CHAPITRE I
(21 septembre 1792)
Impuissaoce de l'Assemblée et de la cour à saurer la France.
— L*Âssemblée espère en la Convention. — Les partisans de la monarchie espèrent en une autre monarchie. — La branche d'Orléans n*est pas la branche directe. — La branche des Bourbons d'Espagne est la ligne directe. — Opinion de M. de la Rochejaquelin à cet égard. — Efforts de Philippe d'Orléans pour rester en scène. — Abdication de son nom.
— Le duc de Brunswick cesse d'être un prétendant dangereux. — Elections à la Convention. — La députation de Paris tient une grande place dans la célèbre Assemblée. — Tous les talents s'y rencontrent. — Singulière appréciation de Buzot sur les membres élus. — Les Girondins n'y sont qu'en très-petit nombre. — Pourquoi. — Grande mission de la nouvelle Assemblée. — Sa première séance au bruit de la canonnade de Valmy. — Elle décrète l'abolition de la royauté. — Elle proclame la République par acclamation.
Nous avons vu la fin du mois d'août, et nous traversons le mois de septembre 1792 : l'Assemblée législative, au milieu d'une atmosphère brûlante, est impuissante même à faire une tentative honorable contre les massacres des prisons ! Elle attend la Convention nationale pour l'installer à sa place et la charger des destinées de la France menacée dans sa Kévolution, dans sa nationalité, dans rexiatence même de sa capitale.
4 PBDfâBl BiANGB
La branche aînée des Bourbons est enfin arrachée de ce trdne qui ne pouvait plus servir qu'à livrer la France ans années étrangères, et, si elle y r'émonte, ce ne peat pins être que par la force de ces armées. Tous les petits moyens, tontes les petites tricheries politiques pratiquées en faveur de la monarchie vaincue, sont devenus stérUes. Quand on a essayé, on n'a pas même osé avouer qu'on essayait, et les Girondins, qui, il y a quelques jours à peine, par la bouche accréditée de Brissot, menaçaient les républicains du çlaive ah la laisse proclament sans hésitation des républicains premiers en date et en qualité.
H ne faudrait pas croire pourtant que, par cela seul que la branche aînée des Bourbons ne pouvait plus conoevcnr aucune autre espérance que celle résultant de l'invasion, la question d'une autre monarchie ne fût encore vivace au fond de quelques esprits.
Mais quelle apparence de succès?
Le nom souvent reproduit de Philippe d'Orléans ne pouvait être sympathique aux hommes des vieux régimes, ni même aux formalistes, si nombreux parmi les constitutionnels de la Constituante. On l'avait bien vu dès le début de cette Assemblée, puisqu'elle avait refusé de trancher la compétition éventuelle entre la branche des Bourbons- Orléans et la branche des Bourbons d'Espagne.
De nos jours encore, cette question est entièrement intacte dans l'esprit des royalistes restés légitimistes vrais, logiques, hommes d'un principe, et conséquemment les plus honorables de leur parti. Je tiens du marquis de la Bochejaquelin, une des notabilités de ce parti avant sa triste abdication pour le traitement et un siège de sénateur, ce raisonnement qui montre où se trouve en prin-
cipe la thèse véritable de la légitimité royale : < La
€ branche d'Orléans n'est qu'une branche collatérale,
€ descendant du frère de Louis xiv, tandis que la branche
< des Bourbons d'Espagne est la ligne directe, descendant
€ du duc d'Anjou, devenu Philippe v d'Espagne, petit-
c fils de Louis xiv. Les descendants mâles de Philippe v
c sont donc les seuls héritiers, premiers en degré, des
€ autres descendants directs de Louis xiv. On invoque i
€ tort les renonciations irrégulières et les dispositions,
c maintenant sans application, des traités d'Utrecht : car
€ ces traités ont eu pour but unique d'empêcher les deux
< couronnes de France et d'Espagne de reposer sur une
< même tête. Don Carlos et ses enfants, devenus étrangers € à l'Espagne et à la couronne d'Espagne, doivent rentrer
< tout naturellement dans le droit français. i>
C'est la théorie vraie en application de l'héritage d'une métairie; mais le principe de la légitimité des rois n'est autre que le principe de l'héritage d'un patrimoine : une nation est le patrimoine d'une famille soumis au droit d'aînesse et de masculinité.
A ce point de vue, Philippe d'Orléans ne pouvait être qu'un usurpateur obligé de prendre son point d'appui sur des intérêts contraires aux intérêts de l'autre branche.
Son ambition trouvait sou aliment dans les éventualités si multiples et si diverses d'une époque troublée comme les phases d'une grande révolution, mais elle se heurtait souvent à des soupoons, des susceptibilités et des aspirations nationales, qui étaient loin d'aplanir pour ce prince la route d'un trône, et le temps qui s'écoulait n'établissait pas un courant favorable aux ambitions princières.
6 PBSiaàBB SâAKCE
A la veille de la réunion de la Convention, Philippe d'Orléans avait bien encore des amis, peut-être aussi de nombreux agents ne perdant pas de vue un trône maintenant vacant, qu'il était toujours, semblait-il, sur le point d'escalader, mais qu'il n'abordait jamais. Depuis que Mirabeau avait tourné ses vues vers une transaction luerative avec la cour, n'espérant plus tirer parti du duc d'Orléans, dont il avait dit : € Ce j ... f. .. là ne vaut pas la peine qu'on se donne pour lui, » d'autres encore avai^it pu, si non dire, du moins penser de même, et r^ler leur conduite sur cette pensée. On doutait du succès autour de Philippe d'Orléans, et le moment devenait dangereux pour lui-même, alors que la population d'une grande capitale, devenue féroce sous l'excitation des événements, ne respectait même plus la vie de prisonniers désarmés ; mais il ne chercha pourtant pas à disparaître de la vie politique. Un premier acte d'éclat, à ce moment, c'est l'abdication de son nom et l'adoption du nom d'Égalité, le 15 septembre^; un deuxième, c'est sa candidature purement jacobine pour la députation de Paris à la Convention. Ne pas se laisser oublier, c'est à cela seulement que le duc d'Orléans en arrivait.
On n'avait pas reculé, d'un autre côté, devant l'idée de chercher parmi les princes étrangers un successeur à
(1) Sur la demande de Louis-Philippe-Joseph, prince français, le Conseil général arrête : 1® Louis-Piiilippe- Joseph et sa postérité porteront désormais pour nom de famille : Égalité; 2» Le jardin connu jusqu'à présent sous le nom de Palais-lioi/al s'appellera désormais jardin de la Révolution] Louis-Pliilippe-Joseph Égalité est autorisé à faire faire soit sur les registres publics, soit sur les actes notariés, mention du présent arrêté.
{Délibération de la Commune de Paris, du ib septembre 1792.)
DE LA CONVIHTiœi VATIOKALE 7
Louis XYi; le nom da duo d'Tork avait été prononcé, répété même assez souvent pour y accontnmer les oreilles de la population ; mais la tentative s'arrêtait là, devant xm conrant peu rassurant pour les faiseurs de rois. Le nom du duc de Brunswick, lui-même, nom accueilli avec &veur, probablement à la suite de quelque combinaison secrète, par des députés à la Législative, des constituants et Sieyôs lui-même, avait été produit aussi, assez discrètement d'abord, publiquement plus tard, ce qui est peut" être la raison pour laquelle les rois envahisseurs avaient exigé que leur formidable manifeste, œuvre d'un marquis de Linon, émigré firançais, fiit signé par le duo de Bruns^ wick, quoiqu'il n'en fût pas l'auteur et qu'il en désap* prouvât les menaces sauvages. Mais quand le Girondin Carra, quelques mois auparavant, dans un journal même, avait posé la candidature d'un prince de la mtisoo da Brunswick, il n'avait guàre prévu ni la résistance que rencontrerait la même proposition se produisant à la Société des Jacobins, ni surtout que le duc de Brunswick allait devenir le généralissime des armées d'invasion et accepter par une signature complaisante la responsabilité de l'odieux manifeste du 25 juillet.
Une combinaison monarchique sur la double base de l'expulsion de la branche aînée des Bourbons et de la nomination d'un roi quelconque, lié d'intérêts avec la Révolution, avait gardé sa valeur spéculative dans l'ordre des idées saines et vraies, mais elle avait perdu toute son opportunité depuis le 10 août. Elle ne pouvait plus obtenir l'appui si considérable des hommes qui avaient le plus honorablement et le plus nettement affirmé la Bévûlutian et qui voulaient la oonsolîdQr ; hûmmeê de 1 702,
8 PREMIÈBS SiàKCE
comme quelques écrivains les ont appelés depuis, ils écoutaient les uns la voix de leurs convictions personnelles, qui les portaient vers une forme de gouvernement plus en harmonie avec la souveraineté nationale; les autres les inspirations d'une conscience indépendante et d'un jugement sain, qui les portaient à l'abnégation personnelle en faveur d'une grande cause; tous acceptaient en politiques patriotes et intelligents le mouvement du 10 août, devenu nécessaire, inévitable, et ses conséquences naturelles qui n'avaient plus rien de monarchique.
Indépendamment des politiques décontenancés dont le 10 août avait brusquement renversé les combinaisons personnelles, dont on éprouvait les ressentiments, mais dont le langage ne pouvait aller jusqu'à la guerre aux événements et se contentait de la guerre aux personnes, le renversement de la monarchie n'avait alors pour adversaires directs que deux sortes d'hommes : les hommes de l'ancien régime tout naturellement, et ces dogmatiseurs dont la profondeur affectée, bagage creux d'une fausse science, ne vaut pas un peu de bon sens pratique. A ce moment l'expérience semblait pourtant complète, même pour cette sorte de parti égoïste qui n'est pas encore éteint; monarchique, il perdrait toutes les monarchies ; ami des institutions anglaises, il laisse trop voir qu'il ne veut de ces institutions que ce qui favorise la grandeur de quelques hommes, et en oublie, avec complaisance pour lui-même, tout ce qu'elles ont précisément pour constituer leur valeur, c'est-à-dire la triple et forte base de la liberté individuelle, de la responsabilité des fonctionnaires et de l'action judiciaire aux mains des citoyens.
Cela ne veut pas dire qu'il n'y eût pas dans la nation,
en province, loin du principal théâtre des événements, quelques hommes sincères, même éclairés, qui croyaient encore un peu à la possibilité de conserver comme un soliveau un trône pourtant lié d'intérêts et d'action avec rémigration et l'étranger, humilié dans le lugubre retour de Yarennes, déshonoré par les rétractations et les mensonges trop évidents qui en avaient été la conséquence, jugé dangereux par les patriotes, et que la masse, qui voyait qu'on s'en était bien passé pendant l'interrègne, regardait désormais comme étant au moins inutile.
Ces hommes sans dévouement au fait nouveau, pleins de regrets dissimulés, mais vivaces au fond de la pensée, étaient en général bien placés et par leur position, et par leur honorabilité, pour exercer une grande influence sur les élections à la Convention faites selon le mode des deux degrés. Us ont introduit ainsi dans la nouvelle Assemblée, avec honnêteté et sincérité, mais aussi avec trop peu de sens politique, la coalition dissolvante des Girondins et l'élément lâche et vicieux de la Plaine.
La Convention nationale, formée de sept cent quaranteneuf membres, n'a recueilli que soixante-quinze constituants, et non pas beaucoup de constituants comme on l'a dit, ceux pour la plupart qui avaient davantage marqué dans la défense des droits populaires. Elle a recueilli également, non pas presque tous, comme on l'a dit aussi, mais seulement cent soixante-quatorze membres de l'Assemblée législative appartenant en général au parti qui y avait brillé sous le nom déjà acquis de Girondins.
Les luttes au milieu d'une grande tourmente, les déceptions des dominateurs d'un jour qui devenaient la minorité du lendemain, les colères d'un combat à ou-
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trance, dont les personnes et leur vie sont devenues Tenjen, le mensonge et la calomnie employés si volontiers comme «urnes de combat, ont pu autoriser pour certaines consciences des appréciations grossières plus que justes du personnel composant la Convention. Mais il fiiut reconnaître qu'à cet égard personne n'est allé plus loin que Buzot dans le dénigrement, l'injustice et la violence envers une assemblée dans laquelle les Girondins n'ont pas su conserver la majorité incontestable qu'ils y avaient trouvée à l'origine.
En éditant les mémoires de Buzot, Guadet n'avait pas produit ou reproduit une note qu'une nouvelle publication de ces mémoires vient de mettre au jour. Cette note est un tableau, tracé par Buzot, des dépntatiom envoyées à r Assemblée et du peuple des tribunes^ équivoque qui peut laisser croire qu'il s'agit des députations se présentant à la barre de la Convention; malheureusement il s'agit bien, pour Buzot, des membres mêmes de l'Assemblée, puisqu'à ces derniers «eulement peut s'appliquer la qualification de législateurs. Or voici cette note : « On ne « peut se faire fine idée de rinsolence de ces coquins-là. « Nous avons éprouvé, durant huit mois entiers, tout ce « qu'on peut imaginer de plus dégoûtant et de plus dé- « chirant à la fois pour des âmes honnêtes et sensibles. « Je sentais combien la patience était nécessaire, mais « mille fois je me suis surpris tout prêt à brûler l'odieuse € cervelle de quelques-uns de ces monstres. Quelles dé- « putations, grand Uieu ! Il semblait qu'on eût cherché, € dans tous les dégorgeoirs de Paris et des grandes c villes, ce qu'il y avait partout de plus sale, de plus € hideux, de plus infect. De vilaines figures terreuses.
€ noires ou couleur de cuivre, surmontées d'une grosse € touffe de cheveux gras, avec des yeux enfoncés à mi- € tête ; ils jetaient avec leurs haleines nauséabondes les € plus grossières injures, au milieu des cris aigus dé € bétes carnassières. Les tribunes étaient dignes en tout € de pareils législateurs, d
L'ensemble des écrits auxquels Guadet a donné le premier le nom de Mémoires a été l'objet d'une mise en ordre qu'on ne peut dire heureuse, et qui n'a pas fait disparaître des contradictions sur le moment où chacun de ces écrits a pu être fait. H faut croire que la note qui vient d'être reproduite, si elle est bien l'œuvre de Buzot, a été écrite, non pas même à ces heures de violente exas* pération où un proscrit d'un caractère orgueilleux et d'une &rte trempe se débattait dans son impuissance à frapper des adversaires qui l'avaient renversé, mais à ce moment si triste, parmi les moments les plus tristes, où l'inteUigence du malheureux, aussi violemment bouleversée que son cœur par la nouvelle de l'immolation brutale d'une femme profondément aimée, a paru succomber enfin à de tant et si rudes impressions, et s'engloutir dans les épouvantables abîmes de la folie.
Ce tableau, fût-il même vrai, tracé par un plébéien, serait encore plus insolent que la parole de ces nobles des États de 1614 appelant les hommes du Tiers des enfants de cordonniers et de savetiers.
La Convention nationale n'était même pas composée de toutes les classes de la société française, ce qu'on pouvait appeler les classes inférieures ne lui ayant fourni aucun membre ; aussi les aristocraties ont-elles fait remarquer trop souvent, pour ne pas devenir monotones,