PREMIÈRE SÉANCE
que le boucher parisien Legendre en a fait partie. Il est remarquable, au contraire, combien les anciennes aristocraties, combien le clergé, comme la noblesse, comme l'ancienne magistrature, ou comme la bourgeoisie à particule, ont fourni de membres à la célèbre assemblée, mais surtout les avocats! Et les avocats ont fourni à toutes les nécessités du moment; ils ont même fait de très-bons et de très-valeureux commissaires aux armées, sans que personne ait pensé à leur reprocher lenvBjiyîires plus ou moins vilaines, de même que personne n'a pensé jamais à reprocher à Buzot sa figure bilieuse et ses yeux injectés qui n'ôtaient rien à son intelligence, ni à ses vertus.
Pourtant il ne faut pas se dissimuler que le système de dénigrement adopté par les Girondins n'est pas mort avec eux, et que, sans imiter leurs exagérations devenues si grandes qu'on n'y croit que lorsqu'on les constate, ce système s'est reproduit quelquefois assez hardi comme pour ce qui concerne la doputation de Paris. Des auteurs, qui se sont dits facilement des esprits libéraux, mais n'en ont pas toujours fourni la preuve, ont écrit volontiers à l'usage de notre génération des phrases de toutes sortes, dédaigneuses ou insolentes, niaises ou calomnieuses, toujours dépourvues de justification, pour appeler le mépris de la postérité sur cette députation parisienne. Dans leur désir peu louable de toujours tout dénaturer, on leur supposerait la pensée de faire descendre une telle députation au niveau de ces députations de serviles et d'ignominieux engins de votation, que Ton a vus trop souvent, sous trop de gouvernements, imposer au corps électoral par l'intimidation, la corruption, la fraude et la falsification de
tout ce qui constitue les éléments honnêtes d'une opération électorale. Supposez qu'un gouvernement quelconque prenne par la main un oisif incapable, un hobereau ignorant, un industriel de n'importe quel ordre accoutumé à tripoter dans les affaires, quelques autres de même valeur intellectuelle ou morale, et qu'il parvienne, par quelque moyen que ce soit, à en faire une assemblée de représentants de la nation, qui voteront en automates, ces gens-là sont à certains yeux des députés comme il en faut, et peut-être même des gens conmie il faut. . .
Mais passons !. . . et, rentrant sèchement dans l'ordre historique, constatons, quant au personnel de la célèbre députation de Paris à la Convention, que, indépendamment du boucher Legendre et du duc d'Orléans devenu Philippe-Égalité, ce personnel se composait des trois avocats : Robespierre, Danton et Panis; de cet autre avocat Camille Desmoulins, plutôt écrivain ou journaliste; de l'ancien oratorien Billaud- Varennes ; du médecinjournaliste Marat, qu'on ignorait probablement n'avoir pas la qualité de Français ; des deux littérateurs Laviconterie et Dussaulx ; des deux auteurs dramatiques Fabre d'Eglantine et CoUot d'Herbois; d'un peintre et d'un graveur, David et Sergent; de deux journalistes, Robert et Fréron.
On comprend bien que même alors, s'il y avait encore dans la noblesse, déjà si frelatée, des descendants véritables et directs du premier baron chrétien, ils auraient pu se croire le droit d'aflfecter du mépris pour ce mélange de toutes les conditions de la bourgeoisie française. Mais si, ce qui est plus sérieux que des prétentions suran-
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aéee, on juge la députation de Paris oomme on doit juger toutes les députations, par son ensemble ou sa majorité| on trouve qu'elle mérite à tous égards la grande place qu'elle occupe dans l'histoire. On la voit en effet réunir des politiques au ooup-d'oeil exact, des orateurs possédant la note nécessaire, comme il s'en trouve rarement, beaur coup de lettrés, dont quelques-uns d'an mérite hors ligne, le chef remarquable de l'école française de pâture, tous les talents se rencontrant : la politique, la tribune, la littérature, les arts et la science se donnant la main pour personnifier la Révolution.
Où donc trouver l'origine de cet acharnement à dénigra une députation? Si l'on examine bien, on voit que les Girondins ont posé leurs candidatures à Paris, y ont été battus, et, selon leurs habitudes, ils ont vu dans leur échec tout le crime de Paris et de sa députation. Jus* qu'au moment des élections, ils ont paru ne trouver rien de mal, même dans le massacre fait aux prisons ; quelquesuns' d'entre eux, et des plus connus, se sont oubliés jusqu'à y donner leur approbation publique. Après les élections, les vaincus du scrutin ont transformé leur rancune et pris des prétextes pour exhaler leur dépit.
La chute a été lourde pour eux, en eflFet, car ils n'ont obtenu dans la députation de Paris que fort peu d'élus, et encore peut-on dire que des questions personnelles ont servi au succès de ces Girondins.
Mais la chute a été plus lourde encore au point de vue des majorités qui ont écrasé les candidatures girondines dans un mode électoral qui devait leur être le plus favorable.
La situation s'est dessinée dès la première élection
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dans laquelle Bobespierre était le concurrent de Pétiou, rhomme dont la popularité était si grande que, mêmie quelques mois après, ses adversaires les Jacobins Tacoep^ taieat pour juge de leurs différends.
Néanmoins, sur 525 votants, Bobespierre obtint 338 voix, contre 136 données à Pétion, et celles éparpiL* lées, loin de modifier la signiflcation de ces chiffina, venaient encore l'aggraver, car à côté des 338 voix de Bobespierre, se trouvaient 27 voix données à CoUot d'Hev* bois, 13 à Danton et 3 à Billaud-Yarennes, Béai et Hérault de Séchelles, tandis qu'à côté de celles données à Fétion ne se trouvaient que 4 voix données à Brissot et 3 voix données à Carra, Pou et Bouland.
Les élections leur ont donc échappé à Paris, portant avec elles une signification nette et décisive : la récusa^ tion des Girondins par la capitale de la France.
Là seulement est le crime, le grand crime que les Girondins n'ont jamais pu pardonner à Paris, et à partir duquel on les a vus déchaîner des foreurs qu'ils avaient tout au moins contenues jusque-là.
Mais au moment où l'étranger envahisseur n'était plus qu'à quelques jours de marche de la capitale, Paris avait su le projet des Girondins, proposé par eux en comité de l'Assemblée et a couçu par Boland, > selon l'expression de Buzot lui-même.
Ils avaient ainsi contribué à donner cette ville à leurs adversaires, et, quoi qu'en aient dit des historiens, vraiment trop complaisants ou trop légers, Paris avait eu raison, cent mille fois raison, de récuser les Girondins, de ne pas voter pour des hommes qui avaient eu pour première combinaison, devant l'ennemi, d'abandonner Paris, la
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oqntale^layiedela France,àrmTaai(m étrangère. Citait d^à trop pour eax que œ projet eût été coniin qaoiqae non encore revéta d'une forme officielle, et on peut dire que ce sont réellement les Gfirondins qui ont renda k ditoroe oamplet entre Paris et eux par cette prapoaitkm de transporter aiUenrs le siège de la GonTentibn, ce qiie Barbanmx, qui snbstitiiait volontiers des phrases sonores et ridicules à des. questions d'un positivisme complet^ a|ipelait jMirfer dana le midi la êUOuê dé la Liberté.
(Test donc à Paris, malgré les Girondins, malgré leaza ressentiments contre Paris et sa députation, que la Omvention nationale a trouvé l'Assemblée l^islative, et s*est installée à la place de celle-cî qui partait.
Ia mission, la véritable mission de la nouvelle Aasem- Uée ne pouvait être seulement de légifi^er. Elle avait même un devoir plus grand à remplir: elle devait sauver la France et la Bévolution prises à la gorge par raïuâaii régime, la Vendée, les conspirations intérieures, rémigration et les armées étrangères. Qu'on le voulût ou non, la Convention pouvait s'appeler la gviarre^ et chacune de ses luttes devait être une bataille, bataille de tous les éléments d'un monde nouveau contre les éléments d'un monde ancien.
Aussi son installation, a-t-on remarqué, se fieuisait au bruit répercuté de la canonnade de Yahny, et au milieu de l'enthousiasme de la nouvelle de la première victoire remportée par la République française contre l'étranger voulant envahir le sol national.
Car la France était une République, sinon par les formes, les garanties, les libertés et l'organisation normale que l'état de guerre ne pouvait encore comporter^
du moins par le nom que les circonstances avaient naturellement imposé avant les formalités d'une proclamation officielle.
Personne ne s'y trompait, et l'Assemblée tout entière, quelle que fit l'opinion personnelle de chacun de ses membres, semblait en apparence penser comme tout le monde à cet égard. Mais c'était silencieusement, et l'Assemblée s'occupait de tout, excepté de déclarer si la France était ou n'était plus sous le régime monarchique, et conséquemment de dessiner l'opinion des représentants de la nation.
Il fallut pourtant la forcer à se prononcer. Ce fut Collot d'Herbois qui, à la suite d'une loi de finance, demanda une résolution qui ne devait être ajournée ni au lendemain, ni au soir, qui ne devait plus être différée d'un instant, disait-il, sans être infidèle au vœu de la nation : une résolution déclarant l'abolition de la royauté.
La relation officielle constate que les paroles de Collot d'Herbois ont été accueillies par des applaudissements unanimes, mais ils n'étaient pas si unanimes qu'ils n'aient été sans aucune contradiction.
Quinette, un Girondin, s'est opposé à la proposition, contestant à l'Assemblée le droit d'en être juge et soutenant qu'elle devait être renvoyée au peuple qui opterait plus tard entre l'ancien gouvernement et le nouveau.
L'abbé Grégoire se crut obligé de combattre Quinette et de demander que, par une loi formelle, l'abolition de la royauté fût décrétée.
La relation officielle constate encore que l'Assemblée entière se leva par un mouvement spontané et décréta par acclamation la proposition de Grégoire; mais le mou- Tome H. — 9
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yement spontané n'enleva pas tellement l'Assemblée, qu'il ait été sans protestation.
Bazire, encore un Girondin, procédant alors pnu» motion d'ordre, reconnaît bien que l'Assemblée vient de manifester sa haine contre la royauté, et applaudit à œ sentiment, concordant, selon son expression, avec celui de l'universalité du peuple français; mais il s'efiraia de voir une Assemblée délibérer dans un moment d'enthousiasme et demande que la question soit discutée.
Grégoire se croit obligé de reprendre la parole et de maintenir sa proposition, en demandant qu'il y soit ajouté « un considérant digne de la solennité de ce < décret, v
C'est peut-être grâce à Ducos que le débat ne s'est pas prolongé davantage, ati milieu des broussailles dont ses amis embarrassaient le chemin. Ducos, honmie de grande sincérité et d'abnégation personnelle, animé toujours d'un esprit de conciliation que la Gironde n'a pas assez compris, mais qui n'avait pas imité les Girondins dans leur triste tactique d'agitation révolutionnaire et de royalisme constitutionnel, selon qu'ils croyaient que le roi s'éloignait ou se rapprochait d'eux, Ducos, l'un des hommes du 10 août, parce qu'il avait jugé que le renversement du trône était désormais le seul moyen de salut pour la Révolution, s'est jeté dans le débat, on pourrait dire en a sauvé ses amis, et, accentuant son langage plus souvent empreint de Theureuse facilité de son caractère, il s'est emparé de la dernière expression de Grégoire, pour s'écrier : d Le considérant de votre décret, ce sera « l'histoire des crimes de Louis xvi, histoire trop bien « connue du peuple français. Je demande donc qu'il soit
c rédigé dans les termes les pins simples, il n'a pas € besoin d'explication après la lumière qu'a répandue le € 10 août. » Et, pour la troisième fois, la proposition d'aboUtiou de la royauté est mise aux voix et enfin adoptée irrévocablement.
Telle a été la physionomie véritable de cette séance (21 septembre 1792) dont on a fait dater l'ère républicaine, sans qu'une seule voix courageusement et loyalement royaliste ait fidt entendre avec franchise la plus légère protestation, quoique les royalistes n'eussent pas cessé d'être royalistes.
Aussi l'histoire semble-t-elle n'avoir retenu ^e ces
premiers débats de la Convention que le mot devenu
célèbre de Grégoire : € Les cours sont l'atelier des
€ crimes... l'histoire des rois est le martyrologe des
c nations. »