‹ Études sur la révolution françaiseChapitre 54 sur 198 · PHYSIONOMIE · texte numérisé non relu

PHYSIONOMIE

mais toujours, le système de duplicité qu'il avait suivi jusque-là et qu'il espérait suivre jusqu'au jour où les armées étrangères lui apporteraient la force matérielle qui lui manquait

De même, à quelques jours de ce nouveau serment, lorsque l'Assemblée législative ouvrait ses séances (l*' octobre 1791), les nouveaux députés, instruits par l'expérience de leurs devanciers ou plutôt de la nation tout entière, savaient bien que le pouvoir exécutif était aux mains des ennemis de la Révolution.

-Aussi la grande majorité de la nouvelle Assemblée, dans la vue de marquer sa ferme volonté de maintenir les principes consacrés par la Constitution de 1791, débutaitelle par le vote d'une cérémonie qui peut nous sembler bizarre, comme quelques-uns l'ont écrit depuis, mais qui dut paraître alors empreinte d'une grandeur religieuse : une députation de douze membres de l'Assemblée s'est rendue aux archives, escortée de gendarmes nationaux ; elle y a pris l'archiviste, porteur de la minute originale de la Constitution ; elle l'a introduit dans la salle des séances publiques, et un huissier a crié : <r J'annonce à l'Assemblée nationale l'acte constitutionnel, d Tous les députés de la France se sont levés, et un vieillard a dit : « Peuple « Fran(^ais, citoyens de Paris, vous tous qui avez tant « fait pour la Bévolution, voilà le dépôt sacré de notre « Constitution, le gage de la paix qui va réunir les « Français. j> Puis chaque député, la main sur la Constitution, comme autrefois la main sur l'évangile, a juré de vivre libre ou mourir^ et la Constitution nouvelle, arche sainte, a été reportée aux archives avec la solennité qu'on avait mise à l'en extraire.

DS L*A8SSMBIJb lioiSLATIVB SI 3

Mais, triste liaison des grandeurs et des misères, la dépntatioD officielle envoyée le même jour an roi, pour lui annoncer que rAssemblée nationale législative vient de se constituer, est Tobjet d'une avanie royale qui est peutêtre une tentative ou une épreuve, peut-être également une réponse à la démonstration constitutionnelle de TAssemblée : le roi laisse à l'antichambre la députation parlementaire, et lui fait dire de revenir le lendemain, et quand, après ambassades et pourparlers, le roi consent à la recevoir, ce n'est qu'au bout de trois heures d'attente. La grande députation de l'Assemblée nationale trouve que Sa Majesté la traite un peu trop comme un prince n'a le droit de traiter que ses courtisans.

L'Assemblée, le lendemain, sur le récit qui l'indigne, Tote qu'elle ne donnera plus à Louis xvi le titre de Sirs et de Majesté^ et que, quand il se rendra au sein de l'Assemblée, il n'aura qu'un fauteuil semblable à celui du président, et placé sur la même ligne : grosse affaire à propos des petitesses de la cour ! Aussi que de démarches et d'intrigues, qui ont réussi pourtant à faire rapporter le décret, malgré le tableau, que les députés avaient sous les yeux, de ces habitués des cours, bas et rampants dans les antichambres de leur maître, pleins de morgue et d'insolence ailleurs, ayant l'audace d'appeler « va nU" pieds -b les membres de la représentation nationale, qui ne voulaient pas laisser avilir leur caractère sous l'inconvenance.

Ces petites choses, petites en apparence, étaient pourtant symptomatiques : elles montraient qu'on profiterait des hésitations et de la mollesse qui se manifesteraient dans la nouvelle Assemblée. L'intimidation sur les âmes

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fiables n^empêchût pas de cnmnler la corraption des flmes rénales: elle fut si bien pratiquée que le eâté drmty ebnime on disait^ qui ne s'élevait originairement qu'à une oentadne de votants, a été promptement plus que doublé en nombre.

Ce groupe ainsi augmenté successivement avait l'importance d'un chiffre, mais il constituait moins dans son ensemble un parti politique, que l'instrument d'un parti: il était à la disposition de la cour.

Louis XVI était bien obligé parfois à des démonstrations officielles qui masquaient ses projets et même à deâ correspondances officielles qui étaient démenties par ses correspondances particulières. Son tempérament et son caractère se prêtaient bien à ce double rôle et, quoique l'on ait pu dire très-légitimement : c Louis xvi, avec lor c titre de roi des Français, trente millions de revenu,- le € eommandement des armées et le droit de suspendre les € volontés nationales, avait encore d'assez belles préro- « gatives^, d il ne perdait pas de vue le but fixe de récupérer tout son ancien pouvoir; seulement il modifiait par* fois son action, et ses hésitations n'ont jamais porté que sur les moyens.

C'est ainsi qu'il marquait nettement l'étendue de son but, quand il disait, dans sa lettre à l'archevêque d'Arles: « Je ne consentirai jamais à dépouiller mon Clergé, ma

« Noblesse Je ferai tout ce qui dépendra de moi

« pour conserver mon Clergé, ma Noblesse ; t> c'est ainsi qu'il marchait au but qu'il se proposait, quand, exécutant, disait-il, la Constitution, il l'exécutait de manière à

(i) ThierS) RéDOlutiony tome ii, page 8.

DI L'ASSKMBLte LtfCOSLATIVX SIS

en embttffàsser là marche, ou c nfin qu^ elle fût dénrnàrià

mxéeutailej > selon Texpression de Bertrand de MoUeviUe,

son minisire préféré. H marquait encore énergiquement

son but, quand il écrivait an roi de Prusse : € Je Tiens dé

m'adresser à l'empereur, à Timpératrice de Russie, aoz

rois d'Bspagne et de Suède, et je leur présente Tidée

d'nn congrès des principales puissances, appuyé d'une

force armée, comme la meilleure mesure pour arrêter ici

les factieux, donner le moyen de rétablir un ordre dé

choses plus désirable et empêcher que le mal qui nous

travaille puisse gagner les autres États de FEurope.

J'espère que Votre Majesté approuvera mes idées, et

qu'elle me gardera le secret le plus absolu sur la

démarche que je fais auprès d'elle. j> Mais c'était un

autre moyen qu'il employait, et rien autre chose, quand

d'un autre côté, quelques jours après l'envoi de cette lettré

oonfidentielle au roi de Prusse, il en écrivait une autre i

l'^Bsemblée constituante pour la rassurer par ces mots :

€ J'ai fait plusieurs fois connaître à rAssembléc natio-

< nale la disposition invariable où je suis d^appuyer par

€ tous les moyens qui sont en moi la constitution que

€ j'ai acceptée et juré de maintenir, » et quand, le même

jour, il écrivait dans un sens contraire au roi d'Espagne.

Cétdt aussi au même but qu'il tendait, en laissant, au

moment de sa fuite, cette protestation dans laquelle il

attaquait la Constitution et déclaj*ait qu'il ne lui était pas

possible de gouverner un royaume par de tels procédés, et

ce n'était qu'un nouveau moyen qu'il employait, quand,

^rès son arrestation, il disait avoir voulu se rendre à la

frontière, pour la défendre contre l'étranger.

Enfin il ne faisait rien autre chose que de marcher

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logiquement à son but, quand il envoyait par Mallefc-Dupan, aux puissances en guerre avec la France, des instructions sur la marche la plus prudente à suivre vis-à-vis de la France. H n'est donc pas même besoin de recourir à ces mémoires révélateurs que le temps nous a fournis, pour avoir la certitude que Louis xvi n'a jamais été que du parti de Fanciçn régime, animé chaque jour du désir invariable de détruire la Constitution, et ne reculant jamais, pour y parvenir, même devant l'idée de courber sa patrie sous le joug des armées étrangères.

Mais la cour elle-même présentait ce singulier spectacle, que Louis xvi, homme très-calme et se possédant beaucoup, était peut-être le seul qui pût suivre ce projet lentement, avec prudence, sans soulever les passions en même temps par des ardeurs et de^ provocations imprudentes. Auprès de lui, autour de lui, il n'y avait jamais eu que du bruit et de l'extravagance, quand il n'avait pas été enveloppé lui-même dans les combinaisons mystérieuses d'intérêts qui n'étaient pas précisément les siens. Un prince de sa famille, le comte de Provence, Monsieur y frère du roi^ le futur Louis xviii, esprit fin et délié, astucieux, très-sceptique, avait contribué depuis longtemps, tout aussi bien que le comte d'Artois, à décrier la reine et à la ruiner dans l'opinion publique ; dès avant la Révolution, ce prince avait affecté quelques opinions libérales, n'avait été d'aucun secours au roi et avait évidemment caressé lui-même l'idée de s'asseoir sur le trône; il l'avait conservée probablement après l'exécution de son agent, le marquis de Favras, n'était sorti de France que le dernier de tous les princes du sang et, dans l'émigration, avait fait des tentatives pour se faire reconnaître

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régent de France, alors même que, selon la tradition monarchique, son droit à la régence n'était pas ouvert.

Quant aux courtisans, en si petit nombre qu'ils fussent restés auprès du roi, ils pouvaient plutôt le compromettre que le sauver; s'il est vrai qu'il pouvait compter sur le zèle de ces gens-là, qui sont bien pour la plupart les plus exécrables ennemis des nations, il est vrai aussi qu'ils sont les plus dangereux amis des princes, dont ils exploitent toujours la sottise et dont ils contribuent souvent, par une sorte de justice de Dieu, à préparer la perte.

Alors que, parmi eux-mêmes, le mot si distinctif de pearti des princes avait circulé, avait été admis, si le but était semblable^ les moyens différaient, ou du moins, au sein de l'Assemblée, il ne manquait pas de députés, trop soupçonneux ou non, pour penser que les féodaux, tout en agissant conmie parti du roi, ne lui livraient pas toujours le dernier mot, trouvaient en sa situation même un obstacle à leurs projets si multiples, avaient besoin de sortir de cette situation qui n'avait pour eux aucune issue régulière, et ne reculeraient pas, fût-ce même au prix de la vie du roi, à tenter tous les moyens de remettre aux mains du comte de Provence une régence ou un pouvoir régulier, o£Sciel et reconnu, qui lui permît de centraliser, de commander, d'agir et de traiter comme seul et légitime représentant du pouvoir royal.

A côté des féodaux, on remarquait ces hommes d'une grande notoriété, quelques-uns honnêtement, la plupart perfidement constitutionnels, qui ne paraissaient pas comprendre les dangers de la France, qui s'efforçaient de faire du bruit autour de la question si puérile des deux chambres, et qui ne songeaient qu'à renforcer le pouvoir royal au

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moment même où ce pouvoir organisait la trahison avec l'étranger. Révisionnistes d'une constitution qu'on ne voulait pas appliquer, parce qu'eux-mêmes la trouvaient trop peu aristocratique, ils représentaient plus encore une intrigue qu'une combinaison politique, et ils n'étaient qw des importants importuns.

Mais c0 que l'on remarquait, parce que l'instinct ni^ional dis$.it que parmi ces hommes seulement se trouv^dent ceux qui pouvaient sauver la France des entreprises et de l'aristocratie et de la coalition étrangère, c'était le groupe des patriotes purs, les hommes du côté gaucl^e de l'Assemblée, opposés nettement au roi, à la cour, aua( révisionniste, certains que la Révolution, pour se 0auy?r9 avQkit besoin de briser un trône hostile. Ils accuaaiien^ plutôt la loyauté que l'intelligence de ceux qui prétai^dftie&t ne pas comprendre que la Révolution fût peirduQ aux mains de la monarchie à laquelle on en avait si loi* prudemment confié le dépôt. Ils supportaient le poids d^ la lourde faute de la Constituante, et sentaient qu'il était bien temps d'en prévenir et d'en atténuer les funestes conséquences.

Sur ces moyens, le côté gauche, comme la société deçi Jacobins elle-même, était divisé en constitutionnelsi qui voulaient introniser une nouvelle dynastie, et en républicains, qui voulaient en finir avec la monarchie ; les uns^ parce que l'expérience était complète pour eux, et les autres, parce qu'ils ne voulaient ni de Philippe d'Orléai^ ni d'un prince étranger.

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