DU 2S JUIN I7M
ft'aMemblait chez Cicé, et qu'une heure plus tard, il arriverait solennellement faire sa réunion avec les députés du llers-État. Ceux-ci s'empressèrent de laisser libres les si^es des premiers rangs , et d'y disposer des chaises pour le Clergé.
Cest Pompignan, archevêque de Vienne, qui marchait en tète du Clergé quand il se présenta, et c'est lui qui porta la parole, élargissant même un peu la formule votée par l'ordre dont il était le doyen d'âge : c Nous
< venons avec joie, dit-il, exécuter l'arrêté pris par la c majorité des députés de l'ordre du Clergé aux Étatsc Généraux. Cette réunion, qui n'a aujourd'hui pour objet
< que la vérification commune des pouvoirs, est le signal^ c etjeptds dire le prélude de Funion constante quHl désiré
< aoee tous les ordres et particulièrement avec celui de € Messieurs les députés des Communes. »
Bailly répondit : c Vous voyez la joie et les acclamac tions que votre présence fait naître dans cette Assemblée : € c'est Tefiet d'un sentiment bien pur : l'amour de c l'union et du bien public. Vous sortez du sanctuaire, € Messieurs, pour vous rendre dans cette Assemblée € nationale, où nous vous attendions avec tant d'impa-
€ tience la France bénira ce jour mémorable
€ il nous reste encore des vœux à former : je vois avec « peine que des frères d'un autre ordre manquent à cette c auguste famille. >
Mais, en ce moment, ceux que Bailly appelait des frères regardaient encore le Tiers-État comme une canaille en rébellion, digne d'être bâtonnée par les laquais des seigneurs, et ils trouvaient que le roi n'en faisait pas l'expulsion assez promptement.
140 BlfCLABAnONS BOTALES
Pourtant quelques-uns de la Noblesse, dont on a part4 le nombre tantôt à quarante-quatre, tantôt à quarante*' neuf, et qui n'étaient pas des moins notables de oes trois ordres, n'en épousaient pas les fureurs et Tentêtement.
Parmi eux se trouvait le duc d'Orléans, mais on s'attend bien à 7 voir le marquis de Lafajette, un de oes Toloutaires qui étaient allés sceller de leur sang Tallianoe de la France et des États-Unis, et dont le fils était on filleul de Washington ; à 7 voir aussi Bureau de PuqT) compagnon d'armes de Lafa7ette dans l'insurrectiom d'Amérique. Parmi eux encore on vojrait également le duo de Liancourt, un des plus sinoères amis de Louis JLVI9 mais ' — et c'est toujours comme cela — moins écouté qu'un courtisan; le duo de Laroohefoucauld, élu de la noblesse de Paris; le comte de Clermont-Tonnerre, dont la parole éloquente restait impuissante sur la masse des nobles ; le comte Charles de Lameth et son frère Alexandre, deux colonels artésiens, éloquents et braves, que leur ordre dut regretter plus tard d'avoir trop dédaignés.
Quand on parle de cette fraction des élus de la Noblesse, on doit se garder d'oublier Adrien Duport, conseiller au parlement, élu de la noblesse de Paris, esprit solide, ami des réformes, dont son érudition et sou intelligence lui fiftisaient comprendre la nécessité et l'urgence.
A ce moment se signalèrent aussi le oomte Antoine d'Agoult et le marquis de Blancas, tous deux élus de la noblesse du Dauphiné, qui se rendirent à la séanoe de l'église Saint^Louis, et 7 déposèrent leurs pouvoirs, pour en faire faire la vérification en commun.
Ce démembrement de la Noblesse, scindée des plus notables de ses membres, eu fit un ordre isolé, ^— It
DU 23 3VJX fTM 141
Clergé et le Tkn se troavaiit d^aocord. Tout indiquait la néoeseité d'en revenir an moin« à ce qui avait 6iA eompris originairement lors de la eonyocation dee États- Généranx : la délibération en commun. Mais rien n'était capable en ce moment de détourner le cours de9 idées qui prévalaient dans les conseils du roi; Louis xvi j avait qipelé le comte d'Artois, homme s'agitant beaucoup, mais dans le vide, sorte de mouche du coche, comme on dit, inoipahle d'une idée élevée; le prince de Condé, qui avait peut-être la bravoure de sa race, mais esprit borné; le prince de Conti, type et chef de ces nobles entités et ignorants qui avaient vivement attaqué Moksibub , pour ssi quelques velléités libérales.
Necker était impuissant au milieu de cette oour qui ne l'avait accepté que parce qu'elle l'avait considéré comme on inatrument de ressource dans les embarras financiers; Nccker ne put donc empêcher la séance royale qui devait être une séance d'inauguration de la puissance souveraine se dévouant à la défense des privilèges et de leurs possesseurs; mais il annonça, dit-on, et fit même connaître à ses intimes son refus d'assister à cette séance, et il est de vérité qu'il n'y parut pas, et que le bruit de son renvoi circula immédiatement.
La séance fut, en réalité, ce que tout homme sensé poi^ vait prévoir qu'elle serait en général, à l'exception de ces braves gens, dont la race se reproduit, qui se croient de profonde politiques, qui à chaque méfait royal ne manquent pas de s'écrier : On trampe le roi! Ah! si le roi le savait/ et qui, poussés par une évidence à brûler les yeux, trouvent encore la ressource d'en appeler dit roi Tual informé au roi mieux informé! , • • • •
142 B^CLARATIONS ROTALES
La séance royale (23 juin) fut d'abord Poccasion d'avanies humiliantes qui donnent une bien triste opinion, il ne &ut pas dire du cœur, mais de l'esprit du roi, de sa cour et de sa noblesse. Le bel avantage pour ces gens-là d'entrer par un portail, et de forcer les députés de la nation à n'entrer que par une porte de service I Le bel avantage de fSeiire entrer et placer les ordres privilégiés avant de permettre l'entrée des roturiers I Le bel avantage encore de forcer ces roturiers à s'entasser dans un bout de galerie insuffisant pour les contenir! Et aussi d'obliger ces députés plébéiens à rester pendant plus d'une heure les pieds dans la boue, et la tête à la pluie, pendant que Sa Majesté Louis xvi, son auguste famille, sa noblesse, ses courtisans et sa domesticité prenaient possession de leurs places avec le cérémonial et l'imposante lenteur de leur rang et de leurs titres. . . • Ahl ces rois, ces princes, ces nobles, ces prêtres, ces privilégiés, avaient opprimé, ruiné la France, l'avaient réduite à ce point qu'elle n'avait plus même de pain et ils ajoutaient des humiliations et des avanies ignobles i supporter par les élus de la véritable nation, et nous autres, hommes des nouvelles générations, nous n'avons pas assez de cœur, ni même assez d'esprit pour comprendre les colères de nos pères qui nous ont rachetés des douleurs d'autrefois I Ce n'est pas assez : souvent ingrats, nous ne savons pas, quand il le faut, affirmer leur révolution et défendre leurs mémoires avec l'énergie dont elles sont dignes. Dieu a puni la France, en lui envoyant des aventures, des réactions, des restaurations, des usurpations et le cortège impur de tous les gouvernements persécuteurs j mais Dieu a été juste
BU 23 JtJIK 1780 14â
Ces prémices de la séance royale se sont développées dans tonte lenr étendue. Quand Bailly entendit les murmures s'élever de plus en plus fortenjent derrière lui, il se décida à frapper à la porte une première fois ; des gardes du corps ouvrirent, mais pour lui dire qu'il fallait encore attendre, et ils refermèrent la porte. Le temps s'écoulant, les esprits s'échau£fèrent, et on se demanda s'il n'était pas convenable de se retirer et de laisser Louis zvi tenir sa séance royale avec ses privilégiés; Bailly, alarmé des résolutions qui se manifestaient, frappa une deuxième fois à la porte et demanda le grand-maître des oérémonies , mais on lui dit qu'on ne savait où le trouver. L'impatience augmentant et la détermination de se retirer gagnant tous les esprits, Bailly frappa à la porte une troisième fois pour demander le commandant des gardes, qu'il chargea à son tour d'informer le grandmaître des cérémonies que les députés ne pouvaient pas attendre plus longtemps où ils étaient, et que, si l'on ne les laissait entrer, ils allaient se retirer enfin. La porte se referma encore, mais elle se rouvrit quelques instants après et on permit enfin au Tiers-Etat, crotté et mouillé, d'entrer et de contempler leurs adversaires majestueusement assis aux places qui leur avaient été réservées
La séance royale était sévèrement interdite au public, mais par compensation les puissants du jour n'avaient pas ménagé l'apparat qui, pour ces gens frivoles, relève la splendeur du trône et des privilégiés qui l'entourent.
La salle était un carré long ; au milieu se trouvaient les places de quatre hérauts d'armes et d'un roi d'armes; à Tune des extrémités, un trône; à sa droite, et se prolongeant le long de la salle, la place du Clergé; à sa gauche^
144 D^CLAItATIOKS ROTALBft
la plaoe de la Noblesse et à la snite^ des deox eôtée, au fond, le Tiers-État ; c'était bien assez pour loL Aa bas de restrade^ supportant le trôae, tme table devant laquelle étaient les places de ministres, et même un tabooret, xat simple tabouret, mais enfin le tabouret de la cour que Ton voulait bien conoéder à oe bourgeois quia'apipelait Necker, mais qu'il eut soin de ne pas venir occuper.
lie roi est parti de chez lui pour se rendre à la séanœ «n voiture, préoédé et suivi de la fauconnerie, des pages, des écuyers et des quatre compagnies de gardes dm <x)rps. Une garde nombreuse entourait la salle ; dans les mes voisines et dans l'avenue de Paris on avait plaoé des détachements de toutes armes, des Suisses, cela sa comprend.
Dans l'édat de la solennité, on paraît n'avoir noi oublié qu'une seule chose, c'est qu'une grande nation vivait dans l'oppression avec la mœace de mourir âm faim; cala devait paraître le plus petit des soucis pour les gens des rangs desquels était sortie la combinaison odieuse qu'on avait appelée le pacte de /aminé. Pourtant^ on ne peut dire qu'ils n'j aient pas pensé : toutes les précautions prises indiquaient, chez eux , la prévision da réprimer les émotions de la rue.
Ix)uia XVI pouvait être entièrement rassuré quand, aveo oes précautions , il entrait dans la salle , accompagné dep princes de sa famille, des ducs et pairs, des capitaines des gardes du corps et du personnel composant un cort^e xoyaL Son discours fut rempli de ces phrases hypocrites et dérisoires qu'on retrouve toujours dans la bouche des (oppresseurs des nations : il avait fait tout ce qui lui était
possible pour le bien de ses peuples ; les États-Gtënéraux semblaient n^avoir plus qu'à finir son ouvrage^ et depuis deux mois la nation attendait vainement les prospérités dont eUe était appelée à jouir selon les vues bienfaisantes de son souyerain; elle en a été empêchée par les divisions des États et le roi se doit à lui-même et au bien du royaume de faire cesser ces divisions ; père commun de ses sujets, défenseur des lois, il lui appartient de réprimer les atteintes qui j avaient été portées. H est vrai qu'il frisait large part aux €leiix premiers ordres^ mais il savait leur zèle pour la patrie, leur attachement pour sa personne, leur connaissance des maux de TÉtat, et ils seront les premiers à proposer <t une réunion d'avis et de sentiments > dans les affaires regardant € le bien généraL >
En conséquence de ce langage, Louis xvi fit donner kctore d'une déclaration royale, concernant la présente ternie des États- Généraux. H en résultait l'annulation des délibérations de TÂssemblée nationale; le maintien de l'ancienne distinction des trois ordres et le vote par ordre, formant chambre, et ne pouvant se réunir en certains cas pour délibérer que sur l'autorisation du souverain; l'abrogation de certaines traditions des anciens États- Grénéraux, qu'on ne trouvait bonnes que lorsqu'elles s'élevaient contre la nation, et, par suite, l'annulation des mandats impératifs des cahiers empêchant le vote par ordre et le vœu distinct des trois ordres ; la permission du roi aux députés se croyant liés par leurs pouvoirs d'en demander de nouveaux, avant lesquels ils n'auraient que voix consultative ; la prohibition formelle de jamais délibérer en réunion sur les affaires regardant les droits
TOOMl.— 10
146 B^CLAEATIOKS BOTALSS
antiques et constittttionneU des ordres, la forme des États-Généraux, les propriétés féodales et seigneuriales^ les droits et prérogatives des deux premiers ordres ; la réserve au profit du Clergé absolument de tout oe qui peut l'intéresser ; dans les assemblées des trois ordres, le droit accordé à cent membres de faire ajourner la délibération de tous, et même le droit accordé aux deux tiers des membres d'un seul ordre de faire annuler les délibérations prises en certains cas , pour les soumettre i la décision souveraine du roi ; enfin la prohibition de la publicité des séances.
Malgré les efforts d'une tournure de rédaction qui yisait au sérieux de la loi, il était clair que, par cette régie» mentation et ses embûches , le roi livrait la France et sa fortune, son sort tout entier à la discrétion de quelques nobles. Nous avons vu, en effet, que les États-Génératiz se composaient non pas de 1 .200 membres , nombre fijcé lors de la convocation, mais de 1.184, les nobles de la Bretagne ayant refusé d'élire leurs députés; l'ordre de la Noblesse aux États était donc composé non pas de ** 300 députés, mais de 284, de sorte que la majorité absolue était de 143 pour former un vote obligatoire pour l'ordre entier. Si Ton veut supposer une question réunissant les 600 voix du Tiers-État, les 300 voix du Clergé, 141 voix de la Noblesse, ensemble 1.041 voix: il suffisait de 143 voix récalcitrantes do la Noblesse, minorité infime^ pour imposer sa volonté et repousser la question. C'était absurde, c'était odieux aussi par le but qu'on se proposait, mais c'était un exemple du régime que, selon ses vues ' paternelles, le roi voulait imposer à la France, comme un bienfait accordé à ses peuples. L'acte n'était qu'une
moqnerie amère, mais en l'étudiant, on comprend bientôt qu'il eût été pire encore à l'application ^.
Après la lecture d'un tel acte, Louis xvi reprit la parole, et yoici ce que cet homme, pourtant pieux, ne craignit pas de faire entendre : a: J'ai voulu aussi , € Messieurs , £ûre remettre sous vos yeux les différente € Hen/aits que J accorde à mes peuples. Ce n'est pas pour € circonscrire votre zèle dans le cercle que je vais tracer y € car j'adopterai avec plaisir toute autre vue de bien ptiblic € qui sera proposée joar les États- Généraux. Je puis dire, € sans me faire illusion, que jamais roi n'en a autant € &it pour aucune nation ; mais quelle autre peut l'avoir € mieux mérité par ses sentiments que la nation fran- € çaise ! Je ne craindrai pas de l'exprimer, ceux qui, par < des prétentions exagérées, ou par des difficultés hors € de propos, retarderaient encore l'eflFet de mes intentions € paien^UeSj se rendraient indignes d'être regardés comme ^Jraruiais. >
A la suite de ces paroles et comme pour en montrer le plus triste coté, déjà si accusé par la déclaration royale qui venait d'être lue, une autre déclaration des intentions € du roi > fut également lue.
Elle stipulait qu'aucun impôt ne serait étaljli ou j)rorogé, sans le consentement des représentants de la nation, au-delà du terme fixé par les lois; mais aucune base n'en était indiquée, de sorte que ce terme pouvait atteindre d'autres générations, alors surtout que le pouvoir de faire les lois était réservé au roi ; elle ajoutait même que les impositions ne seraient établies que pour l'intervalle
;ij Voir rAppendice, Note 5.
148 D^CLAllATIONS B0TALE8
d'une tenue des États-Généraux à l'autre^ mais elle n'en fixait pas la périodicité, de sorte que cet intervalle pouvait bien être de nouveau de cent soixante-quinze ana^ comme il venait de l'être.
Dans ses dispositions sur la nature des impôts qui soulevaient le plus la résistance des populations , la déeUip» ration royale veut bien promettre leur abolition, mais quand on pourra les remplacer par d'autres impôts, oa que les revenus auront comblé les dépenses.
Deux dispositions paraissent seules conçues dans on esprit de reformes sérieuses ou d'appel à la popularité| au moment où l'on arrachait jusqu'à l'espérance à une nation à laquelle on avait le courage de parler des bienfaits dont on la couvrait. Ces deux dispositions se trouvent dans l'article 25, qui dit que les États-Oénéranx s'occuperont du projet de porter les douanes aux frontières, pour que la plus parfaite liberté règne dans la circulation intérieure des marchandises ; et dans Particle 30, qui exprime la volonté du roi que la corvée pour la réparation des chemins soit entièrement abolie. Mais les exemptions pécuniaires des ordres privilégiés ne disparaîtront qu'alors que le Clergé et la Noblesse auront réalisé leurs dispositions à y renoncer, ce qui ne comprendra pas alors même leurs exemptions personnelles.
Le système financier est de la plus grande simplicité : les États-Généraux examinent la situation financière, et ils auront le droit de demander des renseignements pour les éclairer, mais il est à croire qu'ils devront s'en contenter quels qu'ils soient. Le tableau des revenus et dépenses sera rendu public, dans une forme proposée par les États, mais approuvée par le roi. Il y aura fixité dans
les dépenses, selon les dispositions indiquées par les États, mais appronvées par le roi s'il les jage en rapport avec la dignité royale et la célérité du service. Les emprunts se feront du consentement des États, sauf en cas de guerre ou en cas de danger national, le roi ayant le droit d^emprunter, de faire des emprunts de cent millions, parce qu'il ne veut, dit-il, mettre le salut de son empire dans la dépendance de personne. Par suite, et reproduisant un vote .de l'Assemblée nationale, la déclaration, teignant pourtant d'avoir devant elle des hommes disposés i la banqueroute, leur parle d'honneur et de probité, et veut que la confiance des créanciers de l'État soit lassurée.
Mais la déclaration royale, pleine de respect pour la M publique, place aussi sous sa sauvegarde les usurpatkms les plus scandaleuses des ordres privilégiés. Elle proclame donc son respect pour les propriétés, à condition d'y comprendre, elle le dit textuellement, les dîmes, cens, rentes, droits et devoirs féodaux et seigneuriaux, et généralement tous les droits et prérogatives utiles ou honorifiques attachés aux terres et aux fiefs, ou appartenant aux personnes.
On a vu que Louis xvi, passionné pour la Noblesse, avait voulu, en 1781, constituer solidement le monopole des grades de l'armée au profit des jeunes nobles, de telle sorte qu'un roturier ne pût obtenir une simple sous-lieutenance. Louis xvi y tenait beaucoup, paraît-il, puisqu'on terminant sa déclaration il ne se contentait pas de revendiquer une pleine autorité sur Tarmée, mais imposait sa volonté pour conserver l'institution militaire en son entier et sans la moindre atteinte.
160 DéCLARATIOKS ROYALES
Tels sont bien tout l'esprit et toute la portée de la déclaration royale; les autres dispositions qu'on y rencontre, peut-être accessoires dans l'esprit de son auteur, plus certainement captieuses, pour masquer s'il était possible la condition faite à la France, ne font, bien étudiées, que confirmer ce sentiment.
C'est ainsi que, sous le prétexte de régler l'administration des provinces, la déclaration, en plusieurs articles qu'elle édicté, s'efibrce d'étoufl*er l'esprit délibératif des pays d'États, et en fait de simples agents de la monarchie pour la gestion des affaires difficiles ou onéreuses à administrer de loin. Elle généralise pour toute la France les États provinciaux, mais de manière à détruire les seuls avantages qu'ils eussent dans les provinces qui étaient déjà et anciennement pays d'États , et de manière à empêcher qu'il sorte jamais de la nouvelle organisation rien de favorable à la nation que sous le bon plaisir des prêtres et des nobles : quelques provinces, où le sol était exclusivement aux mains du clergé et de la noblesse, ne pouvant même avoir de représentants du Tiers-État, puisque l'éligibilité reposait sur la possession d'une propriété.
La déclaration, dans son charlatanisme de mots, parle bien aussi de l'administration de la justice, mais pour affirmer que Sa Majesté examinera les projets qui pourront lui être présentés.
La liberté de la presse, ce frein aux méfaits des puissants, n'est pas oubliée. Les États-Généraux pourront s'en occuper, mais pour faire connaître à Sa Majesté les moyens de la concilier avec le respect dû à la religion, aux mœurs et à l'honneur des citoyens.
Quant à la liberté individuelle, le droit le plus respectable, le moins respecté de tous, qu^aucun gouvernement n'a encore eu le soin d'organiser, probablement parce qu'il rentre dans les vices du cœur humain, et que les puissants de la terre trouvent très-commode d'avoir la faculté de Toler la liberté personnelle d'un homme quand cela leur paraît bon, quant à la liberté individuelle, la déclaration royale invite les États-généraux à proposer au roi les moyens de concilier les lettres de cachet avec les nécessités élastiques qu'elle énumère, et qui ne peuvent avoir pour effet que de continuer le système infâme des prisons d'Etat.
En résumé, la deuxième déclaration royale, digne sœur de la première, n'offrait en réalité rien, absolument rien à la nation, mais elle consolidait le despotisme de la monarchie, approuvait toutes ses usurpations, les étendait vis-à-vis de quelques pays d'États, et consacrait aussi tout ce qui restait de la féodalité des seigneurs et de la servitude des roturiers ^
Ces deux documents, reproduits trop peu souvent depuis 1789, doivent conserver une place importante dans l'histoire. Ils sont le programme que Louis xvi a* opposé aux cahiers des Communes, à la mission de TAssemblée nationale et aux nécessités de l'époque. Les deux déclarations indiquent les intentions personnelles de Louis xvi.
Il est vrai que, pour obéir aux besoins et aux facilités de la discussion, on a eu à ce moment la précaution d'isoler le roi de ses actes, et de le représenter comme un
(l) Voir l'Appendice, Note 6. Déclaration des intentions du roi.
152 DiOLARATIONB B0YÀLK8
simple înstniment aax mains des ennemis de la nation» n est vrai aussi qne cette tactique du moment, cette précaution oratoire a été renouvelée sous nos yeux par des historiens dont ce n'était pas le rôle, qui n'auraient pas dû mettre des suppositions à la place d'un fait évident^ d'un acte, d'écrits, de paroles qui sont tous dans l'aocusation de Louis zvi, et si conformes avec la conduite qu'il tiendra dans l'intimité et dans le secret jusqu'aux derniers moments de son règne. Ses deux déclarations du 23 juin lui appartiennent bien ; les États-Généraux n'ont été appelés que par le besoin d'argent ; le roi n'a jamais entendu restituer aucun droit à la France, ni laisser porter atteinte aux privilèges usurpés du Clergé et de la Noblesse ; il est absurde, historiquement, de vouloir lui supposer, malgré lui en quelque sorte, des intentions contraires à ses actes et à ses paroles, accomplis et dites le 23 juin 1 789 dans toute la liberté de sa volonté.
La lecture des déclarations et les paroles du roi avaient été accueillies par les applaudissements de la Noblesse et d'une partie du Clergé, par le silence du Tiers-État et de la majorité du Clergé; applaudissements des uns, ou silence improbateur des autres, le roi trouva probablement . que c'était une raison pour parler de nouveau. Écoutons bien les dernières et étranges paroles, on pourrait dire la dernière notification de ce roi à sa patrie. <r Vous venez, c dit-il aux députés, d'entendre le résultat de mes dispo^ € siticms et de mes vices ; elles sont conformes au vif désir € que j'ai d'opérer le bien ptdf lie, et si, par une fatalité c loin de ma pensée, vous m'abandonniez dans une € si belle entreprise^ seul je ferai le bien de mes peuples^ € seul je me considérerai comme leur véritable représentant ;
et connaissant vos cahiers, connaissant raccord parfait qni existe entre le vœu le plus général de la nation et wieê ùUentians bienfaisantes^ j'aurai toute la confiance qne doit inspirer une si rare harmonie, et je marcherai yers le but auquel je veux atteindre avec tout le courage et la fermeté qu'il doit m'inspirer. Réfléchissez, Messieurs, qu'aucun de vos projets, aucune de vos dispositions ne peut avoir force de loi sans mon approbation spéciale. Ainsi je suis le garant naturel de vos droits respectifs, et tous les ordres de l'État peuvent se reposer sur mon équitable impartialité. Toute défiance de votre part serait une grande injustice. C'est moi jusqu'à présent qui fais tout le bonheur de mes peuples, et il est rare peut-être que l'unique ambition d'un souverain soit d'obtenir de ses sujets qu'ils s'entendent enfin peur accepter ses bienfaits. Je vous ordonne^ Messieurs, de vous séparer de suite j et de vous rendre demain matin^ duam dans les chambres affectées à votre ordre j pour y reprendre' vos séances. J'ordonne en conséquence au grand-maitre des cérémonies de faire préparer les salles. »
L'écbafaud politique grandit ses victimes ou appelle au moins l'intérêt sur elles, et c'est justice. On voudrait donc, tout en disant ouvertement la vérité sur Louis xvi, les actes et les trahisons qui ont achevé de le perdre, lui trouver une tenue digne de sa situation. On n'est pas accoutumé d'ailleurs à trouver dans sa vie officielle ou privée ces drôleries qui ont exercé l'esprit de trop de gens qui n'ont pas pensé que le pouvoir exigeait de la tenue et ne permettait pas les dérisions. Pourtant, il faut prendre ses deux déclarations pour ce qu'elles sont, une véritable