II. Sémantique
1) Des rimes iiomonymes.
On sait que la rime dite des homonymes est permise en français.^) M. Rostand ne se fait pas faute de l'utiliser, comme en témoignent les exemples que nous avons recueillis dans „ Cyrano de Bergerac".
1) Rimes homonymes pour l'œil et pour l'oreille: 19iyo««es (*jocas : gâbâtàs) — 2063 plus (placui ; plus) —
1) V. Quicherat, 1. c. p. 25.
2323 neuf (noynm : nôvem) — 2469 bcrs (*bassum : *battis [de *battëre pour battuëre*)]).
2) Rimes homonymes pour Tore il le. Celles-ci sont plus nombreuses que les précédentes: l'habilité du versificateur à les trouver est toute remarquable. Nous mentionnons d'une façon spéciale ces sortes de rimes^ bien qu'au gré des métriciens, elles ne semblent pas être des rimes homonymes ; du moins aucun des auteurs consultés n'en parle. ^) Cependant, il est certain que les rimes rhoix : chois sont aussi bien homonymes que bas et bas (*bassum et *battis) et que notre distinction a sa raison d'être, la rime étant essentiellement faite pour l'oreille. Voici les rimes de cette sorte que nous oftre M. Rostand en sa pièce; 45, 647, 1841 la : là (iUam : illac) — 539, 591, 2025, toit: toi (tectuni : tu ou tê) — 679, 1265, vois : voix (vides : vôcem) — 1137 peu : jMtih (paucum : interjection^) — 1027 Quoi : coi (quïd ; quiêtus) — 1521 choix : chois (subst. postverbal de choisir [kausjan] : cado, de cadëre*) — 1965 bond : bon (subst. postverbal de b o n d i r [*b o m b i t a r e] : b o n u s) — 2357 fêtes : faites (festae : facïtis). — 305 traits : très (tractus : tra[n]s) — 1161 camj) : quand (campus : quando).
On aura remarqué que parmi ces 17 cas de rimes homonymes il n'y en aucun dont les deux mots soient de même „étymon". C'est pourquoi toutes, au point de vue de la sémantique, sont excellentes et nous donnent une preuve de plus de l'ingénieux talent de versificateur que possède M. Rostand. Nous allons examiner maintenant les
1) V. G-- Kôrting : Der F or m en b au des franzosischen Va rhum s, Paderbom 1893, p. 305.
^) Ni Quicherat, ni Lubarsch. Seul M. Je Giamont semble y faire allusion quand il dit ,,aux mots qui ont même consonnance et qui parfois s'écrivent de même" (,,Le8 Vers français et leur parodie", p. 52).
^) D'ailleurs inconnue à Littré. V. Sachs, s. v.
*) Cado n'a pas ])\i donner directement chois en français. Cette forme-ci a sans doute été formée, par analogie, sur voir, vois (Cf. Kortin^: Formenbau des frr.nzôsischen Verbums, p. 190).
3) Rimes liomonymes provenant d'une même racine, mais ayant un sens différent Tune de l'autre. Ici la question n'est plus aussi simple que tout à l'heure. Tous les „métriciens" 1) proclament, il est vrai, qu'il suffit ((ue deux homonymes (de même étymolo«;ie) aient un „sens dittérent" pour qu'ils puissent rimer ensemble. Mais ils négligent de nous dire à quoi on reconnaîtra que cette ditïërence de sens est assez marquée. C'est vérité banale qu'en sémantiiiuc la nuance joue un rôle prépondérant: un mot ne saute pas brusquement, sans intermédiaire, d'un sens à un autre; de celui-là à celui-ci, il peut y avoir nombre de degrés, de transitions. Il nous faudrait donc savoir le moment précis où deux mots à sens divergent sont assez éloignés l'un de l'autre pour qu'ils puissent être accouplés à la rime dans blesser le sentiment du lecteur ou de l'auditeur. M. Tobler dit bien „ein Wort wird als Reim zu sich selbst geduldet, wenn es an den beiden Stellen so verschiedene Bedeutung hat, dass deni Bewusstsein der Sprechenden eine Zweiheit von Wortern vorzuliegen scheint".^) Mais ce moyen n'est que d'une efficacité relative, car plus l'auditeur sera instruit, moins il aura conscience de cette „ Zweiheit von Wortern". Il semble qu'il faille laisser cette décision au sentiment du poète; et M. Rostand a formé une très belle rime quand il écrit:
Le Fâcheux 271 Votre grâce se trompe.
Cyrano (parlant de son nez).
Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe?
Qui sait que le mot trompe (Rlissel) et le verbe tromper sont probablement de même origine?^) Par contre la rime 851 (mon) cher : (moins) cher ne satisfait pas autant le lecteur, semble-t-il. Nous ne la trouvons citée nulle part comme bonne. A notre avis, quoique de même origine (carus), le sens différencie suffisam-
1) V. Quicherat, 1. c. p. 24; Lubarsch, 1. c p. 245; de Gramont, 1. c. p. 52, etc.
«) V. Tobler, 1. c. p. 106.
3) Cf. Korting: Lateinisch-romanischesWorterbuch, I^e éd. 8381, Ile 9760,
ment l'adjectif cher de l'adverbe cher pour qu'ils puissent rimer ensemble sans qu'on en soit choqué. Mais que dire de la rime des vers 2123 et 2124?
Boxane
Je sens sa joue Devenir froide, là, contre la mienne.
Carbon
En joue!
Dans le commandement: en joue! le sens primitif de joue (gâbâtâm, comme au vers précédent) s'est- il tellement effacé, perdu, que le soldat qui l'entend ne pense plus, en exécutant le commandement, à la partie du visage qu'il appuiera contre son arme, à sa. joue? C'est une question de sentiment à laquelle il est malaisé de répondre. Possible qu'un auditeur sans instruction acceptera cette rime sans se récrier, mais un lettré, croyonsnous, n'en sera point content.^) Il semble que M. Rostand luimême ait eu conscience de la faiblesse de cette rime et qu'en écrivant enjoué (en italiques), il ait voulu, par cet artifice typographique, différencier pour l'œil les deux mots à la rime. Nous ne pouvons donc que répéter ce que nous disions tout à l'heure: il faut laisser au sentiment du poète le soin de décider quand un mot, pris dans deux sens, peut rimer avec lui-même.
Nous arrivons à la même conclusion, si, continuant notre étude, nous examinons les mots simples qui riment avec leurs composés ou les composés qui riment deux à deux. Quicherat établit la règle que des mots pareils ne peuvent le faire „ quand ils ont conservé une grande analogie". Conformément à cela, il permet les rimes 277 (me) garder : regarder et 139 garde (subst.) : regarde. Et sans doute il n'aurait rien à objecter, quant au sens, aux rimes suivantes: 333 magistral : mistral — 1743 cartes : Descartes — 1633 ventrebieu : Dieu — 2387 parbleu : Dieu — 1115 escogrifies : griffes — 1915 Madame : Vidame — 2397 embûche : bûche (subst.) — 599 con^
*) Pou? les raisv^s de ce sentiment de malaise, cf. Tobler 1, c. p. 107,
fits : fis. Considérés du point de vue de l'orig-ine, les deux mots de toutes ces rimes ont au moins un élément étyniolo^n(iue commun. Magistral et mistral (le vent) viennent tous deux de magistr[ alis] ; *) parbleu et ventrehicir ne sont que des eu])hémismes pour pardieu et corpus Dei-.^ si Madame est le latin me a d ô m ï n a , vidante est v î c ë d ô mi nus; 2) hache et embiwhe dérivent de la même racine -,3) cartes et Descartes ont certainement même origine (carta); confis xient de confectus et fis de fcci ou plutôt *fesi (de f acéré), et enfin^ bien (pie l'étymolog-ie de escogriffe ne soit pas tout à fait certaine, le dernier élément de ce mot est, selon Littré,*) certainement le substantif griffe, de grîfan.
Cependant, mali^ré leur provenance, ces rimes S(mt excellentes. (Une exception serait peut-être à taire pour parbleu et ventrehieit rimant avec Dieu, employé comme exclamation aussi.) Elles sont excellentes par leur nouveauté d'abord et par leur sens ensuite: la rime du premier vers ne fait jamais prévoir celle du second.
Si les suivantes, qui se trouvent dans la même condition que celles données ci-dessus, ne nous satisfont pas autant, c'est que l'attrait de la nouveauté leur manque et que la différence du sens des mots n'est pas assez frappante: 459 (jamais) dit : m'interdit (dïctus : interdicït) — 471 (le) parfait : fait (par-j-factus : facit) — 1171 contre : rmco?i^r6(r-[-en-f- contre) — 1189 transmis : hormis (transmïssus ; foris mïssus) — 1543 voie: envoie (vïam : inviat) — 2169 attends : entends (attende : intendo). Encore faudrait-il faire des distinctions parmi ces rimes. Comme nous le verrons, elles sont plus ou moins bonnes, suivant que les deux mots ont la même fonction grammaticale ou non. Parfait, adj. employé substantivement, rimant avec fait, participe, satisfait i)lus que attends : entends 1^^« P. S.) et transmis (participe) : hormis (préposition) est pré-
1) V. Korting: L.-R. W. IJe éd. 5799.
2) Idem 10140.
3) Korting, 1. c. 1662, 1663 et 1673: embûche du verbe embûche r.
4) V. Dictionnaire s. v. — M. Korting ne l'a pas recueilli dans son L.-R. W.
férable à dit : interdit (verbes à une forme personnelle tous les deux). Nous aurons à reparler^) des rimes 117, 1977 mais : jmnais et 935 ennemis : amis. Elles ne sont pas aussi défectueuses par leur origine [mâgis : jam m agis et amîcus : inimïcus ( = in + amïcus)] que par leur banalité.
Dans le même ordre de faits, il est surprenant que M Rostand se soit permis de faire rimer si souvent des mots ayant pour finale là, ci ou si. 879, 1981 aussi : ai7isi — 2073 Si : aussi — 1273 celui-ci : ici — 771, 2077 là : cela — 619, 2419 là : voilà — 1457 Holà : là — 1929 voilà : cela. M. Tobler a fort bien expliqué pourquoi des rimes semblables sont répréhensibles.2) Si notre poète les emploie si souvent, c'est sans doute qu'il a voulu, par ce moyen, rendre le dialogue plus naturel, plus réaliste. Nous aimons mieux les rimes où cela rime avec le pronom la (731 et 1333) et même la rime 45, qui nous offre le cas tout à fait extraordinaire de Voilà rimant avec le bruit des violons s'accordant sur le la. La musique fait la rime, comme on peut s'en assurer:
Premier marquis
Voilà La présidente Aubry.
La Distributrice
Oranges, lait , . .
Les Violons, s'accordant
La . . . La . . .^)
En somme, nous voyons que M. Rostand s'est, en ce qui conserne les rimes homonymes et celles que nous appellerons „ synonymes," imposé des règles plus sévères encore que celles que donnent Quicberat et les „métriciens". C'est ainsi qu'il n'a jamais fait rimer un substantif avec son verbe et qu'il s'est
1) V. ci-dessous chap. II, sous Adverbes.
2) Cf. 1. c. p. 107.
^) M. Rostand a repris ce procédé dans l'Aiglon: V. p. 4 (Scène première), où le clavecin donne mi . . . sol, rimant avec bémol.
gardé d'employer des rimes telles que jms (.subst.) : pas (nég.), j)oi)it, qui sont banales, ou soumettre : permettre : commettre, etc, que Quicherat autorise, à tort semble-t-il. La seule exception qu'il ait faite est celle des adverbes là, ci et si. (Réalisme du langage.)
2) Quels mots sont employés à la rime?
Après avoir recommandé au „ futur poète" de ne choisir jamais que des rimes riches et variées, T. de Banville, dans son Petit Traité^) continue: „Tâchez d'accoupler le moins possible un substantif avec un substantif, un verbe avec un verbe, un adjectif avec un adjectif. Mais surtout ne faîtes jamais rimer deux adverbes." — L'auteur entend, comme on le voit par la suite, deux adverbes en ment. — Ce conseil qui procède plus du „ poète" que du „ versificateur", de „ F écrivain" que du „métricien" repose sur un principe très juste: la bonne rime a pour condition essentielle d'éveiller la surprise chez l'auditeur; or, en théorie, un substantif est, par son essence et sa fonction, toujours plus près dans notre pensée, d'un autre substantif à terminaison semblable que d'un verbe, d'un pronom ou d'un autre mot. 2) C'est l'écrivain chez Banville qui fait cette recommandation; il est donc naturel que ni Quicherat, ni Lubarsch, ni aucun de ceux qui se sont occupés de métrique ne parlent de cette exigence. C'est pourquoi nous avons cru intéressant de rechercher en combien M. Rostand, dans son drame, se rapproche de ridée de Banville. En classant avec méthode et complète-
^) V. ce que nous avons déjà dit sur cette question p. 46 et T. de Banville, 1. c. p. 76 et passim.
ment les rimes de „Cyvaii(>" à ce point de vue, nous pourrons répondre à cette question : Quelle sorte de mots M. Rostand emploie-t-il de préférence à la rime? Nous pourrons aussi en tirer certaines conclusions importantes sur les mots pouvant, en français, se trouver à la rime, et sur le style de l'auteur. Nous noterons en passant, s'il est besoin, la provenance de ces rimes, leur influence sur le vers et nous signalerons celles qui frappent par leur nouveauté.^)
A) Substantifs: a) Noms propres:
Il y a dans ,, Cyrano de Bergerac" 140 rimes dont l'un des mots au moins est un nom propre: c'est plus du 117o du total. On trouvera avec nous que c'est là un chiffre très élevé, relativement. Ces rimes se répartissent comme suit:
1) dans 8 cas, tous les deux mots sont noms propres. Certes les rimes 73 Bagueneau : Cyrmio (deux héros de la pièce) 537 Cassandre : Léandre (personnages de la farce) 1917 Escarabiot : Hillot (mousquetaires, frères d'armes de Cyrano) ne plairaient pas à T. de Banville. Les autres sont meilleures, les mots étant pris dans deux ordres d'idée différents: 111 Gascogne : Gigogne (la Mère) — 1243 Alcandre : le Tendre (pays du Tendre, des Précieuses), etc. Cette rime-ci est même très bonne: 199 Italie : Thalie,
2) 58 rimes sont formées de nom propre : nom commun ou vice-versa. Leur nombre nous indique déjà qu'elles sont meilleures rimes que les i)récédentes. Le nom du héros principal Cyrano ou Bergerac revient six fois: 1601 Cyrano: anneau — 1673 moineau : Cyrano — 2155 pruneau : Cyrano'^ — 719 lac : Bergerac — 763 Bergerac : sac — 2283 sac : Bergerac. Celui de Roxane, l'héroïne, ne se rencontre que quatre fois, enfin Guiche forme quatre rimes aussi avec un substantif en iche. La plus intéressante est 825 pentacrostiche : Guiche que La Harpe accuserait d'être bizarre, 2) sans raison d'ailleurs, vu le genre de notre pièce. Par contre celles-ci sont pour le moins extraordi-
^) Pour celles qui déplaisent par leur banalité, v. plus loin cliap. III. 2) Cf. Quicherat, 1. c. p. 132.
naires: 703 Chapelain : jwupeliu^) — 1663 cht/le : Achille — 2443 (le) hic : Co2)ernic. Si notre poète a fait usage une fois de la rime banale 13 lieu : Dieu, il a très bien su rajeunir Taccouplemeut de rimes non moins usé : Bonjour : Amour.
Roxane 1849 Bonjour!
De Guiche Service du Roi! Vous?
lioxane
Mais du seul roi, l'Amour!
Toutes les rimes qui restent n'offrent rien de particulier: elles sont d'une grande variété, le nom propre désignant ou un personnage contemporain (1201 Richelieu : neveu) ou historique (503 hazard : César — 2027 Hélène^) : laine, etc.) ou encore un fleuve (1671 Scarpe : carpe), une province (43 Touraine : peine), même une constellation (1537 dent : Trident), le titre d'un ouvrage (1683 salade : Iliade), une ville (2325 Cette : lancette) ou enfin un peuple (2331 Autrichien : ptetit chien),
3) Il y a 25 rimes formées d'un nom propre et d'un adjectif.^) Nous n'avons aucune observation à faire sur ces rimes; dans toutes le substantif est un nom de personne, excepté dans quatre où c'est un nom de lieu: 159 Porte de Nesle : professionelle — 733 maternelle : Porte de Nesle — 475 fleuris : Paris — 1527 indigène : Gêne.
4) Les rimes composées de: nom propre et verbe sont plus nombreuses et plus intéressantes que les précédentes.
^) „Plèce de four, composée de fine fleur de froment, de lait et d'œufs frais, de sucre et d'écorce de citron". Littré, d'oii nous tirons cette définition, ne donne pas d'étymologie pour ce mot. M. Kôrting, M. Scheler et MM. Hatzfeld et Darmesteter ne l'ont pas recueilli. C'est certainement un dérivé de *puppa (= pupa, petite fille). Cf Scheler, Dictionnaire, au mot poupée et Korting 1. c. lie éd s. 7557. Pour le sens, cp. baiser (= gâteau), et poupote „nom, au Havre, du pain à café". (Littré: Sup" p 1 é m e n t ).
2) Hélène, femme de Ménélas.
^) Nous avons compris les participes passés jouant le rôle d'adjectifa parmi les adjectifs (qualificatif»).
Nous en comptons 33; nous parlerons plus loin du verbe de ces rimes. Citons ici, pour son étrangeté, la rime 367 piqua : Nasica où Cyrano se compare à un „Scipion triplement Nasica," sans dire d'ailleurs duquel des quatre Scipion Nasiea il veut parler. Dans les vers 799 et suivant:
Carbon
Viens, on veut te voir.
Cp'ano Non!
Carbon
Ils boivent en face, à la „ Croix du Trahoir",
nous avons cherché en vain ce ([Ue peut bien signifier Trahoir dans cette enseigne d'auberge. Faut-il y voir un dérivé de tr ah ère t7'airey verbe fort commun en ancien français où il avait nombreuse lignée? Aucun dictionnaire ne donne ce mot. Godefroy nous offre la forme traioir (yoir), qu'il traduit par tir à l'arc. Peut-on admettre, sans autre preuve, que cette enseigne date du temps où l'on se serait exercé près de l'auberge à tirer de l'arc? La rime des vers suivants est une des plus riches de la pièce :
Un Fâcheux 259 „ Le comédien Montfleury! Quel scandale!
Mais il est protégé par le duc de Candale!"
Mais à quel prix M.Rostand l'a-t-il obtenue? Les premiers actes de son drame se déroulent en 1640. Or, d'après Lalanne,^) en cette année-là le duc de Candale était déjà mort (tué le 11 février 1639), et son neveu et héritier n'avait que treize ans. Notre poète semble donc, pour la rime, avoir commis nn anachronisme.
Nous parlerons en temps et lieu des rimes formées de
5) nom propre et adverbe (5 cas)
6) n. p. et p r 0 n 0 m r e l a t i f (1 cas, 1761 avec quoi : Buquoi)
7) n. p. et c 0 n j 0 n c t i 0 n (1 cas, 89 Phédon : donc)
^) V. s. ce mot dans son «Dictionnaire historique".
8) 11. p. et n o m d c n o m b r c (1 cas, 623 Philis : six), et enfin
9) n. p. et interjection (8 cas).
Remarquons seulement que ces dernières sont relativement nombreuses.
b) Noms communs.
Les rimes où l'un des mots (sinon les deux) est un nom
commun sont en nombre extraordinairement grand dans „ Cyrano de
Bergerac". Nous en avons classé 807, soit plus du ()57o de la
totalité des rimes. Elles se répartissent de la manière suivante :
1) n. c 0 m m u n : n. propre; il y a 58 cas de ce genre. Nous en avons parlé plus haut (v. p. 74 et suiv.).
2)n. commun : n. commun; près de 250 rimes (exactement 243) rentrent dans cette catégorie. Nous verrons que c^est la plus nombreuse de toutes celles que nous passerons en revue. T. de Banville ne serait peut-être pas tout à fait content des rimes suivantes: 1535 i)lanète : comète — 1909 miroir : rasoir — 1367 coiffure : chevelure — [2145 peur : bonheur] — 1301 temps : instants. Ces rimes désignent des objets trop rapprochés ou expriment des idées trop analogues ou opposées pour que la rime satisfasse pleinement. Notre attention n'est pas éveillée d'entendre rasoir, après miroir, et nous ne sommes pas surpris du mot chevelure venant après coiffure ou de instants résonnant après temps. Mais se sont là presque les seules taches que nous ayons à relever dans cette classe de rimes. Toutes les autres sont excellentes, pour le sens; quelques-unes sont un vrai régal, tant elles surprennent par leur nouveauté et leur justesse; 233 veaux : bravos — 247 personnes : échansonnes'^) — 313 hanap : cap —
1) Ce féminin, de „échanson" ne se trouve pas dans Littré. Sachs- Villatte en fait un néolog-isme et le traduit par: „Hebe, Mundschenkin [der Gotterj". D'après les mêmes auteurs, c'est M. Roqueplan („Pari8ine") qui l'a employé le premier. ST'oici les vers de „ Cyrano" :
Belles personnes, Rayonnez, fleurissez, soyez des échansonnes De rêve . . .
ls
589 miches : hémistiches — 1197 syndic : laïc — 1515 minute : chute
1.735 furoncle : oncle — 1855 jjatrouille : citrouille — 1941
(leur) œil : chevreuil — 2265 méninges : linges, etc.
M. Eostand a aussi été très sobre dans l'emploi des substantifs^ abstraits d'ordinaire, à longue terminaison pareille, et si fatiguants à la rime. Si 2261 connaissance : complaisance — 2385 silence : imprudence — 1819 obligeance : vengeance et 367 négligence : conscience ne satisfont peut-être pas tout à fait l'auditeur, 363 ganses : élégances, et — 481 espérance : protubérance sont de vraies trouvailles. La même remarque s'applique à 1975 sollicitude : habitude et d'autre part — 1303 habitude : altitude'^
à 2311 sUqjéf action : permission et — 1809 espion : agression^
à 343 cavalerie : loterie et — 355 galeries : plaisanteries, ou — 2313 tapisserie : plaisanterie'^
à 2041 frivolité : beauté — 1063 co^é : beauté et — 5327 majesté : fébricité,^) — 1313 ^'^^ : clarté.'^)
La rime 79 odelette : tartelette est la seule en g^^<?, et c'est Raguenau, le pâtissier-poète, qui la forme.
Citons aussi quelques rimes qui sont si nouvelles qu'elles demandent un mot d'explication: 203 urne : cothurne — 973 Vâge : cartilage (par métonymie : nez), — 1119 orbe : théorbe (espèce de luth), — 1519 site : aérolithe — 1551 (et) risques : astérisques — 1571 cèdre : icosaëdre — 1523 terre : postère^) — 1661 cAes^^r (fromage) : gaster et enfin, la plus extraordinaire: 329 Hippocampelephantocamelos^) : os. Ce qui distingue ces rimes et leur donne de la saveur, c'est le mot savant, rare, accouplé à un mot commun, usité. Ces rimes ne trouveraient sans doute pas grâce aux yeux de Quicherat,^) mais il ne faut pas oublier
^) Ce mot, formé par Cyrano lui-même, est un néologisme ne se trouvant dans aucun des dictionnaires consultés. Il est dérivé du verbe f e b r i ci tare; mais febricitas n'existe pas, mot qui correspondrait à fébricité.
2) Pour les rimes en eur, v. p. 31.
^) Po stère, au singulier, est aussi un néologisme. Littré: „Postère s dans le style burlesque, le derrière" (posteriora). Sacbs-Villatte et Hatzfeld ne citent pas non plus la forme singulière.
*) Nous avons cherché en vain ce mot dans les dictionnaires. Il est dérivé de ^nnôxajunoç, très régulièrement formé d'ailleurs.
^) V. ce qu'il dit des rimes pareilles 1. c. p. 42 et a.
qu'elles ne produisent, dans notre drame, pas l'effet d'être recherchées ; elles sont dans le caractère de la ])ièce et surtout du héros qui les forme prescpie toutes: Cyrano de Ber<^'erac. Ces rimes-ci, par contre, éveillent notre surprise parce ([u'un des mots est familier, populacier même, ou alors [)lus ou moins arcliaiquc: 109 estoc : coq — 95 colichemardes : gardes — (^^^^^mazettes^) : gazettes — 955 godron ^) : raijon — (>06 croquanteP^ : bacchantes — i()99 fiffres : piffres — 1945 hazard : balthazar ( = festin, régal). Ajoutons enfin à cette liste de rimes, intéressantes au point, de vue sémantique, celle ((ui relie les vers 727 et 728 :
Roxane Parfois la main en sang- de (pielque grhn2)ement Vous accouriez. — Alors, jouant à la maman . . .
Ce mot grimpement est un néologisme hardiment forgé par notre écrivain. Du moins nous ne l'avons pas trouvé dans les dictionnaires,"^) qui donnent grimpade, grimpée (dialectisme), grimpette, tous mots ayant à peu près le même sens que grimpement. M. Rostand le met dans la bouche de Roxane pour caractériser son jargon de précieuse.
Telles sont les observations que nous avons cru devoir faire sur les rimes de la catégorie n. commun : n. commun. Les deux cents rimes dont nous .n'avons pas parlé ne présentent rien d'extraordinaire par rapport au sens.
^) Dans ce vers de Cyrano :
Ne découvrir du talent qu'aux mazettes?
m a z et te est pris, semble-t-il, dans un sens que ne donne pas Littré et que Sachs-Y illatte traduit par „Schwâchling". Ne signifie-t-il pas ici plutôt „imbêcile" ?
2) On voit que Sachs- Villatte a tort d'ajouter à la traduction de „ godron " : „Diiten - Rundfalte (an Frauenputzsachen)**,
Cyrano (parlantsa de fraise que la Haine „tuyaute")
Chaque ennemi de plus est un nouveau godron.
Littré a donné un meilleure explication: „Plis ronds qu'on fait aux fraises, aux jabots".
3) „Gâteaux d'amandes séchées au four". Littré. ^) Littré, Sachs, Hatzfeld-Darmesteter.
3) nom commun : verbe. Ces rimes sont à peu de chose près (ce qui est fort remarquable) aussi nombreuses que les précédentes. Nous en comptons 236. Les substantifs de ces rimes offrent moins d'intérêt, pour le sens, que ceux de la catégorie précitée. Cela s'explique admirablement, un verbe et un substantif étant par leur nature même assez différenciés, quant au sens, pour produire la variété qu'exige la bonne rime. Le poète n'a donc pas autant à s'ingénier pour trouver des vocables éveillant la surprise que dans les rimes analysées plus haut, sous 2.
Parmi celles qui nous frappent, dans un drame, à cause de leur ^vulgarité", citons : 87 (cette) tonne : étonne- — 183 ptres : récalcitres — 235 ventre : rentre — 267 (cette) rallonge : songe (v.) — 373 c'est : rorset — 967 {\m) i^endii : entendu — 1011 (le) hachis : blanchis.
Quelques-unes sont archaïques: 1667 grignotes : bourguignotes^) — 1467 soubreveste : reste, — ou rares : 849 coagule : virgule — 1001 hasarde : nazarde — 1005 litharge^) : (je) charge — 1555 habite : cucurbite ^) — 1575 salpêtre : paître — 1723 viscère : serre (v.) — 1885 jjalpitcU ; seûorita — 2333 çly stère : taire.
Le vers 533 nous offre aussi, à la rime, un substantif intéressant :
^) „Sorte de casque léger qui, plus ou moins modifié depuis l'origine, était encore en usage sons Louis XIV, comme coiffure des piquiers de la garde". MM, Hatzfeld et Darmesteter donnent, dans leur „Dictionnaire" d'oîi nons tirons cette définition (Cf. aussi Littré, „Supplément" s. v.) bourguignon comme étymologie de bourguignote, «originaire de Bourgogne", Cette dérivation est vraisemblable, mais la preuve en manque.
*) „ Ancien nom du protoxyde de plomb demi vitreux". Littré. On en falsifiait autrefois les vins. Ainsi s'explique le sens du mot dans ce vers :
Cyrano
Cent braillards avinés Qui puaient .... l'oignon et la litharge, 3) „Cucurbite"= lune, par métaphore (Cyrano):
Comment la lune est faite et si quelqu'un habite Dans la rotondité de cette cucurbite.
complètement gris)
Qu'on t'apporte .
Cyrano Qu'est-ce V
Cuiyy (soutenant Lignière
Une énorme grive
Le mot „gTive" signifiant: homme ivre est jusqu'à un certain point un néologisme; cette expression provient de la locution familière: être soûl comme une grive. — Même remarque est à faire à propos de la rime 8, luminaire : éclaire.
J'ai soustrait à mon maître un peu de luminaire.
Le mot ^l^ttiiu^^'^" ne s'emploie pas, selon Littré (s. v.) pour désigner une chandelle, comme c'est le cas ici. Enfin dans la rime 115 nasigère : exagère, le premier mot est aussi un néologisme et signifie : porteur de nez (Cyrano):
On ne peut voir passer un pareil nasigère^) Sans s'écrier: „Ohî non, vraiment, il exagère!"
Ajoutons que M. Rostand, selon le besoin de la rime') écrit duègne (513 craigne : duègne) ou duègna (695 il y a : duègna) bien que Littré ne donne que la première forme. — Nous n'avons pas compté dans cette catégorie les rimes où le verbe est au participe présent. Il n'y en a que 6, et les substantifs n'offrent rien de remarquable.
4) Des 132 rimes de „ Cyrano de Bergerac" dans lesquelles on trouve accouplés un nom c o m m un et un adjectif (qualificatif), un petit nombre seulement offre une particularité intéressante. Pour la même cause que tout à l'heure^) les substantifs de cette catégorie de rimes sont des plus communs. Quelques rimes cependant sont remarquables, soit que le substantif soit „ trivial", ou rarement employé, ou nouveau :
1) De n a s u m-}-^" erere (g'ero= Tiager, cf. Georges : „Lateinischdeutsches Wôrterbuch", s. v.)
^) Nous n'avons pas, du moins, pu trouver d autre motif. ') V. ci-dessus p. 80
1669 moyeux : giboyeux — 751 beau : bobo — 365 freluquet : coquet'^ — 547 rossoW^) : Joli — 1415 'majuscule : cucule — 1517 safran : franc — 1275 gassendiste : triste — 1283 inquiète : barcelonnette\ — 1291 hâtive : Imaginative.
Ce dernier substantif, synonyme de „ imagination", n'est que rarement employé,^) mais il est caractéristique dans la bouche de Roxaue:
Auriez-vous donc la goutte à l'imaginative?
La rime 1007 vif : p^/ forme jeu de mot par le dernier vocable, qui peut désigner un gros nez (substantif) ou imiter le bruit du coup de fusil (exclamation).
Quelqu'un m'ajuste: Paf! et je riposte . . .
Christian
Pif\
Enfin, Littré et Sachs ne donnent pas le sens dans lequel „angélique" est pris à la rime 673:
Ce pain d'épice suit le rimeur famélique
De ses yeux en amande aux sourcils à'angélique,
L'angélique est un ingrédient employé par les pâtissiers, le vers 2169 nous le montre
Nous fabriquons pour lui des pâtes d'angélique.
Larousse') et Hatzfeld^) ont recueilli ce substantif: „Tige de la plante (aromatique ombellifère) confite dans le sucre".
Nous ajoutons aux rimes formées de substantif : adjectif celles, au nombre d'une trentaine (31), qui au lieu de l'adjectif, présentent un participe passé jouant le même rôle. Rien à noter quant au sens, parmi ces rimes, excepté, peut-être, 63
1) Espèce de liqueur. „Ratafia de roses''. Larousse, 1, c. s. v. 2^ ^^YieiUi : Puissance d'imaginer". Hatzfeld, 1. c. s, v, ^) „Grand dictionnaire', s. v.
^) Hatzfeld-Darmesteter, 1. c. s. v. Cette définition est de Larousse. Cf. Flaubert: „Madame Bovary", p. 30 éd. Charpentier.
citronnée^) : raffinée — 225 ijuéri : Imtourl — 8()7 la : hurhiherUt, dont les substantifs sont assez extraordinaires dans un vers.
5) Une soixantaine (exactement 63) de rimes nous présentent un s u b s t a n t i f accouplé à un adverbe. Si nous avons rencontré l'inévitable rime nom : non trois fois (261, J)07, 2371) nous pouvons dire à la louange de l'auteur que le non moins inévitable „ trépas"' rimant avec „pas" ne se trouve qu'une seule fois dans la pièce (249.) Parmi les rimes en ment il n'y a non plus (jue deux cas où le substantif appelle un adverbe en ment\ ce sont 142;') et 1513 et c'est Ci/mno (pii [)arle:
„Ne vous en faites pas un épouvantement N'avez-vous pas tantôt, presque insensiblement . . .
De Guiche Soit! soit! vous en tombez !. . C'est peut-être un dément!
Cyrano Et je n'en tombe pas métaphoriquement!
Cyrano se sert du mot épouvantement, que Sachs - Villatte marque d'une comète (= très rare), poui parler le langage des précieuses et gagner Roxane, à qui il s'adresse. Béduit (s.) dans la rime 1101 (réduit : aujourd'hui), grelot (1361. trop : grelot) et dément (v. ci-dessus) sont des substantifs qu'on trouvera rarement à la rime.^)
6) Les substantifs des 28 rimes formées de: nom commun et pronom (presque tous pronoms personnels, voir p. 96) ne présentent rien de particulier. Nous ne citerons que 807 sont-ils : tortils ') — 655 maitre-queux ^) : aver eux.
^) „CitioT)née'' (su1)st ) est pi-is par M Rostand, au sens de , citronnelle". „Liqueur faite de zestes de cirons macérés dans de l'eau de vie, dite aussi ,,eau des Baihades". 'Halzfcld'). ]Mais ni Sachs ni Littré ne connaissent cette signification. Notr^ auteur semble donc avoir chang-é, ])our la rime ,, c i t r o n n e 1 1 e '' en ,, c i t r o n n é e '".
2) Ajoutez 113 Pulcinelia : là:
„I1 promène, en sa fraise à la pulcinelia... „pulcinella" e^'t la forme italienne de polichinelle (cf. Littré, s. ce mot).
^) „Terme de blason. Ruban qui s'enlace autour d'une couronne*. Littré, s. V.
^) Maître -queux, comme nom composé, n'est pas dans les dictionnaires, excepté Hatzfeld-Darmesteter: ,,Maître-queux, vieilli, chef de cuisine."
Même remarque s'applique aux eatégories de rimes suivantes:
7) nom commun : adjectif (autre que adj. qualificatif.) Il n'y a que dix cas pareils (v. p. 92)-,
8) nom commun : conjonction, 3 cas;
9) nom commun : préposition, de même 3 cas:
10) nom commun : interjection, 8 cas, parmi lesquels nous citerons: 71 halte : rivesalte^) — 1493 Hum : j^ostscriptum.
B. Verbes.
464 rimes de ..Cyrano de Bergerac" ont un verbe accouplé à un autre mot ou à un autre verbe; c'est le 37 7o de la totalité des rimes. Avant de voir de quelle manière ces rimes se répartissent, disons que presque toutes les personnes, tous les temps et tous les modes ont été mis en contribution pour former la rime. Le rapide aperçu ci-dessous en fera foi :
1905 (je) vais : avez — 677 (tu) dines : amandines — 1257 déplaît : laid — 775 Gascons : provoquons — 2355 grisés : lisez — 1807 grave : savent;
1873 (je) passais : Français — 495 laid : coulait — 1797 décisions : disions-^
599 confits : (je) fis — 415 écus : (tu) vécus — 2411 parla : là — 857 prîmes : opimes — 781 apparàtes : brutes;
523 Honoré : serai — 1237 verras : pas — 1489 sera : etcaetera — 783 craindront : baron]
1059 ferait : amuserait'^
1887 pardonne! : personne — 257 hués : évacuez;
789 (je m'en) aille : bataille — 1391 feuilles : veuilles — 371 reluise : franchise — 1051 désillusions : séduisions'^
311 amputasse : tasse — 1885 palpitât : simrita'^
1579 moindre : oindre — 2137 sang : croissant (p. pr.) — 649 faite : prête, etc, etc.
1) Sorte de vin muscat, dit Littré, qui écrit rives al tes. Notre auteur aura supprimé l's pour rendre la rime exacte à l'œil. (V. ci-dessus p. 62).
Les verbes à un mode personnel sont de beaucoup les l)lus nombreux, de ceux (^u'on trouve ;i la rime. Il n'y a en etl'et (jue 15 rimes ayant un véritable partici])e passé (non employé adjectivement), 14 rimes ont un participe présent et 80 un infinitif. Le reste, environ 350 rimes, nous présentent toutes une forme personnelle du verbe. Vu la facilité qu'il y a à trouver en français une rime aux infinitifs en er, aux participes passés en é et aux participes présents (a) ces cliiiires nous démontrent de prime abord que M. Rostand est excellent versificateur. Notre poète est très hardi dans l'emploi de certaines formes du verbe, formes que l'on rejette souvent même en prose, à cause de leur lourdeur:
47 Mesdames : aimâmes — 817 gardâmes : dames — 781 apparûtes : brutes — 1315 minutes : fûtes — 319 préoccupâtes : pattes — 1885 palpitât : seîiorita — 311 amendasse : tasse; — 457 limace : f aimasse — \^W place : présentasse — 1379 entendisse : sacrifice — 1863 visse : service.
M. Rostand nargue ainsi Quicherat qui dit: „Certaines rimes sont désagréables à l'oreille. Telles sont les prétérits définis et les imparfaits du subjonctif". Mais ou comprend l'audace du poète quand on sait que la plupart de ces formes sont dans la bouche de Cyrano, de Roxane, des précieuses et des marquis. — Voyons maintenant, comment se répartissent ces 462 rimes formées d'un verbe et d'un autre mot.
1) verbe: nom propre. Nous en avons déjà parlé: (v. p. 75 et suiv.) „E. Rostand invente, avec sa grâce riante, ridicoculiser^).'^ C'est au vers 690:
. . . Rag'ueneau me plaît. C'est pourquoi, dame Lise, Je défends que quelqu'un le ridicoculise.
Notons aussi la verbe yroyner (trivial) dans la rime 2441 grogne : Gascogne,
2) Les rimes selon la formule verbe : nom commun ont été analysées, quant au substantif, et comptées (p. 80). Voici
1) Nyrop, 1. c. p. 120 et 121.
quelques rimes dont le verbe offre de l'intérêt: 19 perruque : éduque^) 321 pétimez ( = fumez, veilli) : nez et 1521 choix: (je) chois (de choir, *cadére^) — 849 coagule (savant) : virgule-^ — de même 1347 exqtdse : volatilise. Les verbes des rimes qui suivent sont „ vulgaires " : 1011 hachis : blanchis (= pâlis) — 1667 grignotes : bourguignotes — 1931 carrosse : désosse-., enfin ceux-ci sont assez rares : 829 courre^) : bravoure — 83 idolâtre (v.) : théâtre— 183 pitres : récalcitï es^) — 263 trisse^) : portectrice.
3) V e r b e : V e r b e. Si nous comptons les participes purs dans celte catégorie, nous obtenons 69 rimes de cette formation. Tl est intéressant de constater que M. Rostand n'a fait rimer que six fois deux participes passés ensemble : 41 enchanté : ajusté — 707 fini : béni — 1813 défendu : répondu, etc.
11 a accouplé dans neuf rimes un participe à une forme personnelle du verbe: 947 entourez : ajourés — 2299 laissés : (je) sais — 1861 fai : ravagé, etc.
12 rimes sont formées de deux verbes à une forme personnelle, mais de temps ou de mode différent: 1323 protège : étais- je — 2001 f écris : (tu) pris — 2097 dira : va — 2111 tire : dire, etc.
^) „Populaire, former pas l'éducation" Hatzfeld.
2) Ce verbe ,,ne s'emploie plus g-uère qu'à l'infinitif et au participe", Hatzfeld. M. Rostand semble avoir voulu répondre au désir de Littré: ,,I1 faut autant que possible résister à ces désuétudes mal fondées qui frappent certains mots. (Sous ,, choir''). Y. aussi ci-dessus p. 68, note 4.
^) Même remarque que la Précédente à propos de courre. Hatzfeld-Darmesteter disent: „ Vieilli, courir. Ne s'emploie plus qu'en des sens spéciaux: chasse et équitation". C'est la tyrannie de la rime qui aura forcé notre poète d'employer cette forme du verbe courir:
.... Qui tient à vous mander son admiration Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre. Bravo! — Le maréchal s'y connaît, en bravoure. ^) Terme vieilli. Récalcitrer = ,, Résister avec opiniâtreté", Littré. *) ,, Faire dire trois fois un morceau devers, de musique'', Littré. De tri, sur bisser. Notre poète n'emploie pas ce mot dans le sens restreint qne lui donnent Littré et Hatzfeld-Darmesteter : Ici, trisser signifie simlement: répéter nne troisième fois.
Cyrano Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse?
20 riiucs nous présentent deux infinitifs: 277 yardcr : reijankr — 2351 ouvrir : momir — 515 mvoir : voir — 1479 être : remettre — 529 dêvonjire : mifjire — 2447 attendre : prendre, etc.
Enfin dans 22 cas, les deux verbes de la rime sont au même mode et même temps; 1905 vais : avez— 2199 attends: entends — 1037 tremble : semble — 2241 est-ce : laisse — 2211 sait : c'est'^ — 675 rit : noitrrit\ — 1059 ferait : (;iu userait, etc.
Il semble donc que, pour M. Rostand, la rime formée de deux participes passés est moins bonne ({ue celle formée de deux infinitifs ou de deux verbes à un même temps. En cela il n'est pas de l'avis de Banville (pii, on l'a vu, recommande de ne pas faire rimer un verbe avec un verbe et rejetterait sans doute au même degré toutes ces rimes. Il est vraisemblable que, encore h rencontre de M. Rostand, Banville trouverait meilleures les rimes composées d'un jiarticipe et d'une forme personnelle du verbe, ou celles formées de deux verbes à des temps ou modes différents. Qui a raison des deux? Nous ne saurions conclure, les matériaux comparatifs d'autres poètes manquant encore.
Un fait est à retenir: les verbes rimant ensemble sont tous au présent de l'indicatif, quand ils sont au même temps. C'est qu'en effet, les formes des trois premières personnes du présent sont celles où la terminaison flexionnelle se fait le moins sentir, et partant, ce sont celles qui s'accouplent le plus difficilement. La seule exception que se soit permise M. Rostand se trouve aux vers 1059 et 1060:
Tant de plaisir?
Christian
„Quoi! cela te ferait
Cyrano
Cela . . . cela m^ amuserait.
— M. Rostand ne s'est pa^^ gêné d'inventer désentripailler, qu'il met, naturellement, au compte de Cyrano:
. . . Que Montfleury s'en aille Ou bien je l'essorille et le désentripaille.
Ce verbe dérive de entripailler,^) qui est lui-même un mot nouveau et trivial provenant de tripailles, tripes. — A la rime 529, déconfire ( : suffire) est un verbe tombé en désuétude et 1687 nous offre l'intéressant exemple d'un verbe anglais rimant avec un mot français: {if y ou) phase : grise (du verbe griser).
4) verbe:adjectif(qualificatif) „Cyrano" a une soixantaine de rimes (59) de cette sorte. Nous n'avons rien à observer, quant au sens des verbes. Ici encore, M. Rostand met à la rime des vocables énergiques et familiers qu'on ne rencontre pas, d'ordinaire, dans les pièces de théâtre en vers: 239 seule : gueule (du v. gueuler que Littré, à notre grand étonnement, ne marque pas d'un „ vulgaire'')- Le verbe brocarder (1747 brocarde : montagnarde) est assez rarement usité; 2) il en est de même du verbe savant disserter (1235 experte : disserte.)
5) Nous n'avons rien à dire non plus du verbe des rimes : verbe : adverbe. Ces rimes sont au nombre de 35 parmi lesquelles nous ne citerons que 1765 advint : afin. Advenir est un tantinet archaïque.
6) Il en est de même des 8 cas où un verbe rime avec un pronom. Seule 163 craque : chaque est intéressante, le verbe étant un mot familier. Dans le vers 1781:
Cyrano Si j'eusse été présent quand l'écharpe coula — Nos courages, monsieur, diffèrent en cela — Je l'aurais ramassée . . .
M. Rostand n'a-t-il écrit coida que pour faire rime riche avec cela'^ Une écharpe tombe, elle ne coule pas, semble-t-il. Mais avouons que si au lieu de coula, on met tomba, l'expression perd tout son pittoresque.
1) Littré ne don^e, comme on peut s'y attendre, pas ce mot. Sachs- Villatte le traduit, dans le Supplément par ,,ein Dickwanst werden." ') Sachs-ViUatte le marque d'une comète (rare).
7) verbe : ad j e e t. i f (iioii (lualilicatit'.) Nous ne coinj)toiis que 7 rimes de cette sorte. Le verbe battre rinuint avec qiKftre revient o fois.
Les verbes des catégories suivantes n'out rien de renianiuable.
8) verbe : conjonction, 3 cas-,
9) verbe : p r 6 p o s i t i o n, 3 cas;
10) verbe : interjection, 10 cas, intéressants (piant aux interjections (V. plus loin s. Interjection.)
Il nous reste à dire (piebpies mots de l'emploi de certains verbes à la rime. Le verbe étant, par sa nature et sa fonction, le plus important mot de la phrase, il est naturel qu'il iigure excellenmient h la rime. Mais en est-il vraiment ainsi de tous les verbes, et en particulier des verbes auxiliaires? C'est la question qne nous allons examiner en nous basant sur les rimes de „ Cyrano de Bergerac."
* Disons d'abord que lorsque les verbes avoir, être, faire, laisser sont usités en leur sens absolu, ils ont d'ordinaire assez de „corps" pour porter la rime. Il n'y a donc rien à objecter aux rimes des vers suivants:
75 Le pâtissier des comédiens et des poètes.
Trop d'honneur . . . Taisez-vous, Mécène que vous êtesl
1095 Mais comment expliquer cette ruine où vous êtes ?
1177 Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant! C'est'^
1133 C'est trop fort! Voilà comme les hommes sont.