‹ Études sur la révolution en AllemagneChapitre 4 sur 11 · IT · texte numérisé non relu

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Conliniialion des débals: les deux ehimbres:- rappor4» dn eb^mbres el del*MiipeMiK. — Auilttd* de l*Atttriche en faec do parlemenl. •— Le ailnitlère SchvTaneubMrtf. — Irritation du. parti Dahlmann contre les députés autrlebiens..

Les affaires de Berlin et de Vienne préoccupaient toujours les esprits , et depuis que le parlement avait cru nécessaire d'intervenir au milieu de cette double lutte , on se demandait avec anxiété comment rhonneur de l'assemblée nationale sortiraitsain et sauf de ces laborieuses entreprises. Pour obéir au vote du 1 4 novembre qui lui dictait une* politique de conciliation entre l'assemblée prus^ sienne et la couronne, le ministère de Tempire avait envoyé M. de Gagern à Berlin , et , avant même que le gouvernement de Tarohiduc Jean eut reçu l'étrange mission de juger les juges de Robert Blum, dès le commencement de l'insurrection viennoise , M. Welcker était parti pour Ollmûtz , ehargé de faire prévaloir l'esprit de prudence et de paix sur les conseils de la vengeance. M.Welcker n'avait pas réussi , puisque Robert Blum avait été fusillé. On ne saurait dire si M. de Gagern fut plus heureux : la situation de Berlin s'aBiéliora

bientôt; mais il est évideot que ce résultat était dû bien plus aux caprices de Frédéric-Guillaume qu'à l'influence de l'envoyé de Francfort.

Quelques jours, en effet» après le retour de M.deGagern,on apprit que rassemblée prussienne était dissoute, et que Frédéric * Guillaume avait octroyé à ses sujets une constitution. L'assemblée avait été long-temps opprimée par les clubs, une minorité factieuse entravait ses efforts , et le travail de la constitution avançait avec une lenteur désespérante : Frédéric-Guillaume saisit cette occasion, et, avec cette intrépidité fantasque qui fait le fond de son caractère , il venait de donner à la Prusse la constitution la plus libérale de TEurope ( 5 décembre 1848 ). Heureux de pouvoir octroyer une charte à ses sujets et de se dire solennellement roi par la grâce de Dieu , ce grand défenseur des idées féodales faisait enfin toutes les sérieuses et légitimesconcessionsque tant d'hommes éminents» depuis Jtf. Hansemann jusqu'à H. de Yincke, lui avaient demandées vainement à la Diète de 4847. Quant aux affaires générales de rÂllemagne , quant à la question de l'empire et au démembrement de l'Autriche , il était difficile de pressentir l'opinion du roi de ^Prusse. Frédéric- Guillaume devait convoiter la couronne impériale ; la Prusse croit fermement à sa mission, elle se vante d'être appelée à reconstituer l'Allemagne, et sa politique

hardie en maintes circonstances semble justifier cette foi. Gomment accepter pourtant une constitution qui ordonnait , ou bien le démembrement , ou bien Texclusioa absolue de la monarchie autriehienne? Gomment recevoir Tempire des mains d'un parlement révolutionnaire? Et que de difficultés pour obtenir Tassentiment des souverains ! Frédéric-Guillaume ne renonçait pas à son ambition ; il attendait , aussi habile à ne rien promettre qu'à ne point décourager l'assemblée.

La constitution, d'ailleurs > n'était pas votée tout entière au commencement de décembre, et Frédéric^ Guillaume ne savait pas encore à quel prix il achèterait l'empire^ Il connaissait l'étendue de son pouvoir, les attributions, les droits, les privilèges merveilleux de l'autorité centrale : tout ce beau chapitre , si plein de séductions , avait été voté sans opposition sérieuse par une majorité immense ; il restait à savoir comment s'exercerait cette autorité, avec qui seraient partagés ces droits, quelle serait enfin la part des représentants du peuple dans le gouvernement de l'Allemagne. On vota bientôt le chapitre III , où le législateur institue un tribunal de l'empire {Reichsgericht) chargé de juger les querelles des états entre eux et leurs conflits avec le pouvoir central, et on arriva à l'importante question de la Diète {Reichstag).

C'est le 4 décembre que cette discussion com-

mença. Y aura-t-il deux chambres ou une assemblée unique? Tel est le premier point en litige. Le projet de la commission établit deux chambres , la chambre des états ( Staalenhaus ) et la chambre du peuple ( Volkshaus). La première représentera les gouvernements particuJiers , qui y enverront chacun un certain nombre de députés selon leur impor-^ tance réciproque: la Prusse aura 40 délégués dans ce conseil , TAutriche et la principauté de Lichtenstein 36 , la Bavière 1 6 , la Saxe 1 0 , le Hanovre 10, le Wurtemberg avec les principautés de Hohenzollern-Hechingen et Sigmaringen 10, le duché de Bade 8 , la Hesse-ÉIectorale 6 , etc. , etc. Il y aura en tout 176 représentants. Ces représentants seront élus , moitié par les gouvernements , moitié par les chambres. Quant à la chambre du peuple ( Volkshaus) , elle se compose des représentants de la nation allemande, et une loi spéciale réglera l'élection.

Le premier article de ce chapitre fut Tobjet d'une discussion assez vive ; M. Yogt ne voulait pas que les gouvernements fussent représentés, il demandait une assemblée unique, comme si ce système , déjà fâcheux dans un pays vigoureusement centralisé ne présentait pas plus d'inconvénients et de périls dans une fédération. M. Maurice Mohl fait une proposition dans le même sens. Bien qu'il n'appartienne pas à la gauche, M. Maurice

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Mohl vote avec elle toutes les fois qu'il s'agit d'éta^ blir la plus grande centralisation possible en Âlie-magne ; M. Mohl est le vrai fanatique de l'unité , et ce ne sera pas sa faute, dit un publiciste, si le goU^ vernement de l'empire ne pèse pas chaque botte de foin qui passe le Khiu à Kehl. Malgré les efforts de M. Yogt , malgré Topiniàtreté de M. Maurice Mohl , le système des deux chambres triomphe , consacré par 331 voix contre 95. Aussitôt une foule d'à-» mendements sont présentés de toutes parts au sujet des articles II et III , qui règlent la composition du Staatenhaus et la répartition des voix. Tandis que la gauche demande l'élection de la chambre des états par la chambre du peuple , les députés du centre se disputent les voix partagées entre les différents pays de rÂllemagne. Chacun prêche pour son couvent , chacun glorifie sa ville et son clocher ; il y a tel conseiller aulique de Cassel ou de Gotha qui s'indigne le plus sérieusement du monde du médiocre rôle attribué au gouvernement de son grand-duc. N'oublions pas qu'il s'agit ici de mettre un terme aux longues divisions de l'Ai* lemagne, et que cette assemblée est passionnée pour l'unité; mais telle est la force de l'habitude, telle est l'inévitable victoire des mœurs et des passions sur les prétentions des systèmes. Les Alle^ mands adorent d une façon abstraite je ne sais quelle unité impossible^ et à chaque instant l'es^

prit local , l'esprit de race et d'antagonisme éclate malgré eux dans leurs discours. M. Dahlmana s'opposa énergiquement à toute modification des articles H et III ; « la répartition des voix , disait-il , a été étudiée avec soin ; elle forme un ensemble dont toutes les parties s'enchaînent , et il est impossible de détacher une seule pierre de Tédifice sans le ruiner tout entier. » Cette considération , présentée avec une autorité dogmatique , fit disparaître les ambitions provinciales; le système de l'unité imposa silence aux vieilles rancunes, et le projet de la commission fut adopté par une majorité considérable.

L'article IV du même chapitre (§§12,13,14) établit qu'une rémunération est due aux députés ; les députés du Staaienhaus seront rétribués par les états qui les envoient , les députés du Volkshaus seront payés par le trésor de l'empire. Aucun député ne pourra accepter de mandat impératif, ni faire partie des deux chambres à la fois. L'article Y (§§ 15 , 16 , 17, f 8 , 19 ) statue sur les conditions du vote, sur le nombre exigé de députés présents, sur les différentes sortes de majorité selon la nature on l'importance des lois. II décide que la loi a besoin de l'assentiment des deux chambres ; il refuse enfin le veto absolu au gouvernement de l'empire , «t ne lui accorde que le veto suspensif.

Cette discussion du veto fut très -vive. M. de

Yincke ne manquait pas de bonnes raisons quand il demandait pour le gouvernement central une autorité plus forte, un moyen de ne pas être annihilé par les chambres. Dans Tintérèt même de cette unité tant désirée , ne devait-on pas soiiger à la triste situation du pouvoir impérial? Ne serait-il pas obligé peut-être de résister, dans la chambre haute aux prétentions des états particuliers , dans la chambre du peuple aux empiétements démagogiques? Les coalitions de deux partis contre un ennemi commun sont-elles rares dans l'histoire parlementaire, et si les deux chambres^ quoique représentant des intérêts bien opposés, s'unissaient pour la ruine du gouvernement central , devait-on le désarmer d'avance et le livrer à leurs coups? M.Welcker n'aperçoit pas ce danger; M. Mittermaier rappelle les malheurs que le veto absolu attira sur Louis XVI, et la fausse application qu'il fait de ce sinistre exemple prouve qu'il confond deux situations tout-à-fait dissemblables. Louis XYI n'avait pas à créer l'unité de la France ; quand la France accomplit ce travail sur elle-même , le pou-^ voir central , je veux dire la royauté , avait mieux que le veto absolu , elle avait une autorité sans contrôle; Louis XI, Richelieu, Louis XIY, n'é^ taient pas désarmés , ce me semble ^ en face de la Bourgogne et de la Bretagne, en face des intrigues aristocratiques et des fantaisies de la Fronde. Mais

non , rhistoire n'est rien pour les législateurs de Saint^Paul; rAlIemagne se transformera subitement sans avoir à traverser toutes les phases que les lois de la logique ont imposées aux autres peuples; à quoi bon s'inquiéter des moyens? à quoi bon la prévision des dangers de Tavenir? Il suffit de décréter l'unité. Rendons justice à M. Dablmann ; il comprit bien que , dans la situation actuelle de l'Allemagne et jusqu'à ce que l'unité fût sérieusement établie dans les mœurs , le veto absolu était la protection nécessaire de l'empire. Ses efforts furent inutiles ; une majorité bien faible, il est vrai, une majorité de trois voix, repoussa le veto absolu. D'un autre côté, la proposition de la gauche qui enjoignait à l'autorité centrale d'exécuter purement et simplement les décisions des chambres fut rejetée sans discussion. Puis vint une série de propositions et d'amendements qui, conçus dans un meilleur esprit, ne furent pas cependant plus heureux. La majorité se réunit enfin sur la rédaction de M. Fallati : a Toute mesure adoptée par les chambres et repoussée par le gouvernement central peut être discutée de nouveau ; quand elle a été votée dans trois sessions consécutives , elle n'a plus besoin de la sanction du gouvernement pour devenir loi de l'empire. i>

Tandis qu'on délibérait sur cet important chapitre des deux chambres, les préoccupations des T. II. 44

esprits au sujet de l'Autriche s'accroissaient de jour en jour. Il ne s'agissait plus d'une réyolutioD désormais comprimée , il ne s'agissait même pas des vengeances de la «éaction ; un régime plus miséricordieux avait succédé aux cruelles nécessités de l'état de siège. Ce qui inquiétait ou irritait les députés de Saint-Paul , c'était l'attitude du gouvernement autrichien au sujet des paragraphes 2 et 3 du chapitre l^^ de la constitution , c'était la réponse ferme et hautaine que le ministère Schwarzenberg venait de signifier au parlement.

Le ministère Schwarzenberg , en prenant le pouvoir, avait fait connaître son programme par la Note du 27 novembre. Le maintien de l'Autriche avec toutes ses forces , la fusion de toutes les races et de tous les territoires en un grand corps d'état, tel était le but que se proposait M. le prince de Schwarzenberg. « La ferme durée de la monarchie autrichienne avec la complète unité de tous les états qu'elle embrasse, c'est là , disait-il , un impérieux besoin et pour l'Allemagne et pour l'Europe. Quant aux rapports établis entre l'Autriche et l'Allemagne nouvelle, on ne pourra s'en occuper que lorsqu'elles auront accompli toutes les deux leur travail de rajeunissement et qu'elles se seront donné de solides institutions. Jusque-là , l'Autriche continuera à remplir fidèlement ses devoirs. Dans toutes les relations extérieures , nous saurons

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défendre la dignité et les intérêts de Tempire autrichien , et nous ne permettrons à aucune influence égarée de troubler le libre travail de notre développement intérieur. » Le programme était clair et la menace directe. L'Autriche n'accepte pas votre constitution , disait le ministère d'Ollmùtz ; elle réserve toute sa liberté et continue sa vraie mis^ sion , qui est d'unir fortement toutes les parties de la monarchie. Maintenant faites des lois, créez des institutions; quand la nouvelle Allemagne sera constituée, nous verrons dans quelles conditions nous devons nous unir à elle; jusque-là, ne touchez pas à TÂutriche.

Ce langage altier avait causé de profondes émotions à Téglise Saint-Paul. Les journaux dévoués à la Prusse attaquaient chaque jour TAutriche avec une vivacité inouïe. Le journal de M. Dahlmann particulièrement, la Gazette allemande {Deutsche Zeitung ) , se faisait remarquer par 1 apreté de sa polémique. Elle demandait à grands cris un nouveau ministère , un ministère mieux armé pour cette lutte ; M. de Schmerling , en effet, le ministre de l'empire pour les aflaires étrangères, est un député autrichien , et ce n'était pas à lui de représenter dans ce conflit la volonté souveraine du parlement. La Gazette allemande osait même s'étonner que l'archiduc Jean n'eût pas encore déposé ses pouvoirs.

Il devenait urgent tout au moins de donner un successeur à M. de Schmerling. M. Henri de Gagern était l'homme d'état le plus considérable de l'assemblée , et personne assurément ne pouvait mieux , je ne dis pas résoudre ce problème , mais le débrouiller d'abord et amortir peu à peu les prétentions contraires. Ce choix , par malheur, à côté de grands avantages , offrait aussi de graves inconvénients. Le système queM.de Gagern avait développé à la tribune pouvait sembler, à* certains égards, celui-là même que le ministère Schwarzenberg venait de proclamer d'une manière si hautaine dans sa Note du 27 novembre. Maintien de la monarchie autrichienne et séparation provisoire de rÂutricbe et de l'Allemagne jusqu'à ce que leur union fut établie plus tard par une loi spéciale , c'est là ce qu*avait demandé M. de Gagern , et c'est ce qu'on demandait aussi à Ollmûtz. Que de différences cependant ! En sauvant la monarchie autrichienne , M. de Gagern concluait qu'elle devait rester hors de la Confédération germanique ; c'est à ce prix-là seulement qu'il lui permettait de ne pas se démembrer. M. le prince Schwarzenberg, au contraire, en maintenant l'unité de l'Autriche, voulait aussi maintenir son rang , c'est-à-dire sa vieille suprématie au sein de l'Allemagne. Ce n'est pas tout : cette opinion de M. de Gagern n'était pas celle du parlement; le seul échec que M. de Gagern

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eût subi à l'église Saint-Paul , il Tavait subi précisément sur cette question , et c'était lui qu'on choisissait pour terminer, au nom du parlement, cette difficile affaire ! M. de Gagern allait-il apporter un programme conforme à sa première opinion , ou bien abandonnerait-il sa propre politique pour adopter le système de la majorité ? On se le demandait de toutes parts avec un étonnement inquiet. Quant à M. de Gagern, après une longue et cruelle hésitation , pressé enfin par le péril , déterminé par l'intérêt de cette assemblée nationale à laquelle il avait consacré toutes ses veilles , il prit le seul parti qui pût lui convenir : il résolut de conformer son programme à son opinion et de provoquer un vote ; la majorité déciderait s'il devait garder ou quitter son portefeuille.

M. de Gagern , ministre du Ticaire de Tempire. — Abdication de l^empereigr d*Aalricbe Ferdinand l*^ — Avènement de Françoi»-JoMph I*^ —Triomphe du syetème de M. do Gagern : l*Autriche est exclue de l^empire d^Allemagne. — L*empire est déclaré éleelif. — Altitude de Frédérie-Guillaume IV. — Note du 83 Janvier 1849.

Le 18 décembre, M. Henri de Gagern , nommé ministre de l'intérieur et des affaires étrangères à la place de M. de Schmerling , lut à la tribune son programme d'avènement. D'après ce programme , M. de Gagern déclarait TAutriche exclue de cette

fédération d'états que devait former rAIIemagne nouvelle. La Note du prince Schwarzenberg avait dit : « L unité complète, indissoluble, de tous les pays qui composent la monarchie autrichienne , est nécessaire à TÀIIemagne et à l'Europe. L'Autriche verra plus tard comment elle doit s'unir avec TÂlle^ magne. » M. de Gagern , prenant à la lettre cette proposition , eu concluait que l'Autriche ne faisait pas et ne ferait jamais partie de l'empire.

Ce n'est pas là, on se te rappelle, ce qu'avait voulu l'assemblée nationale ; en votant les paragraphes 2 et 3 du chapitre V de la constitution , elle avait entendu mettre d'un côté les provinces non allemandes de la monarchie des Habsbourg , — de l'autre l'Autriche allemande, — ^et, en abandonnant celles-^là, s'attacher plus fortement celle-ci. Quant à exclure l'Autriche entière de l'empire d'Allemagne , c'était là une entreprise qui devait paraître monstrueuse au patriotisme germanique. On voulait bien affaiblir l'Autriche, la mutiler, lui enlever ce qui est sa nature même , on voulait bien la placer ainsi dans l'empire où elle n'aurait tenu qu'un rang inférieur; mais exclure de la fédération allemande un état qui , pendant des siècles , a représenté toute l'Allemagne, il semblait que ce fût une trahison , un crime de lèse-patrie. Toute cette partie du programme de M. de Gagern soulève de violents murmures. Après la lecture, les.

colères redoublent; M.Yenedey demande que le programme soit rejeté sans discussion, et M. Reitter (de Prague), M. Plathner, M. Maurice Hartmann, parlent dans le même sens avec une irritation croissante. Ces impétueuses attaques n'ébranlent pas le parlement; une commission est nommée, et le programme de M. de Gagern sera l'objet d'un débat réfléchi. Cette commission pourtant est hostile à M. de Gagern ; elle se compose de députés de la gauche et de députés autrichiens. Les députés autrichiens ne veulent pas que leur patrie soit placée en dehors de la Confédération ; les députés de la gauche , infidèles à ce dévouement dont parlait M. Yogt, combattent M. de Gagern, dont le système donnera infailliblement la couronne impériale au roi de Prusse.

Ces événements se passaient dans les derniers jours du mois de décembre ; les fêtes de Noël et du jour de Tan firent ajourner le débat , et pendant plusieurs semaines, ces grands intérêts, demeurés en suspens , communiquèrent aux esprits une agitation extraordinaire. Jamais les antipathies de la Prusse et de T Autriche ne s^étaient manifestées avec plus de violence. Ce parlement , qui devait enfanter l'unité nationale , était désormais un champ de bataille où deux armées ennemies , l'armée du Nord et l'armée du Sud , s'apprêtaient à déchirer la patrie. Qu'était devenu ce drapeau

rouge, noir et or, si souvent arboré à Francfort depuis le 31 mars , et sous lequel on était si fier de marcher? Voici d'un côté le drapeau noir et blanc , de l'autre le drapeau noir et jaune. Autrichiens et Prussiens se poursuivent d'une haine irréconci-^ liable; on se croirait au temps des Gibelins et des Guelfes. Tandis que M. de Gagern et M. de Schwarzenberg échangent des notes menaçantes ou se contredisent avec aigreur, les journaux de Franc^ fort et de Berlin enveniment la lutte par une polémique furieuse. M. Gervinus , dans la Gazette allemande, dirige le feu contre les députés autrichiens ; oeux-ci forment un nouveau comité sous la présidence de M. de Schmerling ; tous les ennemis de la Prusse, les Bavarois, les ultramontains , une partie de la droite et la gauche entière , se joignent à eux. II n'y a plus départis politiques, il n'y a que des nationalités aux prises. République ou monarchie , monarchie constitutionnelle oa monarchie féodale, toutes ces questions, qui ont passionné jusqu'ici l'assemblée, passent désormais au second rang ; la lutte n'est plus que dans ces deux mots : Prusse ou Autriche 1

N'oublions pas un événement qui donne plus d'intérêt encore à cette dramatique controverse. Ébranlé par les trois révolutions de mars , de mai et d'octobre, effrayé du grand travail de reconsti-t tution exigé par le bouleversement de l'Autriche »

Tempereur Ferdinand P' avait abdiqué le 2 décembre. Il voulait, disait -il, laisser cette tâche à des mains plus jeunes ; il pensait surtout qu'une royauté nouvelle serait mieux à Taise , et qu'aucun engagement dans le passé ne l'empêcherait de faire face à toutes les difficultés d'une situation si grave. Tels étaient donc les deux prétendants à l'empire : d'un côté , le roi qui venait de donner à la Prusse une constitution toute libérale ; de l'autre , un jeune empereur de dix-huit ans , à qui son oncle avait laissé le trône pour sauver les destinées de l'Autriche. Le dernier acte de Frédéric -Guillaume IV augmentait l'ardeur de ses partisans ; l'abdication de Tempereur d'Autriche semblait imposer des obli-^ gâtions plus étroites aux défenseurs de François^ Joseph P^

Rapprochement singulier! Ces deux événements si graves avaient eu lieu presque en même temps. Le 2 décembre 1 848, Ferdinand P'' signait son acte d'abdication, et le 5 du même mois, Frédéric-Guil-' laume lY octroyait sa charte à ses sujets. En descendant du trône pour y placer son neveu, l'empereur d'Autriche avait l'air de rappeler à toute l'Allemagne l'antique gloire de la maison de Habsbourg. Le vieux monarque dans son acte d'abdication , et le jeune empereur dans les premiers décrets de son règne , inscrivaient solennellement , sans en omettre un seul , tous les titres de ces princes en qui

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rAIIemagne s'était personnifiée depuis des siècles. L'empereur d'Autriche s'intitulait roi de Hongrie et de Bohème , roi de Lombardie et de Venise, roi de Dalmatie, de Croatie, de Slavonie, de Galicie et d'illyrie, roi de Jérusalem, grand -duc d'Autriche , grand-duc de Toscane et de Cracovie , duc de Lorraine, duc de Salzbourg, de Styrie, de Garinthie, d'Ulcraine et deBukovine, grand-prince des Sept -Montagnes, margrave de Moravie, duc de la haute et basse Silésie, duc de Modène, de Parme, de Plaisance et de Guastalla, duc d'Anschwitz , de Zator, de Frioul , de Raguse , de Zara , comte princier de Habsbourg, de Tyrol , de Kybourg , de Goritz et de Gradiska , prince de Brixen , margrave de la haute et basse Lusace , margrave distrie, comte d'Hohenembs, deFeldkirch , de Bregenz , de Sonnenberg , seigneur de Trieste et de Gattaro, etc., etc.. Tout cela, sans doute , ne l'empêchait pas d'être roi constitutionnel ; il semble cependant que l'éclat des temps féodaux fût bien autrement visible dans cette vieille monarchie que le caractère tout récent de l'esprit moderne. Cet esprit, au contraire, malgré les répugnances personnelles de Frédéric- Guillaume lY, était clairement empreint dans l'histoire et la conduite de la monarchie prussienne. Le jour même oii Ferdinand V et son jeune successeur se parent ainsi de toutes leurs splendeurs du moyen-

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âge , le petit-neveu du grand Frédéric donne à la Prusse la constitution la plus libérale que puisse souhaiter le génie des temps nouveaux. Ce rapprochement n'est-îl pas le symbole expressif de TAIIemagne? Ne voit -on pas manifestement les deux oppositions qui la divisent , le Nord et le Midi , le catholicisme et le protestantisme , les souvenirs du passé et les espérances de Tavenir ? Â chaque pas que Ton fait ou que Ton croit faire vers cette impossible unité , l'invincible antagonisme se redresse, et le mensonge des systèmes s'évanouit.

Enfin, la discussion du programme de M. de Gagern commença le 11 janvier. Une tristesse profonde remplissait les esprits. Quelle que fût , en e£Pet, Tissue de la lutte, il devait en résulter une humiliation cruelle pour les plus sages intelligences du parlement. Ou bien rÂutriche serait exclue de la Confédération , ou bien l'homme le plus éminent de l'assemblée , le vrai chef du parti libéral , M. de Gagern , allait subir une éclatante défaite, qui, pour long-temps peut-être, ruinerait son influence.

La lutte s'annonça vivement. Parmi les différentes propositions remises au président, je remarque celle de M. de Lasaulx ; elle indique le ton de la controverse et les dispositions des esprits : « Considérant qu'il ne convient pas à des hommes sages de suivre te chemin des fous , l'assemblée

VtO L'ALLEMAGNE

nationale engage le ministère à préparer Tunité de la patrie de concert avec toutes les souverainetés de FÂllemagne , et particulièrement avec la première de toutes , avec la monarchie autri* chienne. » Les députés de la gauche persistent dans un ordre du jour qui écarte le programme sans discussion : il fallut cependant discuter. M. de Gagern , appelé à la tribune par le rapporteur de la commission, exposa ses plans avec un talent de parole , avec une variété d'arguments qui causèrent une impression profonde. M.deYincke voulut lui prêter le secours de sa redoutable ironie ; mais en accablant le parti autrichien , en humiliant M. de Schmerling , en retournant la pointe de son arme dans une blessure saignante , il fit plus de mal que de bien [au ministère. M, de Gagern ne dut son succès qu'à lui-même. Attaqué énergiquement par M. Yogt, par M. Wydenbrugk , par M. Giskra , compromis par M. de Yincke , il monta deux fois à la tribune , et deux fois , — la loyauté de ses explications , Ta rdeur de son patriotisme, l'autorité de son caractère effaçant ce.qu'il y avait de fâcheux dans son système , — il sut rallier cette majorité hostile. Le parti Dahlmann , Beseler et Waitz , qui avait fait les paragraphes 2 et 3 du chapitre I®' de la constitution , se rapprocha sans peine de M. de Gagern ; d abord M. de Gagern représentait les intérêts prussiens , et puis ^ dans

sa réponse du H janvier à une Note du prince Schwarzenberg , comme dans son discours à l'assemblée, M.deGagern conformait son programme aux principes de ce parti. Il persistait à exclure TÀutriche tout entière, en lui laissant sa puissance ; mais, pour le cas où TAutriche aurait voulu abso-^ lument ètrç incorporée à l'empire, il maintenait la règle des paragraphes 2 et 3 , c'est-à-dire l'union personnelle pure et simple entre les états allemands et non allemands régis par un même sou-^ verain. Cette explication donnait à M. de Gagern l'appui décidé du parti Dahlmann , et sans ce parti la victoire lui échappait. La majorité , en effet, ne fut pas considérable : l'ordre du jour qui proposait l'approbation du programme de M. de Gagern modifié par son discours du 11, fut voté par 261 voix seulement contre 224.

Le vote se fit par appel nominal , et donna lieu à plusieurs scènes émouvantes. Plus d'un député hésitaavantde prononcer l'exclusion de TAutriche. Quand M. Maurice Arndt , le vieux poète des guerres nationales, eut voté pour le ministère, une explosion de cris se fit entendre , et des voix furieuses lui rappelaient son célèbre chant de 1813 : Quelle est la pairie de l'Allemand? ( Was ist des Deutschen Vaterland?) Le vieillard ne résista pas à l'émotion ; il tomba presque évanoui dans les bras de ses voisins. M. Welcker se pro-

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nonça ouvertement contre M. d6 Gager n ; M. de Schmerling et M. de Radowitz s'abstinrent. Le résultat parut long-temps douteux. Enfin, quand la victoire fut proclamée , il n'y eut ni bravos ni murmures; un silence inquiet accueillit ce vote, et rien ne convenait mieux , en effet , à la pénible situation de l'assemblée. Au milieu des inextrt-^ cables embarras de l'unité allemande, le parlement commençait à voir et à sentir de près ces obstacles que son intrépide inexpérience n'avait pas encore soupçonnés ; il contemplait son œuvre avec effroi et gardait un morne silence.

Gomment l'assemblée de Saint- Paul eût -elle échappée ces émotions douloureuses? L'Allemagne entière les éprouvait. L'Allemagne, si long-temps fiëre de son parlement national de Francfort, perdait peu à peu confiance. Elle comptait les résultats de ces huit mois, et les espérances qu'elle avait conçues étaient encore des rêves. L'assemblée sans doute avait achevé les droits fondamentaux: c'était là une belle charte philosophique où de grands principes étaient posés, où des libertés fécondes étaient promises ; mais , pour faire admettre ces droits fondamentaux , il fallait d'abord que la constitution politique fût en vigueur. Et qu^avait produit jusque-là cette constitution tant désirée? La division de TÀllemagne, une division plus profonde et plus cruelle que jamais; l'Autriche, qui

était jadis le cœur même de la patrie allemande , était exclue du futur empire ! Aussi le bruit se répandait déjà que le parlement allait cesser d'exister, et qu'un congrès de princes se réunirait bientôt pour accomplir la grande tâche si gravement compromise par le congrès des peuples. — D'ailleurs, le parlement ne s'était-il pas frappé lui-même? Entre la Prusse et l'Autriche, rassemblée de Francfort avait un rôle à jouer, et la nécessité de ce pouvoir intermédiaireassurait son avenir ; l'Autriche exclue, la Prusse reste seule , et l'influence de Francfort n'est plus rien. — Voilà ce que disaient les esprits clairvoyants, non pas à Francfort seulement, mais par toute l'Allemagne, et le découragement, comme toujours, succédait aux folles illusions.

Le parti Dahlmann s'obstinait seul dans son inaltérable confiance. L'abaissement de l'Autriche était voté; la Prusse allait recueillir son héritage, et l'empire allemand serait constitué comme l'avaient voulu les professeurs de l'église Saint-Paul. Les deux derniers chapitres de la constitution , le chapitreV sur la souveraineté de l'empire (Reichsoberhaupt ) , et le chapitre VI sur le conseil de Tempire (Beichsrath) , furent discutés du 15 au 26 janvier. Cette discussion était comme la suite de celle qui avait amené la séparation de l'Autriche et de l'empire d'Allemagne. Le projet de constitution établissait un empereur héréditaire, et, si ce

système triomphait, il était manifeste que la couronne impériale appartiendrait au roi de Prusse. C'est pour cela qu'on vit les chefs de la gauche et les députés autrichiens , comme s'ils n'avaient qu'un seul drapeau, attaquer vigoureusement le projet de loi. Les ultramon tains de la Bavière parlèrent le même langage que les athées de la jeune école hégélienne; M. Philipps et M. de Lasaulx empruntaient tour-à-tour ou prêtaient leurs arguments à M.Vogt et à M.Nauwerck. Un député de la droite appartenant au midi de l'Allemagne, M. de Rothenhan, propose un directoire composé de cinq membres ; après un vif et brillant débat, dans lequel MM.Bassermann et Beseler défendent avec talent l'unité du pouvoir, cette proposition est rejetée par 361 voix contre 97. M.Welcker demande que la couronne impériale soit décernée tour^à^ tour, de six en six ans, aux deux souverains les plus puissants de l'Allemagne; 377 voix contre 80 rejettent la propositionWeIcker. La gauche veut un empereur à condition que tout Allemand soit éligible; 122 voix appuient cette demande, et 339 la repoussent. Enfin, l'article qui confie la dignité impériale à l'un des princes régnants est adopté par 258 voix contre 221 ; les ultramontains et les Autrichiens se sont vainement coalisés avec la gauche pour rayer cette disposition.

Ce point admis , il fallait savoir si l'empire serait

héréditaire ou électif. M. Ubiand défendit réiection dans un discours plein d'éclat; le principe de l'hérédité eut pour avocats MM. Dahlmann et de Yincke. La lutte fut opiniâtre, et des propositions sans nombre se disputèrent la priorité. Enfin , le fanatisme prussien fut battu ; l'assemblée décida» par 263 voix contre 211, que la dignité impériale ne serait pas héréditaire. L'assemblée n'avait pas condamnéen principe l'hérédité de la couronne ; c'était une loi de circonstance qu'elle venait de voter; elle n'avait pas voulu que la Prusse fût définitivement investie de l'empire, au moment ou cette question excitait tant de rivalités et pouvait allumer la guerre civile. Il importait, au contraire, de laisser une issue ouverte aux espérances des autres pays et d'attendre des temps plus propices pour proclamer l'hérédité. Les attributions de l'empereur furent votées ensuite sans résistance sérieuse , ainsi que le conseil de l'empire (Reichsrath) ; ce conseil se composait des plénipotentiaires de chaque état allemand , et devait fournir un solide appui au gouvernement impérial.

Telle était dans son ensemble et dans ses détails les plvis importants cette constitution du futur empire d'Allemagne. Il restait encore à décider un point très-grave, le mode d'élection pour les députés de la chambre du peuple ; ce devait être et ce fut eflfectivemcnt l'objet d'une loi spéciale, dis- T. II. 45

cutée et votée deux mois plus tard. Il restait aussi à faire la seconde lecture de la constitution. On pouvait cependant prévoir qu'aucune disposition fondamentale n'y serait changée , et des ce moment le choix de l'empereur devenait la grande affaire , l'unique préoccupation des esprits. Tous les regards étaient tournés vers le roi de Prusse, regards suppliants d'un côté, de l'autre irrités ou menaçants. Oserait-il , pensaient les uns , accepter un empire fondé sur l'exclusion de l'Autriche, et contre lequel protesterait toute l'Allemagne du midi? Pourra-t-il bien, disaient les autres, se soustraire aux devoirs sacrés que lui impose la volonté du parlement? Se laissera-t-il effrayer par des périls qui n'ont pas arrêté l'assemblée nationale? Oubliera- 1- il la mission de la Prusse, et , par des ménagements diplomatiques , empèchera-t-il le couronnement de notre œuvre?

Au moment de prendre une décision si grave , on comprendra sans peine le cruel embarras de Frédéric-Guillaume. L'ambition et la prudence le poussaient et le retenaient tour-à4our. Rejeter les avances de l'assemblée nationale, c'était perdre peut-être une occasion unique , une occasion qui semblait admirablement d'accord avec la politique et les audacieuses destinées de la Prusse. Accepter, n'était-ce pas faire alliance avec l'esprit révolutionnaire et donner le signal d'une guerre civile?

Enfin , Id 23 janvier» le ministère Brandebourg adressa à tous ses représentants auprès des différents états de TÂlIemagne une Note longue et eonfuse sur le rôle que devait jouer la Prusse dans cette affaire. Cette Note , où il est facile de reconnaître Tesprit et le langage de Frédéric-Guillaume , flattait à la fois rassemblée et les gouvernements. Tantôt c'était le Prussien qui parlait , c'était l'héritier de Frédéric-le-6rand qui ne reculait pas devant une politique hardie; tantôt le monarque féodal de 4840 et de 1847 reparaissait soudain et semblait avoir peur de ses paroles. Quant à la constitution de l'Allemagne, la Note était peu favorable à l'idée d'un empire ; Frédéric* Guillaume préférait une hégémonie , comme disent nos voisins , c-est^à-dire la suprématie de la Prusse sur un certain nombre d'états volontairement rattachés à sa cause. Une fois cette première base établie, pensait -il, le temps et les événements lui assureraient un jour tout naturellement ce que l'assemblée de Francfort ne pouvait lui donner qu'à travers de périlleux hasards. De même que leZoHverein, ajoutait la Note, a été un essai d'unité pour les questions commerciales, sans que ce lien particulier contracté par différents états ait nui aux liens généraux de la Confédération germanique, de même aussi une plus étroite alliance politique ne pourait-elle s'établir, au sein de la Confédération (innerhalb

des Bundes) , entre la Prusse et les gouvernements qui se joindraient à elle? C'était une manière ingénieuse de commencer Tunité sans exclure violemment TÀutriche. Ëtait-ce assez pour les teutomanes de Téglise Saint-Paul? Frédéric-Guillaume sentait bien que non , et il insinuait que la Prusse était au service de la patrie commune, dût-il lui en coûter de graves sacrifices. La Note concluait enfin en priant les souverains de s'entendre avec l'assemblée de Francfort avant le second débat de la constitution. Ce singulier message n'était pas de nature à calmer les inquiétudes; l'assemblée et les gouvernements, Francfort et OUmùtz, y trouvaient tourà-tour des motifs d'espérance ou des sujets d'alarme. Ce doute , cette incertitude profonde , ces épaisses ténèbres s'accroissant chaque jour, donnaient je ne sais quel aspect bizarre à la lutte qui divisait l'Allemagne entière , et de toutes parts on attendait la secondé lecture de la constitution au milieu d'une efiervescence inouie.

DSTOIU DU PABinmiT DE FBAICFORT.

LA GOUaOHlII IMPÉaULJI.

9. --* HanifMte do prinee da 8chwarMnb«rg.^ au |MirleiD«iit de Franefort. •— La contUtulioa.

î lecture de la constitution avait étémois de janvier 1849 ;rÂlIemagne jkr un empereur, et il était facile de le la couronne de Rodolphe de Hab^r |it déférée au petit-neveu de Frédéric- Une transformation si grave allait-elle r sans résistance? La Prusse était-elle pour s'emparer hardiment de la suprématie, et l'Autriche avait-elle trop à faire en Hongrie pour s'opposer aux entreprises de sa rivale? Non, l'antagonisme du nord et du midi de l'Allemagne ne pouvait s'e£Pacer si aisément , et , quelle que fût la faveur des circonstances , ni

SdO L'ALLEMAGNE

la Prusse n'avait assez d'audace , ni l'Autriche n'éprouvait d'assez graves embarras pour que les décrets du parlement de Francfort obtinssent un pacifique triomphe.

Ce fut , au contraire , dans l'intervalle des deux lectures une longue série d'escarmouches entre le cabinet de Vienne et le cabinet de Berlin , guerre de messages , de manifestes , vivement et brusquement échangés. Dans sa Note du 23 janvier, le ministère de Frédéric-Guillaume IV évitait de se prononcer ouvertement. Attentif à ne blesser ni le cabinet autrichien , ni les députés de Saint-Paul , il témoignait peu de sympathies pour l'idée d'un empire, tout en déclarant que la Prusse, même au prix des plus grands sacrifices , se dévouait aifii intérêta de la patrie commune, A ces hypocrite croies, ta ministère Schwar^nberg opposait nM réponse d'une netteté singulière. « Il n'y a pas à hésiter^ dirait la Note du 4 février ; il eU impossible de coavertir l'Allemagne en uii seul état, U est impossible de vouloir soumattre les grandes puisaanees de ee pays k um centralisation qm les aAmrileraîl;. L'Auâricbe , pour sa part , ne se subdrdonMra jamais à une autorité centrale, q^el qu'yen puisse être le cbef. » Le eabinet autrichien faisait ensuite ressortir avec force tous Les innonvénients de cette unité absolue rêvée fwt les politiques de Francfort. II n'avait pas de peine i

ET LA RÉVOLUTION. 23f

démontrer que les iotérèls, les mœurs , les croyances, rbiistoire entière des di^Tépents peuples de la m^re-patrie , opposaient à ces fantaisies insensées d'insurmontables obstacles , et ce n'était pas seulemwt 9U qom de TÂutricbe, c'était au nom de toute TAllemagne que le ministère Schwarzenberg repoussait la création d'un empire unitaire.

N'offraitril aucune compensation au patriotisme germauique? Il lui offrait en perspective une AUen^Sgne bien autrement grande que celle dont on s'occupait à Francfort, a Dans le plan de l'Allemagne, tel que le proposerait le gouvernement de sa majesté impériale , — c'est la Note qui s'exprime aiusi, — il y a place et pour tous les états allemands et pour toutes leqrs possessions ppn allemandes. Le gouvernemeqt de sa majesté ne craint pas que l'union plus infime de rAUemagne et des possessions non allemandes de l'empire d'Autriche , soit pour la patrie une cause de division et de luttes entretenues par l'esprit de race ; il y voit , au contraire, d'un côté et de l'autre, une source d'inappréciables bienfaits. Si de grandes difficultés , sans doute, s'opposent à l'exécution de cette pensée, ce ne sont pas des difficultés insolubles. » C'est-à-dire que la Hongrie, la Galicie, la Croatie, la Transylvanie , la t^ombardie , le grand-duché de Posen , une parjtie du Danemarck et de la Hollande , une partie de l'Italie , doivent s'unir dans une fédération.

23â . L'ALLEMAGNE

immense. Les plus ardents teutomanes de l'église Saint-Paul avaient abandonné depuis long-temps ces audacieuses convoitises , et l'on sait que , préférant l'unité de l'Allemagne à l'étendue de son empire, ils avaient même sacrifié l'Autriche à l'accomplissement de leur rêve. Était-ce pour réveiller leur ambition que TÂutriche faisait briller à leurs yeux ce grand tableau d'une Allemagne fédérative assise au cœur de l'Europe avee ses soixante-dix millions d'habitants? Â coup sûr, toute cette partie de la Note du 4 février n'était ni aussi nette ni aussi sincère que celle dont nous venons de parler. Ces gigantesques projets du cabinet autrichien firent sourire plus d'un incrédule ; ce qui ne fit sourire personne , c'est le langage si décidé' de la Note sur la question de l'unité, c'est cette affirmation hautaine adressée à la Prusse: L'empire d'Allemagne est impossible}

La réponse du cabinet de Berlin est une Note envoyée , le 16 février, à M. Gamphausen , plénipotentiaire de la Prusse auprès de l'archiduc Jean. Frédéric-Guillaume IV y continue cette politique à double jeu et ce langage à double sens que lui dictait son rôle de prétendant à l'empire. La première partie est évidemment écrite à l'intention de l'Autriche. Le ministère Brandebourg y reconnaît, avec le prince Schwarzenberg , que la constitution discutée à Francfort ne pourrait en aucun

cas se passer de l'adhésion expresse des gouvernements ; il aiBrme que Tétroite union établie depuis des siècles entre l'Autriche et le reste de l'Allemagne ne saurait être détruite, que la rupture de cette alliance serait pour les deux parties une cause de dommages incalculables , et que , loin de relâcher ces liens , il faut les resserrer avec force. Si la régénération de TAIlemagne par l'union plus intime de tous ses membres est une entreprise laborieuse , si les rapports de chaque état particulier avec l'autorité centrale doivent présenter les difficultés les plus graves , le cabinet de Berlin ne renonce pas à l'espérance de voir un jour toutes ces difficultés vaincues ; il y renonce d'autant moins , ajoute malicieusement la Note , que l'Autriche elle-même a un projet sur cette question. D*au très états, qui ne se sont pas encore expliqués, ont sans doute leurs vues particulières ; ces divers plans devront être étudiés, et la Prusse appelle de tous ses vœux cette solennelle délibération des cabinets de l'Allemagne.

En attendant, ajoute la Note , le gouvernement du roi de Prusse doit faire connaître un certain nombre de points qui sont la base de sa politique : il est convaincu d'abord qu'une prompte décision est nécessaire; il est convaincu qu'il faut sortir au plus tôt de cette situation incertaine , et que, d'une manière ou d'une autre» l'unité doit être constituée

sans retard. Tout cela s'adresse au parlement. Puis, vient un examen , une critique de la constitution votée à Francfort , critique affectueuse et bienveillante , comme il convient au prétendant que cette constitution peut faire monter sur le tntae de l'empire* Ce sont tantôt des observations amicales, tantôt des conseils donnés avec ména- ^ment / tantôt même des demandes adressées par FrédéricnGuiliaume IV à ses amis de l'église Saint- Paul. Il les prie donc : l'' de limiter davantage la compétence du pouvoir central , à la condition do lui assurer, dans ces limites plus étroites, une force et une autorité plus sérieuses; 2^ de donner le plus de garanties possible à l'existence des états particuliers , de ne leur imposer que les sacrifices de pouvoir et dindépendance absolument nécessaires à rétablissement de l'unité. Et ici , se tour-nant vers T Autriche, le cabinet de Berlin répète et commente les paroles du 4 février contre la centralisation ; puis , s'adressant de nouveau à Francfort : « L'autorité centrale doit être forte ; les souverains ne sacrifieront jamais une part de leur indépendance , si ce n'est en faveur d'une autorité sérieuse et capable de représenter l'Allemagne. » Bref, le résumé de la Note était une sorte de con-*eiiiatioo fantastique entre le système de Francfort et le système autricfaien : une fédération et un empire, voilà ce que demandait Frédéric *Guil-

ET LA HÉVOLUTION. %3i

lâume iV. CoflumeDt ces deux formes pouraient coeuâter «ins se détruire, la cabinet de Berlin se gardait bien de l'expliquer; il lui suffisait d'avoir embrouillé la question , et d'apaiser un instant rAutricfae sans décourager le parlement.

h^ oabinet de Vienne riposta par une nonrelle Note en date du 27 février. I>ans sa dépèche du 4, il indiquait surtout ce que ne voulait pas l'ÂJUirklie: « Point d'empire unitaire, point de centra-r lisatioa qui puisse absorber les états particuliers ; ee gouvernement central , en queues mains qu'il soit resiis, n'obtiendra jamais la soumission de la dynastie des Habsbourg. » Dans sa Note du 87, rAutrieba faisait connaître clairement ses intentiims ; elle proposait son plan pour la reconstitutiim de l'AUemagne. Au lieu d'un empire, elle de^ fliaodait un directoire composé de neuf membres ; l'Autriche et h Prusse auraient chacune daux vm dans ce conseil , la Bavière en aurait une , et Jes quatre derniers représentante appartiendraient aux états secendaiws. Le cabinet prussiw « répondant à ee masuifeste 4ans sa Note du 1 0 mars , dédam qw'H était (otJt prêt à discuter sur aetta base et ei^ee k» autres gouv^rQeo»ents et avec l'assemblée de F^w^eiTtp C'était toujours, eemine o» voit« la im^vm politiqi^, t^ujour^ une epparente soumisr sien à r Autriche, un empressement hypocrite % aecueillir ses vœux , et toujaur s aussi les flm

grands ménagements pour ces législateurs de l'église Saint-Paul , qui tenaient dans leurs mains la couronne impériale.

Cependant que pensait Francfort? Que disaiton à Saint-Paul de cette protestation de rAutriche contre l'œuvre du parlement? Les esprits, on le pense bien , étaient singulièrement émus. M. Dahlmann et ses amis ne pouvaient contenir leur colère, et le parti prussien, grossi par la haine qu'inspirait T Autriche , attirait à lui chaque jour quelques-uns de ses adversaires de la veille. C'est précisément au milieu de ces batailles diplomatiques de Berlin et de Vienne que le parlement eut à discuter la loi électorale. Rien de plus important que cette discussion ; la loi électorale n'était pas seulement une annexe nécessaire de la constitution de l'empire : elle devait imprimer à cette constitution son caractère véritable, en donnant des garanties à la société ou des gages à la déma* gogie. Les députés de l'église Saint-Paul étaientils dans des dispositions salutaires pour délibérer mûrement sur une question de cette gravité ? Ils n'ont que trop souvent déjà suivi les conseils de la colère, et cette loi , il est permis de le craindre, va leur fournir une nouvelle occasion de braver l'Autriche , au risque de se frapper eux-mêmes. La discussion s'ouvrit le 1 5 février et ne se termina

que dans les premiers jours de mars* AssurémeDt , si une sage politique eût prévalu dans l'assemblée , si le parlement eût voulu s'assurer Fappùi de la Prusse et intéresser Frédéric* Guillaume à la défense de son œuvre, la loi électorale eût contenu des restrictions que la colère et Timpatience firent imprudemment effacer. Après avoir donné tant de puissance aux deux chambres, et surtout à la chambre du peuple (Volkshaus), après avoir rayé de la constitution le veto qui pouvait protéger l'autorité centrale, il fallait au moins considérer le droit de suffrage comme un mandat sérieux et exiger certaines conditions de ceux qui aspirent à l'exercer. C'est ce que voulait la commission , c'est ce que soutinrent en d'éloquentes paroles quelquesuns des plus célèbres orateurs de l'assemblée ; tous leurs efforts furent vains : le suffrage universel et direct fut proclamé , et dans quelle société , je vous prie? en présence de quelle constitution? En présence d'une constitution qui prétend créer un empire d'Allemagne, et qui place l'empereur désarmé face à face avec deux parlements hostiles , l'un choisi par des souverains jaloux , l'autre abandonné à tous les hasards et livré à tous les caprices des scrutins populaires !

La majorité de l'église Saint-Paul n'avait pas eu le loisir de faire ces réflexions si simples ; c'est la colère qui avait dicté son vote. A mesure que l'Au-

S38 L'AUEMâGNE

triche protestait contre la constitution , à mesure que l'œuvre du parlement semblait condamnée d'avance par la plus grande partie des états aile* manda > l'esprit démocratique reparaissait au sein de l'assemblée nationale et fournissait une ven^ geance toute prête aux législateurs humiliés.

Ce fut bien pis encore, quelques jours après, lorsqu'on apprit la dissolution de la diète de Krem«sier» et qu'on put lire dans les journaux de Vienne la charte octroyée à Ollmùtz. Le jeune empereur d'Autriche venait d'imiter l'exemple de Frédéric- Guillaume IV : mécontent de l'assemblée constituante» il l'avait brusquement supprimée, et, se chargeant lui-même de faire cette constitution dont l'assemblée ne venait pas à bout« il avait donné à ses états une charte qui était un nouveau défi au parlement de Francfort. « Aussi bien , disait le préambule de la charte , tous les peuples de l'Autriche n'avaient pas de représratants à la diète de Kremsier, et , le succès des armes impériales permettant de songer enfin à la réorganisation de l'état, l'empereur accomplissait le vœu de son cœur et répondait à l'attente de son peuple, en réunissant sous une loi commune , non pas seule* ment les peuples représentés k Kremsier, mais toutes les populations diverses qui composent la moDarchie autrichienne* » Tel est , en effet , li caractère de la charte du 4 mars. Il est difficile

d'imagiaer une constitution plus libérale; il est difficile de donner plus de garanties à Tesprit moderne, d'accorder une part plus équitable , de faire des concessions plus sages et plus intelligentes au progrès de la raison. Â ce point de vue , la charte d'OlImûtz ne mérite que de sincères éloges ; le malheur, le vice radical de cette constitution si belle, c'est qu'elle institue une centralisation impérieuse dans le pays qui est certainement, de tous les pays du monde, le plus rebelle à cette tyrannique unité.

L'histoire de ces dix dernières années a prouvé assez clairement , ce me semble , quelle est la force de l'esprit national au sein des différents peuples de l'Autriche. Depuis dix ans et plus , l'Autriche est agitée par les luttes que soutiennent ces peuples pour retrouver leur vie distincte et reprendre leur place au soleil , luttes pacifiques d'abord , tentatives sérieuses et calmes dont les érudits sont les soldats, puis bientôt, quand nos révolutions pénètrent dans l'Europe orientale , luttes sanglantes qui suscitent des héros et des martyrs. Courbés longtemps sous la tyrannie des Magyars , les Slaves de la Hongrie se soulèvent; les Tchèques de Bohème se défendent contre l'influence allemande ; les Magyars eux-mêmes , oppresseurs des Croates , se senteat opprimés par l'Autriche et réclament leur indépendance; partout , enfin , ce sont des peuples

chez qui le sentiment national se réveille, ce sont des races que Ton croyait éteintes et qui tout-àcoup se rattachent à leurs souvenirs , à leurs traditions , à leur histoire passée , avec le plus juvénile enthousiasme. Gomment soumettre à une seule et même loi ces populations jalouses? Quand les Hongrois voulaient détruire les liens qui les unissent à la monarchie autrichienne , ils inauguraient une politique funeste ; ils disséminaient et désarmaient ces populations diverses , slaves, slovaques, tchè-^ ques, croates, magyares, qui bientôt seraient tombées , lune après l'autre , sous le joug de la Russie ; mais le système contraire est-il moins pernicieux? Confondre tous ces peuples dans une sorte de promiscuité, leur imposer une même loi et des institutions uniformes , effacer leurs traditions , abolir leurs coutumes nationales, supprimer d'un trait de plume toute leur histoire pour leur créer une existence mensongère, n'est-ce pas là un système tout aussi désastreux que celui dont les Magyars donnaient l'exemple avec un si aveugle et si inintelligent héroïsme?

Cette charte du 4 mars , dont on verra de jour en jour les graves inconvénients , le gouvernement autrichien ne l'a faite qu'en haine de l'assemblée nationale. Dans les paragraphes 2 et 3 du chapitre P*^ de la constitution, les législateurs de Saint-Paul avaient décidé que l'Autriche ne pourrait

faire partie de l'empire qu'en renonçant à ses possessions non allemandes. A cette arrogante injonction , l'Autriche répondit par la charte d'OUmûtz, qui réunissait, au contraire, tous ces peuples en un seul et vaste corps , et les Hait par une cehtralisation inflexible. La charte du 4 mars, il est permis de le croire, ne durera pas long-temps sans de profondes modifications , elle était surtout une arme de guerre forgée pour une situation qui n'est plus. Quand le ministère Schwarzenherg la promulgua , il ne voulait que braver le parlement de Francfort et déchirer la constitution de l'empire.

La eoartfniM ImpérlAla. — Fréd^rie-GuillâumelV iJu empereur d^Allcmagne.

Le parlement comprit le sens provocateur de cette politique. Décidément, le danger était grave; il s'agissait de l'autorité même de cette assemblée qui avait mission de représenter l'Allemagne. On devait commencer bientôt la seconde lecture de la constitution, et c'était là une occasion toute simple de relever les défis du ministère Schwarzenherg ; l'impatience de l'assemblée neput différer jusque-là : un d^uté, bien sur de répondre à un besoin de la colère publique, proposa de décréter, sans attendri^ la seconde lecture, une loi spéciale, une loi T» u. <C

m L'ALLEMAGNE

expresse» qui proclamerait l'héréditéde la couronné impériale et déférerait cette couronne à Frédérie-^ Guillaume lY. Cette proposition , assez naturelle en de telles circonstances , empruntait au nom de son auteur une signification dramatique. Cet homme si empressé à cotironkier le roi de Prusse , œt impatient défenseur de l'unité allemande et de l'hégé^ monie prussienne, c'était M. Welcker, le plénipotentiaire du duché de Bade auprès de l'archiduc Jean , Tadversaire redouté de M. Dahlmann , le chef des représentants de rÀUemagne du sud dans leurs luttes contre les envahissements de Tesprit du nord» C'est le 12 mars 1849 que M. Welcker vint présenter sa proposition à la tribune de Téglise Saint- Paul ; une agitation extraordinaire régnait dans l'assemblée et sur les bancs des galeries ; on était impatient de savoir comment l'adversaire le plus déclaré de l'empire héréditaire et de rhégémonie prussienne s était décidé si énergiquement à récla^ mer cette hérédité de l'empire pour en faire hom^ mage à Frédéric -Guillaume. «Messieurs, disait l'orateur, si j'ai toujours jusqu'à présent combattu le parti prussien dans la question impériale, ce n'était, croyez-le bien, ni par hostilité contre Iki Prusse, ni par dévouement à l'Autriche. Je n'avais qu'une seule pensée : je voulais empêcher que l'Autriche fût exclue de la famille allemande » je veillais épuiser tous les moyens pour conserver

l'intégrité de la patrie. Tous les moyens ont été épuisés. Eh bien ! puisqu'il est impossible de nous rattacher la monarchie autrichienne, sachons, il le faut, sachons nous résigner à ce sacrifice, et organisons vigoureusement l'unité dans tout le reste de TÂlIemagne. Le temps presse , les circonstances exigent une prompte décision; les plus grands périls nous menacent ; il s'agit de défendre rbonneur du parlement et la souveraineté de la nation. Messieurs , la patrie est en danger; je vous conjure de sauver la patrie. » Des applaudissements enthousiastes accueillent ces paroles deM.Welcker, et l'assemblée décide que la proposition sera discutée dans le plus bref délai.

Le débat, ouvert le 17 mars, fut inauguré par un brillant discours de M.WeIcker. I^ charte d'OIlmùtz , on le pense bien , fournissait de puissantes armes à l'orateur, et M.WeIcker n'eut garde de négliger ses avantages. Il fit ressortir avec force tous les inconvénients de cette constitution du 4 mars ; il montra éloquemment quelle insurmontable barrière se dressait à l'avenir entre l'Autriche et l'empire d'Allemagne. « La constitution d'OIlmùtz , s'écria-t-il , réunit plus de vingt nations difierentes en un seul et indissoluble faisceau , et les députés de ces vingt nations, rassemblés dans on seul parlement , auront à statuer sur les plus graves afiaires de l'état. L'Allemagne n'admettra'

jamais une constitution de ce genre , sans sacrifier tous ses intérêts nationaux. » Â cette Autriche si peu allemande, et qui cependant menaçait d'intervenir à main armée dans les affaires d'Allemagne, M.Welcker conseillait d'opposer la vraie patrie sérieusement et solidement constituée. Or, puisque TAutriche se séparait de l'Allemagne, le chef de l'Allemagne ne pouvait être désormais que le roi de Prusse , et , en face de l'empire autrichien s' élevant comme une menace, il importait d'organiser au plus vite le véritable empire d'Allemagne, confié au seul souverain qui fut assez fort pour le représenter et le défendre. Un grand nombre d'orateurs prirent part au débat ; les principaux adversaires de la proposition furent les Autrichiens, les républicaine, et, parmi les membres de la droite, ceux qui ne reconnaissent pas à l'assemblée nationale le droit de créer un empereur. M. de Radowitz fut d'accord avec M.Vogt pour repousser les conclusions de M.Welcker. Leurs motifs, on le devine sans peine, étaient de nature bien différente, et, tandis que M. de Radowitz attaquait l'esprit révolutionnaire du projet de loi , M.Vogt s'écriait : « Si la patrie est en danger, ce n'est pas un empereur, c'est un dictateur qu'il faut élire ! )>

L'union des républicains , des Autrichiens et des députés de la droite , devait faire rejeter la proposition Welcker, bien qu'elle eût été accueillie

d abord avec rempressement d'une colère aveugle ; ajoutez aux membres de cette coalition les représentants du particularisme, comme les appellent nos voisins, c'est-à-dire les adversaires de la centralisation impériale, et vous aurez le compte exact des voix qui repoussèrent la proposition du député badois. La victoire avait été vivement disputée ; à côté de M. Welcker, les plus éloquents orateurs , les députés les plus considérables de TAlIemagne du nord , M. Beseler, M. Waitz , M. Gustave Riesser, avaient redoublé d'efforts pour entraîner le parlement; le ministère lui-même s'était approprié la proposition , il la soutenait comme son œuvre , et , dans le cas ou rassemblée la rejetterait , il était bien résolu à se démettre de ses pouvoirs. Tout cela fut inutile; la coalition l'emporta, et 283 voix contre 252 donnèrent la victoire à l'Âutricbe. C'est le 21 mars que la proposition Welcker succomba ; le 22, M.Henri deGagern et ses collègues, dans un acte longuement motivé , firent agréer leur démission au vicaire de l'empire.

Les partisans de la Prusse ne se. tinrent pas pour battus; on venait précisément de commencer la seconde lecture de la constitution , et puisqu'il y avait une revanche à prendra , c'était là une occasion dont on espérait bien iirofiter. Si l'on voulait expliquer ici les brusques revirements de l'opinion, ij faudrait se perdre dans le menu détail des intri-

gues parlementaires. Ceux qui aiment à recueillir les bruits de couloir» à suivre le sort de telle ou telle Toix assiégée et conquise par une diplomatie subalterne , ceux-là seuls ont ]e secret des démentis que se donnent si souvent à elles-mêmes les grandes assemblées politiques. N'empiétons pas sur le domaine de la comédie, et ne nous occupons que des résultats de la lutte.

Après plusieurs jours consacrés à relire et à voter sans trop de peine les premiers articles de la constitution, on arriva, le 27 mars, au chapitre V, qui traite de la souveraineté de l'empire {H^ichs^ çberhavpt). La première discussion avait établi Tempire sans hérédité ; la discussion du %1 mars modifia profondément ce projet; S67 voix contre 263 décidèrent que la dignité impériale serait héréditaire dans la maison des princes à qui serait déférée la couronne. Le lendemain 28 , on procéda à l'élection; M. le président Simson fit faire l'appel nominal , et, selon le mode qu'on avait suivi pour le vicaire de l'empire , chaque député se levait à l'appel de son nom et proclamait son candidat. 538 députés étaient présents ; 290 votèrent pour Frédéric -Guillaume IV, 248 s'abstinrent. Divisé par tant de partis contraires , en proie à tant de mesquines passions ou d'antipathies profondes , te parlement n'apporta pas à ce ^and acte la dignité solennelle qui devait en rehausser l'éclat. Le temps

ET LA RÉVOLUTION. m

était déjà bien loin où l'assemblée nationale , animée de toute l'ardeur d'un pouvoir jeune et piieine de foi dans sa mission , procédait ^vec une gravité austère à l'élection de Tarehiduc Jean. Il semblait qu'elle fût lasse d'elle-oiéine ou qu'elle eût perdu la poasoieiiee de son dtoit. Le silence opiniâtre d^une minorité si considérable prpduisait déjà le plus fâcheux effist; les réflexions, les commentaifes de plus d'un opposant augmentèrent encore le ma) et nuisirent à la dignité de tous. *t- Je ne veux pas de chef, disait M. Trùschler> l'un des ceryp^uéâs de la montagne. — Je ne nomme pas de eeoire^mpereur, s'éeriait le docteur Sepp, ultra-^ montain fougueux^ ^, comme tel» vassal dévoué des Habsbourg. Qiutid on appela le nom du prince Waldbourg*Ziil ; Vous vous trompe;^ , rendit-il gaUae&t, je m^ suis pas un des sept électeurs, -rr Ja n'ai pas de mandat , disait le comte de Dey m.... Ce feu roulant d'épigramon^ enlevait bien quelque chose à l'éclat de la couronne, et, pour un prince %mm eita^hé que Frédérîc-Guiliaiime lY à la doctrine du droit divin, le présent du parlement de Francfort perdait singulièrement de son prix.

Le président essaya de rendre à la séance toute la gravîiLé co»vettable. Quand le scrutin fut dé- (piiH^iHé^ Mf Simson .s'«;^prim^ en ces termes : a Je ^îtm v<His annoncer, lAeasieurs, le résultat de i'^çtip^. L99 290 votes qui ont été iémis se sont

réunis sur le roi de Prusse , FrédérioCruillaume IV; 248 députés ont cru devoir s'abstenir. Donc , dans sa 1 96® séance publique , le mercredi 28 mars 1849, l'assemblée nationale de Tempire, conformément à la constitution qu'elle a fondée , a remis au roi Frédéric -Guillaume lY la dignité d'empereur d'Allemagne à titre héréditaire. Puisse le prince allemand qui tant de fois a exprimé ea d'immortelles paroles son chaleureux dévouement à la cause allemande , puisse ce noble prince devenir le soutien de l'unité , de la liberté et de la grandeur de notre patrie, maintenant qu'une assemblée sortie du sein de la nation ratière , une assemblée comme il n'y en a jamais eu de sem-r blable sur le sol de l'Allemagne, l'a élevé au faite de l'empire I Que Dieu soit avec l'Allemagne et son nouvel empereur ! » Une partie de l'assemblée couvrit ces paroles d'applaudissements , et aussitôt de bruyantes salves d'artillerie, mêlées au joyeux carillon des cloches, annoncèrent à la ville de Francfort que l'assemblée venait de proclamer son élu.

Était-ce là un grand triomphe pour le parti prussien? Le succès , au contraire, n'était-il pas bien chèrement acheté , et les radicaux , qui semblaient vaincus , n'avaient-ils pas , autant que M. Dahlmann et ses amis , le droit de faire sonner toutes les cloches de la ville ? Sans chercher à dér

Yoîler le manège des intrigues particulières , il est bien facile de comprendre pourquoi les trente ou quarante voix qui avaient repoussé la proposition Wdcker venaient d*étre acquises le 27 à la création d un empire héréditaire , le 28 à l'élection de Frédéric-Guillaume IV. Une semaine s'était écoulée entre ces deux discussions : pr, pendant cet intervalle consacré au vote définitif de la constitution de l'empire, le parti radical comprit bien que l'ambition prussienne le rendait maître du terrain et qu'il lui appartenait de faire la loi. Une quaraur taine de voix étaient nécessaires pour rendre au parti Dahlmann et Welcker tout ce qu'il avait perdu huit jours auparavant ; il s'agissait de conclure un marché, et M.Henri Simon, à ce qu'on assure, en fut le négociateur habile. Le veto absolu , rejeté dans le premier projet de constitution , avait grande chance d'être rétabli; le ministère Brandebourg l'avait officiellement demandé dans sa Note du 27 février, et il le demandait secrètement chaque jour par l'organe de ses agents ; le veto fut définitivement repoussé. Le sufirage universel et direct , consacré par la loi électorale, eût été sans doute aussi l'objet de modifications importantes ; M. Henri Simon sut bien conserver cette précieuse conquête. Enfin , le conseil de l'empire (Reichsrath), ce conseil formé des princes des maisons souveraines et qui devait fournir un solide

t50 L'ALLEMAGNE

appui k lautorité centrale , le parti républicain exigea qu'il fût supprimé , et le chapitre du Reiehsrath disparut de la oonstitutbn. Le refus du vet(^, rétahiissemeut du suffrage universel et direct, la suppression du conseil de l'empire, voilà les trois points que le parti prussien ne craignit pas d'accorder pour obtenir l'élection de Frédéric-4juiliaume« Qui gagnait le plus à ce singulier contrat? Les radicaux ayaient conquis des avantages considérables , puisqu ils avaient d'àyaoce désarmé le pouvoir et assuré les droits de l'esprit démocratique. En échange de ces concessions si graves , les amis de M« Dahlmann se payaient d'illusions et de chimères : pareils à ce héros de la fable qoi laisse la proie pour l'ombre , ils avaient livré Les cwditions vitales de la société et les lois éternelles de l'ordM pour un «oenaonge d'unité dans un fantôme d'empire !

Befus di* Prédéric-Guilbiunio IV — > Colère du parleinenl — Ayilallon do rAtlMii<.f;ne. ~ Coup d*état à BMirtln. — Révolte dw MTarfeabars.

Le parlement avait décidé qu*u»e grande dépu- (ation , ôomposée du présiient de l'assemblée sationale et de 24 membres , se rendrait ioifoédia-lemeat à Berlin pom* faire c^naaitre w roi de Pnisse l'éteeUiM du SB «ar^. Arrivée à jBerXin le

S avril , b dépuUtioQ fat admise le jour suivant auprès de Frédéric-Guillaume. C'est bien en vain que les unitaires , aveuglés par les plus folles illusions , jouissaient à Francfort du résultat de leur conduite et se complaisaient déjà dans l'admira* tion de leur chef^'œuvre ; la réponse donnée au président de l'assemblée fut telie qu'on devait l'attendre 9 et du caractère personnel du roi , et de la politique de son ministère. Le roi ne refusa pas ouvertement ; il ajourna seulement sa décision jusqu'à Iheure ou les cabinets de l'Allemagne , officiellement consultés , auraient exprimé leur avis. Frédéric-Guiliaume IV ne voulait pas de l'empire aux conditions que lui imposait l'assemblée de Francfort ; il ne voulait plus de cette couronne impériale tant souhaitée , s'il fallait l'acheter au prix d'une constitution qui désarmait le pouvoir et organisait la démocratie ; il lui convenait cependant de ne pas repousser absolument ce vote du 28 mars , par lequel la maison de Hohenzollern était cooime désignée d'avance à la fortune. C'est la politique de la Prusse de se préparer toujours aux chances de l'avenir, et , si l'on peut parler ainsi, de se signaler aux destins: mimêtrcUms faîis Vespasianus. D'ailleurs , Frédéric-Guillaume ne pouvait- il accepter un jour la courenne, sa«if à faire réviser la constitution dans un congrès 4e souverains ? Le cabinet prussien laissait entrevoir

S5^ LALLEMA6NE

tout cela , et la députation , fort inquiète de ce malentendu, ne se lassait pas de répéter que la dignité impériale ne pouvait être séparée de la constitution ; l'un et Tautre présent devaient être acceptés ensemble; refuser l'un, c'était les refuser tous les deux. A vrai dire , le malentendu n'existait pas ; c'est parce que de part et d'autre on se comprenait trop bien , que tout accord était devenu impossible.

L'ajournement de la réponse fut le signal d'une crise violente. À force de vouloir toujours ménager depuis trois mois çt le parlement de Francfort et le cabinet de Vienne , Frédéric-Guillaume avait fini par les irriter tous les deux. Aux yeux de l'Autriche , le refus du roi de Prusse n'était pas. une déclarsition assez franche ; aux yeux du parlement , la promesse manquait de sincérité , et l'ajournement n'était qu'une rupture hypocrite. Des deux côtés l'orage éclata bientôt.

Le 5 avril , une Note énergique et hautaine fut adressée par le ministère Schwarzenberg à M. de. Schmerling , plénipotentiaire de l'Autriche auprès du vicaire de l'empire. Après avoir engagé l'archi-L duc Jean à ne pas donner sa démission , le prince Schwarzenberg déclarait hautement que l'assemblée nationale avait manqué à tous ses devoirs;, chargée de travailler à l'unité de l'Allemagne , elle, avait, au contraire, prétendu brider les anciennes^

alliances ; envoyée à Francfort pour préparer une constitution qui devait être soumise ensuite à l'examen des cabinets , elle voulait usurper le droit de créer toute seule la loi de l'empire et de l'imposer au pays ; enfin , elle avait fait un pas de plus dans l'arbitraire, lorsqu'aprës le vote du 28 mars , elle avait refusé de se séparer, annonçant qu'elle siégerait en permanence jusqu'à la réunion de la première diète impériale, a Les gouvernements , disait la Note du 5 avril , ne peuvent plus suivre l'assemblée sur ce terrain illégal. Pour le cabinet de Vienne , l'assemblée de Francfort û'existe plus , et les députés autrichiens doivent considérer leur mission comme finie. » Trois jours après, le ministère Schwarzenberg adressait une Note non moins vive à M. le baron de Prokesch , son plénipotentiaire à Berlin. C'étaient les mêmes griefs contre l'assemblée nationale , la même condamnation de ses derniers actes. « L'assemblée de Francfort a outrepassé ses pouvoirs ; elle a abandonné le terrain du droit ; elle n'existe plus. » Puis venait une protestation directe contre la réponse faite à l'assemblée le 3 avril, ou du moins contre Tattitude équivoque prise par Frédéric-Guillaume, lorsqu'on repoussant la couronne impériale, il s'efforçait pourtant de ne pas perdre le bénéfice moral de l'élection. Le roi de Prusse, disait la Note, peut faire au gouvernement autrichien toutes

Soi L'ALLEMAGNE

les propositions qu'il jugera convenables ; ce qui lui est désormais impossible , c'est de s'appuyer sur les votes du parlement de Frauefort.

Le refus de Frédéric-Guillaume avait déjà blessé le parlement; l'irritation s'accrut bien davantage quand on put lire dans les feuilles officielles les deux Notes autrichiennes des 5 et 8 avril. Menacée par l'Autriche et abandonnée par la Prusse, rassemblée nationale était livrée désormais à ses seules ressources ; il ne lui restait plus que les armes du désespoir. L'esprit révolutionnaire se dressait devant elle pour la tenter. Un des héros de la poésie patriotique, le vieux chantre des guerres nationales de 1813, Maurice Ârndt, adressait déjà aux rois d'Allemagne un bizarre et sinistre avertissement : « 0 peuples! écoutez. Vous aussi, rois allemands, si vous le pouvez encore , écoutez^moi ! Nous voici âu quatrième acte de la grande tragédie épique de l'Europe et de l'Allemagne. Le premier acte ( je parle pour notre pays), ce sont les années 1813 et 1815, le second c'est 1 830 , le troisième c'est 1848 , et maintenant, maintenant déjà , en 1849, — tant est rapide le vol des heures qui nous em^ portent ! — nous jouons le quatrième acte. Quand sera représenté le cinquième ? Je n'en sais rien ; mais si vous manquez de prudence , ô rois d'Allemagne ! le cinquième acte ne se fera pas attendre. Vous me répondrez sans doute : Que viens-tu nous

prophétiser là , vieui corbeao blanchi par la neige des ans? D'où te vient tant d'audace, vieux plébéien? Qu est-ce que ce cinquième acte dont tu menaces les princes et les rois? Non, non, je ne menace pas. J'avertis avec calme et avec paix^ car mes pieds touchent au bord de la tombe , et après le cinquième acte mes yeux ne verront presque plus rien des choses de la terre. Je n'agite point devant vous des signes prophétiques et terribles ; c'est l'ancien des jours, c'est Dieu lui-même qui vous menace avec les signes de sa colère. »

Ce que le vieux poète disait ainsi dans sa langue t les journaux , les brochures ^ les clubs l'exprimaient sur tous les tons, et la polémique s'envenimait d'heure en heure. A travers les légitimes craintes du parti libéral , à travers le désap^ pointement furieux des doctrinaires de l'unité , les fantaisies radicales avaient beau jeu pour se faire jour; jamais plus magnifique occasion n'avait été ollferte aux démagogues, et jamais non plus , il faut bien le reconnaître , la diplomatie de la gauche a'avait si habilement manœuvré. Obtenir des unitaires la suppression dut'^to, la suppres-* sion du conseil de l'empire , la concession du suffrage universel ; en échange de ces précieux gages , donner une dignité qui n'est qu'un mot ; conférer cette dignité au roi de Prusse dans des conditions telles qu'il ne puisse pas l'accepter ; l'obliger enfin

à rejeter décidément la constitution et par là soulever TÀllemagne entière: telle a été la victorieuse tactique de la gauche dans cette mémorable campagne. L'aveuglement des unitaires faisait sans doute la partie belle aux négociateurs ; avouez cependant que le parti radical a bien mis à profit la fastueuse ambition de ses ennemis , avouez qu'il les a battus à plaisir, battus comme des écoliers. Qui fera sonner les cloches à l'heure qu'il est? Les choses en sont venues à un tel point que l'ancienne majorité libérale n'a plus le choix de sa conduite ; d'un côté est une réaction triomphante qui s'exprime par l'organe de l'Autriche , qui a derrière soi la Russie , et qui déjà effraie ou convertit la Prusse; deTautre est le parti démagogique» disposant seul des grands moyens de résistance et prêt à pousser les libéraux dans les voies sanglantes de l'insurrection.

Entre ces deux écueils, entre la droite et la gauche de l'assemblée , l'ancienne majorité libérale essaya quelque temps de maintenir sa ligne , ou plutôt alla tour-à-tour de l'un à l'autre auxiliaire , inclinant bien plus , comme on pense , du côté oh se trouvait , en apparence du moins , la défense de la constitution et du parlement national. Le premier fruit que retira la gauche de cette effervescence des esprits , fut la création d'un comité de trente membres chargés de faire un- rapport sur la

situation et de proposer des moyens de salut. Ce comité de salut public fut composé de quinze membres de la gauche et de quinze membres du parti impérial ( Erbkaiserihums Partei). Quoiqu'elle fût en minorité dans le parlement , la gauche , au sein du comité , traitait donc d'égale à égale avec les centres. La force même d'une situation révolutionnaire avait arraché aux libéraux cette concession nouvelle. Ce n'est pas assez dire : les radicaux avaient décidément la majorité dans la commission ; sur les quinze membres du parti impérial , il y en avait cinq au moins qui , favorables sans doute à la création d'un empire, appartenaient néanmoins au centre gauche et devaient bientôt voter avec les démagogues. Ainsi, dix voix seulement, parmi lesquelles M.Welcker, M.Waitz, M. Droysen , représentaient les modérés dans la commission ; parmi les vingt membres de la gauche , on remarquait M.Yogt , M. Froebel , M. Eisenstuck, M.Wydenbrugk, M. Ra veaux et M. Simon (de Trêves).

Tandis que le comité des trente préparait son rapport, la seconde chambre prussienne, à Berlin, sous l'impétueuse action des chefs de la gauche , engagea brusquement la lutte et précipita les événements. L'agitation révolutionnaire de la Prusse venait en ai4e à l'agitation de Francfort ; le signal T. Il, 47

parti du comité des trente était entendu d'abord à Berlin avant de produire une explosion à Stuttgard, à Dresde , à Leipsick , et de mettre en feu le Palatinat.

Élue par le suffrage universel, sous la charte octroyée le 5 décembre par Frédéric-Guillaume, la seconde chambre contenait bien des éléments démagogiques. Ce n'est pas tout : en face d'un parti radical plein d'emportement et de violence , la droite et les centres s'étaient fractionnés à l'infini. On y comptait une extrême droite, la droite des ultras, dont l'orateur était M. de Bismark-Schoenhausen; — la droite des politiques, dirigée par MM. de Bodelschwing et d'Àrnim ; — la droite dissidente , qui avait l'honneur d'être commandée par le brillant et ardent M. de Yincke; — puis le centre droit, le centre pur et le centre gauche. La gauche et l'extrême gauche avaient un tiers de voix, et l'indiscipline de leurs adversaires donnait une force immense à cette minorité redoutable. La gauche , prenant en main une cause chère aux libéraux , se voua hypocritement à la défense de l'assemblée nationale ; M. Rodbertus , l'un des meneurs , demanda à la chambre de consacrer par un vote solennel la constitution de Francfort. Attaqué, provoqué sans cesse, sous le prétexte spécieux d'une grande cause nationale, par des hommes dont la révolution était le «eul but , le

gouvernement fut amené sans peine à prendre brusquement son parti. Sommé par M.Rodbertus de reconnaître la constitution , sommé par TÂutriche et la Russie de rompre avec l'assemblée de Francfort, ce n'était pas devant M. Rodbertus que le ministère Brandebourg devait déposer les armes. Il renonça désormais aux tempéraments , aux ajournements , à toutes les ruses qui avaient formé jusque-là le fond de sa politique dans la question de Tempire ; il prit une résolution nette et la déclara tout haut. En réponse à la proposition Rodbertus, en réponse à une impatiente sommation de M.deVincke, le chef nominal du cabinet, le vieux comte de Brandebourg , vint lire à la tribune un manifeste ministériel ; le roi de Prusse y refusait d'accepter sans conditions la dignité impériale et terminait ainsi : ce Je reconnais la force de l'opinion publique, mais ce n'est pas une raison pour s'abandonner en aveugle aux courants et aux tempêtes ; jamais ainsi le vaisseau n'atteindrait le port , jamais , jamais ! »

Ces paroles, dont l'auteur n'avait pas seulement pris la peine de déguiser son style, vinrent en aide à M. Rodbertus. En voyant briller derechef la poétique prose de Frédéric-Guillaume , les libéraux craignirent aussi de voir reparaître le souverain féodal de 1 8 40 , celui qu'ils avaient si énergiquement combattu à Ta Diète de 1847, celui que la révo-

lulion de 1848 forçait désormais à régner derrière un ministère responsable. Et puis , ce subit abandon des espérances et même des convoitises de la Prusse n'arrivait-il pas assez mal-à-propos après les menaces du prince Sehwarzenberg? Si la crainte du gouvernement personnel froissa les libéraux, le sentiment de l'honneur prussien compromis révolta plus d'un patriote dans les rangs du centre et de la droite. Un discours de M. de Bismark, discours éloquent, chevaleresque, mais beaucoup trop empreint de Tesprit féodal , n'était pas de nature à ramener les dissidents. « Je suis de la Marche de Brandebourg , — s'écriait en finissant M. de Bismark, — je suis du sol même où la monarchie prussienne a été bâtie et cimentée avec le sang de nos pères ; cette raison me suffit pour ne pas vouloir que mon roi devienne le vassal de M. Simon.» Nobles et touchantes paroles, argumentation médiocre ; c'est ce que M. de Yincke appelle des raisons d'avant le déluge. Tous les députés de la seconde chambre n'étaient pas nés dans la Marche de Brandebourg : on le vit trop au moment du scrutin. La proposition Rodbertus contenait trois articles distincts: les deux premiers blâmaient la politique du ministère dans la question de l'unité , et condamnaient toute espèce de pacte formé entre les souverains comme contraire aux vœux et aux espérances du pays ; 4e troisième

ordonnait au ministère de reconnaître la constitution de Francfort, telle qu'elle avait été faite après la seconde lecture , et de n'«n poursuivre la révision que par les moyens indiqués dSins la constitution même. Les deux premiers articles furent rejetés ; le troisième obtint une majorité de seize voix.

Enhardie par cette victoire , la gauche devenait chaque jour plus menaçante. Elle sentait que Tattitude du ministère Brandebourg Lui fournissait des alliés parmi les libéraux de 1847; il fallait seulement profiter de Toccasion et frapper coup sur coup. Après la proposition Rodbertus , ce fut la proposition Waldeck. M.Waldeck demandait la levée de l'état de siège établi à Berlin depuis le 12 novembre 1848. Deux séances (25 et 26 avril) furent consacrée^ à cette discussion , que l'audace de MM. Waldeck, d'Ester, Unruh,etc. , remplit d'irritations et dorages. L'antipathie qu'excitait le ministère enchaîna les libéraux aux démagogues ; comme à Francfort, la haine de l'Autriche livrait M. Dahlmann à M.Yogt. Le 26 avril, les deux articles de la proposition Waldeck furent votés malgré tous les efforts de la droite . « 1^ La prolongation de rétat de siège sans l'assentiment des chambres est illégal » ; 184 voix contre 139 adoptèrent cette rédaction. 2^ « La chambre enjoint au ministère de lever immédiatement l'état de siège»;

la majorité , moins forte pour ce second point , était encore très- redoutable : 153 voix avaient défendu le ministère et 177 l'avaient condamné.

Décidément, les hommes de coup de main , les chefs des insurgés d'octobre et de novembre reprenaient , au Isein du parlement » l'avantage qu'ils avaient perdu devant les baïonnettes du général Wrangel. C'était contre eux qu'on avait décrété l'état de siège, et voilà qu'ils s'emparaient de la chambre pour briser légalement l'arme de la société et de Tordre dans les mains du pouvoir. Cette situation ne pouvait durer. Dès le lendemain , 27 avril , la première chambre était prorogée et la seconde chambre dissoute. Un jour après , le 28 , Frédéric-Guillaume refusait sans détours la couronne impériale , et , protestant contre la constitution de Francfort , il invitait tes gouvernements à former un congrès. Ainsi , cette ambitieuse charte de l'église Saint- Paul était solennellement déchirée , et les souverains se disposaient à refaire l'œuvre de l'assemblée nationale.

Pendant que ces choses se passaient à Berlin , l'agitation parcourait toute l'Allemagne. A Dresde , à Carisruhe, à Munich, les chambres se prononçaient pour la constitution de Francfort, et les démagogues , profitant de la colère des libéraux , s'emparaient partout du mouvement pour assiéger

le pouvoir. La crise fut terrible à Stuttgard. L'immense majorité de la seconde chambre , appuyée par TopinioD , voulait obtenir du roi la reconnaissance de la constitution de l'empire, et le ministère lui-même s'associait à ce vœu. Le roi résista ; le 1 9 avril , il signifiait à ses ministres un refus longuement motivé , au moins pour ce qui concernait l'élévation de la Prussfe. Le ministère offrit sa démission , et des hommes suspects au parti libéral se préparaient à prendre sa place. L'effervescence publique s'accroissait d'heure en heure ; on était dans un de ces moments où il suffit du prétexte le plus léger pour que les barricades se dressent. La chambre, tout en s'efforçant de contenir l'émeute, était bien résolue à ne point céder. M. Roemer, le ferme et intelligent ministre , jusque-là l'une des plus pures renommées du parti libéral et le plus intrépide adversaire de la démagogie , M. Roemer lui-même se laissa compromettre dans ces voies périlleuses oii le parlement de Francfort entraînait les patriotes aveuglés. II raconta à la tribune tout ce qui s'était passé , les inutiles instances du ministère et les refus obstinés de la couronne. La chambre nomma une députation chargée de présenter une adresse pressante, impérieuse, une adresse que sept voix seulement avaient refusé de voter.

La réponse du roi fut pleine de fermeté et de

franchise. Il exposa la situation , il rappela et expliqua les faits avec un bon sens supérieur. <c Comment, disait-il, reconnaître une constitution qui n'est pas encore achevée? L'élu du parlement de Francfort n'a pas accepté; est -il possible de reconnaître ce qui n'existe pas? Je jure que j'admets toute la constitution impériale , sauf le chapitre de la souveraineté de l'empire. Je ne me soumets pas à la maison de HohenzoUern ; je dois à mon pays de ne pas m'y soumettre , je le dois à mon peuple et à moi-même. Si tous les princes d'Allemagne faisaient ce sacrifice,, je m'y résignerais aussi par esprit de concorde, je m'y résignerais le cœur brisé. Je puis y être forcé par l'insurrection ; mais si vous vous placez sur le terrain révolutionnaire et que vous m'arrachiez mon consentement , ce consentement n'aura pas de valeur; je le retirerai dès que je serai redevenu libre.... Le peuple est animé d'un bon esprit; je ne vois ici qu'une agitation factice entretenue par les clubs. . .Voulez-vous me faire violence? Eh bien ! soit ! vous verrez si je plie. Ce n'est pas pour moi que je parle de la sorte ; je n'ai plus que bien peu d'années à vivre: la conduite que je. tiens, c*est mon pays , c'est ma maison , c'est ma famille qui m'en font un devoir. » Et comme les députés insistaient sur le danger imminent de la révolution : « Arrive que pourra ! J'ai parlé selon ma conscience. »

Enfin , dans la nuit du 23 , comme tout se préparait pour une lutte sanglante , le roi s'enfuit de Stuttgard et se réfugia à Ludwigsbourg. Cette nouvelle, annoncée à la chambre par le président, y causa une agitation extraordinaire. La gauche proposa de créer un gouvernement provisoire , et un comité de salut public, en effet, fut nommé et installé sur-le-champ. Les radicaux eussent pu tirer de grands avantages d'une lutte aussi violemment engagée, si le ministère Roemer n'avait réussi à faire céder le roi. Une proclamation, en date du 25 aviyi , annonça au Wurtemberg et à l'Aliemagne que le roi , d'accord avec ses ministres , reconnaissait la constitution , et se résignait , le cas échéant , à voir le sceptre de TÂllemagne aux mains de Frédéric-Guillaume IV.

Ce triomphe de l'agitation dans le Wurtemberg multiplia les factieux par toute l'Allemagne. A Munich , à Nuremberg , à Wurzbourg , des associations révolutionnaires se formaient , et des pétitions hautaines étaient adressées au roi Maximilien IL Sur toute la ligne du Rhin , à Mannheim , à Heidelberg , à Darmstadt , à Haynau , à Mayence , à Francfort même , on se préparait à marcher contre Ludwigsbourg , si le roi ne se fût rendu aux conseils de M. Roemer. La constitution de Francfort était devenue le drapeau des insurgés. Cette charte , qu'on aurait déchirée le lendemain de la victoire ,

servait , selon Tusage , à soulever les masses aveugles , et les patriotes sincères , les libéraux intelli* gents , les vrais et dévoués défenseurs du progrès , se laissaient prendre, comme toujours, à ces manifestations hypocrites. D*un autre côté , le dégoût des révolutionnaires évoquait partout les conseillers absolutistes dont l'Allemagne se croyait délivrée. Les coups d'état répondaient aux émeutes. Ce n'est pas seulement à Berlin, c'est dans le Hanovre et la Saxe que les chambres furent dissoutes et la représentation nationale indéfiniment ajournée. Ainsi , le nord de I^Uemagne était soumis; TAutriche dominait le sud-est; restait encore une partie du centre et tout le sud-ouest , où affluaient les éléments démagogiques. Cette situation de Francfort était vraiment terrible ; placé au sein de ce foyer ardent , obligé peut-être d'y chercher des auxiliaires contre le mauvais vouloir des cours du Nord et les menaces de l'Autriche, la parlement semblait condamné par ses propres fautes à ne plus écouter que les conseils du désespoir.

lY.

VieloIreB 4« la eiuehe. •— Insarreetlon do Dretde. — Révolution dan» U Palalinal. — Anarchie et dÎMoUtion du parlomenl.

Aucune circonstance ne pouvait être plus favorable au comité des trente. C'est le 23 avril que

le cooiité fit connaître ses plans à rassemblée. Les discussions des premières séances furent assez calmes , les projets assez sages , les votes assez mûrement réfléchis ; mais bientôt la modération fut étouffée par la violence, et la gauche reprit l'avantage. Que voulait -on d'abord? Envoyer des commissaires auprès de tous les gouvernements qui refusaient d'admettre la constitution. Rien de plus sensé ; c'était par la diplomatie, c'était en des conférences sérieuses que le ministère de l'empire devait essayer de se mettre d'accord avec les diffé* rents cabinets. Le choix des commissaires indique très-bien l'excellent esprit qui présidait à ces missions ; M. Bassermann fut envoyé à Berlin , et M.Mathy àMunich.

Malheureusement , la lutte, devenue chaque jour plus vive , ne permit pas qu'on donnât suite à ces pacifiques mesures. M. Bassermann allait partir quand on apprit la dissolution de la seconde chambre prussienne et la formation d'un camp de quarante mille hommes à Greuznach. Le rôle des commissaires devenait singulièrement difficile ; il Tétait d'autant plus que M. de Gagern se jlécidait à faire la plus énergique résistance , sans pourtant sortir des voies légales. Quant à la gauche , les menaces et les coups d'état lui venaient en aide. Le 27 avril , une proclamation ainsi conçue était affichée sur tous les murs : <c La patrie est en

danger ! Les chambres prussiennes sont dissoutes. Des troupes sont rassemblées à Creuznach ; pour octroyer une constitution , en effet , les troupes sont nécessaires. Le despotisme renversé au mois de mars 1 848 veut livrer sa dernière bataille. Il faut enfin , il faut que Francfort agisse! Qu'aucun député ne s*éIoigne , que tout absent revienne au plus tôt! Les assemblées populaires des environs ne seront pas étonnées si, dans de telles circonstances , les membres du parlement ne paraissent pas au milieu d'elles. » MM. Raveaux , Yogt , Nauwerck , Freese, Eisenstùek, Claussen et plusieurs autres encore avaient signé cet ordre du jour, qui présageait les tempêtes.

Ces députés absents que rappelait la proclamation du 27, ces députés présents à qui elle enjoignait de ne pas quitter leur poste, ce n'étaient pas , on le devine sans peine, les représentants de l'Autriche , ce n'étaient pas M. de Schmerling et ses amis. Ceux-là , bien au contraire , obéissant à l'ordre de leur gouvernement , avaient déclaré que leur mission était finie. A chaque séance, le président annonçait le départ de quelques députés nouveaux : c'étaient les Autrichiens d'abord , ce furent bientôt les Bavarois , ce furent enfin , parmi les représentants des autres pays , tous ceux qui ne voyaient pas d*issue légale pour sortir d'une situation fausse. La droite se dépeuplait de jour en

jour ; les centres , quoique bien dégarnis , espéraient encore et continuaient la lutte ; la gauche , gardant tous ses soldats et ralliant sans cesse des auxiliaires , devait rester maîtresse du champ de bataille. Il importait seulement que cette assemblée ainsi réduite fût encore en nombre suffisant pour proclamer ses décrets. Le 30 avril , le comité exécutif fit adopter plusieurs mesures graves qui attestaient sa force : 1^ sur la proposition de M. Simon (de Trêves) : « Le président peut convoquer rassemblée nationale en quelque temps et en quelque lieu qu'il le juge convenable » ; 2° sur la proposition de M. Zell : « Une séance extraordinaire demandée par cent membres doit être immédiatement convoquée » ; 3° sur la proposition de M. Goltz : tt II suffit de cent cinquante membres présents pour que les votes de l'assemblée soient valables » ; enfin , sur la proposition de MM. Kierulff , Ziegert , Reden , etc., l'assemblée , sans débat et d'une voix unanime, blâma « devant tout le peuple allemand » la dissolution des chambres dans les royaumes de Prusse et de Hanovre, et ordonna aux gouvernements de faire procéder sans délai à des élections nouvelles.

L'audace du comité croissait à chaque victoire. Dans la séance du 4 mai , il proposa un appel aux gouvernements , aux corps législatifs , aux communes, au peuple entier, pour les sommer de

reconnditre et de défendre la constitution. Il proposa de fixer le jour oii se réunirait la première diète de Tempire , et le jour où se feraient les élections pour toute TÂIlemagne : les élections auraient lieu le 1 3 juillet , la Diète se réunirait le 1 5 août. Il proposa enfin de transmettre la souveraineté de Tempire au chef de Tétat le plus considérable après la Prusse, dans le cas où la Prusse, au \ 5 août prochain , n'aurait pas encore accepté la constitution ; cet empereur suppléant porterait le titre de vicaire de l'empire , et remettrait son dépôt au roi de Prusse , dès que la Prusse se serait soumise. C'étaient là les propositions de la majorité du comité ; 1 4 voix contre 1 3 les avaient portées à la tribune du parlement ; après une discussion animée , elles furent définitivement admises par 190 voix contre 188. Ainsi, le roi de Prusse refu- . sant son adhésion , c'était le roi de Bavière qui devenait vicaire de Tempire. Or , on sait que Maximilien II était encore moins favorable que Frédéric-Guillaume IV à la constitution de Francfort ; la dignité du vicaire passait donc au roi de Saxe , du roi de Saxe au roi de Wurtemberg, du roi de Wurtemberg au roi de Hanovre , du roi de Hanovre au grand-duc de Bade, et toujours ainsi , de refus en refus, de chute en chute, jusqu'à ce qu'elle rencontrât je ne sais quel principicule obscur, le prince de Reuss ou le prince de Lich-

tenstein, qui voulût bien prendre sous sa très* haute protection Théritage retrouvé de Frédéric Barberousse. C'était bien le cas de s'écrier piteusement avec M. Simon (de Trêves) : « La constitution est allée à Berlin comme la fiancée au-devant de répoux , et on Ta congédiée comme une servante. }) Seulement, ici, ce n'était plus le roi de Prusse , c'était le père de la fiancée , c'était ce malheureux parlement de Francfort qui condamnait sa fille à tant de ridicules affronts.

Les conclusions de la minorité étaient bien autrement graves. La minorité, c'est-à-dire l'extrême gauche , destituait Frédéric - Guillaume IV et le remplaçait par un vicaire de l'empire, lequel pouvait être le premier Allemand venu , M. Vogt ou M. Raveaux, M. Hecker ou M. deStruve. La minorité proposait encore un appel aux armes adressé à tous les peuples de l'Allemagne ; elle voulait que l'armée fût obligée de prêter serment à la constitution ; elle voulait que toutes les chambres dissoutes, les chambres de Berlin , de Hanovre , de Dresde, fussent invitées à se réunir, en quelque lieu que ce fût ; elle voulait enfin que le ministère déclarât la guerre à la Russie et à l'Autriche. Toutes ces extravagantes propositions furent rejetées , mais quelques-unes d'entre elles obtinrent jusqu'à 135 voix. A chaque rejet, c'étaient d'épouvantables scènes : « Allemagne sans cœur ! pays de lâcheté ! »

s'écriaient les démagogues , et à ces vociférations de la gauche se mêlaient les grognements furieux des galeries. Il y avait de quoi frémir en voyant la majorité faire tant de sacrifices à l'esprit révolutionnaire , et cette minorité furieuse exiger toujours de plus violentes folies. Le ministère ne s'était pas opposé aux conclusions de la majorité ; M. de Beckerath , l'un des hommes éminents du cabinet et l'une des gloires de l'assemblée nationale, refusa de s'associer à la faiblesse de ses collègues ; il déposa son portefeuille le soir même et se retira du parlement.

Ces entreprises insensées du comité des trente avaient chaque jour leur contre - coup au sein des populations soulevées. L'émeute de Stuttgard n'était que le début d'une vaste insurrection dont le plan embrassait toute l'Allemagne. La veille même de cette séance que je viens de décrire , le 3 mai , vers le milieu de la journée , la ville de Dresde se hérissait de barricades. La garde nationale donna elle-même l'occasion et le signal de la lutte, car la cause de la constitution impériale aveuglait décidément bon nombre d'esprits honnêtes , et le drapeau rouge , noir et or, fournissait un abri commode pour confondre les patriotes et les factieux. Le combat parut se terminer le 4 mai dans la soirée; la troupe consentit à un armistice, tout en occupant encore une grande partie de la

ville. Le roi , obligé de prendre la fuite , avait cherché un refuge dans la forteresse de Koenigstein. Un gouvernement provisoire s'organisa aussitôt , composé des trois meneurs les plus ardents de la démagogie. JPour donner à ce gouvernement la consécration du vote populaire , on suivit l'exemple du 24 février à Paris; les noms des tribuns furent proclamés du haut du balcon du Palais , et les acclamations ou les grognements firent connaître la volonté des carrefours. Les noms de MM. Tzschirner et Heubner furent salués par des hurras enthousiastes ; celui de M. Todt fut moins bien accueilli; aux tumultueux bravos se mêlaient distinctement des sifflets énergiques. Il parait que M« Todt représentait une sorte de modération relative dans ce glorieux triumvirat.

Le premier soin des triumvirs fut de prolonger la lutte, de s'opposer à toute espèce d'accommodement et d'enchaîner dans les rangs de l'insurrection les patriotes consternés, dont les yeux s'ouvraient enfin à la lumière. Les murs étaient couverts de proclamations de mélodrame : « Citoyens , la patrie est en péril !..... Citoyens , la grande heure , l'heure décisive a sonné! Liberté ou esclavage, c'est à vous de choisir ! Nous sommes avec vous , fioyez avec nous! » MM. Tzschirner, Heubner et Todt étaient tout heureux de signer ces belles choses et beaucoup d'autres du même genre. Parler

ne suffisait pas , ii fallait agir ; on désarmait donc les gardes nationaux qui n'avaient pas pris le parti de l'émeute , et déjà on levait des contributions sur les riches pour équiper des régiments de volontaires.

Interrompue le 5 , la bataille des rues recommença dès la matinée du 6. En ce moment-là même, Leipsick se révoltait, les barricades s'éle-^ vaient de tous côtés , et la fusillade ensanglantait la ville. Là, du moins, la garde nationale sut tenir tête à rémeute; c'est elle qui, assistée de la troupe, enleva à la baïonnette les plus fortes positions de l'ennemi et resta maîtresse de la cité. Cependant on se battait toujours à Dresde, et, sans les régiments prussiens qui venaient d'heure en heure fortifier les troupes saxonnes , il est probable que le drapeau rouge eût triomphé. On ne s'en cachait plus, en effet; c'était bien pour le drapeau rouge que se battaient les insurgés de Dresde, c'était pour la république sanglante, pour la république des pillards et des assassins que les triumvirs mettaient à feu et à sang la capitale de la Saxe.

La lutte fut efiroyable. II faut nous rappeler nos journées de juin , si nous voulons nous représenter les horreurs de cette mêlée. Le mot d'émeute ne convient pas ici : la démagogie livrait sa grande bataille , et si elle eût été victorieuse à Dresde, c'en était fait peut-être de la monarchie constitution-

nelle dans tout le nord de rAIlemagne. Les révolutionnaires du Midi sont des révolutionnaires romantiques , les républicains de Bade et du Palatinat sont des étudiants avinés qui parodient volontiers les Brigands de Schiller; les radicaux du Nord ne s'inspirent pas des poètes, ils s'inspirent de la jeime école hégélienne et de son abominable athéisme. Jamais de plus sauvages théories n'ont épouvanté le monde; jamais les brutales ardeurs de toutes les concupiscences n*ont été plus impudemment glorifiées. Il y a tin homme qui a raillé l'innocence de M. Proudhon , un homme qui a maudit comme une tyrannie oppressive cette religion de V humanisme qui est la négation de toute idée religieuse, un homme, enfin, dont la philosophie très-savamment construite se résume dans ces mots : « Non-seul«ment Dieu n'est pas, mais le genre humain lui-même n'est qu'une idole menteuse , et le dévouement à l'humanité une capucinade. Je suis seul dans ce monde, seul j'existe; ma jouissance y mon pouvoir , ma liberté , ne peuvent être limités par aucune croyance , par aucune règle, par aucun droit étranger à mou droit. » Cet homme ( on l'appelle Max Stirner ) est le docteur des démagogues du Nord • . a Saches^le bien , écrivait M. Henri Heine il y a une quin-

I Voyez, dans \é premier toluitte de ces Êtudês, un chapitre sur las écrits ila M. Max Btîmer : La démagogie et ratkéipnê. .

zaine d'années, le jour où se fera la révolution allemande, on verra que la révolution française n'a été qu'une églogue. » C'est cette révolution-là qu'on préparait à Dresde. On aurait vu assurément, sous la dictature de ces furieux, certaines choses dont le monde n'avait encore aucune idée ; puis seraient venus les Cosaques, et la liberté aurait péri deux fois. Grâce au ciel , ces journées de Dresde, qui pouvaient être le triomphe de la démagogie septentrionale, furent le commencement de sa déroute. Il fallut , il est vrai, les efforts combinés de la Prusse et de la Saxe pour étouffer l'insurrection, et, le matin même de leur défaite, les triumvirs faisaient fusiller, dans les rues de la ville, tous ceux qui parlaient de concorde. C'est le 9 mai seulement que le drapeau rouge fut abattu : crlte affreuse bataille avait duré six jours.

Revenons à l'église Saint -Paul : aussi bien ce n*est pas changer de sujet, les fureurs qui se déchaînaient à Dresde déshonoraient aussi les dernières séances du parlement de Francfort. L'extrême gauche n'avait pas renoncé à ses propositions du 4 mai ; elle voulait surtout que l'armée reçût l'ordre de prêter serment à la constitution de l'empire. Au milieu du bouleversement de l'Allemagne , en présence des émeutes de Stuttgard , de Dresde, de Leipsick, si Ton voulait décréter l'anarchie et livrer le pays tout entier aux horreurs

delà guerre civile, on n'avait qu'à voter les propositions de Textrême gauche. M. de Gagern les combattit avec une patriotique indignation. « Quand c'est un étranger qui nous brave , s'écriait Torateur, il n'y a pas à hésiter, il faut courir aux armes; mais ici! mais avec des frères!.... Pour moi, lors même que toutes les épées seraient déjà sorties des fourreaux, je me jetterais encore entre les épées 1 » A ces paroles que la majorité couvre de bravos ,, un membre de l'extrême gauche répond par ua insolent éclat de rire. Aussitôt, frémissant sous Toutrage au point de s'oublier lui-même, M. de Gagern riposte à l'injure par l'injure. Un tumulte épouvantable s'élève ; trop heureuse de trouver en faute le chef illustre des libéraux , la gauche prolonge à. dessein , par ses clameurs redoublées, la. fausse situation du président du conseil. Enfin , le calme se rétablit, et M. de Gagern est rappelé à. l'ordre. Il reprend : «.J'ai mérité le rappel à l'ordre , je l'accepte pour la réparation d'un instant d'oubli. » Puis, regagnant bientôt son ancien ascendant sur la chambre, il fait rejeter une seconde fois les détestables propositions des factieux.

Ce fut sa dernière victoire. Il était temps pour lui et pour tout le parti libéral de ne pas prolonger davantage l'agonie furieuse du parlement. En s'associant au vote du 4 mai , M. de Gagern était entrédans une voie fatale. Les concessions qu'il avait

faites étaient une erreur qu'il devait rétracter, ou un engagement qu'il était tenu de remplir. S'il était décidé à ne jamais abandonner le terrain légal , c'était trop ; c'était trop peu s'il acceptait les secours de l'esprit révolutionnaire. La gauche avait le droit de le pousser à la rébellion ouverte en lui rappelant sa récente conduite; l'archiduc Jean , par les mêmes raisons , avait le droit de se défier de lui et de repousser son programme. Ce programme , présenté à l'archiduc Jean dans la soirée du 8 mai, épuisait, dit M. de Gagern, toutes les mesures pacifiques pour imposer la constitution aux gouvernements de l'Allemagne. Oui, assurément, s'il suffisait d'un décret pour opérer des miracles , car c'est un miracle qu'il eût fallu. De toutes ces pacifiques mesures devait nécessairement sortir ou la honte ou la guerre, et quelle guerre! la pire des guerres civiles, Thorrible guerre de la démagogie, tant appelée depuis un mois par tous les tribuns de la gauche. L'archiduc Jean refusa de souscrire au programme de M. de Gagern et reçut la démission du ministère.

La gauche s'avançait toujours. La retraite de M. de Gagern et le découragement des centres augmentaient sa force. Dans la séance du 10 mai, M. Reden proposa d'infliger un blâme vigoureux au gouvernement prussien pour avoir envoyé des troupes à Dresde; le second article de la propo-

»Uion ordonnait au pouvoir central de protéger tous les mouvements, toutes les manifestations populaires dont le but était de faire reconnaître la constitution par les souverains. Cette proposition fut adoptée par 188 voix contre 148, au milieu des hurras triomphants de la gauche et des galeries. G*était le premier grand succès arraché par l'extrême gauche à la lassitude, à rabattement, à rirritation, à toutes les causes fatales qui décimaient l'ancienne majorité. La majorité nouvelle, ardente à profiter de la victoire, décida qu'une députation irait immédiatement faire connaître ce vote au vicaire de l'empire , et l'engagerait à recomposer un ministère dans le. plus bref délai. L'archiduc Jean , pensait-on , osera-t-il choisir ses ministres en dehors de la gauche? Qui donc parmi les centres se chargerait d'exécuter les décisions du 1 0 mai? Les démagogues se croyaient légalement les maîtres; la réponse de l'archiduc Jean devait précipiter la crise, a Je choisirai ^ dit-il, un ministère qui puisse satisfaire aux exigences de la situation , telles que je les comprends. Je suis un vieux soldat, j'agirai franchement,, rapidement; je suis bien résolu à maintenir l'ordre. » Et comme on lui demandait s'il saurait aussi le maintenir contre les princes rebelles : a C'est une question de principes , ne discutons pas , répondit-il d'une voix brève. Quant à mon ministère,

s'il doit être formé dans trois minutes, dans trois heures ou dans trois jours , je n'en sais rien encore^ mais soyez sûrs que j'agirai en homme loyal. »

Lorsque M. Raveaux 6t connaître ces paroles à rassemblée, la colère fut extrême. Des propositions furent faites , séance tenante , pour {léposer le vicaire de l'empire; on les renvoya à Texamen du comité des trente, lequel n'était pas disposé, comme on pense, à négliger de telles armes. Le 12 mai , après qu'un membre de la gauche , H. Reh , eut été nommé président de l'assemblée nationale en remplacement de M. Simson , il fut décidé que toutes les troupes de Tempire seraient obligées de prêter serment à la constitution. Cinq jours plus tôt, M. de Gagern faisait rejeter cette pernicieuse mesure par une majorité relativement assez forte; le 12, elle fut adoptée par 163 voix contre 142. Enfin, le 15 mai, 4a gauche sembla vouloir pousser à bout le gouvernement de l'archiduc ; tout le Palatinat était en insurrection , et sur beaucoup de points les troupes avaient passé aux factieux ; l'assemblée nationale ordonna au pouvoir central de prendre les insurgés du Palatinat sous la protection de l'empire , et de venir à leur aide partons les moyens. Jusque-là, on n'avait encore fait que préparer la guerre civile ; le 1 5 , elle fut impérieusement décrétée.

Ces effrayants progrès de la gauche sont faciles

à comprendre au milieu d'une assemblée réduite déjà de moitié : depuis que M. Henri de Gagern avait quitté la direction des affaires , il n'y avait plus un seul homme capable d'arrêter le torrent; la démagogie avait brisé ses digues. Le nouveau ministère que l'archiduc annonça à l'assemblée dans la séance du 1 4 mai , n'était pas de taille à conjurer tant de périls. De tous ces ministres réunis à grand 'peine sous la présidence de M. Grawell , un seul , M. le général de Peucker, était en possession d'une renommée sérieuse. Choisir dans de telles circonstances les membres les plus inconnus du parlement , c'était confesser la détresse du parti libéral, ou se déclarer par un défi maître de la situation. Ces deux motifs peutêtre expliqueraient le choix de l'archiduc ; n'avait-il pas le droit de braver une assemblée qui ne représentait plus le pays , et n'était-il pas bien résolu d'avance à déchirer toutes ses lois? Quoi qu'il en soit, le ministère Grawell eut à subir, dès le premier jour, les plus violentes attaques , et l'on doit avouer qu'il n'en parut ni surpris ni inquiet. Le 19, ce ne fut pas seulement le ministère , ce fut le vicaire de l'empire qu'on voulut obliger à déposer ses pouvoirs. L'extrême gauche proposait l'établissement d'une régence; M.Vogt, M. RaveaHx en auraient fait partie , et l'on espérait que M. de Gagern accepterait une place dans ce gou-

3ëâ L'ALLEMAGNE

Yeroement révolutionnaire : M. de Gagern refusa avec dégoût, et le projet succomba. En revanche, une autre proposition , également hostile à Tarchiduc , fut votée par 1 26 voix contre 1 1 6 ; un des anciens chefs constitutionnels, M. Welcker, Tavait appuyée de son nom et de sa parole : rassemblée décrétait la destitution de Tarchiduc Jean , et appelait pour le remplacer un prince appartenant à Tune des maisons souveraines. Ce coup d'état acheva de désorganiser le parlement; les centres refusèrent de s'associer à une politique révolutionnaire , et le surlendemain , 21 mai , plus de quatrevingt-dix membres déclaraient que leur mission était finie. Ce n'étaient plus des démissions isolées , c'était un grand parti qui se retirait en masse. Tous les chefs des différentes fractions du centre, les plus nobles esprits, les plus brillants orateurs, M. Henri de Gagern, M. Dahlmann, M. Simson , M.Beseler, M.Waitz, M. Maurice Ârndt, M. Droysen, M. Saucken, M. Mevissen , M. Sylvestre Jordan , M. Mathy, abandonnèrent ensemble ce parlement qui avait été si long -temps le théâtre de leurs patriotiques chimères, et qui ne pouvait plus être désormais qu'un atelier de révolutions et de crimes.

Que dire des dernières séances? comment s'intéresser à cette discussion livrée aux brutalités des factieux? Quelques membres de la droite, quel-

ques hooimes éminents des centres, M.WeIcker et M. Biedermann , M.Wurai et M. Riesser, essaient encore de modérer les emportements des vainqueurs. Tâche inutile! le S14 mai, on décide que cent membres peuvent délibérer ; le 26 , on vote un appel au peuple, après lequel M.WeIcker et ses amis se retirent. Les démagogues allemands comptaient beaucoup alors sur nos clubistes ; on s'attendait à une insurrection dans la capitale des émeutes ; les affaires de Rome en fournissaient le prétexte , et les mêmes tribuns qui écrivaient à Mazzini de résister jusqu'au triomphe de la république rouge entretenaient la gauche de Francfort dans ses projets de violence. Déjà M. Arnold Ruge et M. Charles Blind étaient à Paris , et , si le général Changarnier n'eût remporté sa victoire du 13 juin, tous nos socialistes d'Alsace allaient se jeter sur Francfort. M. Welcker eût bien voté Tappel au peuple, à une condition toutefois : c'est que la constitution seule fût en jeu et que toute alliance avec les démocrates étrangers fût flétrie dans le décret. La gauche repoussa cet amendement ; c'est alors que M.WeIcker se retira , emmenant avec lui tout ce qui restait de meilleur dans l'assemblée.

Cependant la lutte de la gauche et de Tarchiduc n'amenait , comme on pense , aucun changement dans la situation. L'assemblée destituait le vicaire de l'empire; le vicaire de Tempire continuait d'oc-

cuper son poste. L'assemblée votait des décrets, ordonnait des mesures , imposait sa politique révolutionnaire au pouvoir central ; le pouvoir central ignorait les décrets de l'assemblée. Humiliée de cette lutte inutile , la gauclie se décida à transférer l'assemblée nationale dans le Wurtemberg. Les plus modérés, M. Eisenmann, M.Venedey, s'y opposèrent en vain : cette décision fut prise , le 30 mai , sur les instances réitérées du comité des trente. M. Vogt et M. Simon (de Trêves ) avaient-ils le droit de soutenir que l'assemblée reprendrait une vie nouvelle à Stuttgard , au milieu des sympathies enthousiastes de la Souabe? L'événement a prouvé le contraire ; ils ne se trompaient pas du moins en affirmant que* l'assemblée de Francfort était morte : 71 voix contre 64 donnèrent la victoire au comité des trente. Dès que le vote est proclamé , M. Reh donne sa démission de président et de membre, ne pouvant se résigner, dit-il, à faire exécuter une mesure qu'il réprouve. C'est le premier vice-président, M. Loewe, qui prend aussitôt sa place et convoque l'assemblée à Stuttgard.

La séance du 30 mai 1849 est la dernière séance du parlement de Francfort. Avec le 30 mai , l'histoire de cette assemblée est finie. Nous ne suivrons pas à Stuttgard cette poignée d'agitateurs qui prétend représenter encore une nation de quarante millions d'hommes. Rien n'est plus beau dans les

annales humaines que notre assemblée du tiersétat, lorsque, chassée du lieu de ses séances au mois de juin 1789, elle s'en va par les rues de Versailles errant de salle en salle jusqu'au Jeu-de- Paume; mais quoi de plus ridicule et de plus odieux à la fois que ces froides parodies d'une grande scène? Depuis que la majorité, pour échapper aux tentations révolutionnaires, avait quitté, trop tard seulement , les bancs de l'église Saint-Paul ; depuis que M. de Gagern et M. Dahlmann , M. Beseler et M. Waitz, M. Simson et M. Riesser, étaient partis de Francfort en expliquant très-haut les motifs de leur conduite ; depuis ce moment-là l'assemblée nationale ne représentait plus rien. Transférée à Stuttgard , elle tombe plus bas encore. Ce n'est plus même l'ombre d'un sénat politique : cette réunion révolutionnaire n'a désormais ni droit , ni mission, ni raison d'être; elle s'intitule l'assemblée nationale de Tempire, le bon sens public l'appelle un club. Que ce club organise une dictature imaginaire , qucMM.Raveaux^Yogt, Henri Simon , Schùler, Bêcher, deviennent les régents de l'empire , et que, souverains sans peuple, sans armée, sans finances , surtout souverains sans droit, ils se prélassent dans leur néant avec une arrogance dont rien ne peut donner une idée, je dis que tout cela n'appartient pas à l'histoire , je dis qu'il faut laisser aux Cervantes à venir leurs burlesques

héros. Qu'allait faire le noble chanteur de la Souabe an milieu d'une telle assemblée? Pourquoi le nom vénéré de M. Uhland est-il inscrit sur les fastes tragi-comiques de cette sotte Convention? De tous les tribuns de Stuttgard , M. Uhland est le seul que je regrette; quant aux autres, si la chambre des députés refuse de les reconnaître , si le ministère les chasse, si la police ferme leurs séances et les disperse comme on disperse un club, ce n'est pas pour eux que nous nous en affligerons, ce sera pour ce parlement germanique entouré d'abord de tant d'honneur et investi d'une mission si haute , pour ce parlement qui a rempli souvent un rôle utile à travers les tourmentes d'une sinistre année, et qui maintenant va se perdre dans cette misérable anarchie , comme le Rhin se perd dans les sables.

J'ai étudié avec soin et raconté aussi impartialement que j'ai pu les phases diverses du parlement de Francfort. J'ai suivi son développement pas à pas , j'ai dit ses services et ses erreurs , ses beaux jours et ses jours néfastes. Du 1 8 mai f 848 au 30 mai 1849, j'ai assisté avec une curiosité sympathique aux efforts de ces hommes dont la majorité ne voulait que le bien de l'Allemagne.

^'ai TU les représentants d'un grand peuple s'emparer de la conduite de ses destinées au milieu du désarroi général ; je les ai vus déployer tour-à-tour le plus généreux enthousiasme et la hardiesse la plus folle ; je les ai vus s'attaquer à des barrières séculaires , associer violemment les intérêts hostiles , décréter Tunité du Nord et du Midi , et , travaillant à cette œuvre chimérique à travers des eniharras inextricables , augmenter eux-mêmes ces embarras et accumuler les obstacles avec une témérité sans exemple. L'entreprise des députés de Saint-Paul était vraiment extraordinaire ; nous ne lui avons pas refusé l'attention qu'elle méritait. Tous les discours , tous les actes , tous les décrets du parlement ont passé sous nos yeux ; toutes les pièces de ce grand procès sont dans nos mains. Si nous avons interrogé sans passion et les volontés et les actes , si nous avons rendu exactement la physionomie des débats et interprété en historien sincère le rapport des décisions de l'assemblée avec les événements généraux du pays , avonsnous besoin à l'heure qu'il est d*exposer longuement nos conclusions? Le jugement qu'il faut porter sur cette première assemblée nationale de l'Allemagne est contenu ^ ce me semble , dans le récit même de ses travaux. Ce jugement , je erois que le bon sens public dans l'Europe entière, je crois que l'Allemagne elle-même, après

rapaisement de ses discordes , le résumera ainsi : Le parlement de Francfort a manqué à sa tâche ; chargé de préparer l'unité de TÂUemagne , il laisse lÂilemagne plus divisée qu'elle n'a jamais été. Ce n'est pas tout : il avait promis solennellement de protéger le pays pendant les tempêtes de 1848, d'écarter tous les périls , de maintenir Tordre au dedans et la paix au dehors » de donner enfin à l'Occident le modèle d'une grande révolution légale et pacifique. Que sont devenues tant de glorieuses promesses? C'est rassemblée de Francfort qui a aggravé pour les états allemands les périls de cette terrible année. Au dehors , elle a menacé la Hollande , elle a porté un nouveau coup à la Pologne, elle a fait une guerre inique au Danemarck ; au dedans , après avoir combattu l'esprit révolutionnaire , elle a fini par invoquer son secours. Le drapeau de la Germanie impériale est devenu partout le drapeau de h démagogie.

Cette révolution annoncée si haut n'était donc ni pacifique ni légale ; a-t-elle du moins réussi , et ses fautes seront-elles couvertes par des résultats féconds? Non; c'est l'ancien régime qui a profité de la politique de Francfort. Cet absolutisme qu*on croyait détruit à Berlin et à Vienne par les révolutions de 1848, regagne des forces à chaque nouvelle émeute. Ce n'était pas assez de cette afireuse insurrection de Dresde qui ensanglanta les derniers

jours du parlement ; il fallut que le parlement, au moment de se dissoudre , laissât pour héritage les désordres du Palatinat et cette ridicule république badoise qui bouleversa pendant six semaines les plus belles , les plus riantes , les plus heureuses contrées des bords du Rhin. Ainsi , l'absolutisme se relève de jour en jour; au sud les fantaisies répu-^ blicaines', au nord les sauvages entreprises du communisme, lui rendent peu à peu ce que lui avait enlevé le légitime travail de la raison pu^ blique ; la foi des peuples s'ébranle , le dégoût des révolutions amène le dégoût des réformes ; en un mot , si les cabinets n'obéissent pas aux conseils de la prudence , si les sérieux chefs du parti constitutionnel ne reprennent pas courage et ne main^ tiennent pas leurs conquêtes , l'école féodale et piétiste que soutient la Russie serait bientôt assez puissante pour anéantir toutes les libertés de l'Allemagne.

Les causes de cette déroute ne sont que trop évidentes. I^e premier tort de l'assemblée fut de proclamer sa souveraineté absolue ; dans Tétat où se trouvait l'Allemagne , il n'était pas permis à une assemblée , quelle qu'elle fût , de compter sur l'unanime assentiment des peuples, il ne lui était pas permis de supprimer ces royautés, restées debout malgré tant de commotions violentes , et de ne pas traiter avec elles. L'homme le plus émi- T. II. 49

nent de l'église Saint-Paul , celui qui a dirigé long-temps ses délibérations avec une dignité si haute, M. de Gagern , n'a jamais eu de doctrine bien arrêtée sur ce point. Son instinct politique l'avertissait sans doute que le eoncoura des gouvernements et des députés de la nation pouvait seul donner une base durable à la constitution du futur empire ; mais ce mot de souveraineté nationale , ce vague espoir de régénérer l'Allemagne avec le seul secours des peuples allemands , tout cela Téblouissait : une fois engagé dans cette route , les entraînements se succèdent , et l'on ne s'arrête plus.

Un homme bien plus avancé que M. de Gagern , un orateur dont le dévouement libéral n'est pas suspect, M.Welcker, dès les premières séances de rassemblée des notables, avait bien compris toute l'importance de cette union entre le parlement et les divers cabinets constitutionnels. Cette opinion , il l'a défendue avec un intrépide courage en face des démagogues irrités , il y est revenu maintes fois , il a fait entendre les plus énergiques avertis* sements ; puis , un an après , dans les derniers mois du parlement , emporté lui-même par la lutte, il s'est joint à ceux qui proclamaient le droit souverain de l'assemblée , tant ce désir de l'unité allemaxide passionnait les intelligences les plus nettes et les jetait hors de leur voie ! C'est là , en

effet, le second tort du parlement, c'est la passion de Tunité , passion aveugle, impatiente, intraitable. Â cette unité, objet de si ardentes convoitises, les doctrinaires prussiens auraient tout sacrifié. L'école de M. Dahlmann , par son fanatisme réfléchi, par son autorité dogmatique et son incontestable talent , a exercé une funeste influence : c'est elle qui a irrité l'Autriche en voulant démembrer son empire ; c'est elle qui a créé cette constitution impossible oii le législateur ne semble même pas soupçonner l'antagonisme des diverses populations du pays ; c'est elle qui a fait à la démagogie des concessions insensées , prête à livrer tout pour Taccomplissement de sa chimère. Cette constitution une fois votée , la dernière faute , la faute irréparable des centres fut de s'obstiner dans leur orgueil , de prétendre imposer aux cabinets l'œuvre informe du parlement, de pactiser pour cela avec l'esprit de désordre, de lui ouvrir la brèche, et de ne se retirer enfin qu'après avoir mis en feu toute l'Allemagne.

Est-<;e à dire que le parlement de Francfort n'ait produit aucun bien? Son action a-t-elle toujours été ou funeste ou stérile? À Dieu ne plaise que je porte un tel jugement sur une assemblée qui contenait l'élite d'un grand peuple! À côté de cet enthousiasme à faux et de cette inexpérience passionnée, au milieu de ces rêves, de ces systèmes ,

de ces prétentieuses utopies, il y a eu en maintes occasions des qualités du premier ordre; de vrais services ont été rendus ; plus d'une fois on a pu penser que le parlement allait prendre une haute position morale , qu'il triompherait de la démagogie à Vienne et à Berlin , et que, par cette ferme conduite, il s'assurerait une légitime puissance. Si presque tous les chefs des centres ont commis de graves erreurs , un assez grand nombre d'hommes éminents n'ont pas dévié de la ligne droite ; on trouverait sans peine , dans ce parlement si agité, bien plus de justes qu'il n'en faut pour sauver une ville. Enfin , si l'unité de l'Allemagne a été chimériquement poursuivie par des docteurs infatués de leurs systèmes , il n'en est pas moins vrai que cette unité est désormais un problème que les cabinets sont obligés de résoudre. Cet idéal a pris un corps; il ne servira plus seulement à occuper l'historien , à inspirer le poète , à enthousiasmer le publiciste ; du monde des livres, de la retraite des savants , de la chaire des universités , voilà ce beau rêve descendu dans la foule , le voilà présenté à tous les enfants de rAllemagoe comme le but suprême où tous les gouvernements doivent tendre !

Et maintenant , il faut l'espérer, il faut les en conjurer avec force , les souverains ne commettront plus la faute qui a perdu l'assemblée natio-

nale et anéanti ses travaux ; les souverains ne se sépareront pas des peuples. Préparée par la science des hommes d'état , Tunité future sera proposée au concours des représentants du pays. Tandis que la constitution d'Ollmûtz se modifiera pour ne pas étouffer les races diverses qu'elle réunit aujourd'hui sous un niveau trop uniforme, la Prusse posera les bases d'une fédération à laquelle se rallieront peu à peu les différents états du nord , du centre et de l'ouest de l'Allemagne. C'est en se dévouant aux choses possibles que le parti constitutionnel réparera les fautes des doctrinaires de l'unité, et c'est par un sérieux accord avec ce parti que les royautés vaincront toutes les difficultés de l'avenir. Ni la Prusse ni TAutriche ne peuvent retourner en arrière ; elles sont tenues d'accepter sincèrement les deux révolutions de mars. Le triomphe de l'école féodale et piétiste serait le triomphe de la Russie , et , après avoir profité à regret de ce dangereux allié , Vienne et Berlin doivent songer à se fortifier contre lui. Combien il serait beau pour les gouvernements , après les désordres de ces deux années , de repousser les conseils d'une réaction aveugle et de relever eux-mêmes le parti constitutionnel ! Dans la situation présente de l'Allemagne , ce ne serait pas seulement une conduite généreuse , ce serait la plus féconde des politiques. Les révolutionnaires ont

compromis l'ancienne unité de TÂUemagne et mis les libertés en péril ; que les gouvernements réparent tous ces désastres , qu'ils jettent les bases de l'unité nouvelle , qu'ils assurent à la société moderne les légitimes garanties réclamées par le progrès de la raison. Les révolutionnaires ont amené la Russie en Allemagne : que les gouvernements , en relevant le parti libéral , protègent l'Allemagne contre l'influence russe. De toutes les victoires remportées à Dresde et à Leipsick , à Berlin et à Vienne , aucune , assurément , n'aura été plus décisive que celle-là pour la ruine de la çie.

8«p««mbr« 1M9.

U PRUS81 ET L'OiriTÉ ALUOUnML

M. LB CiMERAL DB BADOWITZ , tA Ttfl BT IBS ÉCBITS.

« J'avais compris jusqu'à présent les choses les plus ardues, — disait récemment l'empereur Nicolas^ aux conférences de Varsovie , — je ne puis absolument rien entendre à la politique de M. de Radowitz. » C'était le moment, en effet, ob ce brillant et chimérique esprit brouillait d'une si étrange façon toutes les affaires d'Allemagne. Intelligence profondément religieuse, partisan d'un système monarchique fortement assis , rêvant comme tant d'autres l'unité de la patrie allemande, M. de Radowitz, après un ministère de quelques semaines , était conduit à menacer l'Allemagne d'une guerre fratricide et à déchaîner la furie révolutionnaire. Par quelles voies inconnues,

par quelles sinuosités mystérieuses un homme d'état avait- il pu aboutir à ces contradictions inouïes? Quel était le sens de ces métamorphoses? Qui possédait la clef de ces arcanes? M. de Radowitz était-il un esprit aussi dissimulé que hardi, et prétendait-il poursuivre, au milieu de mille évolutions bizarres, Tintrépide politique du baron de Stein et de Frédéric-le-Grand? Ou bien, ne fallait-il voir chez lui que de confuses rêveries, d'ambitieuses et folles chimères , destinées à faire éclater, au jour de laction, l'impuissance d'un caractère faible?

Pendant long- temps, il ne fut guère facile d'apprécier M. de Radowitz ; les mystères dont il s'entourait , ce mélange de hardiesse et de réserve, cette position de conseiller occulte exerçant une influence réelle, mais ne paraissant que de loin en loin sur la scène, ce soin de rester à l'écart , cette affectation même de se retirer sans bruit au moment où triomphait sa pensée, tout enfin devait faire de M. de Radowitz un personnage extraordinaire. Aucun parti ne pouvait le reconnaître pour chef ou seulement lui accorder sa confiance. Détesté par ses adversaires comme un ennemi invisible dont on s'exagérait dans l'ombre la puissance et les coups , il était suspect à ceux qui honoraient ses hautes facultés et partageaient ses desseins. Au milieu de tant de ténèbres, comment porter un

jugement impartial? L'originalité même de M. de Radowitz, et, si cela peut se dire, une grande part de sa politique consistait précisément à laisser s'accréditer sur son compte des craintes ou des espoirs contraires. Bien qu'il connût tout le pouvoir de la presse et qu'il ait usé de maintes prévenances pour s'y créer des amis , ces incertitudes de l'opinion ne lui déplaisaient pas; il semblait qu'il fût à l'aise au milieu de ces obscurités douteuses. L'heure est venue cependant où la lumière s'est faite; M. de Radowitz a été ministre; il a quitté le demi-jour de sa position de conseiller pour des fonctions éclatantes, et, en face de TAIIemagne , en face même de l'Europe dont les regards étaient tournés vers lui , il a dû soumettre ses théories à la redoutable épreuve de la pratique. C'est aussi à partir de ce moment qu'il est devenu possible de le juger et de scruter utilement ses mystères.

• La carrière de M. de Radowitz offre trois périodes distinctes : jusqu'en 1846, M. de Radowitz joue un rôle important, quoique peu actif; il est l'ami du roi Frédéric-Guillaume IV, il est son confident intime et son collaborateur secret, il s'enthousiasme comme lui pour le moyen-âge, pour une sorte de monarchie féodale; puis il ajoute à ces utopies, que son imagination rend si séduisantes, le rêve plus séduisant encore d'une grande Aile-

magne, unie sous un nouveau Saint -Empire et retrouvant, au profit des princes de Brandeboui^, les jours glorieux de la maison de Souabe. En 1846, une seconde période commence; M. de Radowitz est chargé de combiner avec l'Autriche la réforme de l'autorité fédérale. Ce n'est plus à un écrivain que nous avons affaire, c'est à un négociateur, à un diplomate, mais à un diplomate qui conserve toutes les illusions du publiciste. Bien plus, ces illusions se fortifient, s'enhardissent chaque jour et finissent par ouvrir son esprit , cet esprit si amoureux du passé, à je ne sais quel vaguer élément démocratique. Pendant cette période, en effet, le 24 février ébranle l'Europe, et M. de Radowitz met tout-à-coup un audacieux espoir dans cette situation nouvelle. Les fantaisies révolutionnaires et l'ambition du teutonisme semblent frayer la route aux utopies du rêveur. La couronne impériale a été offerte à Frédéric- Guillaume lY par l'assemblée nationale de France fort; Frédéric-Guillaume ne l'acceptera pas, mais la tentation l'attire , et , de concert avec M. de Radowitz, il voudra mettre à profit cet ardent désir d'unité qui travaille l'Allemagne entière. C'est en 1850, avec le parlement d'Erfurt , que s'ouvre la troisième période, la plus courte et la plus connue, celle qui contient le dénouement. M. de Radowitz est obligé de quitter la rêverie

pour Taction , l'écrivain doit se changer en homme d'état. Ses théories sortent du domaine des choses abstraites ; ses plans commencent à être réalisés ; il faut qu'il soit là , conseiller, commissaire royal , ministre enfin, pour conduire et protéger son œuvre. Ces deux personnages, le rêveur et le politique, se sont-ils complétés l'un l'autre? L'homme d'état a-t-il justifié l'écrivain? On sait trop, au contraire, quel efi*rayant incendie a failli être allumé en Europe par les fantaisies de M. de Radowitz. La biographie tient ici à l'histoire; pour reproduire exactement cette étrange physionomie , il faut la placer dans son vrai cadre , il faut la voir se former et grandir au milieu des ambitions de toute sorte , au milieu des caprices ou des hardiesses qui dirigent depuis dix ans la politique prussienne.

La jeuoeue et le* premiers travaux de M. de Radowilx. — • Son amllié avec Frédérie-Gaillaame IV. — Le* Entretien» êur l'État et l'Égliee.

Joseph de Radowitz est né à Blankenbourg dans le Harz, le 6 février 1797. Il règne quelque obscurité, assure-t-on, sur les traditions de ses ancêtres. Sa famille , originaire de Hongrie, appartenait-elle à la noblesse slave ou à la noblesse magyare? On ne saurait le dire d'une manière exacte. Elle appartenait du moins à la noblesse la plus

modeste, et, lorsque le jeune Radowitz vint au inonde , il y avait déjà un demi-siècle qu'elle avait quitté sa terre natale pour chercher fortune en Allemagne. Fils d'un père catholique et d'une mère protestante, il fut élevé dans la religion de Luther jusqu'à l'âge de quatorze ans; à partir de ce moment, le père réclama ses droits et se chargea de l'éducation religieuse de son fils. Napoléon était alors au faite de ses prodigieuses destinées; laWestphalie, érigée par lui en royaume l'année 1803, était gouvernée par son frère Jérôme. Bien des yeux étaient tournés vers le maître de l'Europe , dans ce royaume surtout qu'il avait créé et qui lui était inféodé par tant de liens. On ne parlait pas encore beaucoup de la patrie allemande ; c'était au lendemain de ces dissensions intestines qui avaient clos les destinées séculaires du Saint-Empire. Quand la réaction eut lieu , quand le patriotisme allemand, réveillé par la honte, fit explosion en 1813, ce n'est pas , on le sait , sous la bannière germanique , ce n'est pas en chantant les hymnes de Théodore Koener que laWestphalie se leva; ses soldats se battaient dans nos rangs.

Le jeune Joseph de Radowitz , destiné par ses parents au service militaire , avait achevé à Paris une éducation commencée à Altenbourg. Yif , intelligent , ardent au travail , il soutint de brillantes épreuves dans son pays, et, à peine âgé de seize

ans, il fut nommé officier d'artillerie. Six mois après, signalé déjà dans plusieurs affaires importantes, il recevait la croix de la Légion-d 'Honneur et commandait une batterie à Leipsick. C'était commencer d'une façon singulière pour un homme qui devait aspirer un jour à régler les plus grands intérêts de son pays. Ce souvenir, on le devine sans peine, lui a été rappelé depuis avec des paroles empoisonnées. Avoir combattu à Leipsick sous le drapeau de la France ! Les Allemands seuls peuvent savoir quel est le poids écrasant d'une telle injure. Le soldat de Napoléon, l'officier westphalien de Leipsick, chargé trente-cinq ans plus tard de travailler à l'unité allemande, a dû trembler maintes fois lorsqu'il a vu tous les partis exhumer ces vieilles colères et unir contre lui d'impitoyables rancunes. Qui sait même si le désir de repousser ces défiances n'a pas entraîné M. de Radowitz à certaines démarches peu d'accord avec la direction générale de sa pensée? Qui sait si l'on ne trouverait pas dans cette circonstance la clef de bien des contradictions?

On n'ignore pas que notre défaite à Leipsick amena le démembrement du royaume de Westphalie. M. de Radowitz redevint Allemand. Entré au service de la Hesse électorale comme officier d'artillerie, il fit la campagne de France en 181 4 , et l'année suivante, âgé seulement de dix-huit

ans , il fut nommé directeur de l'enseignement des sciences militaires au corps des cadets , à Cassel. II resta huit ans dans cette résidence, livré avec zële à ses laborieuses fonctions , et consacrant ses loisirs à maintes recherches, à maintes excursions originales dans le domaine de la philosophie et de rhistoire. Les écoles militaires d'Àltenbourg et de Paris lui avaient donné une forte instruction , mais toute spéciale ; c'est pendant son séjour à Cassel qu'il accoutuma son esprit aux spéculations les plus hautes, qu'il demanda aux lettres, à l'histoire des arts et des idées, à la théologie même, un substantiel aliment pour ses facultés éminentes. Cette intelligence si ouverte savait joindre l'amour le pins ardent des arts et les élévations presque mystiques du chrétien à l'étude sévère des mathématiques. Tout en enseignant au prince héréditaire de Hesse , à l'électeur actuel , les sciences qui se rapportent à l'art de la guerre, il préparait déjà ces ouvrages qui ne donnent pas sans doute une idée complète de l'étendue de son esprit , mais qui indiquent bien l'élégante variété et la distinction parfaite de ses travaux.

M. de Radowitz fut exilé de la Hesse en 1823, et cette disgrâce est pour lui un beau titre. On ne sait pas assez à quelles brutalités honteuses , à quels excès d'insolence et de cynisme osent se porter plusieurs des petits princes allemands : la Hesse

électorale , on peut le dire , est depuis deux siècles le pays le plus tristement gouverné de toute T Allemagne. L'électeur Guillaume II, monté sur le trône en 1821 et marié à la sœur du roi de Prusse Frédéric-Guillaume III , étalait impudemment les désordres de sa conduite. Une de ses maîtresses , qu'il avait fait comtesse de Reichenbach , était la Dubarry de ce petit état , et l'électeur voulut obliger la princesse sa femme à recevoir l'aventurière à sa cour. Fille et sœur de roi , la princesse n'avait pas besoin qu'on lui apprit ce qu'elle se devait à elle-même ; mais , au milieu des intrigues d'une telle cour, sous le joug de cette vulgaire tyrannie, elle cherchait autour d'elle une amitié sûre qui pût entretenir son courage. M. de Radowitz était au premier rang dans l'estime de tous; la gravité de sa vie commandait le respect , comme sa loyauté inspirait la confiance : c'est dans les conseils de ce sévère jeune homme qu'elle chercha un soutien. Un courtisan eût décliné ce périlleux honneur; M. de Radov^itz , si plein d'hésitations et de mystères dans les choses politiques, n'hésite jamais quand la dignité morale est en jeu ; il parla , et ses conseils furent tels , on le pense bien , qu'il dut quitter aussitôt le service de l'électeur. Disgracié dans la Hesse pour un motif si honorable , le jeune ojfficier d'artillerie n'avait pas besoin d'introduction pour être accueilli avec empressement

à Berlin : Frédéric -Guillaume III le reçut comme un ami.

M. de Radowitz avait à peine vingt -six ans quand il entra au service de la Prusse. Nommé capitaine d'état-major, il fit en peu de temps une fortune rapide , parfaitement justifiée aux yeux de l'armée par des connaissances spéciales et une remarquable activité. Plusieurs ouvrages de mathématiques, des traités d'algèbre et de trigonométrie qu'il publia vers cette date , fixèrent Tattention des savants , et le désignèrent pour les postes les plus élevés ; il eut bientôt une plac« dans le conseil supérieur des études militaires, et, en 1830, il était chef de l'état-major de Tartillerie. Deux années auparavant, il avait épousé la comtesse Marie Voss, dont le père, M. le comte Voss, occupe une place éminente dans la diplomatie prussienne.

C'est aussi [h cette époque que commence son intime amitié avec le prince royal , aujourd'hui Frédéric-Guillaume lY. Bien des ressemblances les unissaient : doués tous deux d'une intelligence brillante, sympathique, aussi éprise des beauxarts que des sévères travaux de l'esprit , ils étaient rapprochés par un lien plus puissant encore, par une entière communauté d'opinions , et , qu'il soit permis de le dire, de fantaisies religieuses. Le romantisme était passé de l'empire des songes

dans le domaine des faits. Cette ingénieuse école , l'école des ' Novalis , des Goerres , des Brentano , dont la pensée fondamentale était Tadoration de je ne sais quel moyen-âge transfiguré, commençait à exercer une singulière influence sur les choses politiques. Des esprits d'élite rêvaient la restauration des vieilles mœurs et de Tantique foi religieuse, pour en faire la base d'une grande monarchie patriarcale ; il y avait des réunions où ces curieux problèmes se discutaient comme dans une académie de philosophes ou dans un congrès de publicistes illuminés. Un grand nombre des hommes qui ont joué récemment un rôle prenaient part à ces controverses : c'étaient, par exemple, le comte de Brandebourg , l'oncle de Frédéric-Guillaume IV, le vieux ministre dont la mort récente a compliqué si tristement la situation de la Prusse ; M. de Gerlach, le chef de l'extrême droite à la seconde chambre de Berlin; M. le comte Yoss; M. le comte de Groeben , chargé , il y a trois mois, de la difficile mission de commander les Prussiens dans la Hesse électorale , gentilhomme aussi conciliant que hardi , qui sut contenir une armée frémissante et empêcher une lutte d'où serait sortie la guerre européenne.

Lorsque ces réunions prirent naissance, vers 4825, le prince royal avait trente ans, et' M. de Radowitz vingt-huit; rapprochés par l'âge, comme

ils Tétaient par la conformité des pensées , ils ne tardèrent pas à former au milieu de ce grave cénacle une société plus intime. M. de Radowitz avait tout ce qui était nécessaire pour s'emparer d'un esprit enthousiaste et volontiers mystiquç; ce que le prince aimait en lui , c'était la gravité de cette intelligence qui n'excluait pas des rêves pleins de séductions , de neuves et mystérieuses théories sur la réforme des empires ; c'était ce mélange de précision scientifique et d'exaltation religieuse , une sorte de composé bizarre du moine et du soldat. Bien que leur religion ne fût pas la même , ils ne ae sentaient jamais séparés par les différences de dogmes ; le romantisme allemand , surtout le romantisme des hommes d'état, est comme une religiop qui unit protestants et catholiques en d'éblouissants domaines où toutes les dissidences s évanouissent. La foi de M. de Radowitz , c'est surtout la croyance au droit divin des monarchies ; il ne doute pas qu'une investiture spéciale n'ait été expressément donnée à telle ou à telle famille par Celui qui gouverne les mondes , et de ce sacre suprême résulte à ses yeux un droit qui ne saurait être aliéné ni amoindri. Le prince royal s'associait ardemment aux rêves de M. de Radowitz; le talent a toujours exercé sur lui d'irrésistible séductions. Qqel devait être l'^sc^pdant da c^tte philospphie qui , par un habile mélange d'aristocratie , de libé-

ralisme et de religieuse ferveur, répondait si biep aux secrets désirs de sa pensée !

S'il faut en croire une opinion assez répandue , cette amitié du princp royal et çle M. de Radowitz porta ombrage aux conseillers du feu roi. C'est pour les séparer, assure-t-on, que M. de Radowitz fut nommé, en 1836, plénipotentiaire militaire de la Prusse auprès ^e la Diète. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'une telle mission fittestait la con- (laace du souverain dans la haute intelligence de S(. de Jladowitz, et qu'on ne pouvait lui fournir unç occasion plus favorable pour accroître son autorité et donner l'essor k ses chimères. De tous les rêves de M. de Radowitz , Ip pfeiqier et le plus cher à son esprit était l'ui^ité de l'Allemagne; c'était plus encore, c'était la base pnêpoe de ses constructions théoriques, car la condition essentielle de cette monarchie régénérée , telle qu'il la désirait pour la Prusse , n'était-ce pas une Allemagne vraiment unie et maîtresse de toutes ses forces? Or, cette unité allemande , ces réformes d^ pacte fédéral, tous ces problèmes qui occupent en ce piôment les conférences de Dresde et qui ep occuperont bien d'autres , étaient déjà le souci des t^ommei; d'état. La miasipn que M. de Radowitz ayait rpçue ^ Francfort l'obligeait tout naturellement à se poser à lui-même l'inévitable demande: Comment Tunité est-elle possible? Il était chargé

de toutes les questions relatives à l'armée fédérale: or, cette organisation militaire de la Diète , réglée en 1818, avait été peu à peu abandonnée; les prescriptions du pacte étaient ou remplies négligemment ou tout-à-fait tombées en oubli. Ce spectacle, dont M. de Radovsritz fut vivement frappé, imprima une nouvelle ardeur à son mystique patriotisme , et c'est de ce moment-là précisément que datent ses grands projets d'unité. Il s'y attacha d'abord en homme pratique. Envoyé à Vienne, à Munich et à Dresde pour réformer le système défensif de la Confédération , il eut l'honneur de mener cette affaire à bonne fin , avec le concours du commissaire autrichien , M. le général Hess. « Pour la première fois, dit M. de Radowitz dans le curieux ouvrage qu'il a intitulé : L'Allemagne et Frédéric-Guillaume /F S pour la première fois les gouvernements de la Confédération se soumirent à un véritable contrôle de la Diète: des officiers autrichiens faisaient l'inspection des forteresses prussiennes, des commissaires saxons passaient en revue les armées de l'Autriche. » De tels résultats sont considérables, et si les armées allemandes, après le premier ébranlement de 1 848, ont su relever si fièrement leur drapeau , c'est aux réformes de 1841 , c'est à l'active influence de

» Deuttehlanil und Friedrich-WUhelm IV. Hambourg, 1848.

M. de Radowitz qu*il convient peut-être d*en rapporter l'honneur.

Ce n'était là pourtant , aux yeux de M. de Radowitz , qu'une noesure bien insuffisante ; il lui tardait de lutter avec l'impossible , il aspirait à faire une révolution au sein de la Diète. Quelle était cette révolution? M. de Radowitz ne le savait pas lui-même d'une manière exacte; lorsque sa pensée était forcée de conclure , il reculait bien vite devant les témérités d'une telle entreprise , et recommençait à [poursuivre son rêve au milieu des nuages. S'il eût osé regarder son projet en face, s'il se fût enhardi jusqu'à le dégager de ses mystérieuses enveloppes , il aurait été obligé de convenir qu'il voulait donner à la Prusse la direction des intérêts allemands. Cette idée était populaire de Cologne à Berlin; le grand développement de la philosophie et des sciences , l'incontestable supériorité de l'Allemagne du nord sur les natures insouciantes du Midi , avaient exalté depuis un demi-siècle la fierté naturelle de l'esprit prussien. La Prusse se croyait, par le privilège de la pensée , par le droit de l'intelligence et du progrès , la légitime souveraine de l'Allemagne , une souveraine obligée encore par une vieille habitude de compter avec l'Autriche, mais bien décidée à faire cesser le partage. Seulement, cette suprématie tant désirée, M. de Radowitz voulait que la Prusse s'en emparât au profit des

àlO L'ALLEMAGNE

idéeis flionarcfaiques et religieuses, laVi proôt delà grande autorité tout ensemble royale et mystique dont son imagination lui retraçait d'avance la splendeur. L'autoHté et la religion , c'était la ca-. tholique Autriche qui tes avait représentées jusquelà; mais rAutriche semblait devenue trop étrangère au mouvement des esprits en Allemagne pour que la préémiùettce pût désormais lui appartenir. D'un autre cété , la Prusse , à qui une telle ambition était permise , devait-elle la réaliser dans l'intérêt du radicalisme? M. de Radowitz ne le pensait pas. Il prétendait emprunter à TAutriche le dépôt des traditions d'autorité et à la Prusse son intelligente hàk*diesse; de Ce biélange, pensait-il, nattraitune nouvelle Allemagne, dont la Prusse serait le oenti^ et posséderait l'empire.

Nous touchons ici au fond même des <conceptiens politiques de M. de Radowitz. Ce système étrange explique toutes les incertitudes , toutes les contradictions du célèbre hotnme d'état. C'est ainsi que, sut bien des points , il était d'accord avec les esprits les plus audacieux de la Prusse > et qu'il était forcé néanmoins de se séparer d'eux presque aussitôt. Il voulait , avec les libéraux prussiens , avec les continuateurs du baron de Stein, avec les disciples de Hegel , avec les universités de Berlin , â*Iéna , de Bonn , de Halle , de Koenigsberg , que le gotivernement de l'Allemagne fût la récoïk^pense

aoeordée au t>lu6 dignô, c'est-À-dire au plus éclairé , au plus hardi , au plus allemadd des peuples alle^ mands. Mais cette récompense , était-ce l'esprit coQStitutionnel ou même Tesprit hégélien qui allait la décerner à la Prusse? Non , certes ; M* de Rado^ witz ne l'entendait pas de cette ftiOon. Ce gouvernement préparé en Prusse par le progrès de la civilisation , il fallait , pour le recevoir et le porter dignement , une grande monarchie restaurée sur ses bases et entourée comme le Saint-Empire de tous les prestiges de la foi. M. de Radowitz , aveé les transports de Tamitié et Tardente fidélité du sujet , saluait dans Frédéric -Guillaume lY celui que la Providence avait destiné à ce glorieux rôle. Le prince était digne du conseiller : même ferveur» même enthousiasme , même confiance dans la sublimité de leur mission ; celui-ci était le prophète, celui-là était l'oint du Seigneur.

On ne saurait nier qu'il n'y ait une certaine grandeur dans ces théories. Ce n'est pas sans doute la grandeur passionnée , Taudace irritante de M.Joseph de Maistre ; ce n'est pas un défi superbe jeté à la civilisation et à l'histoire; M. de Radowitz ne vient pas insulter le genre humain parce qu'il a abandonné sans retour les voies de la théocratie « et son catholicisme ne porte pas l'empreinte de l'homme qui a célébré la mission divine du bour-^ raau ; la grandeur de son système consiste dans

31 î L'ALLEMAGNE

cette sorte d'extase , dans cette fervente et sublime aspiration vers un idéal impossible. S'il fallait chercher un précurseur à M. de Radowitz parmi les téméraires esprits qui ont voulu mettre une digue au cours de la raison générale et restaurer les choses mortes , ce n'est ni à M. de Maistre ni à ses pâles copistes, c'est àFénelon qu'il faudrait le comparer : il en a la douceur, la grâce, les subtilités et les chimères. Ses théories mêmes , quoique dans une époque toute différente et dans des circonstances si nouvelles, ne sont pas sans ressemblance avec celles del'archevêque deCambrai. II voudrait , comme lui , un retour à la monarchie féodale , et il préfère à la liberté de l'esprit moderne la fausse liberté, la liberté privilégiée du moyen-âge ; il a enfin , comme son modèle , un élève dévoué qu'il a formé tout exprès pour le trône , et , si Fénelon n'a pu faire avec le duc de Bourgogne Tessai de ses ambitieuses doctrines , l'ami de Frédéric-Guillaume IV (faut-il dire s'il fut plus heureux?) a pu (enter à ses risques et périls cette solennelle expérience.

Cette douceur conciliante de M. de Radowitz donne un charme particulier au plus important de ses ouvrages , à celui où il expose ses théories complètes sur l'État et la religion , sur la réforme de la Diète, sur le rôle de l'Allemagne en Europe et les transformations qu'elle doit subir. C'est vers 1 846 que M. de Radowitz le publia. Envoyé en 1836

auprès de' la Diète, il avait été nommé, depuis Tayènement de Frédéric - Guillaume IV (1840), chargé d'affaires à Garlsruhe ; c'était un moyen pour lui' de ne pas s'éloigner de Francfort, où rappelaient souvent ses fonctions de plénipotentiaire militaire , et qui était toujours le centre de son activité, Tobjet constant de ses préoccupations et de ses efforts. De 1840 à 1846, M. de Radowitz est sans cesse occupé de la réforme de la Diète : il entretient sur ce point les espérances et l'ambition du roi , il engage des négociations avec l'Autriche ; mais l'impassibilité de M. de Metternich déjoue sans bruit les tentatives timides de l'ami de Frédéric-Guillaume IV. C'est au milieu de ces préoccupations que M. de Radowitz écrivit et publia en 1846 ses Entretiens sur l'État et l'Église «.

Ce sont seize dialogues pleins de finesse, de grâce, d'émotion même, qui reproduisent en petit les polémiques philosophiques et religieuses de notre temps. Résumer fidèlement dans un paisible entretien les bruits de la place publique , faire apparaître dans un cadre gracieux les doctrines contradictoires et les tumultueuses discussions d'une époque troublée , c'était une tâche qui exi* geait un art accompli. M. de Radowitz y a déployé un vrai talent de style et de mise en œuvre.

1 Gespraeche au$ der Gegenwart iiber Staat und Mirche, iwei Bâode. Slultgard, 184G.

3U L'ALLEHAGNI

Ces dialogues sont de petites scènes , ayiant chacune un intérêt spécial et formant toutefois un ensemble où ces différentes parties viennent se fondre.

Le lieu de la scène change souvent : c'est tantôt la demeure du colonel d' Arnebourg , tantôt la belle vallée oh le riche manufacturier Crusius a établi des usines qui occupent des milliers de bras. Les cinq personnages de cette jolie comédie platonicienne représentent les principales directions de la conscience générale dans la société du XIX® siècle. Ici » c'est un partisan des doctrines piétistes de Berlin , M. le colonel d'Arnebourg ; là , son frère , Detlew d'Arnebourg , intelligence impétueuse , ardente , où bouillonnent confusément les détestables théories du panthéisme et de la démagogie hégélienne. Le fabricant Crusius est un esprit sensé , tolérant , libéral , assez indifférent aux questions religieuses et très -dévoué au régime constitutionnel. Le conseiller ministériel Œder, fort peU'préoccupé aussi des intérêts de la religion» n'a foi que dans l'absolutisme bureaucratique. Enfin, le cinquième personnage , M.deWaldheim , celui qui entreprend de convertir les quatre autres et qui représente M. de Radowitz , est un catholique non moins éloigné de l'absolutisme que de l'esprit constitutionnel , et presque aussi hostile aux passions aveugles du piétisme qu'à la brutalité hégé-

tienne: c'est 1^ type complet de ce qu'on appelle chez nos yoisins Yécole historiqw.

M. de Radowitz n'écrit pas une satire; ce sont des portlrâits qu'il trace , et des portraits où éclate toujours re!!Ltrêa)e bienveillance de son âme. Soit qu'il peigne la sombre frénésie de l'athée, soit qu'il condamne l'indifférence et le bon sens un peu vulgaire d^un certain libéralisme , jamais une parole dure ou railleuse ne s'échappe de ses lèvres ; jamais il ne flétrit son adversaire, ou ne s'efforee de le rendre ridicule. Il s'attache, au contraiire, à mettre en évidence ce qu'il y a de bon dans chaque parti; il explique, il excuse les erreurs de l'intelligence humaine , toujours courte par qûelqœ endroit; il y voit une part de l'unique et éternelle vérité, et il sait bien que c'est ce mélange qui nous abuse; enfin , si toute justification est impossible, s'il s'agit, par exemple, d'apprécier les théories de MM. Feuerbach et Stirner, il n'y a pas de colère dans ses paroles , mais une commisération profondément^ sentie. Le bureaucrate Œder, le piétiste Ârnebourg, le libéral Grusius, l'hégélien lui-même , le farouche et violent Detlev^ , ne nous apparaissent pas dans ce livre comme des personnages sacrifiés au principal interlocuteur, comme les victimes nécessaires d'uci« discussion oii ia victoire est assurée d'avance à M. de Waldheim : ce sont des hommes séri<eux, aimables, parfaite-

ment dignes de Testime des gens de bien ; il n y a en jeu dans cette vive partie que les erreurs de leur intelligence, et ces erreurs mêmes, ils les défendent avec tous leurs avantages et par les considérations les plus plausibles. Comparez de tels entretiens aux Soirées de Saint-Pétersbourg; quelle différence , je ne dis pas même pour le fond des idées, mais pour la mise en scène et l'attitude des personnages! Ni le chevalier ni le sénateur ne sont les adversaires du comte dans cette éloquente conversation des bords de la Neva ; ils ne font que lui donner la réplique et entretenir sa verve. Peut-on seulement se figurer M. de Maistre causant familièrement avec un athée de V école hégélienne, comme M. deWaldheim avec Detiew, et essayant d*apaiser cette âme furieuse au lieu d'envenimer son mal? Cette impartialité si bienveillante n'est pas le seul mérite que j'aie à signaler ici, avant d'arriver aux détails de Tœuvre et d'y chercher la pensée tout entière de M. de Radowitz ; ce qui me frappe dans ce livre, à part toute appréciation'du système de l'auteur, c*est la haute et lucide intelligence qu'il a montrée de la situation morale et philosophique de l'Europe. La révolution de février n'avait pas encore déchiré les voiles ; M. de Radowitz écrivait ces charmantes et profondes scènes en 1846, au milieu de la plus complète sécurité, quand la sagesse d'un roi illustre semblait avoir

vaincu pour long-temps Tesprit démagogique et assuré par là la tranquillité du monde. Cependant tous les symptômes de dissolution , toutes les doctrines ténébreuses qui ont éclaté dans le délire de février, y sont notés et accusés avec une précision singulière. L'auteur a les yeux sur TÂlIemagne et sur la France , et il les connaît toutes deux dans leurs misères les plus secrètes. En vain comptait-on, il y a cinq ans, sur la prudence consommée de Louis-Philippe et sur la paresse proverbiale du caractère allemand ; il sait que le danger est là, à Paris et à Berlin, dans Faction sourde, constante, infatigable, de la démagogie française et de Tathéisme hégélien. Ce n'est pas lui qui s'appliquerait le vers d'Athalie :

Je jouissais en paix du fruit de ma sagesse.

Il voit avec une sûreté merveilleuse ce que la confiance de TËurope s'obstinait à rejeter dans Tombre. Il attache de l'importance à des choses méprisées alors, et qui depuis février, en effet, ont réclamé notre attention à coups de fusil. Tel de nos démagogues dont la renommée sinistre n'a commencé qu'avec nos désastres , serait surpris de s'y voir apprécié d'une manière vive et vraie dans un ouvrage qui date de 1846 : M. Proudhon y a sa place à côté de M. Feuerbach. Ainsi , d'un côté , bienveillance parfaite dans la discussion , véritable

pratique de la charité chrétienne ; de Tautre , intelligence précise de tous les éléments de désordre qui grondaient sous le calme apparent de l'Eutope : tels sont les rares mérites que j'aime à signaler tout d'abord dans le livre de M. de Radowitz et qui lui impriment un caractère original.

Quelle est maintenant la pensée de M. de Waldheim, c'est-à-dire de M. de I^adowitz lui-même, sur les grandes questions débattues entre les cinq amis? S'il repousse l'absofutisme et le système représentatif, quelle forme de gouvernement souhaite-t-il pour son pays? Le vrai gouvernement pour H. de Waldheim , le seul qui soit conforme à la vérité , le seul qui réponde à la fois et aux nécessités de l'histoire et à la volonté de Dieu, c'est ce qu'il appelle VÉtat chrétien et germanique. Il y a , dit ingénieusement M. de Waldheim , deux manières très-différentes d'eiitendre les rapports des citoyens avec l'État : d'un côté, il y a Tidjée antique de TÉtat; de l'autre, l'idée de \%t9Lt tel que le christianisme Ta conçu. Dans Topinion de^ anciens, l'individu était sacrifié à la cité ; sa volonté, son action, sa vie entière, devaient s'absorber dans l'existence commune. C'est pour cela qu'ils n'avaient pas de choix , comme nous, entre pivisieurs formes de goavernismçnt ; république ou tyrannie , il n'y avait pa$ inoy^n dechapper ^ ce terrible dilemme. L'histoire Tatteste ^n efTi^t, l'antiquité

n*a pas connu et ne pouvait connaître d'autrea institutions que celles-là. Le christianisme a délivré les esprits de cette fapsse idée de TËtat; il a dit aux hommes : Ce n'est pas l'État qui est le terme de vos destinées ; une autre vie vous attend. Soumettez-vous dono à vos maîtres , mais non pas pour leur faire le don de vous-rmèmes ; soumettezvous pour obéir au maître unique, au maître éternel qui seul doit être la règle de votre vie et le but de toutes vos actions, t-t II ne suffisait pas cependant que le christianisme eût affranchi les espriU du joug de l'État ; l'obéissance enseignée par la religion nouvelle, si elle n'eût été associée à ridée de liberté, n'aurait produit dans le monde qu'une tyrannie plus complète encore, une aorte de césaropapie ( c'est le terme qu'emploie M. de Radowitz ) comme chez les empereurs de Rome et de Byzance. Il était nécessaire qu'une nouvelle race parût , une race vierge , hardie , fortement attachée ^ la liberté individuelle; cette race, la Providence l'a introduite dans l'histoire presque en même temps que le christianisme; dès -lors la monarchie , ce grand système de gouvernement inconnu aux nations païennes , a pu être glorieusement réalisée. L'idée chrétienne de l'obéissaqce e( l'idée germanique de liberté se servant dp cqmpléipent Tune à Taqtre , il a existé des citoyens à la fois libres et soumis , des hommes mfiitres d'eux-

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mêmes et unis cependant par la protection d'une souveraineté tutélaire. L'État païen ne pouvait créer que des républiques ou des tyrannies qui dévoraient tous les enfants de la cité ; TËtat germanique et chrétien a fondé les monarchies modernes , lesquelles assurent tout ensemble et notre liberté et notre dépendance, deux conditions essentielles de la vraie dignité de l'homme sur cette terre.

Voilà pour les principes généraux. M. de Radowitz les applique aux questions les plus récentes, et il en tire des conséquences qui lui servent de règle de conduite dans tous les problèmes du jour. C'est au nom de l'État germanique et chrétien qu'il repousse l'absolutisme éclairé des bureaucrates et le régime constitutionnel : le premier, parce qu'il ne fait point sa part à la liberté ; le second , parce que, méconnaissant la nécessité de la dépendance, il est infailliblement conduit à envahir, à usurper les droits du souverain , et par suite à détruire l'institution monarchique. Â l'un et à l'autre il oppose les états provinciaux. Une monarchie entourée d'états provinciaux, voilà, selon lui, le progrès nécessaire, le progrès véritablement conforme au droit historique de l'Allemagne et de l'Europe entière. « Les états provinciaux, s'écrie M. de Radowitz ; ont une base ferme et bien définie; ils représentent des droits, et la limite de

ces droits est aussi la limite de leur action ; les chambres, au contraire^ dans le système constitutionnel , au lieu de représenter des droits, ne représentent que des opinions , et de là toutes les erreurs des assemblées , de là des excès de pouvoir, des usurpations , des coups d'état , ou tout au moins ces conflits perpétuels qui entretiennent Tesprit révolutionnaire et finissent par mettre le feu à l'édifice. »

J'explique les théories de M. de Radowitz sans opposer à ses idées des objections formulées maintes fois et qui s'offrent d'elles-mêmes à l'esprit. Qu'estce que des états provinciaux qui représentent des droits i et des chambres qui ne représentent que des opinions? L'auteur avait-il une pensée bien nette quand il s'exprimait ainsi? Se faisait-il une claire image des choses? Et n'est-ce pas plutôt le contraire qui est vrai? Les états provinciaux ne sont le plus souvent qu'une chambre consultative; dépourvus de tout droit efficace et sérieux , c'est l'opinion seule qui peut leur donner quelque force. Les assemblées, au contraire, représentent à la fois et l'opinion du pays et certains droits réels que les autres pouvoirs sont teuus de respecter. Ce qu'il y a de singulier, c'est que ce grand ennemi de la monarchie constitutionnelle a la prétention de faire les concessions les plus larges à l'esprit nouveau ; il ne veut pas de censure pour la presse,

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