‹ Études sur la révolution françaiseChapitre 75 sur 198 · SUITE DES MASSACRES DE SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

SUITE DES MASSACRES DE SEPTEMBRE

Mot brutal de Danton sur les prisonniers. — On s'en sert contre lui. — Comme tous, il n*est coupable que d*avoir laissé faire. — Tous les pouvoirs publics ont, hélas! laissé faire. — Inertie ou impuissance de l'Assemblée et de ses commissaires. — Les Girondins cependant sont au pouvoir.

— Assertion malheureuse de Roland, qui comprend que d'accusateur il va devenir accusé. — Réfutation de toute idée de préméditation. — Exaltation d'un patriotisme farouche.

— Toute une population en délire. — Elle voit l'ennemi partout. — Elle court aux prisons avant d'aller à la frontière.

— La garde nationale elle-même reste inactive. — Prêtres réfractaires conduits sous escorte à l'Abbaye. — Horrible accident pendant le trajet. — Point de départ des crimes continués aux prisons. — Pétion en fait le tableau après coup. — Ne pas laccepter sans examen, et ce sera heureux pour Pétion. — Statistique navrante des prisons,

— Côté odieux du caractère des hommes qui grossissent les malheurs des journées de Septembre.

Jusqu'à présent rien n'autorise, je ne dis pas cet ^croyable et déloyal acharnement des hommes d'un parti contre un autre parti, mais rien n'autorise même le soupçon.

Le soupçon peut-il naître de ce que, le 2 septembre, 1 esprit public avait été plus surexcité par la nouvelle, encore inexacte à cette heure, non du siège, mais de la

prise même de Verdmi, et de ce que Danton serait Taateur de la nouvelle prématurée ?

Mais, il faut le dire, ceux qui ont élevé cette accusation n'ont pu être que des hommes aveuglés par la rage de la calomnie, car il suffit, pour en faire justice, de savoir que c'est au contraire Danton qui a démenti la nouvelle, sans se douter qu'au même moment elle devenait malheureusement vraie, qui a pris la parole à l'Assemblée et qui, avec des expressions d'entière confiance au succès, a fait connaître la résolution de la garnison de Verdun de ne pas se rendre.

Sans aucun doute, au moment même où le Conseil général annonçait qu'il allait faire sonner le tocsin, tirer le canon d'alarme et réunir les patriotes pour marcher à l'ennemi, Vergniaud répondait : « C'est aujourd'hui € que Paris doit vraiment se montrer dans toute sa granc deur; je reconnais son courage à la démarche qu'il vient € de faire, j) et s'écriait, en terminant son improvisation : € Il n'est plus temps de discourir, il/aut piocher la fosse « de nos ennemis^ ou chaque pas qu'ils font en avant « pioche la nôtre, d On ne peut trouver en ces paroles qu'une excitation patriotique, mais rien autre chose non plus dans les paroles de Danton, disant à l'Assemblée nationale : € Il est bien satisfaisant pour les ministres € d'un peuple libre d'avoir à lui annoncer que la patrie « va être sauvée. Tout s'émeut, tout s'ébranle, tout brûle < de combattre. Vous savez que Verdun n'est pas encore <L au pouvoir de nos ennemis ; vous savez que la garnison « a juré d'immoler le premier qui proposerait de se « rendre. >

Ici, il faut bien le reconnaître, après le belliqueux diB-

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cours de Vergniaud, après la révélation de Bôland d'une ixmvelle conspiration, après l'annonce faite par Lebnuii comme ministre des affaires étrangères, de l'adhésion de la Bufisie à la coalition de l'Autriche et de la Prusse, ce n'est pas Danton, mais ce sont les Girondins qui apportent de nouveaux excitati& dans une atmosphère déjà chargée; c'est Danton qui rassure.

Que reste-t-il donc des circonstances, ou inventées, ou amassées contre lui, à propos des massacres de Septembre ? n reste une expression rapportée par Louvet, Mais on n'a pas dit ass^, quand on a imputé à celui-ci une trop grande habitude de nourrir ses soupçons. U &ut dire nettement, d'un tel homme, qu'il avait trop l'habituda d'interpréter et même de ûU^riquer, pour qu'on puisse attribuer un instant à ses écrits le sérieux des £ûts historiques. Passons donc I nous le retrouverons d'ailleurs

plus tajrd

Mais il reste aussi, révélée par M"* Roland, une réponse qui lui a été rapportée, et qui a été faite an secrétaire de Roland par Danton, pendant TaccompliBsement des

massacres : « Je me des prisonniers ! qu'ils

deviennent ce qu'ils pourront ! »

Cette parole, si elle a été prononcée, prouverait bien, et surabondamment, croyons-nous, que Danton lui aussi

a laissé faire Oui, disons tristement que, comme

tant d'autres, Danton a laissé faire

Mais qui donc n'a pas laissé faire ? On a le droit

de reproduire contre lui le reproche de n'avoir rien fait pour empêcher, c'est vrai ; tous ses amis ont laissé faire, c'est vrai aussi ; les amis les plus dévoués de la République (mt laissé faire, c'est vrai également Roland aussi, le

ministre de Tintérienr^ a laissé fiûre. Isnard, le vigoureux girondin, un exterminateur, on le verra bien, n*a pas trouvé sinon dans son cœur farouche, du moins dans son esprit, une seule observation à opposer aux meurtriers quand il a été envoyé près d'eux, et il a laissé faire. Tous les autres Girondins ont aussi laissé faire. Le Conseil général, qui avait des Girondins dans son sein ; qui, selon son procès-verbal même, a chargé des commissaires d'aller aux prisons et de protéger les prisonniers € pour dettes €u pour mais de nourrice^ ou pour des causes civiles ; » le Conseil général, par cette différence même établie entre les prisonniers, a au moins laissé faire pour les autres prisonniers, pour ceux qu'il ne chargeait pas ses commissaires de protéger, pour ceux que tout précisément les meurtriers frappaient. La conmiission de Vingt-et- Un^ cette conmiission girondine qui avait alors dans les mains tous les pouvoirs de l'Etat, a laissé faire aussi et n'a pas même voulu se transporter aux prisons où le devoir l'appelait.

Il semble en vérité que, logiques en ce sens, les Girondins aient trouvé naturelle la mise en pratique des prédications de l'intraitable Isnard, que nous avons vu apprendre aux populations que la colère du peuple, « comme celle de Dieu, n'est trop souvent que le supplé- « ment terrible du silence des lois, d et des prophéties de Louvet, qui, président de la section des Lombards, semble si bien avoir indiqué, trois mois à l'avance, ce qui allait arriver : « Il importe, avait-il dit, d'empêcher, par de n sages précautions, qu'enfin il n'arrive un jour où nous € soyons réduits à l'affreuse nécessité de faire ruisseler € dans les rues le sang des rebelles. Le jour où, dans leur

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€ sacrilège audace, ils oseraient tirer l'épée pour attaquer

€ nos saintes lois, le jour où ils oseraient menacer le

< temple de la liberté, ce jour-là, nous le jurons par

< la liberté même, leur race impie disparaîtrait ^ »

Les sections et la garde nationale entière ont au moins laissé faire aussi ; l'Assemblée législative elle-même, et voilà, il faut le dire, ce qu'il y a de plus navrant dans l'abdication ou l'impuissance des pouvoirs publics, l'Assemblée nationale n'a pas eu la pensée si naturelle de se placer entre les meurtriers et les victimes.

Sans aspirer à l'héroïsme, ou même sans marquer assez pour son honneur une action quelconque propre à arrêter les égorgemeuts, quand elle ne peut plus les ignorer, quand des officiers municipaux sont venus lui dire à sa barre que des rassemblements se faisaient autour des prisons et menaçaient d'en forcer les portes, quand un de ses membres, l'évêque Fauchet, lui a annoncé ensuite que deux cents prêtres venaient d'être égorgés dans l'église des Carmes, elle a nommé tranquillement cinq commissaires, Bazire, Dussault, François de Neufchâteau, Isnard et Lequinia, pour parler au peuple et ■^établir le calme.

Mais les conmiissaires ont été réduits à la plus entière impuissance. Un garde national vient l'annoncer à l'Assemblée, et demande qu'elle prenne une autre mesure . . . et l'Assemblée accepte l'hommage d'une carte topographique des environs de Paris.

Arrive une lettre de l'abbé Sicard qui dit qu'il a été sauvé des massacres par le dévouement d'un simple

^,1) Louvet, Discours à la barre, 29 mai.

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citoyen 9 nommé Monot, et rApsemblée, qui ne fiât rien, elle, pour sauver personne, vote des remerciements i Monot, et s'occupe ensuite de remplacer les prisons d'Orléans par le château de Blois.

Dnssanlt à son tour survient, et rend compte de la mission des commissaires : a Ils sont parvenus avec c beaucoup de peine, dit-il, aux portes de TAbbaye. Là, « nous avons essayé de nous &ire entendre. Un de nous c est monté sur une chaise ; mais à peine eut-il prononcé a quelques paroles, que sa voix fut couverte par des cris c tumultueux. Un autre orateur, M. Bazire, a essayé de c se &ire écouter par un début adroit, mais quand le € peuple vit qu'il ne parlait pas selon ses vues, il le força c de se taire. Chacun de nous parlait à ses voisins à droite c et à gauche, mais les intentions pacifiques de ceux qui € nous écoutaient ne pouvaient se communiquer à des c milliers d'hommes assemblés. Nous nous sommes c retirés, et les ténèbres ne nous ont pas permis de voir <i ce qui se passait, d

Pendant ce temps, on continuait les égorgements dans les prisons, et l'Assemblée, gardant un silence complet sur le rapport de Dussault, continuait à discuter les articles d'une loi militaire, la substitution du château de Saïunur au château de Blois, pour faire une prison, la rédaction d'une adresse aux Français sur la défense de la patrie, un décret sur les armes des citoyens ne se rendant pas aux frontières, sur rapprovisionnement des ports en temps de paix et de guerre, sur des passe-ports à délivrer à des Anglais pour retourner dans leur pays, sur une longue série d'articles relatifs aux rectifications de noms pour le paiement des rentes. Quoi encore ?. . . ,

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liais rAesemblée était en permanence depuis lé lO août; on vient de voir que, le 2 septembre, elle a^reût traité agaea de matières diverses pomr être fatiguée au soir ; à onze heures, la séance a été suspendue.

lies massacres continuaient cependant, mais comme,

4 à une heure du matin, le bruit se répand dans la salle

4 que le désordre continue et qu'on tue toujours des pri-

i souniers, j» les commissaires écrivent à la Commune ....

pour en recevoir des informations précises.

Des officiers municipaux viennent donner en personne la réponse à la dépêche (3 septembre) ; Tun d'eux débute ûnsi : « Messieurs, la plupart des prisons sont mainte-* « nant vides, environ quatre cents prisonniers ont péri, j^ et il donne quelques détails.

^ Un autre, c'est Tallien, alors secrétaire de la Commune, bientôt membre de la Convention, veut, sans aucun doute 'Bfisurer les consciences, et l'Assemblée entend avec un calme bien digne d'elle ces paroles : a Nos commis-

« saires n'ont pu arrêter en quelque sorte la

^ juste vengeance du peuple ; car, nous devons le dire, ^ ses coups ont tombé sur des fabricateurs de faux assi- ^ gnats qui étaient là depuis longtemps; ce qui a excité ^ la vengeance, c'est qu'il n'y avait là que des scélérats ^ reconnus. »

Quand M"® Roland, recherchant des raisons et bien aussi des prétextes pour incriminer la conduite de Danton, s'empare de la réponse qu'elle l'accuse d'avoir faite : ^Jeme... des prisonniers, qu'ils deviennent ce qu'ils pourront 1 j> elle doit avec justice caractériser par les mêmes paroles la conduite de l'Assemblée législative ; mais le peut-elle? Depuis le 10 août, cette Assemblée est

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dirigée par les Girondins, soumise aux Grirondins, à la discrétion des Girondins, toute girondine

D y a plus encore. ... un de ses membres, Jouneau, a été envoyé à l'Abbaye, par suite d'un démêlé personnel avec le girondin Grangeneuve. On a bien pensé à le protéger et à le soustraire au sort des autres prisonniers ; uu décret a revendiqué ce prisonnier. Le décret de l'Assemblée attaché sur la poitrine, Jouneau a pu sortir. H a dit lui-même à ses collègues (séance du 3 septembre) : « Avec « votre décret sur la poitrine, je suis sorti de ma prison, a: au milieu des acclamations du peuple. Ces braves <ic citoyens m'ont accompagné avec le plus grand empressea ment. Leur zèle atteste le respect qu'on a partout poui <L vos décrets. j> Mais en voyant un tel ordre pour faiw excepter un prisonnier, l'Assemblée a paru nécessairemem abandonner les autres

Et Boland ? Boland, ministre de l'intérieur, Roland qu écrira à l'Assemblée une lettre singulièrement explicativ< de révénemeut, Roland, homme secondaire, mais sage e honnête administrateur, aimant l'ordre et la régularité né pour les actes simples et méthodiques d'une sociét vivant dans un état tout normal, bien plutôt que pour le convulsions d'une société en révolution, Roland a gém comme tant d'autres de sa propre impuissance, mais il : laissé faire ... D est vrai que, plus tard, quand les Giron dins ont compris que leurs attaques allaient retomber su l'un d'eux, le ministre de Tintérieur, Roland, a imagin de dire qu'il n'avait su que le 3, les massacres du 2 assertion malheureuse qui aurait pu être vraie dans 1 bouche d'un casanier vivant dans un quartier retiré, mai qui ne peut l'être dans la bouche d'un ministre de l'intt

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rienr, qui a assisté an Conseil des ministres, et qu'un employé de confiance au moins a dû mettre au courant, puisqu'il parlait de ce grave événement même à un autre

ministre

Disons nettement, pour rendre exacte justice à tous, que ^land, honnête honmie, eût été plus honnête encore si, jse mettant à l'écart des audaces de ses amis, au lieu de les servir par un mensonge, au lieu de soutenir que, xninistre de l'intérieur, nécessairement averti le premier par les voies officielles, il n'a pas su ; qu'ayant des employés qui savaient, il n'a pas su ; que, réuni à d'autres xninistres qui savaient, il n'a pas su; que, vivant au milieu de pouvoirs publics qui s'agitaient et délibéraient sur un épouvantable événement, il n'a pas su; si enfin, an lieu de faire sombrer sa véracité dans une série d'im- I>08sibilités, il avait reconnu qu'il avait laissé faire aussi, parce que, comme tout le monde du gouvernement, il avait été impuissant à empêcher.

Qu'après tout cela, on s'efiForce d'obscurcir la vérité sous des suppositions entassées avec plus ou moins de facilité, il n'y a pas à s'en étonner; mais si les suppositions sont une arme facile à manier par la malveillance, c'est aussi une arme facile à reconnaître par l'histoire ÎDipartiale, quand l'histoire impartiale veut s'en donner la peine plus qu'elle ne l'a fait à propos des assertions Inventées sur les crimes de Septembre.

Arrivons donc à ce qui est sérieux, digne des hommes de raison, à ce qui est vrai.

Si, en effet, on compulse avec soin les renseignements vérifiés, ce n'est pas à l'idée d'une préméditation ou d'un concert préalable entre les auteurs des égorgements de

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