LES GIRONDINS
composé de Damouriez, aux affaires étrangères; Roland, à l'intérieur ; de Grave, à la guerre ; Lacoste, à la marine ; Clavière, aux finances, et Duranthon, à la justice : c Ce € ministère, formé d'hommes inconnus, parut très-ridicule € aux courtisans; on l'appela par dérision le ministère € sans-culotte, 2> dit le marquis de Ferrières dans ses mémoires.
Quelle que fut d'ailleurs la portée que les Girondins de la Législative attachassent à leurs démonstrations extérieures, ils se montrèrent, dans l'Assemblée, non pas seulement les plus éclatants, mais aussi les plus vigoureux champions de l'idée de 1789 prise dans son ensemble.
C'est par eux, en effet, et c'est par leur influence sur une portion flottante dont l'appoint donnait la majorité là où il se portait, que presque toutes les résolutions énergiques de cette Assemblée ont été obtenues. C'est aussi à leur appui que fut due la création significative du premier comité de surveillance, ayant pour objet la recherche des actes et des faits d'attaque, de complot ou de conspiration contre le maintien de la Constitution.
Conséquents en ce sens avec eux-mêmes, les Girondins ont provoqué ou appuyé toutes les mesures prises dans la Législative contre les émigrés ; c'est à eux également qu'est dû l'un des décrets les plus révolutionnaires qui aient été portés contre les prêtres ayant refusé le serment, le décret du 27 mai 1792, qui dispose que : « Lorsque vingt citoyens actifs d'un même canton se « réuniront pour demander la déportation d'un ecclésias- « tique non assermenté, le directoire du département « sera tenu de prononcer la déportation si l'avis du direc- « toire de district est conforme à la pétition, p
A LA LIÎOISLATITE 325
CTcst de la bouche des Girondins qu'est sorti le premier appel à la responsabilité réelle des actes de contre-révolation et à l'application la plus rigoureuse de cette responsabilité, quand Vergniaud s'est écrié : « De cette
< tribune où je vous parle, on aperçoit le palais où des « conseillers pervers égarent et trompent le roi que la c Constitution nous a donné. Je vois les fenêtres du c palais où l'on trame la contre-révolution, où l'on com-
< bine les moyens de nous replonger dans l'esclavage. . . . € l'épouvante et la terreur sont souvent sorties dans les € temps antiques et au nom du despotisme de ce palais € fiuneux ; qu'elles y rentrent aujourd'hui au nom de la € loi; qu'elles y pénètrent tous les cœurs; que tous ceux € qui l'habitent sachent que notre Constitution n'accorde € l'inviolabilité qu'au roi ! Qu'ils sachent que la loi y € atteindra sans distinction tous les coupables^ et qu'il n'y
< sera pas une seule tête^ convaincue d'être criminelle, € quipuvsse écliapper à son glaive. »
Aussi est-ce la Gironde qui a mis le ministre Delessart en arrestation et a voté son acte d'accusation, rédigé par Brissot, quoique l'on ne pût dire que Delessart, un des Feuillants, fût précisément ce que Vergniaud appelait des contre-révolutionnaires.
C'est également la Gironde qui, remontant aux causes, a engagé la responsabilité personnelle de Louis xvi à l'occasion des relations qu'il entretenait avec l'étranger.
Isnard avait déjà dit : a On vous propose des capitula- € tions ! On veut augmenter la prérogative royale, aug- « menter le pouvoir du roi, d'un homme dont la volonté € peut paralyser celle de toute la nation, d'un homme <i qui reçoit trente millions, tandis que des milliers de
S26 iDê; ùTMKDms
€ citoyens meurent dans la détresse I . . . . Il &nt fkire
€ cesser l'état d'indécision où nous sommes Disons
€ à nos ministres que jusqu'ici la nation n'est pas trè»- € satisfaite de la conduite de chacun d'eux, que désormais € ils n'ont à choisir qu'entre la reconnaissance publique € OU la vengeance des lois, et que par la responsabilité € nous entendons la morL Disons au roi que son intérêt est € de défendre la Constitution, que sa couronne tient à ce c palladium, qu'il ne règne que par le peuple et pour le c peuple, que la nation est son souverain, et qiCil est € siyet de la loi ^.'^ Guadet, à son tour, s'est écrié: c Mar- € quons à l'avance une place aux traîtres, et que cette c place soit l'échafaud I > et il faisait voter le décret portant peine de mort contre tout français participant aux actes des étrangers contre la France K
On peut dire que c'est Vergniaud lui-même qui a notifié en dernier lieu au roi les conséquences de sa duplicité, et fixé les bases d'un véritable acte d'accusatiofi; écoutons-le :
<r C'est au nom du roi que les princes français ont tenté « de soulever contre la nation tous les rois de l'Europe .... « C'est pour venger la dignité du roi, que s'est conclu le « traité de Pilnitz, et formée l'alliance monstrueuse des € cours de Berlin et de Vienne. C'est pour défendre le
(1) Tsnard, Discours à la Législative, 20 novembre 1791.
(2) L'Assemblée nationale déclare infâme, traître à la patrie et coupable du crime de lése-nation, tout agent du pouvoir exécutif, tout français qui pourrait prendre part directement ou indirectement, soit à un congrès dont l'objet serait d'obtenir une moiilicatioa de la constitution française, soit une médiation entre la nation française et les rebelles conjurés contre elle, soit enfin à une composition, etc.
(Décret du 14 janvier 1792.)
S28 LES OIB0KDIK8
€ hostilités imminentes, instruit des manœuvres de € l'armée prussienne et n'en donnant aucune con- € naissance à TAssemblée nationale, instruit ou du moins € pouvant présumer que cette armée nous attaquera dans € un mois, disposait avec lenteur les préparatifs de € défense ; si Ton avait une juste inquiétude sur les pro- € grès que les ennemis pourraient faire dans l'intérieur c de la France, et qu'un camp de réserve fût évidemment € nécessaire pour prévenir ou arrêter leurs progrès ; s'il € existait un décret qui rendit infaillible et prompte la € formation de ce camp ; si le roi rejetait ce décret et lui
< substituait un plan dont le succès fût incertain, et qui € demandât pour son exécution un temps si considérable c que les ennemis auraient celui de la rendre impossible ; c si le Corps législatif rendait des décrets de sûreté c générale, que l'urgence du péril ne permît aucun délai,
< que cependant la sanction fut refusée ou différée penc dant deux mois ; si le roi laissait le commandement € d'une armée à un général intrigant, devenu suspect à € la nation par les fautes les plus graves, les attentats € les plus caractérisés à la Constitution; si un autre « général, nourri loin de la corruption des cours et fami- « lier avec la victoire, demandait pour la gloire de nos € armes un renfort qu'il serait facile de lui accorder ; si, € par un refus, le roi lui disait clairement KiJete défends c de vaincre d; si, mettant à profit cette funeste tempori-
< sation, tant d'incohérence dans notre marche politique, « ou plutôt une si constante persévérance dans la perfidie, € la ligue des tyrans portait des atteintes mortelles à la « liberté, pourrait-on dire que le roi a fait la résistance <i constitutionnelle, qu'il a rempli pour la défense de
A LA hioiSLATm S29
€ PEtat le vœu de la Constitation, qu'il a fait Pacte
^ fonnel qu'elle lui prescrit ? »
(Test aussi dans une autre partie de son discours que Tergniaud adressait à Louis xvi cette apostrophe : « Oroi ! s'écriait-il, ô roi ! qui sans doute avez cru, avec le ^ tjrran Lysandre, que la vérité ne valait pas mieux que ^ le mensonge, et qu'il fallait amuser les hommes par « des serments, ainsi qu'on amuse les enfants avec des
c osselets ; qui n'avez feint d'aimer les lois que pour par-
c venir à la puissance qui vous servirait à les braver, la
< Constitution, que pour qu'elle ne vous précipitât pas du
< trône où vous aviez besoin de rester pour la détruire, ( la nation, que pour assurer le succès de vos perfidies, en
< loi inspirant de la confiance ; pensez-vous nous abuser € aujourd'hui avec d'hypocrites protestations, nous donner € le change sur la cause de nos malheurs, par l'artifice
< de vos excuses et l'audace de vos sophismes ?. . . .
€ Non, non, homme que la générosité des Français n'a € pu émouvoir, homme que le seul amour du despotisme
< a pu rendre sensible, vous n'avez pas rempli le vœu de
< la Constitution ; elle est peut-être renversée, mais vous « ne recueillerez point le fruit de ces indignes triomphes : € vous n'êtes plus rien pour cette Constitution que vous « avez si indignement violée, pour ce peuple que vous € avez si lâchement trahi ^ ! d
On doit convenir que, même en allant jusqu'à ces limites, les Girondins étaient les défenseurs énergiques de la vérité et du droit, de la Constitution dans son texte comme dans son esprit. Mais leur modération, plus vantée
(1) Vergniaud, Discours à la Législativey 3 juillet 1792.
SSO LK8 GIBOKDIKS
qae proavée, ne s'est pas arrêtée là, car, il fiiut bien l dire, on en a vu d'entre eux pousser non pas les prétentions mais Textrayagance elle-même, josqn^à exiger da ministère qn'il imposât au roi un prêtre assermenté pour confesseni Heureusement, il ne s'est pas trouvé un seul ministre pour croire qu'une conversation de confessionnal fu soumise au contre-seing ministériel.
D'ailleurs, fertiles en procédés révolutionnaires, lei Girondins n'ont jamais été dépassés sous ce rapport n par les Montagnards, ni par les Jacobins, leurs continua* teurs et leurs imitateurs.
Vergniaud, homme de haute tenue, ne dédaignait cepen* dant pas les excitations patriotiques aux femmes de h halle : c Fendant la Révolution, leur disait-il, vous avei € développé ]a plus grande énergie, soit dans votn < dévouement pour en accélérer les progrès, 'Boit dam € votre haine contre ses ennemis, soit dans votre résign» € tion à supporter les pertes individuelles qu'elle a pu € vous faire essuyer. Continuez à mériter la bienveillance c de vos concitoyens par vos vertus civiques. Idolâtre! € toujours la patrie et la liberté; confondez par l'exemple <jc de ces passion* sublimes, qui jusqu'à ce jour ont agité c vos âmes, les insolents calomniateurs du peuple; € apprenez-leur que, si des prtjugés barbares les ont *i élevés trop longtemps au-dessus de lui, la nature se c venge enfin et l'élève au-dessus d'eux, en lui donnant c des sentiments dont leur cœur corrompu n'est plus c susceptible, et qui seuls font la vraie noblesse et la c solide gloire. j>
On a beaucoui) parle des piqiu^ révolutionnaires y de la poptdace à piçttes^ armes presque désespérées d'un peuple
A LA tifeiBLATîVE S31
qui manqne de ressources pour sa défense; mais, à quelqœ
point de vue qu'on se place pour considérer cet armement,
c'est à rinitiative non des Jacobins, mais des Girondins,
qu'est due la fabrication des piques, derenue si considé»
iible, au commencement de 1792, qu'aucune main n'en
manquait plus dans Paris. <c Les piques ont commencé
U Révolution, les piques l'achèveront, > disaient-ils. Les
corieux ne perdraient pas leur temps et pourraient juger
de l'importance que les Girondins 7 attachaient, s'ils
ipecherchaient le Patriote français^ journal de Brissot.
On s'est plaint aussi, mais avec beaucoup plus de raison,
<le ces pétitionnements à la barre, et armés, qui ont eu tout
^n moins l'inconvénient de porter une atteinte sérieuse à
la dignité nationale ; quoique les Girondins se crussent
fies hommes de gouvernement, c'est à eux qu'il faut s'en
prendre si, dans la célèbre journée du 20 juin, une mul-
^tnde armée a été admise à défiler devant l'Assemblée,
^'viant de faire sa formidable visite au roi. C'est Vergniaud,
^ergniaud lui-même, qui a insisté pour que les pétition-
tiiires fussent introduits sans être obligés de déposer leurs
*nnes, et qui s'est autorisé d'un précédent, en disant :
< C!omment nous étonnerions-nous de ce qu'un rassem-
i blement d'hommes armés demande à défiler dans cette
c salle, puisque nous avons déjà admis plusieurs sections,
* et pas plus tard qu'hier, nous l'avons encore permis à
« nn bataillon ? >
Il est vrai que Vergniaud ne prévoyait pas que la jurisprudence parlementaire qu'il s'efforçait d'établir, utile ce jour-là aux combinaisons des Girondins, se retournerait un autre jour terrible contre eux-mêmes. Leur politique d'expédients, comme toutes les politiques
332 LES ontOKDDrs
filasses, les condamnait à être l'origine on la cause de tontes les violations de principes, et la négation des garanties mêmes sans lesquelles une nation est bientôt victime de la tyrannie des majorités sans frein.
La Constitution de 1791, quelquefois imprégnée da sentiment de cette sorte de légistes qui n'a jamais pu se faire à ridée simple et seule vraie du droit commun et des juridictions de droit commun, avait bien malheureusement organisé une juridiction exceptionnelle, sous le nom de haute-cour, qui devait siéger à trente mille toises du gouvernement, et qui fut établie à Orléans. La haute-cour devait connaître, contre les fonctionnaires, du crime de trahison, et, contre tout citoyen, du crime d'attentat ou complot, sur l'accusation portée par le pouvoir législatif, et entraînant peine de mort si l'accusation était admise.
Ce n'est qu'en dehors de ces dispositions que la Constitution de 1791 organisait, quoique d'une manière encore insuffisante, la séparation des pouvoirs sans laquelle il n'y a ni liberté, ni justice.
Les Girondins ont été les premiers à fausser les lois, à ôter à la magistrature judiciaire les objets de sa compétence et à donner à la faculté d'accusation par l'Assemblée une extension qui ne pouvait appartenir qu'à la médiocrité imprévoyante et à l'improbité aveugle.
Pleins de foi dans leur habileté, ils n'ont pu cependant se croire une grande profondeur d'esprit quand ils ont calculé que, dans une société ayant assez peu d'élévation pour ne pas comprendre que la violation de la loi contre le plus grand coupable môme est un crime, il leur serait plus facile de commettre un méfait politique contre Marat que contre tout autre. Au moment où les Girondins
A LA LÉGISLATIVB 333
^ient mattres des ministères, Marat n'aura pas trouvé ^n'il 7 eût lieu pour lai de cesser la publication de ses articles violents. Il en fit un qui était une véritable provocation aux soldats à tuer leurs généraux ^y et qui, déféré ^ la justice ordinaire par les voies régulières, n'aurait ^aère rencontré de défenseurs. Mais on suivra de l'œil 'tant qu'on voudra les Girondins, et on ne les verra jamais adopter de pareilles voies; on les verra, au contraire, toujours violents dans leurs procédés, appeler l'intérêt sur leurs adversaires, ou éloigner les patriotes désintéressés dans la guerre des sectes. C'est ainsi que, faussant scandaleusement la Constitution, ils ont trouvé commode de transformer un article de journal en un attentat ou en un complot, et de se donner le droit de mettre l'auteur de Varticle en accusation devant la haute-cour. Ils ont voulu tuer Marat par un assassinat judiciaire, et on ne s'étonne plas que cet homme, que rien n'arrêtait, ait voulu à son
tour les tuer par d'autres assassinats judiciaires
question qui n'intéresse guère les spectateurs de cette lutte hideuse, où c'est le droit qui est le meilleur enjeu, et î^ii succombe. Mais ce qu'il y avait de plus grave, c'est que les Girondins établissaient ainsi, non pas seulement par imprudence, mais encore par une iraprobité politique que les hommes du droit, qui sont les honnêtes gens, ne sauraient trop flétrir, un précédent déplorable qui n'a été qnetrop suivi, et dont un Girondin lui-même a été victime.
(1) Il y a six mois et plus, que j'avais prédit que nos généraux, tous bons Talets de cour, trahiraient la nation, qu'ils livreraient les frontières. Mon espoir est que l'armée ouvrira les yeux, et qu'elle sentira que la première chose qu'elle a à faire, c'est de massacrer ses généraux. (Marat, Ami du Peuple.)
334 UBS QIBONDINS
Et tel est leur aveuglement^ dans ce précédent d'accusation devant une juridiction exceptionnelle, dont ils ont eu TodieaXy sans parvenir à en avoir le profit, qu'après avoir inventé la machine à accusation, ils n'ont imaginé rien de mieux que de la faire manœuvrer à raccosatiou de simples paroles, et contre des hommes revêtus du caractère de député. Un jour, les Jacobins sont i leur société, tandis que les Girondins sont^ de leur côté, à la leur, appelée Club de la Réunion ; on y rapporte qu'aux Jacobins on a attaqué l'Assemblée, par une phrase dont on indique les termes ^ Des paroles qui inculpent d'im*puissance ou de mauvais vouloir l'Assemblée, où les Girondins ont la majorité, leur paraissent un assez g^and crime pour être transformées en attentat ou complot devant la haute-cour qui hait les patriotes, et dont le code condamne à la peine de mort. Ce n'est pas seulement Isnard, que son caractère toujours atroce et dont il donnera plus tard une preuve épouvantable, porte si naturellement i monter à la tribune du Club ds la Réunion pour y prendre l'eDgagement de faire prononcer par l'Assemblée nationale l'accusation devant la haute-cour, c'est même Brissot, peut-être le plus habile des Girondins, mais toujours emporté dans sa brouille et ses querelles avec Robespierre, qui entrevoit le nom de celui-ci, et qui imite Isnard, en prenant le même engagement vis-à-vis de son club.
On ne sait pas précisément quel est l'auteur des paroles, si elles sont de Robespierre, si elles sont du
.(1) La principale cause de nos maux est à la fois dans le pouToir exécutif et dans la Législative, dans le pouvoir qui veut perdre TÉtat, dans la Législative qui ne peut pas, ou ne veut pas le sauver.
{Paroles prononcées aux Jacobins.)
A JUA lioiSLATIVE 88fi
député Anthoine (de Metz), ou si même elles ne peurent être imputées à d'autres, ce que leur nature rend bien possible; mais Isnard, Brissot et tout le club Girondin trouvent très-simple d'en faire une accusation collective et cipitale.
On a peine à croire à une telle extravagance, à une telle perversité, doit-on dire, et pourtant ces hommes n'ont reculé, dans cette monstrueuse combinaison, qu« pirce que Merlin et autres ont pris les devants, l'ont dévoilée inunédiatement et ont soulevé contre ses auteurs
une clameur écrasante Un des plus brillants éeri«
Tiins de notre époque, Marrast, qui n'aurait jamais été on Jacobin, a-t-il bien eu tort de dire un jour : c Dès
< avant la chute de la royauté, une guerre à mort était ( déclarée entre les Montagnards et les Girondins, et ces
< damiers avaient invoqué les premiers l'argument de I l'échafaud, comme ils avaient invoqué les premiers t l'argument de la calomnie ? j>
Mais allons plus loin, et voyons quel est en réalité le sens modéré qu'on s'est eflforcé, avec une insistance qui n'a d'égale que son inexactitude, d'attacher à la politique des Girondins. Vergniaud, le plus éloquent, le plus généreux et le plus attachant des Girondins, qui semble s'être chargé de démontrer que les Girondins repoussaient systématiquement la modération en politique, c'est Vergniaud qui, le premier, a introduit dans le langage politique un inot £Bital, le modérantisme^ auquel il a fait le procès et qu'il a frappé de réprobation ; c'est de Vergniaud en effet ces paroles significatives et par leur date et par leur portée : € Attendez-vous que, las des fatigues de la Bévolution, tf ou corrompus par l'habitude de ramper autour du
838 LES OQtONDIKB
< chfttean, et par les prédications insidieuses da modéc rantisme, des hommes faibles s'accontoment à parler € de liberté sans enthousiasme et d'esclavage sans hor- € reur^ »
Il faut le dire aussi, avec tristesse mais avec fermeté, c'est d'une bouche girondine que, pour la première fois probablement en France, on a entendu sortir ces paroles sinistres qui sont à l'avance la théorie et la justification des épouvantables journées de Septembre : c La colère dn € peuple, comme celle de Dieu, n'est trop souvent que le c supplément terrible du silence des lois ^. :»
Véritablement, si les Montagnards n'ont pas été à leur tour avares de reproches envers les Girondins, si oes reproches ont manqué quelquefois de mesure et de justice, tout homme impartial doit reconnaître aussi que même les Girondins de la Législative, qui ne servaient pourtant pas encore de pivot aux intrigues politiques de l'intérieur et de l'extérieur, ont suivi avec trop de facilité et trop pen d'habileté une politique égoïste, sacrifiant hommes, choses et principes aux rivalités individuelles et à l'ambition du moment, et se retournant sans scrupule contre le patriotisme quand ils s'approchaient du gouvernement et du roi, et contre le roi, quand ils se sentaient éloignés du gouvernement.
C'est ainsi qu'on les voit, d'abord patriotes ardents, lutter sans relâche contre la cour et le roi lui-même. Il n'a pas tenu à eux et à Téloquence de Vergniaud que l'Assemblée ne persistât dans son décret de représailles par
(1) Vergniaud, Discours^ 5 juillet 1792
(2) Isuardy Discours, 31 octobre 1791.
A lA LlâaiSLATIVE 337
Iqad elle avait répondu aux inconvenances royales dont la première députation du pouvoir législatif avait été Tobjety au moment de son installation. Ils ne se sont pas contentés de mesures répressives contre les prêtres agitateurs et les émigrés, et de déclarer crime le paiement qui était continué à ceux-ci de leurs anciens traitements, ils ont voulu frapper à la tête, en portant la peine de mort contre les princes Français qui resteraient dans les rangs de l'émigration, en déclarant hautement, par la bouche de Brissot, que, <c en refusant de sanctionner le décret contre les émigrants, le roi sanctionne leurs criminels projets. -» Ils ont fidt plus encore, non pas seulement contre la cour, mais aussi contre les machinations per- Bonnelles du roi, lorsqu'ils ont créé un comité de surveillance et qu'ils ont porté le décret de peine de mort contre tout Français participant directement ou indirectement à on congrès étranger. Fuis, voulant assurer le succès de leurs attaques et se créer des forces, ils ont fait appel au sentiment populaire, ont décrété la solde des anciens gardes françaises, persécutés par la cour, depuis le 14 juillet 1789, et, assurés du concours de Pétion, élu maire de Paris, ils ont activé l'armement des piques. Quand le roi, effrayé, s'est déterminé à sanctionner les mesures décrétées contre les prêtres et les émigrés, les Girondins ont continué leur vigoureuse hostilité; la fabrication et la distribution des piques a continué et Barbaroux, alors délégué de Marseille près l'Assemblée, pour réclairer sur l'état du Midi, agitait les clubs de Paris de ses appels à l'insurrection ^, leur promettait le concours
(1) On craint d'armer le peuple parce qu'on veut Topprimer; mais
Tom* I. — 99
388 UBS mBOlTDINS
de ToloBtairefl Marseillais et s^écridt a& antre jour z € Les Marseillais sont en marche I j
Quels étaient les ministres de Louis zvi sons la Légîslatiye? Tout d'abord on voit un ministère sans komogénétté dans leqnd il y a de tout, excepté dn patriotisme. U ne &ut pas parler de Montmorin, dont absolumeoxt ancim pBxti ne roulait plus, mais si l'on parle de Delessaitt, on tae trouve en lui qu'une sorte de Feuillant, un xévision*- Mste «constitutionnel, opinion qui xéonît à la fois tant d*honnètes gens, tant de constitutionuiels sincèrea, tant d'importaots sans valeur, tant de Bots qui se rendaient insupportables, et tant de faiseurs politiques, gronpe qni était bien dans son ensemble le plus inintelligent ei le plus dangereux pour la Révolution à cette époque. An* ministère se trouve aussi un homme rusé, perfide, dépouillé de ficmpule, c'est Bertrand de MoUevilie, probablement le seul ministre d'un état constitutionnel quelconque cb n'importe quelle partie du globe qui ait jamais aroué n'avoir <t pas assez étudié la Constitution dans son 4 ensemble ni dans ses détails pour en avoir une opinion tf arrêtée, d D est vrai que Bertrand de MoUevilie n'avait guère besoin de connaître la Constitution, et qu'il ne se considérait ministre constitutionnel que pour conspirer contre la Constitution qu'il jurait de maintenir.
Montmorin, obligé de se retirer, ouvrait la porte à une modification de ce ministère, et Delessart, portant ombrage aux Girondins, concurrents des Feuillants aux ministères, abandonnait l'intérieur pour prendre le portefeuille des
malheur aux tyrans, car le jour n'est pas loin où la France entière va se souleTcr toute hérissée de piques, et ce jour leur sera fatal.
(Barbaroux, aux Jacobins, 19 féTrier 1792.)
A hk UÎaiSLATIVB 339
Affiûres étrangères. L'opinion se trouyait un peu rassurée paf k remise du nxinistère de Tintérieur aux mains de CUôer de Oenrille, qui offrait plus de garanties aun patriotes; Daportail, ministre de la guerre, véritable com^» pliee des officiers de rémigration, abandonnait bien le minèstèrej m^iis Bertrand de MoUeville ï'estait à la marin^ 4 DaportaU étai^ remplacé par Narbonne, un Feuillant nu les Giiondâis devaient se réserver de faire tomber à l*0ocaftion« H est remarquable en effet que, dans lemsi^ attaques contre les ministres, les Girondins ont déployé fki» d'flTdenr vis-à-vis des ministres Feuillants, que vÎ3^ i-vis des ministres .tout-à-fàit contre-révolutionnaires, peat-ètt<e par le sentiment que les Feuillants, parti d'un avenglement dont on se rend difficilement compte, pré- MQtaient ab plus grand danger pour la Révolution qu'ils îttcaieat inévitablement perdue avec eux-mêmes.
Le nouveaii ministère n'avait pas été pour les Girondine sae cause de ralentissement dans les coups qu'on vient de les voir porter, vigoureux et rép kés, depuis l'installation de l'Assemblée (octobre 1701) jusqu'au mois de mars 1792, et leurs efforts furent loin de s'affaiblir quand ils virent la possibilité de s'emparer des ministères.
Louis XVI leur en donna l'occasion, car, n'aimant pas plus les Feuillants que les Girondins et que les Jacobins, il sacrifia Narbonne à Bertrand de MoUeville, et le remjalaça par de Grave, ce qui occasionna la démission de Cahier de Gerville. Mais quand le roi annonça à l'Assemblée qu'il continuait sa confiance à Bertrand^ ce fut un Feuillant même, Girardin, qui se leva pour demander la mise ^n accusation des ministres, en ^joutant que Vuu d'.eax, J).elessart, était un nodnistre plutôt Autri-
94St iÉ^ étÈtjÈfbiÈfé
VEtM^ et FA^dëibbléé àt ire t>ôttl0ir M* éé n«^ fkmViOîf lé sauver.
Il nef fanait pins crôii^ qttef la Flwdce ikit Èov^ièë à une Cènetituliciti et à des lois^^ potir qftfe FifiiticfalifiSté dM Qiroûdiiis ttri protégée par de tels pfocédéÉr. Maiêf, rerë k miliea de meÂj une brouille éelate entre Duareimess et Roland. Dumouriea ne veut plus, par suite, délibérer k» affaires chez Borland, mais en censeil de cfabîflet, et le» Girondins n'ont plus l'influence dans le ministèw.
Tout aussitôt ces orateurs, devenus? hier enflenïis dci^ tribun», font de nouveau retentir la tribune de ïéXM attaques contre le ministre et le roî, et dénetiefentatrprt^ Téxistence d'un comité autrichien. On reprend la questkM des royalistes' à Paris, des émigrés à la fi^ontière et ded pf êtres dans les eam^pagnes. Pélîon prévient lé/ gAnte nationale d'un nouveau projet de fuite du roi et teeam* mande une plus grande surveillance. Le roï refuse dé* sanctionner le décret de déportation contre lesr prêtres, e?4 le bruit des complots redouble; la garde de Paris est augmentée et la permanence de rAssemblée votée ; quand cette permanence est levée, ce n'est pas que le bruit cessfe, car Pétion présente les canonniers de Paris à rAssemblée et annonce que « leurs canons sont en permanence, * et quand Dumouriez notifie lui-mfmxî à ses Collègues girondins qu'ils ne sont. plus ministres^ ils se livrent i des attaques furieuses et applaudissent à des pétitions telles que celle de la Croix-Rouge, disant : « Il faut reporter la terreur dans l'âme des conspirateurs. ^
Dumouriez, qui n'a ni convictions ni scrupules, mais qui a beaucoup d'audace, fait face à l'orage avec résolution, avec impudence mâme. SiBrissot rappelle six millions de
jk LA hÉcmhjaîvn 94%
fbods secrets votés à DirmofiiTiez et Inî impute de» orgies,
des dilapidations et des corrnptions, Dumonrien fait
aflicher dons Paris qu'il publiera les dividendes et lea
icms propres : il ne se justifie pas autrement, et les
Oirondins ne parlent plus de Temploi des fonds secret».
Quant à Louis xvi, il ne paraît pas apporter à la situa-*
tion l'intérêt qu'elle mérite ; il trouve peut-être de bonne
]X)litique de se débarrasser des Girondins par Dumouriez,
devenu agréable aux Jacobins, et de Dumouriez par les
attaques des Girondins.
D'ailleurs, ce qu'il faut au roi, depuis la guerre déclarée é l'Autriche, c'est du temps, toujours du temps, jusqu'au jour où les armées de la coalition étrangère, campées autour des Tuileries, lui pertnettront d'avoir raison à ooups de canon, tout à la fois des Jacobins, des Girondins, des Feuillants et de la France, de la Constitution et de la Révolution, au profit du Clergé, de la Noblesse et de la l'cyauté.
On rapporte, il est vrai, que Louis xvi a bien éprouvé l'inquiétude que la marche de l'étranger sur Paris ne fût pas assez rapide pour ne pas laisser le temps aux explosions de se faire et d'engloutir, avant l'arrivée de l'ennemi, la monarchie et le monarque ensemble. Pourtant, quand le courageux Dumouriez, voyant le danger, le "ïnesnrant d'un œil certain, pressait le roi de donner sa sanction à des décrets dont le refus de sanction faisait maître de nouvelles convulsions, c'est Dumouriez qui a été sacrifié, et un nouveau ministère, moitié Feuillant moitié royaliste, a été constitué d'hommes insignifiants. C'était DQ ministère qui pouvait bien faire dire qu'il y avait des ^'■^lûiatres, mais qui ne résumait encore qu'une attente .