Paul , ne prit pas le même goût que les députés à ces dissertations savantes : elle abandonna les séances du parlement. Deux tentatives furent faites pour abréger cet interminable travail; un député de la gauche, M. Schoder, à la fin du mois d'août 9 proposa de voter sans délibération tous les principes qui restaient à établir : la proposition fut repoussée, et les débats recommencèrent. TA. Bassermann renouvela cette tentative quelques semaines après , et , comme il demandait
moins , il fut plus heureux. M. Bassermann obtint qu'il n'y eût qu*une seule discussion , une seule lecture au lieu de deux , chaque fois que cette demande serait appuyée par cent députés au moins : c'était là certainement une proposition bien modeste; il n'est pas sûr pourtant qu'elle eût obtenu la majorité des voix , si elle ne se fût recommandée du nom de M. Bassermann.
Qu'étaient-ce donc que ces droits fondamentaux? Une constitution philosophique en attendant la constitution politique, l'unité morale en attendant l'unité administrative de la patrie. Rien de mieux assurément, si l'on eût su se borner. Une déclaration de principes , conçue et rédigée nettement , aurait eu ici un double avantage : on se serait débarrassé d'abord de tout ce grand étalage scientifique, on aurait évité surtout de confondre une proclamation de droits avec une loi constitutive. Ces Grundrechte sont-ils , comme on disait à l'assemblée des notables , un grand idéal proposé aux peuples allemands et destiné à rallier dans les mauvais jours tous les serviteurs du progrès et de la vérité? ou bien forment -ils déjà une loi, une constitution obligatoire? Dans la pensée du parlement , les Grundrechte sont à la fois ces deux choses , et de là bien des embarras. Tandis que tel gouvernement , n'y voyant qu'une charte philosophique , admettra sans peine les droits fondamentaux ,
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celui-ci , frappé avant tout du caractère positif de la loi et des conséquences démocratiques qu'elle renferme, refusera ouvertement sa sanction : il y aura lutte, en un mot, à Toccasion de ces principes, que chacun devait saluer comme l'expression la plus haute de la société moderne. Proclamer la liberté individuelle, Tégalité devant la loi, rinviôlabilité du droit de propriété , Tabolition dés privilèges de la noblesse , la suppression de la dîme et des servitudes féodales, c'est rendre un hommage bien naturel à l'esprit des temps nouveaux et faire briller aux yeux des peuples allemands l'idéal qu'ils doi-^ vent poursuivre en commun ; mais , quand le parlement de Francfort ajoute à cette proclamation de principes des injonctions positives qui doivent lier tous les gouvernements de l'Allemagne, il commet la faute dont il se rendra coupable en créant la constitution politique: il s'attaque étour-^ diment à des difficultés qu'il ne pourra vaincre.
Faut-il imiter le parlement de Francfort et s'arrêter longuement à ces discussions inopportunes ? Faut -il mettre aux prises les différents systèmes qui s'agitent à propos des rapports de l'Église avec l'Ëtat? Tout cela n'est ni bien neuf ni bien important. Les 4iltramontains de la Bavière , M. le professeur Doellinger, M. le docteur Sepp, M. de Lasauix, élevant des prétentions insoutenables, engagent la lutte la plus vive contre M. de Beisler,
et aceessotrement contre M. Jordan (de Marbourg) et M.Yogt. M.Yogt et M. Jordan représentent ici le radicalisme hautain , lequel , dans son mépris suprême pour les croyances et les institutions religieuses » accorde volontiers toutes les libertés que réclament les téméraires, c'est-à-dire Tindépendance absolue de TÊglise vis-à^vis de TÊtat. M. de Beisler, au contraire, ministre de TinstrucLion et des cultes à Munich, est un esprit plus prévoyant et plus sage. Intelligence pratique, il veut que TËglise ait des rapports avec l'État, et que ces rapports soient bien réglés ; l'Église, à ses yeux , n'y est pas moins intéressée que la société civile. Cette sage opinion , quoique soutenue par la froide parole de M. de Beisler» quoique très - vivement atta-* quée par le zèle fougueux des ultramontains et l'insolente ironie de M.Yogt, finit par triompher complètement. 355 voix contre 90 décident que l'Église, comme toutes les autres associations, est et restera soumise aux lois générales de la société, aux prescriptions du droit commun. Encore une fois, l'intérêt de ces débats est médiocre en présence des événements qui se pressent et des difficultés qui s'accumulent. La politique étrangère noitf appelle ; c'est là que le parlement va lâcher la bride à toutes les passions du teutonisme.
En discutant les droits fondamentaux , et c'est peut-être là leur excuse , les députés de Francfort
semblaient impatients de s'entretenir avec k nation allemande. Le premier parlement national /si longtemps invoqué, était réuni enfin. Chacun se crut obligé d'exprimer sa joie , d'apporter sa théorie à la tribune , d'offrir à la grande patrie Thommage de ses chères études , de ses longues et silencieuses méditations. Même empressement , et plus ardent encore, pour les questions de politique extérieure. Seulement, au lieu de converser ayec l'Allemagne, c'est à l'Europe que s'adressent les législateurs de Saint -Paul. Tout fiers de ce pouvoir central qu'ils prennent déjà pour l'unité politique , ils veulent faire savoir aux pays voisins que l'Allemagne, maîtresse de toutes ses forces, libre dans tous ses mouvements , est désormais une nation puissante à qui il convient de parler haut. Ce manifeste à l'Europe n'avait rien d'abord de trës^ inquiétant. On discuta de nombreuses propositions , dont le but était de proclamer les principes qui guideraient désormais la politique extérieure de l'Allemagne , et de ces différentes propositions résulta un programme assez vague, a La première préoccupation de notre politique, disait l'assemblée, sera toujours de maintenir le droit et l'honneur de l'Allemagne. » Ces mots : le droit de y Allemagne , ouvraient une large porte aux convoitises du patriotisme , et noua verrons que le parlement a bien su en profiter. Il est vrai que
in L'ALLEMAGNE
rassemblée ajoutait aussitôt : c L'Allemagne n'arrêtera jamais d'aucune manière le développement intérieur des pays étrangers ; elle n'interviendra jamais » pour tel ou tel principe politique, dans les événements et les luttes qui diviseront les nations voisines. » C'était , pour peu qu'on fut sincère « se tracer la voie la plus sûre; c'était proclamer sans ambages ce principe de non-intervention que rassemblée oubliera si promptement.
Je ne parle pas des folles théories de la gauche à l'occasion de ce programme ; M. Arnold Ruge crut nécessaire de porter à la tribune les conclusions de sa philosophie et le résumé de ses livres , je veux dire l'abolition de la patrie. Une fois la patrie supprimée » une fois cet exécrable sentiment déraciné du fond des cœurs , plus de rivalités , plus de haines, plus de guerres; chaque race d^hommes renonce à son patrimoine de souvenirs ; les peuples renverôent leurs barrières , les gouvernements désarment, et la fraternité dans le chaos inaugure une civilisation nouvelle. Les deux fléaux de la société présente, selon M. Ruge, ce n'est pas cette eoncurrence à laquelle M. Louis Blanc jette l'anathème, ce n'est pas cet infernal capital que maudit M. Proudhon : c'est la religion et la patrie, c'est le prêtre et le soldat. Or, si la religion effraie peu les jeunes hégéliens , le culte de la patrie leur inspire encore de sérieuses inquiétudes. Voilà pourquoi
ET LA RÉVOLUTIOX. 4t5
» M. Arnold Ruge , après avoir attaqué le patriotisme dans ses ouvrages , formule aujourd'hui contre ce fléau corrupteur les propositions les plus hardies. M. Ruge ne demande pas moins que la convocation d'un congrès européen pour substituer les théories cosmopolites à Tétroite religion de la patrie et opérer le désarmement de tous les états. Malgré la répulsion qu'il inspire, M. Ruge revient sans cesse à la charge, a Je ne quitterai cette tribune, s'écriait-il un jour, qu'après vous avoir convaincus de la nécessité de ce congrès. » Par bonheur, M. Ruge voulut bien oublier cet héroïque serment ; il retourna bientôt à sa place, au milieu des éclats de rire d*une majorité moins convaincue que jamais. Les doctrines de M. Ruge ne sont pas seulement ridicules, elles sont coupables. Il y avait sans doute un beau rôle à jouer pour un homme d'un sens droit qui serait venu défendre la politique de la paix devant l'assemblée de Francfort et mettre un frein aux ambitions patriotiques ; mais la démagogie ne flétrit-elle pas tout ce qu'elle touche? Au lieu de contenir le patriotisme, M. Ruge l'outrage , et par là il irrite encore son impatiente ardeur. Le soulèvement de la Lombardie occupait alors l'Autriche; chassé de Milan au mois de mars , Radetzky était sur le point d'y rentrer. On comprend que de généreux esprits aient pu conseiller à TAllemagne l'abandon de ses possessions
italiennes ; ce qui ne se comprend pas^ ce sont les outrages adressés du haut de la tribune nationale aux chefs et aux soldats de l'armée allemande, pendant que Tarmée allemande est au feu. Lorsque M. de Radowitz soutenait la nécessité pour T Autriche de s'établir fortement en Lombardie, les arguments ne manquaient pas pour lui répondre ; en substituant les injures à la réfutation , en déclamant avec fureur contre le patriotisme, en foulant aux pieds le drapeau du pays dans une assemblée réunie tout exprès pour relever ce drapeau , les orateurs de la gauche ne faisaient qu'exciter le dégoût du parlement et enflammer de plus en plus son avidité conquérante. Qu'arriva-t*il en effet? L'assemblée , qui tout à Theure parlait si bien du respect des nationalités , et qui , disait-elle, malgré tant de causes de bouleversements, avait la plus ferme confiance dans le maintien de la paix européenne, l'assemblée va se donner à elle-même le plus éclatant démenti; elle réclamera d'un côté le principe des nationalités et le violera d'un autre; elle sera toute prête, enfin , à souffler le feu de la guerre au nord et au sud, à l'est et à l'ouest des états germaniques. On sait que les frontières de l'Allemagne ne sont pas nettement définies. Il y a tout autour de ce pays des provinces à la fois allemandes et non allemandes, les unes appartenant à des souverains allemands et indépendantes de la Confédération
ET LA BÉVOLUTiON. 427
germanique, les autres faisant partie de cette Confédération et obéissant à des souverains étrangers. Les duchés de Limbourg et de Luxembourg sont compris dans la Confédération germanique , bien qu'ils appartiennent au royaume de Hollande; il en est de même des duchés de Holstein et de Lauenbourg) qui appartiennent au Danemarck. Au contraire , le grand-duché de Posen fait partie des états prussiens et reste indépendant de la Confédération » de même que les pays hongrois et polonais de la monarchie autrichienne, Hongrie, Transylvanie, Croatie, Gallicie, etc., dépendent du gouvernement établi à Vienne, mais non do celui qui siège à Francfort. C'est sur tous ces points que l'assemblée portera ses prétentions. Ces frontières indécises, elle voudra les fixer nettement , et pour cela elle décidera que l'empire doit absorber les provinces que je viens de nommer. Le teutonisme publia hautement , dans celle circonstance, l'orgueilleuse naïveté de son ambition. Ses principes étaient clairs : toute province où Ton parle allemand doit être rattachée à la grande patrie ; tout pays étranger soumis à une puissance allemande doit aussi , tôt ou tard , appartenir à l'empire. Ainsi, cette loi des nationalités qu'on invoque contre lê Danemarck pour s'emparer du Schleswig, on la viole contre les Polonais pour conquérir le duché de Posen. On parle de droit
naturel , on invoque la liberté des races, on s'apitoie éloquemment sur les membres dispersés de la famille allemande; quy a-t-il au fond de ces vertueuses colères ? — Une ambition jalouse , inquiète , impatiente, qui s'étale plutôt qu'elle ne se cache sous une maladroite hypocrisie.
Voyez l'assemblée à l'œuvre ! Par suite du traité d'avril 1 839 , le duché de Limbourg a été annexé à la Confédération germanique en échange de la partie occidentale du grand -duché de Luxeitibourg , cédée à la Belgique. Depuis cette annexion à l'Allemagne , le duché de Limbourg n'a pas cessé néanmoins d'être régi par la constitution hollandaise. Le Limbourg envoya donc deux représentants à Francfort , tandis que trois autres députés siégeaient à La Haye, aux états - généraux du royaume de Hollande. Assurément , la situation du duché de Limbourg est étrange , et ces députés envoyés les uns à Francfort , les autres à La Haye, révélaient dans le sein de cette province. la présence de deux populations hostiles. Ce n'étaient pas des allemands , a coup sûr, qui avaient envoyé trois députés à la chambre hollandaise. Qu'y avait-il à faire pour des gens qui venaient de proclamer si haut le droit imprescriptible des nationalités ? Le cas eût été embarrassant pour un patriotisme moins impétueux. L'assemblée de Francfort n'hésita pas ; elle déclara , sur une interpellation de
M.Stedtmann, que « cette réunion.du Limbourg aveo le royaume de Hollande était inconciliable avec la nouvelle constitution de Tempire » , et elle ordonna au ministère « de terminer cette affaire à la satisfaction de rhonneur allemand. » Ainsi , point de scrupules , aucune hésitation ; les principes qu on a posés ont droit au respect tant qu'ils peuvent être utiles ; dès qu'ils s*opposent à l'ambition allemande , on les viole intrépidement !
Ici , du moins » l'assemblée n'avait pas tout-àfait tort ; le duché de Limbourg , en vertu d'un traité , faisait partie de l'Allemagne et ne pouvait être représenté aux états-généraux de la Hollande : c'est par l'arrogance de la forme que le parlement germanique mettait les torts de son côté , et surtout par cette violation flagrante d'un principe proclamé la veille ; mais comment excuser ces grands apôtres des nationalités , ces hommes si prompts à s'indigner de l'oppression des Allemands dans les duchés danois, et qui, tout en faisant une guerre injuste sous ce prétexte hypocrite , maintiennent en Italie l'odieuse domination de l'Autriche, prétendent absorber la famille slave, applaudissent au bombardement de Prague, triomphent de l'abaissement de la Bohème , et*, décrétant Tannexion du duché de Posen à l'empire, détruisent le dernier simulacre d'indépendance laissé à cette malheureuse Pologne?
Cette discussion sur la Pologne mérite qu'on s'y arrête un instant. Le duché de Posen fera-t-il partie de Tempire? ou bien faut -il réserver les droits de la Pologne et ne point enlever un dernier espoir, une dernière lueur d'existence à ce peuple martyr? Telle était, au fond, la véritable question posée devant le parlement de Francfort , quand la discussion s'ouvrit le 22 juillet 1848. Un des plus grands malheurs de la Pologne (dernier outrage après tant d'outrages ! ) , c'est d'être défendue par les plus mauvaises passions et de servir de prétexte aux plus stupides violences de la démagogie. M. Arnold Ruge le prouva bien lorsqu'il vint plaider la cause du duché de Posen. Il parait que M. Ruge change de masque selon les discussions où il joue un rôle; nous l'avons vu tout à l'heure fort irrité contre le patriotisme : c'est le patriotisme (celui des étrangers, il est vrai) qui inspire aujourd'hui sa prétentieuse parole; M. Ruge souhaite la reconstitution de la Pologne, l'indépendance de l'Italie, et fait des vœux ardents pour la défaite de Radetzky et de ses troupes. Figurez-vous l'effet de ces paroles sur une assemblée allemande! Une majorité immense se lève : « A l'ordre ! à l'ordre ! » Et, comme si ce n'était pas assez de rappeler l'orateur à l'ordre : « A bas de la tribune ! » s'écrie un concert de voix indignées. 'Alors M. de Gagern , dominant le tumulte : « Je ne rappellerai pas
M. Arnold Ruge à l'ordre , car je ne puis lui enlever sa philosophie; je lui dirai seulement que souhaiter une défaite à notre armée est un acte de trahison envers T Allemagne. » A ces mots , prononcés avec un dédain superbe , avec une dignité formidable, un tonnerre d'applaudissements éclate. M. Arnold Ruge, ébranlé un instant, continue d'exposer sa philosophie; mais le triste orateur ne peut plus compter sur cette curiosité naïve qui le faisait écouter : on connaît trop bien désormais le dernier mot de la science hégélienne.
Cette discussion fut d'autant plus fatale à M. Ruge , qu'une partie de la gauche l'abandonna et se déclara avec fureur contre les Polonais. Ce fut l'un des membres de la montagne, ce fut M. Jordan (de Berlin) qui infligea à cette nation déjà si humiliée le plus cruel et le plus insolent des réquisitoires. M. le prince Lichnowsky avait attaqué vigoureusement les Polonais. « La Pologne! s'était écrié le brillant orateur, qui n'a de sympathies pour elle? Nous avons grandi en l'aimant et en pleurant sur ses malheurs. Comment donc se fait^l que ces sympathies soient devenues aujourd'hui la propriété exclusive de certains hommes? — Parce que la Pologne, depuis dix ans, a fourni des soldats à toutes les émeutes , des chefs à toutes les barricades , des démagogues à toutes les révolutions! » Riende plus naturel que cet argument dans
la bouche du prince Lichnowsky; mais M.Jordan (de Berlin) sera bien plus dur et plus terrible. Il combattra par tous les moyens la reconstitution de la Pologne; il la montrera abattue, décomposée, morte et incapable de se régénérer jamais. « Les peuples ne ressuscitent pas, s'écrie l'impitoyable orateur ; vouloir les ressusciter , c'est la chimère d'un esprit qui rêve , et , si une fois vous mettez la main à l'œuvre , autant vaudrait rouler éternellement le rocher de Sisyphe , qui éternellement retombera sur vous. La prudence , dit-on , la justice , l'humanité, nous conseillent de rétablir la Pologne. Quelle prudence, vraiment, de reconstituer un peuple animé contre nous d'inflexibles rancunes , et qui lui-même sera absorbé tôt ou tard par le plus redoutable et le plus détesté de nos ennemis , par la puissance russe ! Que parle-t-on de justice? continue M. Jordan ; le seul droit en ces matières , c'est le droit du plus fort. Nous avons conquis la Pologne , nous garderons notre conquête. Aussi bien, ce n'est pas tant une conquête de l'épée qu'une victoire de la civilisation. Qu'on cesse dono d'invoquer l'humanité! en nous emparant de la Pologne , nous affranchissons une terre barbare. » Ce discours produisit un effet terrible; le fié-^ vreux patriotisme des Allemands ne s'était jamais emporté avec une passion plus sauvage. Il est facile d'y reconnaître l'effet des prédications de
M. Arnold Ruge. M. Yogt eut beau combattre H. Jordan , il ne fit que donner une force nou* velle à ses paroles ; entre les sophismes éhontés de . la jeune école hégélienne et le patriotisme , si insensé qu'il fût , rassemblée ne pouvait rester indécise.
 la séance suivante, un Polonais, M. Janiczewsky, essaya de plaider la cause de sa malheureuse patrie. Sa parole était froide , son raisonnement ferme et serré ; mais , sous ce langage de l'avocat j on sentait gronder la colère du patriote , une colère sourde qui s'échappait ça et là en de sinistres éclairs. M. Janiczewsky ne pouvait triompher.  cette apparition tragique d'un homme qui vient seul défendre sa patrie dans le sénat des oppresseurs j on opposa je ne sais quelle parade sentimentale , on fit défiler à la tribune les députés allemands de Posen , réclamant tous pour leurs frères et demandant en leur nom à ne pas être exclus de l'empire d'Allemagne. L'issue n'était pas douteuse; la plus grande partie du duché de Posen fut incorporée à l'empire par une majorité considérable. Ce n'est là sans doute qu'un premier essai ; n'y a-t-il pas aussi des Allemands en Hongrie? n'y en a-t-il pas à Venise et à Milan? Pourquoi le parlement de Francfort n'a-t-il pas déclaré que la Hongrie et le royaume lombarde-vénitien feraient partie du futur empire? Avec ce principe-là on peut aller loin, et,
selon le système de Hegel , TÂIlemagne, en vérité » ne finirait nulle part.
' Ce vote sur le duché de Posen sera expié un jour. Si c'est un défi à ces populations slaves qui tendent àabsorberrAutricheetà la séparer de rAIIemagne, i
ce défi imprudent sera relevé par l'avenir. Déjà les Polonais de Posen, avec un vigoureux publiciste» peuvent répondre aux docteurs de Francfort : a Les Polonais et les Slaves peuvent et doivent s'unir. Ils le feront, n'en doutez pas; ils le feront, même sur les cadavres de leurs frères , beaucoup plus tôt que les ÂUemagnes du nord et du midi ne réussiront à s'entendre sur la question impériale. Si divisés que nous soyons , votre unité ne nous fait pas envie * . »
La question du Schleswig - Holstein fut plus grave encore. L'iniquité du teutonisme s'y révéla avec une fureur nouvelle et entraîna d'odieuses conséquences. On connait l'histoire de cette grande contestation qui s'agite depuis quatre ans. La monarchie danoise menaçait de s'éteindre sans héritiers. Le fils unique du roi Christian YIII , marié deux fois et deux fois divorcé , n'avait pas eu d'enfants. Or, des trois duchés qui, avec le Jutland et les lies , composent cette monarchie , le Holstein et le Lauenbourg font partie de la Confédération
> C'est U conclusion de l'énergique brochure de M. Julien Klaczko: Die deuUchen Begemonen. Berlin, 1S49.
germanique; le troisième, leSchleswig, renferme des Allemands en nombre assez considérable. Dès qu on put prévoir Touyerture prochaine de la succession danoise, le patriotisme germanique s'émut et convoita les trois duchés. La mort de Christian VIII, arrivée au mois de janvier 1848, enflamma encore la cupidité allemande. Le dernier représentant de la dynastie , le nouveau roi Frédéric VU, s'apprêtait à donner une constitution à ses états, afin de rallier plus intimement le Schleswig aux autres parties du royaume. Quelle serait la position du Holstein dans cet arrangement? Le Schleswig serait-il enlevé aux espérances du teutonisme? Toutes ces questions agitaient les esprits, quand notre révolution de février amena celle du 17 mars à Berlin; humilié par les vainqueurs des barricades et cherchant un appui dans Tardeur envahissante de Tambition germanique , Frédéric- Guillaume s'était proclamé le roi allemand ; Tespoir de la prochaine conquête des duchés se réveilla plus fortement que jamais. Alors , par un contre-coup facile à prévoir, une efferves^ cence extraordinaire se manifesta dans .toutes les parties allemandes du Danemarck. Une insurrection éclata, et un gouvernement provisoire de cinq membres s'établit à Kiel, capitale du duché de Holstein ; le teutonisme triomphait. Les insurgés furent soutenus aussitôt par la Prusse ; le 6 avril ,
sans aucune déclaration de guerre, Farmée prussienne , soutenue par des Hanovriens et des Mecklembourgeois , franchit les frontières du Holstein.
La guerre était engagée , le Danemarck l'accepta résolument. Â une agression injuste , à une odieuse violation du droit des gens , il opposa non-seulement la justice de sa cause, mais la loyauté et le courage de la plus digne résistance. La Suède, la Russie, l'Angleterre, la France même, malgré sa fâcheuse indifférence pendant les premiers mois de la république , comprirent enfin la nécessité d'intervenir par les moyens diplomatiques. De là des négociations , des armistices qui donnèrent lieu , dans le sein du parlement de Francfort , aux plus fougueux emportements des passions allemandes.
La première discussion sur les affaires du Scbleswig eut lieu à Téglise Saint-Paul dans la séance du 9 juin. Un armistice proposé le 48 mai par le cabinet britannique avait été rejeté par la Prusse ; la Prusse cependant protestait de ses bonnes dispositions, et, tout en continuant d'occuper le Scbleswig et le Holsteih, elle retirait ses troupes du Jutland. Cette évacuation du Jutland mit les esprits en émoi à Téglise Saint-Paul ; des interpellations furent adressées au ministère de l'empire, et, après des discours de MM. Dablmann et Waitz , l'assemblée vota un ordre du jour qui recommandait au pouvoir central a les plus éner-
giques mesures pour sauver le droit etThonneur de FÂllemagne dans Taffaire du Schleswig-Holstein. » M. Waitz aurait même voulu que les conditions de la paix , si la paix devait être signée , fussent soumises au parlement ; un sage discours de M. Heckscber fit rejeter cette proposition.
Un mois après, des bruits alarmants pour les convoitises germaniques se répandent à Francfort; on parle d'un armistice signé à Malmoe, lequel imposerait à TAllemagne d'humiliantes conditions, bien loin de donner satisfaction à ses espérances. Il y avait eu , en effet , un armistice signé , le 2 juillet , à Malmoe entre le Danemarck et la Prusse , sous la médiation de la Suède, avec l'appui de l'Angleterre et de la Russie. D'après ce traité, les Prussiens devaient évacuer les duchés ; le gouvernement provisoire né de l'insurrection se retirait immédiatement, et l'administration était rétablie telle qu'elle existait avant la révolte. Le Danemarck ne cédait que sur un point : il aurait voulu une administration spéciale pour chacun des duchés; l'armistice donnait une administration commune aux duchés de Schleswig et de Holstein. On sait que cet armistice du 2 juillet , quoique signé par la Prusse, fut obstinément et insolemment rejeté par le général Wrangel , chef de l'armée prussienne * .
^ Vojei, sur les détails de ces Dégociations , Tarlicie trèscomplet de JMU H. Desprez : le Danemarck et la Confédération
Le général Wrangel avait -il reçu des instructions secrètes? ou bien la Prusse, sincère dans ses négociations avec le Danemarck, était -elle obligée de plier devant un général qui en appelait au vicaire de Tempire? L'explication , quelle qu'elle fût, ne pouvait être que fâcheuse pour le gouvernement prussien. Toujours est-il que Taudace du général Wrangel fournit aux ministres de Tarchiduc Jean une triomphante attitude devant rassemblée nationale. M. de Schmerling , alors ministre des affaires étrangères, et M. de Peucker, ministre de la guerre , répandirent victorieusement aux interpellations : Farmistice n'était pas reconnu , le général Wrangel annonçait au ministère de l'empire qu'il ne ratifierait jamais des conditions contraires à l'honneur et aux justes prétentions de la patrie allemande. G^est ainsi que le ministère de l'empire, c'est ainsi que des esprits éclairés et graves, M. de Schmerling, M. de Peucker, entretenaient dans cette assemblée déjà si ardente les exigences aveugles qui les renverseront bientôt eux-mêmes.
Le 26 août , après une intervention diplomatique de la France, qui donnait une autorité nouvelle aux puissances amies du Danemarck, une
germanique {nef)ue des Deux Mondée, !•' octobre 1848); -^ el, sur le footl da débat, Texcellent travail de M. Alexandre Thomas : l'Agitation allemande et la Queetion danoiee {Revue de$ Deux Mondée, 15 septembre ld46j.
convention fut signée entre le Danemarck et la Prusse. Ce traité ne terminait pas , il s'en faut bien, la contestation des deux pays; il accordait seulement une suspension d'armes de sept mois ; et, quant à la situation des duchés pendant cet intervalle de temps , les intérêts des deux parties contractantes étaient équitablement ménagés. Cette nouvelle fut communiquée à rassemblée nationale, le 4 septembre, par M. Heckscher, qui venait de remplacer M. de Schmerling aux affaires étrangères. Pour aller au-devant des interpellations, M. Heckscher lut le traité d'un bout à l'autre. À cette lecture, on le pense bien, l'indignation fut extrême. Le ministère payait la peine de ses fautes ; il avait exalté le patriotisme ombrageux du parlement : il avait promis la conquête des duchés aux hommes qui venaient de faire un nouveau partage de la Pologne , et maintenant que leur apporte-t-il? — Une modeste convention où les avantages sont égaux de part et d'autre.
Ce n'est pas même ce que vit l'orgueil teutonique ; il se crut vaincu , et sa rage fit explosion. Voyez monter à la tribune le vieux Dablmann , le grave professeur de Goettingue et de Bonn , le sévère historien des révolutions d'Angleterre et de France, un des chefs du centre droit à l'église Saint-Paul. M. Dahlmann est suédois par sa famille ; né en 1785 àWismardans le Mecklembourg , il
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appartient, par son éducation et les travaux de sa jeunesse , à cette colonie d'Allemands établie au sein du Danemarck, et qui voudrait aujourd'hui reculer les frontières germaniques jusqu'au Jut~ land. Son oncle , le professeur Jensen , était établi à Copenhague, et lui-même il étudia dans cette ville au commencement du siècle. C'est à Copenhague aussi qu'il publia ses premiers écrits et fit ses premiers pas dans la carrière de l'enseignement. En 4813, il fut appelé à l'université de Kiel, et depuis ce moment il ne cessa de prendre une part très-active à tous les efforts du parti allemand dans le duché de Holstein. Il y resta seize ans; ce n'est qu'en 1829 qu'il fut nommé professeur à Goettiqgue. On voit que la question du Schlcswig n^était pas nouvelle pour M. Dahlmann; le vieillard croyait atteindre enfin le but qui avait passionné sa jeunesse. Quelle déception à la lecture de Tarmistice du 26 août ! Il monte à la tribune, et, d'un ton grave, solennel , il prononce ces simples paroles : « Messieurs , vous avez appris officiellement les conditions de l'armistice ; je n'ai qu'une seule chose à vous rappeler : — Il n'y a pas encore trois mois, le 9 juin, ici, à l'église Saint-Paul , il a été décidé que , dans les affaires du Schleswig, l'honneur de l'Allemagne serait sauf; — entendez-vous ? l'honneur de l'Allemagne ! » A ces mots , une émotion qu'on ne saurait rendre
parcourt rassemblée entière. Lesr uns veulent voter et rejeter par acclamations le traité du 26 août ; d'autres, soit modération, soit désir de donner plus d'éclat et de solennité au vote, demandent le renvoi des pièces à une commission qui devra lire son rapport le lendemain.
La soirée fut inquiète; les orateurs des clubs se déchaînaient contre le ministère , et Ton apercevait au milieu de l'effervescence publique quelques-uns de ces signes orageux qui présagent les combats de la rue. Le lendemain 5 septembre, M.Dahlmann lit son rapport au nom de la commission ; il conclut à ce que tous les mouvements des troupes prêtes à évacuer le Danemarck soient immédiatement suspendus. Le ministère combat le rapport de M. Dablmann , et M. de Schmerling en fait une question de cabinet. Cette menace n'arrête ni M. Dahlmann ni ses amis; ils ne voient pas que la gauche est là, fort indifférente aux af&ires du Schleswig et décidée à s'emparer de la victoire dans le seul intérêt des idées révolutionnaires. M. Bassermann cherche vainement à éclairer ce patriotisme aveugle. « Messieurs, s'écrie- 1- il , peut*ètre qu'au moment même où vous nous donnez ce spectacle , une agitation pareille se manifeste à Copenhague. Oui , nous le savons par des renseignements certains , l'orage a éclaté aussi sur le gouvernement danois : on lui reproche un
us L'ALLEMAGNE
armistice qui est la honte du Danemarck. Comment avez-vous pu , disent-ils , signer une convention qui amène TÂlIemagne au cœur de nos provinces? » Et reprenant avec une éloquente habileté les griefs des patriotes danois, il fait ressortir tous les avantages que rÂIlemagne doit trouver à Tarmistice. M. Bassermann n'avait que trop raison ; mais la passion sait-elle écouter et comprendre? Sut-elle comprendre M. de Radowitz et M. de Beckerath , Tun si lumineux, si droit, si grave, Tautre si pressant , malgré sa douceur habituelle , et si ardemment convaincu? Le parti Dahlmann, le parti des professeurs , comme on Ta appelé , cette réunion de teutomanes qui jouera un rôle si fâcheux pendant les débats de la constitution , resta inflexible jusqu'au bout, et donna la victoire à la gauche : 238 voix contre 22i adoptèrent les conclusions de M. Dahlmann.
Le ministère était renversé , et M. Dahlmann avait reçu mission d'en recomposer un autre. Comment trouver cependant les éléments d une administration sérieuse au milieu de cette majorité factice? M. Dahlmann dut y renoncer bientôt. Il avait fait ce qu'il fera si souvent dans la dernière période du parlement de Francfort : il avait introduit dans les esprits une passion opiniâtre, il avait créé le parti de la teutomanie , il avait désorganisé la majorité et le pouvoir; ce pouvoir, il ne sut pas le prendre
dune main forte et réparer le mal qu*il avait causé.
Cependant une nouvelle bataille parlementaire se préparait. Toutes les pièces relatives à l'armistice étaient imprimées; on allait discuter, non plus seulement sur les mouvements des troupes prussiennes , mais sur le sort même de la convention du 26 août. Faut -il approuver, faut -il rejeter l'armistice de Malmoe? Cette question , on le comprend sans peine , était tout autrement grave que celle qui renversa le ministère après les débats du 5 septembre. Les adversaires de l'armistice proposaient purement et simplement la continuation de la guerre. Cette décision eût forcé le pouvoir central d'entrer en lutte avec la Prusse; incapable d'engager cette lutte , dénué de tous moyens d'action , n'ayant ni armée ni finances , le pouvoir central n'avait plus qu'à choisir entre l'abdication ou un coup d'état , et l'assemblée devenait une Convention révolutionnaire. M. Vogt ne dissimulait pas ses espérances : « On s'effraie , disait-il , de notre situation, si l'armistice est rejeté! Notre situation sera celle de la France en 93 ; menacée comme nous au-dedans et au-dehors , elle s'appuya sur les forces populaires , elle créa des hommes , elle fit sortir de terre des armées, et l'Europe fut vaincue! Seulement , ne l'oubliez pas , c'est une Convention qui fit cela , et il n'y a qu'une Convention qui puisse
reproduire ces grandes choses !» M. Vogt eût été bien maladroit de parler de la sorte , s'il ne s'était adressé siurtout à la galerie et aux gens de la rue. C'était pour répondre à l'exaltation des clubs , ce n'était pas pour le succès de la cause que le jeune hégélien faisait apparaître aux yeux de l'assemblée cette grande et sinistre image de 93. Cela dut donner à réfléchir ; quelques membres du parti Dahlmann, bien tardivement éclairés, se tinrent pour avertis. Un énergique discours de M. de Yincke acheva de redresser certains esprits. Enfin , après une lutte acharnée de plusieurs jours, après une dernière séance qui ne dura pas moins de onze heures, après des cris , des vociférations, des violences capables, dit uq témoin, de déraciner un chêne S l'appel nominal commença , et la proposition de rejeter l'armistice fut repoussée par 258 voix contre 237.
Si M. Vogt , en repoussant l'armistice de Malmoe , avait fait pressentir la possibilité d'une Convention , d'autres orateurs du même parti signalaient l'approbation du traité comme l'infaillible signal d'une révolution nouvelle. Quoi qu'il arrivât , en
^ Gazette d*Àugibourg , 19 septembre 1848.
un mot , les factions étaient bien décidées à profiter de reffenrescence des esprits. On avait , pour ainsi dire, donné le signal de l'insurrection du haut de la tribune ; dès que le vote fut connu , le cri auœ armes! fnt répété par les échos des clubs.
C'est le 16 septembre que le vote avait eu lieu; les agitateurs ne perdirent pas leur soirée, et le lendemain 1 7 , une grande assemblée populaire était bruyamment convoquée aux portes de la ville. Elle se réunit de quatre à six heures du soir; toutes les réunions démocratiques , toutes les asso* ciations ouvrières de Francfort, de Mayence, d'Offenbach » de Hanau , s'y étaient rendues bannière en fête ; environ vingt mille hommes , dit - on , avaient répondu à Tappel. Les meneurs étaient des hommes jeunes , presque tous étrangers à Francfort, troupe de condottieri au service des passions révolutionnaires, et qu'on voit apparaître subitement dès qu'une barricade s'élève. Les ouvriers étaient armés de bâtons ; quelques - uns avaient des pistolets et portaient une plume rouge à leur casquette. Des députés de la gauche , M. Simon (de Trêves), M. Wesendonck, M. Zitz , M.Schloeffel, parlèrent du haut d'une tribune improvisée , ainsi que les chefs des clubs, tels que M. le docteur Rheinganum et M. Metternich (de Mayence). Ces derniers ne vociféraient que des motions incendiaires : ce n'était pas une manifestation politique T. u. <0
qu'iU voutarieot, c'était une révolotioti sociale, Tanéantissement de la bourgeoisie » h m^ftession de la propriété , et les antres formules empruatées à notre démagogie parisienne. Enfin ^ après une délibération désordonnée , rassemblée vota par acclamations les mesures qw voici: « 1^ L'assemblée du peuple déclai^e les députés qui odt approuvé l'armistice de Malmoe trattrea envers te peuple allemand» trattres envers sa liberté et son honneur; %^ cette déclaration sera portée dansf le plus bref délai à la connaissance de la nation . allemande ; B^ i&ne députation se rendra demain à l'église Saint-Paul pour signifier cet ^rrèt à ta majorité. »
Une bataille était donc anûoucée pour le lendemain ; les troupes hessoises firent des patrouilles pendant la soirée et maintinrent Tordre. La nuit futcalme. Avant le lever du jour, trois mille hommes de troupes prussiennes et autrichiennes, sur l'ordre du pouvoir central « arrivaient de Majrèoec par le chemin de fer, et occupaient les abords de Saint-Paul.
La séance de l'assemblée commença de bonne heure; les députés de la gauche ^ selon T habitude, protestèrent contre la présence des troupes, qui menaçaient, disaient-ils, la liberté parlementaire. Si la gauche, dans tous les pays , fait volontiers appel aux armes, elle s'indigne toujours que la société
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entende ce cri , et qu'elle sache y répondre. L'ordre du jour fit justice de ces hypocrisies. Des le début de la séance, M.deSchmerling écrivit au président que M. Dahlmann et M. de Hermann , tour-à-tour chargés de recomposer ua ministère, ayant renoncé à cette tâche, le ministère de l'empire reprei^ drait ses fonctions jusqu'au parfait rétablissement de la tranquillité publique. Bientôt les délégués qui vont porter au parlement la déclaration des clubistes sont arrêtés par les Prussiens ; on croise la baïonnette, et quatre hommes sont blessés. C'est le signal de la lutte.
En un instant , les barricades s'élèvent et le feu commence ; il est deux heures. La troupe est maîtresse des grapdes rues et des places ; une partie de la vieille ville, avec ses rues sombres et tortueuses, est au pouvoir de l'insurrection. Les troupes s'élancent, et, bravant la fusillade des fenêtres , elles emportent d'assaut les positions de l'ennemi. Le canon est braqué à Tentrée de la vieille ville ; les barricades les plus menaçantes sont renversées par les boulets. II est facile de prévoie que le combat ne dqrera pas long-temps , les insurgés ont peu d'armes à feu; vainement ontrilq pillé un armurier, la plupart d'entre eux sont armés de haches, de crocs, de pioches, de vieilles arquebuses rouilléei^, d'instruments et d'outils de toute espèce. Leur fureur n en sera que
grande : malheur à qui tombera dans leurs mains ! Vers cinq heures, les députés de la gauche, réunis à Thôtel d'Allemagne , envoient une députation au vicaire de Tempire ; ils demandent que les Prussiens sortent de la ville, et aussitôt, ils s'en portent garants, les barricades seront abandonnées. L'archiduc Jean semble prêt à céder, mais le ministère repousse toute condition : force doit rester à la loi. On accorde seulement , par humanité, un armistice d'une heure, pour laisser le temps de la réflexion à ces malheureux égarés. A six heures , la lutte recommence sur plusieurs points. Alors un décret signé de M. de Schmerling déclare la ville en état de siège et proclame la loi martiale. Des troupes nouvelles arrivent de la Hesse et du Wurtemberg, le feu se ralentit , la dernière barricade est prise , et pendant toute la nuit, Tarmée, bivouaquant dans la rue , occupe la ville entière comme une place conquise.
La victoire de Tordre fut chèrement achetée. L'armée éprouva de nombreuses pertes ; des officiers d*élite périrent sous des balles fratricides. L'assemblée nationale ne fut pas épargnée non plus. M. Heckscher, poursuivi par d'implacables haines , avait été obligé de prendre la fuite , dès le 17, pour ne pas être égorgé dans la rue; moins heureux que lui , deux des membres les plus distingués du parlement, M. le prince Lichnowsky et
M. le général d'Auerswdld , tombèrent victimes de la rage féroce des insurgés. Vers cinq heures, M. le prince Lichnowsky et M. d'Auerswald étaient montés à cheval pour porter un message au vicaire de l'empire; ils apprennent, chemin faisant , l'arrivée de la cavalerie wurtembergeoise, et, changeant de direction , ils vont au-devant des troupes hors des portes de la ville. Reconnus par des forgerons de Bornheim , ils sont bientôt entourés; ils enfoncent leurs éperons dans les flancs de leurs chevaux, fendent la foule et se jettent dans les jardins qui bordent la route. Ils trouvent un asile dans la maison d'un pépiniériste; mais, au bout de quelques minutes, la maison est enveloppée et fouillée : les deux fugitifs, sans armes, sans défense , sont à la merci des furieux. Frappé d'une balle à la tête, Âuerswald est achevé à coups de pioche , à coups de faulx , à coupa dç massue ; ses hras , sa seule défense , sont littéralement en pièces et en lambeaux. Lichnowsky est atteint aussi d'un coup de feu à la tète; on le traîne à demi mort dans la prairie de Bornheim , et là on le place comme un but , où chacun à son tour vient décharger son arme. Enfin , quelques soldats arrivent, attirés par la fusillade. Lesmeur** triers prennent la fuite; on rapporte à Francfort le cadavre du général d'Auerswald et le corps de Lichnowsky mourant : le malheureux rendit le dernier soupir vers onze heures du soir, aumilieu
d'épouvantables souffi^nces, supportées avec un rare courage.
L4n&me assassinat de Bornheim enlevait au parlement deux de ses membres les plus distingués. Le général d'Auerswald , frère de celui qui s'était fait remarquer aux états de Berlin , en 1847, par l'élévation de son caractère et la sûreté de son esprit , occupait un rang honorable dans le parti conservateur. On aimait chez lui la promptitude de l'intelligence , la rapidité et la précision du coupd'œiK Son caractère noble et bienveillant excitait surtout des sympathies profondes. Ardent au contraire et prompt à la lutte, le jeune prince Lichnowsky semblait né pour les coups de main et les aventures hasardeuses. Engagé à vingt ans dans unrégimént de hussards prussiens, le mouvement d'une existence irrégulière le pousse sur les champs de bataille de TEspagne; il arrive en 4837 au camp de Don Carlos. Nommé général de brigade et attaché & l'infant Don Sébastien , il fait toutes les campagnes de cette année; il se bat à Huesea , à Barbastro, à Herrera , et, traversant la Castille, le voilà avec l'armée carliste sous les murs de Madrid. Les succès de Don Carlos ne se prolongent pas , et le prince Lichnowsky est envoyé par le prétendant en mission diplomatique. Il revient en Espagne en 1839, prend encore part à plusieurs combats , et s'éloigne décidément du théâtre de la
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gueiDe* Il publie alors le récît de ses aventures dans w .livre iatUplé : Souvenirs des aamées 4^37, 4,338 et ,1839. 'J^rQÎs aos plu3 tard, il va en Portugal , et ce voyage l^i .fournit encore loccasion d'un curieux et spirituel ouvrage : Souvenirs du Port^s^(^lm ^H% Il justifiait bien aa fière devise:
Dextra tenet calamum, strictum tenet altéra ferrum.
Retourné enfin dans sa;patrie, il est .envoyé à la chambre des députés de Berlin en 1847| et il y prend place parmi les plus brillants défenseurs de l'aristocratie. M. le prince Lichnowsky était dans les rangs de nos adversaires ; sa foi dans le droit divin des royautés n'est pas la foi du monde moderne; représentant d'une société qui ne saurait revivre, attaché plutôt par orgueil que par principe aux traditions féodales , ce téméraire soldat aimait à lutter contre l'impossible. Nous l'aurions combattu assurément dans la session de 1847; depuis notre révolution de 1848 , les choses sont bien changées; en face de l'odieux despotisme de la démagogie, ne faut-il pas que les divisions s'effacent? Je ne veux pas non plus rappeler ici les misères d'une vie où les pratiques de l'aventurier contrastaient si fort avec les doctrines du gentilhomme; les derniers mois de cette courte existence ont effacé bien des souillures. Le prince Lichnowsky a rendu de grands services et donné de màles exemples à l'église Saint-Paul ;
personne mieux que lui ne savait tenir tête à Tinscience de la gauche et aux furieuses clameurs de la galerie. Vaincu si souvent par son dédain et son audace , le parti démagogique , à la première occasion , s'est vengé avec rage ; les misérables qui l'ont tué, bien certainement, avaient plus d'une fois senti , du haut de la galerie de Saint-Paul , les coups de cette intrépide éloquence . Auerswald et Lichnowsky, ce n'est pas vous que je plains ; je plains votre patrie , déshonorée , comme la France de juin , par d'effroyables forfaits !
msTOIBE DU PABLnnRT os FRAHCFORT.
LA CORSTITUTIOM DB L*EVPIBB.
B«prUe dM IrsTaux du parlomcDt. — Agitation d« Berlio. — - M. Arnold Biigo et le co«tf*-p«rl«iN«n(. -— Bévolollons da Vianne.
L'émeute de Francfort , si elle avait triomphé , eût produit certainement une conflagration générale. Bien que réprimée promptement , elle eut son contre-ooup à Cologne et dans le duché de Bade. Cologne eut aussi ses barricades , et M. de Struve , l'un des chefs des républicains badois , renouvela , à la tète de quelques corps francs , la tentative qui avait si mal réussi à son rival , M. Hecker, dans les derniers jours d'avril. Les émeutiers de Cologne ne tinrent pas long-temps devant les troupes prussiennes ; quant aux corps francs de M. de Struve , malgré l'énergique activité du général Hoffmann , ils eurent le temps de jeter la terreur dans les
campagnes et d'organiser un simulacre de gouvernement révolutionnaire.
Établis à Lôrrach , ils y publièrent un Moniteur républicain, dont un seul numéro a vu le jour. Ce Moniteur contenait une proclamation au peuple allemand : c'était pour délivrer TÀllemagnedu joug de la Russie que M. de Struve allait en guerre, et ses corps francs étaient un ramassis de réfugiés italiens, suisses, français, vengeurs désintéressés de l'unité et de la liberté allemandes. M. de Struve espérait bien , il est vrai , que tout le duché de Bade allait se soulever à sa voix, et qu'il n'y aurait pas seulement des aventuriers étrangers dans les rangs de cette expédition nationale. Pour atteindre ce but, le Moniteur de Lôrrach publiait une série de décrets qui idcvaient attacher les gens de la campagne à. la cause de la révolution*. ^Détruire les dîmes, les corvées, les redevances féodales > ce n'était rien pour M.de Struve , cette réforme profitant surtout aux petits propriétaires ; il ^fallait faire ^descendre plus. bas les bienfaits du gouver*nement insurrectionnel, il fallait , par de criminelles promesses , exciter le pauvre contre le riche, le serviteur contre le maître, le débiteur contre le créancier , et instituer l'anarchie :: tel était le sens des décrets de 'M. de Struve. :Ceux à qui ces encouragements ne suffisaient pas pouvaient, lirie lameaaee à $oté. iTous lesxitoyeoside dix-^huit ans
à GÎDqtttDte recevaient l'ordre de s'edrôler immédiatement sous les drapeaux de l'insurrection , et la loi martiale était proclamée. Gbacon de ces décrets portait cette épigraphe : « Bien-être , instruction et liberté pour tous ! » Ils étaient -signés ainsi : « Au nom du gouvernement provisoire , Gustave de Struve; le secrétaire, Charles Blind. »
Les actes répondaient aux paroles ; 'ce fut pendant quelques jours une véritable razzia démagogique. Ces razzias durent cesser dès que les corps francs furenten face de rennemi. Le 24'septembre, le général Hoffmann , ministre de la guerre dans le duché de Bade , les attaqua «entre Staufen et Heitersheim , et les mit en déroute au premier choc. Ils se replièrent tumultueusement «ur Staufen et élevèrent des barricades. Poursuivis par Farmée badoise , ils se défendirent de rue en Tue avec assez de vigueur; bientôt cependant Staufen était au .pouvoir de la troupe, et un escadron decavalerie conduisait à Pribourg une centaine de prisonniers. Aussitôt le gouvernement provisoire de Lorrach se réfugia sur le territoire de Baie , et M. de Struve , qui avait réussi à s'enfuir,* fut arrêté le lendemain à Schopfheim.
Il n'était pas aussi facile de vaincre la démagogie prussienne. Depuis les événements du 17 'mars, Berlin offrait le plus triste spectacle; les dubs étaient maîtresse la ville; on s'y croyait sansteesse
à la veille d'une révolution nouvelle, ou plutôt la révolution y était permanente. Privée des brillants orateurs, des solides esprits de la Diète de 4847, envoyés presque tous à Francfort , rassemblée constituante du royaume de Prusse ne se signalait que par sa violence. Était -elle sous le joug de la * terreur populaire? Cherchait « elle à dominer le parlement de Francfort par la fougue démocratique, ne pouvant l'égaler par le talent? Les deux motifs peut-* être sont également exacts. La vérité est qu'une poignée d'énergumènes gouvernait l'assemblée et terrifiait la ville. Tandis que le gouvernement, à peine représenté par un ministère sans résolution et sans force, s'abaissait devant la terreur des rues, le roi , enfermé dans son château de Potsdam au milieu de ses gardes-du-corps et de ses sombres conseillers d'autrefois, s'exaltait peu à peu dans ses rancunes contre l'esprit moderne, et revenait à l'adoration du passé. Quelle pouvait être alors la situation du parti constitutionnel? Pressé entre les anarchistes et les défenseurs entêtés de l'ancien régime, il perdait chaque jour du terrain , et cela au moment même oii son action était plus nécessaire que jamais , au moment oti l'assemblée de Francfort , en faisant la constitution impériale, allait créer à l'Allemagne des difficultés sans nombre.
Ce travail si périlleux de la constitution exigeait
un accord intelligent entre les principaux cabinets de TÂIIemagne et le parlement de Francfort. Par malheur, rassemblée des notables , le comité des cinquante et le parlement lui-même, en proclamant la souveraineté absolue de l'assemblée nationale, avaient provoqué la résistance des cabinets et accumulé les obstacles. L'établissement du pouvoir central, au lieu de réparer les fautes commises, augmentait les complications. Si le parlement eût nommé un directoire, il eût associé à sa cause un grand nombre de souverains; le désir de l'unité l'emporta , et , quels que fussent les titres sérieux du vicaire de l'empire, le choix de l'assemblée amenait de nouvelles difficultés qu'on aurait dû prévoir. L'élection de l'archiduc Jean , en effet , avait profondément blessé Frédéric* Guillaume IV et froissé l'orgueil prussien.
Bien que les conflits n'eussent pas très-sérieusement éclaté , il y avait dans les rapports de la Prusse et de l'autorité centrale beaucoup d'embarras et de contrainte. Dès le commencement de juillet , l'ordre du jour que M. de Peucker portait à la connaissance des armées allemandes pour faire saluer le drapeau rouge , noir et or, et provoquer une promesse d'obéissance au ministère de l'empire , cet ordre du jour si imprudent n'avait pas été admis par le gouvernepient prussien. Le 31 juillet, en prenant possession pour la qua-
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trième fo»9 dm fauteuil de la présîdeDGe , M. de Gagera avait prononcé quelques paroles sévèrement hautaines , qui étaient , — toute rassemblée le comprit bien » — une réprimande et une menace à l'adresse de Frédéric -Guillaume lY. Ajoutez à cela les violences de quelques députés de la gauche, ajoutez -y les fureurs de M. Brentano s écriant, à propos de l'amnistie (séance du 7 août) : «Voulezvous être moins indulgents pour M. Hecker que pour le prince de Prusse? » L'assemMée avait beau se soulever avec indignation , le président avait beau infliger à M. Brentano un énergique rappel à Tordre ; les outrages n'allaient pas moins à leur but, et comme la cour de Potsdam savait bien en tirer parti, on ne faisait pas, à distance, une distinction très - nette entre les patriotiques paroles de M. de Gagera et les grossières invectives du démagogue badois. C'est bien vainement aussi que le roi de Prusse et le vicaire de l'empire , vers le milieu du mois d'août , eurent une solennelle entrevue à Cologne à Toccasion des fêtes de cette belle cathédrale, considérée comme un des symboles de r unité allemande. Une foule immense y assistait ; presque toute rassemblée de Francfort s'y était rendue. Le roi de Prusse et Tarchidue Jean échangèrent des promesses d'amitié , de concours sincère, ^e dévouement patriotique à la cause commune , et M. de Gagera , au nom du
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parlement y ayant prononeé des paroles d'espoir sur l'unité de la patrie : a L'unité ! s'écria Fré* déric- Guillaume en interroBipant Taratear, c'est ma pemée de toutes les heures» c'est la coostante préoccupation de mon âme. » Belles promesses , ^vrements d'un jour, qui n'empêchaient pas les anciens griefs de reparaître le lendemain , aussi amers , aussi inikxibles que la veille !
Le mécantentement de Frédéric * Guillaume , très- habilement exploité par les conseillers piétistes de 1847, détruisit peu à peu l'influence de constitutionnels , et finit par leur enlever le pouvoir. Ce parti avait eu tour-à-taur deux ministères , celui de M. Camphausen et celui de MM. Àuerswald et Hansemann. Ni l'un ni l'autre n'avaient su comprimer les désordres de la rue et se mettre d'accord avec Frédéric -Guillaume IV sur les rapports du gouvernement prussien avec l'assemblée de Francfort. La chute du ministère Auerswald et Hansemann fut une complication bien fâcheuse au milieu d'une crise déjà si grave. En abandonnant les chefs du parti constitutionnel pour les théoriciens de l'absolutisme , le roi de Prusse augmentait les forces de la démagogie. C'est en vain que M. de Beckerath , envoyé tout exprès à Berlin , espéra faire prévaloir auprès de lui un sage esprit de libéralisme ; rien ne pot triompher de la défiance royale.
L'occasion était belle cependant pour un esprit moins fantasque ; le parlementtle Francfort , après les rudes avertissements du 1 8 septembre , rentrait dans les voies d'une politique meilleure; il allait devenir désormais un des plus sûrs remparts de Tordre; il allait acquérir de plus en plus une grande et féconde autorité morale. Qui sait ce qui serait arrivé si Frédéric -Guillaume lY, cherchant un appui intelligent dans l'assemblée de l'Allemagne , se fût décidé à suivre résolument les voies constitutionnelles? Qui sait si l'esprit de désordre , introduit par bien des endroits dans la constitution de l'empire , n'eût pas été plus facilement repoussé? Le roi de Prusse se défiait du parlement national ; le parlement se vengera en se défiant du roi de Prusse, et de là celte mollesse avec laquelle certains députés de Saint- Paul laisseront insérer dans la constitution impériale plusieurs articles ultra-démocratiques. Une conduite résolue , un libéralisme sincère de la part de Frédéric -Guillaume IV, en imprimant aux événements une direction plus droite , eût empêché sans nul doute l'afireuse confusion où l'Allemagne est plongée aujourd'hui.
Précisément à l'époque où le roi de Prusse adoptait, comme disent nos voisins, les doctrines du particularisme, un des chefs de la démagogie allemande , M. Arnold Ruge, faisait la même chose
dans un intérêt tout différent; il se révoltait aussi contre l'assemblée de Francfort, et, donnant sa démission avec un dédain superbe, il partait pour Berlin , la seule ville digne d'être le théâtre des idées nouvelles, la seule capitale de la démocratie. Ainsi , tandis que les conseillers secrets de Frédéric- Guillaume lui disaient imprudemment : «t C'est à Berlin seul et non à Francfort que nous pouvons relever le drapeau de Tordre et triompher de l'esprit révolutionnaire », M. Arnold Ruge s écriait : « Francfort est un village, le parlement est une assemblée de paysans; c'est à Berlin que la démocratie gagnera ses grandes batailles. » En disant cek) M. Ruge ne comptait pas seulement sur les clubs , sur les réunions populaires , sur les désordres permanents de la place publique; il voulait former à Berlin une nouvelle assemblée nationale, et il l'appelait d'avance le contre-parlement (Gegenparlament). Des députés de la seconde chambre du royaume de Saxe , MM. Helbig , Evans ,Tzschirner, s'étaient rendus à son appel pour constituer cette Convention. Les démagogues berlinois, M. Held, M. Waldeck, M. d'Ester, M. le comte Reichenbach , péroraient chaque soir dans les tavernes; le club des Tilleuls semblait un forum continuellement ouvert aux fureurs de la populace ; l'irritation , en un mot , était entretenue sans relâche et préparait les entreprises de M. Ruge. C'était vers la fin d'octobre
que le parlement démocratique devait tenir sa première séance. Sur ces entrefaites, le ministère libéral de M. Hansemann ayant fait place à l'administration de M. de Pfuel , il fut évident qu'une sombre colère poussait l'un contre l'autre les deux partis extrêmes. D'un côté , la réaction appuyée sur l'armée; de l'autre, M. Arnold Ruge et le contre-parlement, tel était à Berlin, quelques semaines après le 48 septembre, l'acharnement des passions contraires. Combien la lutte eût été plus violente , si les insurgés de Francfort eussent remporté la victoire !
La situation de Vienne est-elle meilleure? Tandis que le parlement de Francfort s'agite sous le coup des émotions de septembre, tandis que Berlin est en proie à l'esprit révolutionnaire et que le congrès de M. Arnold Ruge entretient l'effervescence démocratique dans toute l'Allemagne du nord , y a-t-il du moins un peu de calme et de tranquillité dans le midi? Non; l'Autriche est encore plus bouleversée que la Prusse. Aux luttes politiques s'ajoutent les luttes nationales , aux guerres de partis les guerres de races. Depuis le mois de mars, il y a déjà eu deux révolutions à Vienne, et la troisième va éclater. Cette troisième révolution , la révolution du 6 octobre, sera bien autrement grave que les deux autres. Le 1 6 mars a humilié la couronne , chassé M. de Metternich , et substitué à l'ancien
régime le système constitutionnel ; deux mois après , la journée du 1 5 mai a changé la seconde chambre en une assemblée constituante , fait proclamer le suffrage universel , et obligé l'empereur épouvanté à chercher un asile dans son fidèle Tyrol. La révolution du 6 octobre sera pendant quelques jours le triomphe de la démagogie. Le parti républicain , profitant des luttes intérieures de la Hongrie, s'unit aux Magyars contre les Croates ; le départ des régiments autrichiens qui vont fortifier Jellachich est le signal d'une insurrection terrible; la ville en un instant est toute hérissée de barricades; le digne ministre de la guerre, le brave comte Latour, qui avait rempli un rôle si honorable dans les guerres patriotiques de l'Allemagne, est égorgé par une populace en furie , et son cadavre , traîné dans la rue , est pendu bientôt à la porte du ministère de l'intérieur, au milieu des hideuses acclamations d'une bande de cannibales.
L'insurrection est victorieuse, rassemblée constituante s'empare du gouvernement sous la présidence de M. Smolka , et un comité de salut public s'organise dans la soirée du 6. Ce n'est pas la république que veut l'assemblée constituante; les institutions démocratiques dont elle est redevable aux barricades du 1 5 mai suffisent aux esprits les plus impatients. Dans toutes les proclamations au peuple, dans toutes les adresses queMM. Pillersdorf
et Hornbostl vont porter à Tempereur, rassemblée défend la monarchie constitutionnelle. « L'Europe entière nous admire », disait le 7 août une proclamation de M.Smolka, jetant cette grossière flatterie au peuple, afin de mieux Tapaiser; « demeurons fidèles à nous-mêmes ; restons invinciblement attachés au respect de la loi , à la monarchie constitutionnelle , à l'amour vrai delà liberté ! d Mais quelle garantie présentait ce langage dans une ville livrée aux démagogues? Pouvait -on espérer le prompt rétablissement de Tordre? Pouvait-on compter sur le jeu régulier des institutions libérales, ati moment ou le bouleversement de Vienne offrait un théâtre propice à toutes les entreprises de la .violence?
Voilà quels événements épouvantaient TAUemagne , lorsque le parlement de Francfort commença ses travaux sur la constitution de l'empire. Cette situation, si mauvaise qu'elle fut à bien des égards , n'était pas aussi défavorable qu'on pourrait le croire à l'influence du parlement. Si le roi de Prusse était défiant, si l'empereur d'Autriche était irrité, les excès de Berlin, les révolutions devienne, fournissaient au parlement l'occasion d'exercer une salutaire influence morale et d'agrandir son autorité. On le tolérait jusque-là bien plutôt qu'on ne reconnaissait sa mission ; il était heureux que les gouvernements eussent besoin de son appui. En même temps on pouvait espérer que
le sentiment du péril universel modérerait Tardeur des unitaires , et que la constitution serait plus sage, plus sensée, plus praticable, étant débattue ainsi en présence d'un pays bouleversé qui demandait son salut aux législateurs de Saint- Paul. La discussion va commencer bientôt. Après les émotions inévitables qui ont suivi Témeute du 18 septembre, après de tumultueuses séances consacrées à la mise en accusation de plusieurs députés de la gauche, rassemblée a repris assez paisiblement ses travaux. Le ministère , renversé par une coalition de hasard, a été reconstitué, pour ainsi dire, par le danger public; le vote du 5 septembre l'avait vaincu, l'attentat du 18 l'a ramené triomphant. M. Heckscher seul n'en fait plus partie ; son ardeur inopportune, la témérité agressive de son esprit, les haines qu'il a soulevées , causeraient des embarras sérieux que ne compenserait pas suffisamment l'énergie de sa parole. C'est M. de Schmerling, ministre de L'intérieur, qui est chargé provisoirement des affaires étrangères. Quant aux partis de l'assemblée , désorganisés un instant par la disrcussion du Schleswig-Holstein , ils se sont reformés et disciplinés dès le lendemain de l'émeute; les différentes fractions du centre ont senti le besoin d'une alliance plus étroite; elles se souviennent du 5 septembre, et ne veulent plus ouvrir la brèche par oii pénétrerait la gauche.
Ces bonnes dispositions sont-elles durables , et verra-t-on révènement justifier les espérances des esprits sages? Sur ce point, hélas! il faut satlendre à bien des mécomptes. Les députés de Saint^Paul sont sollicités tour-à-tour par deux mobiles contraires : tantôt ce sont les opinions politiques , tantôt ce sont les passions nationales. Or, quand les passions nationales s'emparent des cœurs allemands , la bannière politique est abandonnée sans regrets. N'a-t-on pas vu M. Dahlmann et ses amis préparer la victoire de la gauche , renverser le ministère de l'empire , rallumer l'incendie démagogique du nord au sud de T Allemagne pour cette misérable affaire des duchés danois? Que sera-ce lorsque la Prusse et rAutriche seront aux prises , lorsque les questions de peuple à peuple viendront jeter un nouveau trouble dans les débats du parlement! Combien de fois les partis seront entièrement i*enouvelés par des désertions soudaines ou des accessions inattendues ! Au milieu de quelles difficultés , enfin , au milieu de quels désordres s'accomplira l'œuvre périlleuse dont la discussion va s'ouvrir !
Le comité de eoiuUlulloii. — Projel de loi. — L'Autriche el le falur empire. .— Ardeur croiiMiite et illusions du parti Dahlmânn. — Difcoum de M. de GagerB.
Le travail du comité de constitution fut soumis
à rassemblée nationale le 18 octobre 4848. Ce comité , élu cinq mois auparavant , dans la séance du 25 mai , était composé de trente membres. C'étaient MM. d*Ândryan , de Beckerath, Beseler, Bassermann , Dahlmann » Droysen , Detmold , Deiderd, Ahrens, Henri de Gagern , Max de Gagern , Jurgens, Robert Blum, de Muhlefeld, Lichnowsky, Robert Mohl, Pfizer, Hergenhahn, Welcker, Roemer, Scbeller, Schreiner, Tellkampf , Wigard, de Soirou , Waitz , Wippermann , Mittermaier, Scbùler et Simon (de Breslau ). Ce comité fut peu à peu modifié par des circonstances diverses. M. Henri de Gagern , constamment réélu président de l'assemblée , fut obligé de donner sa démission. MM. de Beckerath» Robert Mohl, Bassermann et Max de Gagern étant entrés , les deux premiers en qualité de ministres, les deux autres comme soussecrétaires d'état, dans l'administration du vicaire de l'empire , furent enlevés au comité. Le comité perdit aussi M. d*Ândryan, qui accepta les fonctions d'ambassadeur à Londres , et M. le prince de Lichnowsky , dont nous avons raconté l'horrible assassinat dans la soirée du 18 septembre. Encore quelques jours , et le représentant le plus distingué de la gauche, M. Robert Blum>, allait être fusillé à Vienne. Ces huit députés furent remplacés tour- à -tour par MM. Gùlich, de Lasaulx, Riesser, de Rothenhan, de Sommaruga, Zell,
Briegleb et Gompes. Il restait enfin une dernière place à donner, celle de M. Paul Pfizer, qu'une maladie opiniâtre tenait éloigné du parlement.
Les différents pays de rAIIemagne étaient assez exactement représentés dans cette commission , au moins pour le nombre des états , sinon pour leur importance réciproque. La Prusse avait sept voix , Tempire d'Autriche n'en avait que trois , et le royaume de Hanovre ainsi que le duché de Bade étaient sur le même rang que la monarchie des Habsbourg. La Bavière avait deux représentants , puis venaient les royaumes de Saxe et de Wurtemberg , la Hesse - Électorale , les duchés de Schleswig , de Holstein , de Lauenbourg, le duché de Brunsv^ick , le duché de Nassau , le duché de Weimar et le duché de Gobourg , ayant une voix chacun.
Quant aux partis politiques , la commission était une fidèle image de l'assemblée ; la droite et la gauche n'y avaient qu'une bien faible influence, et la majorité , une majorité de vingt voix environ , appartenait aux différentes fractions du centre, à ce grand et nombreux parti qui , dévoué à l'ordre, se passionnait avant tout pour la cause de l'unité all^mande. M. de Lasaulx était presque seul pour y défendre les prétentions ultramontaines ; les opinions purement politiques de la droite n'avaient pour défenseurs, avec M. de Lasaulx, que M. de
Muhlefeld , M. Detmold et le baron de Rothenhan. La gauche était plus faible encore; M. Wigard , après la mort de M. Robert Blum, était le seul soutien de son parti, et tout au plus pouvait* il compter , dans certaines questions de détail , sur le concours de M, Schùler (d'Iéna) et de M. Simon (de Breslau).
Au contraire , voyez les chefs de la majorité ; ce sont les représentants par excellence de ce parti des professeurs qui veut construire l'empire d'Allemagne d'après le plan orgueilleux de ses systèmes. C'est d'abord M. Dahlmann , le professeur de Copenhague, de Kiel , de Goettingue et de Bonn , le patriote passionné qui rêve depuis sa jeunesse la conquête des duchés danois , et qui , blanchi aujourd'hui par 1 âge et par la science , n'en met pas moins une juvénile ardeur au service du teutonisme. A côté de M. Dahlmann, voici trois députés originaires des duchés danois : M. Beseler, professeur dans la Poméranie, esprit sévère et volontiers pédantesque , dont le patriotisme n'est pas moins ardent pour être exprimé avec la froide gravité d'un docteur ; M. Droysen , homiîie jeune et actif, intelligence distinguée, plus remarquable peutêtre dans ses écrits que dans les combats de la tribune ; M. George Waitz , enfin , le digne gendre de M. de Schellihg, historien habile, ferme et ingénieux orateur, rompu à l'art de la dialectique
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et à toutes les ruses de l'argumentation. Ces trois hommes, avec M. Dahlmann , leur chef, excités comme ils le sont par les luttes que le parti allemand soutient depuis trente années dans le Holstein, joueront un rôle considérable au sein du comité. M. Deiders , collègue de M. Dahlmann à l'université de Bonn ; M. Riesser, Tun des viceprésidents de l'assemblée, habile jurisconsulte de Hambourg et l'un des plus vigoureux adversaires de la démagogie ; M. Tellkampf ( de Breslau ) , qu'un long séjour aux États - Unis a familiarisé avec les formes politiques de la démocratie américaine, quelques autres encore complètent cette phalange brillante et forte qui parait obéir plus particulièrement à l'inspiration de M. Dahlmann. Ajoutons-y les députés du centre et du midi , qui pourront bien être en désaccord avec M. Dahlmann sur des points importants , mais qui seront toujours prêts à se réconcilier en faveur de la chimérique unité qu'ils poursuivent. M. Welcker, le plus distingué de tous , représente l'esprit de FAllemagne méridionale, comme M. Dahlmann l'esprit prussien. A côté de lui vient naturellement un autre député du duché de Bade , un des jurisconsultes les plus vénérés de l'Allemagne, l'excellent M. Mittermaier, bien mieux placé assurément dans une commission d'élite qu'au fauteuil de la présidence dans cette tumultueuse assemblée de« nota-
ET LA RÉVOLUTION. m
bles. Citons encore M. Wippermann fde Gassel) , M. Schreiner, professeur à Graetz, et M. Zell (de Trêves); citons surtout deux éminents députés de Stuttgard, M.Frédéric Roemer, le digne ami du poète Uhiand, le ferme et intelligent ministre du roi de Wurtemberg, qui tient tète depuis la révolution de février aux continuelles violences des exaltés, et M. Paul Pfizer, publiciste célèbre, que le triste état de sa santé a si malheureusement éloigné des travaux de la commission.
Le comité avait choisi pour rapporteurs MM. George Waitz, Gustave Riesser et Mittermaier, deux députés du nord et un député du midi. Le premier chapitre , intitulé l'Empire , commençait ainsi : « L'empire allemand se compose de tous les états qui formaient la Confédération germanique. Les rapports du Schleswig avec Tempire , et la délimitation des frontières du duché de Posen , seront l'objet ultérieur d'un arrangement définitif. » Un membre de la commission , M. Schreiner, propose d'ajourner la discussion de cet article jusqu'à ce que les négociations concernant les duchés danois soient tout-à-fait terminées, et qu'il y ait une conclusion certaine aux guerres intérieures de l'Autriche. Cette proposition est repoussée , et les débals sont ouverts. Aussitôt une foule de propositions , d'amendements et de sous-amendements envahissent le bureau. Je remarque surtout la prétention
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de plusieurs députés de la gauche , MM. Scbloeffel , Titus , etc. , qui veulent détruire d'un trait de plume toutes les souverainetés de rÀllemagne et proposent simplement de diviser Tempire en vingt et une provinces d'une importance égale, sans s'inquiéter ni des rois ni des peuples. MM. Schloeffel et Titus oublient qu'on n'imite pas si aisément notre histoire. Quand la Constituante de 89 détruisit les circonscriptions provinciales, elle achevait une révolution commencée depuis des siècles, elle couronnait l'œuvre de Louis XI , de Richelieu et de Louis XIV. Je ne me souviens pas que le parlement de Francfort ait eu de pareils ancêtres. Cette différence fondamentale entre les deux peuples doit amener aussi des contrastes sans nombre dans les résultats de leur développement. L'histoire de France est une révolution continue dont les évè^ nements de 89 ne font que réaliser les principes au milieu d'une explosion terrible. Ce qu'il y avait de sacré dans ce prodigieux tumulte, ce qui a mérité de survivre et qui ne périra plus, tout cela était préparé par six cents ans d'efforts instinctifs et de patience invincible. C'est ainsi qu'il a suffi d'un décret de quelques lignes pour constituer l'unité de la France. L'histoire de nos voisins, au con<traire , s'oppose à une révolution de ce genre ; il y a là non-seulement ces provinces qui , chez nous en 89, n'existaient plus que de nom, il y a des
royaumes entiers, il y a des peuples avec leur esprit distinct, avec leurs antipathies profondes» et ce ne seront ni les décrets des démagogues, ni les systèmes des rêveurs, qui assureront du jour au lendemain l'unité de toutes ces Allemagnes.
Un amendement moins ambitieux, quoique trèsgrave encore, est présenté par M. Claussen , et devient le sujet d'une controverse fort embrouillée. M. Claussen ne veut pas qu on paraisse douter de l'annexion définitive du duché de Schleswig à Tempire d'Allemagne; c'est bien assez , dit -il, d'ajourner, comme pour le duché de Posen, les traités relatifs aux frontières. L'amendement de M. Claussen est le point de départ d'une discussion qui confond avec beaucoup de désordre la question danoise , la question polonaise et le partage démocratique de l'Allemagne. M. Charles Hagen demande encore la division de l'empire en vingt et une provinces; M.Jordan (de Berlin) renouvelle ses rudes attaques contre la Pologne et attire à la tribune un Polonais, M. Libelt , qui essaie une tardive et inutile protestation contre l'accaparement du duché de Posen. Enfin , après une série de discours ennuyeux ou bizarres , M. Gustave Riesser défend l'article de la commission , qui est voté par une majorité assez forte , à l'exclusion de tous les projets et amendements.
Le second et le troisième paragraphe étaient
bien plus importants et renfermaient des conséquences d'une gravité singulière. Ils étaient conçus ainsi : « § 2. Aucune partie de Tempire ne pourra »ètre réunie en un seul état avec des pays non » allemands* — §3. Si un pays allemand a le »mème souverain qu'un pays non allemand, les » rapports entre les deux pays ne pourront être » réglés que d'après les principes de l'union person- » nelle pure. » Ces deux paragraphes emportaient la dissolution de la monarchie des Habsbourg. On sait que l'élément germanique tient peu de place dans l'empire d'Autriche , et que les membres de ce vaste corps sont presque tous des états non allemands: or, ce que signifie l'union personnelle dont parle le § 3 , c'est simplement cette vague connexité qui relie plusieurs états, lorsque, conservant une existence propre , ils reconnaissent pourtant un seul et même souverain. Il est facile de comprendre que cette union , très-suffisante peutêtre sous la monarchie absolue , est tout-à-fait illusoire sous un gouvernement constitutionnel, ou la volonté du souverain est tenue de se mettre d'accord avec la volonté générale. L'ancienne Autriche aurait pu accepter ces conditions ; l'Autriche nouvelle , l'Autriche telle que l'ont faite les révolutions de mars et de mai , ne pouvait se prêter aux exigences des législateurs de Saint -Paul, sans signer elle-même sa déchéance et sa mort. En un
mot, les § 2 et 3 de Tarticle \^^ démembraiônt le plus puissant état de la Confédération germanique: l'Autriche proprement dite était rattachée plus fortement à l'empire; mais la Gallicie, Tlllyrie, la Transylvanie , la Hongrie , la Croatie , cessaient de former avec elle cette masse compacte, cette agrégation à la fois variée et forte qu'on appelle la monarchie autrichienne.
Quels motifs avaient dicté à la commission cette mesure vraiment extraordinaire? Comment se fait-il que des patriotes enthousiastes aient résolu la dispersion des forces autrichiennes, tandis que les Slaves de Bohème et les Croates de l'Illyrie se rattachaient de plus en plus à cette monarchie allemande un instant ébranlée? D'où vient que M. Dahlmann et ses amis, ces teutomanes inflexibles, aient entrepris le démembrement d'un des grands états de l'Allemagne, au moment où un étranger, le ban Jellachich , s'en faisait le défenseur obstiné , presque en dépit de l'empereur lui-même? Il y a dans tout cela des complications singulières. Les Slaves et les Croates s'attachaient à la monarchie autrichienne , parce que , ne se sentant pas assez forts pour fonder un état particulier, leur intérêt suprême était de faire vivre cette monarchie et de la transformer peu à peu en un empire slave. C'est précisément cette prétention , très-hautement annoncée, et dont le succès ne semblait pas impos-
sible» qui irritait Torgueil allemand. L'Autriche avait reçu pour mission , depuis plusieurs siècles déjà , d'éteindre Tesprit slave dans ses provinces et d y faire triompher la culture germanique : loin d'accomplir ce grand devoir, c'était elle qui se laissait absorber de jour en jour par une race étrangère. Voilà pourquoi les teutomanes la punissaient en détruisant sa puissance , cette puissance dont elle n'avait pas su faire un usage intelligent, disaientils, et qui désormais n était plus qu'un danger pour l'Allemagne, llssemblaientaussi par là prévoir comme infaillible la victoire des Slaves, et, en retenant l'Autriche proprement dite , ils leur enlevaient d'avance une part de la •conquête. Un troisième motif enfin , motif secret peut-être, avait inspiré à la phalange de M. Dahlmann cette résolution étrange. M. Dahlmann était de ceux qui voulaient voir dans les mains delà Prusse les destinées de l'empire. Or, une Autriche démembrée, une Autriche réduite à ses possessions allemandes, pouvait-elle rivaliser désormais avec la maison de Hohenzollern ?
La discussion fut longue et solennelle. Il était impossible de soumettre au parlement un problème plus grave , de lui demander une décision qui renfermât plus de périls. L'assemblée était en proie à mille émotions contraires. Ceux-ci , aveuglés déjà par leur système, s'exaltaient encore comme à la veille d'un coup d'état; ceux-là se préparaient
à une vigoureuse résistance. D'autres, avec la consciencieuse gravité de l'esprit allemand , hésitaient entre les deux partis , et résumaient la question en ces termes : « Vaut-il mieux pour l'empire une Autriche démembrée, mais qui lui appartienne tout entière? ou bien ne faut-il pas préférer une Autriche unie à l'Allemagne par des liens moins fermes , si cette Autriche est forte , si sa puissance est solidement assise, et qu'elle puisse nous honorer et nous servir? » Et ils auraient incliné , en effet, vers cette dernière opinion , sans la crainte de voir ces forces de l'Autriche leur échapper, absorbées par une jeune race dont les destinées commencent. Ajoutez, chez un grand nombre, les passions, les préjugés, les rancunes, et toujours, au^essus de tous les motifs, ce grand mot de l'unité, qui , commenté diversement et appliqué en sens contraire , augmentait la confusion générale. Le premier orateur qui monte à la tribune est un Autrichien , un membre du centre droit , M. Fritsch. M. Fritsch est un esprit sensé, il a vu tout le péril et il le signale; cette loi, dit-il, ne sera rien ou elle sera la dislocation de TAutriche. Malheureusement M. Fritsch n'est pas orateur, et l'assemblée est trop émue pour suivre long-temps cette froide et indécise parole. M. Eisenmann , qui lui succède, exprime assez bien la situation d'une partie de ses collègues ; il raconte son émotion profonde au sujet
ne L'ALLEMAGNE
des deux paragraphes, il ouvr« naïvement son eœur , il est applaudi , et , quand il retourne à sa piace , on ne sait s*il a parlé pour ou contre. M. Ârneth , député de Vienne , attaque résolument le projet, qui est défendu avec beaucoup de chaleur par un autre député autrichien , M. Reitter ( de Prague). Voici encore un député viennois, M. le docteur Wiesner, qui se déclare contre les deux paragraphes; M. Wiesner, en cette occasion, se sépare de la gauche , dont il est un des plus ridicules coryphées , et il eût mille fois mieux valu pour l'Autriche que M. Wiesner ne lui apportât pas le dangereux secours d'une si burlesque éloquence.
La parole est à un des rapporteurs de la commission , M. Georges Waitz , qui prononce , au nom des professeurs teutomanes , tin discours plein de vigueur et d'entraînement. Si le sens politique manque trop souvent à ce parti , le talent ne lui manque pas ; cette passion même , qui aveugle leur esprit , double les ressources de leur parole. Le discours de M. Waitz est un énergique plaidoyer qui s'adresse avec art aux plus vives passions de l'Allemagne, a C'est le malheur de ce pays, s'écrie M. Waitz, de n'avoir sur ses frontières qu'une situation indécise et flottante; il faut en finir une bonne fois, il faut trancha hardiment dans le vif , et nous débarrasser des obstacles qui , i chaque pas , nous arrêtent. Il ne s'agit pas seu-
lement de rAutriche , il s*agit aussi de la Prusse et de ses rapports avec le duché de Posen , il s'agit du duché de Schleswig , du duché de Limbourg, du grand-duché de Luxembourg, et une décision énergique , une décision générale , à laquelle aucun pays allemand ne devra se soustraire, peut seule donner à rAIlemagne le solide terrain qu'il lui faut pour y élever Tempire. D'ailleurs, le temps n^estril pas yenu où les nationalités se reconstituent » où les éléments communs se rapprochent et se dégagent de tout élément étranger? L'Autriche, chez qui les Slaves forment la majorité, a été représentée souvent comme un empire slave, et de fait il y a long-temps qu'elle a manqué à sa mission , qui était de porter et de faire triompher en Orient la supériorité de l'esprit germanique. En présence de ce mouvement des nationalités , ajoute M. Waitz, l'Autriche ne peut durer long -temps : que les Slaves veuillent la conserver , je le comprends sans peine, car ils y seraient bientôt les maîtres ; mais la Hongrie et la Lombardie ont un intérêt bien différent , et tôt ou tard l'Autriche sera infailliblement disloquée. Dans la prévision d'un tel événement , il n'y a pour nous que deux alternatives : ou bien il faut que l'Autriche allemande soit tout entière et exclusivement comprise dans l'empire d'Allemagne , ou bien il faut qu'elle appartienne toute et exclusivement à la
monarchie autrichienne. Ce second cas est imposa sible , car l'Autriche allemande n'a pas le droit de se séparer de T Allemagne; mais, lors même que l'Autriche préférerait ce dernier parti, nous ferions ce sacrifice, nous le ferions avec douleur, bien persuadés que nos frères reviendraient bientôt à nous. » Voilà le résumé du discours de M. Waitz , qui exprime parfaitement les principales idées de cette école passionnée dont M. Dahlmann est le chef. Trancher dans le vif, comme disait M. Waitz, procéder révolutionnairement à l'œuvre de l'unité, sacrifier tout, même un état comme l'Autriche, à cette chimère du futur empire , tels sont les principes de cette école , heureusement couverts et excusés , aux yeux du parlement , par les ardeurs brûlantes du patriotisme.
M. Giskra termina cette séance ; M. Giskra est viennois et le plus éloquent orateur du centre gauclie; sa parole brillante, colorée, trop colorée souvent , et qui trahit l'homme du sud , exerce une séduction irrésistible; il parait que M. Giskra est un talent privilégié à qui l'on pardonne maintes choses en faveur de la mélodie de son langage et de son juvénile enthousiasme; il lui est permis , dit-on , de parler beaucoup sans rien approfondir ; il lui est permis aussi de ne pas être très -ardemment convaincu; son imagination lui tient lieu de tout. Dans cette discussion sur l'Autriche^ M. Giskra
eut un de ces succès à la fois éclatants et puérils qu'il obtient si souvent , un succès dont il n'y a presque plus rien à dire quand on n'a pas entendu la poétique voix de l'improvisateur et les bravos ^e la foule enivrée. M. Giskra était -il favorable ou bostile aux deux paragraphes? J'ai relu son discours, et je n'en sais rien.
La séance suivante ne fut pas moins vive. Le noble poète Uhland , le digne chantre du patriotisme, devait se laisser entraîner sans peine par les systèmes des teutomanes. Quoique très-hostile à la Prusse , il reproduit , en effet , les principaux arguments de M. George Waitz; il dénonce, comme lui, l'influence toujours croissante des Slaves et craint de les voir absorber l'Autriche. «Vous voulez, s'écrie M. Uhland, une Autriche puissante et redoutable , parce que sa mission , dites-vous , est de s'étendre vers l'Orient et d'y porter la civilisation germanique? Mais ne voyez-vous pas qu'elle a déjà failli à cette mission , que l'esprit allemand a subi sous son drapeau d'irréparables échecs , et que ce n'est pas au profit de l'Allemagne , mais au profit de la barbarie slave , que vous conserveriez sa puissance extérieure? L'Autriche a une autre mission , une mission plus sacrée , qu'elle peut et doit remplir : c'est celle de s'attacher plus intimement à l'Allemagne et d'être le cœur de ce grand corps. » M. Uhland ne veut pas démembrer
TÂutriche dans l'intérêt de la Prusse; il veut, aa contraire , enlever la monarchie des Habsbourg à la domination slave , il veut la ramener dans la voie de ses vraies destinées, et , en la rendant plus allemande , lui faire décerner la couronne et l'empire.
On voit combien de complications, combien de systèmes opposés se produisent tour-à-tour et obscurcissent encore ce périlleux débat. Si M. Ubland tient le langage de M.Waitz , quelle différence dans les motifs ! M. Ubland a si peur de l'influence slave pour la monarcbie autrichienne, qu'il propose, en terminant, de déclarer l'urgence, c'est-à-dire de ne pas attendre une seconde lecture , de ne pas attendre même la fin du débat sur la constitution entière et de voter immédiatement les paragraphes 2 et 3 comme une loi distincte. Le discours de M. Ubland obtint un immense succès ; presque tous les partis , en effet, y trouvaient leur compte ; la gauche et le comité Dahlmann approuvaient les conclusions , tandis que les adversaires delà Prusse applaudissaient aux motifs particuliers ; tous enfin saluaient de leurs bravos enthousiastes le plus grand poète de rAllemagne nouvelle paraissant pour la première fois à la tribune de l'assemblée nationale.
L orateur qui succède à M. Uhland , M. Beda Weber, me paraît un esprit intelligent et sage ;
M. Beda Weber est bavarois , et ce n'est pas Tamour de la Prusse qui i'égare; il ne se forge pas non plus de système pour justifier le démembrement de la puissance autrichienne; à vrai dire, les Slaves Teffraient peu. Ce qui Tinquièterait sérieusement, ce serait la dispersion des membres de ce grand état, dispersion qui tôt ou tard profiterait à la Russie et lui permettrait d'envelopper TÂlIe^ magne du côté de TOrient. M. Stremayer et M.Wichmann qui défendent les paragraphes SI et 3 y M. le comte Deym et M. Berger qui les attaquent, n'ajoutent rien d'important à la discus* sion. M. Yogt, sans doute, va ranimer l'intérêt; c'est le premier orateur de la gauche qui prenne part à la lutte. <cSi la gauche a été peu empressée de parler, c'est qu'elle est , dit M. Vogt , fort désintéressée dans la question. Au fond , elle approuve^ les paragraphes 2 et 3 , mais elle n'ignore pas que cette loi donnera la suprématie à la Prusse , à cette Prusse que la gauche déteste presque à l'égal de la Russie. Cependant la gauche se dévoue , et , au risque de servir un ennemi , elle défend le projet de la commission dans l'intérêt de l'unité allemande. )) Hélas ! ne vous fiez pas trop au dévouement de M. Yogt et de ses amis; ce dévouement, ils l'espèrent bien, leur sera généreusement payé, et, quand il sera question de décerner la couronne, ils sauront bien faire leurs conditions et regagner
ayec usure tout ce qu'ils auront accordé. Ce di^ cours est un symptôme grave; l'appui de la gauche, on ne peut plus en douter, donnera la victoire à M. Dahlmann.
Prenons garde toutefois , Taspect du débat peut changer, M. Henri de Gagern est à la tribune. Les discours de M. de Gagern sont toujours de» événements; jamais le noble orateur n'a quitté le fauteuil sans y être obligé par une circonstance grave et sans que l'autorité de sa parole ne déterminât le vote de l'assemblée. Quand le parlement est indécis , quand mille pensées contraires l'agitent et que son inexpérience en des matières si neuves a besoin d'un guide résolu, M. de Gagern se lève ; il parle , et la décision impérieuse de sa pensée , la gravité de ses arguments , la netteté persuasive de son langage , mettent fin à toutes les fluctuations. C'est lui qui , à rassemblée des notables , au milieu de la confusion inouïe des premières séances, a rallié vigoureusement , sous le feu des démagogues , une armée sans discipline ; c'est lui qui , le 24 juin , entre les craintes de la droite et les prétentions de la gauche , a décidé l'assemblée à créer elle-même le pouvoir central. Aura-t-il la même habileté ou le même bonheur aujourd'hui? La question est plus grave et la thèse qu'il soutient plus ingrate. Si M. de Gagern courait après la popularité , il viendrait aussi ,
comme tant d'autres, défendre les paragraphes 31 et 3 ; prendre parti pour les intérêts de l'Autriche devant une assemblée qui voit là un obstacle à l'unité de TAllemagne , c'est un acte de courage qui honore autant l'intrépidité de l'orateur que riutelligence de l'homme d'état.
M. de Gagern commence par exposer avec netteté toutes les conséquences des paragraphes 2 et 3 , le lien fragile de l'union personnelle se brisant bientôt , les états non allemands de l'Autriche arrachés à ses mains et livrés à tous les hasards. «Or, je le demande, au point de vue national , s'écrie M. de Gagern , pouvons - nous abandonner à elles-mêmes les parties étrangères de l'empire d'Autriche , sans nous soucier de ce qu'elles doivent devenir? Je crois à la mission de l'Allemagne dans le monde , et je cesserais de m'enorgueillir de mon titre d'Allemand si toute notre mission se réduisait à élever une constitution derrière laquelle nous n'aurions plus qu'à jouir des douceurs du foyer. L'Allemagne a reçu la mission de civiliser l'Orient, et les peuples du Danube qui n'ont pas encore atteint la conscience d'eux-mêmes doivent être nos satellites dans cette marche continuelle vers le monde oriental. Ce n'est pas que je veuille nier le droit des nationalités. Je reconnais que l'Autriche doit évacuer les états lombardo- vénitiens, je reconnait que tôt ou tard , mais pas encore
en ce moment , elle doit renoncer à la Galicie ; ces seuls cas réservés , je n'admets pas la justesse des réclamations qui prétendent interdire à FÀutriche toute influence sur les pays qui l'avoisinent et qui sont une partie d'elle-même. Bien loin de là , le démembrement de TÂutriche serait un attentat , et contre l'Allemagne dont la mission en Orient serait rendue impossible , et contre ces peuples enfants dont le salut nous est confié. » Pour réaliser ces principes, M. de Gagern expose tout un plan de politique ; sa conclusion est nette : TÂutricbe doit conserver toutes ses forces, elle doit les exercer librement comme si elle formait une puissance distincte ; puis un traité particulier réglera l'union de l'Autriche et du nouvel empire. Ce discours est écouté avec une attention glaciale. Des bravos se font seulement entendre ça et là , lorsque l'orateur, en de généreuses paroles , glorifie les futures destinées de l'Allemagne ; mais son plan politique , mais ses vues sur l'union toute spéciale de l'Autriche et de Tempire déplaisent manifestement à l'assemblée. Conserver l'Autriche entière à la condition de lui faire sa place en dehors du droit commun de l'empire , c'est froisser tous les partis pas un système inattendu ; c'est mettre contre soi et le patriotisme autrichien et les théories hautaines du comité Dahlmann. Qui sait cependant si ce ne serait pas là le plus sage conseil , et s'il ne
faudra pas y revenir ? Ordinairement les discours de M. de Gagern avaient le privilège de fermer les discussions; M. le vice-président Simson met la clôture aux voix. Trente ou quarante membres se lèvent. L'homme d'état populaire devant qui tous les partis s'inclinaient, le plus grand orateur du parlement semble avoir perdu son prestige pour avoir voulu sauver la vieille monarchie des Habsbourg.
On avait refusé de clore la discussion , dans la crainte d'accorder à M. de Gagern les apparences d'une victoire ; la discussion , toutefois , était vraiment épuisée, et il n'y parut que trop à la séance du lendemain. Trois orateurs, M Riehl, M. Maifeld et M. Wurm , prononcèrent d'insignifiantes paroles au milieu de l'inattention générale. Enfin , M. Gustave Riesser , un des trois rapporteurs , monte à la tribune , résume le débat , repousse une à une les principales objections présentées, celle de M. de Gagern particulièrement, et reproduit, aux applaudissements de l'assemblée, les motifs et les conclusions de la commission.
H. de Gagern , qui a élevé tout un système en face du système de M. Dahlmann , a craint d'être gèoé dans la direction des votes ou de nuire à la liberté de l'assemblée ; c'est M. Simson qui occupe le fauteuil. Une foule d'amendements déposés sur le bureau sont lus par le président et écartés tour-À-
tour. Âpres ce travail préliminaire , le paragraphe 9 est adopté par 3 40 voix contre 76. Presque tous les députés de la droite , MM. de Yincke , de Flottwel , de Baliy , Schwerin , de Beisler, de Rothenhan , Gombart, de Wedemeyer, Detmold, se sont levés contre. Parmi les opposants des autres partis , on remarque MM. Henri de Gagern, Gfroerer et Bassermann. Une nouvelle série d'amendements et de sous -amendements vient défiler à la tribune pour être également repoussée ; le paragraphe 3 est voté par 316 voix contre 90. L'assemblée et les galeries applaudissent aussitôt , comme si elles avaient remporté une victoire qui dût assurer à jamais Tunité de la patrie. Hélas ! cette unité si attendue, c'est précisément par là qu'elle deviendra impossible, et ces deux ou trois lignes , saluées par tant de bravos comme la fin des embarras de l'Allemagne , ne sont que le commencement de diffi* cultes insolubles , le signal d'une longue guerre intérieure , l'arrêt de mort du parlement national. Âpres l'adoption des paragraphes 2 et 3, les paragraphes 4 , 5 et 6 devaient être votés sans peine. Il y est dit que le souverain d'états allemands et non allemands devra résider dans la capitale de ses états allemands ou y établir une régence. Aucun souverain étranger ne peut devenir souverain d'un état allemand , et aucun souverain allemand ne peut, sans renoncer à ce droit de souveraineté.
ET LA RÉVOLUTIOxN. i89
accepter une couronne étrangère. Enfin , les états allemands particuliers conservent leur indépendance, en tant qu'elle n'est pas limitée par la constitution de Tempire; ils gardent aussi toutes les dignités et tous les droits qui ne sont pas attribués à l'autorité centrale. Ces trois paragraphes furent admis après une discussion sans intérêt, et l'on passa au chapitre II , qui traite des droits du futur empereur.
Les quatre paragraphes 7, 8 » 9 et 10 , qui commencent le chapitre II , attribuent à l'autorité eentrale le droit exclusif de faire représenter l'Ailemagne auprès des puissances étrangères. A ce pouvoir seul appartient le droit de nommer des ambassadeurs et des consuls , le droit d'entreprendre des négociations diplomatiques , de conclure des alliances , de signer des traités , traités de commerce, traités maritimes, traités d'extradition ; à lui seul , enfin , le droit de régler toutes les relations internationales. Les états particuliers de l'Allemagne, dit le paragraphe 8, ne peuvent recevoir ou envoyer des ambassadeurs , excepté leurs plénipotentiaires, auprès du gouvernement deTempire. Les états allemands sont autorisés à conclure des traités avec d'autres états allemands ; quant aux puissances étrangères , ils ne peuvent faire avec elles que des traités de police. Enfin , tous ces traités, qu'ils soient conclus avec des états
aUemands ou avec dés états étrangers , doivent être portés à la connaissance de l'autorité centrale et même soumis à son approbation , si les intérêts de Tempire y sont engagés. La discussion de tous ces points ne fut pas longue. Les paragraphes 7 et 8 , qui enlevaient aux états particuliers toute leur existence politique , contenaient pourtant des questions graves. L'assemblée n*hésita pas. Les récla-^ mations de la Saxe , du Hanovre , de la Bavière , du Wurtemberg, qu*était-ce que cela, en vérité, pour ces hardis législateurs qui venaient de voter le démembrement de TÂutriche? Une fois décidés à tailler dans le vif, une fois Topération vaillamment commencée , devait-^n s'arrêter pour si peu? Vraiment ce spectacle est singulier ; le calme de ces hommes, au moment où ils décrètent d'un trait de plume ce qui ne peut être que le travail des siècles, surprendra ceux-là mêmes qui étaient le plus accoutumés aux bizarreries de Tesprit germanique. Ce n'est plus ici une assemblée de législateurs : c'est une académie , un institut , une brillante conférence d'historiens et de philosophes construisant, loin des profanes, une société imaginaire. M. Dahlmann est le Platon de ces poétiques promenades ; l'idéal qu'il s'est formé est la règle suprême; il parle, et des disciples obéissants traduisent sa pensée en décrets, sans souci de ce bas-monde et de la vulgaire réalité.
ET LA RÉVOLUTION. m
Révolution d*oetobre à Tienne. — BoborI Blum. — Suite des débats «ur la constitution. — Les attributions de l*cnipereur.
Ce qui rend plus étrange encore Tinaltérable tranquillité des théoriciens de Téglise Saint-Paul , c'est le bruit qui se faisait autour d'eux , c'est le tumulte révolutionnaire qui se propageait d'un bout de l'Allemagne à Tautre. Les sénateurs romains menacés par l'épée de Brennus n'étaient pas plus calmes sur leurs chaises curules ; seulement , au lieu de la fierté patriotique , c'est l'orgueil de leurs systèmes qui leur donne cette quiétude parfaite. Le sentiment des dangers de l'Allemagne ne leur fera pas retrancher une ligne de leurs projets de loi ; les difficultés sans nombre au milieu desquelles se débat la patrie ensanglantée ne leur ouvriront pas les yeux sur les embarras nouveaux qu'ils lui préparent.
Que faut-il de plus cependant? Vienne est un champ de bataille. La révolution du 6 octobre, mal contenue par les impuissants efforts de l'assemblée nationale , a mis la ville entre les mains furieuses des démagogues ; les assassins du comte Latour ont été amnistiés par cette Convention éperdue; le désordre et la terreur sont au comble. Chaque jour, des milliers d'habitants émigrent; le&
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Autrichiens et les Croates, le prince Windischgraetz et ie ban Jellachicli , marchent de différents côtés sur Vienne, et Ton sait d'avance quels seront les excès démagogiques de la défense. Quand une ville en révolution est menacée par Tennemi , il est permis de craindre les septembrisades.
Pendant ce temps-là, la gauche du parlement de Francfort envoie à Vienne une députation de trois membres pour féliciter le peuple autrichien de sa glorieuse révolution : à leur tète est M.Robert Blum. Les clubs les reçoivent avec enthousiasme, et M. Robert Blum, qui, en 1845, avait si bien su contenir Témeute de Leipsick, ne craint pas, assure-t-on , d'excuser les crimes de la populace et de transformer en un incident de la lutte l'horrible assassinat du ministre de la guerre. Bien plus, enivré de la vue des barricades , forcé de satisfaire cette foule furieuse qu'il est venu complimenter, M. Blum va se donner bientôt le rôle de Danton; au moment oii le prince Windischgraetz commencera le siège de la ville, M. Robert Blum tiendra un de ces discours qui ont pour conclusion ordinaire des flots de sang répandus et des tètes plantées au bout des piques. Il dénoncera les modérés qui se battent mollement ; il proclamera la nécessité des mesures énergiques ; il parlera , enfin , comme parlait à Paris le ministre de la Révolution la veille au soir du % septembre. Qu'allait faire
M.Robert Blum au milieu des clubs de Vienne, lui qui , par la modération de son esprit, s'était long-temps concilié Testime de ses adversaires au parlement de Francfort? Tel est Tentrainement des situations fausses , telle est la faiblesse de ces hommes qui se croient les chefs du peuple , et qui ont acheté ce misérable honneur au prix de la conscience et de la liberté. M.Robert Blum était-il libre? Sa conscience lui appartenait-elle encore , lorsqu'il justifiait les meurtriers du comte Latour, lorsqu'il poussait à de nouveaux crimes et s'apprêtait à jouer le rôle de Danton ? On peut être divisé sur les questions politiques : notre pauvre humanité est si peu de chose, que les plus absurdes systèmes trompent chaque jour de généreux esprits^ ce qui n'admet pas de dissentiments, grâce à Dieu , c'est l'éternelle morale : le sang est du sang , malgré tous les sophistes , et l'assassin est un assassin. Il semble, en vérité, que l'esprit révolutionnaire propage par instants une concurrence fébrile, une diabolique émulation dans le mal. M. Robert Blum et M. Arnold Ruge étaient à Francfort les deux coryphées du côté gauche : M. Ruge était le chef des esprits violents, des jeunes hégéliens, des aventuriers et des athées; M. Robert Blum eût voulu rallier autour de lui les démocrates honnêtes. Une considération méritée, je l'ai dit, lui faisait une belle place à
régliBO Saint-Paul. Or» voilà que M. Arnald Ruge abandanne însoleminent rassemblée nationale^ afin d'installer un congrès démocratique au milieu même du foyer révolutionnaire de Berlin; aussitôt M. Robert Blum , resté seul chef de la gauche, retombe sous la domination de ce parti > et» craignant de rester en arrière, il part pour Vienne dès la première émeute. Si H. Robert Blum eût été maître de ses actes, c'est à Francfort qu'était sa place , ou il n'aurait paru à Vienne que pour y rétablir Tordre, pour y réprimer la démagogie, pour y faire enfin ce qu'il avait si noblement fait à Leipsick après l'insurrection de 1845.
C'est au milieu de ces émotions continuelles que le parlement délibérait sur la constitution de l'empire. Le jour où s'ouvrit le débat sur la vie ou la mort de l'Autriche, on apprenait à Francfort que le prince Windischgraetz était obligé de canonner les murs de Vienne. Le 22 octobre, la ville était déclarée en état de siège , et l'attaque commençait le lendemain. Pendant tout le temps que dura cette discussion extraordinaire, on recevait de jour en jour le bulletin du champ de bataille, laui^-. table récit oii chaque parti sérieux ne pouvait trou*, ver que des sujets de larmes. Après les violences de la démagogie , c'étaient les duretés de la réaction. La ville capitula le 29 et remit son sort sans conditions entre les mains du prince Windischr
graetev Les- révolutions brutales portent partout leâ mêmes fruits , et nous vivons dans un temps où Ton s'estime heureux de passer du joug des clubs sous h rude protection du sabre.
Les nouvelles de Berlin n'étaient pas moins inquiétantes. Excités par les événements deVienne, les démocrates prussiens tentèrent un coup de main le 3f octobre, bien décidés à faire une seconde révolution qui réparerait les négligences et les oublis de la première. La révolution eut lieu en sens inverse; Frédéric-Guillaume se rejeta brusquement dans le parti extrême , comme si les événements de mars étaient tout-à-coup effacés de l'histoire. Il forma un nouveau ministère, un ministère qui découvrait clairement la pensée personnelle du souverain et laissait entrevoir une lutte prochaine, une lutte irritée, entre Frédéric-Guillaume A les députés du pays. Le président de ce cabinet était un oncle du roi , le vieux comte de Brandebourg; les ministres, absolument privés d'initiative et d'autorité personnelle, n'avaient pour eux qu'un dévouement de commis à toutes les formes et à toutes les idées de l'ancien régime : c'était M. de Ladenberg, le confident et le disciple de M. Ëichborn ; c'était surtout le sombre et austère ManteufTel, un homme d'état d'avant le déluge, disafit M. de Yincke. L'assemblée ne voulût pas reconnaître ce ministère , qui ne sortait [>as de ses
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rangs et ne représentait qu'une impuissante mino» rite. Il y eut des scènes graves à Potsdam entre la députation et le roi. L'irritation augmenta lorsque le ministère » pour rendre au pouvoir législatif toute son indépendance , pour le soustraire à la domination des clubs, signa Tordonnance qui le transportait à Brandebourg; l'assemblée résista, et l'émeute recommençait déjà sur plusieurs points ; le 12 novembre, Berlin fut déclaré en état de siège.
Pendant tout le mois d'octobre et la plus grande partie de novembre, si l'historien du parlement de Francfort veut reproduire l'exacte physionomie de l'assemblée, il est obligé de mener de front le récit des émeutes et les débats de la constitution de l'empire. Tout cela se développe à la fois dans les séances du parlement. Le 9 et le 4 0 novembre, on avait discuté et voté rapidement quatorze para* graphes de la constitution, c'est-à-dire les chapitres III et lY, concernant l'armée et h marine; le 1 4, il fallut interrompre le débat pour s'occuper des affaires de Prusse. L'ambition du parlement de Francfort était de se poser comme un pouvoir modérateur entre la démagogie et la réaction ; l'avènement du nouveau ministère prussien , la translation de la chambre à Brandebourg, parurent aux députés de Saint -Paul une violation flagrante des principes constitutionnels, et un
débat très - vif s'engagea sur les mesures que le parlement devait prendre. Trois partis furent proposés. « Vous n*avez rien à faire , disaient M. de Vincke et ses amis. Âvez-vous empêché la domination des clubs à Berlin? Âvez-vous empêché la tyrannie populaire de peser pendant six mois sur l'assemblée, sur la ville, sur tout le pays? De quel droit vous opposez-vous aujourd'hui à un minis-^ tère qui a accepté la mission de rétablir Tordre ? Peut-être vaudrait-il mieux que cette mission fût confiée à d'autres mains; mais savez -vous si on l'eût acceptée ? Que ManteufTel représente l'esprit des temps passés , soit ! ce n'en est pas moins un homme d'honneur, et il a promis de rester fidëlo à la constitution. Attendez au moins ses actes. » La droite concluait par un ordre du jour qui reconnaissait le droit de la Prusse et dispensait le gouvernement central de toute intervention dans cette affaire. La gauche, au contraire, demande impérieusement trois choses ; elle V6ut : 1^ que l'assemblée prussienne continue de siéger à Berlin ; 2^ que la liberté de ses délibérations soit assurée , c'est-àdire que le gouvernement lève l'état de siège ; 3^ qu'un ministère libéral succède au ministère. Brandebourg. Cette proposition est très-vivement soutenue par MM. Wydenbrugk, Loewe et Henri Simon (de Breslau). La majorité, enfin , d'accord avec la gauche pour exiger le changement du minis-f
tère, émet simplement le vœu que rassemblée soit rappelée de Brandebourg à Berlin aussitôt que la situation le permettra. M.Biedermann, M.Weicker et M. de Beckerath font triompher cette opinion » adoptée par 239 voix eontre 189.
A la fin de cette même séance du 1 4 novembre , le bruit de la mort de Robert Blum , fusillé à Vienne par Tordre du prince Windischgraetz , met tous les esprits en émoi. M. Simon (de Trêves) adresse des Interpellations au ministère de l'empire , et . déclarant que l'exécution d'un membre du parle* ment doit être considérée comme un meurtre, il somme le gouvernement de prendre toutes les me^ sures nécessaires pour le châtiment des coupables. M.Robert Mohl» ministre de la justice, répond que deux membres de l'assemblée nationale viennent de partir immédiatement pour Vienne , chargés d'instructions spéciales ; il convient d'attendre leur rapport; les deux délégués sauront défendre les droits du parlement, et prendre sous leur proteo* tion les représentants qui se trouvent encore en Autriche. Du reste , la proposition de M. Simon (de Trêves) est renvoyée à un comité spécial. Deux jours après, à la séance du 16, M. Kirchgessnen rapporteur du comité , lit ses conclusions à la tribune ; elles se terminent ainsi : « L'assemblée nationale enjoint au ministère de prendre les plus énergiques mesures pour punir ceux qui directe-*
ment ou indirectemept dont responsablea du meurr tre de Robert Blum. »Et ce décret 8i gra^ est voté sans discussion à Tunaniniité.
La mort tragique de Robert Blum ajoutait une, complication nouvelle à une situation déjà pleine de troubles et de périls. Que l'agitateur de Vienne ^ que le fougueux orateur des clubs et des barricades ait mérité un châtiment, il me parait difficile de le nier, le ne comprends pas davantage que Robert Blum pût se retrancher derrière son titre de député de Francfort, lui qui était venu à Vienne, non pas . au nom du parlement, mais malgré sa volonté «presse, et qui certainement, par ses discours, par sa conduite, par ses allures de Danton au milieu d'une population consternée » avait mis de côté ses privilèges pour conduire plus librement la «évolution. La prudence cependant ne devait -elle < pas faire fléchir les rigueurs du summum jus? Ne fallait-il pas concilier des devoirs différents, et demander à l'assemblée de Francfort l'autorisation de juger un de ses membres? Pourrait-on même aseurer qu'il n'y a eu que ce sentiment d'une inflexible justice dans l'exécution du coupable? Oui , il faut oser le demander, n'y a-t-41 pas eu là conune un défi au parlement national ,^ à ce parle^ ment qui , dans les paragraphes 2 et 3 delà consti-^ lution, posait en principe le démembrement de l'Autriche et consacrait d'avance par ses votes ce
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que les Hongrois réclamaient par les armes? Ainsi , de part et d'autre , les fautes s'enchaînent et se multiplient. L'attitude du parti Dahlmann yis-4-^ yis de TAutriche a amené l'exécution de Robert Blum , et cette exécution , faite au mépris du par^ lement , va renouveler par toute TAUemagne Teffervescence des esprits. Leipsicli> la patrie de Robert Blum , est en proie à une agitation formidable : le bruit et Témotion , la pitié et la colère , se répanddent de Vienne à Berlin et de Berlin à Francfort, En un instant, le coupable est devenu un martyr. On prépare des cérémonies mortuaires , on célèbre des ovations expiatoires : le drapeau noir flotte en signe de deuil sur les tours de Mayence; Tas-r semblée nationale , enfin , toute frémissante sous l'outrage , ne laisse pas même ouvrir le débat , et silencieusement , par un vote unanime , elle ordonne au ministère de l'empire de châtier le prince Windischgraetz !
Que devient cependant ta constitution au milieu de ces émotions brûlantes ? Le chapitre II , concernant les attributions de l'empire ( Reichsgetvalt), n'offre plus de difficultés graves depuis que les principes sont admis , depuis que le pouvoir central est seul investi du droit de faire les traités et de nommer les ambassadeurs , depuis enfin que les troupes impériales sont mises à sa disposition et que les forces maritimes ne relèvent
que de son commandement. Les paragraphes 23 à 28 , relatifs à la navigation fluviale , les para* graphes 29 à 32 , qui traitent des chemins de fer, 33 à 39 , qui établissent Tunité douanière , et 40 à 45, qui mettent les télégraphes et les postes entre les mains du gouvernement impérial , sont votés après d'insignifiants débats dans l'espace de quatre séances. Les paragraphes 46 à 51 traitent deTunité de monnaie, de la banque et des impôts; les paragraphes 52 à 55 prévoient les guerres intérieures, les luttes d'état à état, ou les conflits d'un état particulier aves le gouvernement impé^ rial : ils indiquent les moyens que devra employer ce gouvernement pour rétablir la paix ; ils lui accordent aussi le pouvoir d'étendre ou de res-^ treindre, selon les circonstances , le droit d'association , et lui imposent le devoir de prendre toutes les mesures d'hygiène et de salubrité publique. Enfin, les paragraphes 56 à 61 s'occupent de la nature des lois que pourra faire et promulguer l'autorité centrale , et de l'unité qu'elle devra établir entre les législations particulières. Ainsi, les attributions de l'empire sont constituées ; le gouvernement impérial a dans les mains tous les droits et toutes les forces ; les royautés ne sont plus que des préfectures héréditaires, qui conserveront encore leur cour, leur liste civile , l'éclat de la fortune^ tous les avantages personnels au souverain,
jusqu'à ce que le temps se charge de leur enlever €e dernier simulacre de pouvoir et de les média^ tiser sans résistance.