AVRIL
Hobert Lindet à la Législatire. — Place marquée qu'il y occupe. — Son caractère, sa râleur personnelle, son patriotûme surtout. — Parallèle entre sa politique et celle des Girondins. — Il se sépare de ceux-ci, lors de la déclaration de guerre à TAutriche. — Monsieur et les émigrés. — Plans et projets de l'émigration. — Etat des armées, de l'armement et des approyisionnements en France. — Opinion de Dumouriez sur cet état. — Inopportunité de la déclaration de guerre. — Triste déclamation de Vergniaud en fareur de la guerre. — Robert Lindet ne cède pas à l'entraînement général. — Manifeste éleré de Condorcet pour expliquer à la nation les raisons de la guerre.
An milieu de ces partis, en dehors des combinaisons et des intrigues qui s'y nouaient, le plus remarqué des élus dn département de l'Eure à l'Assemblée législative était Bobert Lindet, avocat à Bemay, puis procureur-syndic du district dont cette ville était le chef-lieu.
B fallait bien traverser ces récits qui font partie de JTiistoire générale de la Législative, si l'on voulait juger sainement les raisons de la conduite politique de Bobert Lindet.
D'un esprit vif et pénétrant comme son regard, ami ferme de la Bévolution, inébranlable dans ses préférences pour
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la France et la liberté, trop honnête pour les mettre jamais en balance avec les intérêts d'une secte, d'une caste ou d'un trône, doué d'un grand talent d'organisation, homme d'affaires consommé, Robert Lindet a cherché bien plus à être utile à la chose publique qu'à briller de sa personne dans l'Assemiblée chargée de la mise en pratique des institutions noureHes. H avait d'ailleurs la voix trop faible pour occuper avec avantage la tribune d'une Assemblée nombreuse.
Dédaignemt de cfe^ agitations stériles, parais tnéme désastreuses, qui font la célébrité de quelques hommes, mais qui importent peu à la cause nationale, il ne chercha pas à se grMdir par les (terres, maiis il gard^ èoù indépendance et jugea de haut ces Girondins importants, dont^ avocaty il pouvait admirer la brillante éloquence, mais dont, homme d^affaires, il appréciait la vamité.
Robert Lindet était aussi, et dès 1 79 1 , ce qu^on a appelé depuis un homme de 1.792, et sa place était marquée au milieu des patriotes sincères qui affirmaient hautement la Révolution, qui ne voulaient permettre aucun prétexte dTen démembrer les conquêtes^ et qui, pour cel», quolcja^ils ne fusseTit pas- (et loin de là) de fanatiques adorateurs de \$r Constitution, avaient la raison de se soumettre à s«9 liens et la volonté de la faire respecter par ses- ennôwi».
Ces patriotes fermes et résolus ne se lai^saien't entraîner ni par l€S cftameurs, ni par les hypocrisies de langage, ni par les soplmmes des révisionnistes qui voulaient faire une tfotxéedaas ks conquêtes de 1789, pendantqu^ la royauté préparait une autre trouée dans la frontière nationale; Moind habiles d'intrigues, mais aussi in^elligent-S que leurg adversaires, ces patriotes-là, en parfaite harmcmxe
1 l/Al7fB2Dtt0 SiT
ms ViSÉ^IAndb poUîc^ ^'$mieat pw en de mal à oompf^èie ^«(é, Icm^ne 1« Co»stïtdti(»i oe Ibftetionnaît passés, fbâctiddnait isal, il falkit s'en prendre moin» an vica de riostitntioiï qu*»a mauvais vonloir et quelquefois à la tmbigODr àa ponvoii^ exécratif qoi avait accepté d^en fkire W)me à*xm gratemement national.
Et, en effet, qu'une constitutiio&y si tatasvmei qu'on ]tk stij^pcm^ 8#ît remise en des main^ honnêtes etdémfiétesiieg, et 80ft exécrution sera tonjonrs fiteile^ toujours tamtdommage ; qn'aa eontraii^e la meilleure cons4itatioa qu'on fém imaginer soit remise en des mains: sans scanqpule s^ (fi ne Tacoepteront que pour la trahir^ et cette merveille to oonsUtutions se trouvera bientôt enveloppée de diffi^ ooltés. Les hcmimes de 1?92 savaient cela tout aussû faîen ^ mm ^ ils n'avaient pa& besoin de Texeiaple donné par PAAgleterre pour arriver ao moins à cette concl'HBiozi du bon sens^ qu'ils étaient obligés de laisser à l'état dé ftéoric, quoique la cour en fît chaque jour la démonstua^ tion, que les effets d'une révolution ne doivent pas être confiés à ses adversaires naturels, ce qui était bien l'opinion du roi lui-même, révélée dans ses instructions à> Mallet-Dupan. .
Voilà pourquoi, moins personnel que la plupart des Girondins, jugeant par le patriotisme et le bon sensy acceptant la situation telle que l'avait faite la précédente Assemblée, plein de dédain pour lies prétestas de» ambi^ tiens et de mépris pour les menées des intrigants, Robert Lindet resta inébranlable dans la conviction que l'énergi» du patriotisme pouvait seule sauver la France et sa révolution da sort que leur réservaient le roi et la coalition
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En cela^ il pensait bien comme les Girondins, aveo cette différence que cette opinion était constante chez lui, et qu'elle ne reprenait de la consistance chez eux, que quand ils désespéraient de diriger le roi et la cour.
Mais l'opportunité de la déclaration de guerre, grosse question qui divisait les esprits, sépara entièrement Robert Lindet du groupe girondin.
H était bien du sang de ces Normands, dont l'Angleterre, plus encore que les autres nations, a pu apprécier la ténacité du patriotisme, mais dont la prudence livre peu à l'aventure. Aussi l'avocat normand ne perdait pas de vue cette disposition constitutionnelle, vraiment digne d'être enseignée aux nations, et portant que : c La nation € française renonce à entreprendre aucune guerre dans la € vue de faire des conquêtes, et n'emploiera jamais ses « forces contre la liberté d'aucun peuple ; 3> mais il étendait ses vues plus loin, et considérait que le roi, allié des ennemis, était pourtant le chef de l'armée de la France, et que cette armée, sur terre comme sur mer, était alors dans les mains d'officiers nobles, là où les cadres n'étaient pas restés vides des officiers émigrés ; qu'elle était maintenue dans une désorganisation systématique et qu'elle était compromise par la misère de ses approvisionnements, ou la fraude qui les rendait inutiles ; que le bon sens ne pouvait espérer des succès et ne pouvait attendre que des désastres d'une telle situation.
C'était en effet une question d'opportunité qui pouvait principalement diviser les esprits sérieux dévoués à la Révolution.
La Gironde disait bien qu'un peuple qui vient de conquérir sa liberté après dix siècles d'esclavage avait besoin
A l'autbiohs 349
de la guerre pour se régénérer, mais tme telle proposition, jsi elle prêtait à la déclamation^ ne pouvait convaincre les esprits positifs et judicieux. Les Girondins le sentaient -mêmes, mais, s'emparant d'une situation comprise en sens que, quoi que Ton fît, la guerre était inévitable, ils emandaient qu'on prit l'initiative de l'attaque et que ^on commençât immédiatement les opérations. Puis se "oyant ainsi non précisément dans la question, mais lutôt à côté de la question pratique, ils étaient bien l)ligés de laisser entrevoir la pensée de suspendre an oins un pouvoir exécutif dont on avait à redouter les 't^x-ahisons. Cela ne prouvait pas que la France de la Bévo- X nation f&t déjà prête à commencer la guerre.
Néanmoins, concours d'intérêts divers et quelquefois <^ontraires, les Feuillants voulaient aussi la guerre, comp- ^^nt comme on le fait toujours sur un succès assuré et croyant y trouver, par Lafayette, auquel ils firent fiûre tiuit de fautes regrettables, l'occasion de dominer la situation et de remettre le gouvernement aux mains de leur parti.
D'un autre côté, si Louis xvi éprouvait des hésitations t>ien naturelles, parce qu'il savait que l'armée française victorieuse ne se retournerait pas contre la Révolution, il savait aussi que, si l'armée était vaincue, sa propre personne pouvait courir de grands dangers, avant que l'ennemi eût le temps de dominer Paris. Mais la cour en général, ou plutôt le parti des princes, se préoccupait moins de la personne du roi que de la royauté, et, comptant sur la ^ctoire des armes étrangères, voyait dans la déclaration de guerre un moyen de hâter l'écrasement de la Révolution. Ce parti n'en faisait aucun doute; il ne traitait même plus la
an DiciaRlLTIOff DI fiUERBE
Bé!VtdiitiiMa>mmedijOfie sérieuse. Loais-Stanislas-XaTieCy MosrtajCTZB oa l£ comte de Provence, on l'appellera comme on Yondra, bonmie intelligent, tiyant une politique propre et 1a comprenant, dépouillé au fond de tons prqugé» jiveligienx xm de jxaissaace, ne croyant qu'à deux actiouA, la force et la ruse, flourent spirituel, sjmt été mis "fin idbmeiire par TABs^oiblée d'abandonner i'«inigiaustiiNi B£>us peine d'être déchu du droit érentuel i lu iréieentte^ arait jépooDbdu par «ne parodie, dont la rédaction ÎAfcdiqtte pi»» d'iuBoleooe que d'esprit ^ de bon goti ; « GFens de l'AsaemUéie 6e disant natieuak. — La aaÂDtf Xi jfaisw vom requiert, en r^ertu du iûtre 1^, oUapitrie 1% € section l"', Article 1^, des lois imprescriptibles du sens
< toosuaun, de seisrtner en Tous^mêmes, dans le défaui de 4: (deux moÎA, à compter de .ce jour; faute de quiû, tt après ic l'esqûration du dit délai, vous iseres .censés ayoît abdi- 4 que Yotfte droit & la qualité d'êtres iraisonnables, ^ se € seMS plus a>n9idérés que comme des fous enragés dignes 4 des petites-maisons. » Tels avaient été la forme et le texte de la réponse que Monsieur, frère du roi, avait Éaite à l'Assemblée nationale législative, le 6 décembre 1791.
Pleins de idédain et de mépris pour les plébéiens de la Eévolution, la cour, les princes, les émigrés, continuant à Yivre dans une illusion dont la durée se prolongeait pourtant longtemps, croyaient avoir facilement raison de la ^situation ; Monitgaillard^ dans ses saémoires, ta révélé teur prodigieuse roonfiance en leur plan de campagne, plw &cile à «oncevoâr qu'à exécuter, et qu'il résume ainsi :
< Il n'est point nécessaire de suivre les précautipos K qu'exige la prudenx^ dans les autres guerres ; les plaoes s se ra;kdront sans siège, les troupes expéditionnaires
k l'auzkidhb 3S1
4 «erant fournies Basa magasûn Des ^nets At
€ poste 4U2ffimt pour chasser ces rotnrieES, ces nu^
< Bants . « ^ . . » Cette folle présomption a souvent excité <lepiiis Is risée pobliqne, mais ce dont il n'y a pas à rire^ ce qui doit au contraire soulever Tindignation, c'est qoe cette campagne contre la France devait fiervxr de moyen i lune épouvanteible répression, dont retendue ne se mesnie PB6 sans faitre éproaver nn sentiment dliorrenn Jlont^ ^iUajrd, qin vient de Tévéler la conception de la campagne d'sQvasioa, révèle aussi les projets qni en devaient êiare la aaite : « Il £iudra pendre tons eaux qni se sont pronoiicéa t en favenr de la Constitution, et roner vi& tons les soé^ « lérats qui ont prêté ie serment du Jeu de paume ft t Yoté Tabolition de la Noblesse et des droits féodaux z
< point de pardon, point d'indulgence ; des potences et
< des cachots, c'est ainsi qu'il faut gouverner ^ tp
n est vrai que, tout précisément parce qu'une pareille guerre devait avoir pour enjeu la Révolution tout entière, Bes amis devaient apporter plus de sagesse et de prudence i n'engager les hostilités qu'après l'avoir mise à l'abri des trahisons du pouvoir exécutif et après avoir constitué une année suflBsante, munie de ressources, de ses armements et de ses approvisionnements.
Or, l'Assemblée constituante, au milieu des difficultés qu'elle avait rencontrées chaque fois qu'elle avait voulu organiser la Révolution et ses forces, n'avait laissé que l'ombre d'une armée. La royauté, ne pouvant compter sur une armée française pour subjuguer la France, employait «es efforts a empêcher la formation de cette armée et à
^AloB^aiilard, tome ni, 9.
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enlever au pays ses moyens de défense : nne monarchie sans défense vis-à-vis de la nation, une nation sans défense vis-à-vis des forces étrangères, telle était la singulière situation créée par l'action de deux intérêts contraires.
Les régiments n'avaient et ne pouvaient avoir aucune -confiance en des officiers appartenant tous à une caste que la Révolution dépossédait de vieux privilèges ; ceux de ces officiers qui n'avaient pas déserté pour se rendre à Coblentz attendaient pour la plupart le retour de leurs camarades partis en émigration. Les armes nouvellement fabriquées étaient toutes de mauvaise qualité. Quant aux frontières, les places fortes étaient dépourvues d'armes et de garnisons, et là où il y avait du canon, les boulets n'étaient pas de calibre : circonstance digne de remarque, car elle s'est reproduite trop constamment pour ne pas autoriser les esprits les moins soupçonneux à la croire le résultat d'une combinaison.
L'armée navale était dans des conditions encore plus déplorables que l'armée de terre, car il est facile d'improviser des officiers à celle-ci, mais impossible d'en improviser à celle-là. Pour mieux dire, nul ne savait la véritable situation de l'armée navale, alors par exemple que l'on venait de découvrir que, sur sept cents officiers inscrits aux états de la circonscription de Brest, et dont les traitements étaient toujours payés, il ne restait plus qu'un capitaine, un major et treize lieutenants.
Au reste, Dumouriez lui-même n'a pas été longtemps, du moins quant à l'armée de terre, à en révéler la situation désespérante. On lit en effet dans son mémoire à l'Assemblée législative : a: Les généraux se plaignent
A l'autbiohe 353
€ ayec laison de la faiblesse et du délabrement de lenrs € armées : partoat il manque des armes, des habits, des € mmdtions, des effets de campement, etc. Le non-com- € plet des quatre armées pour les seules troupes de ligne c s'élève à plus de 40.000 hommes et 8 ou 10.000 chec Taux. La plupart des places sont aussi démantelées c qu'en temps de paix. Dans la plupart, il n'y a ni vivres, c ni munitions suffisantes. Plusieurs commandants, plu-
< sieurs officiers des différentes armées sont ou suspects
< on ennemis. Une partie du corps des commissaires des
< guerres, de celui des commis et des gardes-magasins,
< surtout d'artillerie, sont ou vendus ou suspects. Plu-
< sieurs municipalités frontières sont dans le même cas, ( et, si les choses subsistent dans cet état, il sera facile à
< nos nombreux ennemis d'enlever plusieurs de nos fron- « tières et de pénétrer dans l'intérieur du royaume, t^
Assurément les orateurs girondins trouvaient alors une occasion, qu'ils ne laissaient pas échapper, d'évoquer les grands exemples de patriotisme ou de valeur militaire, et de les orner de ces brillantes déclamations qui vont au cœnr d'une nation guerrière.
Assurément aussi, en dernier résultat, la France, qui avait déclaré la guerre, qui avait éprouvé des revers, qui s'était vue souvent en danger d'être perdue, qui avait été envahie, a fini par envahir à son tour le territoire des
envahisseurs, mais à quel prix ! !
Que dire donc de Vergniaud lui-même, saisissant plus
tard dans la Convention l'occasion de Pannonce de l'im
des premiers succès dus au courage et à l'enthousiasme
des volontaires républicains, pour jeter au milieu de
l'Assemblée cette observation : a: C'est sur ce courage,